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jeudi 18 août 2011

Claude Allègre : « Il faut un vice-Premier ministre chargé de l'Europe »

Le Point, no. 2031 - France, jeudi 18 août 2011, p. 36,37

Iconoclaste. Claude Allègre propose pour l'Europe une autre voie, audacieuse.

Impétueux, Claude Allègre ne déteste pas les tempêtes. C'est d'ailleurs par un « Levez-vous, orages désirés », qu'il conclut son essai « Peut-on encore sauver l'Europe ? » (Plon). L'ancien ministre est servi : ni les orages ni les crises ne manquent qui lui sont autant d'occasions pour imaginer une refondation radicale de l'Europe. L'Europe indispensable, mais l'Europe inapte et inadaptée, mal calibrée et mal outillée. Fervent européen, Allègre s'en veut d'avoir été, comme tant d'autres, aveuglé par ce qu'il appelle le « virus HIE » (pour haute intensité européiste), qui poussait à aller trop vite dans une direction trop supranationale. Une utopie finalement perverse qui s'est enlisée en outre dans une bureaucratie qui fait, hélas, les beaux jours de la Commission européenne. Ses idées pour en sortir.

Michel Revol

Extraits

La France doit réagir

Si l'Europe se défait, la première victime sera la France. Une France qui s'est désindustrialisée, dont l'agriculture est menacée par l'obscurantisme écologiste et le système mondial de fixation des prix, dont le rayonnement intellectuel se dilue dans la mondialisation, une France dont le déficit budgétaire est passé de 20 % du PIB à 83 % aujourd'hui ! La part des exportations françaises de marchandises dans les exportations des pays de l'euro est tombée en vingt ans de 18 à 13 %! Que peut faire la France seule face à la Chine ou l'Inde dans tous les domaines évoqués ?

La France a besoin de l'Europe, et l'Europe a besoin de la France. Depuis le début, dans les années 50, c'est la France, associée intelligemment à l'Allemagne, qui est le moteur de l'Europe. Ce sont toujours les propositions françaises qui l'ont fait avancer, du Marché commun agricole à la création de l'euro, et plus récemment lors de la crise financière. De Gaulle, Giscard, Mitterrand, Sarkozy ont été les moteurs de l'Europe ! C'est pourquoi, devant cette désintégration insidieuse de l'Europe, la France doit réagir. Toute l'Europe attend que la France réagisse !

Un problème d'image

D'un côté, l'Europe, plus grand marché du monde, peuplée d'une population éduquée et compétente, est perçue comme une puissance incontournable sur l'échiquier mondial, dont une crise profonde entraînerait en cascade une crise mondiale; de l'autre, elle apparaît, à ses habitants, comme un esquif ballotté, incapable de s'adapter aux nouvelles données planétaires. Pourtant, lors de la crise mondiale de 2008, c'est elle qui a été au coeur des réactions les plus salvatrices. Ce sont Nicolas Sarkozy et Gordon Brown qui, en garantissant les dépôts bancaires, ont évité la panique des épargnants et donné l'exemple au monde. C'est Nicolas Sarkozy encore, soutenu par Angela Merkel, qui fut à l'origine du G20 et des mesures de sauvetage de l'économie mondiale. L'Europe a été le leader du monde. Mais, paradoxalement, ces actions historiques ont affaibli encore un peu plus l'image des institutions européennes aux yeux mêmes des Européens. Pendant le summum de la crise, que faisait Barroso ? Où était la Commission de Bruxelles ? A quoi a-t-elle servi ? La crise a mis en évidence d'une manière aveuglante l'inefficacité et la lourdeur du dispositif institutionnel européen.

L'enjeu de la présidentielle

L'élection présidentielle va s'engager au moment où les crises financières grecque, portugaise, irlandaise, italienne et peut-être espagnole vont entrer dans une phase critique. Que va-t-il se passer lorsque les Français vont réaliser qu'ils paient pour la Grèce, le Portugal, l'Espagne mais aussi pour la Tunisie, la Côte-d'Ivoire et demain la Libye ? Sans parler des alertes que les agences de notation vont déclencher en baissant les notes de l'Espagne ou même de l'Italie.

Les Français, jusqu'ici indifférents ou incrédules devant les dangers d'une crise financière qui embraserait l'Europe et qui atteindrait un niveau de vie et menacerait leur épargne, vont, nul n'en doute, se réveiller. Ils vont réaliser que les 9 milliards prêtés à la Grèce par la France sont déjà perdus et que les aides multiples ne font qu'aggraver notre propre déficit, qu'il faudra bien rembourser un jour ou l'autre.

Le rôle de la BCE

Il a fallu la crise pour que la BCE joue enfin le rôle qu'on attendait d'elle, c'est-à-dire dépasser sa seule prérogative de lutte contre l'inflation et de défense de l'euro fort. De cela il faut féliciter Jean-Claude Trichet, qui a su répondre présent en injectant des capitaux, baissant là les taux d'intérêt en achetant des obligations d'Etat, etc.

Mais pourquoi ce rôle de stimulation de l'économie, la Banque centrale ne le tiendrait-elle pas hors des périodes de crise ? A cette question Jean-Claude Trichet répond invariablement : « Parce que ce n'est pas dans le cahier des charges de la BCE ! Notre mandat institutionnel est de lutter contre l'inflation. »

Tout en lui laissant son indépendance, garantie contre toutes les tentations démagogiques, tout en lui fixant comme objectif de lutter contre l'inflation, il est nécessaire d'ajouter au mandat de la BCE d'« agir de manière à favoriser la croissance et l'emploi ».

« Européaniser » les dettes

Il faut « européaniser » la moitié des dettes grecque, portugaise et irlandaise. Ce serait l'ensemble des pays de la zone euro qui s'engagerait à la rembourser avec des taux raisonnables et un échéancier étalé. La BCE serait chargée de sa gestion. Symétriquement, les pays dont on aurait européanisé la dette se situeraient hors de l'euro mais seraient associés à l'euro par un taux de change fixe. Il y aurait ainsi un « euro grec », un « euro irlandais »... (un peu à la manière où existait autrefois un franc Pacifique, un franc CFA, etc.). Naturellement, ces « euros grec », « irlandais »... seraient fortement dévalués sous le contrôle de la BCE. Ils seraient liés à la zone euro par des accords spécifiques.

Fédérer des Etats-nations

L'idée d'un gouvernement économique qu'avaient suggérée Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn en 1997, repoussée alors par l'Allemagne, a depuis fait son chemin dans les esprits. C'est bien.

Mais si l'on constitue un gouvernement économique de la zone euro qui ferait pendant à la BCE, pourquoi ne pas en faire le coeur de l'Europe ?

Cette Fédération d'Etats-nations serait à l'intérieur de l'Union mais distincte, avec des frontières commerciales propres protégées des agressions extérieures et où il y aurait des règles de concurrence interne assouplies, notamment pour protéger les services publics des Etats et leurs mécanismes de régulation économique et sociale. Elle aurait à sa tête un haut-commissaire appuyé sur une structure légère. Les Conseils des chefs d'Etat mais aussi des ministres seraient décisionnels. La Fédération aurait pour fonction de coordonner et de faire aboutir les propositions faites par les Etats. Ainsi, c'est elle qui organiserait le dialogue inter-Etats pour harmoniser progressivement les politiques budgétaires, l'âge des retraites, les prélèvements sociaux, etc. Tout cela avec des géométries variables. Et là se posent des questions fondamentales : qui va siéger au gouvernement économique ? Qui va constituer le conseil exécutif de la Fédération ?

Le gouvernement économique doit être constitué par les ministres chargés de l'Economie et des Finances des pays de la Fédération (le fameux Ecofin réduit aux pays de la Fédération).

Et en ce qui concerne le Conseil exécutif de la Fédération qui se réunirait chaque semaine pour régler les affaires courantes ? Je suggère que, dans chaque Etat de la Fédération, il y ait un ministre de l'Europe à vocation interministérielle - une sorte de vice-Premier ministre - qui ne ferait pas partie du ministère des Affaires étrangères. Le conseil exécutif permanent serait présidé par le haut-commissaire mais serait composé des ministres de l'Europe. L'indépendance du ministre de l'Europe par rapport aux ministères des Affaires étrangères ne serait-elle pas un symbole fort que la construction de l'Europe n'est déjà plus une question « étrangère » ?

S'affranchir de la tutelle

Faire sortir les pays de l'euro de la tutelle bruxelloise va mobiliser contre toute la structure de la Commission. Elle va se battre, vent debout, pour s'y opposer et conserver ses pouvoirs et privilèges, de Barroso au plus petit fonctionnaire. Et l'ensemble de l'organisme ne manque ni de pouvoir ni de savoir-faire ! Surtout en matière de manoeuvre et de lobbying. Mais cette structure est tellement dévalorisée, ou même méprisée par les peuples d'Europe, qu'il lui sera difficile de s'appuyer sur les opinions publiques pour défendre le statu quo, pour imposer ses solutions. Il suffit de consulter les citoyens des divers pays d'Europe !.


" Peut-on encore sauver l'Europe ? », de Claude Allègre (Plon, 196 p., 14 E).
Claude Allègre Ancien ministre de l'Education, membre de l'Académie des sciences et collaborateur du "Point ».

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jeudi 21 avril 2011

OPINION - La défaite du progrès - Claude Allègre

Le Point, no. 2014 - Société, jeudi, 21 avril 2011, p. 63,64,65

Peur. Sur le gaz de schiste, on a refermé le dossier avant de l'avoir ouvert.

La peur ! Voilà le sentiment qui envahit l'Europe et depuis quelque temps la France. Peur de la grippe, peur des antennes de téléphonie mobile, peur des nanotechnologies, peur de faire l'amour à cause du sida, peur de manger des légumes OGM, peur des cellules souches, peur du climat dans un siècle, peur des tempêtes, peur du nucléaire... et aujourd'hui peur du gaz de schiste ! On ignore ce que savent exactement Nicolas Hulot, Eva Joly ou l'ineffable José Bové (sans doute pas grand-chose), mais ils sont contre, contre tout ! Quant aux politiques de tout poil qui ont adopté comme devise celle de Ledru-Rollin : « Je suis leur chef, donc je les suis ! », eh bien, en effet, ils suivent à l'unisson. Comme les moutons de Panurge, ils suivent bêtement les bergers écologistes qui les mèneront à coup sûr au lieu même où finirent les célèbres moutons : dans le précipice ! L'écologie de la décroissance, c'est l'Europe du déclin ! Et pourtant, personne, aujourd'hui, n'ose plus se réclamer du progrès, et la science n'est évoquée que lorsqu'elle prédit des désastres climatiques ! Ces peurs s'accompagnent d'un codicille qui tient en un mot : interdiction ! Je me demande d'ailleurs pourquoi on ne va pas jusqu'au bout et, tant qu'à interdire, bannir absolument l'innovation, l'invention et l'esprit d'entreprise.

Outrance. Où se cache le camp du progrès, du savoir, de l'esprit d'initiative, de la maîtrise des risques ? Autrefois, le camp du progrès, c'était la gauche. Où est-elle ? Le glissement sémantique vers l'outrance n'est pas étranger à ces sentiments de peur : risque devient menace, accident devient catastrophe, inconnu devient danger, ignorance devient objectivité.

Dans le cas du nucléaire, il est clair que la gestion d'une centrale comporte un risque, tout comme il y a un risque à prendre l'avion ou à faire de la bicyclette sans casque, et encore plus à sortir en voiture le dimanche ! Certes, il vient d'y avoir au Japon une catastrophe. Mais elle n'est pas nucléaire. Ce qui est nucléaire, ce sont ses répercussions. Cette catastrophe a été créée par un tsunami lui-même généré par un gigantesque tremblement de terre de magnitude 9.

Ce tsunami aura tué plus de 30 000 personnes et fait probablement près de 200 milliards de dégâts. L'accident nucléaire de Fukushima, conséquence du tsunami, est certes préoccupant et provoque sans aucun doute des inquiétudes légitimes. Mais il n'a aucun rapport avec la sécurité des centrales nucléaires, par exemple en France. Si une question se pose après cet accident grave, c'est la pertinence de l'énergie nucléaire au Japon, pays de séismes, de tsunamis, d'éruptions volcaniques et de cyclones ! Cette évidence n'a pas empêché les écologistes d'ignorer la souffrance des Japonais, de faire un amalgame outrancier et de sauter sur l'occasion pour rouvrir le débat du nucléaire en France. Certains médias ont relayé cette démarche avec autant d'efficacité que de mauvaise foi. Et la classe politique de suivre. Une partie du PS, plus préoccupée d'alliance politique avec les écologistes que de défense de ses valeurs, a suivi cette hystérie collective ! Pauvre PS !

Le conseil municipal de Strasbourg a voté à l'unanimité une demande de fermeture de la centrale de Fessenheim. Mais la question posée n'était pas la bonne ! Il fallait demander à ces élus, dont on peut comprendre l'émotion : « Voulez-vous qu'on ferme la centrale de Fessenheim, ce qui a une contrepartie : le risque que vous n'ayez plus d'électricité après 7 heures du soir ? » Car le problème est bien celui-là. Si on abandonne le nucléaire, par quoi le remplacer ? Le charbon comme en Allemagne, où on prend des postures écologistes qui se traduisent par la pollution du ciel européen et l'émission incontrôlée d'un CO2 qui acidifie les océans ? Les éoliennes ? Mais il en faudrait 100 000 sur le territoire, en « priant Dieu qu'il fît du vent », comme aurait dit Brassens, pour être efficaces. Sans compter que développer l'éolien, c'est aujourd'hui subventionner la Chine, fabricant en dernier ressort de ces éoliennes. Le photovoltaïque ? Mais il faudrait couvrir la France de cellules noires, d'ailleurs fabriquées elles aussi en Chine. Et surtout, dans un cas comme dans l'autre, il faudrait payer l'électricité le double du prix actuel ! L'hydraulique ? Mais il faudrait détruire cinq vallées alpines pour fabriquer l'équivalent du barrage des Trois-Gorges en Chine .

Répétons-le, l'énergie nucléaire, telle que nous l'exploitons en France, est la plus sûre et la moins chère des sources d'énergie. Voilà pourquoi les Français paient leur électricité 40 % de moins que les autres pays ! Est-ce pour autant sans risques ? Certes non, mais, comme toute activité humaine, il faut contrôler ces risques. Faut-il faire du tout-nucléaire ? Certes non. Il faut sans aucun doute réduire nos dépenses énergétiques, et notamment de chauffage, car, suivant un célèbre adage, la meilleure énergie est celle qu'on économise ! Le développement de la géothermie doit être dans l'avenir une production d'énergie essentielle pour le chauffage. Alors que dans ce domaine, pourtant sans risques, d'une énergie abondante et non polluante nous sommes très en retard.

Bien sûr, lorsque l'éolien, le photovoltaïque et l'hydrogène seront devenus moins chers, il faudra les utiliser aussi, mais avec d'autres sources, y compris le gaz. L'avenir n'est pas dans l'unicité des sources, mais dans leur combinaison.

Tout cela est du simple bon sens.

Propagande. Venons-en au gaz de schiste, qui a provoqué colère et manifestations ces jours-ci. On retrouve là encore la peur de l'inconnu et le triomphe de l'ignorance. Où en sommes-nous ? Il y a deux ans, le ministère chargé de l'Environnement a octroyé des permis de prospection des gaz de schiste à des compagnies pétrolières sans même savoir ce qu'étaient exactement ces ressources énergétiques, et donc sans assortir l'octroi du permis de conditions impératives de protection de l'environnement ! Ignorance coupable. Là-dessus, les écologistes ont lancé une campagne pour s'opposer à cette prospection. En relayant auprès des médias un film tourné aux Etats-Unis qui me semble être au mieux un film de propagande fondé sur un accident, au pis un montage. Encore un dossier sur lequel les politiques, décidément partisans de l'éclairage arrière plutôt que de l'exploration de l'avenir, ont suivi !

Là encore, il faut savoir raison garder.

Il ne faut suivre ni les affirmations des compagnies pétrolières, et encore moins leurs menaces ridicules, ni celles des écologistes.

Pour ce qui concerne la France, toute campagne concernant la prospection des gaz de schiste passe par un préalable essentiel : la modification du Code minier. Aujourd'hui, les propriétaires de terrains n'ont aucun intérêt à voir une exploitation minière ou pétrolière chez eux. Car, dans ce cas, ils sont expropriés sans autre forme de procès. Sans adopter la législation américaine, qui donne la propriété du sous-sol au propriétaire du sol, on pourrait par exemple donner à celui-ci 5 % du chiffre d'affaires et 5 % aux collectivités territoriales. Ces 10 % changeraient sans aucun doute les diverses attitudes.

Obscurantisme. Ce préalable indispensable établi, il faut ensuite et d'urgence élaborer une législation protégeant l'environnement. Contrairement à ce qu'ont affirmé quelques ignorants, la technique de la fracturation hydraulique n'est pas une technique nouvelle dans l'industrie des forages. Elle date de quarante ans et elle est bien contrôlée. Ce qui peut poser problème, c'est l'eau. Première condition : interdire le pompage de l'eau des rivières avoisinantes. Il faut importer l'eau des réserves où elle n'est pas limitée (grands fleuves ou mer). Le transport doit être fait par camion-citerne ou, mieux, par pipeline.

Bien que l'essentiel de l'eau reste dans le sous-sol, une partie remonte avec le gaz et comme cette eau a été « dopée » avec des produits chimiques, elle risque de polluer la zone où on la rejette. Il faut donc prendre une réglementation très stricte sur le nettoyage de cette eau, comme on le fait avec les eaux usées des sites industriels, et sur la protection des aquifères avoisinant les lieux de rejet. Enfin, dernière condition, il faut bien distinguer prospection et exploitation. Chacune doit obéir à des normes précises. Ce n'est donc pas un blanc-seing qu'il faut donner aux compagnies pétrolières, mais on ne doit pas davantage leur opposer d'interdiction ! Il ne faut pas refermer le dossier avant de l'avoir ouvert, comme le dit Gérard Mestrallet, le patron de GDF Suez.

Peut-être que l'Europe a des réserves de gaz considérables, pourquoi ne pas chercher à les exploiter ? Devons-nous continuer à être dépendants de pays à la stabilité incertaine et payer très cher nos importations de gaz ? Sommes-nous si riches que cela ?

Pour le nucléaire comme pour le gaz de schiste, il ne faut pas suivre l'obscurantisme des écologistes, mais il faut aussi rompre avec une certaine arrogance industrielle. Il faut informer, rendre compte, déclarer les accidents, accepter les interdictions motivées. Organiser un contrôle citoyen. Bref, il faut dans un monde ouvert accepter le progrès sous toutes ses formes. Celles de la production, mais aussi celles de la protection de l'environnement !

Le programme du futur, ce n'est pas la décroissance, l'interdiction et la peur de tout ! C'est le progrès par l'innovation qui permet la croissance, le progrès social et humain, et la protection d'une planète dont, ne l'oublions jamais, la démographie galopante est le premier des sujets de préoccupation qu'elle suscite

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vendredi 18 mars 2011

OPINION - Après le Japon, la nouvelle donne - Claude Allègre

Le Point, no. 2009 - Monde, jeudi, 17 mars 2011, p. 60

il faut apprendre à maîtriser l'extraction des grès et des schistes bitumineux, combustibles d'avenir.

La double catastrophe sismique et nucléaire qui frappe le Japon donne aujourd'hui, et de façon un peu indécente, de nouveaux arguments à ceux qui, en France ou ailleurs, veulent sortir du nucléaire. C'est pour moi un débat doublement inopportun. D'abord parce qu'en France, du moins, il n'y a aucun risque de tremblement de terre de cette amplitude. Ensuite parce que ce débat est relancé au moment où se complique un peu plus le dilemme sur les sources d'énergie pour demain. Le prix du baril de pétrole ne cesse de monter. Et ça ne va pas s'arrêter là. Le développement des géants que sont la Chine et l'Inde fait exploser la demande. Le malheur japonais va accroître cette tension sur le marché pétrolier.

Les énergies nouvelles photovoltaïques, éoliennes ou géothermiques sont intéressantes, mais ne couvriront au mieux que 10 % des besoins. Il faut donc impérativement être en quête de nouvelles sources d'énergie. C'est dans ce contexte qu'on a cherché puis découvert deux types de combustibles fossiles nouveaux : les grès riches en pétrole lourd et les schistes bitumineux.

Les grès sont d'anciens sables compactés. Les schistes d'anciens lits d'argiles déposés au large des côtes dans des temps géologiques anciens, mais qui ont été soumis à ce qu'on appelle en géologie le métamorphisme, c'est-à-dire des conditions de température et de pression élevées.

Les grès pétrolifères (tar sands en anglais) ont commencé à être exploités au Canada, dans l'Alberta. Dans le grès, le « pétrole » est à l'état pâteux et il colle à la roche. Il faut le fluidifier avant de le pomper. Dans l'état actuel de la technique, ces méthodes d'exploitation sont épouvantables pour l'environnement. Usage excessif d'eau et d'énergie, pollution intense des lacs et rivières, etc. Cette filière est pour l'instant en sommeil, et le gouvernement canadien demande aux sociétés pétrolières une amélioration radicale des méthodes avant de permettre à nouveau son exploitation.

Les schistes bitumineux, quant à eux, ont pendant longtemps posé un gros problème. On connaissait leur richesse en carbone organique, mais on ne savait pas comment le mobiliser. Jusqu'au jour où l'on a découvert que la matière organique se présentait en partie sous forme d'inclusions gazeuses.

A partir de là, on a développé une technique sans doute trop rustique, qui consiste à fracturer la roche-réservoir en lui injectant de l'eau sous pression plus ou moins acidifiée. C'est la technique de la fracturation hydraulique. On libère le gaz qu'on récupère à l'aide du même forage ou de forages annexes.

Cette activité a débuté aux Etats-Unis et aujourd'hui 20 % des dépenses énergétiques de ce pays sont couvertes par ces gaz de schiste !

L'exploitation de ces schistes bénéficie des progrès accomplis dans l'industrie du forage depuis vingt ans. La technologie consiste à forer jusqu'à 2 000 ou 3 000 mètres, puis à faire faire une rotation au tube pour forer horizontalement dans la formation des schistes préalablement repérés. La méthode d'extraction est moins polluante que celle utilisée pour les sables pétroliers, mais présente tout de même des risques sérieux pour l'environnement, notamment pour l'eau. A la fois parce que cela entraîne une importante consommation de celle-ci et parce qu'il y a un risque de pollution des nappes phréatiques. Même si les nappes sont à 100 ou 200 mètres de profondeur alors que les forages se font à 2 000 ou 3 000 mètres.

Faut-il pour autant interdire la recherche de gaz de schiste ? Faut-il empêcher l'Europe d'assurer sa sécurité énergétique pour un ou deux siècles ? Même s'il n'est évidemment pas tolérable que cette exploitation se fasse en polluant l'eau ou en asséchant les nappes phréatiques ou les rivières.

A l'heure actuelle, on ne connaît pas les réserves de ces gaz de schiste, ni en France ni en Europe. Mais nos connaissances géologiques, appuyées par le schéma de la dérive des continents, nous font penser que ces réserves pourraient être énormes. Il ne faut donc céder ni aux lobbys ni à l'émotion. Il est nécessaire d'étudier avec soin le problème en distinguant bien prospection et exploitation. Après ces études, il faudra fixer des règles strictes de protection de l'environnement et de l'eau auxquelles les compagnies devront se plier.

Il est également indispensable, si l'on veut ne pas dresser les populations contre tout projet de ce type, de modifier le Code minier. Issu du code Napoléon, il statue que le sous-sol appartient à l'Etat. Celui-ci délivre les permis de prospection puis d'exploitation. Si une découverte est faite dans un terrain, son propriétaire est exproprié et ne perçoit aucun bénéfice.

Ne serait-il pas plus efficace et juste de décider que, tout en laissant la propriété du sous-sol à l'Etat, le propriétaire d'un terrain ait automatiquement droit à 5 % des profits réalisés sur son sol ? On éviterait ainsi l'opposition systématique des propriétaires à toute recherche.

Le bon sens guide la conduite à suivre : prospecter pour connaître les réserves, développer des technologies permettant une exploitation préservant l'environnement. N'y a-t-il pas là une véritable stratégie européenne à mettre en oeuvre pour assurer l'indépendance énergétique de notre continent ?

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samedi 15 janvier 2011

LES FRANÇAIS - Le continent de la peur - Claude Allègre

Le Point, no. 2000 - Société, jeudi, 13 janvier 2011, p. 94,95

Astérix. L'imaginaire français reste marqué par le mythe du village des irréductibles Gaulois. Rédhibitoire, à l'heure de la mondialisation ?

Astérix disait : « Nous n'avons qu'une peur, c'est que le ciel nous tombe sur la tête », et il ajoutait aussitôt : « Mais ce n'est pas demain la veille. » La seconde phrase a disparu du logiciel de nos contemporains, du moins en Europe.

Désormais, on a peur de tout. On a peur des épidémies qui vont tout détruire, d'où les paniques coûteuses de la vache folle, de la grippe aviaire ou du virus H1N1. On a peur de manger tel ou tel légume contaminé par les nitrates ou les phosphates, on refuse les OGM, qui pourtant ne menacent personne, on a peur de faire l'amour, désormais placé sous la menace du sida, les lycéens de 18 ans ont peur qu'on ne paie pas leurs retraites, on a peur de la mort comme jamais, alors que l'espérance de vie augmente de deux mois par an, on a peur du réchauffement climatique de la fin du siècle, alors qu'on ne fait que se geler de plus en plus chaque hiver, on a peur du nucléaire, qui pourtant nous permet de produire 78 % de notre électricité, etc.

Cette peur généralisée a été en France inscrite dans la Constitution sous la forme du fameux principe de précaution. Lorsqu'on lit l'énoncé de ce principe, on reste pantois à l'idée que l'on ait pu inventer cela au pays de Descartes. Il est vrai que l'idée de base vient de l'Allemagne et du philosophe Hans Jonas, l'un des penseurs les plus néfastes du dernier siècle.

L'idée de prendre des précautions même lorsqu'on ne sait rien est naturellement une idée absurde qui à coup sûr gênera le progrès et le développement économique, mais elle a philosophiquement l'énorme défaut de mettre la peur comme vertu première au-dessus du savoir. C'est bien la première fois dans notre histoire depuis Voltaire.

Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot a fait une analyse intéressante de cette idéologie de la peur. Reprenant Freud, il montre que finalement la peur rassure.« L'angoisse indéfinie ne peut être combattue,écrit-il,les peurs identifiées peuvent être "apprivoisées". » La peur est devenue l'idéologie dominante de nos sociétés désenchantées. Comme le dit Tavoillot,« elle fait sens (tout s'explique), elle fait lien (tout ensemble) et elle fait programme (agissons) ».

L'idéologie de la peur a rempli le vide des idéologies. C'est sur elle que l'écologie politique s'est construite. Les Verts n'ont pas de programme autre que des interdictions et des régressions, mais leur idéologie semble neuve parce qu'elle a recyclé un certain nombre d'idées cultes des idéologies précédentes : le péché originel de l'homme dans la doxa judéo-chrétienne, la haine du capitalisme dans l'idéologie communiste, le culte de la nature dans les croyances ancestrales de l'Allemagne que s'était appropriées l'idéologie national-socialiste. Mais, chez les Verts, cette idéologie de la peur est devenue stratégie. Combien de patrons de grandes entreprises n'ai-je pas entendus affirmer leur répulsion vis-à-vis des Verts et de leur idéologie et en même temps avouer qu'ils les financent par précaution !

Cette idéologie de la peur a aussi pour conséquence l'abandon de l'analyse du réel pour les chimères du virtuel. On fait confiance au monde virtuel sans plus éprouver le besoin de le confronter au réel. On croit au « Dieu ordinateur » surpuissant qui digère tout, calcule tout, dessine tout et prédit le futur avec six chiffres après la virgule !

Car la démarche ultime, c'est de projeter le monde virtuel dans le futur, cet espace incertain dans lequel on croit pouvoir repousser la vérité. C'est ainsi, en refusant de voir la réalité des choses, que l'on a conduit le système financier à la faillite. Comme l'explique fort bien George Soros, les produits dérivés en cascade sont des fruits directs de programmes informatiques sophistiqués. Il suffisait d'observer la réalité des faits et le déséquilibre croissant entre cette réalité et la montagne d'argent virtuel qui s'accumulait pour prévoir l'effondrement du système. L'économiste américain Nouriel Roubini l'avait fait avec beaucoup de perspicacité. Le fait que la faillite de Lehman Brothers ait entraîné une crise mondiale montre combien le système était dans un état de déséquilibre latent. Par peur de la réalité, on refusait de le voir. Ce sont pourtant ces mêmes aveugles qui continuent à nous gouverner !

Les gouvernements eux-mêmes refusent de s'attaquer à la réalité du présent mais se projettent complaisamment dans l'avenir. Lorsque le président de la Commission européenne annonce que sa priorité est la lutte contre le réchauffement climatique dans un siècle, alors que la crise financière est à nos portes et que le chômage ravage l'Europe, il illustre mieux qu'un long discours l'irréalisme du monde politique !

Cette domination de la philosophie de la peur est caractéristique du monde occidental, car ni en Inde, ni en Chine, ni au Brésil, ni en Indonésie on n'envisage l'avenir avec cette vision. Il suffit de passer une journée avec une escouade d'étudiants chinois pour voir que leur moral est cent fois plus élevé que celui des nôtres. Car cette peur, bien sûr, imprègne nos jeunes et les statistiques de suicides sont là pour fournir une mesure de leur crainte de l'avenir.

Les continents de la peur sont l'Europe et une partie de l'Amérique du Nord. On dirait que les Européens redoutent de voir leurs richesses accumulées pendant des siècles s'envoler vers les pays émergents. Car la mondialisation est bien entendu une nouvelle source d'angoisse. L'Europe a peur de la mondialisation et voudrait se rassurer en contrôlant le développement de la Chine et de l'Inde via les émissions de CO2 ! Puérile ambition, dont on connaît le résultat.

L'Europe a voulu être un exemple dans la lutte contre le prétendu réchauffement climatique. Mais, en même temps, elle est devenue la zone la plus atteinte par la crise financière et économique. Ces deux faits en apparence disjoints sont en fait les deux faces d'une même médaille. L'illusion de l'Europe, qui vit dans un monde qui n'est plus et se préoccupe d'abord des problèmes secondaires ! L'illusion de croire que le monde attend de nous une exemplarité et le refus d'affronter les problèmes concrets actuels avec réalisme, mais plus encore avec imagination et détermination. Car l'Europe ne peut sortir de l'ornière sans imagination. L'Europe, continent de la peur, est en train de cristalliser son déclin. Ce déclin, les partis écologistes en sont les moteurs ou les vecteurs. Sous des prétextes nobles, ils mettent à mal nos sociétés. L'Europe, magnifique projet, est aujourd'hui en échec. L'écologie, idée séduisante au départ, est devenue un boulet. L'Europe a peur d'éclater, mais elle est incapable d'imaginer des solutions viables qui la stabiliseraient. Ayant construit un ensemble, elle est paralysée par la peur de le détruire. Car la peur annihile l'imagination et détruit la volonté d'entreprendre. Quand acceptera-t-on de le voir et de retrouver les idéaux philosophiques que nous avons hérités des Lumières ?

Claude Allègre, géochimiste, ancien ministre de l'Education nationale. Dernier ouvrage paru : « L'imposture climatique ou la fausse écologie » (Plon).

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mercredi 10 novembre 2010

OPINION - Mon plaidoyer pour Nicolas Sarkozy - Claude Allègre

Le Point, no. 1991 - France, jeudi, 11 novembre 2010, p. 44,45,46

Claude Allègre : mon plaidoyer pour Nicolas Sarkozy

Eloge. De gauche, mais en rupture avec le PS, l'ex-ministre réhabilite les réformes du président.

Le conflit sur la réforme des retraites s'estompe, laissant la France hébétée et un peu groggy au moment où nous avons besoin de toutes nos ressources pour sortir de la crise. Les bonnes âmes, un peu gênées de justifier un mouvement excessif contre une réforme qu'elles savent nécessaire, disent : « C'est un mouvement anti-Sarkozy, le refus global d'une politique. » Certes, le président apparaît très impopulaire dans les sondages. Mais cette situation n'est-elle pas subjective, due à l'hyperprésidence et aux maladresses multiples qui lui sont associées, ou est-elle justifiée par la politique qu'il a effectivement menée ? Peut-on sortir de l'irrationnel, de l'émotionnel et du sectarisme et faire un bilan réaliste de cette présidence ? Désormais spectateur définitif de la politique, n'ayant plus de lien partisan et très attaché à mes convictions et plus encore à ma liberté de pensée et d'expression, je tente la gageure.

Commençons donc par les retraites. Fallait-il faire cette réforme ? Oui. Fallait-il la faire si vite ? Oui encore, sinon nos caisses de retraites, alors en quasi-faillite, auraient été obligées de baisser les pensions. Les personnes âgées le savent très bien ! Souvenez-vous que Michel Rocard jugeait cette réforme urgente en 1988, que Lionel Jospin voulait la faire en 2000. Force est de constater que c'est Balladur et Fillon qui l'ont amorcée, et Sarkozy et Fillon qui l'ont bouclée. Pour autant, la réforme est-elle parfaite ? Bien sûr que non, et il faudra la compléter et l'infléchir sur bien des points, notamment la prise en compte des métiers pénibles. Mais la mise en place, dans quelques années, d'un système par points ouvre la voie vers une retraite choisie. C'est désormais une perspective intéressante. Alors que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera bientôt 90 ans, peut-on continuer de s'arrêter de travailler à 60 ans ? Le simple bon sens nous dit que ce n'est pas possible !

En filigrane des mouvements sociaux, j'ai perçu une dévaluation du travail qui m'a choqué. Et les préoccupations de certains lycéens ou étudiants pour leur retraite m'ont affligé. Ils sont heureusement une minorité, car, sinon, la France serait dans une bien mauvaise posture. Chemin faisant, Nicolas Sarkozy a montré qu'il savait résister aux défilés et aux manifestations. Il n'y a pas de légitimité démocratique de la rue face aux urnes, pas plus qu'il n'y a en démocratie de légitimité des sondages. La rue, c'est un cri d'alarme auquel il faut prêter attention, ce n'est pas une injonction démocratique. La légitimité, c'est la représentation nationale librement élue !

Par ailleurs, Sarkozy a montré qu'il savait aussi ne pas plier pour défendre un ministre qu'il juge capable et honnête. C'est une vraie innovation !

L'épisode des retraites n'est pas l'unique événement où la détermination et le courage de Nicolas Sarkozy ont été décisifs. Quand la crise a éclaté, il a créé le G20, entraînant une Amérique de Bush apeurée et pourtant responsable de tout. On a pu ainsi dresser les prémices d'une solidarité mondiale, évitant du même coup les réflexes du chacun-pour-soi et d'une guerre de dévaluations compétitives qui aurait amené le chaos mondial. Dominique Strauss-Kahn a été un allié précieux dans cette action.

A-t-on oublié aussi qu'avec Gordon Brown Sarkozy a entraîné l'Europe dans une action solidaire de recapitalisation des banques alors que l'Allemagne tardait à réagir ?

Plus important, se souvient-on qu'en garantissant les crédits des banques il a stoppé net la panique qui avait saisi les épargnants au point qu'ils étaient prêts à vider leurs comptes, ce qui aurait été un pur désastre ? Certes, le combat n'est pas terminé, mais au moins on a évité 1929 ! Même si j'aurais préféré que l'Etat prenne provisoirement des actions des banques. Nous aurions alors empoché une vingtaine de milliards dans l'opération. Quant à la stratégie économique adoptée pour la France dans la crise, elle se situe dans le difficile équilibre entre une nécessaire rigueur et un refus d'étouffer la croissance. Chemin faisant, je me suis réjoui de voir Sarkozy rejoindre le camp des keynésiens.

En politique internationale, la France est à nouveau en bons termes avec les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde ou le Brésil. Au Moyen-Orient, notre amitié avec Israël a été réaffirmée dans un discours à la Knesset auquel j'ai assisté et que François Mitterrand aurait applaudi, et en même temps notre réconciliation avec la Syrie permet à nouveau à notre diplomatie d'être efficace. Bien sûr, je trouve que le merveilleux projet d'Union de la Méditerranée n'avance pas assez vite, mais est-ce la faute de Sarkozy, qui l'a lancé ?

Lorsqu'on examine la politique intérieure de la France, il y a aussi des innovations porteuses d'avenir. Comment l'universitaire que je suis ne serait-il pas sensible à la priorité budgétaire donnée à l'université ? Je crois depuis longtemps que ce domaine est la clé de l'avenir de la France, mais je n'ai jamais réussi à faire totalement partager ce point de vue au Parti socialiste. L'effort financier entrepris depuis trois ans n'a aucun équivalent depuis le premier gouvernement du général de Gaulle.

Et pourtant, c'est un effort qu'il faudra doubler si l'on veut atteindre une situation comparable à celle des Etats-Unis.

Quant à l'autonomie des universités, elle avait été réclamée au colloque de Caen réuni autour de Pierre Mendès France dans les années 60... Force est de constater que c'est Sarkozy et Fillon qui l'ont réalisée.

C'est vrai que bien des collègues universitaires me disent chaque jour pis que pendre de la mise en oeuvre de cette politique : les salaires des enseignants-chercheurs restent insuffisants pour arrêter l'hémorragie des meilleurs vers l'étranger, le logement étudiant n'a pas bénéficié d'une impulsion suffisante, la réunionite recommence à sévir dans nos universités et le gigantisme universitaire, qui n'a jamais été un gage de qualité, prend un essor inquiétant, etc. Cette non-reconnaissance par les universitaires de l'immense effort accompli est en soi un problème. Mais l'impulsion qui a été donnée sera, j'en suis sûr, pérenne. C'est un pari sur l'intelligence. Qui osera revenir là-dessus ?

L'idée de créer un ministère associant écologie, énergie et aménagement du territoire n'est-elle pas, par ailleurs, la meilleure manière pour que les impérieux problèmes écologiques soient pris en compte en les intégrant pleinement dans l'économie ? Même si le Grenelle de l'environnement est aujourd'hui très critiqué par de nombreux économistes, avec des arguments sérieux sur les hyper-subventions mises en place pour l'éolien ou le photovoltaïque (que Bercy vient d'ailleurs de rogner), l'initiative était bonne. Sans doute trop d'arrière-pensées politiques ont-elles été associées au Grenelle. On peut citer la velléité d'une taxe carbone franco-française, l'oubli du nucléaire, celui des OGM. L'oubli des problèmes de l'eau, de la géothermie y a été une lacune grave. Mais l'impulsion initiale va petit à petit transformer en profondeur notre pays et son rapport avec la nature, l'espace et le développement. Ce ministère sera l'instrument qui permettra de construire une écologie qui ne tourne pas le dos au progrès et sera l'un des moteurs de la nouvelle croissance.

La modernisation de l'aménagement du territoire constitue un autre chantier ouvert. La loi de décentralisation, que de Gaulle jugeait nécessaire, mais que ni Pompidou ni Giscard n'avaient eu le courage de faire, est l'un des grands apports de la gauche à la modernisation de notre pays. Elle a permis de rapprocher les décisions du citoyen. Mais, au cours du temps, les structures se sont complexifiées. On a ajouté des strates sans jamais en supprimer : commune, communauté de communes, pays, département, région, Etat, Europe. Ne faut-il pas simplifier le mille-feuille ? Si on ne le fait pas, la France mourra asphyxiée par la bureaucratie et le citoyen s'éloignera un peu plus de la politique. Je ne partage pas nécessairement toutes les dispositions de la réforme territoriale, mais je trouve que s'y être attaqué est un acte courageux. Encore faudra-t-il dans le même temps simplifier la réglementation et alléger les structures étatiques qui souvent doublonnent avec celles des collectivités. Et pourquoi ne pas réformer le Sénat pour en faire un Bundesrat à l'allemande, rapprochant du même coup les structures de la France et de l'Allemagne ?

Dans le même esprit, ne faut-il pas essayer d'adapter notre territoire au monde moderne : essayer de faire émerger un Grand Paris, muscler les capitales régionales, tenter de simplifier les cartes judiciaire et hospitalière ? Certes, en faisant cela, on va supprimer des élus, muter des fonctionnaires et donc susciter des oppositions farouches. Mais faut-il préférer le confort routinier de quelques-uns à l'intérêt général ?

A l'inverse, je n'ai pas aimé l'épisode des Roms. Il était inutile et maladroit. Fustiger une population fragile, repoussée de partout, ne correspond pas à notre tradition. Mais je n'ai pas aimé davantage les réactions outrancières de Michel Rocard, Dominique de Villepin ou Viviane Reding. Ces domaines sont humainement délicats, mais ne soyons pas naïfs : les nomades créent souvent des situations difficiles à maîtriser. Tous les maires vous le diront, surtout depuis l'imparfait traité de Schengen.

Au fond, mon désaccord est politique. L'idée de faire des clivages entre les partis de gouvernement sur des sujets comme l'immigration ou la sécurité me paraît mauvaise. Ce sont deux sujets bien distincts, mais hélas parfois liés. Pour résoudre ces problèmes sociétaux essentiels dont l'importance va devenir croissante, en raison de la démographie mondiale et du chômage chronique, il faut chercher un consensus national droite-gauche. Et c'est possible ! Ni le gouvernement de Lionel Jospin ni les maires socialistes n'ont été laxistes sur ces sujets. Il faut définir une politique qui, tout en respectant les traditions d'hospitalité et d'humanisme, ne soit ni laxiste ni naïve.

Sur le plan de la démocratie, on fait par ailleurs à Nicolas Sarkozy un procès qui me paraît profondément injuste. J'ai applaudi en son temps la réforme constitutionnelle qu'avaient approuvée aussi bien Jack Lang que Guy Carcassonne. Pourquoi l'avoir combattue férocement, comme l'a fait l'opposition ? L'apprenti dictateur que certains nous décrivent a eu l'idée « étrange » de s'interdire plus de deux mandats et donc de gouverner moins longtemps que Mitterrand. C'est bien lui qui a donné aux députés le droit de fixer un tiers de l'ordre du jour de l'Assemblée, leur permettant un meilleur contrôle du gouvernement.

Pourquoi a-t-il nommé un socialiste à la tête de la commission des Finances de l'Assemblée et un autre à la Cour des comptes, chargée de contrôler les finances du gouvernement ?

Pourquoi a-t-il nommé un ancien conseiller de François Mitterrand au Conseil constitutionnel, évitant par là que la gauche y soit absente ?

L'idée de saisine du Conseil constitutionnel était-elle dangereuse ? En tout cas, le succès ne se dément pas, comme l'a montré le débat ouvert sur le thème de la garde à vue. Ce sont là bien sûr les stigmates d'un ennemi de la démocratie...

N'empêche, me direz-vous, qu'il est impopulaire et détesté par certains, notamment les jeunes.

La première raison de ce désamour, c'est la crise. Les courbes de popularité de Zapatero, d'Angela Merkel ou le cuisant échec du très pédagogue Barack Obama suffisent à démontrer cette évidence. Tous ces responsables sont victimes de la dépossession démocratique de l'économie !

La seconde raison se trouve dans les réformes entreprises et menées au pas de charge. Sarkozy considère que la France a pris un retard considérable dans la dure compétition internationale et que la rapidité de la réforme est une condition de sa survie. Il a voulu faire en trois ans ce que ses prédécesseurs auraient dû faire en trente. Il a cru que la France était une Ferrari, or c'est un tracteur. Cette volonté boulimique de réformes énerve et inquiète. Le Français aime qu'on lui parle de réformes pourvu qu'elles ne s'appliquent pas à lui !

Mais il y a aussi un désamour plus profond, presque viscéral, qu'il ne faut pas ignorer. Je connais Nicolas Sarkozy depuis 2003, quand des échanges épistolaires violents nous avaient opposés sur la Corse. Depuis, il me reçoit de temps à autre. J'ai pu constater le caractère sympathique de cet homme, qui cherche à plaire, bien sûr, mais qui écoute, argumente, dialogue, sans jamais recourir à l'argument d'autorité que j'ai pu connaître chez tel ou tel de ses prédécesseurs. Lorsqu'on lui fait part de désaccords, et je ne m'en prive pas, il cherche à comprendre avec simplicité et à argumenter. Mais, en même temps, on sent chez lui une volonté permanente de mettre la France à l'heure du XXIe siècle avec, contrairement à ce qu'on écrit, peu de certitudes mais beaucoup de conviction.

Alors, pourquoi tant de haine ? D'abord, bien sûr, parce que l'arrivée à la présidence d'un jeune président dans un vieux pays a été un choc pour l'un et pour l'autre. La communication du président et du gouvernement a échoué à faire pénétrer l'image d'un président sympathique mais impatient et volontariste dans le grand public. C'est aussi sans doute parce qu'il a lui-même sous-estimé la manière dont les Français veulent voir leur président. Les Français sont restés nostalgiquement royalistes. Ils sont certes devenus républicains, mais ils veulent un monarque républicain, comme les Italiens le disaient de François Mitterrand. C'est ce qui a fait le socle du pouvoir et du prestige du général de Gaulle. L'évolution des mentalités appartient à l'histoire des longues durées. Un président décontracté parlant comme tout le monde, cela sera peut-être apprécié, mais pas avant le XXIIe siècle !

Ils ne veulent pas non plus un président se mêlant trop visiblement de politique politicienne. Un président doit chercher à être un rassembleur autant qu'un bâtisseur ! Dans ce chapitre de la posture présidentielle, beaucoup d'erreurs d'attitude, de déclarations intempestives, de provocations inutiles ou d'interventions inopportunes ont été commises, et Nicolas Sarkozy en est largement responsable. Nul ne peut le nier. Il le paie aujourd'hui dans les sondages. Mais, dans les circonstances de cette terrible crise, qui aurait fait mieux pour la France ? Celle que l'on n'a pas élue ? Chaque Français doit réfléchir à cette question !

Moi, homme de gauche dont les convictions profondes sont intactes, qui ai rompu avec le parti qui était le mien depuis trente ans parce qu'il avait préféré Ségolène Royal à Dominique Strauss-Kahn, j'ai été atterré par l'attitude fermée de la candidate à la présidentielle lors des débats sur la Constitution comme sur les retraites. Atterré et peiné, car, malgré ma rupture, c'est ma famille, et j'en espérais mieux. Le pays, certes, a besoin d'une opposition vigoureuse, mais aussi constructive, qui propose, contribue, innove. Car la route du redressement de la France va être longue. Pour résister à ce terrible défi de la mondialisation, nous avons besoin de toutes les idées.

L'attitude béate de tous les dirigeants européens depuis quarante ans a conduit la belle construction européenne au bord du gouffre. Et ce n'est pas le traité de Lisbonne qui l'en sortira. Le salut n'est pas à Bruxelles, il est à Paris et Berlin. Chacun le sait. Si l'Allemagne aujourd'hui décolle, c'est grâce aux réformes initiées par Gerhard Schröder et mises en oeuvre par le gouvernement de coalition droite-gauche.

Peut-on rêver pour la France que, sur les sujets majeurs, nous nous rassemblions par-delà nos clivages politiques sans pour autant nous confondre ? Car les chantiers majeurs sont devant nous. Rebâtir l'Europe autour de l'axe franco-allemand sans la diluer, rendre notre économie compétitive avec comme finalité première le plein-emploi, remobiliser les jeunes désabusés et désenchantés, dynamiser l'innovation, clé essentielle des portes de l'avenir, mais aussi pour nous, Européens, fils des Lumières, ne pas perdre ce qui constitue notre essence : l'humanisme. Comme le dit très bien Luc Ferry dans son dernier livre, l'enjeu ultime, c'est de ne pas perdre la quête du sens de la vie dans cette mondialisation qui n'en a pas

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jeudi 24 juin 2010

Qu'est-ce que la vie ? - Claude Allègre

Le Point, no. 1971 - Société, jeudi, 24 juin 2010, p. 77

Depuis la découverte de la double hélice de l'ADN- un graphisme devenu une icône - en 1953 par James Watson et Francis Crick, les sciences de la vie ont été le théâtre d'une révolution radicale. La discipline qui en a résulté, la biologie moléculaire, a complètement renouvelé notre vision du vivant. Notons que, dans le développement de cette discipline, la France, avec comme porte-drapeaux Jacques Monod et François Jacob à l'Institut Pasteur, et la Grande-Bretagne, avec Francis Crick et Sydney Brenner à Cambridge, ont fait plus que jeu égal avec les Etats-Unis. Mais, faute d'avoir compris l'importance du secteur et les applications possibles pour la médecine et l'agriculture, l'Europe a ensuite été totalement dépassée par l'Amérique.

Les grandes étapes des progrès fulgurants de cette discipline ont été le déchiffrage du fonctionnement de la cellule vivante, des bactéries, la naissance en 1978 de l'ingénierie génétique puis l'extension progressive de ces techniques aux êtres vivants pluricellulaires, qu'ils soient humains, animaux ou végétaux. Le mot clé, c'est ADN. Cette double hélice, formée par une double association d'une suite, a donné de grosses molécules, arrangées suivant un ordre bien défini. Elle porte, écrit dans un code, le message de la fabrication et du fonctionnement de chaque être vivant. Ce code, on en connaît les lettres et les mots, mais on ignore l'essentiel de sa signification ! Chaque double brin d'ADN constitue le coeur d'un chromosome. Ces chromosomes portent les gènes détenteurs de l'information génétique. L'ensemble des gènes constitue le génome.

Pendant longtemps, les biologistes ont cru au tout-génétique. L'ADN contenait tout ! C'est lui qui semblait « piloter » l'usine chimique très complexe que constitue un être vivant. Depuis, on a appris que cette vision était simpliste. Certes, l'ADN est essentiel, mais le vivant ne s'y réduit pas. Au cours de son développement, chaque être vivant acquiert une spécificité aussi grande que ce que lui a donné son ADN. C'est ce qu'on appelle l'épigenèse, terme global. On a compris que la connaissance de l'ADN était une condition nécessaire, mais certes pas suffisante pour comprendre la vie. Pourtant, malgré ces incertitudes causales, on s'est lancé vers la modification du vivant. L'idée était de « bricoler » l'ADN en fabriquant de nouveaux génomes, que l'on pourrait introduire dans les cellules en substitution du génome originel, pour modifier telle ou telle propriété. On a appris à couper l'ADN et à en recoller les morceaux, ouvrant la voie à la création d'ADN nouveaux. On a appris à fabriquer un brin d'ADN à partir du brin d'ADN complémentaire, ouvrant la voie à l'industrialisation de ces méthodes. Comme les bactéries sont les êtres vivants les plus simples avec une cellule unique, elles ont été les objets de ces manipulations. On a appris à introduire à l'intérieur d'une bactérie un nouveau génome en lieu et place de l'originel.

Ce fut le point de départ d'une nouvelle industrie qui a fabriqué des organismes dits génétiquement modifiés dont certains sont utilisés en pharmacie - par exemple pour fabriquer de l'insuline -, dont personne ne parle, et d'autres de type agricole qui rencontrent, comme on le sait, des oppositions farouches en Europe.

Ce que vient de réaliser l'Américain Craig Venter est une étape de plus dans ces techniques de manipulations génétiques. Il a introduit un nouveau génome dans une bactérie après avoir enlevé l'ancien. Ce génome a été synthétisé chimiquement. C'est une molécule de synthèse, qui ne provient en rien d'une matière vivante préexistante. Or ce qui est étonnant, c'est que la bactérie l'a accepté et l'utilise normalement, comme s'il s'agissait d'un génome biologique. On a aussitôt crié : « Venter a réussi à fabriquer la vie ! » Ce n'est pas du tout exact. Certes, c'est un pas important dans la recherche des relations entre le monde « minéral » de la chimie et le monde du vivant, mais cela reste limité. Ce n'est pas très différent de la réplication d'un brin d'ADN à partir d'un brin d'origine biologique. C'est une étape de plus. Le Vatican ne s'y est pas trompé. Il a estimé que ce n'était pas attentatoire au royaume de Dieu et que ce n'était qu'un bricolage technique qui ne touche pas à l'essentiel, c'est-à-dire à cette « force vitale » qu'il considère bien sûr comme le monopole de Dieu.

Un génome synthétique mis au contact de tous les éléments chimiques de la vie est incapable à lui seul de fabriquer un être vivant. Ce n'est pas l'ADN qui porte le secret de la vie, ce sont les phénomènes épigénétiques qui le détiennent.

En attendant, cette nouvelle avancée technique ouvre la porte à de multiples applications médicales ou agricoles. Des entreprises se lancent déjà dans l'exploitation commerciale de ces techniques. Des débats vont s'ouvrir. Ils sont nécessaires s'ils ont lieu dans le calme et sous l'égide de la raison. Mais, dans l'ambiance actuelle, où l'irrationnel et le catastrophisme dominent, est-ce possible ?

Pour bien comprendre les mécanismes et les enjeux, je recommande la lecture du livre de Joël de Rosnay « Et l'homme créa la vie : La folle aventure des architectes et des bricoleurs du vivant ». Vous pénétrerez avec lui dans cette biologie de demain qui suscite tant d'espoir, mais aussi beaucoup de crainte.

L'homme démiurge est-il né ?

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mercredi 28 avril 2010

DÉBAT - Claude Allègre-Luc Ferry : pour une écologie de la raison

Le Figaro, no. 20447 - Le Figaro, mercredi, 28 avril 2010, p. 14

Giec, Grenelle de l'environnement, principe de précaution... : les deux anciens ministres de l'Éducation débattent du poids de l'écologie dans notre société. Ils plaident pour une écologie de l'innovation et de la rationalité, à l'encontre de l'idéologie de la décroissance et de l'autopunition.

LE FIGARO. - Claude Allègre, dans « L'Imposture climatique ou la fausse écologie », vous dénoncez le « mythe du réchauffement climatique » et les « alarmistes » qui en ont diffusé l'idée. Le moins qu'on puisse dire est que vous n'y allez pas de main morte...

Claude ALLÈGRE.- Le climat dans cent ans doit-il être notre priorité? Surtout quand on sait qu'un enfant dans le monde meurt toutes les six secondes, du fait de la malnutrition? Quand on sait que plusieurs milliers de personnes meurent chaque jour par manque d'eau potable? Sans oublier les 25 millions de chômeurs en Europe? On a réuni 120 chefs d'État à Copenhague pour discuter du climat. Il n'y en avait pas un au sommet de la FAO, et pas un au sommet de l'eau, l'année d'avant. C'est scandaleux. Et comment ne pas voir que la stratégie mise en oeuvre depuis la réunion de Kyoto a échoué? Les dégagements de CO2 ne font que s'accélérer! En outre, il est vain de penser qu'on va pouvoir contrôler le développement de la Chine et de l'Inde. Il faut donc changer de stratégie. Je ne suis pas un partisan des dégagements de CO2 : ils acidifient l'océan et, à terme, nul doute qu'ils auraient une influence sur le climat. Mais aux teneurs actuelles, il est difficile d'établir que le CO2 est la cause principale des changements climatiques. Basées sur des modèles mathématiques, ces prédictions se sont avérées fausses. Elles n'expliquent pas la légère décroissance que l'on observe depuis douze ans!

Luc FERRY.-Je crois que l'écologie pose mal les vrais problèmes auxquels nous sommes confrontés, notamment par rapport à l'entrée de l'Inde et la Chine dans la mondialisation et la logique de consommation à l'occidentale. D'un côté, nous avons besoin de la croissance en Europe, sans laquelle les entreprises font faillite et le chômage s'accroît. De l'autre, et ici les écologistes ont raison, la croissance au niveau mondial n'est pas tenable. L'économiste Daniel Cohen a montré que si l'Inde et la Chine avaient le même nombre de voitures que nous, par tête d'habitant, il faudrait dix planètes pour vivre! Voilà le coeur du dilemme. Si nous ne voulons pas de la décroissance qui détruirait nos économies, nous devons offrir à l'Inde et à la Chine des solutions qui reposent sur l'innovation scientifique et technique. Par exemple, des habitations basse consommation ou des voitures électriques. Si on imagine qu'en mettant une taxe carbone en France on va impressionner les Chinois, on se trompe! Pour eux, le développement économique est mille fois plus important que la question du climat.

Claude Allègre, vous mettez en cause avec virulence le Giec, Groupe intergouverne-mental d'experts sur l'évolution du climat. Que lui reprochez-vous?

C.A.- La recherche scientifique consomme beaucoup d'argent et les scientifiques doivent justifier leurs recherches pour attirer les crédits. Tous les ans, lors du vote du budget de la Nasa, huit jours avant, on vous décrète que peut-être il y a de la vie sur Mars! C'est du lobbying. Même phénomène avec les épidémies! Les gens qui travaillent sur l'épidémiologie vous disent : les épidémies, c'est terrible! Idem dans le secteur de la climatologie. Les responsables du Giec l'ont proclamé : si nous ne sommes pas alarmistes, personne ne nous écoutera! Sauf que le système est en train de s'effondrer car on va vers une stabilisation et un refroidissement. Ces gens ont érigé le consensus en principe, la pire des choses en science et ils se sont trompés! Je crains que la science n'en fasse les frais! Il aurait mieux valu dire qu'on ne connaît pas bien le rôle des nuages et de l'océan et qu'on ne peut prédire l'avenir. Et que par précaution, il est souhaitable de mieux contrôler l'émission de CO2 dans l'atmosphère.

Pour vous, cette attitude alarmiste relève d'une démarche idéologique?

C.A.- Et clanique, comme vient de le montrer la pétition lancée contre moi qui a été condamnée par de nombreux intellectuels. Elle demandait au pouvoir politique de contrôler mes livres. Ahurissant! Mais la question va au-delà : est-il nécessaire qu'il y ait un Giec, autrement dit un organisme qui décide de la vérité transformée en dogme international? Si on fait cela dans d'autres domaines, on va tuer la science. En outre, je voudrais insister sur la question de la « psychologie sociale ». Les Américains ont foi en l'idée que l'Amérique va résoudre les problèmes. Nous, Européens, les jeunes en particulier, sommes découragés. L'idéologie de la décroissance participe de cette tendance dépressive. Enfin, par rapport à la Chine et à l'Inde, il faut se garder d'une attitude néo-impérialiste. Ce qu'il faut, c'est coopérer avec eux, par exemple en développant l'isolement des bâtiments (40 % de la dépense énergétique), le photovoltaïque, la voiture électrique, le nucléaire 4e génération, la géothermie. C'est ce que font un certain nombre de nos entreprises, loin des tintamarres du style Copenhague!

L.F.- Ce que dénonce Allègre procède d'un état d'esprit qui dépasse l'écologie. Nous avons assisté ces dernières années en Europe à une véritable prolifération des peurs. Peur du sexe, de l'alcool et du tabac, peur des poulets et de la côte de boeuf, peur de l'effet de serre, des nanotechnologies, etc. L'écologie déculpabilise la peur. Une grande personne, pour parler comme Saint-Exupéry, doit être capable de quitter ses parents, de ne plus avoir peur du noir et de secourir une personne agressée dans le métro. Tout cela a changé dans les années 1970-1980. Dans Le Principe responsabilité, livre du philosophe allemand Jonas, qui servit de Bible à l'écologie allemande, il y a un chapitre qui s'appelle « Heuristique de la peur ». L'idée est que grâce à la peur, nous découvrons les menaces qui pèsent sur l'environnement et la politique. De là le slogan pacifiste, « plutôt rouge que mort » : la peur a cessé d'être une passion honteuse pour finir par inspirer le fameux principe de précaution. En outre, l'écologisme est porteur d'une haine de la modernité qui apparaît dans les films d'Hulot où on nous fait l'éloge des « peuples naturels », comme disait Rousseau. Mais quelle femme voudrait revivre dans une tribu amérindienne, être mariée de force? Quel adolescent voudrait être scarifié à 12 ans? On idéalise les « naturels » pour mieux stigmatiser la modernité. Ce n'est pas un hasard si on retrouve chez les écolos beaucoup d'ex-gauchistes : cette idéologie est le lieu de la collusion de tous les antimodernes.

C.A.-Je montre en effet dans mon livre qu'une certaine idéologie écologiste procède de l'esprit de repentance qui s'est développé en Occident. L'homme qui a créé le Giec, l'Anglais John Houghton, est un dévot fondamentaliste. Par exemple, il ne croit pas à la théorie de l'évolution darwinienne ni à la mécanique quantique. Quant à Al Gore, qui a fait fortune dans le business de l'écologie, c'est un mystique qui fait des séjours de réflexion dans les églises baptistes. Sans parler de Blair, qui mélange la « lutte contre le réchauffement climatique et la guerre en Irak ». Tout ce mysticisme est empreint de culpabilité. Et de messianisme. Il s'agit, ni plus ni moins, de sauver le monde!

Si votre analyse est juste, comment expliquer que l'écologie séduise autant la droite libérale?

L.F.- En êtes-vous sûr? J'en doute fortement. Ce que je reproche au Grenelle de l'environnement, justement, c'est d'avoir manqué une occasion unique de proposer une écologie de l'innovation et de la rationalité qui aille à l'encontre de l'idéologie de la décroissance et de l'autopunition. La droite avait un boulevard. Elle a choisi Hulot et Al Gore.

C.A.- Une des raisons de la régression électorale de la droite est liée à l'illusion que l'on peut séduire les écologistes. Jamais elle ne les séduira, parce que le socle de l'écologie idéologique est antilibéral. J'ajoute que cette séduction, qui s'exerce d'abord à gauche, se fait aux dépens des valeurs fondatrices de la gauche elle-même, comme l'a rappelé Axel Khan. Historiquement, la gauche républicaine est fondée sur l'alliance entre la science, la démocratie et l'idée de progrès. Je suis de cette gauche-là! Le fait pour la gauche de s'allier avec les Verts a mis à mal ce lien entre progrès, science et démocratie. Ce fut la cause de ma rupture avec Ségolène Royal qui est plus « écolo » que socialiste.

L.F.- L'union entre la science et la démocratie était en effet au coeur du pacte républicain. La vérité scientifique vaut pour les riches comme pour les pauvres, pour les aristocrates comme pour les roturiers. Et qu'on ne me dise pas que je pèche par optimisme scientiste. Le vrai problème est celui de la croissance tenable. Notre responsabilité, à nous Européens, est d'offrir à la Chine, à l'Inde ou au Brésil des moyens de se développer sans bousiller la planète. Ce n'est pas gagné d'avance.

Claude Allègre, à travers la question du climat, vous dénoncez le verrouillage du débat en France.

C.A.- Le rôle des médias est de faire avancer la recherche de la vérité, il n'est pas d'ostraciser ceux qui ne sont pas d'accord. On retrouve ce verrouillage sur bien des sujets, notamment l'immigration. En outre, je crois que l'écologie est devenue une idéologie de substitution du communisme. La grande majorité des communistes étaient sincères. Aujourd'hui, les écologistes sont, pour beaucoup, de très bonne foi. Mais il y a parmi eux des gens qui ont la haine de la société et de l'entreprise. Et de la liberté. Quand Hulot écrit : « Il faudra bien arriver à faire ceci, de gré ou de force », c'est inouï!

L.F.- Il y a, en effet, une tendance aux verrouillages des débats en France. La pétition lancée à l'encontre de Claude Allègre en témoigne. La vérité n'est pas affaire de pétition et ce n'est pas au politique de trancher entre les savants. Dire que le ministre de la Recherche est un « patron » et que les chercheurs sont ses employés était en outre absurde...

C.A.- Il y a évidemment des problèmes, essentiellement dus au fait qu'en un siècle la population mondiale a explosé. On se doit de les identifier et de chercher des solutions. Au sujet du climat, pourquoi ne pas lancer un grand programme de capture et de séquestration du CO2? C'est le principe du pot d'échappement. Autour des usines à charbon qui se développeront en Inde, en Chine et aux USA, vous capturez et vous enfouissez le CO2. Les premières usines pilotes sont en construction. Et les entreprises françaises sont bien placées dans ce nouveau marché. Enfin, il faut développer de nouveaux modes de transport en ville, parce que la pollution est une urgence, par exemple en promouvant la voiture électrique et plus tard le voiture à hydrogène.

L.F.-Là où nous sommes tous d'accord, c'est qu'il faut maîtriser les émissions de CO2. Partons de ce consensus. L'écologie deviendra vraiment efficace si elle accepte de poser la question suivante : qu'est-ce que nous Français et Européens pouvons offrir au reste du monde pour sauver la planète? L'exemple du G2, avec la rencontre entre Obama et le chef d'État chinois, c'est exactement ce qu'il faut faire. Mais c'est aussi ce que l'Europe n'a pas été capable de faire parce qu'elle est trop « écolo » au mauvais sens du terme. Je me considère comme un écologiste de raison. C'est pourquoi je suis si opposé à une idéologie de la décroissance qui va finir par nuire à l'écologie elle-même. Un des points positifs du Grenelle de l'environnement a été de montrer qu'il pouvait exister une écologie qui soit source de richesse et d'emploi. Le paradoxe de la situation actuelle, c'est que ce sont les écologistes qui freinent l'écologie. Trop d'écologie risque de tuer l'écologie!

PROPOS RECUEILLIS PAR Paul-François Paoli

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