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mercredi 15 juin 2011

Le théâtre de la rivalité militaire sino-américaine - Arnaud de La Grange


Le Figaro, no. 20797 - Le Figaro, mardi 14 juin 2011, p. 6

Le champ de bataille, ou du moins d'accrochages, est déjà connu. Si armées chinoise et américaine doivent se frotter l'une à l'autre dans les années qui viennent, ce sera en mer de Chine méridionale. Le patron du Pentagone lui-même a lancé un avertissement la semaine dernière, depuis Singapour, Robert Gates disant « craindre que, sans règles sur la table, il n'y ait des affrontements » en ces eaux disputées. Selon lui, il est « urgent » que les pays de la région adoptent un « mécanisme multilatéral » pour régler pacifiquement les litiges territoriaux. Il en a profité pour affirmer que les États-Unis allaient maintenir une présence militaire « solide » en Asie, et même y déployer de nouveaux armements.

Le ministre chinois de la Défense, le général Liang Guanglie, lui a répondu en appelant à « respecter les intérêts vitaux et les préoccupations majeures » de chacun en Asie. Justement, dans la hiérarchie des priorités stratégiques chinoises, la mer de Chine méridionale a pris du galon il y a un an. Elle a été élevée au rang « d'intérêt vital », dans le sillage de Taïwan, du Tibet et du Xinjiang. Ce qui signifie, en clair, que Pékin ne souffrira aucun compromis sur le sujet. La Chine appuie ses revendications maritimes sur le fameux « Tracé en neuf points » qui, sur la carte, vient raser beaucoup d'États de la région. Des experts chinois se plaisent à rappeler qu'il est un héritage des nationalistes du Kuomintang... Côté moyens, si la marine militaire chinoise est très médiatisée, la Chine s'appuie aussi sur une forte montée en puissance des flottes « civiles »de la State Oceanic Administration (SOA) ou de l'administration de surveillance des pêches chinoise, dont les bateaux sont désormais équipés d'armes lourdes. Des bateaux « blancs » moins voyants que les bâtiments de guerre.

« Ronfler près de nos lits »

Deux ambitions géopolitiques rivales, donc, s'appuient sur deux visions maritimes et juridiques opposées. Les États-Unis et la Chine ont en effet une lecture fort différente du droit de la mer. En résumé, Américains et alliés considèrent que les conventions onusiennes permettent le libre passage de tous les navires - militaires compris - dans la ZEE (zone économique exclusive) des 200 milles, considérée comme eaux internationales.Ce passage militaire « de routine » permet évidemment la surveillance. Les officiels chinois, eux, assurent qu'ils respectent les principes de liberté de navigation, mais considèrent que les navires militaires étrangers n'ont rien à faire dans leur ZEE, s'affranchissant quelque peu de la notion d'eaux internationales. Ainsi, ils n'acceptent pas l'idée d'une surveillance américaine à proximité de leurs côtes. Et la Chine signifie de plus en plus fermement à la VIIe flotte américaine qu'elle ne doit pas venir croiser trop près. En mars 2009, un incident naval a opposé un navire américain remorquant des dispositifs d'écoute, l'USNS Impeccable, à des bateaux chinois en face de Hainan, la grande île du Sud qui abrite la nouvelle base des sous-marins chinois.

Mi-avril, lors d'une audition devant le Sénat, le patron des forces américaines dans le Pacifique, l'amiral Robert Willard, a reconnu que la marine chinoise s'était montrée moins agressive ces derniers mois, avec « moins de démonstration de force qu'en 2010 ». Tout en « continuant à pister certains de nos navires croisant dans ces eaux », a-t-il ajouté. Récemment, pour signifier que les esquifs américains seraient de moins en moins tolérés dans les mers riveraines, un officier chinois citait le premier empereur de la dynastie Song : « Nous ne permettrons jamais à d'autres de venir ronfler près de nos lits... »
A. L. G.

PHOTO - SINGAPORE - JUNE 4: China's Defence Minister Liang Guanglie (seated) participates at the 10th International Institute for Strategic Studies (IISS) Asia Securities Summit June 4, 2011 in Singapore. The IISS is a UK based think-tank focusing on international security.

Brusque poussée de fièvre en mer de Chine

Dans son différend territorial et énergétique avec Pékin, le Vietnam procède à des exercices militaires avec « tirs réels » et en appelle aux États-Unis.

Le pétrole ou le gaz et les questions de souveraineté mettent le feu à la mer de Chine méridionale. Le ton est sérieusement monté entre la Chine et le Vietnam ces derniers jours. Choisissant de montrer des muscles, Hanoï a procédé hier à des « exercices militaires avec tirs réels » non loin des zones maritimes contestées.

La crise a commencé fin mai, quand le Vietnam a accusé Pékin d'avoir « violé » sa souveraineté lorsqu'un navire d'exploration de PetroVietnam, faisant des relevés sismiques, a été endommagé par des bateaux chinois de surveillance maritime. Un deuxième incident, très similaire, s'est produit jeudi dernier, quand - selon Hanoï - un bateau de pêche chinois a « intentionnellement percuté » et coupé les câbles d'exploration d'un autre navire du groupe public d'hydrocarbures vietnamien. Pékin a répliqué en accusant le bateau vietnamien d'avoir « mis en danger » la vie de pêcheurs chinois. À chaque fois, les accrochages ont eu lieu dans la ZEE (Zone économique exclusive) des 200 milles revendiquée par le Vietnam. Et dans une région où les deux pays se disputent deux chapelets d'îles, les archipels des Paracels et des Spratleys. Le premier ministre vietnamien Nguyen Tan Dung a vigoureusement réaffirmé « l'incontestable souveraineté » de son pays sur ces îles.

Trois noms pour une mer

Les incidents maritimes entre la Chine et le Vietnam sont récurrents. Mais cette fois-ci, la tension est la plus vive depuis vingt ans. Hier, la presse officielle chinoise titrait sur la « démonstration de force » voulue par le Vietnam. À Hanoï comme à Ho-Chi-Minh-Ville, des centaines de manifestants ont encore appelé hier à résister aux pressions chinoises. Les Vietnamiens assurent aussi qu'ils sont, depuis le début du mois, victimes de cyberattaques massives dont les auteurs seraient chinois. De nombreux analystes redoutent que, cette fois-ci, l'affaire ne débouche sur un incident militaire. En 1974, à la suite d'une brève petite guerre entre le Vietnam et la Chine, Pékin avait pris le contrôle des Paracels. En 1988, un autre affrontement naval près des Spratleys avait causé la mort de plus de 70 marins vietnamiens.

Cette escalade s'explique en grande partie par la stratégie du Vietnam, qui a choisi pour une fois d'internationaliser le différend, ce qui a le don de mettre en rage les dirigeants chinois. Hanoï a fait savoir que « tout effort de la communauté internationale pour maintenir la paix et la stabilité » en mer de Chine était le « bienvenu ». Concrètement, cela signifie l'appel à l'Amérique. Ce week-end, les États-Unis se sont déclarés « troublés » et ont exhorté à une solution « pacifique ». L'automne dernier, la secrétaire d'État Hillary Clinton avait appelé la Chine et les pays de l'Asean (Association des nations d'Asie du Sud-Est) à trouver une solution multilatérale négociée. Washington se proposait même de jouer les médiateurs. C'est justement ce dont ne veulent absolument pas les Chinois. Forts de leur puissance, ils n'acceptent que des discussions bilatérales, avec chacun de leurs voisins.

Si c'est avec le Vietnam que le conflit est le plus vif, les ambitions chinoises se heurtent à presque tous les autres riverains, dont la sensibilité est avivée par la richesse en ressources de ces 1,7 million de km² d'eau. Les Spratleys sont ainsi revendiquées - en partie ou en totalité - par les Philippines, Brunei, la Malaisie et Taïwan. Ce week-end, Taiwan est aussi entré dans la danse, déclarant envisager de déployer des « navires lance-missiles » en mer de Chine du Sud et des « chars » sur les îles Spratleys, dont elle occupe certains îlots. Début juin, le ton est aussi monté entre Pékin et Manille. Les Philippines ont protesté contre un projet d'installation de plate-forme pétrolière près d'un îlot des Spratleys et une agressivité accrue des bateaux chinois. Hier, la présidence des Philippines a fait savoir qu'elle adoptait un nouveau nom pour la zone disputée, puisque « toutes les autres nations désignent ces eaux en fonction de leur propre perception ». Cette mer se retrouve donc très symptomatiquement avec trois noms : « mer de Chine méridionale » pour Pékin, « mer de l'Est » pour Hanoï et désormais « mer des Philippines occidentales » pour Manille.

Dans son Livre blanc sur la défense rendu public fin mars, la Chine promettait de travailler à rétablir la confiance avec ses voisins, après une année 2010 très tendue en mer de Chine, au Sud comme au Nord - avec de sérieuses chicaneries avec le Japon. Le résultat est pour l'heure peu probant. Ces bonnes intentions se heurtent à une volonté ferme, celle de signifier que, pour Pékin, la mer de Chine est bien «mare nostrum ».

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

lundi 13 juin 2011

Vives tensions en mer de Chine entre Pékin et Hanoï - Bruno Philip


Le Monde - International, mardi 14 juin 2011, p. 6

D'incessantes escarmouches, une cyberguerre par pirates informatiques interposés et des manoeuvres militaires à tirs réels programmées, lundi 13 juin, par la marine vietnamienne : les tensions montent entre Pékin et Hanoï en mer de Chine du Sud, sur fond de course aux ressources énergétiques et halieutiques autour de deux archipels à la souveraineté contestée, les Paracel (Xisha en Chinois) et les Spratly (Nansha en Chinois).

Début juin, un chalutier et deux bateaux de surveillance chinois ont été accusés par le Vietnam d'avoir " intentionnellement " sectionné, pour la seconde fois en un mois, les câbles d'un navire vietnamien d'exploration pétrolière qui se trouvait, selon Hanoï, en zone économique exclusive vietnamienne. La Chine affirme que le navire de PetroVietnam croisait au large des Paracel, un archipel que Pékin contrôle depuis 1974 mais qu'Hanoï revendique. Fin mai, des garde-côtes chinois auraient ouvert le feu sur des chalutiers vietnamiens à proximité de l'île Da Dong contrôlée par les Vietnamiens, dans un autre archipel disputé plus au sud, celui des Spratly.

Le 9 juin, Nguyen Tan Dung, le premier ministre vietnamien, a réaffirmé la " souveraineté maritime incontestable du Vietnam sur les deux archipels " des Paracel et des Spratly. Les manoeuvres navales prévues lundi se tiendront à environ 250 kilomètres des Paracel.

La version anglaise du quotidien chinois Global Times dénonçait, lundi, une " démonstration de force " du Vietnam pour " défier Pékin ". Des pirates informatiques ont attaqué le site du ministère des affaires étrangères vietnamien, y plaçant un drapeau chinois.

Pour la seconde fois en huit jours, des manifestations antichinoises ont eu lieu au Vietnam, dimanche, devant l'ambassade de Chine à Hanoï ainsi que devant le consulat général chinois à Hô Chi Minh-Ville. Les manifestants, une cinquantaine dans la capitale et 250 dans l'ancienne Saïgon, brandissaient des drapeaux vietnamiens. Sur des panneaux, on pouvait lire : " Cessez de violer le territoire vietnamien. " Vêtu d'un T-shirt rouge frappé de l'étoile jaune de la République socialiste du Vietnam, l'un d'entre eux, Quoc Dat, 30 ans, a déclaré : " nous manifestons pour la paix. (...) Si les Chinois nous envahissent, ils perdront. "

Dans un pays où le droit de manifester est sévèrement contrôlé, ces rassemblements sont instrumentalisés par les autorités, la question des relations sino-vietnamiennes étant des plus sensibles. Cela rappelle les protestations chinoises de l'automne 2010, après l'arrestation d'un capitaine de chalutier chinois par les Japonais au large des îles Senkaku, contrôlées par Tokyo mais revendiquées par Pékin. Outre le Vietnam, la Chine est en conflit avec les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan sur la question de l'archipel des Spratly. Pékin y contrôle une dizaine d'îlots, Hanoï une vingtaine et chacun des autres pays une poignée.

La Chine, dotée de nouveaux moyens logistiques et militaires pour asseoir ses prétentions, redouble d'agressivité. " Les pays d'Asie du Sud-Est l'acceptent mal, car ils y voient la remise en cause, par la Chine, du consensus de 2002, à Phnom-Penh, qui prévoyait une sorte de code de conduite et un développement commun des ressources. Or la Chine prend sans cesse des décisions unilatérales, explique au Monde, depuis Hongkong, le sinologue Jean-Pierre Cabestan. Le Vietnam et les Philippines ont eux aussi décidé de réagir plus visiblement, certainement encouragés par l'attitude américaine qui, depuis 2010, prône un règlement multilatéral des questions de souveraineté en mer de Chine du Sud, au grand dam des Chinois ."

Brice Pedroletti et Bruno Philip

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mercredi 8 juin 2011

Le Vietnam bombe le torse face aux ambitions chinoises - Arnaud Vaulerin


Libération - Monde, mercredi 8 juin 2011, p. 8

Décryptage par Arnaud Vaulerin

Dans un pays où les manifestations sont très rares, le rassemblement, dimanche au Vietnam, de plusieurs centaines de personnes pour vilipender la politique chinoise en mer de Chine méridionale est un événement. Au moins 300 manifestants arborant le drapeau vietnamien et clamant des slogans antichinois («Stop à l'invasion chinoise des îles vietnamiennes») ont défilé devant l'ambassade de Chine à Hanoï. A Hô Chi Minh-Ville, la «capitale» commerciale du sud du pays, ils étaient au moins 1 000.

Pourquoi ces manifs ont-elles lieu maintenant ?

Fin mai, Hanoï a accusé Pékin d'avoir détruit des équipements pétrolier et géologique de l'un de ses bateaux d'exploration. Ces derniers jours, d'autres navires chinois auraient attaqué en mer de Chine des embarcations de pêche vietnamiennes. Les manifestants ont défilé au moment où se tenait à Singapour un sommet de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean) sur la sécurité régionale. Le ministre chinois de la Défense y a déclaré que son pays ne recherchait pas une «hégémonie» dans la région et «ne menacerait aucun pays».

Qu'est-ce qui oppose Pékin et Hanoï ?

Sans remonter aux mille ans de domination chinoise, ressentis comme un traumatisme dans la conscience vietnamienne, l'histoire entre les deux voisins reste conflictuelle. Les frères ennemis communistes se disputent la souveraineté de l'archipel des Paracels et, plus au sud, de celui des Spratleys, supposés riches en ressources halieutiques et pétrolières, et traversés par d'importantes voies de navigation. Pékin a fait main basse sur le premier groupe d'îlots en 1974. En 1988, les deux pays se sont livrés à une brève guerre navale autour du second archipel, au terme de laquelle 70 Vietnamiens ont trouvé la mort. En plus de ce litige territorial, la participation chinoise au projet d'exploitation de mines de bauxite dans les provinces de Lam Dong et de Dak Nong (sud-ouest) a provoqué une levée de boucliers nationalistes au sein de la population, qui a maintes fois alerté sur les risques environnementaux et sécuritaires.

Pourquoi Pékin inquiète-t-il ses voisins ?

Les ambitions territoriales en mer de Chine orientale mobilisent une dizaine de pays qui tous revendiquent une influence sur une zone de 1,7 million de km2. Mais c'est la Chine qui cristallise les rancoeurs. Le Vietnam, mais aussi les Philippines, se sont alarmés des prétentions chinoises : Pékin a augmenté son budget militaire de 12,7% cette année, dont une part pourrait être consacrée à la base de sous-marins nucléaires sur l'île de Hainan. Le régime entend défendre sa «zone économique exclusive» et affirme que le trafic des navires américains dans la région n'est pas «innocent».

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Tensions accrues en mer de Chine méridionale

Le Monde - International, mercredi 8 juin 2011, p. 6

Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées, lundi 6 juin, à Hanoï, devant l'ambassade de Chine, pour protester contre un incident survenu le 26 mai en mer de Chine méridionale. Le Vietnam a accusé Pékin d'avoir violé ce jour-là sa souveraineté, après que des bateaux chinois ont sectionné le câble d'un navire vietnamien d'exploration pétrolière. Les Philippines ont de leur côté protesté, le 1er juin, auprès de la Chine, à propos d'un projet d'installation pétrolière chinoise dans une zone maritime disputée par les deux pays. Pékin revendique une " souveraineté incontestable " sur une grande partie de la mer de Chine du Sud, source de tensions récurrentes avec les pays riverains, qui s'inquiètent des capacités navales croissantes de la Chine.

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mardi 7 juin 2011

TOURISME - Les naufrages dans la baie d'Halong inquiètent les autorités françaises


Le Monde - Rendez-vous, mardi 7 juin 2011, p. 25

La baie d'Halong, l'un des joyaux du tourisme vietnamien qui aligne ses pains de sucre d'une irréelle splendeur en mer de Chine du Sud, est-elle en train de devenir une zone à risque pour les voyageurs ? En moins de deux ans, trois bateaux en piteux état dont les propriétaires proposent des " croisières " bon marché, ont coulé au large de cette baie classée dans la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco.

A Hanoï, la communauté étrangère et les diplomates s'inquiètent de la fréquence de ces naufrages au cours desquels, en tout, dix-sept voyageurs étrangers ont péri. " Nous sommes profondément préoccupés ", indique au Monde l'ambassade de France au Vietnam.

Le 24 septembre 2009, un premier bateau équipé de couchettes avait sombré avec trente et une personnes à bord. Cinq touristes s'étaient noyés, dont un Français, deux Britanniques et deux Vietnamiens. Version officielle des autorités provinciales : " une tornade " aurait été la cause du naufrage. Mais selon certains rescapés, il se serait agi d'une " simple averse ". Ce qui donne une idée de l'état de la jonque...

Le 17 février 2011, peu avant 5 heures du matin, un autre bateau appartenant au même propriétaire - il avait pris la précaution de changer le nom de sa compagnie depuis la précédente tragédie - sombre à nouveau en baie d'Halong. L'accident fait douze morts parmi le groupe de touristes endormis, dont une jeune Française, Laëtitia, une orthophoniste de 27 ans, fille du journaliste du Monde Michel Noblecourt, un Britannique, deux Russes, deux Américains, un Japonais, deux Suédois, un Suisse, un Australien et un Vietnamien. L'enquête diligentée par les autorités vietnamiennes a conclu à une succession d'erreurs, - vannes non refermées, absences de rondes de nuit... Des poursuites judiciaires, dont une plainte contre X pour " homicide involontaire ", sont en cours. Le capitaine a été arrêté ainsi qu'un mécanicien.

Les autorités locales ont ordonné l'inspection de 135 " navires de croisière " voguant dans la baie. Les vérifications ont montré que seule une trentaine de bateaux présentaient des normes de sécurité suffisantes pour passer la nuit en mer. Le " comité populaire " -d'Halong a fixé à juin la date limite pour que les propriétaires mettent leurs bateaux en conformité avec les règles de sécurité adéquates.

Mais le 8 mai, un nouveau naufrage s'est produit, sans toutefois faire de victime : les vingt-huit Français, des retraités, ont pu être évacués avant que le bateau ne sombre car, fort heureusement, l'accident a eu lieu de jour.

La porte-parole du ministère vietnamien des affaires étrangères, Nguyen Phuong Nga, a assuré que " des mesures très énergiques ont été prises pour enquêter et reconstituer " ce qui s'est passé afin d'" éviter que ce même genre d'événements se reproduise à l'avenir ".

En ce qui concerne le dernier incident, les versions diffèrent entre les Vietnamiens et les touristes : selon Dang Huy Hau, le vice-président de la province de Quang Ninh, dont Halong est le chef-lieu, le bateau a sombré après une collision avec un autre esquif. Mais une touriste française présente sur le bateau, Josette Farret, citée par l'Agence France-Presse, affirme qu'il n'y a " absolument pas eu de collision ".

"Jeter le doute "

L'une des explications à la répétition de ces drames, analyse un observateur français à Hanoï, est le décalage existant entre l'explosion du tourisme au Vietnam et le manque de réglementations appropriées ainsi que la formation insuffisante des personnels.

Le dernier incident renouvelle les inquiétudes de l'ambassade de France : " Ce nouveau naufrage est de nature à jeter le doute sur la qualité des contrôles entrepris, ces derniers mois, par les autorités vietnamiennes. "

Une difficulté supplémentaire : l'imposition des réglementations en matière de sécurité est du ressort des autorités provinciales et non nationales. " Si ces autorités ne prennent pas des mesures pour réorganiser le secteur du tourisme et si les manquements ne sont pas sanctionnés, elles risquent de tuer la poule aux oeufs d'or ", fait-on savoir à l'ambassade de France à Hanoï.

De son côté, le ministère des affaires étrangères a renforcé la mise en garde figurant sur son site Internet, à la rubrique " Conseil aux voyageurs ", pour les touristes désireux de naviguer en baie d'Halong.

Bruno Philip

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mercredi 1 juin 2011

Des amitiés indiennes à l'ombre de la Chine - Saurav Jha


Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 4 5

Retrouvailles des Etats-Unis et du Vietnam

" Aamaar naam, tomaar naam, Vietnam Vietnam ! ", " Mon nom, ton nom, Vietnam, Vietnam ! ". De la fin des années 1960 au milieu des années 1970, ce slogan, scandé en bengalais, servait de cri de ralliement aux étudiants de Calcutta pour exprimer leur solidarité envers le peuple vietnamien et marquer leur rejet de l'impérialisme des Etats-Unis.

Aujourd'hui, dans un contexte de déclin relatif de la suprématie américaine et de recomposition des pouvoirs en une multitude de pôles et de réseaux fondés sur la coopération tout autant que sur la compétition, l'Inde comme le Vietnam se rapprochent peu à peu des Etats-Unis, tout en refusant de sceller une quelconque alliance formelle.

Dans le même temps, les deux pays travaillent à la consolidation de leurs relations bilatérales : bien que d'importance inégale, ces deux puissances émergentes ont en effet de nombreux intérêts économiques et géopolitiques communs.

L'Inde s'intéresse par exemple au secteur énergétique vietnamien, susceptible d'alimenter son économie en forte croissance. En quête permanente de nouveaux gisements dans le monde entier, les géants indiens de l'énergie convoitent les réserves de gaz vietnamiennes en mer de Chine méridionale. Leurs investissements constituent, pour Hanoï, une source d'expertise en termes de technologie, d'organisation ou de marketing lui permettant d'échapper à une trop grande dépendance vis-à-vis des pays occidentaux ou de la Chine. Empêcher Pékin de mettre la main sur l'intégralité des vastes ressources sous-marines d'Asie du Sud-Est constitue en outre une préoccupation majeure pour New Delhi - que partage d'ailleurs Hanoï.

Modernisation de la marine

L'expansion de la flotte chinoise dans la région - qui s'est notamment traduite par la construction d'une base navale en rade de Sanya (Hainan) - contraint le Vietnam à moderniser ses propres forces armées, notamment sa marine. L'Inde propose sa coopération dans ce domaine : construction de navires modernes et fourniture d'armes offensives de pointe, comme les missiles de croisière supersoniques BrahMos, contre lesquels la Chine, à son niveau actuel de technologie, ne peut se défendre. En contrepartie, la flotte indienne entend utiliser le port et l'arsenal - importants - du constructeur naval Vinashin pour amarrer et réparer ses propres bateaux.

" Des relations d'une très haute importance "

Le Vietnam détient en outre une quantité considérable d'équipements militaires hérités de l'ère soviétique dont il pourrait vouloir confier la maintenance et la modernisation aux Indiens, au savoir-faire incontestable en la matière. Si l'on considère par ailleurs que les armes nouvellement acquises par Hanoï sont principalement de fabrication russe, comme les sous-marins de classe Kilo et de type diesel-électrique récemment commandés ou les avions de combats Su-30, le partenaire indien pourrait demain jouer un rôle crucial pour garantir la réactivité opérationnelle de l'armée vietnamienne. Des ententes identiques, formées avec plusieurs pays de la zone, et notamment la Malaisie, ont d'ailleurs facilité les ventes d'armes russes sur de nombreux marchés.

Une autre façon d'aider l'armée vietnamienne à entrer dans le XXIe siècle implique de faciliter la mise en réseau de ses capacités décentralisées de défense en leur adjoignant les compétences de la prospère industrie informatique indienne. C'est, en substance, ce qu'a proposé le ministre de la défense indien, M. Arackaparambil Kurian Antony, durant sa visite d'octobre 2010. " L'Inde, a-t-il déclaré, attache une très haute importance à ses relations avec le Vietnam. Elle est prête à l'aider dans le domaine de la formation technique et de l'apprentissage de l'anglais, entre autres... "

En matière de nucléaire civil, l'Inde dispose également des technologies qui font défaut au Vietnam. Comme celle des plus petits réacteurs du monde, parfaitement adaptés à des pays dont le réseau électrique est encore modeste. En choisissant de développer un parc de plusieurs réacteurs de ce type, le Vietnam s'épargnerait les coupures d'électricité consécutives à des pannes techniques ou à des opérations de maintenance, fréquentes lorsqu'un réseau est entièrement dépendant d'un seul réacteur de plus grande capacité.

Ainsi, de l'ingénierie à l'électronique et de l'industrie pharmaceutique à l'agriculture en passant par les activités maritimes, la coopération entre les deux pays se développe et les échanges commerciaux se multiplient : en 2009-2010, ils atteignaient 2,36 milliards de dollars, les exportations de l'Inde vers le Vietnam comptant pour 80 % de ce chiffre.

En janvier 2011, lors d'une réunion bilatérale sur les relations commerciales qui s'est tenue à Calcutta, l'ambassadeur du Vietnam en Inde a déclaré : " Je suis convaincu que, grâce aux efforts des hommes d'affaires de part et d'autre, les relations commerciales et l'investissement ne pourront que se renforcer et se développer. " Si ces mots s'appliquaient au tout premier chef aux rapports du Vietnam avec l'Etat du Bengale-Occidental et Calcutta, sa capitale, ils reflètent également l'état des relations à l'échelle des deux nations. Entre Etats, celles-ci dépendent désormais autant d'un maillage solide d'interactions économiques entre acteurs privés que de la profondeur des liens stratégiques nationaux.

A la recherche d'un contrepoids

Il n'en demeure pas moins que, pour le moment, les engagements de l'Inde répondent à sa doctrine de réciprocité vis-à-vis de la Chine. En modernisant ses forces armées et en installant de nouvelles infrastructures militaires le long de la frontière sino-indienne, Pékin a récemment fait monter les enchères. Il a irrité son voisin sur la question du Cachemire, et s'est par ailleurs rapproché de la Birmanie, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka, tous limitrophes de l'Inde - tout en cimentant un peu plus son " amitié indéfectible " avec le Pakistan. New Delhi est d'autant plus inquiète de la percée de la Chine dans certains de ces pays que les accords conclus portent sur le développement des ports et la vente d'armes.

Le Pakistan continue de recevoir des missiles chinois et de bénéficier de la technologie nucléaire de l'empire du Milieu. Un fait qui est loin de passer inaperçu à New Delhi. Dans une logique d'escalade, certains experts indiens exigent désormais que soit finalisée la proposition restée en suspens de fournir au Vietnam des missiles balistiques de courte portée (de 150 à 350 kilomètres) de type Prithvi. L'Inde pourrait décider d'assurer une présence permanente en mer de Chine méridionale en profitant de la réouverture de la base aéronavale de la baie de Cam Ranh (lire " Retrouvailles des Etats-Unis et du Vietnam "). Cela dépendra de la capacité de Pékin à persuader New Delhi de la nature purement commerciale de ses projets portuaires à Gwadar (Pakistan) et à Hambantota (Sri Lanka). Dans l'état actuel des choses, l'Inde devrait se contenter du droit de mouillage qu'accorde Hanoï.

La modernisation rapide de l'armée chinoise, couplée à l'essor économique spectaculaire que connaît le pays, inquiète les voisins de la Chine et les conduit à s'interroger sur sa doctrine d'" émergence pacifique ". De l'Inde au Vietnam en passant par le Japon, chacun se rapproche des Etats-Unis pour tenter de contrecarrer Pékin. Cependant, les pays asiatiques observent que les Etats-Unis demeurent une puissance lointaine et que seul un renforcement des relations interasiatiques permettra d'apporter une réponse pérenne au défi qui leur est lancé. Dans ce contexte, l'amitié indo-vietnamienne pourrait devenir l'un des futurs piliers de la stabilité en Asie.

© 2011 SA Le Monde diplomatique. Tous droits réservés.

jeudi 24 février 2011

REPORTAGE - Vietnam : Un tournant économique - Dominique Bari

l'Humanité - Cuisine, mercredi, 23 février 2011

Vingt-cinq ans de réformes économiques ont sorti le pays de la misère de l'après-guerre. La stratégie du Doi Moi, le Renouveau, cherche aujourd'hui un second souffle.

Il semble bien loin, le temps où on comparait la tranquille Hanoi à une sous-préfecture un peu assoupie. La capitale du Vietnam, qui vient de célébrer son millénaire, affiche le tonique de Hô chi Minh-Ville, la métropole économique du Sud. À l'approche du printemps, la ville est encore plus congestionnée et bruyante qu'à l'accoutumée, sous l'oeil placide de l'Oncle Hô dont l'effigie sur des banderoles rouges se multiplie par centaines. Hier fort rares, les voitures envahissent les artères livrant un combat bon enfant mais acharné à des hordes de motos, lesquelles finissent par s'approprier les trottoirs zigzaguant entre piétons et étals traditionnels des populaires « restaurants de poussière » où, pour quelques dongs, on avale, assis sur des tabourets miniatures, soupes, beignets ou bols de riz. Au sein d'un enchevêtrement de constructions étroites et profondes où s'imbriquent les cours intérieures et les étages cachés, tout un flot de marchandises déborde des façades des habitations, surchargées de fioritures, de balustres et de couleurs. Dans les rues du centre-ville, des multitudes d'échoppes commercent au coude-à-coude, regorgeant de produits en tout genre dont une bonne part vient de Chine. Chacune d'entre elles est consacrée à un métier. La rue Dong La thânh, sorte de faubourg Saint-Antoine local, est le royaume des menuisiers. Une forte odeur de bois fraîchement coupé et de vernis s'échappe de l'enfilade sans fin des ateliers boutiques : là se mélangent espace privé, lieu de travail et showroom ouvert au public. L'affaire est souvent familiale, comme c'est le cas pour les Tran. De génération en génération, ils scient, rabotent, polissent le bois... « Ça marche pas mal, dit Qûen qui a pris la succession du grand-père et du père. C'est un secteur porteur. Il y a des gens qui ont les moyens, ils achètent un appartement et se meublent. On ne manque pas de commandes, même si on est nombreux comme fabricants. Il n'y a pas vraiment de compétitivité entre nous, mais plutôt une solidarité professionnelle. » Ce que Qûen et ses collègues redoutent surtout, c'est l'arrivée de grandes enseignes étrangères, genre Ikea et autres Habitat, « qui tuerait l'artisanat local » et ferait sauter le maillage social. « Ceux qui ont de l'argent sont attirés par les nouveautés étrangères même si c'est plus cher. Il y a un snobisme à s'équiper, à s'habiller de marques importées depuis que le Vietnam a ouvert son économie », déplore-t-il.

La suractivité assourdissante et à fleur de peau décroît au fur et à mesure qu'on atteint les banlieues de Hanoi. Là, nouveaux compounds résidentiels et zones industrielles aux enseignes nationales et étrangères grignotent les rizières. En 2008, Hanoi a absorbé la province de Ha Tay et a triplé sa superficie... La capitale vietnamienne est en voie de métropolisation, qui s'accompagne de grands projets comme la construction des périphériques routiers ou de lignes de métro. L'élaboration d'un nouveau plan d'urbanisme ambitionne 700 projets, résidentiels et industriels. Dans les quartiers de Trung Hoa, My Dinh, Duong Noi, où autrefois poussaient le riz et les légumes, surgissent de nouvelles agglomérations qui visent à désengorger le vieux centre-ville. Ce Hanoi du XXIe siècle qui se construit à la périphérie est à l'image d'un pays qui s'extirpe de sa douloureuse histoire du siècle précédent : trente ans de guerre contre le colonisateur français, puis l'agresseur américain, exsangue en 1975 à la réunification et frappé durant de longues années par l'embargo de Washington et un total isolement régional... Un pays meurtri, dont Noam Chomsky disait en 1990 qu'ayant « souffert d'un sort qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire européenne depuis la peste noire », il lui faudrait « un siècle avant de pouvoir s'en remettre, en supposant que ce soit possible » !

Deux décennies seulement ont amorcé la mutation du Vietnam. Depuis 1986, le pays applique une politique d'ouverture économique, le Doi Moi ou « renouveau ». Dans les campagnes, cela s'est traduit par la décollectivisation des terres. En 1993, une loi accorde aux particuliers un droit d'usage des sols, avec des baux renouvelables de longue durée : ils peuvent être loués, vendus, transmis par héritage, etc. Sur le plan national, ce fut le démarrage d'un processus de croissance économique rapide et d'intégration progressive à l'économie mondiale, tout en conservant un contrôle macroéconomique. Depuis 1991, le taux de croissance économique moyen affiche du 7,5 % l'an. La grande pauvreté qui touchait 60 % de la population au début de la période n'en frappe plus que 12 % aujourd'hui et le Vietnam a intégré depuis quelques mois le groupe des pays à revenu intermédiaire, après être passé d'un revenu annuel moyen inférieur à 100 dollars, en 1986, à près de 1 200 dollars, en 2009. Toutes les institutions internationales ont salué ces progrès. Lors du sommet de l'ONU sur la réalisation des OMD (objectifs du millénaire pour le développement), au cours de la dernière décennie, organisé en septembre, Hanoi a été cité en exemple pour en avoir rempli cinq sur huit. « Le pays pourrait achever tous les objectifs en 2015 », estime l'ONU pointant les deux objectifs les plus réussis : le refus de la misère et la généralisation de l'enseignement primaire.

Sans remettre fondamentalement en question le rythme de croissance du pays, la crise économique et financière mondiale a renversé certaines tendances. Depuis 2008, les échanges extérieurs se sont fortement dégradés et la récession mondiale a aussi joué sur les transferts de la diaspora, importants contributeurs à la croissance du PIB. L'économie vietnamienne repose principalement sur le développement de ses exportations et sur des investissements directs étrangers (IDE) en très forte hausse ces dernières années. Le Vietnam est le second pôle d'attraction des IDE en Asie, derrière la Chine (entre 10 et 11 milliards de dollars chaque année). La baisse des demandes sur les marchés américain, européen et japonais a pesé sur certains secteurs. À l'entreprise textile Garco, dans la zone économique Gialan dans la banlieue de Hanoi, les commandes ont chuté de plus de 20 % en 2008 et 2009. Or, le marché extérieur représente 85 % de la production. Le groupe a tenu le coup avec l'aide de l'État actionnaire à 51 % jusqu'en octobre 2010. La situation était d'autant plus critique que l'inflation s'est emballée (près de 28 %, fin 2008). C'est à cette époque que les 15 000 ouvriers de l'usine taïwanaise Vietnam Ching Luh Shoes, sous contrat avec Nike dans le sud du Vietnam, se sont mis en grève pour arracher des augmentations. D'autres mouvements sociaux ont suivi, le gouvernement a appuyé le réajustement des salaires. Dans le même temps, un important plan de relance de l'économie a été mis en place. Au total, près de 8 millions de dollars d'aides ont été injectés, représentant 10 % du PIB. Des signes de reprise sont apparus dès la fin 2009. Si les perspectives de croissance restent parmi les plus élevées d'Asie (6,5 % en 2010), l'inflation, ramenée autour de 11 %, subsiste et inquiète : le prix d'un kilo de sucre a quadruplé et celui d'un litre de lait a presque triplé ! La vie est chère et la monnaie nationale, le dong, perd de sa valeur.

La sortie spectaculaire du sous-développement du Vietnam a été une première étape. Consolider les acquis en contrant la précarité en est une autre. « La pauvreté touche encore 27 millions de Vietnamiens, sur 86 millions, et on ne peut attendre de la simple croissance du produit intérieur brut qu'elle leur permette de sortir la tête de l'eau », ont commenté divers économistes lors d'un colloque qui s'est tenu à Hanoi l'an passé sur le thème : « Le modèle de la croissance économique vietnamienne. » « Les besoins en matière de qualification professionnelle devraient devenir prioritaires, notamment dans les campagnes et pour les 6 millions d'ouvriers, qui représentent 6 % de la population totale », ont-ils mis en avant.

Une grande partie de cette population précaire issue de la campagne, où vivent encore les trois quarts des Vietnamiens, fournit les gros du bataillon du secteur informel où l'on compte plus de 10 millions de personnes, vendeurs de rue, artisans ou autres : cette marchande ambulante qui trottine dans une rue, ployant sous le poids de sa palanche aux plateaux remplis de fruits ; ces jeunes paysans venus de leur village durant la période creuse de l'hiver et qui, sur un coin de trottoir, proposent aux touristes diverses babioles ; ou Xuan, la trentaine, gagnant sa vie comme moto-taxi, moyen de locomotion imparable dans la capitale où les transports publics sont si peu nombreux... autant de visages de ces activités précaires, qui fournissent une subsistance aléatoire. Nous sommes bien loin de la frénésie consommatrice des nouvelles couches moyennes que l'on croise dans les centres commerciaux à la périphérie de Hanoi ou de Hô Chi Minh-Ville, dont parlait Qûyen. « Je reviens voir ma famille tous les étés et, d'une année sur l'autre, je ne reconnais pas mon pays », confie Dong, une jeune « Viet Kieu » (Vietnamienne d'outre-mer) qui vit à Paris. Romancière, elle dit se sentir « plus vietnamienne dans l'âme que ses anciennes camarades d'université appartenant aux cercles privilégiés de l'argent et plus adeptes du "western way of life" » qu'elle.

L'émergence de ces couches montantes signe la polarisation de la société. Les inégalités sociales et régionales se sont aiguisées, d'autant plus difficilement ressenties que la corruption reste un « fléau » à combattre. « Elle mine la confiance envers les dirigeants », ne cessent de marteler les vétérans qui ont mené les guerres d'indépendance, rappelant que les couches sociales économiquement les plus fragiles sont constituées de ceux qui ont payé le plus lourd tribut aux combats. La quasi-faillite du géant public Vinashin, laissant une ardoise de 5 milliards de dollars à l'État, a ébranlé tout le secteur public vietnamien. Elle renforce la conviction qu'il y a nécessité à réorienter l'économie vers une croissance de qualité et plus équitable. Le congrès du Parti communiste vietnamien, qui s'est tenu en janvier à Hanoi, en a pris acte, balisant la voie des réformes pour la décennie à venir, à l'issue de laquelle le Vietnam devrait devenir une « nation industrialisée et moderne ». « Le temps et la persévérance auront le dernier mot », disait Hô Chi Minh, le leader de l'indépendance. Mais après avoir gagné la guerre, il y a urgence à gagner la bataille du développement.

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jeudi 20 janvier 2011

Le PC vietnamien face aux tensions économiques - Bruno Philip

Le Monde - International, jeudi, 20 janvier 2011, p. 8

Un idéologue conservateur, Nguyen Phu Trong, a été désigné, mardi 18 janvier, à la tête du Parti communiste vietnamien (PCV) au terme d'un congrès quinquennal qui devrait néanmoins confirmer la montée en puissance du premier ministre, Nguyen Tan Dung, réélu au sein du comité central.

Nguyen Phu Trong, 66 ans, originaire du nord, a été élu secrétaire général du parti par le nouveau comité central (180 membres). Il assumera cette fonction pendant cinq ans. Un bureau politique de 14 membres a été désigné. Président sortant de l'Assemblée nationale, Nguyen Phu Trong était favori pour ce poste. Son profil consensuel est proche de celui de son prédécesseur, Nong Duc Manh, qui part à la retraite après deux mandats consécutifs. En dépit de ce statut de numéro un officiel, Nguyen Phu Trong devrait demeurer dans les coulisses d'un pouvoir qui se concentre désormais entre les mains du premier ministre Nguyen Tan Dung, 61 ans, ancien soldat " sudiste " et vétéran de la guerre.

Le 11e Congrès du Parti communiste vietnamien (PCV) - 3,6 millions de membres - s'était ouvert, le 12 janvier, dans un contexte économique marqué par l'inflation, la faiblesse de la monnaie nationale et l'accumulation de déficits commerciaux abyssaux (12 milliards de dollars). Le " dragon " d'Asie du Sud-Est traverse une période de turbulences qui devrait forcer, à plus ou moins court terme, les responsables vietnamiens à reconsidérer la pertinence de leurs choix en matière de développement.

" Nous devons revoir notre modèle de croissance, accélérer l'industrialisation et la modernisation ", avait déclaré à l'ouverture du Congrès Nong Duc Manh. Selon lui, le Vietnam devrait se doter d'une main-d'oeuvre plus qualifiée, améliorer son système d'éducation et développer les sciences et les technologies. Un choix d'évolution à la taïwanaise désormais mis en avant en Chine populaire.

Le scandale Vinashin, conglomérat d'Etat et géant des chantiers navals, a pesé sur les débats au sein d'un appareil fracturé par des clans rivaux. L'entreprise Vinashin, dirigée encore il y a peu par un proche - aujourd'hui arrêté - du premier ministre Nguyen Tan Dung, est en situation de quasi-faillite après avoir accumulé une dette de 4,4 milliards de dollars, soit 4,5 % du PIB de 2009. Ce naufrage, que le gouvernement tente d'éviter, avait affaibli, un temps, la position du chef de gouvernement qui a dû batailler ferme ces derniers mois pour se défendre face aux accusations de ses adversaires politiques.

Par ailleurs, en dépit d'une montée en puissance de son économie (elle connaît un rythme de croissance de plus de 7 % depuis les années 1990, de 6,8 % en 2010), la réputation du Vietnam souffre de ses carences en matière de gestion et d'un système bancaire trop fragile.

En 1986, Hanoï avait lancé le Vietnam sur la voie du " doï moï ", le renouveau. Une stratégie de développement calquée sur le modèle chinois qui combinait évolution vers l'économie de marché, maintien du parti unique et fermeté du contrôle politique. Un quart de siècle plus tard, le pouvoir vietnamien va sans doute être amené à réviser sa stratégie.

" La capacité des autorités à discipliner l'économie et ses acteurs divers n'est pas très développée ", explique Martin Gainsborough, chercheur à l'université de Bristol. Le parti unique, politiquement distinct de l'Etat dans les années 1990, a évolué au fil du temps de plus en plus vers une situation d'" Etat parti ". Sur le plan social, d'un côté, une classe moyenne s'est développée, de l'autre, les inégalités se sont creusées, scénario classique chez les pays émergents mais doublé, au Vietnam, d'un visage de plus en plus autoritaire.

La période qui a précédé l'ouverture du 11e Congrès a, en effet, été marquée par une crispation des autorités à l'égard de journalistes irrévérencieux et des acteurs d'une blogosphère dynamique. Un décret qui entrera en vigueur en février va permettre de punir les auteurs d'informations " non autorisées " ou non conformes aux " intérêts du peuple ". Les observateurs voient dans cette mesure une nouvelle contrainte pour des médias déjà bridés par le pouvoir.

Bruno Philip

PHOTO - Vietnam Communist Party's newly elected Secretary General Nguyen Phu Trong (C), 66, poses with re-elected Politburo member and Prime Minister Nguyen Tan Dung (L) and re-elected Politburo member Truong Tan Sang (R) and new Central Committee members during the closing session of the VCP's 11th national congress in Hanoi on January 19, 2011. Vietnam's ruling communists have elected as their new leader a 'soft' figure whose power is expected to be eclipsed by the prime minister's, party sources said. They said the elite Central Committee of 175 members chose Nguyen Phu Trong, 66, to be general secretary of the Communist Party.

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mardi 26 octobre 2010

Terres rares : le Japon tente de casser sa dépendance à la Chine

Les Echos, no. 20792 - International, mardi, 26 octobre 2010, p. 8

Des officiels japonais sont au Vietnam pour établir des coentreprises d'exploitation de terres rares dans le pays.

Un sentiment d'urgence commence à gagner les autorités japonaises. Peu convaincues par les démentis flous du gouvernement chinois, qui continue d'affirmer qu'il n'organise pas d'embargo sur les exportations de terres rares vers le Japon, les équipes du Premier ministre Naoto Kan multiplient les contacts avec d'autres capitales pour tenter de trouver rapidement des alternatives aux livraisons chinoises de terbium, de lanthane ou encore de néodyme, qui se sont taries depuis la mi-septembre et la détérioration d'un différend frontalier entre les deux pays. Ces minerais, que le Japon source à 96 % en Chine, sont vitaux pour les industriels nippons fabriquant des voitures hybrides, des écrans plasma ou des éoliennes. D'après les calculs du ministère japonais de l'Economie, du Commerce et de l'Industrie, le pays pourrait, si l'embargo chinois se poursuivait, voir ses stocks actuels s'épuiser au premier trimestre 2011. « Avec le recyclage, les importations de sources non chinoises et les échanges entre les entreprises japonaises, nos stocks peuvent tenir jusqu'en mars ou avril », a expliqué Yoshikatsu Nakayama, le vice-ministre de l'Economie.

Une étude de faisabilité

Pour tenter de casser au plus vite cette dépendance aux livraisons chinoises, Yukio Hatoyama, l'ancien chef du gouvernement japonais, a entamé samedi dernier, avec d'autres parlementaires, une mission de reconnaissance au Vietnam. Il cherche à mettre sur pied, avant l'arrivée en fin de semaine à Hanoi de Naoto Kan, un accord de développement conjoint de nouvelles mines de terres rares dans le pays. « Le Vietnam est une zone très prometteuse et nous espérons avoir des projets sur place », a déclaré Akihiro Ohata, le ministre du Commerce, qui espère pouvoir annoncer officiellement le 31 octobre prochain la création d'un joint-venture dans le secteur.

Au début du mois, l'exécutif japonais avait annoncé un accord similaire avec le gouvernement mongol. Relayant les efforts du gouvernement, les groupes japonais qui ont concentré dès les années 1990 leurs achats de terres rares en Chine, pour profiter des bas coûts d'exploitation et de la « souplesse » des normes environnementales locales, ont récemment repris leurs contacts avec plusieurs pays producteurs de terres rares pour réactiver des projets d'exploitation qui nécessitent souvent plusieurs années de développement avant d'être effectivement productifs. Le journal « Nikkei » a assuré qu'une maison de négoce japonaise Sumitomo Corporation venait de lancer une étude de faisabilité sur une mine du nord du Vietnam dans l'espoir d'importer des terres rares dans le pays dès 2013. Toyota Tsusho Corp., une filiale du constructeur automobile, a également activé des projets au Vietnam et en Inde, quand Toshiba lançait un joint-venture au Kazakhstan.


YANN ROUSSEAU

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mardi 19 octobre 2010

Face à la Chine, le Vietnam opte pour le bouclier américain

Le Temps - International, mercredi, 13 octobre 2010

Au diapason lors d'un sommet régional Asie-Etats-Unis à Hanoi, les deux anciens ennemis entendent contenir la montée en puissance de la Chine

La marine américaine est revenue au Vietnam, cette fois-ci, en amie. Il y a quelques semaines, le porte-avions américain USS George Washington a jeté l'ancre au large de Danang, au centre du pays, là où, le 7 mars 1965, débarquaient les premiers GI. Les deux marines ont effectué des manoeuvres communes.

Officiellement, ces exercices célébraient les quinze ans de la normalisation des relations entre les Etats-Unis et le Vietnam. Langage diplomatique à part, ils ont surtout envoyé un message au voisin chinois: Hanoi peut se prévaloir du soutien américain dans le conflit qui l'oppose à Pékin en mer de Chine - ou «mer de l'Est», comme la désigne les Vietnamiens. En juillet, l'administration Obama avait déjà déclaré «d'intérêt national» la liberté de navigation dans la zone.

Les deux régimes communistes s'y disputent les Spratleys et Paracels, des chapelets d'îlots et de récifs inhabités. Convoités, les eaux poissonneuses alentour, mais surtout les gisements de gaz et de pétrole du sous-sol marin. Cette mer, reliée au détroit de Malacca, constitue enfin un enjeu stratégique pour le contrôle du transport maritime. Autant de raisons qui ont conduit les deux pays à des batailles navales dans les années 1970 et 1980 et à l'annexion par Pékin de la majorité des îles.

Ces dernières années, la Chine s'est montrée de nouveau agressive: arraisonnements de navires vietnamiens suivis, comme le mois dernier, de détention de pêcheurs (neuf ont été libérés mardi), construction d'une base de sous-marins sur l'île d'Hainan (à proximité des Paracels). Pour le Vietnam, échaudé par les mille ans d'occupation chinoise, ces événements réveillent le spectre du grand envahisseur voisin.

«Pour augmenter sa marge de manoeuvre face à Pékin, Hanoi a besoin de diversifier ses relations», analyse Hien Do-Benoit, spécialiste du Vietnam au Centre d'études et de recherches internationales de Sciences Po Paris. En appelant les Américains à la rescousse, les Vietnamiens veulent éviter un tête-à-tête déséquilibré avec la Chine. Et les Etats-Unis de satisfaire leurs attentes: en visite dans la capitale vietnamienne depuis dimanche pour une réunion des ministres de la Défense des Etats-Unis et d'Asie-Pacifique (lire encadré), le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, a martelé que son pays souhaitait un règlement «multilatéral» du conflit des archipels. La Chine, pour conserver sa position de force, ne veut entendre parler que de négociations isolées, avec chaque belligérant (d'autres pays de l'Association des pays d'Asie du Sud-Est revendiquent certains îlots).

Dans un jeu d'équilibriste, Hanoi s'applique néanmoins à ménager la Chine, puissante et limitrophe. La critiquer publiquement peut conduire en prison. Samedi dernier, la police a arrêté une militante qui distribuait des tracts contre la «menace chinoise».

Pour les Etats-Unis, le Vietnam entre dans un large dispositif «de retour en Asie». Les questions de liberté religieuse et d'expression pimentent encore le dialogue entre Hanoi et Washington. Mais sur les droits de l'homme, «les Américains jouent la prudence, pour ne pas que leur attitude rapproche le Vietnam de la position chinoise», observe Hien Do-Benoit. A Hanoi, Robert Gates n'a fait qu'une vague allusion à la répression politique.

Hervé Lisandre, Hanoi

PHOTO - HANOI, VIETNAM - OCTOBER 12: US Defence Secretary Robert Gates (L) and Vietnamese Minister of Defense General Phung Quang Thanh talk outside the Presidential Palace as they attend a meeting of the Association of Southeast Asian Nations Defense Minister Meeting Retreat on October 12, 2010 in Hanoi, Vietnam. Gates is in the region to attend a meeting of defense ministers from around the Asia-Pacific region, the first ASEAN meeting to bring together all 10 national defence ministers and their regional partners.

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Tout sur la médecine traditionnelle chinoise

Le Point, no. 1987 - Société, jeudi, 14 octobre 2010, p. 78

Le guide des méthodes qui ont fait leurs preuves

Elle serait apparue plus de trois mille ans avant notre ère. C'est une médecine dite holistique (voir le documentaire par ARTE), parce qu'elle prend en compte le patient comme un tout, au-delà des symptômes. Energétique, elle considère que le yin et le yang mènent le monde et donc chaque personne grâce à l'énergie (qi). Surtout consacrée au maintien en bonne santé, elle s'appuie sur l'acupuncture, la pharmacopée, les massages traditionnels, la diététique et des gymnastiques comme le qi gong. Les médecins chinois utilisent plus de 4 000 plantes et substances animales.

- Indications : renforcer le corps pour prévenir les maladies. Lutter contre le vieillissement. Utile pour traiter certains maux chroniques (infections urinaires à répétition, eczéma, allergies, insomnies, règles douloureuses, anxiété...).

- Ce qu'en dit la science : l'acupuncture et la phytothérapie, qui tiennent une large place au sein de la médecine chinoise, ont prouvé une certaine efficacité, indépendamment l'une de l'autre. Cependant, l'évaluation scientifique de la médecine chinoise dans sa globalité reste impossible.

- Quel praticien : la pratique n'est pas reconnue. Les seuls praticiens compétents - peu nombreux - ont suivi un enseignement en Chine, au Vietnam ou en Corée. Pour les trouver : Fédération nationale de médecine traditionnelle chinoise (www.fnmtc.fr) et Union française des professionnels de médecine traditionnelle chinoise (www.ufpmtc.com).

- Contre-indications : la médecine chinoise à elle seule ne soigne aucune maladie grave, il faut l'utiliser en complément des soins classiques et avec l'accord du médecin traitant. Certaines plantes sont formellement contre-indiquées.

- Effets indésirables : importants pour la pharmacopée. Parfois graves : l'utilisation de l'aristoloche au cours de régimes amaigrissants a entraîné de nombreux cas de fibrose rénale. Certains remèdes provoquent en début de traitement des troubles digestifs (diarrhées, vomissements, nausées, ballonnements...). Arrêtez leur prise et consultez un médecin s'ils ne disparaissent pas très vite.

- Nos conseils : les remèdes de la pharmacopée chinoise étant personnalisés et établis à un moment donné, il est formellement déconseillé de les utiliser ultérieurement sans avis ou de les proposer à quelqu'un d'autre. N'achetez pas de remèdes tout prêts, approvisionnez-vous chez les revendeurs conseillés par votre médecin. Respectez les doses prescrites. Informez votre médecin habituel des traitements suivis, car ils peuvent être incompatibles avec certains médicaments allopathiques.

- Coût : 60 à 80 euros la séance.

Guide réalisé avec les conseils du docteur Eric Lorrain

Gwendoline Dos Santos

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mardi 3 août 2010

Obama veut endiguer l'expansionnisme marin chinois - Renaud Girard


Le Figaro, no. 20528 - Le Figaro, lundi, 2 août 2010, p. 5 L'Amérique tente de contrer les revendications maritimes de Pékin en aidant ses alliés dans la région.

En janvier 2009, après l'investiture d'Obama, le plus « asiatique » des présidents que l'histoire des États-Unis ait jamais connu, maints observateurs des think-tanks de Washington prédirent que la deuxième décennie du XXIe siècle serait stratégiquement dominée par un duopole, appelé Chinamerica. Reposant sur une conception strictement économique des rapports de forces mondiaux, cette vision est en train de voler en éclats, sous le coup des réalités géopolitiques en Asie. Pour l'Amérique, une chose est d'accepter la puissance économique et financière grandissante de la Chine - et donc de reconnaître la prééminence du G20 comme forum de discussion des questions planétaires et de favoriser l'accroissement du rôle de la Chine au sein du FMI -, une autre chose est de laisser à Pékin le leadership politique en Extrême-Orient. Dans cette région qui tire l'économie mondiale, les États-Unis disposent de solides alliés. Au cours du mois de juillet, l'Administration Obama a signifié, par différents messages, qu'elle ne comptait pas les laisser tomber.

Vieille alliée depuis les années 1950, la Corée du Sud a été victime, au mois de mars, d'une provocation militaire orchestrée par le régime stalinien de Corée du Nord, que les dirigeants chinois considèrent comme à moitié fou, mais qu'ils s'abstiennent de ramener à la raison, en dépit des considérables moyens de pression dont ils disposent. Comme l'a montré une enquête internationale, la marine de Kim Jong-il a torpillé dans les eaux internationales, le 26 mars 2010, une corvette sud-coréenne, provoquant la mort de 46 marins.

Au début de la dernière semaine du mois de juillet, les marines américaine et coréenne ont commencé un vaste exercice naval commun en mer du Japon (est de la péninsule coréenne), afin de faire passer un message de fermeté à Pyongyang. Le régime de Pyongyang poussa aussitôt des cris d'orfraie - menaçant notamment les « impérialistes » de représailles nucléaires -, que le département d'État prit avec sang-froid et indifférence. Les protestations chinoises, émises sur un ton bien sûr moins guerrier, furent en revanche considérées avec beaucoup plus de sérieux par la diplomatie américaine.

Lutte d'influence

À la demande des Coréens du Sud, soucieux dans un premier temps de ménager Pékin, l'exercice naval ne se déplaça pas en mer Jaune, à proximité des eaux territoriales chinoises. Mais la véhémence des déclarations publiques chinoises a provoqué un raidissement du Pentagone. La marine américaine a annoncé qu'elle procéderait « prochainement » à un deuxième exercice naval, cette fois dans les eaux internationales de la mer Jaune.

Depuis plusieurs mois, l'Administration Obama élabore une diplomatie sophistiquée, visant à stopper les prétentions hégémoniques chinoises sur les mers d'Asie du Sud-Est, où transite chaque année 50 % du tonnage maritime mondial. Il n'est pas question, pour Washington, d'accepter la nouvelle rhétorique chinoise du « core interest » (intérêts vitaux) concernant ces eaux internationales. La mer Jaune ou la mer de Chine méridionale, ce ne sont pas le Tibet!

La secrétaire d'État américaine tint à assister personnellement, à Hanoï le 23 juillet dernier, au forum des pays de l'Asean (Association des Nations du Sud-est asiatique) consacré à la sécurité régionale. Devant une délégation vietnamienne ayant le plus grand mal à cacher sa satisfaction, Hillary Clinton récusa les prétentions d'aucune nation à s'attribuer un espace économique exclusif en mer de Chine, sous prétexte de contrôle militaire des atolls coralliens inhabités que sont les îlots Spratley et Paracel. En 1974, la Chine délogea les Sud-Vietnamiens des Paracel. En 1988, elle s'empara par la force de récifs dans l'archipel des Spratley, coulant les navires de transport venus en soutien d'une opération de débarquement vietnamienne. Cette minibataille navale entraîna trois années de rupture des relations diplomatiques entre les deux gouvernements communistes « frères » d'Asie du Sud-est. Outre les droits de pêche dans des eaux particulièrement poissonneuses, l'enjeu de cette espace maritime est le pétrole, qui fut découvert par des géologues américains en 1968.

Rendu furieux par le discours de Hillary Clinton, Yang Jiechi, le ministre chinois des Affaires étrangères, quitta la séance pendant une heure. À son retour, il prononça une allocution tonitruante, accusant les États-Unis de fomenter un complot antichinois, moquant le « socialisme » du Vietnam, et déclarant en regardant droit dans les yeux le ministre singapourien : « La Chine est un grand pays, d'autres pays sont des petits pays, et c'est un fait! »

Et mardi, le vice-ministre chinois de l'Information, Dong Yunhu, déclara au Figaro que les Américains n'avaient pas à se mêler des différends maritimes d'une région qui n'était pas la leur, à laquelle ils avaient naguère apporté la guerre, et que tous les problèmes seraient résolus pacifiquement « entre Asiatiques ».

Dans les années 1930, les Japonais expliquaient déjà que l'homme blanc n'avait rien à faire en Asie, où ils avaient l'intention d'édifier, entre peuples indigènes, une « sphère de coprospérité ». On sait où mena cette belle rhétorique...

PHOTO - BEIJING - FEBRUARY 21: US Secretary of State Hillary Clinton (L) looks at Chinese Foreign Minister Yang Jiechi during a press conference on February 21, 2009 in Beijing, China. Clinton is on a three day visit to the Chinese capital, as part of her first diplomatic tour to Asia.

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mardi 27 juillet 2010

Manoeuvres de guerre au large de Pyongyang - Arnaud Vaulerin

Libération, no. 9082 - Monde, lundi, 26 juillet 2010, p. 6

Tensions. La Corée du Nord lance des menaces face à l'exercice naval de Washington et Séoul.

C'est la guerre des flots contre celle des mots. Une véritable armada est déployée depuis hier en mer du Japon, au large de la péninsule coréenne. Les Etats-Unis et la Corée du Sud ont entamé des manoeuvres navales d'une ampleur inégalée : elles vont mobiliser jusqu'à mercredi 8 000 hommes, 20 navires et sous-marins - dont le porte-avions nucléaire USS George Washington - et 200 avions. Dénommée «Esprit invincible», l'opération est un message adressé à la Corée du Nord, après le torpillage de la corvette Cheonan, qui a coûté la vie à 46 soldats marins sud-coréens, le 26 mars.

Depuis, Pyongyang dément toute implication et multiplie les menaces. Jamais avare en rodomontades, le régime communiste promet une «réponse physique» À ces manoeuvres, menace de recourir à une «puissante dissuasion nucléaire» et s'est dit prêt, samedi, à une «guerre sacrée de représailles».

La veille, après une visite inédite sur la zone démilitarisée entre les deux Corées, à Panmunjom, la chef de la diplomatie américaine, Hillary Clinton, avait dénoncé «une Corée du Nord isolée et belliqueuse [...] lancée dans une campagne de provocations dangereuses». Pyongyang doit «changer fondamentalement son comportement» et «respecter son engagement de dénucléarisation» pris en 2005, a-t-elle insisté devant les délégués du forum régional sur la sécurité, rassemblés à Hanoï, au Vietnam. En avril 2009, après un deuxième essai nucléaire, la Corée du Nord avait claqué la porte des «pourparlers à six», qui visent à lui faire renoncer à ses programmes. Il est peu probable que ces joutes verbales cessent vite. Selon Séoul, cet exercice naval «défensif» n'est que le premier d'une série de dix, prévus sur plusieurs mois dans la région.

La Chine s'est également irritée de cette effervescence dans son pré carré. Après avoir exprimé sa «préoccupation» au sujet de ces entraînements américano-sud-coréens, elle a conduit ses propres opérations navales et obtenu que le premier exercice des Américains et des Sud-Coréens soit déplacé de la mer Jaune à la mer du Japon.

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jeudi 8 juillet 2010

La Banque mondiale épingle le protectionnisme asiatique - Arnaud Rodier

Le Figaro, no. 20507 - Le Figaro Économie, jeudi, 8 juillet 2010, p. 19

Les pays de l'OCDE et d'Amérique latine sont les plus ouverts aux prises de participations étrangères. Les plus fermés sont la Chine et l'Indonésie.

Singapour ne doit pas faire illusion. C'est en Asie de l'Est et dans le Pacifique que les restrictions imposées aux prises de participations des entreprises étrangères sont les plus nombreuses dans le monde, à commencer par la Chine et l'Indonésie. À l'inverse, l'Europe de l'Est et l'Asie centrale se montrent les régions les plus ouvertes, selon le rapport « Investing Across Borders 2010 », publié hier par le groupe de la Banque mondiale.

Réalisé sur la base d'une enquête effectuée entre avril et décembre 2009, il passe au crible 87 pays sur la base de quatre critères : les prises de participations, les temps qu'il faut pour créer une entreprise quand on est étranger, l'accès au foncier et les régimes d'arbitrage commercial en cas de litige. Il laisse en revanche de côté les questions de sécurité, de stabilité économique, de compétence et d'infrastructures.

Parmi les pays les plus ouverts aux prises de participations étrangères figurent naturellement les grands pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dont le Chili. En Amérique latine, le Guatemala et le Pérou « figurent parmi les pays les plus accueillants ». L'Afrique subsaharienne est également bien classée.

Règlements tatillons

En revanche, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord se montrent restrictifs, à l'exception de la Tunisie. L'Asie du Sud reste très fermée dans les secteurs des mines, du pétrole et du gaz.

C'est en Europe de l'Est et en Asie centrale que l'on peut monter le plus vite son entreprise : 4 jours en Géorgie, 7 en Albanie, contre 6 au Canada. La France se place dans la moyenne de l'OCDE. À l'opposé, les délais sont particulièrement longs en Amérique latine : 179 jours au Venezuela, 166 jours au Brésil. C'est beaucoup plus qu'en Asie où la Chine demande en moyenne 99 jours, le Vietnam 94 et l'Indonésie 86. Une exception toutefois, Singapour encore, où 9 jours suffisent pour ouvrir son entreprise.

Si les pays de l'OCDE et les pays d'Amérique latine permettent sans problème d'acquérir des terrains, il n'en va pas de même partout dans le monde, relève la Banque mondiale. Ainsi en Asie, exception faite de la Malaisie, de la Thaïlande et de Singapour, aucun pays n'autorise les achats par les étrangers. Et au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud, on loue son terrain, on n'en devient pas propriétaire.

La banque, qui plaide pour davantage d'ouverture, remarque que ce sont en fait les pays qui jouent la transparence et qui disposent de lois claires qui attirent les investisseurs étrangers, pas ceux qui ont des règlements compliqués et tatillons.

Le constat n'a rien d'étonnant. Mais plus surprenant sans doute, le rapport « Investing Across Border 2010 » souligne aussi que 70 % des pays sur lesquels la Banque mondiale s'est penchée sont passés à côté de belles opportunités d'investissements, non pas à cause de leurs législations, mais parce qu'ils n'ont tout simplement rien fait pour promouvoir, de manière publique ou privée, leurs marchés à l'étranger.

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jeudi 24 juin 2010

Les Chinois de Belleville, au-delà des clichés - Guillaume Pajot

La Croix, no. 38697 - France, jeudi, 24 juin 2010

Dans le quartier parisien de Belleville, où des milliers de chinois ont manifesté il y a quelques jours pour protester contre les violences dont ils se disent la cible, les communautés se côtoient dans une relative harmonie.

« Quand vous arrivez à Belleville, vous m'appelez. Je vous trouve. » Weiming Shi ne fixe pas de lieu de rendez-vous : le jeune Chinois de 27 ans connaît le quartier par coeur. Il serre des mains au café comme à la galerie d'art et passe avec aisance du français au mandarin. Les gens l'appellent Martin. « C'est plus facile », confesse ce natif du Fujian, une province de l'est de la Chine. Comme beaucoup de Chinois, Weiming a commencé dans la restauration. « Mais ça demandait trop de compétences et il était très difficile de gagner de l'argent, même en travaillant cent dix heures par semaine comme je le faisais. » Celui qui a découvert la France par la Normandie est aujourd'hui en train de monter un autre projet. Secret...

Quartier partagé entre quatre arrondissements (les 10e, 11e, 19e et 20e), Belleville la cosmopolite, baignant dans des effluves chauds et fruités, détonne. Différentes communautés y vivent côte à côte dans une relative harmonie. Les Chinois, parmi les plus nombreux, sont arrivés dans les années 1970. À l'époque, Belleville est un lieu dont les pouvoirs publics se préoccupent peu. Les communautés déjà installées, principalement des juifs et des rapatriés d'Algérie, quittent le quartier dès qu'ils ont progressé dans l'échelle sociale. « C'est à ce moment-là que des Chinois du 13e arrondissement sont venus s'installer ici, explique l'intarissable Donatien Schramm, qui vit en donnant des cours de cuisine, de chinois et en faisant visiter son quartier. Le prix des logements, très abordable, a également été un facteur déterminant. » La fin des années 1970 marque aussi l'arrivée en France des « boat people » d'Asie du Sud-Est, une vague dont les Chinois profitent pour émigrer.

Ils sont loin de former une seule et unique communauté. Ceux venus de Wenzhou (une ville au sud de Shanghaï) sont largement majoritaires. La manifestation réclamant davantage de sécurité, dimanche dernier (lire encadré), a été organisée à leur initiative. Ensuite viennent les Chinois d'Indochine et du Sud, deuxième groupe le plus important. Eux se sont tenus à l'écart de la manifestation. La rue de Belleville reflète cette division : côté 19e arrondissement, les commerçants du sud de l'Asie ; en face, côté 20e, ceux originaires de Wenzhou. Dernier groupe, celui venu du Dongbei, nom donné au nord-est de la Chine. Des femmes souvent, devenues en France nourrices ou... prostituées. Tous ces immigrés comptent autant de traditions et de dialectes différents, impossibles à distinguer de l'extérieur. « Cette impression d'unité de la communauté chinoise a été entretenue par les Chinois eux-mêmes, regrette Donatien Schramm. Les Français ayant du mal à saisir les différences entre les peuples asiatiques, les Chinois en ont profité, par opportunisme. Le restaurant simultanément chinois, vietnamien et thaïlandais en est un exemple typique. Que dirait-on d'un établissement à la cuisine à la fois italienne, française et espagnole ? »

Un Chinois s'avance et tend une lettre à Donatien. « C'est mon cousin par alliance. Je lui traduis son courrier. Il vit en France depuis 1983, mais ne sait dire que bonjour et au revoir. » Peu de Chinois maîtrisent le français, alors ils se tiennent à distance des services publics ou font appel à leurs enfants, qui apprennent la langue à l'école.

Il est souvent reproché à cette communauté son isolement. Samir Tlili, président de l'association de commerçants Les boutiques enchantées et patron du bar Le Pataquès, constate qu'en effet, « les commerçants asiatiques travaillent plutôt entre eux. Mais progressivement, on parvient à créer une relation de confiance ». Comme pour le Nouvel an chinois, devenu depuis deux ans une fête de quartier. « C'était un événement communautaire où il y avait les acteurs et les spectateurs, les Asiatiques et les autres. L'objectif a été d'amener tout le monde à participer. Bien sûr, certains Chinois ont vécu ça comme une intrusion, mais d'autres ont été partants immédiatement. » Samir salue Lolo, serveur chinois au café Le Celtic. « Tous ses potes sont beurs ! » s'amuse ce Français d'origine tunisienne.

Lunettes noires et chapeau tressé, l'ex-Taïwanaise Cheng-Chi Mou rentre de son footing. Cette retraitée dit être venue à Belleville pour la proximité du centre-ville, « pas pour la communauté chinoise ». Elle retourne tous les ans à Taiwan et observe, amusée, le chemin parcouru d'une génération à l'autre. « J'ai beau dire à mon fils qu'il est Chinois, il me répond toujours : non maman, je suis Français. »

Encadré(s) :

La sécurité du quartier en question

Les incidents durent depuis plus de dix ans. « Je n'ai jamais été agressé, raconte Weiming Shi, mais une fois j'ai eu affaire à un faux policier. Un homme m'a suivi, montré sa carte et dit qu'il voulait voir mes papiers. Quand j'ai voulu revoir sa carte, il a refusé et s'est enfui. » Si une partie de la communauté chinoise s'est mobilisée contre les agressions et autres vols à l'arraché, c'est parce qu'elle estime être devenue une cible facile. La faute d'abord aux idées reçues : « Les Chinois ont la réputation d'avoir de grosses sommes d'argent liquide sur eux, explique Romain Guillonnet, président de l'association L'Hébergement différent, qui travaille avec toutes les communautés de Belleville. Les agresseurs savent que si la victime ne parle pas français ou est en situation irrégulière, elle ne portera pas plainte. » À ses côtés, Thieng Ngo, Cambodgien d'origine chinoise et restaurateur au Cok Ming, insiste : « Il ne faut pas se tromper : ce ne sont pas des violences entre communautés. Ici, il n'y a pas de ghetto. »

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INTERVIEW - Noam Chomsky : « La France est devenue une île »


Le Point, no. 1971 - Idées, jeudi, 24 juin 2010, p. 90,91 Propos recueillis par Elisabeth Lévy

Linguiste et activiste, acclamé et détesté, Noam Chomsky était récemment de passage à Paris, où sa critique radicale du pouvoir financier, de la propagande médiatique et de l'ordre mondial dominé par l'Amérique a attiré les foules.

Le Point : Comment jugez-vous la vie intellectuelle française ?

Noam Chomsky : Elle a quelque chose d'étrange. Au Collège de France, j'ai participé à un colloque savant sur « Rationalité, vérité et démocratie ». Discuter ces concepts me semble parfaitement incongru. A la Mutualité, on m'a posé la question suivante : « Bertrand Russell nous dit qu'il faut se concentrer sur les faits, mais les philosophes nous disent que les faits n'existent pas. Comment faire ? » Une question de ce type laisse peu de place à un débat sérieux car, à un tel niveau d'abstraction, il n'y a rien à ajouter.

Avez-vous une explication ?

Comme observateur lointain, je formulerai une hypothèse. Après la Seconde Guerre mondiale, la France est passée de l'avant-garde à l'arrière-cour et elle est devenue une île. Dans les années 30, un artiste ou un écrivain américain se devait d'aller à Paris, de même qu'un scientifique ou un philosophe avait les yeux tournés vers l'Angleterre ou l'Allemagne. Après 1945, tous ces courants se sont inversés, mais la France a eu plus de mal à s'adapter à cette nouvelle hiérarchie du prestige. Cela tient en grande partie à l'histoire de la collaboration. Alors, bien sûr, il y a eu la Résistance et beaucoup de gens courageux, mais rien de comparable avec ce qui s'est passé en Grèce ou en Italie, où la résistance a donné du fil à retordre à six divisions allemandes. Et il a fallu un chercheur américain [Robert Paxton, NDLR] pour que la France soit capable d'affronter ce passé.

Depuis, nous nous rattrapons : la repentance est devenue une de nos spécialités, même si elle s'est déplacée du terrain de Vichy à celui de la colonisation.

Il est tout de même surprenant que les guerres coloniales n'aient pas suscité de protestations.

Vous exagérez ! La lutte contre la guerre d'Algérie a été l'acte de naissance de la deuxième gauche.

Il y a eu une mobilisation, limitée d'ailleurs, sur l'Algérie. Mais j'ai suivi la guerre d'Indochine et j'ai été frappé par l'absence de réaction sur la scène intellectuelle. Certes, on peut dire la même chose des intellectuels américains pendant la guerre du Vietnam. Mais, de la France, on attendait autre chose !

Nous sommes au XXIe siècle et vous êtes américain. Vous critiquez durement votre pays. Les Etats-Unis peuvent-ils être responsables de tous les maux du monde ?

Ils sont responsables d'un très grand nombre d'atrocités, parce que, depuis 1945, ils dominent la politique et l'économie mondiales. Et cette domination a été voulue par les décideurs qui, pendant la guerre, imaginaient une zone d'influence américaine comprenant l'hémisphère occidental, l'ancien Empire britannique et l'Extrême-Orient - les « deux rives des deux océans ». Dans cette zone qu'ils appelaient The Grand Area, aucune souveraineté ne devait s'opposer à celle de l'Amérique. Et ils ont réussi. En commettant de nombreux crimes.

Mais le monde est désormais multipolaire, la Chine est une puissance mondiale.

Combien de bases militaires la Chine possède-t-elle dans le monde ? Aucune. Les Etats-Unis en ont environ 800. Combien de soldats chinois sont-ils déployés à l'étranger ? Presque aucun. Le gouvernement chinois est horrible sur le plan interne, mais il n'est pas agressif à l'extérieur. De plus, la croissance chinoise est en partie fallacieuse : la Chine est un atelier d'assemblage, mais la technologie et les composants viennent du Japon, de Corée, de Taïwan et des Etats-Unis. Aussi le déficit du commerce américano-chinois est-il une illusion. Il en va de même pour la dette. Les premiers créanciers des Etats-Unis sont les Japonais, mais le Premier ministre a dû renoncer à sa promesse d'évacuer Okinawa. Alors, bien sûr, le système international est plus complexe, le nouvel ordre mondial s'est adapté, mais il reste à l'ordre du jour.

Qui est responsable ? Les Etats-Unis seraient-ils dirigés par une bande de sadiques ?

Il ne s'agit pas de culpabilité mais de la nature du système. Or, aux Etats-Unis, le pouvoir est depuis longtemps aux mains du grand capital et, depuis une trentaine d'années, du secteur financier. Obama a gagné parce qu'il était soutenu par les banques. Tous ses conseillers économiques viennent de ce secteur, de sorte que les gens qui ont créé la crise sont ceux qui ont élaboré le plan de sauvetage des banques. Lesquelles sont aujourd'hui plus puissantes qu'avant.

Donc, rien n'a changé avec l'élection d'Obama ?

Les démocrates sont bien obligés de faire quelques pas en direction des plus pauvres, qui constituent leur base électorale, mais cela, même les Etats totalitaires le font. Sur le fond, Obama ne se distingue pas radicalement du second mandat de Bush. La rhétorique a changé, pas la politique.

Vous diriez-vous toujours anarchiste ? Croyez-vous que les sociétés humaines peuvent se passer de pouvoir ?

Je crois à un principe fondamental de la morale humaine qui consiste à s'opposer à toute forme de domination ou de hiérarchie, à moins que celle-ci ne puisse faire la preuve de sa légitimité. Or, la plupart du temps, c'est impossible. Il faut donc détruire ces dominations.

Sauf que, dans les pays démocratiques comme le vôtre, les dirigeants peuvent se prévaloir de la légitimité des urnes.

Il est préférable d'avoir des élections que de ne pas en avoir, mais tout dépend des conditions dans lesquelles elles ont lieu. On critique l'Iran et à juste titre parce que les candidats sont sélectionnés par le clergé mais, en Amérique, ils sont de fait choisis par le grand capital : le vainqueur est celui qui lève le plus de fonds. J'ajouterai que l'un des Etats les plus démocratiques du monde est la Bolivie, où la population indigène, la plus pauvre et la plus opprimée, a su s'organiser politiquement pour porter l'un des siens à la tête du pays. Tous les Etats commettent des crimes, mais ne sont-ils pas pour leurs populations des instances de protection ? Plus les Etats sont puissants, plus ils sont criminels, mais je ne crois nullement que la protection des peuples soit leur priorité. En envahissant l'Irak, les responsables américains savaient qu'ils allaient provoquer une intensification du terrorisme et, donc, mettre en danger les Américains. L'Europe n'a jamais été aussi sauvage qu'au moment où elle inventait l'Etat-nation, qui est à mon sens une véritable calamité imposée au monde, responsable jusqu'à aujourd'hui de nombreux conflits.

Mais le monde sans frontières dont vous rêvez n'est-il pas celui que souhaitent les partisans les plus acharnés de la globalisation capitaliste que vous honnissez ?

Absolument pas. Le « libre-échange » ne fait que protéger les droits des investisseurs et du grand capital. On pourrait définir comme « service » tout ce qui intéresse l'être humain : éducation, électricité... Mais les accords sur « le commerce et les services » ne visent qu'à privatiser ces derniers, donc à réserver leur accès à une minorité privilégiée.

En attendant, personne n'a prouvé qu'il existe une alternative au capitalisme.

C'est un peu comme si vous m'aviez dit en 1943 qu'il n'y avait pas d'alternative au nazisme parce que l'Allemagne gagnait.

Vous charriez, professeur ! Il y en a eu une, d'alternative, et elle n'a pas donné les meilleurs résultats.

L'Union soviétique n'a pas instauré le socialisme mais un capitalisme d'Etat. Seulement, comme la propagande de l'Est et celle de l'Ouest convergeaient, le monde a avalé le bobard selon lequel ce qui se réalisait là-bas était le socialisme. Je continue donc à croire au socialisme véritable, fondé sur le contrôle de la production par les producteurs et sur celui des communautés par elles-mêmes.

Difficile de prononcer votre nom à Paris sans qu'un autre nom surgisse. Comprenez-vous que votre défense de Robert Faurisson ait choqué ?

Cela prouve que beaucoup d'intellectuels français sont restés staliniens même quand ils sont passés à l'extrême droite. Comment peut-on accepter que l'Etat définisse la vérité historique et punisse la dissidence de la pensée ?

L'extermination des juifs d'Europe est une vérité historique, peut-être pas unique mais singulière, non ?

Ce fut un crime horrible et unique, mais il y a beaucoup d'autres crimes uniques. Pourquoi aurait-on le droit de nier le génocide des Mayas au Guatemala ou celui de nombreuses populations indigènes de l'hémisphère occidental - ce que d'excellents journaux américains ne se privent pas de faire - et pas celui-là ?

Le génocide des Indiens n'a peut-être pas, ne serait-ce que parce qu'il est plus ancien, le même poids dans la conscience européenne et occidentale.

C'est bien le problème ! Mais cela n'a rien à voir avec le temps écoulé : le génocide des juifs s'est arrêté en 1945, le massacre des populations indigènes se poursuit. Au Timor-Oriental, entre un quart et un tiers de la population a été décimée avec l'accord des Etats-Unis et de la France, et peu de gens le savent alors que tout le monde connaît les crimes de Pol Pot. La vérité, c'est qu'on a le droit de nier les crimes des puissants - les nôtres. Seuls les crimes des autres ou des perdants sont protégés du négationnisme. Cette hypocrisie est insupportable.


Repères

1928 Naissance à Philadelphie.

1955 Doctorat de linguistique de l'université de Pennsylvanie.

1957 « Structures syntaxiques ».

1964 Milite activement contre la guerre du Vietnam

1968 « L'Amérique et ses nouveaux mandarins » (Seuil).

1966/1976 Titulaire de la chaire de linguistique au MIT.

Depuis 1976 Institute Professor au MIT.

1980 Prend la défense de Faurisson au nom de la liberté d'expression.

2001 « 11-9. Autopsie des terrorismes » (Le Serpent à plumes).

2007 « Les Etats manqués : Abus de puissance et déficit démocratique » (Fayard).

2010 « Pour une éducation humaniste » (Editions de L'Herne).

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