vendredi 3 juin 2011

La France sous l'oeil critique de l'agence de notation chinoise

Le Monde - Economie, samedi 4 juin 2011, p. 14

L'agence de notation financière chinoise Dagong a placé, mercredi 1er juin, la dette souveraine de la France en " observation négative ". Certes, les obligations de l'Hexagone sont toujours classées AA -, le rang qui leur a été attribué en juillet 2010. Mais cette fois-ci, Dagong ne cache pas son pessimisme, dans un long communiqué détaillant les maux de l'économie française.

La dette publique sera " difficile à stabiliser à moyen terme " et va probablement continuer à croître, constate l'agence, qui rappelle que l'endettement de l'Etat français s'élevait à 87,1 % du produit intérieur brut (PIB) à la fin de l'année 2010, " 17,9 % d'augmentation par rapport à 2007, avant la crise ". Les griefs sont les suivants : le gouvernement a augmenté les dépenses dans le secteur public, les intérêts de la dette grimpent chaque année, les Français sont impliqués en Afghanistan, en Libye et en Côte d'Ivoire, ce qui coûte cher, et ils assument leur part du fardeau des crises de la dette en Europe.

Quant aux perspectives, elles ne sont guère plus réjouissantes aux yeux de l'agence chinoise. Le niveau de chômage élevé ampute le pouvoir d'achat des consommateurs français, tandis que le plan de réduction des déficits publics freine la capacité d'action du gouvernement. Résultat, la croissance sera en moyenne de 1,7 % du PIB par an d'ici à 2015, prédit Dagong, qui considère que le déficit public se maintiendra entre 3 % et 5 % du PIB au cours de chacune des cinq prochaines années.

Après la mise en accusation des trois grandes agences occidentales - Standard & Poor's, Moody's et Fitch - pour leur inefficacité à rendre compte de l'exposition au risque des subprimes, la Chine tente de propulser son agence. Et ce, malgré la relative insensibilité des investisseurs asiatiques, dont les Chinois, à ce type d'informations. Ceux-ci seraient plus attentifs à l'image de l'entreprise et au rendement de sa dette qu'à sa note.

Le Royaume-Uni aussi

L'agence s'est déjà illustrée, le 24 mai, en dégradant la note de la dette britannique, tombée de AA - à A + et placée, elle aussi, en " observation négative ", avant de faire de même, jeudi 2 juin, pour la dette japonaise. Ce pied de nez n'est pas neutre : " C'est une manière aussi pour la Chine de dire que les pays solides ne sont pas toujours ceux que l'on croit, ce n'est pas uniquement technique ", estime un banquier occidental.

Dagong, créée en 1994 avec l'aval de la banque centrale chinoise et du gouvernement, s'est lancée à l'été 2010 dans la notation de dettes souveraines. Ses dirigeants proclament son indépendance mais elle est handicapée par les suspicions, ses évaluations glorifant la situation financière de la Chine et plombant celle des pays occidentaux. En prenant davantage en compte le potentiel de croissance des évalués, elle favorise de fait les économies émergentes. Dagong classe ainsi la solvabilité chinoise à AAA et celle des Etats-Unis à un plus modeste A +, impensable chez ses trois grandes concurrentes.

Harold Thibault (Shanghaï, correspondance)

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