jeudi 18 août 2011

Claude Allègre : « Il faut un vice-Premier ministre chargé de l'Europe »

Le Point, no. 2031 - France, jeudi 18 août 2011, p. 36,37

Iconoclaste. Claude Allègre propose pour l'Europe une autre voie, audacieuse.

Impétueux, Claude Allègre ne déteste pas les tempêtes. C'est d'ailleurs par un « Levez-vous, orages désirés », qu'il conclut son essai « Peut-on encore sauver l'Europe ? » (Plon). L'ancien ministre est servi : ni les orages ni les crises ne manquent qui lui sont autant d'occasions pour imaginer une refondation radicale de l'Europe. L'Europe indispensable, mais l'Europe inapte et inadaptée, mal calibrée et mal outillée. Fervent européen, Allègre s'en veut d'avoir été, comme tant d'autres, aveuglé par ce qu'il appelle le « virus HIE » (pour haute intensité européiste), qui poussait à aller trop vite dans une direction trop supranationale. Une utopie finalement perverse qui s'est enlisée en outre dans une bureaucratie qui fait, hélas, les beaux jours de la Commission européenne. Ses idées pour en sortir.

Michel Revol

Extraits

La France doit réagir

Si l'Europe se défait, la première victime sera la France. Une France qui s'est désindustrialisée, dont l'agriculture est menacée par l'obscurantisme écologiste et le système mondial de fixation des prix, dont le rayonnement intellectuel se dilue dans la mondialisation, une France dont le déficit budgétaire est passé de 20 % du PIB à 83 % aujourd'hui ! La part des exportations françaises de marchandises dans les exportations des pays de l'euro est tombée en vingt ans de 18 à 13 %! Que peut faire la France seule face à la Chine ou l'Inde dans tous les domaines évoqués ?

La France a besoin de l'Europe, et l'Europe a besoin de la France. Depuis le début, dans les années 50, c'est la France, associée intelligemment à l'Allemagne, qui est le moteur de l'Europe. Ce sont toujours les propositions françaises qui l'ont fait avancer, du Marché commun agricole à la création de l'euro, et plus récemment lors de la crise financière. De Gaulle, Giscard, Mitterrand, Sarkozy ont été les moteurs de l'Europe ! C'est pourquoi, devant cette désintégration insidieuse de l'Europe, la France doit réagir. Toute l'Europe attend que la France réagisse !

Un problème d'image

D'un côté, l'Europe, plus grand marché du monde, peuplée d'une population éduquée et compétente, est perçue comme une puissance incontournable sur l'échiquier mondial, dont une crise profonde entraînerait en cascade une crise mondiale; de l'autre, elle apparaît, à ses habitants, comme un esquif ballotté, incapable de s'adapter aux nouvelles données planétaires. Pourtant, lors de la crise mondiale de 2008, c'est elle qui a été au coeur des réactions les plus salvatrices. Ce sont Nicolas Sarkozy et Gordon Brown qui, en garantissant les dépôts bancaires, ont évité la panique des épargnants et donné l'exemple au monde. C'est Nicolas Sarkozy encore, soutenu par Angela Merkel, qui fut à l'origine du G20 et des mesures de sauvetage de l'économie mondiale. L'Europe a été le leader du monde. Mais, paradoxalement, ces actions historiques ont affaibli encore un peu plus l'image des institutions européennes aux yeux mêmes des Européens. Pendant le summum de la crise, que faisait Barroso ? Où était la Commission de Bruxelles ? A quoi a-t-elle servi ? La crise a mis en évidence d'une manière aveuglante l'inefficacité et la lourdeur du dispositif institutionnel européen.

L'enjeu de la présidentielle

L'élection présidentielle va s'engager au moment où les crises financières grecque, portugaise, irlandaise, italienne et peut-être espagnole vont entrer dans une phase critique. Que va-t-il se passer lorsque les Français vont réaliser qu'ils paient pour la Grèce, le Portugal, l'Espagne mais aussi pour la Tunisie, la Côte-d'Ivoire et demain la Libye ? Sans parler des alertes que les agences de notation vont déclencher en baissant les notes de l'Espagne ou même de l'Italie.

Les Français, jusqu'ici indifférents ou incrédules devant les dangers d'une crise financière qui embraserait l'Europe et qui atteindrait un niveau de vie et menacerait leur épargne, vont, nul n'en doute, se réveiller. Ils vont réaliser que les 9 milliards prêtés à la Grèce par la France sont déjà perdus et que les aides multiples ne font qu'aggraver notre propre déficit, qu'il faudra bien rembourser un jour ou l'autre.

Le rôle de la BCE

Il a fallu la crise pour que la BCE joue enfin le rôle qu'on attendait d'elle, c'est-à-dire dépasser sa seule prérogative de lutte contre l'inflation et de défense de l'euro fort. De cela il faut féliciter Jean-Claude Trichet, qui a su répondre présent en injectant des capitaux, baissant là les taux d'intérêt en achetant des obligations d'Etat, etc.

Mais pourquoi ce rôle de stimulation de l'économie, la Banque centrale ne le tiendrait-elle pas hors des périodes de crise ? A cette question Jean-Claude Trichet répond invariablement : « Parce que ce n'est pas dans le cahier des charges de la BCE ! Notre mandat institutionnel est de lutter contre l'inflation. »

Tout en lui laissant son indépendance, garantie contre toutes les tentations démagogiques, tout en lui fixant comme objectif de lutter contre l'inflation, il est nécessaire d'ajouter au mandat de la BCE d'« agir de manière à favoriser la croissance et l'emploi ».

« Européaniser » les dettes

Il faut « européaniser » la moitié des dettes grecque, portugaise et irlandaise. Ce serait l'ensemble des pays de la zone euro qui s'engagerait à la rembourser avec des taux raisonnables et un échéancier étalé. La BCE serait chargée de sa gestion. Symétriquement, les pays dont on aurait européanisé la dette se situeraient hors de l'euro mais seraient associés à l'euro par un taux de change fixe. Il y aurait ainsi un « euro grec », un « euro irlandais »... (un peu à la manière où existait autrefois un franc Pacifique, un franc CFA, etc.). Naturellement, ces « euros grec », « irlandais »... seraient fortement dévalués sous le contrôle de la BCE. Ils seraient liés à la zone euro par des accords spécifiques.

Fédérer des Etats-nations

L'idée d'un gouvernement économique qu'avaient suggérée Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn en 1997, repoussée alors par l'Allemagne, a depuis fait son chemin dans les esprits. C'est bien.

Mais si l'on constitue un gouvernement économique de la zone euro qui ferait pendant à la BCE, pourquoi ne pas en faire le coeur de l'Europe ?

Cette Fédération d'Etats-nations serait à l'intérieur de l'Union mais distincte, avec des frontières commerciales propres protégées des agressions extérieures et où il y aurait des règles de concurrence interne assouplies, notamment pour protéger les services publics des Etats et leurs mécanismes de régulation économique et sociale. Elle aurait à sa tête un haut-commissaire appuyé sur une structure légère. Les Conseils des chefs d'Etat mais aussi des ministres seraient décisionnels. La Fédération aurait pour fonction de coordonner et de faire aboutir les propositions faites par les Etats. Ainsi, c'est elle qui organiserait le dialogue inter-Etats pour harmoniser progressivement les politiques budgétaires, l'âge des retraites, les prélèvements sociaux, etc. Tout cela avec des géométries variables. Et là se posent des questions fondamentales : qui va siéger au gouvernement économique ? Qui va constituer le conseil exécutif de la Fédération ?

Le gouvernement économique doit être constitué par les ministres chargés de l'Economie et des Finances des pays de la Fédération (le fameux Ecofin réduit aux pays de la Fédération).

Et en ce qui concerne le Conseil exécutif de la Fédération qui se réunirait chaque semaine pour régler les affaires courantes ? Je suggère que, dans chaque Etat de la Fédération, il y ait un ministre de l'Europe à vocation interministérielle - une sorte de vice-Premier ministre - qui ne ferait pas partie du ministère des Affaires étrangères. Le conseil exécutif permanent serait présidé par le haut-commissaire mais serait composé des ministres de l'Europe. L'indépendance du ministre de l'Europe par rapport aux ministères des Affaires étrangères ne serait-elle pas un symbole fort que la construction de l'Europe n'est déjà plus une question « étrangère » ?

S'affranchir de la tutelle

Faire sortir les pays de l'euro de la tutelle bruxelloise va mobiliser contre toute la structure de la Commission. Elle va se battre, vent debout, pour s'y opposer et conserver ses pouvoirs et privilèges, de Barroso au plus petit fonctionnaire. Et l'ensemble de l'organisme ne manque ni de pouvoir ni de savoir-faire ! Surtout en matière de manoeuvre et de lobbying. Mais cette structure est tellement dévalorisée, ou même méprisée par les peuples d'Europe, qu'il lui sera difficile de s'appuyer sur les opinions publiques pour défendre le statu quo, pour imposer ses solutions. Il suffit de consulter les citoyens des divers pays d'Europe !.


" Peut-on encore sauver l'Europe ? », de Claude Allègre (Plon, 196 p., 14 E).
Claude Allègre Ancien ministre de l'Education, membre de l'Académie des sciences et collaborateur du "Point ».

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