mercredi 8 juin 2011

Schneider sur son petit nuage électrique - Philippe Escande


Les Echos, no. 20949 - Compétences, mercredi 8 juin 2011, p. 13

Le grand gagnant de la course aux économies d'énergie

Le temps est à l'orage un peu partout, mais pour Schneider Electric, la météo est idéale. Que les Français crèvent de chaud, que les Chinois ou les Japonais manquent d'électricité ou que les Allemands tournent le dos au nucléaire, tout cela est du pain bénit pour le groupe français. Même la croissance échevelée de l'Internet lui profite au premier chef. Car l'entreprise phare de la filière électrique française ne vend pas de l'électricité, ni même du matériel pour en produire, mais des solutions pour en économiser. En ces temps de disette énergétique, voire de disette tout court, il est préférable de vendre du « négawatt » plutôt que du mégawatt. Du coup, la société semble durablement installée sur un petit nuage. Même si, au final, la vente de solutions dans ce domaine représente pour l'instant moins de 30 % du chiffre d'affaires global.

Qu'importe, la frileuse Bourse adore cette histoire « d'efficacité énergétique » et fait une fête à l'étoile du CAC 40. Il faut dire qu'avec 20 milliards d'euros de chiffre d'affaires - 24 % de mieux que l'année précédente -, la firme a doublé ses ventes en seulement six ans. Le petit creux de 2009 ne laisse donc pas de cicatrices apparentes, puisque, en 2010, les bénéfices ont enregistré eux aussi un record. Et Schneider Electric d'annoncer régulièrement son lot d'acquisitions : l'espagnol Telvent la semaine dernière pour 2 milliards, l'indien Luminous un peu plus tôt et peut-être bientôt un autre chinois... les enchères sont en cours. En tout, une quinzaine d'acquisitions depuis le début de l'année dernière, presque toutes dans ses deux domaines stratégiques : les économies d'énergie et les réseaux intelligents (« smart grid »).

Le spectre du conglomérat

Seule petite ombre dans ce ciel serein, les rumeurs d'avril dernier qui ont prêté à la société un intérêt pour le groupe américain Tyco, presque aussi gros que lui. Après une période de flottement, la société a démenti fermement. Mais, dans l'intervalle, les analystes et les actionnaires n'ont pas aimé. Car cette opération énorme - près de 30 milliards d'euros -comportait non seulement des risques financiers et d'exécution très importants, mais elle venait aussi troubler ce précieux message qu'aiment tant les investisseurs.

Spécialiste de la sécurité, Tyco n'a pas grand-chose à voir avec l'efficacité énergétique, et ses métiers ne représentent qu'une dizaine de pour-cent de l'activité actuelle de Schneider Electric. Surgissait alors le spectre d'une diversification hasardeuse...

La petite graine du doute était semée dans la tête des marchés : « Et si Schneider Electric n'était pas content de son sort et voulait profiter de la météo favorable pour aller plus loin dans la course à la taille ? » Après tout, ses concurrents européens, comme ABB et Siemens, sont des conglomérats plus importants.

Car nous sommes à l'aube d'un nouvel âge pour ce groupe qui affiche 175 printemps et a connu bien des aventures. Des forges du Creusot aux locomotives en passant par les canons et les chantiers navals, l'histoire du groupe a épousé les heurs et malheurs de la France capitaliste des XIXe et XXe siècles. Le virage tout électrique a été négocié par l'énergique Didier PineauValenciennes, qui a réussi l'exploit de sortir son groupe de la sidérurgie au moment où la gauche mitterrandienne arrivait au pouvoir et à se redéployer vers la distribution et les automatismes avec l'acquisition successive, et parfois mouvementée, de Merlin Gerin, de Télémécanique et de l'américain Square D.

Quatre « mégatendances »

Au seuil des années 2000, les générations suivantes, Henri Lachmann, puis son dauphin Jean-Pascal Tricoire, ont poursuivi les emplettes en renforçant la spécialisation du groupe tout en élargissant ses marchés. Autrement dit, sortir d'une culture très axée sur la vente de matériel de distribution pour l'industrie et le bâtiment professionnel aux Etats-Unis et en Europe, qui représentaient près de 80 % des ventes. Aujourd'hui, la société s'adresse à au moins cinq marchés différents, de l'informatique aux électriciens en passant par le bâtiment et l'industrie, et réalise presque 40 % de ses ventes dans les pays émergents.

L'astuce a consisté, à partir de ces technologies de base de matériels de distribution, de gestion de l'électricité et d'automatisation, à se positionner sur quatre « mégatendances » du siècle en cours : les économies d'énergie, la redéfinition des réseaux électriques, l'appétit en biens d'équipement des pays émergents et l'explosion des centres de données informatiques. Avec, à la clef, la résolution du grand dilemme qui se pose à notre planète : comment concilier une consommation d'électricité qui va doubler dans vingt ans avec l'impératif de diviser par deux les émissions de CO2 d'ici à 2050. Réponse : économiser au maximum et gérer intelligemment le reste. Un marché qui devrait dépasser les 300 milliards d'euros d'ici à 2020, dont la majorité dans les pays émergents.

Autre intérêt de ces grandes tendances, trois d'entre elles, le bâtiment, les réseaux et les centres de données informatiques touchent en priorité les pays matures et constituent donc un relais de croissance bienvenu. Pour sortir du nucléaire sans brûler plus de charbon ou de pétrole, l'Allemagne, excellent client de Schneider, devra jouer sur ces leviers. D'autant que le développement des énergies renouvelables impose des réseaux plus intelligents et décentralisés.

Pour donner corps à ce discours stratégique, la société a lancé en 2009, en plein coeur de la crise, un plan en trois points. Des économies sur l'administration et la logistique pour 1,4 milliard d'euros, la réunion des 120 marques du groupe sous la seule bannière de Schneider Electric et, enfin, l'accent mis sur la fourniture de solutions complètes, qui représentent désormais 32 % des ventes.

Profil très pur

Tous ces éléments permettent au groupe de prévoir une croissance de 3 points supérieure à celle de la croissance mondiale (PIB). Un tel alignement d'étoiles est rare. Voilà pourquoi les investisseurs apprécient. Non seulement aucun pays, quel que soit son choix énergétique, n'échappera à la nécessité de l'économie, mais encore la tendance à l'automatisation industrielle, autre spécialité du groupe, devrait se renforcer avec la hausse des coûts salariaux dans les pays émergents comme la Chine ou l'Inde.

C'est la raison de l'engouement actuel pour des groupes comme Siemens, ABB ou Schneider Electric. Ayant abandonné ses oripeaux de conglomérat dans les années 1980, bien avant ses autres homologues européens, la société présente un profil plus pur. Saura-t-elle s'en contenter ou voudra-t-elle aller plus loin, portée par son goût historique pour les acquisitions, parfois à la hussarde ? On sait dorénavant ce qu'en pensent les marchés.

Les chiffres clefs : Les points forts / Les points faibles

Chiffre d'affaires (2010) : 19,6 milliards d'euros (+ 24 %)
Résultat net : 1,7 milliard (+ 109 %)
Marge opérationnelle : 15 %
Activités : énergie (61 %), industrie (17 %), « data centers » (13 %), bâtiment (7 %), autres (2 %) Géographie : Europe (34 %), Asie (24 %), Etats-Unis (24 %), reste (18 %)
Effectif : 118.800 personnes
Leader sur ses métiers
Fort en Asie et Amérique
Métiers en forte croissance
Risque d'une grosse acquisition
Dépendant de l'économie mondiale


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