mercredi 1 juin 2011

Des amitiés indiennes à l'ombre de la Chine - Saurav Jha


Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 4 5

Retrouvailles des Etats-Unis et du Vietnam

" Aamaar naam, tomaar naam, Vietnam Vietnam ! ", " Mon nom, ton nom, Vietnam, Vietnam ! ". De la fin des années 1960 au milieu des années 1970, ce slogan, scandé en bengalais, servait de cri de ralliement aux étudiants de Calcutta pour exprimer leur solidarité envers le peuple vietnamien et marquer leur rejet de l'impérialisme des Etats-Unis.

Aujourd'hui, dans un contexte de déclin relatif de la suprématie américaine et de recomposition des pouvoirs en une multitude de pôles et de réseaux fondés sur la coopération tout autant que sur la compétition, l'Inde comme le Vietnam se rapprochent peu à peu des Etats-Unis, tout en refusant de sceller une quelconque alliance formelle.

Dans le même temps, les deux pays travaillent à la consolidation de leurs relations bilatérales : bien que d'importance inégale, ces deux puissances émergentes ont en effet de nombreux intérêts économiques et géopolitiques communs.

L'Inde s'intéresse par exemple au secteur énergétique vietnamien, susceptible d'alimenter son économie en forte croissance. En quête permanente de nouveaux gisements dans le monde entier, les géants indiens de l'énergie convoitent les réserves de gaz vietnamiennes en mer de Chine méridionale. Leurs investissements constituent, pour Hanoï, une source d'expertise en termes de technologie, d'organisation ou de marketing lui permettant d'échapper à une trop grande dépendance vis-à-vis des pays occidentaux ou de la Chine. Empêcher Pékin de mettre la main sur l'intégralité des vastes ressources sous-marines d'Asie du Sud-Est constitue en outre une préoccupation majeure pour New Delhi - que partage d'ailleurs Hanoï.

Modernisation de la marine

L'expansion de la flotte chinoise dans la région - qui s'est notamment traduite par la construction d'une base navale en rade de Sanya (Hainan) - contraint le Vietnam à moderniser ses propres forces armées, notamment sa marine. L'Inde propose sa coopération dans ce domaine : construction de navires modernes et fourniture d'armes offensives de pointe, comme les missiles de croisière supersoniques BrahMos, contre lesquels la Chine, à son niveau actuel de technologie, ne peut se défendre. En contrepartie, la flotte indienne entend utiliser le port et l'arsenal - importants - du constructeur naval Vinashin pour amarrer et réparer ses propres bateaux.

" Des relations d'une très haute importance "

Le Vietnam détient en outre une quantité considérable d'équipements militaires hérités de l'ère soviétique dont il pourrait vouloir confier la maintenance et la modernisation aux Indiens, au savoir-faire incontestable en la matière. Si l'on considère par ailleurs que les armes nouvellement acquises par Hanoï sont principalement de fabrication russe, comme les sous-marins de classe Kilo et de type diesel-électrique récemment commandés ou les avions de combats Su-30, le partenaire indien pourrait demain jouer un rôle crucial pour garantir la réactivité opérationnelle de l'armée vietnamienne. Des ententes identiques, formées avec plusieurs pays de la zone, et notamment la Malaisie, ont d'ailleurs facilité les ventes d'armes russes sur de nombreux marchés.

Une autre façon d'aider l'armée vietnamienne à entrer dans le XXIe siècle implique de faciliter la mise en réseau de ses capacités décentralisées de défense en leur adjoignant les compétences de la prospère industrie informatique indienne. C'est, en substance, ce qu'a proposé le ministre de la défense indien, M. Arackaparambil Kurian Antony, durant sa visite d'octobre 2010. " L'Inde, a-t-il déclaré, attache une très haute importance à ses relations avec le Vietnam. Elle est prête à l'aider dans le domaine de la formation technique et de l'apprentissage de l'anglais, entre autres... "

En matière de nucléaire civil, l'Inde dispose également des technologies qui font défaut au Vietnam. Comme celle des plus petits réacteurs du monde, parfaitement adaptés à des pays dont le réseau électrique est encore modeste. En choisissant de développer un parc de plusieurs réacteurs de ce type, le Vietnam s'épargnerait les coupures d'électricité consécutives à des pannes techniques ou à des opérations de maintenance, fréquentes lorsqu'un réseau est entièrement dépendant d'un seul réacteur de plus grande capacité.

Ainsi, de l'ingénierie à l'électronique et de l'industrie pharmaceutique à l'agriculture en passant par les activités maritimes, la coopération entre les deux pays se développe et les échanges commerciaux se multiplient : en 2009-2010, ils atteignaient 2,36 milliards de dollars, les exportations de l'Inde vers le Vietnam comptant pour 80 % de ce chiffre.

En janvier 2011, lors d'une réunion bilatérale sur les relations commerciales qui s'est tenue à Calcutta, l'ambassadeur du Vietnam en Inde a déclaré : " Je suis convaincu que, grâce aux efforts des hommes d'affaires de part et d'autre, les relations commerciales et l'investissement ne pourront que se renforcer et se développer. " Si ces mots s'appliquaient au tout premier chef aux rapports du Vietnam avec l'Etat du Bengale-Occidental et Calcutta, sa capitale, ils reflètent également l'état des relations à l'échelle des deux nations. Entre Etats, celles-ci dépendent désormais autant d'un maillage solide d'interactions économiques entre acteurs privés que de la profondeur des liens stratégiques nationaux.

A la recherche d'un contrepoids

Il n'en demeure pas moins que, pour le moment, les engagements de l'Inde répondent à sa doctrine de réciprocité vis-à-vis de la Chine. En modernisant ses forces armées et en installant de nouvelles infrastructures militaires le long de la frontière sino-indienne, Pékin a récemment fait monter les enchères. Il a irrité son voisin sur la question du Cachemire, et s'est par ailleurs rapproché de la Birmanie, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka, tous limitrophes de l'Inde - tout en cimentant un peu plus son " amitié indéfectible " avec le Pakistan. New Delhi est d'autant plus inquiète de la percée de la Chine dans certains de ces pays que les accords conclus portent sur le développement des ports et la vente d'armes.

Le Pakistan continue de recevoir des missiles chinois et de bénéficier de la technologie nucléaire de l'empire du Milieu. Un fait qui est loin de passer inaperçu à New Delhi. Dans une logique d'escalade, certains experts indiens exigent désormais que soit finalisée la proposition restée en suspens de fournir au Vietnam des missiles balistiques de courte portée (de 150 à 350 kilomètres) de type Prithvi. L'Inde pourrait décider d'assurer une présence permanente en mer de Chine méridionale en profitant de la réouverture de la base aéronavale de la baie de Cam Ranh (lire " Retrouvailles des Etats-Unis et du Vietnam "). Cela dépendra de la capacité de Pékin à persuader New Delhi de la nature purement commerciale de ses projets portuaires à Gwadar (Pakistan) et à Hambantota (Sri Lanka). Dans l'état actuel des choses, l'Inde devrait se contenter du droit de mouillage qu'accorde Hanoï.

La modernisation rapide de l'armée chinoise, couplée à l'essor économique spectaculaire que connaît le pays, inquiète les voisins de la Chine et les conduit à s'interroger sur sa doctrine d'" émergence pacifique ". De l'Inde au Vietnam en passant par le Japon, chacun se rapproche des Etats-Unis pour tenter de contrecarrer Pékin. Cependant, les pays asiatiques observent que les Etats-Unis demeurent une puissance lointaine et que seul un renforcement des relations interasiatiques permettra d'apporter une réponse pérenne au défi qui leur est lancé. Dans ce contexte, l'amitié indo-vietnamienne pourrait devenir l'un des futurs piliers de la stabilité en Asie.

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