mercredi 11 mai 2011

OPINION - A Pékin, l'obsession de garder le pouvoir - Marie Holzman et Shang Ying

Le Figaro, no. 20768 - Le Figaro, mercredi 11 mai 2011, p. 14

Un mois après l'arrestation de l'artiste Ai Weiwei, la présidente de Solidarité Chine cosigne avec un historien cette tribune qui souligne le durcissement de la politique des dirigeants chinois à l'égard de ceux qui critiquent leur autorité.

La vague d'arrestations et de disparitions qui s'est abattue sur la Chine depuis le mois de février dernier pose problème. Que se passe-t-il pour que les dirigeants de ce pays réputé pour ses insolents succès économiques se sentent à ce point vulnérables ? Alors que le monde arabe est secoué par des soulèvements et que les dictateurs sont soudain conspués par leurs peuples, les dirigeants chinois craignent-ils la contagion d'une revendication démocratique ? Pourquoi avoir intercepté Ai Weiwei, l'un des plus célèbres artistes chinois, mondialement connu, le 3 avril alors qu'il s'apprêtait à monter dans un avion pour Hongkong ? Jusqu'à présent l'observation des faits ne suffit pas à expliquer cette soudaine frénésie de répression.

L'arrestation d'Ai Weiwei, très commentée par la presse internationale, vient après une longue série d'arrestations et de disparitions plus discrètes, qui concernent plusieurs centaines de citoyens chinois dont la majorité n'est pas réapparue depuis plus de deux mois. On y trouve des avocats défenseurs des droits civiques, tels Teng Biao et Tang Jitian ainsi que Mme Ni Yulan, qui ne se déplace que difficilement après avoir eu une jambe brisée par la police lors d'une précédente arrestation ; des blogueurs, tel Ran Yunfei, accusé de tentative de subversion de l'État ; de simples citoyens ayant appelé à se promener pacifiquement le dimanche dans un mouvement inspiré de la « révolution du jasmin ». Il ne s'agit plus de dissidents notoires, qui, comme Liu Xiaobo, nommé prix Nobel de la paix en 2010, demandaient ouvertement au parti communiste de se réformer et proposaient une sortie du contrôle absolu de la vie politique par un parti unique, mais au contraire de Chinois désireux d'agir dans le cadre de la loi existante. Ce changement de cible montre que le pacte imposé à la société chinoise par Deng Xiaoping au lendemain de la répression du mouvement démocratique de 1989 n'a plus cours.

En effet, à partir du début des années 1990, le gouvernement chinois avait de fait desserré nettement l'étau du contrôle qui pesait sur la vie quotidienne des Chinois. Le message était clair : « Vous faites ce que vous voulez de votre vie, vous gagnez l'argent comme vous voulez, avec les méthodes qui vous sembleront les plus efficaces, mais vous ne mettez pas votre nez dans le domaine réservé du Comité central : la bonne marche du pays. » Étaient plus ou moins tolérées les critiques qui visaient des cadres corrompus, des exactions insupportables, ou des faits divers ne remettant pas en cause l'autorité de l'État, et ne suggérant pas la fin du système en place.

C'est ainsi que la conscience citoyenne a commencé à émerger progressivement et que les avocats défenseurs des droits civiques, qui se sont courageusement portés à la défense des victimes d'une croissance économique trop rapide, inégalitaire et peu respectueuse des droits individuels, ont pu défendre leurs clients au nom des lois existantes. Ils se contentaient de demander l'application de la Constitution sans réclamer la démocratie.

Maintenant l'État a rompu ce contrat tacite. Il a ordonné l'arrestation d'Ai Weiwei, qui s'exprimait en tant que simple citoyen, et non au nom d'un parti d'opposition, fait disparaître une dizaine d'avocats, sans mandat d'arrêt, et sans donner la moindre information à leurs familles sur le lieu ni sur les causes de leur incarcération. Les aveux sont extorqués par la torture, les individus sont souvent tabassés brutalement avant d'être jetés sans ménagement dans des véhicules banalisés, et les agents de la sécurité publique ne se sentent pas obligés de rendre des comptes à qui que ce soit.

Hu Jintao et son entourage ont jeté bas les masques et ne font même plus semblant de vouloir respecter les principes qu'ils ont eux-mêmes édictés. Ce faisant, les dirigeants réaffirment ce qu'ils ont toujours annoncé : pas question de réformer la vie politique en Chine pour le moment. Pas question d'introduire le pluralisme, la liberté de la presse ou la séparation des pouvoirs. Il faut tout faire pour éviter le destin des anciens dictateurs tunisiens ou égyptiens et empêcher la contagion démocratique qui pourrait bien atteindre les masses chinoises. Inutile de chercher dans le refroidissement du climat social actuel le symptôme d'une bataille rangée qui ferait rage dans les coulisses du pouvoir avant la prochaine passation de pouvoir qui aura lieu à l'automne 2012, puisque le nom du successeur de Hu Jintao est déjà connu : Xi Jinping.

La seule obsession des occupants de la Cité interdite de Pékin c'est de garder le pouvoir. À n'importe quel prix. En maltraitant Ai Weiwei, en lui préparant un procès pour « crimes économiques », le gouvernement adresse à la population un message qui est clair : non seulement vous n'avez plus le droit de vous mêler des décisions qui sont prises au sommet, vous n'avez plus non plus le droit de dénoncer les cadres corrompus, le lait contaminé, le soja empoisonné, les huiles frelatées, les expulsions illégales ou le reste. Ici règnent l'ordre et l'harmonie. Qu'on se le dise !

Quelques voix vertueuses continueront à dénoncer les violations des droits de l'homme en Chine, mais l'interpénétration des économies mondiales a rendu toute possibilité d'exercer des pressions ou de proposer des sanctions complètement illusoires. Il faut néanmoins continuer à soutenir tous ceux qui se languissent en prison ou dans des centres de détention tenus secrets, et espérer, comme le souhaitait Ai Weiwei, que les Chinois se mettent à dénoncer ouvertement les injustices dont ils sont trop souvent les victimes.

Maintenant, c'est la société civile dans son ensemble qui est visée, et priée de se taire, car elle est perçue comme un ennemi du pouvoir. Détail significatif, parmi les mots-clés interdits sur la Toile, on trouve justement le mot « gongmin shehui », qui signifie « société civile ».

Les dirigeants font tout pour éviter le destin des anciens dictateurs tunisiens ou égyptiens et empêcher la contagion démocratique qui pourrait bien atteindre les masses chinoises

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