mardi 1 novembre 2011

La Grèce embarquée dans un défaut de paiement insidieux

Les Echos, no. 21049 - International, lundi 31 octobre 2011, p. 8

L'abandon de 50 % des créances sur la Grèce « recommandé » aux banques ressemble fort aux différents défauts de paiement enregistrés depuis 1980.

La Grèce se trouve aujourd'hui dans ce qui ressemble fort à un défaut de paiement ne disant pas son nom. Le taux de 50 % d'abandon de créances que les banques commerciales ont accepté sous la pression des Etats européens n'est pas très éloigné de celui imposé, après que Buenos Aires s'est déclaré en banqueroute à Noël 2001, aux créanciers privés de l'Argentine. Si la plupart de ces derniers avaient renoncé à 65 % de leur créance entre 2001 et 2005, d'autres, après des années de négociations et de procès avaient obtenu une décote de « seulement » 50 % en 2010. L'Argentine est le dernier pays d'envergure (huit autres, plus petits, lui ont emboîté le pas depuis) à avoir fait défaut sur sa dette, de 93 milliards de dollars.

Une étude de référence (« Cette fois c'est différent, huit siècles de folie financière », de Reinhart et Rogoff, éditions Pearson) montre que le « hair cut » (abandon de créance) subi par les banques ayant prêté à la Grèce se situe aussi dans la partie supérieure de la fourchette (de 15 % pour l'Uruguay à 65 % pour les faillites les plus sévères) constatée lors des quelque 70 épisodes de défauts de paiement recensés entre 1975 et 2006 dans une quarantaine de pays. En effet, il est très rare qu'un pays fasse défaut sur l'intégralité de sa dette, car ensuite plus personne n'envisagerait de prêter à un aussi mauvais payeur. Généralement, afin de rester fréquentable, un Etat en difficulté impose un défaut partiel, avec abandon d'une partie de sa dette et rééchelonnement du solde sur une durée allongée.

L'agence de notation Fitch (lire page 27), pour sa part, ne se prétend pas dupe des communiqués officiels et a déclaré vendredi qu'elle considérait que la situation en Grèce s'assimilait à un défaut de paiement. Pour autant, le simili défaut de paiement grec ne permet pas de déclencher les mécanismes d'assurances, les contrats CDS souscrits par certains créanciers, car l'Isda (International Swap and Derivatives Association) a annoncé jeudi qu'elle considérait cet abandon de créances comme volontaire. Ce qui est techniquement vrai. Aucune banque n'a osé ouvrir la boîte de Pandore et annoncer qu'elle traînerait Athènes devant les tribunaux, comme l'ont fait jadis les créanciers de l'Argentine, dont certains, les « fonds vautours », essayent encore aujourd'hui de faire saisir des actifs argentins de par le monde.

La suite des événements sur le dossier grec devrait différer sensiblement de celle observée dans les défauts de paiement passés, notamment du fait qu'il s'agit de la première banqueroute d'un pays membre d'une union monétaire. Ce qui empêche Athènes de dévaluer pour ajuster son économie, à l'inverse de ce qui est arrivé à tous les pays (Russie 1998, Mexique 1982 et 1994, Argentine 2001, etc.) confrontés à des crises équivalentes. L'Argentine, après un terrible appauvrissement, bénéficie aujourd'hui d'une croissance spectaculaire. Mais le pays a été interdit de crédit international pendant presque dix ans. Buenos Aires a dû équilibrer ses budgets du jour au lendemain, un peu comme si Athènes devait augmenter immédiatement sa collecte fiscale de 20 % (elle a diminué de 4 % sur les neuf premiers mois de l'année) et diminuer ses dépenses d'autant (elles ont en fait augmenté de 7 % sur la même période). La Grèce a la chance de pouvoir compter sur ses voisins. Elle devrait aussi pouvoir échapper au sort de Terre-Neuve, Etat indépendant absorbé par le Canada après avoir été renflouée par ce dernier en 1936...

YVES BOURDILLON

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.