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mardi 6 septembre 2011

Ces groupes dont le coeur bat désormais en Asie - Laurence Bollack

Les Echos, no. 21010 - Industrie, mardi 6 septembre 2011, p. 21

Schneider et PSA installent en Chine une partie de leurs dirigeants, Prada et L'Occitane choisissent Hong Kong pour entrer en Bourse... L'essor de l'Asie amène de plus en plus d'entreprises à revoir leur organisation pour bénéficier au maximum de la croissance régionale.

Hong Kong. C'est la place que, après L'Occitane en 2010, l'italien Prada a choisie pour entrer en Bourse, en juin dernier. C'est aussi là que trois cadres dirigeants de Schneider Electric vont bientôt poser leurs valises. Son patron, Jean-Pascal Tricoire, va s'installer avec sa famille dans l'ancienne colonie britannique, de même que les deux dirigeants en charge des ressources humaines et de la stratégie. Il y a un an, PSA Peugeot Citroën avait déjà installé un membre de son directoire, Grégoire Olivier, à Shanghai.

A mesure que le centre de gravité de l'économie mondiale se déplace vers l'est, les entreprises européennes revoient leur organisation. Après avoir implanté en Asie des filiales commerciales, puis des usines, certains groupes y localisent maintenant une partie de leur direction ou viennent y chercher des fonds. Parfois, tout cela est fait en même temps, à l'instar du Club Med, qui, pour accélérer son offensive asiatique, a noué une grande alliance avec le chinois Fosun. En juin 2010, ce dernier a pris 7,1 % du groupe français. Ce qui a eu pour conséquence la nomination de deux Chinois au conseil d'administration de Club Med.

Le phénomène ne se cantonne pas aux groupes tricolores. Dès 2007, BASF avait installé un membre de son comité de direction à Hong Kong. En 2009, c'est la banque HSBC qui lançait un pavé dans la mare en annonçant que son siège mondial serait désormais établi dans la même ville.

Derrière tous ces choix, un même phénomène : l'explosion des marchés asiatiques. D'après les calculs de la Société Générale, les pays émergents représentent 31 % du chiffre d'affaires des grands groupes européens et français, contre 18 % en 2002. « Si vous voulez générer de la croissance, ce n'est plus sur les marchés matures, dont l'expansion est nulle, que vous pouvez le faire, mais bien ici », constate, à Pékin, un cadre de Schneider.

Se rapprocher du client pour mieux le connaître. Surtout en Chine, où les mésaventures ne sont pas rares. Schneider comme PSA en savent quelque chose. En 2007, le premier s'est vu infliger une amende sans précédent dans l'empire du Milieu dans une affaire de propriété intellectuelle qui avait alors choqué les milieux d'affaires occidentaux. Préférant l'action à l'amertume, le très sinophile Jean-Pascal Tricoire a manifestement décidé de faire table rase du passé pour « travailler sur la durée et en profondeur » dans le pays, comme il l'expliquait aux « Echos » lors d'un récent passage à Pékin.

Quant à PSA, ses débuts en Chine ont été complexes et il peine à monter en puissance. S'il veut atteindre son objectif de détenir de 8 % à 10 % du marché d'ici à une dizaine d'années (contre moins de 3,5 % aujourd'hui), il lui faut à tout prix mieux intégrer dans ses véhicules les spécificités du marché et les goûts des consommateurs locaux. Le groupe a donc ouvert un centre de design à Shanghai. Pour Pierre Lebelle, qui le dirige, l'arrivée d'un membre du directoire à Shanghai a permis « d'accélérer de façon fantastique le processus de décision ». « L'Asie est désormais au quotidien du vécu du groupe », estime-t-il.

Même constat chez le spécialiste britannique du matériel médical Smith & Nephew. « Je crois beaucoup à la décentralisation du management. Elle permet de prendre plus de risques et de contrer la tendance naturelle d'un patron de zone à affecter ses investissements dans des pays où il est sûr d'avoir une rentabilité à court terme », explique Olivier Bohuon, le nouveau directeur général. Désormais, ajoute-t-il, « les décisions concernant les pays émergents seront prises à Shanghai ou a Mumbai, et non plus depuis Memphis, Andover ou Hull ».

D'autant que, derrière la nécessité de vendre sur ces marchés, il y a parfois l'impératif de rester dans la course technologique. Dans la distribution d'électricité, en pleine effervescence du fait de l'arrivée de systèmes « intelligents » de gestion des réseaux, « c'est en Chine que se dessinent les technologies et les normes de demain », prévient Patrick Schuler, qui évalue pour Alstom le potentiel de ce secteur en Chine.

Enfin, comme le note Charles-Edouard Bouée, le président Asie du cabinet Roland Berger, « le business dans cette région du monde va beaucoup plus vite ». Il est donc essentiel de « piloter au plus près du manche pour s'adapter à cette vélocité », analyse-t-il. C'est valable pour les décisions stratégiques comme en matière de ressources humaines. « Il faut être extrêmement vif pour recruter les talents locaux », note le consultant. Avant de prévenir qu'il va toutefois falloir que ces groupes trouvent un équilibre entre leurs racines et les nouveaux marchés : « En valeur absolue, il s'écoulera du temps avant que les marchés développés soient réellement dépassés par l'Asie émergente. »

Gabriel Grésillon (à Pékin)
avec Laurence bollack


Danone : L'année du basculement

Chez Danone aussi, l'essor des pays émergents remet en question les anciens équilibres. En la matière, « 2011 est l'année du basculement, confie Laurent Sacchi, l'un des dirigeants. Cette année, la Russie sera notre premier pays, tous produits confondus. Et dans la seule nutrition infantile, ce sera la Chine ».Une montée en puissance loin d'être achevée. « En ce qui concerne l'eau, notre principal marché sera dans quelques années le Mexique », prédit Laurent Sacchi.Dans ces conditions, la direction s'interroge depuis longtemps sur le possible transfert de certains dirigeants vers ces pays, comme vient de le décider Schneider. « A partir du moment où l'essentiel du marché est quelque part, où l'essentiel de la croissance vient de cette zone, est-ce que ce n'est pas là qu'il faut être ? »


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lundi 13 juin 2011

DOSSIER - L'oeil de Pékin - Jacques Follorou


Le Monde - Enquête Décryptages, mardi 14 juin 2011, p. 17

L'image d'une Chine prédatrice prête à fondre sur les intérêts économiques occidentaux et les secrets technologiques des pays les plus riches s'est durablement installée dans l'opinion. Il n'est pas une semaine sans que les autorités françaises soient saisies d'informations faisant état de tentatives de captation de données technologiques ou de mise en danger du patrimoine industriel national.

D'un pur fantasme impliquant la Chine dans l'espionnage de la future voiture électrique de Renault qui s'avère n'être qu'une escroquerie interne aux régulières attaques informatiques recensées par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) contre des entreprises ou des administrations françaises et attribuées aux Chinois, la paranoïa anti-Pékin progresse. Entre protection d'une souveraineté industrielle et volonté légitime d'être présent sur ce marché immense, les esprits, en France, s'échauffent vite sur la réalité du danger chinois.

" Il faut ouvrir les yeux, estime le général Daniel Schaeffer, conseil en stratégie d'entreprise à l'international, en Chine et en Asie du Sud-Est, les Français sont souvent responsables de la perte de leur savoir-faire. " L'essentiel des fuites de la technologie française vers l'empire du Milieu serait, en réalité, imputable aux entreprises elles-mêmes.

Parmi les griefs formulés contre la France, on relèverait l'individualisme des industriels nationaux qui, à la différence des Allemands, ne pratiquent aucune entraide; ou encore l'inadaptation de la doctrine sur les questions d'intelligence économique, handicapée par une pensée " policière " incapable d'appréhender la menace dans son ensemble, alors que les Anglo-Saxons étendent la défense du patrimoine à tout ce qui concourt au bien-être d'un pays.

" Les Anglo-Saxons, comme les Asiatiques, ont, de plus, une sensibilité au secret que n'ont pas les Français, qui négligent les mesures de sécurité dans leur travail au quotidien, notamment avec leurs ordinateurs ou leurs téléphones ", regrette Alain Juillet, ancien haut responsable de l'intelligence économique auprès du gouvernement français qui fut auparavant PDG de Marks & Spencer, avant de prendre la tête de la direction du renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE).

Une autre faiblesse française résiderait dans la dispersion des forces des industriels face à une organisation chinoise structurée, massive et capable de soutenir une stratégie sur le long terme. En 2006, Xu Guanghua, alors ministre des sciences et de la technologie, avait déploré que plus de 70 % des licences de brevets utilisées sur le territoire chinois appartiennent à des étrangers. Le gouvernement chinois a donc établi un plan permettant, d'ici à 2020, de renverser la tendance, tout en sachant bien qu'il était impossible de réinventer en quinze ans toute la production industrielle du pays.

Pour accélérer le processus, la Chine a introduit le concept de " ré-innovation " portant sur " l'importation, l'absorption, l'assimilation et la ré-innovation du savoir-faire étranger ", comme l'indique le " PRC medium to long term plan 2006-2020 " du ministère des sciences. C'est la première fois, dans l'histoire chinoise, qu'un plan d'acquisition du savoir-faire étranger est aussi institutionnalisé. Les objectifs sont clairement désignés, ils couvrent sept secteurs de pointe et visent aussi bien les laboratoires que les unités de production.

Enfin, la mise en oeuvre de moyens humains est d'une envergure jamais atteinte par d'autres pays. " Près de 80 % du savoir technologique est récupéré par des voies légales, les appels d'offres, la coopération ou le partenariat ", assure un diplomate occidental à Pékin, pour qui " l'espionnage n'est qu'une infime partie des modes de captation de l'information ".

Pourtant, aux yeux des industriels français, la frontière entre le licite et l'illicite est souvent franchie. Ils ont longtemps eu recours au transfert de technologie, pensant qu'ils s'installeraient ainsi durablement en Chine. Mais dès que le partenaire chinois a absorbé le savoir-faire, la coopération est rompue, et il crée une entreprise concurrente. " C'est une vassalisation de l'Europe : on leur cède notre technologie, on devient nos propres concurrents ", résume le général Schaeffer.

En 2009, l'électricien français Schneider Electric, pourtant très implanté en Chine, a même dû régler une amende de 17,5 millions d'euros au profit de la société chinoise Chint pour contrefaçon du disjoncteur C60 qui avait été breveté par... Schneider Electric. Chint avait attaqué le groupe français et obtenu gain de cause devant la cour de Wenzhou, au sud-est du pays. En dépit de cette mésaventure, en novembre 2010, le groupe français a reçu en grande pompe le président chinois, Hu Jintao, en visite en France. " S'ils ont accepté de se rendre chez Schneider, cela signifie que les Chinois considèrent l'entreprise comme un allié sûr, et cela atteste d'une coopération sur le long terme; il ne faut être ni naïf ni paranoïaque ", décrypte un ancien de la DGSE, fin connaisseur de la Chine.

Pour accélérer les transferts de technologie, Pékin a également mis en place des mécanismes politique et protectionniste. Une obligation de transfert technologique pour les entreprises étrangères qui s'implantent en Chine a été introduite en 2009, de même que l'obligation de fournir les codes sources de tous les logiciels des produits importés en Chine, comme ce fut le cas pour du matériel livré par la société Eurocopter, installée à Marseille.

Pour échapper à cette captation parfois sauvage, certaines entreprises françaises refusent de travailler avec les Chinois. Alstom, qui a pourtant cédé son savoir en matière de turbine électrique pour le barrage des Trois-Gorges, a ainsi décliné les offres chinoises de coopération pour le TGV. Résultat, Pékin a fait affaire avec les Allemands et développé le Maglev chinois, une déclinaison moins sophistiquée du train à sustentation magnétique germanique. Les premiers tests ont eu lieu en 2009 et les Chinois sont déjà sur les rangs pour plusieurs appels d'offres internationaux.

" L'industrie va là où il y a le marché ", insiste Hervé Machenaud, directeur général de la production chez EDF et patron du parc nucléaire de l'entreprise en France et à l'étranger. La parole de ce sinophile, qui a joué un rôle central dans la relation franco-chinoise dans le nucléaire, pèse au-delà du seul monde de l'énergie. Il a créé une structure regroupant des entreprises françaises désireuses de travailler en Chine. " Soit on reste enfermé dans nos frontières et dans dix ans on aura disparu, soit on coopère vraiment avec la Chine et les intérêts français seront ainsi vraiment défendus ", estime-t-il. Pékin va bientôt construire vingt réacteurs par an. Or, selon M. Machenaud, les Chinois veulent développer en partenariat avec EDF un réacteur déjà ancien mais rodé, le CPR 1 000. " C'est une chance à saisir pour l'industrie française, qui a été validée par le Conseil de politique nucléaire - le 21 février - ", dit-il.

Cette seule perspective de partenariat entre les Chinois et EDF fait bondir Areva, le constructeur français de centrales nucléaires, pour qui cela revient à créer un concurrent et à dilapider le savoir-faire national. Adepte de la fabrication purement française d'un produit de pointe tel que l'EPR et d'une livraison clés en main, Areva a même demandé à Matignon le départ d'EDF de M. Machenaud, jugé trop pro-Chinois.

A la différence d'autres terres de conquête économique, il n'en va pas simplement, pour la France, de l'avenir de sa balance commerciale et de sa place sur le plus grand marché de la planète. Il s'agit tout autant de ne pas se laisser dépecer par une Chine impatiente et surpuissante qui vise une totale autonomie industrielle en prenant de toutes les manières possibles la technologie là où elle se trouve pour combler ses retards.

Pendant que les industriels français se disputent, les Chinois portent, enfin, leurs efforts sur les laboratoires de recherche occidentaux. Le réseau d'étudiants chinois à l'étranger, le plus vaste au monde, est la principale voie d'alimentation de ce savoir-faire de l'avenir. " La Chine n'envoie pas en France ses milliers d'étudiants au hasard, les lieux de stage sont définis en amont en fonction des priorités de l'industrie chinoise ", explique M. Juillet.

A Paris, confirme-t-on à la DCRI, les stagiaires-étudiants " sont suivis de près par l'ambassade de Chine ", notamment ceux dans les laboratoires des filiales de grands groupes où la surveillance est moindre. Fin 2010, l'actuel ministre chinois des sciences et des technologies, Wan Gang, confirmait que ces stagiaires étaient " un formidable réservoir humain pour l'innovation ".

Là, également, la France paraît hésiter entre l'excès de méfiance et l'angélisme. " Il existe, en France, une logique de rentier et de repli, alors que rien n'est immuable dans le monde ", s'indigne Luu Bang, ex-chimiste du CNRS à Strasbourg mis à la retraite d'office pour " atteinte à la protection du patrimoine scientifique du CNRS ". Arrêté, en 2006, à l'aéroport en partance pour la Chine en possession de fioles contenant des cellules souches produites dans le cadre d'un travail sur les plantes médicinales, il a été blanchi par la justice le 5 décembre 2007. " Cela me fait rigoler quand on parle d'espionnage économique, dit-il, je me rendais à Canton pour un colloque, l'ambassade de France à Pékin savait que j'emportais ces molécules; depuis, beaucoup de brevets sur lesquels je travaillais ont été développés ailleurs, tant pis pour la France. "

Au-delà des craintes, même celles formulées au plus haut niveau de l'Etat, et au regard du volume des échanges économiques réalisés entre la France et la Chine, les preuves de ces intrusions illégales restent peu nombreuses, et le biais judiciaire est rarement requis pour mettre en évidence le vol d'informations ou l'espionnage économique. Selon l'Observatoire des attaques contre la technologie française, au sein de la DCRI, Pékin n'apparaît qu'en troisième ou quatrième position, en fonction des secteurs, du classement des " pays agresseurs ", derrière les Etats-Unis, l'Allemagne et la Russie.

La France n'est pas une victime sans défense. Elle est considérée dans le monde du renseignement comme l'une des nations les plus agressives, comme le soulignent des télégrammes de diplomates américains en poste à Berlin, dévoilés, en janvier, par WikiLeaks. La DGSE met d'ailleurs à la disposition des grands patrons français, dans une pièce sécurisée de son siège à Paris, des documents commerciaux confidentiels dérobés grâce aux moyens satellite, y compris aux Chinois.

Jacques Follorou

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mercredi 8 juin 2011

Schneider sur son petit nuage électrique - Philippe Escande


Les Echos, no. 20949 - Compétences, mercredi 8 juin 2011, p. 13

Le grand gagnant de la course aux économies d'énergie

Le temps est à l'orage un peu partout, mais pour Schneider Electric, la météo est idéale. Que les Français crèvent de chaud, que les Chinois ou les Japonais manquent d'électricité ou que les Allemands tournent le dos au nucléaire, tout cela est du pain bénit pour le groupe français. Même la croissance échevelée de l'Internet lui profite au premier chef. Car l'entreprise phare de la filière électrique française ne vend pas de l'électricité, ni même du matériel pour en produire, mais des solutions pour en économiser. En ces temps de disette énergétique, voire de disette tout court, il est préférable de vendre du « négawatt » plutôt que du mégawatt. Du coup, la société semble durablement installée sur un petit nuage. Même si, au final, la vente de solutions dans ce domaine représente pour l'instant moins de 30 % du chiffre d'affaires global.

Qu'importe, la frileuse Bourse adore cette histoire « d'efficacité énergétique » et fait une fête à l'étoile du CAC 40. Il faut dire qu'avec 20 milliards d'euros de chiffre d'affaires - 24 % de mieux que l'année précédente -, la firme a doublé ses ventes en seulement six ans. Le petit creux de 2009 ne laisse donc pas de cicatrices apparentes, puisque, en 2010, les bénéfices ont enregistré eux aussi un record. Et Schneider Electric d'annoncer régulièrement son lot d'acquisitions : l'espagnol Telvent la semaine dernière pour 2 milliards, l'indien Luminous un peu plus tôt et peut-être bientôt un autre chinois... les enchères sont en cours. En tout, une quinzaine d'acquisitions depuis le début de l'année dernière, presque toutes dans ses deux domaines stratégiques : les économies d'énergie et les réseaux intelligents (« smart grid »).

Le spectre du conglomérat

Seule petite ombre dans ce ciel serein, les rumeurs d'avril dernier qui ont prêté à la société un intérêt pour le groupe américain Tyco, presque aussi gros que lui. Après une période de flottement, la société a démenti fermement. Mais, dans l'intervalle, les analystes et les actionnaires n'ont pas aimé. Car cette opération énorme - près de 30 milliards d'euros -comportait non seulement des risques financiers et d'exécution très importants, mais elle venait aussi troubler ce précieux message qu'aiment tant les investisseurs.

Spécialiste de la sécurité, Tyco n'a pas grand-chose à voir avec l'efficacité énergétique, et ses métiers ne représentent qu'une dizaine de pour-cent de l'activité actuelle de Schneider Electric. Surgissait alors le spectre d'une diversification hasardeuse...

La petite graine du doute était semée dans la tête des marchés : « Et si Schneider Electric n'était pas content de son sort et voulait profiter de la météo favorable pour aller plus loin dans la course à la taille ? » Après tout, ses concurrents européens, comme ABB et Siemens, sont des conglomérats plus importants.

Car nous sommes à l'aube d'un nouvel âge pour ce groupe qui affiche 175 printemps et a connu bien des aventures. Des forges du Creusot aux locomotives en passant par les canons et les chantiers navals, l'histoire du groupe a épousé les heurs et malheurs de la France capitaliste des XIXe et XXe siècles. Le virage tout électrique a été négocié par l'énergique Didier PineauValenciennes, qui a réussi l'exploit de sortir son groupe de la sidérurgie au moment où la gauche mitterrandienne arrivait au pouvoir et à se redéployer vers la distribution et les automatismes avec l'acquisition successive, et parfois mouvementée, de Merlin Gerin, de Télémécanique et de l'américain Square D.

Quatre « mégatendances »

Au seuil des années 2000, les générations suivantes, Henri Lachmann, puis son dauphin Jean-Pascal Tricoire, ont poursuivi les emplettes en renforçant la spécialisation du groupe tout en élargissant ses marchés. Autrement dit, sortir d'une culture très axée sur la vente de matériel de distribution pour l'industrie et le bâtiment professionnel aux Etats-Unis et en Europe, qui représentaient près de 80 % des ventes. Aujourd'hui, la société s'adresse à au moins cinq marchés différents, de l'informatique aux électriciens en passant par le bâtiment et l'industrie, et réalise presque 40 % de ses ventes dans les pays émergents.

L'astuce a consisté, à partir de ces technologies de base de matériels de distribution, de gestion de l'électricité et d'automatisation, à se positionner sur quatre « mégatendances » du siècle en cours : les économies d'énergie, la redéfinition des réseaux électriques, l'appétit en biens d'équipement des pays émergents et l'explosion des centres de données informatiques. Avec, à la clef, la résolution du grand dilemme qui se pose à notre planète : comment concilier une consommation d'électricité qui va doubler dans vingt ans avec l'impératif de diviser par deux les émissions de CO2 d'ici à 2050. Réponse : économiser au maximum et gérer intelligemment le reste. Un marché qui devrait dépasser les 300 milliards d'euros d'ici à 2020, dont la majorité dans les pays émergents.

Autre intérêt de ces grandes tendances, trois d'entre elles, le bâtiment, les réseaux et les centres de données informatiques touchent en priorité les pays matures et constituent donc un relais de croissance bienvenu. Pour sortir du nucléaire sans brûler plus de charbon ou de pétrole, l'Allemagne, excellent client de Schneider, devra jouer sur ces leviers. D'autant que le développement des énergies renouvelables impose des réseaux plus intelligents et décentralisés.

Pour donner corps à ce discours stratégique, la société a lancé en 2009, en plein coeur de la crise, un plan en trois points. Des économies sur l'administration et la logistique pour 1,4 milliard d'euros, la réunion des 120 marques du groupe sous la seule bannière de Schneider Electric et, enfin, l'accent mis sur la fourniture de solutions complètes, qui représentent désormais 32 % des ventes.

Profil très pur

Tous ces éléments permettent au groupe de prévoir une croissance de 3 points supérieure à celle de la croissance mondiale (PIB). Un tel alignement d'étoiles est rare. Voilà pourquoi les investisseurs apprécient. Non seulement aucun pays, quel que soit son choix énergétique, n'échappera à la nécessité de l'économie, mais encore la tendance à l'automatisation industrielle, autre spécialité du groupe, devrait se renforcer avec la hausse des coûts salariaux dans les pays émergents comme la Chine ou l'Inde.

C'est la raison de l'engouement actuel pour des groupes comme Siemens, ABB ou Schneider Electric. Ayant abandonné ses oripeaux de conglomérat dans les années 1980, bien avant ses autres homologues européens, la société présente un profil plus pur. Saura-t-elle s'en contenter ou voudra-t-elle aller plus loin, portée par son goût historique pour les acquisitions, parfois à la hussarde ? On sait dorénavant ce qu'en pensent les marchés.

Les chiffres clefs : Les points forts / Les points faibles

Chiffre d'affaires (2010) : 19,6 milliards d'euros (+ 24 %)
Résultat net : 1,7 milliard (+ 109 %)
Marge opérationnelle : 15 %
Activités : énergie (61 %), industrie (17 %), « data centers » (13 %), bâtiment (7 %), autres (2 %) Géographie : Europe (34 %), Asie (24 %), Etats-Unis (24 %), reste (18 %)
Effectif : 118.800 personnes
Leader sur ses métiers
Fort en Asie et Amérique
Métiers en forte croissance
Risque d'une grosse acquisition
Dépendant de l'économie mondiale


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mardi 18 janvier 2011

Bruno Lasserre : « Il faut avoir le courage de sanctionner de manière dissuasive »

Les Echos, no. 20849 - Entretien du lundi, lundi, 17 janvier 2011, p. 14

Bruno Lasserre, président de l’Autorité de concurrence

Au moment où la Chine multiplie les investissements à l'étranger, l'Europe ne fait-elle pas preuve de naïveté avec une politique de concurrence qui limite l'émergence de champions nationaux ou européens ?

La concurrence n'est pas une fin en soi, comme je le rappelle souvent. C'est un outil destiné à inciter les entreprises à donner le meilleur d'elles-mêmes, au bénéfice des consommateurs. Et c'est justement parce que l'Europe veille à ce que ses entreprises se renforcent par la concurrence, et non par des cartels ou des abus, qu'elle peut demander sans complexe la réciprocité à la Chine et à ses autres partenaires commerciaux. Ne faisons pas non plus croire aux Français que les règles de concurrence empêchent l'émergence d'entreprises de taille mondiale. Depuis les grands débats du début des années 2000, comme l'affaire Schneider-Legrand, peut-on citer un seul dossier dans lequel une fusion engagée par des entreprises françaises aurait été bloquée ? Aucun ! Au contraire, de grandes opérations comme GDF-Suez ou BNP-Fortis se sont faites avec l'aval de Bruxelles. L'Autorité française vient elle-même de donner sous conditions son feu vert à un nouveau leader mondial, Veolia-Transdev.

Qu'en est-il s'agissant des aides d'Etat ?

Ce sont, rappelons-le, les banques françaises qui ont demandé à la Commission européenne non pas d'être moins rigoureuse, mais d'être plus sévère en imposant des restructurations ou des cessions d'actifs à leurs concurrentes britanniques, irlandaises et néerlandaises... Soyons honnêtes : la recherche d'une taille critique est légitime à l'époque de la mondialisation, et les règles de concurrence ne font pas obstacle à la création de champions lorsque c'est bon pour l'économie et les consommateurs. Elles garantissent en revanche que les fusions ne se font pas dans des conditions qui entraînent à terme des prix élevés, à cause d'un pouvoir de marché que rien ne viendrait limiter.

Sur un plan national, pensez-vous que, en deux ans, l'Autorité de la concurrence que vous présidez a déjà eu un impact positif ?

Oui. C'est en tout cas ce que me disent tous les parlementaires que je rencontre, quelle que soit leur couleur politique. Prenez, en premier lieu, la réforme du contrôle des concentrations. En créant un guichet unique, elle a permis aux entreprises de gagner en lisibilité et en rapidité. Elle a clarifié le rôle respectif de l'expert concurrentiel, que nous sommes, et du politique. La Commission européenne ne s'y est pas trompée : alors qu'elle s'était abstenue de renvoyer à Paris des dossiers communautaires depuis SEB-Moulinex en 2002, elle a confié à l'autorité indépendante, depuis sa création en mars 2009, pas moins de quatre dossiers importants, que ce soit dans le secteur des transports (Keolis-SNCF et Veolia-Transdev dont j'ai déjà parlé) ou celui des travaux publics (Eurovia-Tarmac). Prenez aussi la question de la place de la concurrence dans le débat public. C'est un acquis très important. La loi de modernisation économique (LME) nous a donné la faculté de donner notre avis sur des projets de textes ou des questions générales de concurrence non seulement à la demande du gouvernement, comme auparavant, mais aussi à la demande des commissions parlementaires ou de notre propre initiative. C'est ce que nous avons fait concernant la grande distribution, la crise du lait ou encore le projet de loi Nome réformant le marché de l'électricité. Souvent perçue comme faible et vacillante en France, la culture de la concurrence s'en trouve renforcée. Dans un sondage récent, 80 % des Français y voient une valeur positive.

La crise n'a-t-elle pas changé la donne, en mettant plus l'accent sur la préservation des entreprises que sur le pouvoir d'achat ?

La LME a été conçue en 2008, dans un contexte de hausse des prix, notamment des matières premières et des produits alimentaires, avec une grande distribution mise en accusation. Vous avez raison : un an après, la perception a changé. Le salarié est devenu plus important que le consommateur, la pérennité des entreprises plus prioritaire que la défense du pouvoir d'achat. Au point parfois de mettre les problèmes économiques ou d'emploi sur le dos de la concurrence. En réalité, la crise ne trouve pas son origine dans un excès de concurrence, mais dans un manque de régulation face à des comportements à risque et elle appelle de notre part une vigilance accrue, justement parce qu'elle fragilise les plus vulnérables comme les PME, qui sont souvent les premières victimes des cartels.

Regardez le débat suscité par la question des sanctions en période de crise. On entend dire que les autorités de concurrence sont plus sévères en Europe qu'aux Etats-Unis. Mais c'est totalement biaisé. Les Américains sont au contraire infiniment moins tolérants vis-à-vis des cartels, qui sont considérés comme du vol, au détriment de la collectivité tout entière ! Aux Etats-Unis, la répression passe par la prison ferme pour les dirigeants ou les cadres coupables d'infraction aux lois antitrust, et cela ne fait débat ni chez les démocrates ni chez les républicains. Entre 2000 et 2009, c'est au total 348 années de prison ferme qui ont été prononcées.

Souhaitez-vous que la France prononce des sanctions pénales pour réprimer les ententes ?

La loi française permet déjà de prononcer jusqu'à quatre ans de prison ferme, même si en réalité ce dispositif est très peu appliqué. Ma position sur ce dossier n'a pas varié : il faut avant tout pénaliser « mieux » et pas « plus ». Cela veut dire trois choses : recentrer le dispositif pénal sur les infractions les plus graves, comme les cartels et les ententes de marchés publics ; prévoir un mécanisme de clémence pour les individus qui dénoncent les ententes, comme cela existe déjà pour les entreprises ; et sans doute spécialiser les juges pénaux pour qu'ils aient une masse critique de dossiers à traiter et développent une expertise.

Les entreprises estiment que vous mettez leur activité en péril en imposant des amendes trop élevées...

Nous entendons effectivement dire que nos sanctions, qui se sont élevées à 442 millions d'euros en 2010, montent jusqu'au ciel... Il est facile de brandir des chiffres sortis de leur contexte. Regardons les faits. Entre 2007 et 2010, le montant moyen des sanctions imposées par l'Autorité, rapporté au chiffre d'affaires de chacune des entreprises sanctionnées, est en forte baisse : il représentait 1,75 % en 2007, 1,48 % en 2008, 1,2 % en 2009 et 0,65 % en 2010.

En réalité, nous sommes pragmatiques et nous continuons, comme nous l'avons toujours fait, à tenir compte des difficultés financières engendrées par la crise, en réduisant les sanctions ou même en renonçant à en imposer. Mais il faut aussi avoir le courage de sanctionner de manière dissuasive les atteintes graves aux règles du jeu. Et cela porte ses fruits, comme le montre la diminution des ententes dans le secteur du BTP.

Suite à l'arrêt de la cour d'appel de Paris sur le cartel de l'acier, qui a divisé par huit la sanction que vous aviez infligée, Bercy n'a pas voulu se pourvoir en cassation mais a demandé plus de prévisibilité sur les sanctions. Où en êtes-vous ?

J'avais dit, dès 2007, qu'il fallait avancer dans cette voie, et proposé de publier la méthode que nous suivons pour déterminer les sanctions, mais les esprits n'étaient pas prêts à l'époque. Aujourd'hui, cela fait consensus. Le projet est prêt. Il correspond dans ses grandes lignes aux propositions faites par la mission qu'avait mise en place Mme Lagarde. Il fera l'objet d'une consultation publique jusqu'au 11 mars. Je souhaite que tout le monde contribue à la réflexion : grandes entreprises, mais aussi PME et consommateurs, que l'on n'entend pas assez.

Quelles sont vos propositions ?

Nous avons trois objectifs. Premièrement, accroître la transparence en expliquant la méthode que nous suivons en pratique, ce qui aidera à structurer le débat contradictoire en amont de la décision du collège. Deuxièmement, assurer la cohérence avec les autres autorités de concurrence d'Europe, non seulement parce que la jurisprudence l'impose mais aussi parce que cela garantira l'égalité de traitement aux entreprises. Troisièmement, proportionner les sanctions, dans chaque dossier, à la gravité de l'infraction, au dommage causé à l'économie et à la situation individuelle de l'entreprise. Pour donner une traduction chiffrée à notre analyse, nous prendrons comme point de référence la valeur des ventes de produits ou de services concernés par l'infraction. Nous tiendrons naturellement compte du comportement de l'entreprise (circonstances aggravantes ou atténuantes), et de sa situation, pour moduler la sanction à la baisse ou à la hausse. Cela permettra de la proportionner, par exemple, au fait que l'infraction est commise par une PME, par une entreprise monoproduit ou au contraire par un conglomérat ou un grand groupe comme Microsoft.

L'Autorité de la concurrence se sent-elle proche des associations de consommateurs ?

Lorsque nous vérifions si les commissions interbancaires sont justifiées ou non ou lorsque nous demandons à la grande distribution de jouer le jeu de la concurrence, nous faisons respecter le droit le plus élémentaire des consommateurs : celui de payer le juste prix. Les associations de consommateurs le savent et nous soutiennent. Cela dit, agir pour les consommateurs ne veut pas dire agir contre les entreprises. Je croise très souvent des chefs d'entreprise qui jouent le jeu de la concurrence et qui me disent que l'Autorité de la concurrence les protège.

Mais les entreprises ne sont-elles pas plus puissantes que vous ?

Oui souvent. La disproportion des forces est d'ailleurs une préoccupation. Les régulateurs sont puissants sur le papier, mais sur certaines affaires, des entreprises peuvent dépenser jusqu'à la moitié de notre budget annuel (environ 20 millions d'euros, NDLR).

Quel est votre programme de travail pour 2011 ?

Nous allons poursuivre notre examen du secteur de la distribution. Elle est très concentrée en France et son fonctionnement nous donne des sujets d'inquiétude, par exemple l'effet verrouillant des contrats imposés aux commerçants affiliés, qui peuvent difficilement changer d'enseigne. Mais nous avons d'autres chantiers prioritaires, comme les transports, les services bancaires ou encore Internet. Nous avons été les premiers au monde à nous intéresser à Google et à demander au moteur de recherche de faire évoluer son comportement.

Propos recueillis par VERONIQUE LE BILLON, DAVID BARROUX ET DOMINIQUE SEUX

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mercredi 17 novembre 2010

Jean-Pascal Tricoire : "Schneider Electric a tourné la page de la crise"

Le Monde - Economie, jeudi, 18 novembre 2010, p. 13

Schneider Electric a tourné la page de la crise

Entré en 1988 chez Schneider Electric, Jean-Pascal Tricoire, 47 ans, en a été nommé directeur général délégué en 2003 puis président du directoire en 2006. Il a mené une politique active d'acquisitions, dont l'achat, en 2010, de la branche transmission et distribution d'Areva. Le chiffre d'affaires du groupe est passé de 8,7 milliards d'euros, en 2003 à près de 16 milliards d'euros, en 2010. Schneider Electric est le leader mondial de la moyenne tension.

Pour Schneider Electric, la crise est-elle terminée ?

Dès le premier trimestre 2010, nous avions renoué avec la croissance. Celle-ci s'est amplifiée aux deuxième et troisième trimestres, atteignant un rythme de 12 %. A la fin de l'année, Schneider Electric retrouvera des niveaux d'activité et de rentabilité relativement comparables à ceux d'avant-crise. Effacer la crise en deux ans est une réussite remarquable, mais c'est en partie un effet d'optique car elle a bouleversé une partie importante de notre environnement et a validé trois de nos hypothèses.

D'abord, l'importance des nouvelles économies qui tirent la croissance mondiale : près de 40 % de notre chiffre d'affaires sont désormais réalisés dans les pays d'Asie (hors Japon et Australie) en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe de l'Est et en Amérique latine.

Ensuite, tous nos clients veulent réduire leur facture énergétique : ils se rendent compte que l'énergie devient chère et parfois rare. Elle le sera de plus en plus, sous la pression de la demande grandissante des pays émergents.

Enfin, il faudra gérer l'énergie de façon différente, notamment grâce aux réseaux électriques intelligents, les smart grids, pour optimiser la génération d'énergie et sa consommation. Nous constatons que l'écart entre les pointes et les creux de consommation augmente, ce qui oblige les producteurs d'électricité à faire appel de façon temporaire à des sources d'énergies très carbonées. Or, tout en utilisant au mieux l'éolien, le solaire, il devient possible, dans les bâtiments et usines " intelligents ", de consommer beaucoup moins en heures de pointe.

Schneider Electric va-t-il poursuivre ses acquisitions dans les pays émergents ?

Oui, car c'est là que se trouvent beaucoup des besoins et de la croissance. En Russie, où nous venons de conclure un accord portant sur l'acquisition de 50 % d'Electroshield-TM Samara, nous devenons leader dans le domaine de la moyenne tension. C'est un pays riche de pétrole, de gaz et de minerais, où les infrastructures électriques doivent être entièrement rénovées. Chacune des trois raffineries de la région de Samara nécessite près d'un milliard de dollars (750 millions d'euros) d'investissement pour leur mise aux normes.

Présent en Chine depuis de nombreuses années, Schneider a été poursuivi en justice pour contrefaçon en 2007, cela vous a-t-il amené à revoir votre stratégie ?

Pas du tout. En 2008, la Chine, où nous comptons 22 000 salariés, est devenue le deuxième marché du groupe derrière les Etats-Unis. Nous avons contesté la conformité de ce jugement - il nous a coûté 17 millions d'euros - aux règles internationales en cours sur la propriété intellectuelle et avons tourné la page. Je suis sûr que la Chine, qui, désormais, dépose des brevets, sera de plus en plus attentive à la conformité aux règles internationales de propriété intellectuelle et participera même à leur élaboration.

Vous cherchez à réduire les coûts, notamment en France, en y supprimant certains sites de production. Ne participez-vous pas à la désindustrialisation de la France ?

Non, absolument pas. Au contraire. Nous continuons d'investir et de nous développer dans l'Hexagone dans la domotique, le contrôle des bâtiments, l'efficacité énergétique, le véhicule électrique et les services. La France est notre troisième marché mondial. Nous y réalisons 10 % de notre chiffre d'affaires. Nous avons certes dû y réduire nos effectifs, mais moins qu'ailleurs dans le monde, et nous y comptons désormais 18 % des salariés de Schneider Electric, hors Areva, contre 17 %, avant 2008.

Dans notre centre mondial de recherche, à Grenoble, nous avons investi 60 millions d'euros en 2007 et nous allons faire de l'usine de Carros (Alpes-Maritimes), qui emploiera 800 personnes, une référence mondiale en automatismes industriels et une vitrine de notre savoir-faire environnemental. Nous prévoyons d'y investir 12 millions d'euros. En France, comme ailleurs, nous devons faire évoluer nos outils de production et former nos collaborateurs pour les activités du futur, en particulier les services. Si nous ne le faisons pas, nous ne répondrons pas à la demande de nos clients. Schneider change et s'adapte pour répondre aux défis futurs. Je regrette simplement que la France soit l'un des pays où les évolutions prennent plus de temps qu'ailleurs pour être réalisées.

Payez-vous beaucoup d'impôts, en France ?

Nous avons le sentiment de contribuer fortement à la richesse nationale à travers les emplois, les salaires, les charges sociales, les impôts locaux, les taxes et les impôts que nous payons en France. Sans compter les dividendes que nous versons à nos actionnaires français (50 % du total), sur la base de nos profits réalisés à 90 % hors de France. Quant à l'impôt sur les sociétés, nous bénéficions encore d'un report de déficit lié à notre perte lors de la revente de Legrand, ordonnée par la Commission européenne. Nous nous félicitons de la réforme de la taxe professionnelle, dont l'assiette n'est plus l'investissement, ainsi que de la création du crédit impôt-recherche.

Propos recueillis par Isabelle Rey-Lefebvre

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mercredi 3 novembre 2010

DOSSIER - Comment la Chine a fait plier Sarkozy



Libération, no. 9168 - Événement, mercredi, 3 novembre 2010, p. 2

Durant la tournée du chef d'Etat chinois, Paris va parler business et tenter de faire oublier la crise tibétaine.

Un tapis rouge, les honneurs militaires et de gros contrats en perspective, rien n'est de trop pour enterrer deux années de froid entre Paris et Pékin. A partir de demain, Nicolas Sarkozy accueille son homologue chinois, Hu Jintao, pour une visite d'Etat de trois jours à Paris et Nice.

Certes, cette visite comporte un volet économique important. La France espère vendre à la Chine une centaine d'Airbus et obtenir la construction des tranches 3 et 4 de la centrale nucléaire de Taishan, dans le sud du pays. Selon Les Echos, Areva devrait officialiser la signature d'un contrat de 3 milliards de dollars avec l'électricien chinois CGNPC pour la livraison de 20 000 tonnes d'uranium sur dix ans. Paris, qui prendra les rênes du G20 le 12 novembre, entend aussi évoquer une réforme du système monétaire international au moment où Pékin est accusé de maintenir son yuan à un niveau sous-évalué.

Tibet. De son côté, la Chine veut «renforcer sa coopération stratégique avec la France».

Dans un entretien au Figaro Hier, Hu Jintao a plaidé pour le développement «à pas assurés» de la coopération économique entre les deux pays. Il souhaite l'élargir à l'environnement, les économies d'énergie et les technologies de l'information.

Mais cette visite vise d'abord à faire oublier la crise née au printemps 2008 autour de la question du Tibet. Quand Sarkozy appelait alors Pékin à la «fin des violences» à Lhassa et menaçait de boycotter la cérémonie d'ouverture des JO en l'absence de pourparlers entre Chinois et Tibétains. Pis, après des mois de tergiversations et de renoncements, il serrait en catimini la main du dalaï-lama en Pologne. Au grand dam des Chinois qui entamaient des mesures de rétorsion.

Depuis, histoire de bien tourner la page, la France a envoyé missi dominici et élus pour réchauffer une relation distendue. En avril, pour la quatrième fois en trois ans, Sarkozy s'est lancé dans une opération séduction envers les «amis chinois». En retour, suprême honneur, son épouse a eu droit à une reprise de deux de ses chansons par la fanfare de l'armée populaire. Pékin avait vraisemblablement oublié que Carla Bruni-Sarkozy avait reçu des mains du dalaï-lama l'écharpe blanche de la félicité tibétaine.

Muet. Surtout, l'Elysée a évité tous les sujets qui fâchent. Le Château est même devenu muet. A la différence de Barack Obama et d'Angela Merkel, Nicolas Sarkozy est resté totalement silencieux après l'attribution du prix Nobel de la paix au dissident chinois emprisonné Liu Xiaobo. «La diplomatie française à l'Elysée et au Quai d'Orsay reste sinophile, telle qu'elle a été établie depuis quarante ans par les gaullistes», analyse le sinologue Jean-Luc Domenach.

Le chef de l'Etat semble être revenu à une approche pragmatique avec la Chine. C'est en fait un retour à novembre 2007, quand le Président fraîchement élu et rentré de Pékin trompettait avoir signé pour 20 milliards de contrats. Rendez-vous samedi pour un bilan sonnant et trébuchant des retrouvailles sino-françaises.


Aux petits oignons avec le géant chinois - Arnaud Vaulerin

Depuis deux ans, lobbyistes, hommes politiques et patrons français «amis de Pékin» se démènent pour réchauffer les relations entre Paris et le géant asiatique. En s'appliquant à faire taire les critiques sur les droits de l'homme.

Ils n'auront pas ménagé leurs efforts. Dans la classe politique et les milieux économiques français, nombreux sont ceux qui vont pousser un ouf de soulagement avec la venue de Hu Jintao en France. Depuis 2008, ces amis de la Chine veulent faire oublier le passage calamiteux de la flamme olympique à Paris et la discrète poignée de main de Sarkozy avec le dalaï-lama en Pologne qui ont tant chahuté les relations diplomatiques et parasité le business.

«La page des hésitations est définitivement tournée», assurait dimanche Jean-Pierre Raffarin dans le JDD. L'ancien Premier ministre est le grand ami de Pékin et le monsieur bons offices de la politique française en Chine. Avec ses trente ans d'activisme, le casque bleu Raffarin a toujours eu l'oreille des autorités ces derniers mois, pourtant fâchées par Nicolas Sarkozy, jugé «imprévisible». Les Chinois n'ont pas oublié la visite officielle de Raffarin en 2003, en pleine épidémie du Sras. Lui ne rate jamais l'occasion de fanfaronner à ce sujet. Au pire de la crise tibétaine, au printemps 2008, le sénateur du Poitou s'était rendu à Pékin, porteur d'une lettre de Nicolas Sarkozy et d'un courrier de Jacques Chirac, l'autre grand ami de l'Empire du milieu. A son retour, en partisan de la «non-violence», il se laissait aller sur RTL : «La Chine a quitté la route de la dictature.» En toute logique, il a milité pour que Sarkozy assiste à la cérémonie des JO de Pékin en août 2008. «Raffarin, c'est la clé de voûte du lobby prochinois en France, analyse une sinologue. Il est devenu apolitique, il accompagne la signature des contrats.»

Pacificateur. L'ancien Premier ministre se rend en Chine quatre fois par an. Multiplie les rapports, les échanges avec le ban et l'arrière-ban des autorités chinoises, joue les médiateurs, les pacificateurs. En février 2009, à l'occasion du 45e anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises, il débarque à Pékin avec une quinzaine de parlementaires et de personnalités de la société civile. Via sa Fondation Prospective et Innovation, il entend ainsi mettre en oeuvre un programme «Young leaders» destiné à mieux faire connaître la Chine à de jeunes dirigeants politiques français. A leur retour, les élus signent une tribune dans Le Figaro : «La Chine considère que la France, pays "ami", a manifesté une forme d'ingérence dans ses affaires intérieures», écrivent ces huit parlementaires, qui reprennent à leur compte le discours chinois. Ils appellent à «prendre au sérieux, et avec une certaine gravité, les deux avertissements récents donnés par les autorités chinoises» : le report du sommet Europe-Chine qui devait se tenir en décembre 2008 à Lyon et le boycott de la France par Pékin quand, en janvier 2009, le Premier ministre Wen Jiabao a soigneusement évité Paris lors de voyages d'affaires en Europe.

Les autorités françaises ont compris qu'elles risquaient gros à ce moment-là. Les délégations vont alors se multiplier. Les amis de la Chine ouvrent tous les canaux de dialogue possible. En avril 2009, le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, est dépêché en mission diplomatique, porteur d'une lettre d'invitation de Sarkozy à Hu Jintao. Six mois plus tard, la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, accompagnée des PDG de Danone, EADS et Carrefour, passe trois jours très actifs à Pékin. La ministre est l'une des chevilles ouvrières des retrouvailles avec Pékin. Sa secrétaire d'Etat au Commerce extérieure, Anne-Marie Idrac, qui se rend tous les six mois en Chine, n'est pas en reste. François Fillon prend le même soin à éviter les sujets qui fâchent et à amadouer les Chinois. Même Xavier Bertrand, patron de l'UMP, fait le voyage pour signer un improbable accord avec le Parti communiste chinois qui a fait tousser dans la majorité.

Mais la sinophilie transcende les courants partisans. Jean Besson, sénateur PS de la Drôme, se souvient des «milliards et des contrats perdus» en 2009. Président du groupe interparlementaire France-Chine qui fédère 120 sénateurs de tous horizons, il se campe en «sinoréaliste» : «Il n'est pas possible de faire l'impasse sur la future première puissance économique du monde», dit cet ami de Pékin qui se rend en Chine deux fois par an et qui, par le passé, a multiplié les échanges entre sa région Rhône-Alpes et Shanghai. Il cite Jaurès - «il faut aller à l'idéal et comprendre le réel» - avant d'affirmer que «Nicolas Sarkozy a eu raison de ne rien dire après l'attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo. Ça aurait eu des conséquences financières et économiques».

Ce discours est de mise depuis des mois dans les milieux économiques. Le Comité France Chine est l'étage supérieur de la coopération commerciale entre les deux pays. Alstom, Areva, LVMH, Renault, Total... toutes les grandes entreprises adhèrent à cette structure associative qui dépend du Medef. Depuis trente ans, c'est la vitrine du monde des affaires français. Présidé par le PDG de Schneider Electric, Jean-Pascal Tricoire, le comité met en relation les responsables économiques et politiques des deux pays, organise les visites des délégations chinoises en France - comme celle de Hu Jintao - et, tout au long de l'année, prépare des tables rondes entre maires, experts, chefs d'entreprises. On y croise la fine fleur du patronat français, des ministres, un ancien président de la République.

«Tout va bien». A la tête d'un autre organisme, le Cercle franco-chinois, créé sur les conseils de Deng Xiaoping et d'Alain Peyrefitte, Jacques Van Miden s'active pour que les entreprises françaises investissent sur un «marché de 1,3 milliard d'habitants qui, eux, travaillent plus que 35 heures». Expert étranger auprès des autorités de Pékin, il conseille surtout des PME et des PMI et tente de les «introduire dans les instances nationales ou locales». Plus chinois que les Chinois, Van Miden estime qu'«il faut arrêter de tirer sur les ambulances à propos des droits de l'homme. Ils font ce qu'ils peuvent. Ce n'est pas la peine de demander la libération du Prix Nobel, ce sera non».Pour lui, «tout va bien». Il en veut pour preuve les accords de coopération qui se nouent entre collectivités locales françaises et territoires chinois. Comme pour la région Paca, dont le président PS Michel Vauzelle rentre de mission à Canton et à Shanghai. En Paca précisément où Hu Jintao achèvera samedi sa visite d'Etat.

PHOTO - French President Nicolas Sarkozy (L) greets Chinese President Hu Jintao and his wife Liu Yongqing prior to the welome banquet at the Great Hall of people in Beijing on August 8, 2008. World leaders have been arriving in the Chinese capital to attend the opening ceremony of the 2008 Beijing Olympic Games later in the day.

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OPINION - Apprendre à vivre avec cette nouvelle Chine - Jean-Pascal Tricoire


Le Figaro, no. 20608 - Le Figaro, mercredi, 3 novembre 2010, p. 18

Au moment de la visite de Hu Jintao à Paris, le président du Comité France-Chine souligne que la crise a accéléré le retour de cette dernière sur l'échiquier mondial.

L'éveil de la Chine provoque généralement des tremblements dans l'opinion publique française. Le retour de cette grande nation y suscite souvent plus de craintes que d'espérance.

Pourtant, le monde d'après-crise doit beaucoup à la Chine. La reprise actuelle des grands pays européens exportateurs a été très largement alimentée par sa croissance accélérée. Le monde entier a bénéficié de son plan de relance énorme de plus de 400 milliards de dollars. Comme dans les crises financières précédentes, la Chine a aussi mis ses réserves financières considérables à l'oeuvre pour stabiliser un monde financier en pleine tourmente. Sur les cinq ans à venir, la Chine devrait porter 30 % de la croissance et 35 % de l'investissement dans le monde. Elle devrait en cela relayer un monde occidental malade de sa dette et de sa difficulté à se reformer. La crise a accéléré le retour de l'empire du Milieu au centre de l'échiquier mondial.

La France a déjà bénéficié du boom chinois. Pendant la crise, la Chine a joué, par ses commandes, un rôle d'amortisseur. Bon nombre de nos usines ont pu continuer à fonctionner pour alimenter sa croissance et la Chine sera le marché phare des années à venir pour nos entreprises. Au plein coeur de la crise, nous aurons exporté, vers la Chine, environ 9 milliards de dollars. 4 000 entreprises françaises sont aujourd'hui implantées en Chine. Par comparaison, 100 entreprises chinoises font leurs premiers pas dans l'Hexagone et y créent des emplois. La France peut faire mieux car nos activités en Chine se sont souvent cantonnées aux secteurs traditionnels d'excellence (énergie, transport, défense, luxe). Elles doivent aujourd'hui s'étendre à d'autres secteurs d'expertise française : l'économie verte, l'agroalimentaire, les technologies de l'information, la santé et les services.

Sans aucun doute, la décennie à venir sera chinoise, et le réveil en fanfare de 20 % de la population mondiale affectera de près ou de loin tous les pays et tous les habitants de la planète. Le monde, et donc la France, devra s'y adapter et en sortira très différent.

L'éveil de cette grande puissance économique n'est pas sans susciter de nouveaux défis : nombre d'entreprises chinoises, portées par leur immense marché domestique, leurs avantages en coûts, et épaulées souvent par la puissance financière de leur gouvernement, acquièrent désormais une dimension internationale et viennent bousculer les marchés mondiaux. Les entreprises chinoises doivent prendre conscience qu'une rupture brutale des équilibres de marché pourrait déclencher dans le reste du monde des réflexes protectionnistes. La Chine elle-même, désormais premier exportateur mondial, en serait la première victime. Plus la Chine sera intégrée au commerce mondial, plus ses intérêts seront dépendants du reste du monde, et plus elle sera attentive à ces équilibres. De même, les nouvelles exigences sociales exprimées en Chine en début d'année, les coûts sociaux plus élevés qui en résultent, la pression globale sur la protection de l'environnement et sur la disponibilité des matières premières, la convertibilité du yuan, certes à un horizon plus lointain, le développement d'un actionnariat chinois dans nos entreprises contribueront à intégrer la Chine au reste du monde.

L'empire du Milieu comprend graduellement qu'avec sa nouvelle place mondiale, il hérite aussi de devoirs à l'échelle mondiale.

Il nous faut donc apprendre à vivre avec cette nouvelle Chine qui retrouve une place mondiale économique, culturelle et politique cohérente avec la dimension de sa population. Il nous faut comprendre cette culture, imaginer des partenariats d'une nouvelle nature avec les entreprises de ce pays, aller chercher de façon offensive une part de la croissance chinoise, et inclure dans nos raisonnements la concurrence d'entreprises venant de Chine. Il faut avant tout défendre le principe d'un marché ouvert et de l'équité de traitement entre les entreprises françaises et chinoises, que ce soit en Chine ou en France.

Il nous faudra beaucoup dialoguer pour traverser harmonieusement toutes ces transformations. C'est pour cela que la visite du président Hu Jintao, en prélude a un G20 de présidence française, est une étape importante de ce dialogue et de la consolidation d'une relation stratégique franco-chinoise constructive.

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Libération, no. 9168 - Événement, mercredi, 3 novembre 2010, p. 4

PORTRAIT - Tricoire, l'empereur du milieu patronal
Le PDG de Schneider Electric préside le puissant Comité France Chine.

Grégoire Biseau

«Le Chinois». C'est le surnom de Jean-Pascal Tricoire, le patron de Schneider Electric, donné par ses homologues du CAC 40. Discret, inconnu du grand public, ce patron de 47 ans est probablement le meilleur ambassadeur de la Chine en France. Il connaît bien sûr par coeur le marché chinois : son ahurissant potentiel de développement et toutes ses chausse-trapes juridiques comme politiques. L'homme privé est lui passionné par le pays depuis presque vingt ans.

Aujourd'hui président du Comité France Chine, l'association du Medef qui oeuvre aux bonnes relations commerciales entre les deux pays, il est le seul grand patron français à parler couramment le chinois. Il est incollable sur les arcanes du Parti communiste comme sur les ethnies les plus reculées du pays. Cet été encore, il était avec femme et enfants à bourlinguer sac au dos sur les contreforts du Tibet, à visiter cette Chine profonde encore préservée du tourisme de masse. Il est revenu convaincu que la ruée des Chinois de la côte vers l'ouest du pays était la garantie que le miracle d'une croissance à deux chiffres était là pour durer longtemps. Ahuri par exemple de découvrir, dans une ville reculée, que tous les scooters en circulation étaient électriques.

Originaire d'un milieu modeste, diplômé d'une petite école d'ingénieur, Tricoire est un pur produit de la méritocratie d'une multinationale. Adoubé de l'intérieur et ignoré des réseaux parisiens du capitalisme français. Jeune ingénieur à Schneider Electric, il débarque à Pékin en 1993 pour développer une activité commerciale encore embryonnaire. Il y reste cinq ans. Et depuis qu'il est nommé patron, en 2006, il y retourne tous les deux mois. Aujourd'hui, la Chine est devenue le deuxième marché de ce spécialiste du matériel électrique, derrière les Etats-Unis, mais devant la France. 22 000 collaborateurs y travaillent dans 26 usines et trois centres de recherche et développement. Pour Tricoire, la présence industrielle des entreprises françaises en Chine ne se discute pas. Sauf à vouloir se couper de ce qui est en train de devenir la première économie du monde.

Et tant pis s'il faut en passer par les risques de violation de la propriété intellectuelle. En 2007, un concurrent chinois avait attaqué en justice Schneider Electric pour contrefaçon d'un commutateur électrique de disjoncteur. Le comble pour le français, qui avait déposé son brevet vingt ans auparavant. Un accord à l'amiable a fini par être trouvé deux ans plus tard. C'était avant les déboires de Danone, en conflit ouvert avec son partenaire chinois dans une filiale commune, puis ceux d'Alstom, carrément pillé de sa technologie. Le sujet de la propriété intellectuelle sera une fois de plus au coeur des discussions avec les autorités chinoises cette semaine à Paris, pendant la visite du président Hu Jintao. Mais Tricoire plaidera pour donner du temps au temps. «La Chine est en train de devenir le premier dépositaire de brevets. Si elle veut que l'on respecte sa propriété intellectuelle, il faut qu'elle apprenne à respecter la nôtre», dit son entourage.