mercredi 1 juin 2011

OPINION - L'Europe doit s'effacer - Martin Wolf


Le Monde - Economie, mardi 31 mai 2011, p. MDE2

La place des vieux pays avancés dans l'économie mondiale connaît un déclin rapide. Il est temps pour eux de passer la main.

Le roi est mort, vive la reine ! Dominique Strauss-Kahn, l'ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), n'avait pas encore démissionné de son poste que déjà les Européens se rassemblaient autour du nom de Christine Lagarde, la ministre française de l'économie, pour lui succéder. Envolées les promesses d'ouverture dans le choix du nouveau directeur. Les Européens s'en tiennent à un principe simple : ne lâche pas ce que tu détiens.

Mme Lagarde est une candidate parfaitement respectable. Elle est française, condition presque obligatoire, semble-t-il, pour le responsable européen d'une institution internationale. C'est une femme, ce qui constitue sans doute un avantage. Elle a siégé au comité exécutif mondial de Baker & McKenzie, un grand cabinet d'avocats américain, et elle parle couramment l'anglais. C'est une personne sympathique, et qui en impose.

Mais elle n'est pas un candidat idéal : ses capacités en économie sont limitées. Si elle devait accéder à la direction du FMI, elle serait contrainte de s'en remettre à l'avis de son entourage et il serait essentiel que celui ou celle qui remplacera John Lipsky, le sous-directeur adjoint américain, qui doit quitter ses fonctions en août, soit un économiste de premier plan.

Je m'exprime comme si Mme Lagarde devait être choisie. Je suis certain qu'elle le sera. Aujourd'hui, l'Union européenne (UE) détient encore 32 % des votes, et les Etats-Unis 16,7 %. Si ces derniers soutiennent sa candidature, les Européens n'auront aucune difficulté à recueillir les voix additionnelles des pays qui dépendent d'eux.

Pourquoi les Etats-Unis soutiendraient-ils une fois encore les Européens ? Une des raisons est qu'ils n'ont pour l'instant pas remis en cause l'arrangement tacite qui leur réserve la présidence de la Banque mondiale. En fait, les Américains se diront probablement que les chances d'obtenir un financement du Congrès pour les programmes de la Banque mondiale (au premier rang desquels son organisme de prêts préférentiels, l'International Development Association) seraient sans doute proches de zéro si le président de la Banque mondiale n'était pas américain.

Pour être juste avec les Européens, force est d'admettre que l'émergence du FMI au cours de la crise actuelle en tant que fonds monétaire européen de fait leur donne une raison pressante de vouloir contrôler une institution qui a joué un rôle catalytique crucial face aux crises qui touchent non seulement la périphérie de l'Europe, mais le coeur même de la zone euro. En avril 2011, 79,5 % des crédits accordés par le FMI l'étaient à des pays européens.

Les adversaires d'un choix européen affirment bruyamment leur hostilité : a-t-on estimé, soulignent-ils, que le chef du FMI devait être un Asiatique au moment de la crise asiatique de la fin des années 1990 ou un Latino-Américain lors des crises qui ont frappé l'Amérique du Sud dans les années 1980 et 1990 ? Bien sûr que non. Pourquoi donc aurait-on besoin d'un Européen pour réparer les dégâts que les Européens eux-mêmes ont infligés à leurs affaires ? La raison traditionnellement invoquée par les pays avancés est que les institutions internationales doivent être dirigées par leurs ressortissants en raison de leur plus grande compétence. Or, soulignent les critiques, le désarroi européen actuel dément cette proposition.

L'argumentation européenne est plus solide que ne veulent l'admettre ces critiques. La zone euro est une construction très spéciale (et, de mon point de vue, très périlleuse).

Quand le FMI prête à la Grèce, à l'Irlande et au Portugal, il affecte directement la stabilité monétaire et financière de tous les autres membres de la zone euro. C'est un peu comme s'il sauvait la Californie d'un risque de défaut. Il est compréhensible que les dirigeants de grands pays prêteurs comme la France ou l'Allemagne préfèrent avoir une confiance totale dans la gestion d'une institution qui remplit une fonction à ce point vitale pour eux. C'est pour cette raison que j'ai d'abord pensé que le FMI ne devait pas s'impliquer dans la zone euro : cela finirait par saper son indépendance. Mais si cet argument européen a un poids indéniable, il n'est pas suffisant. Le contre-argument est que l'intérêt des Européens est de bénéficier de la part du FMI de conseils indépendants et non biaisés.

Cela, M. Strauss-Kahn n'était pas en mesure de le faire. Et Mme Lagarde ne sera pas plus indépendante. Pourtant, il faudra bien que quelqu'un fasse comprendre aux Européens qu'une restructuration de la dette sera presque certainement nécessaire et que, par conséquent, il serait préférable de réparer directement les systèmes financiers plutôt que de le faire de façon indirecte en accordant des prêts à des Etats qui pourraient se révéler insolvables.

Tout bien pesé, donc, je ne pense pas que la crise actuelle justifie pleinement l'attribution de la direction du FMI à un Européen. Et cela doit nous inciter à reconnaître les énormes avantages, du point de vue de la légitimité et de l'efficacité, au niveau non seulement du FMI, mais de l'ensemble de l'ordre institutionnel multilatéral, qu'il y aurait à s'orienter vers un choix mondial ouvert du prochain directeur du FMI. Il faut admettre que la place des vieux pays avancés - et en particulier de l'Europe - dans l'économie mondiale connaît un déclin rapide. Selon les propres chiffres du FMI, la part de l'UE dans la production mondiale, à parité de pouvoir d'achat, passera de 25 % en 2000 à 18 % en 2015. L'UE reste surreprésentée au FMI : même après les ajustements, la part des votes des Pays-Bas sera encore de 1,76 %, contre 2,62 % pour l'Inde.

Aussi, la meilleure méthode serait-elle de charger une commission de haut niveau de sélectionner des candidats. Ceux-ci, choisis en fonction de leurs mérites, devront exposer leur conception de l'avenir du FMI : de nombreux chantiers devront être entrepris, parmi lesquels la réforme monétaire mondiale.

Les critères utilisés devront cependant être beaucoup plus que technocratiques. Une compréhension profonde des mécanismes économiques est essentielle. Les candidats devront aussi faire preuve de capacité politique, de fermeté et d'expérience en tant que décideur de haut niveau. La personne choisie devra être prête à assumer les risques liés à un poste dirigeant. M. Strauss-Kahn y excellait.

Pour ma part, je n'exclurais pas a priori un Européen. Mais le moment est venu pour les puissances actuellement aux commandes de reconnaître qu'elles ne peuvent plus continuer à dominer la scène mondiale. Si elles persistaient à vouloir diriger ces institutions, les puissances émergentes finiraient par s'en détourner et par les remplacer par d'autres qu'elles pourraient contrôler. Cela aboutirait à une balkanisation de l'économie mondiale, ce qui, sur le long terme, ne serait à l'avantage de personne.

Les régimes qui ne plient pas sous les vents du changement finissent par être emportés. Les Européens doivent reconnaître cette vérité pendant qu'il est encore temps. Ce ne sera pas le cas. Mais cela s'avérera une grosse erreur.

Cette chronique de Martin Wolf, éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial Times ». « FT » (Traduit de l'anglais par Gilles Berton).

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