lundi 29 août 2011

Divorce à la chinoise - Brice Pedroletti


Le Monde - Dernière heure, samedi 27 août 2011, p. 27

Les mariages seraient trop souvent affaires d'argent en Chine. Ou plus exactement, d'appartement. Une jeune fille, dit-on, n'accepte de convoler qu'à condition que son prétendant soit en mesure de fournir un logement au futur couple. C'est l'écho d'une tradition plus ancienne, qui veut que la mariée « appartienne » à sa belle-famille, qui l'accueille sous son toit. Or, avec la bulle immobilière, les prix des appartements ont atteint de tels sommets que les économies des parents ne suffisent plus. Il faut très souvent emprunter - au clan, ou à la banque, et souvent aux deux. Que le couple divorce, et les économies d'une vie se retrouvent, au mieux, amputées de moitié.

C'est que les statistiques du divorce s'emballent : il y avait 17 % de plus de candidats à la séparation en Chine au premier trimestre 2011 qu'en 2010. Et dans près de la moitié des cas, les divorcés ont moins de 35 ans. Des milliers de litiges engorgent les tribunaux - le plus souvent, autour de la question du partage des biens du couple. C'est la raison pour laquelle la Cour suprême a publié, le 12 août, de nouvelles interprétations de la loi sur le mariage. L'une d'entre elles stipule qu'un bien acquis avant le mariage ne pourra être partagé en cas de divorce. « Les parents qui achètent un logement pour leur enfant craignent toujours que le divorce de celui-ci ou de celle-ci conduise à la perte de la propriété familiale », a expliqué le porte-parole de la Cour, Sun Jungong.

Cette décision a fait grand bruit. Car les lois chinoises, notent certains experts, faisaient déjà trop peu pour garantir que les femmes divorcées ne se retrouvent pas sans rien, par exemple en leur accordant une pension. Une internaute, furieuse, a réagi dans un microblog qui a fait le tour de l'Internet chinois : « Finalement, en tant que femmes, on ferait mieux de gagner notre propre argent, d'acheter notre propre logement. Et de recourir à un donneur de sperme anonyme. Comme ça, au moins, quand on se lève le matin pour aller travailler, quand on doit ensuite se coltiner les tâches ménagères et s'occuper de nos beaux-parents, pour découvrir ensuite que notre mari nous trompe, on n'aura plus à s'inquiéter de se faire jeter à la rue au bout du compte ! »

Professeur d'économie à l'université des sciences légales de Pékin, Wang Yong a, lui, prévenu sur son blog, le 21 août, que les femmes chinoises allaient contre-attaquer. Et que la plus grande avancée permise par la loi révisée sur le mariage serait d'avoir lancé une nouvelle coutume : l'inscription, avant le mariage, du nom de la belle sur le titre de propriété de l'appartement.

Il n'a d'ailleurs pas fallu longtemps aux promoteurs immobiliers pour s'adapter aux nouvelles règles du jeu. Sur la dernière publicité du site Anjuke, une sorte de moteur de recherche pour la vente et la location immobilières, on voit, en gros plan, un jeune couple à moto. La jeune fille glisse à l'oreille de son copain : « Il nous faut un appartement de trois pièces ». Dans la seconde image, elle ajoute : «... avec un vestibule ». A la troisième, elle dit : « Et avec la nouvelle loi sur le mariage, il faut inscrire mon nom sur le certificat de propriété ! »

Et l'amour, là-dedans ? Shi Shusi, journaliste au Quotidien des ouvriers, est pessimiste : nous sommes à une époque, analyse-t-il en substance sur son blog, où « la formation d'une famille ressemble de plus en plus à la création d'une entreprise. Les parents des deux conjoints en sont les actionnaires. Les nouveaux mariés en sont les directeurs généraux. L'appartement est à la fois l'actif le plus important de la nouvelle société et la condition de sa création ». Mais que constate-t-il ? « La pression sociale, la routine de la vie de famille, auxquelles il faut ajouter les cas d'adultère, ont conduit un bon nombre de ces corporations matrimoniales... au bord de la faillite. »

Certains couples, pourtant, choisissent de tourner le dos aux conventions matérialistes des nouvelles classes moyennes urbaines. Ils procèdent alors à un « mariage nu » : ils s'unissent sans acquérir d'appartement ni de voiture, voire sans cérémonie. C'est d'ailleurs le thème d'une des séries télévisées les plus populaires du moment, « Luo hun shidai », ou « Le temps des mariages nus », diffusée en juin. On y découvre deux jeunes amoureux. Lui est issu d'une famille pékinoise modeste, qui se creuse la tête pour assurer un avenir décent à son unique rejeton. La grand-mère est même prête à tenir tête aux démolisseurs qui vont raser sa masure de 10 m2, afin de leur arracher un peu plus d'argent : ainsi, elle pourra contribuer à l'achat de l'appartement pour son petit-fils bon à marier. La jeune femme, elle, vient d'un milieu un peu plus aisé. Et sa mère est bien décidée à la voir épouser un beau parti.

Malgré ses récriminations, le couple se marie. « Je n'ai ni voiture, ni argent, ni appartement, et pas de bague en diamant à t'offrir. Mais je t'accompagnerai jusqu'à la fin de tes jours », dit le jeune marié à sa bien-aimée. Ils emménagent dans le petit appartement des parents du jeune homme - où vit désormais aussi la grand-mère. Très vite, les choses se gâtent. La bru dépense trop aux yeux de ses beaux-parents. Elle est affligée par leur parcimonie. Les jeunes mariés décident alors d'économiser par tous les moyens pour acheter leur propre logement - ce qui s'avère impossible, tant les prix sont élevés. A contrecoeur, ils divorcent. Puis, la jeune femme s'apprête à se remarier avec un homme plus riche. A moins qu'elle n'annule tout au dernier moment, et que son ex-mari parvienne à la reconquérir. L'amour va-t-il triompher de la fièvre immobilière ? La réponse sera dans la prochaine saison.

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