vendredi 25 février 2011

Cerveaux : Cherchez la fuite - Gilbert Charles


L'Express, no. 3112 - société SCIENCES, mercredi, 23 février 2011, p. 84,86

Le programme national pour rapatrier les scientifiques français partis à l'étranger est-il si utile ? A y regarder de près, seule une infime minorité s'exile vraiment.

C'est un jeune et brillant chercheur, sorti de Normale sup et bardé d'un doctorat de biologie de l'université Paris VI. Evidemment, il n'avait pas l'intention de moisir en France. En 2007, aussitôt sa thèse soutenue, Louis Lambrecht s'envole vers les Etats-Unis. Direction l'université de Californie à Davis, l'une des plus prestigieuses dans sa discipline. Le brillant élève y décroche sans peine une place de "postdoc" dans un laboratoire d'écologie évolutive. Et coup de chance supplémentaire : sa compagne, biologiste comme lui, réussit à se faire embaucher à la faculté de Berkeley, à 60 kilomètres de là. "On s'est très vite adaptés", se souvient le jeune homme, visiblement ravi - la vie au grand air, des labos suréquipés, une ambiance de travail enthousiaste, un logement et des revenus confortables... "Au bout de trois ans, à la fin de mon contrat, la tentation de rester était très forte. J'avais des propositions avec des salaires 30 % plus élevés qu'en France. J'ai longtemps hésité, et puis finalement j'ai décidé de rentrer."

Pour se rapprocher de sa famille, d'abord - il l'annonce d'emblée. Mais ce n'est pas son unique argument. Le biologiste a aussi bénéficié d'un sérieux coup de pouce : une aide du gouvernement lui a permis de poursuivre son travail en France dans des conditions privilégiées. Louis Lambrecht fait en effet partie des bénéficiaires du programme "Retour postdoc", lancé à grand bruit en 2009 par la ministre de la Recherche Valérie Pécresse, et rarement cité depuis. A l'époque, l'objectif affiché était ambitieux : il fallait à tout prix faire rentrer au bercail les cerveaux français partis "en masse" à l'étranger. Pour cela, l'administration française s'était même dotée d'un budget important, 11,5 millions d'euros. De quoi permettre de financer le projet d'étude de ces exilés volontaires au sein d'une université ou d'un organisme public dans l'Hexagone (CNRS, CEA, Inserm). Et ce, pendant une période d'un à trois ans. L'opération séduction a en partie payé : l'an dernier, une centaine de candidats ont été sélectionnés par un jury international, et, parmi eux, 25 seulement ont été retenus. Dont notre jeune biologiste, qui dispose aujourd'hui d'un bureau et d'une assistante dans un laboratoire de l'Institut Pasteur, à Paris. L'heureux élu s'est lancé dans l'étude des "insectes vecteurs de pathogènes", notamment les moustiques porteurs de la malaria...

Beaucoup reviennent au bout de trois ans

Faut-il pour autant s'alarmer de ce qu'il est convenu d'appeler la fuite des cerveaux ? Selon des statistiques du ministère des Affaires étrangères, quelque 10 000 Français titulaires d'un diplôme d'enseignement supérieur travaillent actuellement à l'étranger, dont la moitié aux Etats-Unis. Soit environ 12 % des effectifs de la recherche publique française, stagiaires compris. Ce chiffre n'est pas nul, il est toutefois loin de traduire une désertion massive de nos scientifiques. D'abord, parce que plus de la moitié de ces expatriés sont aussi des thésards en formation : parmi ceux-là, 80 % reviennent au bout de trois ans, à l'issue de leurs travaux de recherche. "Pour un jeune doctorant, partir n'est pas un choix, c'est une nécessité aujourd'hui, explique Hisham Abou-Kandil, responsable du programme "Retour postdoc", piloté par l'Agence nationale de la recherche (ANR). Le passage dans un laboratoire étranger, de préférence américain, est quasiment obligatoire dans certaines disciplines pour se faire une place une fois rentré en France."

Par ailleurs, en dehors de ces étudiants haut de gamme se trouvent aussi des scientifiques détachés par des sociétés françaises, ou des professeurs invités par des universités étrangères : eux aussi finiront par revenir. Ceux qui persistent dans l'exil ne représentent finalement qu'une infime minorité. On recense ainsi à peine une trentaine de biologistes français ayant un statut de professeur titulaire outre-Atlantique, une goutte d'eau par rapport aux 12 000 chercheurs et enseignants employés en France dans cette filière. A y regarder de plus près, les scientifiques "bleu-blanc-rouge" apparaîtraient même très casaniers, comparés à leurs homologues : ils ne représentent que 2 % du total des étrangers accueillis en Amérique du Nord, et n'arrivent qu'au 17e rang parmi les chercheurs durablement installés aux Etats-Unis. Selon un mémoire réalisé en 2008 par l'Ecole des mines de Paris, à peine 4 % des diplômés de l'enseignement supérieur tricolore vivent à l'étranger, le chiffre le plus bas d'Europe. Bien loin derrière les Irlandais (dont près d'un tiers des ressortissants ont choisi de travailler en dehors de leurs frontières), les Grecs, les Autrichiens et les Britanniques (15 % phosphorent à l'étranger). Au bout du compte, entre 1 000 et 2 000 chercheurs français prendraient ainsi chaque année la poudre d'escampette, estime leur propre ministère de tutelle.

Parallèlement, l'Hexagone constitue une terre d'accueil pour nombre d'élites étrangères, principalement venues d'Afrique, des anciens pays d'Europe de l'Est ou d'Amérique du Sud. Près de la moitié des chercheurs africains résident ainsi en Europe, alors que leur continent d'origine manque cruellement de spécialistes qualifiés. L'Association européenne des universités alertait encore récemment l'opinion sur ce problème récurrent dans un livre blanc présenté fin septembre à Bruxelles : elle y appelle les pays à renforcer les échanges et à lutter contre le pillage de matière grise. Car, au bout du compte, le différentiel entre départs et arrivées, seul indice réel d'une "fuite" effective des cerveaux, est bel et bien largement positif en France, pays classé parmi les plus attractifs au monde, juste derrière les Etats-Unis.

Les meilleurs partent... dans certaines disciplines

"Le problème, ce n'est pas la quantité, mais la qualité", déclarait la ministre Valérie Pécresse lors de la remise des prix du programme "Retour postdoc", en juin 2010. De fait, dans certaines disciplines, ce sont les meilleurs qui partent : 40 % des économistes et des biologistes français les plus cités dans les journaux scientifiques internationaux se sont expatriés en Amérique du Nord. "Je regrette encore parfois les Etats-Unis, confie lui-même Louis Lambrecht. Le système américain est différent, il autorise plus de mobilité, il est moins plombé par les lourdeurs administratives, même si la concurrence est plus féroce. En France, les jeunes chercheurs n'ont généralement d'autre choix que de postuler dans les grands organismes publics, ou d'intégrer, à l'université, le laboratoire dans lequel ils ont fait leur thèse. Outre-Atlantique, c'est impensable : on ne travaille jamais là où l'on a été formé." Une flexibilité certaine, séduisante même, qui peut aussi se révéler un piège. "Les expatriés perdent vite le contact avec leurs collègues restés en France, constate Hisham Abou-Kandil à l'ANR. Il est évidemment très difficile de se rendre à un entretien avec un responsable de labo parisien quand on habite New York ou Chicago..." Résultat : pour ceux qui souhaiteraient postuler en France, mission impossible. Les cerveaux voyageurs se retrouvent alors coincés à l'étranger sans le vouloir - et sans possibilité de retour. CQFD.

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