jeudi 29 septembre 2011

L'or protège du risque inflationniste - Franck Dedieu

L'Expansion, no. 767 - Idée reçue, octobre 2011, p. 129

"L'âge d'or est l'âge où l'or ne régnait pas." Le dicton en dit long sur la crise actuelle. Car, depuis la faillite de la Banque Lehman Brothers, le métal jaune se trouve paré de toutes les vertus. Les riches épargnants en glissent dans leurs bas de laine en guise d'assurance contre les coups durs, les banques centrales de la Chine ou de la Corée du Sud en remplissent leurs coffres par souci de sécurité. Quant aux investisseurs institutionnels, ils se jettent sur des fonds aurifères en suivant les chaudes recommandations d'analystes aussi prestigieux que Goldman Sachs.

Evidemment, cette ruée vers l'or fait mécaniquement monter le cours de l'once : à environ 1 800 dollars, elle revendique un gain de 120 % en trois ans. Les acheteurs se retrouvent tous sur une idée : l'or constitue une protection contre le risque inflationniste. Leur raisonnement tient en ces quelques mots : quand la valeur réelle des billets en dollars ou en euros s'érode, le métal précieux, rare et inaltérable, conserve tout son attrait. Mieux vaut donc l'actif physique à la symbolique scripturale. Une minutieuse étude historique réalisée entre 1986 et 2011 par les économistes de Natixis réfute pourtant cette idée : "Il n'y a aucune corrélation stable ou significative entre prix de l'or et inflation." Ainsi, dans les années 90, l'inflation mondiale affichait des taux supérieurs à 10 % (environ 5 % aux Etats-Unis), et pourtant l'once d'or s'est effondrée continûment tout au long de la décennie.

La "relique barbare" tend à figer l'économie

Faut-il en conclure que ces deux-là font vie séparée ? Ce serait trop simple. L'inflation peut faire les affaires des détenteurs de lingots, mais seulement quand elle cohabite avec une croissance économique molle, comme dans les années 70, quand les économistes parlaient de "stagflation". Un trou d'air économique, une bonne valse des étiquettes ajoutée à quelques tensions géopolitiques, forment en quelque sorte le cocktail idéal pour provoquer la ruée vers l'or. Ces conditions se trouvaient réunies lors de l'entrée des Soviétiques sur le territoire afghan, en 1980 (- 0,3 % et + 1,7 % de croissance respectivement aux Etats-Unis et en France). L'once d'or doubla alors de prix. Mais l'inflation continuera, et l'or piquera du nez. Même à 1 800 dollars l'once, comme actuellement, l'or vaut donc "moins" qu'en 1980, une fois l'inflation prise en compte. Depuis trente ans, les prix en dollars ont triplé, mais l'or n'a fait que doubler. Il faudrait que l'once se négocie à 2 400 dollars pour qu'il revienne à son vrai niveau des années 80.

Résultat : l'or ne protège pas de l'érosion monétaire. La Bourse non plus, mais, à la différence de cette "relique barbare" - comme le nommait méchamment l'économiste John Maynard Keynes -, le CAC 40 et le Dow Jones ne servent pas d'assurance. Les sociétés lèvent de l'argent sur les marchés, quand les porteurs d'or s'assoient dessus. L'or fige l'économie, la Bourse au mieux la finance, au pire la désorganise.

Depuis dix ans - plus précisément depuis les attentats du 11 septembre 2001 -, le phénomène inverse se produit : l'or monte, mais pas l'inflation. La hausse du métal précieux cohabite pour ainsi dire avec une situation déflationniste. Il n'usurpe donc pas son statut de valeur refuge, mais seulement contre les crises économiques et les tensions géopolitiques. Pas contre l'inflation.

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