jeudi 31 mars 2011

REVUE DE PRESSE - Nicolas Sarkozy en Chine


G20 : Sarkozy courtise la Chine
Arnaud Rodier

Le Figaro, no. 20733 - Le Figaro Économie, jeudi, 31 mars 2011, p. 21

Le président français s'est entretenu, hier, avec son homologue chinois à Pékin à la veille du séminaire du G20 à Nankin.

« La France, présidente du G20, a besoin de la participation de la Chine pour faire avancer tous les grands dossiers », a expliqué Nicolas Sarkozy, hier à Pékin, devant un parterre de diplomates et de chefs d'entreprise français. Le chef de l'État, qui a dîné hier soir avec son homologue chinois, Hu Jintao, avant d'inaugurer ce matin un séminaire sur les monnaies, à Nankin, courtise la Chine sur ses priorités pour le G20 : lutte contre la volatilité des prix des matières premières qui explosent et contre « l'instabilité monétaire qui risque de pénaliser la compétitivité ou la paix dans le monde ». Et Nicolas Sarkozy d'ajouter : « Le partenariat stratégique entre la France et la Chine est quelque chose à quoi je tiens tout particulièrement. »

Le président prononcera aujourd'hui le discours d'introduction du séminaire sur les changes avant de s'envoler pour Tokyo, «pour porter l'expression de la solidarité de la France à l'endroit de nos amis japonais». Il sera reçu par le premier ministre Naoto Kan. Malgré une présence éclair de Nicolas Sarkozy, le séminaire de Nankin, voulu par l'Élysée, sera dominé par les personnalités françaises : la ministre de l'Économie, Christine Lagarde, conduira les travaux ministériels; Jean-Claude Trichet mènera les débats entre gouverneurs des banques centrales. Le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, fera quant à lui des remarques très attendues sur les changes ou les flux de capitaux, devant le secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, et le ministre chinois des Finances, Xie Xuren.

Polémique sur le yuan

La réunion de Nankin se déroule dans la plus grande discrétion. Les quatre principaux « panels » de discussion - l'état du système monétaire international, la gestion des flux de capitaux, la circulation des liquidités et le renforcement de la surveillance - seront fermés à la presse. De nombreux chefs d'entreprise français installés à Pékin semblaient également tout ignorer de cette conférence alors qu'ils font tourner 2 000 entreprises dans le pays. Et si cette ville historique, ex-capitale impériale, a été choisie, c'est parce que la Chine entend en faire un nouveau pôle de développement après Shanghaï, Canton, Chengdu ou Chongqing.

En attendant, Nankin se retrouve, le temps d'une journée, au coeur de la polémique qui oppose la Chine au reste du monde : le yuan. Une monnaie sous-évaluée selon l'Europe et les États-Unis. Pékin est d'accord en coulisses pour le laisser s'apprécier. Mais les Chinois entendent le faire à leur rythme. Ils ne veulent surtout pas que cette question soit posée sur la place publique. D'une certaine manière, la visite écourtée de Nicolas Sarkozy, si elle peut paraître blessante, est de nature, cette fois-ci, à les arranger. Les Américains, quant à eux, espèrent que la politique de la Fed, accusée l'an dernier de faire marcher la « planche à billets »,ne sera plus stigmatisée comme à Séoul.


G20 : Nicolas Sarkozy arrive en Chine pour un séminaire international que Pékin minimise

Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20901 - International, mercredi, 30 mars 2011, p. 8

Si Paris se réjouit d'organiser sur le sol chinois une réunion consacrée aux déséquilibres monétaires mondiaux, Pékin a fait le nécessaire pour s'assurer que celle-ci ne déboucherait sur aucune déclaration sensible.

Discrétion et profil bas. L'Elysée s'est bien gardé de tout enthousiasme excessif, ces derniers jours, à l'approche de la visite de Nicolas Sarkozy en Chine. Celui-ci doit arriver cet après-midi à Pékin, avant de se rendre, demain, dans la ville de Nankin, près de Shanghai, pour ouvrir un « séminaire de haut niveau » du G20 consacré à la réforme du système monétaire international et aux flux de capitaux. Mais qu'il s'agisse de la relation bilatérale entre Paris et Pékin, qui doit être évoquée aujourd'hui, ou des projets de refonte de l'architecture monétaire mondiale, Paris est bien obligé de jouer la carte de la modestie.

Première étape de cette visite éclair : le président français doit inaugurer la nouvelle ambassade de France en Chine, un investissement que l'on présente, à l'Elysée, comme symbolique de l'importance de la nouvelle relation avec Pékin. Une relation qui devrait subir un test deux heures plus tard, lors de l'entretien en tête à tête entre Nicolas Sarkozy et son homologue, Hu Jintao. Après s'être exceptionnellement abstenu lors du vote de la résolution des Nations unies rendant possible l'intervention aérienne en Libye, Pékin est aujourd'hui vent debout contre une guerre qu'il estime illégitime. Nicolas Sarkozy risque d'avoir bien du mal à en défendre le principe, face au numéro un d'un régime cramponné à l'argument du refus de toute ingérence, en particulier lorsque celle-ci est fondée sur des objectifs humanitaires.

Les médias n'ont pas de mots assez durs, ces derniers jours, contre les pays de la coalition, et en particulier la France. Nicolas Sarkozy a été soupçonné par le « Quotidien du Peuple » d'utiliser la Libye comme une diversion après l'échec des élections cantonales. Le résultat est l'étonnant silence des médias chinois à l'approche de la venue du chef de l'Etat français. Son entrevue avec Hu Jintao est tout juste évoquée dans les dépêches et les articles de presse.

« Non-officiel et académique »

Une apathie médiatique comparable entoure le séminaire du G20. Jiang Yu, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, s'est lui-même chargé de préciser que la réunion de Nankin n'était qu'un séminaire « non-officiel et académique » organisé par la France. Il a également prévenu que la question du taux de change du yuan ne serait pas à l'ordre du jour. De fait, Pékin semble s'être employé, ces derniers mois, à faire en sorte que la rencontre de Nankin ne débouche en aucun cas sur une mise en cause explicite de la Chine au plan international. La plupart des sujets potentiellement conflictuels ont été retirés de l'ordre du jour. Surtout, aucune conclusion officielle n'est attendue au terme de ces réunions à huis clos. Quant à l'idée d'impulser une refonte du système monétaire international grâce à la convergence de vue entre Pékin et Paris, elle semble avoir fait long feu. Si Nicolas Sarkozy s'était notamment fixé comme objectif, pour sa présidence du G20, de pousser les droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI afin de réduire la suprématie du dollar, la partie chinoise semble aujourd'hui nettement moins pressée sur ce dossier. A l'Elysée, on préfère se réjouir du caractère « extrêmement symbolique » du fait qu'une telle réunion se déroule sur le sol chinois. Cette réunion, qui ne « réinventera pas le monde » selon une source diplomatique, pourrait au moins permettre de « faire avancer le débat, ce qui est déjà beaucoup dans un groupe de 20 membres qui ne fonctionne que par consensus ».


G20 : Nicolas Sarkozy confronté aux réticences de la Chine

Gabriel Grésillon

Le séminaire du G20, que Paris se félicite d'être parvenu à organiser sur le sol chinois, doit être l'occasion de discussions entre grandes figures de l'économie mondiale. Certaines convergences de vues espérées par la France il y a quelques mois semblent hors d'atteinte.

L'atmosphère promet d'être des plus consensuelles, aujourd'hui, lors du séminaire du G20 organisé par la France, à Nankin. Non que les divergences de fond aient disparu entre les poids lourds de l'économie mondiale : Nicolas Sarkozy n'a pas caché, hier à Pékin, qu'il puisse exister des divergences avec la Chine. Mais plutôt parce que Pékin a fait le nécessaire pour s'assurer que cette réunion garderait une ambition modérée dans sa forme, ne déboucherait sur aucune conclusion formelle et éviterait les sujets qui fâchent.

Concentration de grands noms

La France est certes parvenue à rassembler sur le sol chinois une concentration exceptionnelle de grands noms de l'économie internationale : nombreux banquiers centraux et ministres des Finances, dirigeants d'institutions internationales, et figures du monde académique, comme le prix Nobel Robert Mundell. Mais les autorités chinoises, de leur côté, ont choisi pour cet événement la ville de Nankin, cité de faible importance. Et elles ont envoyé le vice-Premier ministre Wang Qishan pour partager avec Nicolas Sarkozy la charge d'ouvrir les débats. Si Wang Qishan semble « appelé à jouer un rôle politique de premier plan » dans les prochaines années en Chine, comme le rappelle l'Elysée, il reste protocolairement situé à un rang inférieur au président français, qui sera le seul chef d'Etat présent.

Pékin a, par ailleurs, « mobiliséses économistes les plus présentables aux yeux des Occidentaux », note un fin connaisseur des rouages de la Banque centrale chinoise. Si les représentants de la « People's Bank of China » seront nombreux à Nankin, c'est probablement parce que leur institution est de loin la plus ouverte sur la question du yuan. Yu Yongding, un ancien conseiller de la Banque centrale qui doit présider l'une des deux tables rondes, est notamment connu pour avoir plaidé pour une hausse du yuan. Une position que sont loin de partager d'autres instances chinoises, moins représentées aujourd'hui ... et plus puissantes que la Banque centrale.

Sur le fond, surtout, Paris a dû revoir certains objectifs à la baisse. En 2009, le gouverneur de la Banque centrale chinoise avait publié un texte dans lequel il militait pour un ordre monétaire mondial moins dominé par le dollar, et appelait au développement des Droits de tirage spéciaux du FMI comme alternative. Séduite par cette vision multipolaire, la France avait espéré pouvoir faire avancer ce dossier. Mais la Chine a plusieurs fois fait savoir que la position du gouverneur de la Banque centrale était « personnelle ». De fait, plus que la suprématie du roi dollar, c'est la dépréciation potentielle de celui-ci qui inquiète aujourd'hui Pékin. Avec environ deux tiers de ses 2.800 milliards de dollars de réserves libellés en monnaie américaine, Pékin craint par-dessus tout de voir fondre son trésor de guerre.

Internationalisation du yuan

Or, la création d'une nouvelle unité de réserve internationale se traduirait par un glissement du billet vert. Pour l'heure, la Chine semble donc avoir privilégié une autre stratégie, axée notamment sur l'internationalisation du yuan. En libellant une proportion croissante de ses ventes à l'étranger en monnaie chinoise, Pékin met en place un mécanisme destiné notamment à accumuler moins rapidement des dollars à la Banque centrale. Enfin, l'actualité internationale de ces dernières semaines ne simplifie pas les choses pour l'Elysée. Comme le note Ken Peng, économiste chez Citigroup à Pékin « il y a aujourd'hui des sujets autrement plus importants pour les marchés que ce dont va parler le G20 ». Guerre en Libye, crise nucléaire au Japon, envolée du baril de pétrole, nouvel accès de fièvre en zone euro « il faut bien reconnaître que, provisoirement, la question monétaire est passée au second plan », confirme Mitul Kotecha, chez CA-CIB.



Changes : une conférence a minima en Chine, à défaut de réformes

Brice Pedroletti (à Pékin) et Marie de Vergès

Le Monde - Economie, jeudi, 31 mars 2011, p. 18

L'Elysée souhaitait faire de ce séminaire un moment fort de sa présidence du G20. Pékin a minimisé la rencontre

L'affiche est belle. A Nankin, dans l'est de la Chine, le président français Nicolas Sarkozy doit ouvrir, jeudi 31 mars, une conférence sur la réforme du système monétaire international réunissant ministres des finances, banquiers centraux et économistes hauts placés des pays du G20. Le prix Nobel d'économie 1999 Robert Mundell, le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, ou l'investisseur américano-hongrois George Soros figurent parmi la centaine de participants de ce « séminaire de haut niveau ».

Pari gagné pour M. Sarkozy ? Le chef de l'Etat avait voulu faire de cette rencontre chinoise sur les changes l'un des points d'orgue de la présidence française du G20. Annoncé dès août 2010, le rendez-vous a eu toutes les peines du monde à se concrétiser, la Chine montrant peu d'enthousiasme à jouer les maîtres de cérémonie. Pékin n'a eu de cesse de prendre ses distances avec une réunion que la porte-parole du ministère des affaires étrangères a qualifié d'« informelle » et de purement « académique ».

Cette réserve se ressent dans le format de la rencontre, à mi-chemin entre sommet officiel et colloque universitaire. L'événement n'a pas été organisé à Pékin, sans doute trop symbolique, mais à Nankin, à plus de 1 000 kilomètres au sud de la capitale. Les débats ne dureront pas plus d'une journée. Résultat, le temps de parole des intervenants est limité, pour la plupart à quelques minutes. Au risque de seulement « effleurer » des thèmes pourtant complexes. L'Elysée a déjà fait savoir qu'il n'y aurait ni « conclusions » ni communiqué conjoint à l'issue des débats.

La Chine veut à tout prix éviter de parler du yuan (renminbi), sa devise jugée sous-évaluée par ses partenaires commerciaux, Etats-Unis en tête. Paris se montre soucieux de ne pas froisser Pékin et les sujets qui fâchent devraient être soigneusement esquivés.

Politiques monétaires

Le Dongfeng Zaobao, quotidien économique de Shanghaï, titrait toutefois lundi, sur le fait que « le séminaire de Nankin ne pouvait pas éviter de parler du renminbi » - tout en faisant principalement référence à des articles de presse étrangère. Le taux de change de la devise chinoise n'a certes jamais été directement au menu des discussions, et les autorités chinoises ne souhaitent pas que Nankin soit à l'origine d'évolutions qu'ils n'auraient pas eux-mêmes initié. Différents aspects de la politique monétaire chinoise seront toutefois évoqués, comme les réserves de devises.

Malgré le souci de Pékin de ne pas faire trop de publicité à l'événement, le ministère des finances et la banque centrale, considérés comme les plus libéraux, seront bien représentés à Nankin. Ils n'ont eu de cesse de pousser à une réforme du système monétaire chinois, et la présentent comme utile, si ce n'est nécessaire, au rééquilibrage du modèle économique du pays, même s'ils souhaitent qu'elle se fasse selon leur rythme.



M. Sarkozy veut faire évoluer les changes à petits pas

Arnaud Leparmentier et Harold Thibault

Le Monde - Economie, vendredi, 1 avril 2011, p. 17

Nicolas Sarkozy ne parle plus de refonder le système de Bretton Woods, du nom de la petite ville du New Hampshire où furent jetées les bases de l'étalon dollar en 1944. Plus modestement, le président de la République s'est contenté de faire des propositions, lors du séminaire sur la réforme du système monétaire international réunissant, à Nankin, jeudi 31 mars, ministres des finances et banquiers centraux des pays du G20.

L'un des chemins consisterait à inclure la monnaie chinoise dans le panier de devises utilisé par le Fonds monétaire international (FMI) : les droits de tirage spéciaux (DTS). Paris constate un excès de demandes d'actifs de placement des réserves mondiales de change, dont le volume a doublé en une décennie. La présidence française du G20 voudrait voir ces DTS jouer un rôle accru et élargi au yuan, aux côtés des quatre grandes monnaies internationales actuelles : le dollar, l'euro, la livre et le yen.

Mercredi, abordant le sujet, le président chinois, Hu Jintao, avait passé la parole à Zhou Xiaochuan, gouverneur de la banque centrale de Chine. Celui-ci a expliqué au président français qu'" il est un jour envisageable que le yuan rejoigne les DTS, mais qu'il y a du chemin à parcourir ", comme l'ont rapporté les conseillers de M. Sarkozy à l'issue de la rencontre. En présence du vice-premier ministre chinois, Wang Qishan, M. Sarkozy a proposé de " s'accorder sur le calendrier de l'élargissement du DTS à de nouvelles monnaies émergentes comme le yuan ". L'entourage du président précise qu'il s'agit d'abord de s'entendre sur les principes plutôt que sur les dates.

Il faudrait en effet pour cela que Pékin se résolve à la pleine convertibilité de sa monnaie, ce qui n'est pas le cas actuellement. Des pas ont certes été franchis ces derniers mois dans le sens d'une internationalisation du rôle du yuan. La Chine craint cependant que rendre sa monnaie pleinement convertible n'engendre des afflux de capitaux, donc une appréciation de sa monnaie, au détriment de ses industries exportatrices.

Pas question toutefois de dénoncer ouvertement la sous-évaluation du yuan, l'hôte chinois ayant précisé en amont que le sujet n'était pas au programme. Le secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, a néanmoins estimé que les politiques de taux de change et le contrôle des flux de capitaux pratiqués par certains pays sont les plus importants problèmes dans le système monétaire international.

Autre sujet, M. Sarkozy souhaite généraliser les interventions concertées sur les marchés des changes. Celles-ci ont lieu habituellement entre pays du G7, qui ont agi contre l'envolée du yen après le séisme du 11 mars au Japon. Parfois, la Chine intervient, comme lors de la crise financière de l'automne 2008. " Ne devrions-nous pas réfléchir à une nouvelle enceinte de concertation qui soit davantage représentative ? ", a demandé M. Sarkozy.

La présidence française du G20 veut par ailleurs donner au FMI la possibilité de s'endetter pour se porter au secours de pays souffrant d'un manque ponctuel de liquidités. Le chef de l'Etat voudrait aussi que les pays dont la monnaie s'envole pour cause d'afflux de capitaux puissent adopter des mesures de contrôle. A charge pour le FMI de s'assurer qu'il ne s'agisse pas de protectionnisme. Le but est justement d'éviter qu'" une multiplication de mesures unilatérales, précipitées par les temps de crise, n'aboutisse à un nouveau protectionnisme financier dont toutes nos économies souffriraient ".

Ces sujets ne furent qu'abordés à Nankin, les organisateurs ayant précisé qu'il ne fallait en attendre aucune décision politique. Pékin avait d'ailleurs pris soin d'en faire un séminaire académique, délocalisé à plus d'un millier de kilomètres du pouvoir central.

Paris espère que ces débats permettront de voir se profiler un consensus au sommet du G20 à Cannes, en novembre. M. Wang, le plus haut officiel envoyé par Pékin, a prévenu qu'améliorer le système monétaire international sera un processus " long et complexe ".



Sarkozy veut conforter le nucléaire français en Chine

Fabrice Nodé-Langlois

Le Figaro, no. 20732 - Le Figaro, mercredi, 30 mars 2011, p. 15

La catastrophe nucléaire de Fukushima devrait s'imposer parmi les sujets prioritaires du tête-à-tête prévu, ce soir à Pékin, entre Nicolas Sarkozy et son homologue chinois Hu Jintao, au Grand Palais du peuple. À sa visite en Chine, prévue dans le cadre de la présidence française du G20 et du séminaire sur les monnaies à Nankin, Nicolas Sarkozy vient d'ajouter une étape de quelques heures, demain, dans le Japon sinistré.

Pour la forme, les présidents de deux des pays les plus nucléaires du monde - la France compte 58 réacteurs, la Chine prévoit d'en mettre 66 en service en 2020 - devraient s'attacher à tirer les leçons de la catastrophe japonaise en matière de sûreté. Mais Paris et Pékin vont surtout parler coopération atomique, car « Fukushima n'invalide pas la pertinence du nucléaire civil », insiste-t-on à l'Élysée.

Dès le lendemain du tsunami, le vice-ministre chinois de l'Environnement, Zhang Lijun, avait déclaré que la Chine maintiendrait son cap nucléaire. Pas moins de 27 réacteurs sont en chantier dans l'empire du Milieu, qui accueillera 45 % des nouvelles centrales du monde d'ici à 2030. Devant l'évolution inquiétante de la crise à Fukushima, le 16 mars, Pékin a toutefois annoncé qu'il suspendait momentanément l'approbation de nouveaux réacteurs et ordonné une inspection générale de ses centrales. La Chine n'en reste pas moins le premier marché de la planète pour les fabricants de centrales atomiques. Et Paris entend bien y consolider ses positions. Areva construit deux EPR, réacteurs de troisième génération dont les protections supplémentaires sont redevenues depuis le 11 mars des atouts commerciaux.

Dans le cadre de la remise en ordre de l'« équipe de France du nucléaire », l'Élysée a chargé, le 21 février dernier, non pas EDF ou Areva mais le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) de piloter la relation nucléaire francochinoise. Le CEA entretient des coopérations de longue date avec la Chine en matière de recherche.

Trois semaines avant Fukushima, le communiqué de l'Élysée mentionnait « la sûreté » parmi les sujets de coopération. Un thème plus que jamais au coeur du développement des réacteurs de troisième génération. L'électricien chinois CGNPC souhaite collaborer avec EDF pour construire l'équivalent d'un EPR en version moins puissante d'un tiers : 1 000 MW contre 1 650 MW. Ce réacteur de moyenne puissance, parfois désigné sous le nom d'ACPR 1000, auquel EDF tient pour poursuivre sa conquête du marché chinois, et de pays tiers, en coopération avec Pékin, pourrait être un concurrent direct de l'Atmea développé par Areva. La firme dirigée par Anne Lauvergeon conçoit ce projet de 1 000 MW en partenariat avec le groupe japonais Mitsubishi Heavy Industries. En attendant de prendre la mesure de l'effet Fukushima sur l'ensemble des constructeurs japonais, la Chine et la France gardent un cap commun, vers un avenir nucléaire.



Hu Jintao s'inquiète des frappes en Libye auprès de Nicolas Sarkozy

Arnaud Leparmentier et Brice Pedroletti

Le Monde - International, vendredi, 1 avril 2011, p. 10

Le régime chinois est préoccupé par les conséquences des frappes aériennes occidentales sur la Libye. Il a profité de la visite du président français Nicolas Sarkozy à Pékin, mercredi 30 mars - avant le séminaire du G20 sur la réforme du système monétaire international, jeudi, à Nankin -, pour faire passer son message : " L'objectif de la résolution de l'ONU est de mettre fin à la violence et de protéger les civils ", a expliqué Hu Jintao à son invité lors d'un dîner au grand hall du peuple mercredi soir, selon la transcription donnée par l'agence officielle Chine nouvelle.

Le numéro un chinois s'est inquiété d'une " crise humanitaire encore plus importante " si l'action militaire s'avérait " désastreuse pour les civils innocents ". La Chine, a-t-il répété, désapprouve " le recours à la force militaire dans les affaires internationales ".

M. Hu, reconnaissent les Français, " a exprimé une interrogation inquiète ". En réponse, le président français a précisé que les frappes n'avaient fait aucune victime civile, pour autant que l'on puisse le vérifier, a précisé un responsable de la diplomatie française au cours d'un briefing à l'issue du dîner. En privé, le président a reconnu que les Chinois étaient inquiets de ce qui n'était pas prévisible. Et qu'ils posaient surtout des questions.

Pékin, qui s'est abstenu lors du vote de la révolution 1973, cherche sur la question libyenne à donner l'image d'une puissance responsable, aussi bien vis-à-vis des autres pays de ce monde émergent dont il est devenu un partenaire économique privilégié, mais aussi à l'égard d'une opinion publique interne façonnée depuis de longues années par les prises de position " tiers-mondistes " de la diplomatie chinoise.

Vague de répression

Le lancement des frappes aériennes par les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne a été largement perçu comme une surréaction de puissances coloniales. Sur l'Internet chinois, le président français continue de pâtir d'une image d'incohérence, héritée de ce qui fut compris comme une volte-face sur la question du boycott des Jeux olympiques de 2008. Ainsi, un grand nombre d'internautes ont raillé le souhait du président français, rapporté par Chine nouvelle, de " résoudre la crise libyenne par le biais de moyens politiques et diplomatiques ", alors qu'il avait d'abord " appuyé sur la détente ".

La petite leçon de morale du président Hu Jintao sur la Libye, à laquelle la presse officielle a donné une large place, intervient pourtant à un moment où l'appareil policier chinois a lancé une vague de répression particulièrement sévère. Des mises en examen très lourdes sont tombées ces dernières semaines. Plusieurs avocats sont toujours portés disparus. Les organisations internationales de défense des droits de l'homme multiplient les cris d'alarme. Lors de l'entretien de mercredi soir, Hu Jintao ne s'est pas montré inquiet d'une éventuelle contagion des révolutions arabes en Chine, selon le président français, mais il a insisté sur les risques sociaux que connaissait la Chine en raison des inégalités de richesse. Un déséquilibre auquel le douzième plan quinquennal chinois est censé remédier, comme l'a expliqué Hu Jintao à son invité.

La question du nucléaire a davantage rapproché les deux présidents : selon les diplomates français, la catastrophe japonaise devrait entraîner un renforcement du partenariat franco-chinois. Areva est en train de construire en Chine deux réacteurs EPR, dits de troisième génération, un contrat signé lors de la première visite en Chine de M. Sarkozy en 2007. Le président français a vanté la sûreté de la technologie française à M. Hu : la double coque du réacteur d'Areva lui permettrait de résister à des missiles ou à la chute d'un airbus A 380. L'idée, selon l'Elysée, est d'avoir les mêmes exigences de sûreté en Chine et en Europe. Un groupe de travail sur le nucléaire va être créé, alors que Bernard Bigot, administrateur général du CEA, revient d'une visite à Pékin.

Selon un expert français du nucléaire, l'incident de Fukushima montre aux Chinois l'importance de recycler les combustibles nucléaires irradiés et de ne pas les laisser dans des piscines. Cela pourrait accélérer les discussions autour de la vente d'une usine de retraitement à la Chine. Mais celle-ci suppose un accord intergouvernemental afin de s'assurer que la Chine respecte les normes de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) sur la non-prolifération.

Pierre-François Souyri : « Le Japon ne sera plus le même »


Valeurs Actuelles, no. 3879 - Entretien, jeudi, 31 mars 2011, p. 42

Entretien Pierre-François Souyri, l'un des meilleurs historiens européens du Japon, analyse l'impact de la tragédie.

La catastrophe nucléaire tant redoutée après le séisme et le tsunami du 11 mars (près de 30 000 victimes) n'est pas écartée; plusieurs des six réacteurs de la centrale de Fukushima, à 250 kilomètres au nord-est de Tokyo, ne sont toujours pas sous contrôle. Le souci s'est reporté sur les fuites d'eau radioactive à l'extérieur des réacteurs. Elles succèdent aux rejets atmosphériques (le «nuage» a touché l'Europe le 23 mars), heureusement en cours de dilution. Quelles seront les conséquences économiques de ce choc ? Professeur à l'université de Genève, auteur d'une Nouvelle histoire du Japon, passionnant voyage à la rencontre de la société japonaise, Pierre-François Souyri revient sur ce qui s'est passé.

Les Japonais sont-ils dignes ou au contraire abattus ?

Les rescapés ont semblé sonnés. On le serait à moins. Mais il existe chez les Japonais une certaine forme de dignité face au malheur. Pas de scènes d'hystérie, de panique, de chacun pour soi. Ici on pleure en silence, on se recueille, on ne manifeste pas trop sa peine.

Comment expliquer cette attitude ?

C'est l'influence du bouddhisme qui imprègne les esprits, comme le christianisme imprègne les nôtres, que l'on soit croyant ou pas. C'est le sentiment de l'impermanence des choses qui a tant inspiré la poésie japonaise, la fragilité de l'existence devant la nature. Les Japonais vivent avec cette idée depuis leur petite enfance. Dans la famille et à l'école, on leur apprend à se conformer aux règles sociales qui réprouvent les comportements hyperindividualistes et aussi que la panique est mauvaise conseillère. Cela n'empêche pas qu'ils ont peur quand la terre gronde.

Cette tragédie peut-elle changer la société en profondeur ?

Elle se produit au terme d'une vingtaine d'années de stagnation relative du Japon, qui s'est accompagnée d'une montée en puissance de ses voisins, notamment la Chine. Les Japonais sentent que les politiques mises en place depuis le début des années 1990, néokeynésiennes et néolibérales, ont été inefficaces. Les dirigeants ont été incapables de trouver des solutions. Le peuple a le sentiment diffus de faire beaucoup pour le pays sans aucun résultat.

La classe politique sera-t-elle mise en cause ?

Une vieille idée ancrée en Extrême-Orient est que les désastres naturels sont la manifestation de l'impéritie des dirigeants. Ils viennent rappeler à l'ordre les puissants. Quand la crise sera passée, les dirigeants politiques ne pourront guère esquiver un débat de fond sur leurs inconséquences.

Que se passera-t-il ?

C'est difficile à dire, mais le mécontentement est évident. Il vise la stratégie de communication inepte du gouvernement, les secours mal organisés, le secret arrogant des «spécialistes» et, plus largement, la corruption et la médiocrité des dirigeants, la place du nucléaire dans l'économie...

Faut-il s'attendre à des manifestations de masse ?

C'est improbable. Le Japon est une société policée. Mais il n'est pas impossible de voir apparaître des figures politiques nouvelles, issues de la société civile, des associations, en rupture avec les partis et les pratiques d'avant-crise. La société japonaise ne sera plus tout à fait la même.

Le nucléaire peut-il être contesté ?

Après les chocs pétroliers des années 1970, les dirigeants ont estimé qu'il leur fallait assurer leur indépendance énergétique. Le nucléaire civil était alors présenté comme une technologie efficace, sûre et même écologique. Beaucoup de Japonais y ont cru. Mais très rapidement, des mouvements antinucléaires sont apparus.

Sans résultat...

Ces mouvements n'ont pas été assez puissants pour obtenir l'arrêt de centrales dont la technologie est obsolète, comme celle de Fukushima-1 ou de Hamaoka. Les opérateurs tenaient des discours lénifiants sur le fait que tout avait été prévu en cas de séisme et que les centrales étaient sûres. Sauf qu'ils avaient oublié le risque de tsunami... En bordure de mer ! Les voici face à des machines infernales qu'ils sont incapables de maîtriser.

Propos recueillis par Frédéric Pons

Nouvelle histoire du Japon, de Pierre-François Souyri, Perrin, 640 pages, 26 euros

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Zbigniew Brzezinski : " Un monde très asymétrique "


Le Monde - Dialogues, vendredi, 1 avril 2011, p. 23

Ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter (de 1977 à 1981), Zbigniew Brzezinski est l'un des dirigeants du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS), un des plus importants cercles de réflexion américains sur la politique étrangère. Durant la présidence Carter, ce démocrate s'était démarqué par sa volonté de soutenir les moudjahidin afghans contre l'armée soviétique, ainsi que par son insistance à appuyer les dissidents dans le bloc de l'Est. Au début des années 2000, il s'est opposé aux " néoconservateurs ", très influents auprès du président George W. Bush. Né en Pologne en 1928, dans une famille de diplomates établie au Canada pendant la seconde guerre mondiale, il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont The Grand Chessboard (" Le Grand Echiquier ", Basic books, 1997) et Second Chance : Three Presidents and the Crisis of American Superpower (" Seconde chance : trois présidents et la crise de la superpuissance américaine ", Basic Books, 2008).

Une intervention internationale en Libye pour protéger des vies et démocratiser, mais rien de tel à Bahrein, au Yémen ou en Syrie... Les Occidentaux, en premier lieu l'administration Obama, déploient-ils la bonne stratégie dans le monde arabe ?

Le fait que l'on n'intervienne pas partout ne signifie pas que l'on ne devrait le faire nulle part. Chaque problème doit être appréhendé en fonction de ses caractéristiques propres, en évaluant la disponibilité des moyens pour y faire face, ainsi que son urgence. La Libye, si on l'avait laissée à la merci des intentions meurtrières de Kadhafi, serait devenue une force extrêmement déstabilisante dans son environnement régional immédiat, tandis que Kadhafi serait devenu le leader de forces xénophobes et extrémistes au Moyen-Orient.

C'est pourquoi l'intervention alliée sera un échec politique - même en étant un succès militaire partiel - si les Libyens ne gagnent pas la liberté de faire leurs propres choix politiques. Tout aussi négative serait une issue avec une Libye divisée, où Kadhafi garderait le contrôle d'une enclave à lui, déstabilisante pour la région.

Pendant la crise en Egypte, vous avez recommandé à l'administration Obama de faire preuve de prudence à l'égard d'Hosni Moubarak, et déclaré que " trop de précipitation nuirait ". Que vouliez-vous dire ?

Le fait que M. Moubarak ait quitté le pouvoir pourrait être profitable pour la démocratie, à condition que son départ s'accompagne d'un processus politique susceptible de déboucher sur une démocratie qui fonctionne. Mais il pourrait avoir deux autres issues : la dictature militaire avec un régime à la Pinochet, ou alors le fanatisme religieux avec un régime à l'iranienne.

C'est pourquoi nous devons nous poser la question stratégique de savoir quelle issue nous souhaitons, et comment nous nous positionnons pour accroître ses chances de se réaliser. Cela implique la mise en place d'un processus politique qui permette l'émergence de la démocratie puis sa consolidation.

(...) Mais il y a une troisième issue. C'est par exemple ce qui s'est passé en Pologne en 1989 avec la table ronde : des forces politiques bien définies s'assoient ensemble autour d'une table. Or, en Egypte, nous sommes face à une anomie politique, à un amorphisme politique. Nous devons favoriser l'émergence d'une véritable représentation politique.

Les Etats-Unis sont-ils en position de jouer un rôle décisif dans les pays arabes où les populations protestent ?

Il est clair que non. Nous avons une certaine influence. Cette influence varie d'un pays à l'autre. Nous pensons pouvoir sans doute exercer une influence plus forte en Egypte qu'au Yémen, par exemple. Non seulement en raison de l'aide financière que nous apportons à l'Egypte, mais des liens existant entre son armée et la nôtre. Et aussi grâce aux étroites relations personnelles que nous avons nouées au fil des années avec l'élite égyptienne. Ce sont là des choses qu'il ne faudrait pas mettre en péril par un excès de précipitation. (...)

A propos du Moyen-Orient, vous avez souligné que " personne ne suit un leader hésitant ". Que vouliez-vous dire ?

Si le président Obama assure le leadership, il sera suivi. J'aimerais le constater de manière plus évidente. Mais je sais aussi qu'il est entré en fonctions avec la pire crise économique et financière depuis 1933. (...) Mais s'il ne passe pas à l'offensive, le problème ne fera qu'empirer. Car il ne fait absolument aucun doute à mes yeux qu'un Moyen-Orient plus démocratique sera - nous ne devons nous faire aucune illusion sur ce point - moins favorable à la politique à laquelle nous sommes restés fidèles. C'est pourquoi il est d'autant plus important que le processus de paix progresse de manière forte et intelligente. Avec un leadership résolu (...).

Comment l'Amérique peut-elle défendre ses intérêts dans un monde multipolaire ?

Le monde est et n'est pas multipolaire. Ce n'est pas un monde uniquement fait d'un Léviathan et de Lilliputiens. C'est un monde dans lequel existent des puissances régionales significatives, dont certaines pourraient un jour, même si cette perspective reste pour l'instant lointaine, devenir des puissances mondiales. Bien entendu, la Chine. Peut-être - mais cela me paraît très peu probable - l'Inde. Je ne vois aucun autre candidat pour l'instant.(...) Que le Brésil soit une puissance régionale, cela ne fait pas de doute. Un acteur sur la scène mondiale, bien sûr. Mais y aura-t-il des soldats brésiliens stationnés en Corée ? Au fond, nous sommes dans un monde très asymétrique. Et cela demeurera une réalité, sauf si les Etats-Unis se " suicident " par stupidité.

En ne remettant pas les finances publiques en ordre, vous voulez dire ?

En ne faisant pas des tas de choses, en n'innovant pas, en ne repensant pas les choses... Le leadership américain résulte à la fois de l'esprit d'entreprise américain et d'immenses calamités. Il est le résultat de circonstances dans lesquelles l'isolationnisme voulu par les Américains a coïncidé avec les terribles désastres que les Européens se sont infligés à eux-mêmes.

C'est à nous de décider ce que nous voulons être. Et ce qui m'inquiète le plus à propos de l'Amérique, c'est cette espèce d'ignorance satisfaite dont elle fait preuve. On la constate même au plus haut niveau, mais le plus inquiétant est qu'elle se manifeste partout. Dans notre pays, les décisions sur les grands problèmes doivent être prises démocratiquement. Mais ces décisions, le public ne les évalue parfois qu'en fonction de son étroit confort immédiat. Et sur beaucoup de questions concernant les affaires étrangères, on se heurte à une ignorance si infiniment profonde qu'elle en est embarrassante. C'est un gros problème.

Vous avez écrit un jour que la démocratie pouvait constituer un obstacle à la politique étrangère.

Absolument. Et cela devient encore plus compliqué quand on vit dans une société dans laquelle la peur a été instillée par un événement terrible, puis généralisée par un gouvernement démagogique en une conspiration mondiale contre l'Amérique inspirée par une religion particulière, l'islam. Nous vivons toujours avec l'héritage du 11-Septembre, un acte horrible qui exige de la vigilance et non de la démagogie.

Barack Obama n'a-t-il pas contribué à changer l'image de l'Amérique dans le monde musulman ?

Ses discours étaient destinés à changer la façon de penser des Américains. L'enthousiasme que j'éprouve à son égard provient de ma conviction qu'il comprend ce que le XXIe siècle attend de l'Amérique. Mais il y a eu une rupture entre ses idées ambitieuses et la stratégie qu'il est nécessaire de mettre en oeuvre.

Qu'attend-on de l'Amérique au XXIe siècle ? Qu'elle réaffirme son leadership ?

Et son engagement pour certains principes fondamentaux, justice, dignité, égalité : le message humaniste de l'Amérique. Il s'agit d'un pays unique, en ce sens qu'il a rassemblé de très nombreux individus différents autour de la chance matérielle que leur offrait l'Amérique, mais aussi de son idéalisme. La combinaison de l'idéalisme et du matérialisme est quelque chose de très puissant, et qui fonctionne.

A la veille de la visite du président chinois Hu Jintao à Washington, en janvier 2011, vous avez souligné la nécessité de se rapprocher de la Chine. La relation sino-américaine s'est tendue en 2010. M. Obama a-t-il trouvé le bon équilibre ?

(...) Le communiqué final - de cette rencontre - est tout à fait exceptionnel. Il aborde huit grands secteurs dans lesquels la Chine et l'Amérique sont disposées à mettre sur pied un " partenariat de coopération ". (...)

Ce communiqué signifie-t-il que la Chine a compris qu'elle ne pouvait apparaître aussi agressive qu'elle l'a été en 2010 en suscitant des tensions avec le Japon ? Les Chinois ont-ils compris qu'ils se heurteraient aux Américains ?

Ce que vous dites est vrai, mais c'est également vrai pour nous. Nous ne pouvons nous contenter d'exiger qu'ils réévaluent le yuan, respectent les droits de l'homme, instaurent la liberté d'expression, autorisent Internet, etc.

Nous devons accepter la nécessité du compromis, comprendre que ni eux ni nous n'avons intérêt à entrer dans le conflit. Nous pouvons retirer de grands bénéfices d'un accommodement raisonnable. Mais cela doit être fait de manière réfléchie et concrète.

La relation sino-américaine est-elle un élément structurant du XXIe siècle ?

Oui. Pour l'instant, il n'y a aucune raison de ne pas penser que la Chine va continuer à accroître sa puissance, même si elle est confrontée à des problèmes intérieurs. Y a-t-il aujourd'hui une alternative à la Chine sur la scène mondiale ? L'Inde n'en est pas une. Le Japon est trop vieux. L'Europe est trop préoccupée d'elle-même. (...)

L'Inde est-elle un atout que les Etats-Unis pourraient utiliser dans l'équilibre régional face à la Chine ?

L'Inde n'est pas la carte la plus forte. L'avenir de l'Inde, notamment sur le plan de la démocratie, n'est pas encore vraiment assuré. C'est avant tout un pays multiconfessionnel, multiethnique et multilinguistique, certes doté d'un système démocratique, mais ce système n'irrigue pas profondément la société. (...)

L'administration Obama évoque une réduction des troupes en Afghanistan, et sa relation avec le Pakistan devient compliquée. Que pensez-vous de sa politique dans la région ?

(...) Je pense qu'en gros elle fait ce qu'elle doit faire, à savoir jeter les bases d'un accommodement et d'une compréhension avec certains éléments talibans, tout en éliminant toute possibilité pour Al-Qaida de se constituer un sanctuaire. Cela permettra ensuite une " désescalade " progressive de l'effort militaire (...).

Mais il faudra à un moment ou à un autre déployer un parapluie régional, avec la tenue d'une conférence (...). Elle devra réunir le Pakistan, tous les " -stan " et l'Iran, et derrière cette première ligne, l'Inde, la Russie, la Chine, les Etats-Unis ou l'OTAN, au choix, afin de créer un cadre de stabilité régionale. (...) Elle sera fondée sur le fait que la principale présence politico-militaire extérieure devra se désengager. Tout en restant intelligemment engagée. C'est précisément ce que nous n'avons pas réussi à faire en 1989 et dans les années suivantes, et qui a débouché sur les talibans et même sur Al-Qaida.

Voulez-vous dire que les Etats-Unis auraient dû rester engagés en Afghanistan après le retrait des Soviétiques ?

C'est en effet ce qu'on aurait dû faire. Mais nous avons été négligents, et nous en payons aujourd'hui le prix.

(Traduit de l'anglais par Gilles Berton)

Propos recueillis par Natalie Nougayrède

L'intégralité de cet entretien est publiée dans le " Bilan Géostratégie " du " Monde ", édition 2011. 172 pages, en vente en kiosques, 9,95 €.

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A Hainan, Mao est tombé de son piédestal - Harold Thibault


Le Monde - 24 heures dans le monde, jeudi, 31 mars 2011, p. 2

Une icône est tombée. Le fondateur de la Chine populaire a cédé sous les coups des promoteurs immobiliers. A Wenchang, sur l'île touristique de Hainan, au sud de la Chine, la compagnie de construction Yilong avait besoin d'espace pour bâtir un luxueux complexe hôtelier. Elle prévoyait donc de déplacer d'une quarantaine de kilomètres une statue de Mao Zedong érigée le 1er octobre 2008, à l'occasion de l'anniversaire de la République.

Sacrilège ! Le 19 février, jour prévu pour le départ du marbre, une erreur de manutention couche à terre la statue blanchâtre haute de près de dix mètres. Les six tranches qui la composent se brisent. Mao finit en mille morceaux, le nez cassé. Conscients de la gravité de leur acte, ne sachant que faire, les ouvriers abandonnent la statue six jours durant. C'est assez pour que des photos se répandent sur Internet et que les nostalgiques crient au drame. « C'est l'humiliation de Hainan, de la Chine, du PCC, de tous les Chinois », s'indigne un internaute, qui précise toutefois qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.

Car l'immobilier catalyse les mécontentements dans la Chine d'aujourd'hui, celle d'après les réformes de l'après-Mao. Les promoteurs ne profitent-ils pas de la faiblesse de paysans sans recours pour s'enrichir, en s'appuyant sur la corruption des officiels locaux pour s'emparer de leurs propriétés ? Et ces logements, dont les prix sont le nouveau fardeau du peuple, symbolisent aux yeux de beaucoup les inégalités du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

Héros malgré tout

« Vous n'avez aucune empathie lorsque les gens s'immolent par le feu lors de démolitions forcées, alors pourquoi un tel énervement pour la destruction de cette statue » rétorque un micro-bloggeur surnommé Zhang Erlengzi. Face au mécontentement des plus conservateurs, l'entreprise Yilong a présenté ses excuses et proposé de reconstruire un Mao, selon la presse d'Etat.

La figure du Grand timonier orne toujours les billets de banque chinois et l'historiographie officielle le présente encore comme un héros malgré sa responsabilité dans le Grand Bond en avant qui condamna la Chine à la famine. Les artistes qui s'attaquent au mythe testent les limites du régime, comme Ai Weiwei, celui qui ose adresser un bras d'honneur au portrait trônant place Tiananmen et en publier la photo.

Dans les écoles, les cours d'histoire continuent d'attribuer la culpabilité de la grande révolution culturelle prolétarienne à la « Bande des quatre », menée par l'épouse de Mao, mais pas au président défunt. Un internaute s'est toutefois souvenu que pendant ces années chaotiques au cours desquelles le pays fût à feu et à sang, les statues de Confucius ou de l'Empereur jaune, fondateur de la civilisation chinoise, furent jetées à bas. Il lance : « Maintenant, c'est au tour de Mao ».

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ANALYSE - L'histoire vire-t-elle à droite ? - Rémy Lefebvre


Le Monde diplomatique - Avril 2011, p. 3

Qu'elle soit radicale ou réformiste, la gauche n'a pas tiré profit de la crise financière et de la remise en cause du libéralisme économique qui semblait s'amorcer. Aux élections européennes de 2009, alors que le capitalisme financier apparaissait idéologiquement fragilisé, la social-démocratie a enregistré une défaite historique. De l'autre côté de l'Atlantique, un vent droitier a soufflé sur les élections de mi-mandat qui ont vu le parti du président Barack Obama perdre sa majorité à la Chambre des représentants.

Ce recul des gauches par rapport à la fin des années 1990 donne crédit à la thèse de la droitisation des sociétés occidentales qui fait florès dans certains milieux politico-intellectuels et qui avait été largement mobilisée pour expliquer, en termes d'hégémonie culturelle, l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Le président nouvellement élu n'avait-il pas lui-même invoqué Antonio Gramsci pour se féliciter d'avoir gagné la bataille culturelle, préalable à toute victoire électorale ?

Selon cette grille de lecture, les idéaux de la gauche ne seraient plus en phase avec l'évolution des sociétés contemporaines, marquées par la montée d'un individualisme consumériste et le repli hédoniste sur la sphère privée. Le " sens de l'histoire " invaliderait en quelque sorte ses principes, renvoyés à une forme d'archaïsme et d'obsolescence. Bref, l'air du temps serait à droite.

L'ouvrage de Raffaele Simone, Le Monstre doux, largement discuté et commenté en Italie comme en France (1), a récemment systématisé cette thèse. Pour le linguiste et philosophe italien, l'affaiblissement radical de la gauche, voire son déclin, jugé irrésistible, seraient liés à la culture de la modernité, qu'il nomme " monstre doux ". Ce système économico-idéologique total, favorable à une nouvelle droite centrée sur les médias, la consommation, l'individualisme, minerait en profondeur le projet de la gauche. Cet essai d'un intellectuel qui revendique son appartenance au camp progressiste dégage un pessimisme radical. Si l'ouvrage est dédié " à ceux qui y croient encore ", rien n'indique que ce soit le cas de l'auteur. Sa thèse soulève de réelles questions : la domination idéologique du libéralisme économique s'ancre bien dans un substrat culturel et prend appui sur des transformations sociétales profondes, que la gauche a sans doute insuffisamment prises en compte ou qu'elle a légitimées. Mais elle est aussi réductrice : la " nouvelle droite " n'est-elle pas forte avant tout des faiblesses de la gauche ?

La domination du libéralisme, estime Simone, ne repose pas seulement sur l'économique ; elle se fonde sur une dynamique culturelle profonde. Consommer, s'amuser, rester jeune : ces injonctions permanentes sont d'autant plus hégémoniques que démultipliées par la technologie de l'Internet. Le capitalisme tire sa force de sa capacité à façonner les vies individuelles, à créer sans cesse de nouvelles dépendances et de nouveaux besoins. Il s'appuie sur la culture du narcissisme : selon Simone, " la passion la plus stimulée, la plus excitée, la plus suscitée de la modernité est l'égoïsme, c'est-à-dire la concentration sur soi-même ". La société consumériste participe de l'atténuation générale de la passion politique et démobilise la classe ouvrière, laquelle ne revendique plus son identité, mais cherche à apparaître comme la bourgeoisie qu'elle voudrait être.

La propension à la consommation amène à une " concentration extrême sur le présent " ; la perception du futur se vide, disqualifiant le discours de " progrès ". Sous l'effet de l'hypermédiatisation des sociétés, la distinction entre réalité et fiction s'atténue - tout devient spectacle - et la rationalité idéologique de la gauche n'est plus intelligible.

Ces évolutions culturelles mineraient ainsi la pertinence de tout projet de transformation sociale. Le sol se dérobe en quelque sorte sous la gauche. L'auteur n'élude certes pas les faiblesses propres de la branche réformiste de cette famille : faillite morale des dirigeants, déshérence intellectuelle des partis, déclin de la pensée politique... Cette gauche-là a creusé sa propre tombe par l'abandon du combat ouvrier : elle maintient cachée jusqu'à l'invisibilité la classe ouvrière, considérée comme " insortable " et donc indéfendable. Ses principes deviennent " généraux et vagues, accommodants, prêts à diverses conciliations et en rien exclusifs d'autres positions ". Instruisant le procès de la gauche italienne, Simone la décrit comme édulcorée, perdant d'année en année en degrés d'alcool pour devenir un liquide " insipide et aqueux ".

Mais l'essentiel n'est pas là. Le déclin tient aussi à une " raison d'une ampleur historique plus large et plus puissante contre laquelle il est difficile de lutter ". " Avec l'avènement de la modernité mondialisée et consumériste, les "idéaux de la gauche" - ceux qui la distinguent vraiment de la droite - ne paraissent plus être à la hauteur des temps. " Face au " fun " généralisé et à une culture de l'immédiateté renforcée par une forme de " déculturation " politique, la gauche et ses principes " sacrificiels " ne pourraient lutter. Sa politique serait en quelque sorte battue par le Zeitgeist, l'esprit du temps. Désorienté, son discours n'aurait plus de prise dans la mesure où il ne peut plus s'arrimer aux désirs individuels.

Et la " nouvelle droite " apparaît plus en phase avec la modernité. Ses victoires électorales seraient moins liées au contenu de ses projets politiques qu'à sa capacité à imposer un pragmatisme ajusté aux traits dominants de l'époque. La droite qui défendait traditionnellement une ligne austère (valeurs morales à fortes connotations sacrificielles) a pris le parti de la consommation, parfois ostentatoire. Avec l'aide des médias, elle se présente comme " une mentalité diffuse et impalpable, une idéologie flottante, un ensemble d'attitudes et de modes de comportement que l'on respire dans l'air et dont les avatars s'observent dans la rue, à la télévision ou dans les médias ". La " nouvelle droite " relèverait ainsi plus d'une culture que d'une force politique concrète. Ultracapitaliste, elle prône le succès, la richesse, et méprise les activités intellectuelles. Plus proche en apparence des intérêts immédiats de l'individu contemporain, affable, inscrite dans le sens de l'histoire, elle renverrait la gauche à son archaïsme maussade et suranné.

La lecture du Monstre doux plonge dans l'embarras. Tout sonne à la fois vrai et faux. Simone saisit avec une grande acuité l'air du temps et sa capacité à endommager ou étouffer les valeurs de gauche, mais il propose une explication grossière de ses ressorts profonds. Où veut-il en venir ? Sa critique ambiguë de la modernité emprunte autant au vieux fonds anti-démocratique, voire réactionnaire, d'un Tocqueville qu'aux perspectives plus critiques mais esthétisantes d'un Guy Debord ou d'un Jean Baudrillard (la critique de la " société du spectacle " et de la déréalisation). Simone dénonce l'abandon par la gauche de la classe ouvrière, tout en déniant toute actualité au marxisme et à la lutte des classes. Le philosophe n'esquisse jamais véritablement les traits de la nouvelle gauche qu'il appelle de ses voeux : doit-elle se plier à l'air du temps, le défaire, se liquider ?

Pédagogie du renoncement

Son analyse ne conduit qu'à une forme de pessimisme " décliniste " outrancier. Il passe sous silence les nouvelles formes de résistance et de radicalité, les entreprises de redéfinition intellectuelle de la gauche ou les valeurs " postmatérialistes " qui émergent autour de l'écologie. Le Monstre doux doit beaucoup au contexte de la vie politique italienne et à sa " berlusconisation ", dont l'auteur généralise un peu vite les traits à l'ensemble des démocraties occidentales. La philosophie " bling-bling " de Nicolas Sarkozy s'inscrit bien dans l'air du temps décrit par Simone, mais le pourfendeur des trente-cinq heures n'a-t-il pas fait de l'exaltation " sacrificielle " de la " valeur travail " l'un de ses mots d'ordre de campagne ? La droite ne prône-t-elle pas aussi le sacrifice de la " rigueur " ?

En France, la thèse d'une droitisation des systèmes de valeurs des citoyens mérite d'être fortement nuancée. Les préférences économiques des Français telles qu'elles apparaissaient dans les enquêtes par sondage les plus fouillées de 2007 (2) combinent, selon les sujets, libéralisme et antilibéralisme. Certaines propositions de droite rencontrent un écho croissant : limitation du droit de grève dans les transports publics ou effet désincitatif du revenu minimum d'insertion (RMI) sur la recherche d'emploi. Les valeurs individualistes de la concurrence progressent chez les catégories populaires. Ainsi, 61 % des ouvriers et 68 % des employés interrogés sont " tout à fait " ou " plutôt d'accord " avec l'idée qu'" il faudrait donner plus de liberté aux entreprises ".

Néanmoins, les enquêtés restent très attachés à l'intervention de l'Etat dans l'économie, à la protection du marché du travail, à la redistribution (57 % des personnes sondées en 2007 sont favorables à l'idée qu'il faille " prendre aux riches pour donner aux pauvres "). Les valeurs d'égalité et de solidarité demeurent donc puissamment enracinées et il est excessif de diagnostiquer un processus de " désolidarisation " à l'oeuvre dans la société. Si une partie des catégories populaires se sont tournées vers la droite, c'est moins par adhésion à son projet libéral que parce qu'elle a su habilement détourner leur aspiration à plus de protection et d'ordre sur le terrain des valeurs. " L'insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers "moral" qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements plus anciens, plus familiers (3). "

Le pessimisme de Simone est enfin d'autant plus contestable que les dernières pages de l'ouvrage développent une conception essentialiste de l'homme, " naturellement de droite " par égoïsme, qui n'est pas sans rappeler l'anthropologie utilitariste du néolibéralisme, dont l'auteur dénonce par ailleurs les effets...

Néanmoins, comment contester que la gauche n'a pas mis la question culturelle au coeur de son programme de travail et qu'elle a perdu sa capacité à " donner sa forme au monde ", pour reprendre les termes de l'auteur ? La modernité libérale a déstabilisé en profondeur ses présupposés culturels et moraux. Toutes les formations sociales, même les moins coercitives, ont un " esprit " indispensable au fonctionnement de l'ordre établi, qui sécrète le consensus subjectif et donc la légitimité dont il a besoin. Il n'y a pas d'extension possible du capitalisme sans transformation de l'homme et de sa subjectivité. Le libéralisme consiste en un projet anthropologique et culturel qui cherche non seulement à transformer les modes d'action des gouvernants mais aussi ceux des gouvernés.

La droitisation que décrit Simone naît de transformations sociologiques qu'il ne se donne pas les moyens d'analyser, contribuant ainsi à les fataliser : déclin des appartenances subjectives de classe, démobilisation politique des catégories populaires liée à l'affaiblissement organisationnel des partis de gauche, éclatement et atomisation de la société, processus multiples de déclassement social, vieillissement de la population, périurbanisation... autant d'évolutions qui ne produisent pas des effets politiques univoques, mais sont aujourd'hui plutôt défavorables à la gauche, tandis que d'autres, comme l'élévation du niveau éducatif, pourraient lui être favorables.

Par ailleurs, les valeurs consuméristes et libérales prospèrent d'autant plus que la gauche ne leur oppose que son vide culturel et idéologique. Allégée, peu assurée de son identité, elle donne prise à la critique d'une droite décomplexée qui cherche à diviser le salariat et à monter les catégories les unes contre les autres. Au fond, le discours sur la " droitisation " offre un modèle d'intelligibilité commode des réalités politiques et sociales. Il est d'autant mieux reçu qu'il exonère les organisations de la gauche de leur responsabilité idéologique dans l'affaiblissement culturel du progressisme. Et qu'il justifie un " recentrage " de leur ligne par leur souci de se retrouver plus en phase avec " l'opinion ". Fataliste, politiquement orientée, la thèse peut nourrir une forme de renoncement et renforcer le désarmement intellectuel de la gauche.

Or cette dernière se fonde historiquement sur une dynamique de politisation de la société, d'acculturation politique, un travail permanent d'arrachement à des évidences " naturelles " (les inégalités sociales). On accepte la défaite d'autant plus volontiers qu'on a renoncé à livrer bataille.


(1) Le Monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite ?, Gallimard, coll. " Le débat ", Paris, 2010. Cf. la revue Le Débat, no 176; 159, Gallimard, Paris, mars-avril 2010.
(2) Cf. Etienne Schweisguth, " Le trompe-l'oeil de la droitisation ", Revue française de science politique, vol. 57, no 176; 3-4, Paris, juin-août 2007.
(3) Serge Halimi, préface à Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008.

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EURO - Extension du domaine de la régression - Frédéric Lordon


Le Monde diplomatique - Avril 2011, p. 1 10 11

Pacte pour l'euro, impact sur les salaires

Comme dans un rêve de Naomi Klein qui rattraperait les malfaçons de sa thèse initiale, le néolibéralisme européen met un soin particulier à se conformer à la " stratégie du choc " - mais d'un choc qu'il a lui-même largement contribué à produire.

On croyait déjà avoir vu du pays avec la " réponse " à la crise (financière privée) sous la forme de plans d'austérité (publique) sans précédent. Mais le prolongement du " pacte de compétitivité " nous emmène pour un autre voyage dont on ne voit même plus le terme. Jusqu'où le paradoxe de l'acharnement néolibéral en réponse à la crise néolibérale peut-il aller ?, c'est une question dont la profondeur devient insondable.

Dans cet invraisemblable enchaînement où un choc séculaire n'entraîne aucune révision doctrinale mais bien la réaffirmation étendue de ce qui a si parfaitement échoué, la case " réduction des déficits " a logiquement donné lieu à une de ces " déductions " bizarres conduisant de l'échec prévisible des politiques d'austérité à l'impérieuse nécessité de les constitutionnaliser.

En dépit du matraquage qui répète ad nauseam que la rigueur est une stratégie de retour à la croissance et quoiqu'il nous ait valu quelques épisodes savoureux comme la " rilance " (1) de Mme Christine Lagarde, on voit mal comment les politiques économiques européennes - coordonnées pour la première fois, mais hélas pour le pire - pourraient ne pas produire l'exact contraire de ce qu'elles prétendent rechercher.

Car si des épisodes d'ajustement budgétaire, dans le passé, ont pu rencontrer quelque succès, c'était à la condition impérative d'être accompagnés d'une baisse de taux d'intérêt, d'une dévaluation ou d'un environnement en croissance, toutes choses dont on est d'ores et déjà bien certain qu'elles feront défaut. Reste la terrible synergie négative qui conjugue des efforts de restriction budgétaire d'une intensité inédite à une extension (l'Europe entière) jamais vue - et promet plutôt la " richute ". Dans le meilleur des cas, la réduction des déficits s'opérera mais si lentement que la vitesse de croissance de la dette en sera très peu modifiée, de sorte que, à croissance déprimée, le ratio dette/produit intérieur brut (PIB) - l'objectif ultime de toutes ces manoeuvres et donc le critère d'après lequel les juger - continuera de se détériorer.

Les gouvernants de la zone euro ont tellement confiance dans leur propre stratégie qu'ils ont cru bon de compléter le Fonds européen de stabilité financière (European Financial Stability Facility, EFSF), destiné à gérer l'épisode critique (Grèce, Irlande...) jusqu'en 2013, par une structure, elle, permanente, le Mécanisme de stabilité européen (European Stability Mechanism), destinée à faire face collectivement à d'" éventuels " futurs problèmes de dettes souveraines. Dans cette affaire, toute la difficulté politique consistait à convaincre l'Allemagne d'entrer dans un mécanisme de solidarité financière qu'elle a toujours refusé au nom d'un " aléa moral " : se savoir couverts conduirait certains Etats à en faire encore moins en matière de discipline budgétaire... Comme de juste, c'est la France qui s'est chargée d'avoir la " bonne idée " susceptible d'offrir une contrepartie admissible à l'Allemagne, et on a donc troqué une structure de solidarité financière contre un dispositif disciplinaire, promettant qu'on n'aurait pas à s'en servir : la constitutionnalisation de l'équilibre des finances publiques.

Dévoiement de la parole politique

Cette aberration majuscule a aussitôt fait l'objet d'une de ces pantomimes d'expertise bien faites pour donner aux pires idées l'onction de la science (ou de la sagesse), et M. Michel Camdessus, toujours disponible pour aider, a rédigé très exactement le rapport qu'on attendait de lui. Au moins, d'un long repos après son départ du Fonds monétaire international (FMI), nous revient-il en forme ! Et armé d'arguments qui sont un bonheur de logicien. " S'ils n'étaient vigoureusement affrontés, [le déficit et la dette] mettraient en cause notre capacité à préserver un régime très protecteur de sécurité sociale et la liberté de nos élus de déterminer par eux-mêmes, et non sous la pression des marchés, la politique de la nation (2)... " Curieusement, il sort de ces fortes prémisses une machine à organiser méthodiquement la destruction de la Sécurité sociale par rabotage automatique et à ôter toute pertinence à l'élaboration des lois de finances puisque leur épure aura été rigoureusement fixée par une loi organique (3) à laquelle elles n'auront que le choix de se tenir...

Sans doute bien à l'image du dévoiement généralisé de la parole politique institué par le règne de M. Nicolas Sarkozy, le rapport, en cela la voix de son maître, met un empressement assez pervers à proclamer les plus hautes valeurs que toutes ses recommandations viennent ensuite méthodiquement trahir. Dans une logique du " démantèlement par la bande ", bien plus efficace que celle de l'assaut frontal, le néolibéralisme a compris qu'il était plus habile d'organiser la paupérisation de l'Etat social pour mieux laisser " s'imposer " les solutions du privé. Et il est bien certain que l'ajustement coercitif des dépenses sociales, avec tout ce qu'il supposera de coupes aveugles, comme l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris les expérimente déjà, n'aura pas d'autre effet que de créer une demande de services privés, très vite satisfaite par une offre de même nature dont tout le monde se plaira à reconnaître qu'elle fait tellement mieux que la misère publique. Une chose est certaine en tout cas : la loi de financement de la Sécurité sociale tombant sous l'autorité de la nouvelle loi-cadre, la " Sécu " entre désormais explicitement et de plein droit dans l'orbite du démantèlement programmé - " sauver notre modèle social ", disent-ils !...

Mais l'ironie grinçante du rapport, à moins qu'on ne diagnostique le dérèglement des facultés, est sans doute à son comble dans le désir allégué de ne plus faire dépendre la politique budgétaire des marchés financiers quand le dispositif de constitutionnalisation n'a pas d'autre finalité que de tout leur accorder ! Car la sanctuarisation constitutionnelle de l'équilibre budgétaire est une sorte de caviar d'investisseur : plus aucune hésitation parlementaire à redouter, plus aucune interrogation quant à l'éventuelle opportunité de mobiliser les budgets pour faire face à des crises, les tranchoirs automatiques vont fonctionner tout seuls. On se demande par parenthèses ce que serait devenue une loi organique d'équilibre budgétaire votée début 2007 pour 2012... à part le choix entre l'inconstitutionnalité et la plongée vers la Grande Dépression façon 1929-1933. Mais le rapport se gargarise de l'impératif de crédibilité, qui vaut aveu de parfaite soumission puisque " crédibilité " finalement ne signifie pas autre chose qu'" obtenir l'approbation des investisseurs ". Pour une émancipation, on conviendra que le compte n'y est pas tout à fait...

M. Camdessus a maintenant pris confortablement l'habitude d'aller d'erreur historique en erreur historique - cependant, comme il est chrétien, il demande pardon ensuite. Il s'était déjà excusé d'avoir littéralement dévasté l'économie russe par la libéralisation forcenée et la destruction de toutes les formes institutionnelles qui n'en partageaient pas la logique. Prévoyons d'ici à quelques années un petit retour de pénitence, lorsque auront été démontrés les mirifiques effets de la camisole budgétaire, et quoiqu'il nous assure - admirable chute du rapport - que l'équilibre des finances publiques est " la clé d'une croissance durable, dans la justice et l'indépendance (4) " - amen. Trois ans après le déclenchement d'une crise entièrement due à la libéralisation générale, on n'en revient pas de cette extravagante rhétorique de l'obstination.

En revenir, il le faudra bien pourtant si l'on veut ne pas être totalement soufflé par la suite. Car, dans la hotte aux contreparties, il y a également le " pacte de compétitivité " (5) qui, au-delà des austérités budgétaires, donne à la " stratégie du choc " tout son bouquet. Comme si les programmes de rigueur, désormais à verrouillage constitutionnel, n'étaient pas encore assez, l'Union européenne, en l'occurrence à l'initiative de Mme Angela Merkel et de M. Sarkozy, a considéré que finalement l'opportunité d'un " réel progrès " était bien constituée et qu'il serait fautif de ne pas l'exploiter jusqu'au bout. Concédant elle-même l'aveu implicite du probable échec des austérités coordonnées, la stratégie européenne effectue par anticipation un nouveau déplacement, qui a le double avantage d'approfondir un peu plus l'oubli du fait générateur - la crise financière privée - et d'ouvrir aussi grand que possible le champ de la grande avancée libérale. Car, cette fois, tout va y passer !

Les gouvernements en effet semblent s'aviser des effets pervers de la rigueur, qui détruit elle-même ses propres conditions d'efficacité en contractant les bases fiscales plus vite qu'elle ne réduit les dépenses. Mais où trouver à croître sans le secours d'une politique de relance ? C'est à ce moment précis que la désinflation compétitive fait son grand retour. Dans les années 1980 et 1990 déjà, elle s'était imposée comme la solution imaginaire promettant soit le retour à l'équilibre du marché de l'emploi même sans croissance, soit le relais de celle-ci par les seules exportations, et aboutissant en fait à une combinaison des deux. On l'a peut-être déjà compris : dans cette affaire, la variable stratégique, c'est le coût du travail. C'est pourquoi la désindexation des salaires sur les prix (6) et l'harmonisation vers le haut (c'est-à-dire vers le bas...) de l'âge de la retraite à 67 ans (pour diminuer la part des cotisations sociales dans le coût salarial complet) sont au programme - et l'on notera au passage comment, lorsque l'Europe parvient soit à la " coordination ", soit à " l'harmonisation ", c'est toujours pour le pire...

Or deux décennies de désinflations compétitives nationales en ont plus qu'abondamment démontré le parfait contresens. D'abord parce que le rééquilibrage du marché du travail par la seule baisse de son " prix " propre - le salaire - est une fadaise qui a pour petite hypothèse implicite l'absence de tout problème de demande - or à 77 % de taux d'utilisation des capacités de production (7), le moins qu'on puisse dire est qu'on n'y est pas... Ensuite parce que, persévérant dans le goût bizarre pour les solutions autodestructrices, l'Europe s'imagine nous sauver en nous transformant tous en autant d'Allemagne compétitives, mais visiblement sans réaliser que, les stratégies de compétitivité-prix étant non coopératives et n'ayant de bénéfices qu'en restant unilatérales, les généraliser équivaut à en annuler les effets pour tous.

Inimitable novlangue bruxelloise

Mais tout cela importe peu : l'essentiel est de dire " compétitivité ", ce qui permet de s'en prendre aussi bien au salaire qu'à la productivité, c'est-à-dire potentiellement à toutes les conditions - monétaires, juridiques, conventionnelles, concurrentielles, matérielles - du travail, et cela désormais dans un climat de permanente surveillance multilatérale (8) au prétexte de la " convergence ". Aussi neutralisée soit-elle, la novlangue des communiqués européens ne parvient plus à cacher grand-chose de leurs intentions réelles, et les commentaires sont superflus pour comprendre de quoi il retourne au hasard de bouts de phrase tels que " le coût unitaire de la main-d'oeuvre fera l'objet d'un suivi ", " réexaminer les dispositifs de fixation des salaires et le cas échéant le degré de centralisation du processus de négociation ainsi que les mécanismes d'indexation ", " veiller à ce que les accords salariaux dans le secteur public viennent soutenir les efforts de compétitivité consentis dans le secteur privé ", " consentir des efforts spécifiques pour améliorer les systèmes d'enseignement ", " viabilité des retraites, des soins de santé et des prestations sociales ". Et, sous leurs dehors bonasses, ces euphémismes filandreux n'en font pas moins surgir devant nos yeux un monde on ne peut plus clair.

Les " finances publiques " - qui permettent d'atteindre l'Etat social - et la " compétitivité " - qui affecte tous les domaines de la vie salariale - ont toujours été les deux obsessions de la régression. Sous ce rapport, l'innocent communiqué de l'Eurogroupe du 11 mars est peut-être le texte le plus agressif qu'on ait vu depuis très longtemps. Pour prendre les problèmes dans l'ordre, c'est l'impasse même du " rééquilibrage par la rigueur " qui impose d'envisager d'autres solutions à court et à moyen terme. A court terme d'abord, l'hypothèse de la répudiation de la dette doit évidemment faire partie des options envisageables. Le risque de déflagration bancaire qui naîtrait d'un ou de plusieurs défauts simultanés importants est assurément réel. A ceci près qu'on peut cette fois y voir, le secteur bancaire étant à terre, l'occasion de lui mettre la main dessus par nationalisation-saisie (9), opération parfaitement indolore pour les finances publiques (M. Camdessus appréciera) et en fait seule à même d'amorcer un processus de refonte complète des structures de la banque-finance dont plus personne ne semble se soucier.

Mais la crise européenne des dettes souveraines pose surtout à moyen terme la question d'une transformation profonde des modalités de financement des déficits publics, comme le suggère par incidence le statut véritable du " problème " des agences de notation.

Tout légitime que soit le sentiment de scandale qu'elles font naître, les agences, dont on sait combien les décisions de dégradation contribuent aux emballements critiques des marchés, immanquablement suivis d'un tour de vis supplémentaire dans les programmes d'austérité, les agences, donc, n'en sont pas moins un problème absolument subalterne. Car discuter des agences, c'est encore discuter dans le cadre de la logique des marchés et du financement par les marchés. Dès lors que les marchés fonctionnent à la croyance et à l'opinion, les agences de notation en sont des créatures nécessaires - entendre : qui surgissent inévitablement. C'est la logique même de la division du travail financier que de faire émerger des acteurs spécialisés dans la production de jugement à l'adresse d'une communauté qui vit constitutivement de jugements (sur la valeur future des actifs). Déciderait-on de fermer les trois " grandes " (10) qu'il ne faudrait pas six mois pour voir réapparaître des remplaçantes. Mais les verdicts des agences ne produisent leurs (incontestables) dégâts que parce qu'ils sont aussitôt convertis en mouvements polarisés par les opérateurs des marchés.

La question des agences est donc à peu près aussi périphérique que celle des normes comptables, les deux ne faisant sens que dans la logique des marchés, quand c'est précisément cette logique même qu'il s'agit de mettre en question. Et ces faux problèmes s'évanouissent dans l'instant dès lors qu'on envisage d'autres formes de financement public. Tel est bien l'enjeu véritable de la situation présente, qui devrait avoir suffisamment démontré les effroyables nuisances d'un financement des déficits assuré et surveillé par les marchés pour qu'on envisage autre chose - par exemple, l'activation du financement monétaire (par la banque centrale) et/ou la mobilisation des épargnes résidentes, mais par des circuits institutionnels hors marché (11).

La médecine du bon docteur Keynes

Quant à la compétitivité, il faut vraiment une logique à oeillères pour ne l'envisager que du côté du coût salarial et jamais de celui du taux de change. Les Allemands doivent pourtant en avoir une vague idée, sachant bien qu'une éventuelle sortie de l'euro verrait leur nouveau mark sensiblement réévalué... et l'avantage compétitif de leur belle décennie de déflation salariale aussitôt partir en fumée. Or un schéma raisonné de gestion des soldes commerciaux et des taux de change a été donné de longue date par John Maynard Keynes avec son projet de " chambre de compensation internationale " (International Clearing Union, ICU). La prémisse fondamentale en est que les marchés financiers sont constitutivement incapables de procéder à des ajustements ordonnés - pas de chance évidemment pour une époque qui a choisi de tout leur confier. C'est pourquoi, aux emballements systématiquement déstabilisateurs des marchés, il faut préférer des procédures institutionnelles et politiques de correction des déséquilibres.

L'ICU keynésienne proposait un volet de financement des soldes déficitaires des balances des paiements. Mais elle offrait également des mécanismes institutionnels d'ajustement des taux de change. Chaque pays s'y voyait allouer un quota de déficit ou de surplus commercial. Passé le quart de ce quota, un pays déficitaire était autorisé à dévaluer de 5 %, davantage encore au-delà. Mais la grande innovation de l'ICU consistait à mettre à contribution directement les pays excédentaires. Seul le matraquage à la compétitivité, mêlé de reliquats mercantilistes, a pu faire passer l'excédent commercial pour une incontestable vertu. Or l'excédent est le plus souvent le fruit d'une stratégie non coopérative d'avantage compétitif unilatéral exercée sur le dos des autres - à l'image de l'Allemagne qui fait payer sa déflation salariale à ses partenaires européens en manque à croître. L'ICU applique aux pays excédentaires un système de taxation progressive, en fonction de seuils d'excédents prédéfinis, afin de décourager leur stratégie unilatérale et de les inciter à une relance qui rééquilibre leur solde et améliore par là même les déficits (et la croissance) de leurs partenaires.

Monnaie commune à deux niveaux

On objectera que ce sont désormais les marchés qui déterminent les taux de change et non les ajustements ciblés décidés dans des bureaux gouvernementaux, et que tout projet de dévaluation finit régulièrement en tempête monétaire. C'est la raison même pour laquelle il faut soustraire ces ajustements aux marchés ! Si une ICU n'a aucune chance de se substituer au marché mondial des changes, elle peut en revanche offrir son modèle à une eurozone qui fonctionnerait sur le schéma d'une monnaie commune à deux niveaux (12) : monnaie unique pour les relations monétaires extérieures, mais admettant à l'intérieur des dénominations nationales à des parités non plus irrévocablement fixes, mais ajustables selon des mécanismes entièrement politiques et institutionnels du type ICU. Disons clairement qu'une telle monnaie commune ne pourrait engendrer à elle seule des miracles de croissance par les exportations : il n'y a jamais que 120 milliards de dollars d'excédent allemand (13) à redistribuer pour toute l'eurozone... Mais elle aurait au moins offert quelques appréciables degrés de liberté dans la période présente, notamment en donnant la possibilité aux pays d'où la crise européenne est partie - Grèce, Portugal et Irlande, tous trois déficitaires commercialement (14) - de dévaluer et de trouver des relais de croissance capables de rendre plus soutenables leurs ratios de dette publique (15). Enfin, par-dessus tout, en changeant profondément la façon de penser et de régler les compétitivités relatives à l'intérieur de l'Union, elle nous libérerait de facto du fléau régressif des " pactes pour l'euro ".

On dira que toutes ces pistes tiennent du rêve éveillé et n'ont pas la moindre chance de voir le jour dans les conditions présentes. Et c'est vrai ! Mais il se pourrait précisément que les conditions changent. Il faudra douze ou dix-huit mois pour que l'absurdité de la rigueur générale soit avérée et que, les ratios dette/PIB continuant leur irrésistible ascension, les marchés en prennent une conscience claire. Ce jour-là, ce n'est pas la pauvre EFSF, même aux moyens gonflés, qui pourra rattraper les défauts simultanés auxquels mèneront tous les taux d'intérêt emballés. Un scénario de fracture de la zone euro n'est pas moins probable qu'en décembre dernier. Pour le bloc qui se sera débarrassé des obsessions allemandes, la page sera à nouveau blanche, et l'occasion donnée de reconstruire autrement.


(1) Contraction de " rigueur " et " relance "...
(2) " Réaliser l'objectif constitutionnel d'équilibre des finances publiques ", rapport du groupe de travail dirigé par M. Camdessus, 21 juin 2010.
(3) Dans la proposition Camdessus, il reviendrait à la loi-cadre de programmation des finances publiques, recevant par la Constitution rang de loi organique, de primer sur les lois de finances simples et de leur fixer leur objectif impératif d'équilibre pour un certain terme.
(4) " Réaliser l'objectif constitutionnel... ", op.cit.
(5) Dont une version à peine adoucie a été livrée sous le nom de " pacte pour l'euro " lors du sommet de l'Eurogroupe du 11 mars.
(6) Là où elle existe encore : au Portugal, en Belgique et au Luxembourg.
(7) A la fin de 2010. Il était de 85,4 % en 2007 (données de l'Institut national de la statistique et des études économiques, Insee).
(8) " Conclusions des chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro " (PDF), communiqué de l'Eurogroupe, 11 mars 2011.
(9) Pour des développements un peu plus substantiels de l'idée énoncée ici de manière un peu rapide : " Sauver les banques jusqu'à quand ? ", La pompe à phynance,, 11 mai 2010.
(10) Standard & Poor's, Moody's, Fitch.
(11) Lire " Et si on commençait la démondialisation financière ? ", Le Monde diplomatique, mai 2010.
(12) Selon une proposition qui a aussi été émise par Aurélien Bernier, Désobéissons à l'Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011, et Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011.
(13) Données Eurostat 2009.
(14) Avec des balances courantes respectivement de 11 %, 10,31 % et 2,94 % du PIB en 2009.
(15) Comme l'attestent a contrario les dégradations successives de la note portugaise pour cause de " croissance insuffisante ".

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EXTRAITS - "Le capitalisme à l'agonie" par Paul Jorion




Marianne, no. 725 - Idées, samedi, 12 mars 2011, p. 90

A la chute du mur de Berlin, le capitalisme triomphait : privé d'ennemis, il cessait d'être un système parmi d'autres pour devenir le modèle universel célébré par le politologue américain Francis Fukuyama. Un peu plus de vingt ans plus tard, Paul Jorion l'affirme : il se meurt. Son nouveau livre, "Le Capitalisme à l'agonie", ne constitue pas seulement son oraison funèbre, c'est une tentative d'analyser les causes de sa mort. Pour le prophète du désastre qu'est Jorion, le capitalisme a peut-être été atteint du même mal qui avait terrassé son rival de la guerre froide. Et la "complexité" devrait même être traînée dans le box des accusés : l'organisation des sociétés humaines atteindrait un seuil de sophistication au-delà duquel l'instabilité prendrait le dessus et où le système courrait à sa perte. Seconde hypothèse examinée par son livre : le capitalisme requerrait de façon vitale l'existence d'un ennemi. En l'absence de ce vis-à-vis, ses bénéficiaires n'auraient pas hésité à pousser encore plus leur avantage, grippant tout le système. Enfin, troisième explication possible : du fait du versement d'intérêts par ceux qui sont obligés de se tourner vers le capital, c'est-à-dire d'emprunter, le capitalisme engendrerait inéluctablement une nouvelle "accumulation primitive" de la richesse telle que le système ne peut manquer de se détraquer. Quoi qu'il en soit, comme s'en alarme Jorion, après le cataclysme, le festin bancaire est reparti de plus belle. Extraits en avant-première.

Alexis Lacroix


EXTRAITS

On vante universellement les vertus de la transparence des marchés : c'est elle, en effet, qui est censée assurer la vérité des prix. Sauf que, chaque fois que quelqu'un réclame qu'on communique au public une certaine information sur les marchés, les autorités le lui refusent sous prétexte de protéger les faibles contre la prévisible cruauté des marchés à leur endroit, voire de protéger les marchés eux-mêmes contre leur propre cruauté.

Le contexte est le suivant. Quand l'opinion publique a réclamé le retour à une meilleure réglementation des marchés, étant donné la responsabilité manifeste de la déréglementation dans le déclenchement de la crise, les autorités ont répondu avec un bel ensemble : "Ce n'est pas davantage de réglementation qu'il faut, c'est davantage de transparence !" Pourquoi cette réponse qui peut sembler a priori curieuse ? Parce que, dans le cadre de la théorie économique dominante, il n'y a rien dans une réglementation - par nécessité contraignante - qui ne puisse être obtenu tout aussi bien, voire beaucoup mieux, par la transparence, laquelle est, par nature, non contraignante. L'explication réside dans cette théorie des "anticipations rationnelles" que j'ai déjà eu l'occasion de mentionner et que j'avais alors qualifiée de théorie de l'"omniscience des marchés", selon laquelle, en particulier, dans une situation d'information complète, le prix objectif peut être connu non seulement à l'instant même, mais à tout moment à venir. Les tentatives de vérification empirique de la théorie ont été décevantes, mais, comme toujours dans ces cas-là, de nombreuses excuses ont été trouvées à cette absence de confirmation, et on a continué de croire aux "anticipations rationnelles" sans plus s'inquiéter de devoir prouver leur véracité. Par ailleurs, chacun sait (...) que la seule assurance de profit est celle qu'offre précisément l'absence de transparence, créant une asymétrie de l'information (...)

Le plus célèbre exemple de refus de communiquer de l'information a été celui du Trouble Assets Relief Program (Tarp), le plan de sauvetage des établissements financiers aux Etats-Unis de 2008 à 2010 ; les autorités avaient alors affirmé qu'elles ne révéleraient le nom des banques bénéficiaires que si une décision de justice les y contraignait. La justification qu'elles avançaient pour leur refus : révéler les noms stigmatiserait les bénéficiaires des aides et fausserait donc les lois de la concurrence ! Entre transparence et jeu non biaisé de la concurrence, il fallait apparemment choisir, et c'est la concurrence non biaisée qui devait manifestement l'emporter, la transparence étant, elle, sacrifiée de gaieté de coeur.

Un autre exemple, en octobre 2010, fut le refus de la Banque centrale européenne de communiquer les informations relatives aux fameux off-market swaps qui avaient permis à la Grèce de remplir les conditions nécessaires pour entrer dans la zone euro. Justification, ici, selon Jean-Claude Trichet, président de la BCE : "Un marché très vulnérable dans la conjoncture actuelle" ; ou encore : l'explication de ce qui s'est passé "ajouterait à la volatilité et à l'instabilité". Quelles que soient ses vertus, la transparence était une médecine trop brutale pour la Grèce et pour les marchés européens en général.

Dans le premier cas, celui du Tarp, certaines banques américaines n'étaient pas suffisamment robustes pour supporter la transparence ; dans le second, c'était les marchés européens ou le traitement que ces marchés réservaient à la dette des Etats qui présentaient des faiblesses. Comme ce que la transparence apporte en principe, c'est la vérité des prix, cela signifie qu'aux yeux des autorités certaines banques américaines, certains Etats européens, voire les marchés dans leur ensemble, n'étaient pas assez robustes pour supporter la vérité des prix. Ou encore, traduit en langage clair - à moins qu'il n'existe une autre traduction possible qui ne me vient pas à l'esprit : "... sont insolvables".

Le 1er décembre 2010, les autorités américaines se plièrent aux injonctions du financial overhaul, encore appelé loi Dodd-Frank, en divulguant le nom des bénéficiaires non seulement du programme Tarp, mais d'un ensemble d'autres programmes de même nature dont la finalité avait été de relancer la machine financière de 2008 à 2010. Seule réelle surprise : le montant des sommes qu'avaient dû emprunter à de multiples reprises les deux survivantes parmi les grandes banques d'investissement de Wall Street, Goldman Sachs et Morgan Stanley.

Si l'on avait voulu protéger la réputation de certains établissements financiers en refusant de communiquer les informations relatives aux fonds distribués par les programmes, il s'agissait donc bien de ces deux-là. Ce qui apparaissait cependant clairement, au vu des informations divulguées, c'est qu'il existait certains faits d'une autre nature que l'on aurait préféré voir rester dans l'ombre, et d'abord le volume total de l'aide dispensée. On avait en effet parlé de 700 milliards de dollars comme budget du programme Tarp ; or la somme totale distribuée au plus fort de la crise avait été de 3 300 milliards de dollars, autrement dit près de cinq fois le montant annoncé. Une somme aussi colossale ne pouvait signifier qu'une chose : que, devant le trou qui se creusait, on avait dépensé sans compter, déversant de l'argent en quantité illimitée, jusqu'à ce que la situation se stabilise.

Cela voulait aussi dire que le système avait été beaucoup plus près de l'effondrement total qu'on n'avait voulu l'admettre, et que les autorités avaient répondu à la crise sans véritable méthode, déversant simplement des tombereaux d'argent jusqu'à ce que les choses aient l'air de se tasser. Ce niveau d'impréparation n'augurait rien de bon pour le cas où une nouvelle crise viendrait à éclater. Autre point révélateur : les autorités persistaient à cacher une partie de l'information réclamée par la loi Dodd-Frank, à savoir la nature et la valeur des titres que les établissements financiers avaient offerts en collatéral pour l'obtention des prêts qui leur avaient été accordés.

La presse suggéra d'emblée la cause de ce mutisme : un traitement privilégié avait été accordé à certaines banques. Une autre explication était cependant possible : celle que l'on mit au jour lorsque fut révélée la nature des gages dont avait hérité la Federal Reserve Bank Of New York à la suite du sauvetage de la banque d'investissement Bear Stearns, en mars 2008, à savoir que, dans le contexte économique nouvellement créé, la valeur de ce collatéral était désormais quasi nulle, raison qui avait fait dire à l'époque au secrétaire au Trésor Henry Paulson que l'opération ne pourrait pas être renouvelée - ce dont Lehman Brothers devait en effet faire les frais quelque six mois plus tard.

Le Capitalisme à l'agonie, de Paul Jorion, Fayard, 352 p., en librairies le 16 mars.

© 2011 Marianne. Tous droits réservés.


« L'économie mondiale approche d'un autre 1789 »

Le Soir - 1E - ECONOMIE, mercredi, 23 mars 2011, p. 23

Selon l'essayiste belge Paul Jorion, le capitalisme est à l'agonie

ENTRETIEN

Le Belge Paul Jorion, celui-là qui avait démonté la mécanique des subprime avant la crise, a publié cette semaine un nouvel ouvrage incisif (1). Son constat est dur : le capitalisme est une dysfonction économique. Les capitalistes apportent des capitaux là où on en a besoin mais demande en échange des intérêts, et l'argent, au final, s'accumule dans moins en moins de mains. Mais il faut que les ménages consomment. Donc, on leur octroie du crédit jusqu'au moment où, comme aux Etats-Unis lors de la crise des subprime, la machine explose.

Le capitalisme a connu bien des crises... Pourquoi celle-ci serait-elle annonciatrice de la fin ?

La différence, c'est la financiarisation de l'économie. En 2007 aux Etats-Unis, 47 % des bénéfices ont été réalisés dans le secteur financier. La finance est devenue à ce point importante qu'elle représente la moitié de l'économie. Or, l'analogie qui me vient avec les événements de ces jours-ci, c'est que le coeur de la finance a fondu. Tout ce qui était au centre du développement de la finance : la titrisation, le développement des produits dérivés, etc. a disparu. Ce coeur s'est effondré, même si, en surface, la coquille est encore là.

D'accord, cette financiarisation a été à l'origine du développement de la finance ces quinze dernières années. Mais ne sommes-nous pas simplement revenus quinze ans en arrière ?

Non. Cet effet de prédation n'est plus possible chez nous, mais il se poursuit ailleurs. La richesse qui existe encore essaie de se placer dans des pays comme la Chine ou l'Inde, et étouffe cette partie de l'économie, car il y a trop d'argent, trop rapidement. Cet argent pompe la richesse de ces pays.

Et puis il y a la manière dont on encourage les retraites des Américains. On favorise les bulles. Pour soutenir les marchés boursiers (qui, depuis la chute de l'immobilier, constituent les seules réserves des ménages pour leur retraite) on se met d'accord entre banques d'affaires et autorités pour faire monter les marchés boursiers. On emploie des procédés comme le High Frequency Trading (le fait de passer des milliers d'ordres et de les retirer tout de suite après, en très peu de temps, pour pousser les cours à la hausse, NDLR). On effectue ces manipulations, et un beau jour, cela explose. C'est le mini-krach du 6 mai 2010.

Le capitalisme n'est-il pas assez flexible pour réinventer de nouveaux marchés ?

Maintenant que la titrisation n'est plus là, que la Bourse a chuté d'un tiers, que le marché des produits dérivés a rétréci, cet argent qui est là est trop important. Il y a un trop grand déséquilibre.

On se trouve dans des impasses qui sont des contradictions. C'est la « rilance » du ministre français des Finances, Mme Lagarde : oui, il faut faire de la rigueur, et oui, il faut de la relance... Il y a une exacerbation des contradictions. Et ce qui pousse aussi à la destruction, c'est qu'il aurait fallu arrêter un certain type de comportements. Comme Sarkozy l'avait dit juste après la crise, il fallait redistribuer les profits en trois tiers : un pour les salariés, un pour les investissements, un pour les actionnaires. Mais on s'est rapidement dit qu'un tel partage n'était plus urgent.

Le vernis résiste...

Oui. Mais il y a aujourd'hui débat en France sur les entreprises du CAC 40 qui ont retrouvé leurs résultats d'avant crise mais ne consacre que 2,3 % de ces résultats à des augmentations de salaire, le reste passant en dividende et en rémunération des cadres supérieurs. Cela ne révèle pas une bonne santé, mais la panique au sommet : tout l'argent que l'on peut prendre prenons-le tout de suite. L'augmentation des dividendes est ainsi un signe de mauvaise santé, d'un manque de confiance.

La situation est comparable, dites-vous, moins à celle de 1929 qu'à la Révolution française. Mais je ne vois pas beaucoup de gens marcher sur la Bastille...

Nous approchons en effet d'un autre 1789, mais la révolte peut prendre d'autres formes : Facebook, les réseaux sociaux. Il n'est pas nécessaire qu'un mécontentement de la population se manifeste dans la rue. Regardez la proposition de Cantona, et les débats qu'elle a suscités. Je travaille aujourd'hui sur la guerre civile numérique. Il y a des exemples étonnants, comme dans le cas de WikiLeaks, qui se voit refuser les services de Paypal et Mastercard. Les hackers anonymes font alors des représailles. Une firme offre alors ses services à Bank of America pour attaquer un soutien de WikiLeaks. Les hackers l'apprennent, attaquent la firme et vident sa base de données. Ce n'est pas nécessaire de prendre la Bastille.

Le changement sera aussi culturel. Il s'agit, dites-vous, de délier revenu et travail, ou liberté individuelle et propriété privée.

Nous sommes en effet peut-être à un tournant aussi important que l'a été le passage du paléolithique au néolithique. Il faut un débat de société. Vous savez, je suis anthropologue de formation, et je suis sensible au fait que si nous possédons les choses, les choses aussi nous possèdent. Je raconte dans mon livre l'histoire de cette femme dans une rue d'Amsterdam, qui est animée du même mouvement qu'une particule, passant d'un côté à l'autre de la rue, littéralement captivée par les vitrines.

Nous sommes mûrs pour ce changement ?

Non. Mais on peut lancer le débat. On peut dire qu'il y a des transactions financières utiles, mais d'autres qui ne le sont pas, et qu'il faut non pas taxer, mais interdire purement et simplement. Il faut interdire tous les paris sur les fluctuations de prix.

Alors on me dit : vous voulez faire une nouvelle nuit du 4 août (le 4 août 1789, l'assemblée française, comprenant des aristocrates, a décidé d'abolir les privilèges, NDLR), mais il n'y a plus de gens comme ces aristocrates décrétant la fin des privilèges. Je dis si : regardez Warren Buffett, quand il dit qu'il est choqué par le fait que sa secrétaire paie en proportion davantage d'impôts que lui, ou quand il déclare : oui il y a une lutte des classes, et c'est nous qui l'avons gagnée. Il joue le rôle de ces aristocrates. Et il n'est pas le seul. Mervin King (le gouverneur de la Banque d'Angleterre, NDLR) ou Lord Adair (le patron de la FSA, le gendarme financier britannique, NDLR) ont des propos du même ordre.