mercredi 16 mars 2011

ANALYSE - Miracles et effondrements - Pierre-François Souyri


Le Monde - Spécial, jeudi, 17 mars 2011, p. SPA2

On sait désormais depuis quelques jours que l'histoire du Japon contemporain s'inscrit entre deux événements dramatiques : l'été 1945, fin d'une guerre dont le Japon sort vaincu, anéanti et atomisé, et le désastre du " grand séisme du Tohoku-Kanto ", qui a frappé le pays le 11 mars 2011 et déclenché une crise nucléaire majeure.

Cette période historique peut se décliner chronologiquement en trois séquences assez clairement différentes.

De septembre 1945, début de l'occupation américaine, au 28 avril 1952, date du traité de San Francisco qui marque le retour de l'indépendance formelle du pays, l'Archipel dévasté se rétablit peu à peu dans une atmosphère de libéralisation des moeurs politiques sous le contrôle des autorités d'occupation alliées, puis de répressions politique et syndicale à partir de l'automne 1948, sur fond de montée des tensions liées à la guerre froide et à la guerre en Corée.

De 1952 à 1991, l'économie se redresse et, en une quarantaine d'années, le pays court de miracle en miracle. Tous les indicateurs économiques sont au vert. C'est l'heure de la haute croissance dans les années 1960, puis des frictions commerciales avec les partenaires de l'Archipel dans les années 1980. Dans le secteur électronique notamment, les produits japonais inondent les pays occidentaux. C'est l'heure du Japon " troisième grand " (pour le journaliste du Monde Robert Guillain), puis du Japon " médaille d'or " (selon l'auteur américain Ezra F. Vogel). Avec une classe moyenne nombreuse et conformiste, le pays paraît d'une solidité à toute épreuve. Les experts étrangers se rendent dans l'Archipel admirer les recettes du " modèle " japonais.

Puis, à peine le nouveau modèle " toyotiste " est-il identifié que la conjoncture se retourne à partir de 1991 : la bulle explose, la croissance se ralentit, devient " molle ", comme en Europe. Le pays entre dans l'ère d'une " économie mature ". Démographiquement, il vieillit. Les inégalités se creusent. Les structures socio-économiques qui avaient fait sa force se délitent. Les politiques de relance par le déficit budgétaire sont inefficaces. Les tentatives de purges néoconservatrices du début des années 2000 n'apportent que plus de précarité et sont massivement rejetées par le corps électoral en 2009.

" Soft power "

Reconstruction, expansion, crise. Cette histoire n'est finalement pas très différente de celle des économies d'Europe occidentale, même si les contrastes sont certes plus violents. Le retournement de la conjoncture se produit en Europe au début des années 1970 avec les chocs pétroliers, inaugurant un cycle d'expansion ralentie. Il intervient au Japon vingt années plus tard. La montée de la globalisation imposée par les Anglo-Saxons depuis les dernières années du XXe siècle, déstabilise le Japon comme l'Europe.

Durant ces soixante-six années, le pays a dû faire un certain nombre de choix, certains imposés par le contexte, d'autres plus librement consentis. Sur le plan géostratégique, le Japon a été contraint par les Etats-Unis, puissance victorieuse et occupante, de choisir l'option de la soumission à la politique décidée à Washington. Il n'avait d'ailleurs guère le choix. En 1952, les Etats-Unis imposent au Japon un traité d'" indépendance en trompe-l'oeil " agrémenté d'un traité de sécurité qui arrime le Japon à la politique anticommuniste américaine. Les Etats-Unis disposent de bases militaires en grand nombre sur le territoire japonais. Comme lors des traités inégaux signés au milieu du XIXe siècle, qui impliquaient l'existence de concessions pour les étrangers, ces bases disposent d'un statut d'extraterritorialité et le gouvernement japonais n'a pas le droit d'en exiger la restitution.

Du coup, le Japon deviendra un géant économique et un nain politique. Incapable de se projeter sur le théâtre international autrement que par son industrie ou l'aide au développement, qu'il accorde d'ailleurs assez généreusement, le Japon devient du coup peu audible et continue de passer aux yeux du monde pour un simple vassal des Etats-Unis. Rares sont les initiatives prises par Tokyo qui recueillent le moindre écho.

Le pays profite certes de la guerre de Corée pour relancer sa machine industrielle et sert de base arrière à la VIIe flotte américaine durant la guerre du Vietnam. Mais sa politique étrangère durant la période est soumise au bon vouloir de Washington. Pratiquement sommé par les Etats-Unis de reconnaître officiellement la Corée du Sud en 1965, Tokyo reconnaît Pékin en 1972 après avoir reçu le feu vert américain. Washington exige sa participation financière à la guerre du Golfe, en 1991, puisque sa Constitution lui interdit d'envoyer des troupes sur des théâtres d'opérations extérieurs. En Afghanistan et en Irak, le Japon fournit un appui logistique modeste aux Etats-Unis, et envoie même des " troupesnon combattantes " en Irak dont l'efficacité a sans doute été voisine de zéro.

Rarement une diplomatie moderne aura rencontré autant d'échecs que celle du Japon contemporain. Certes, le pays n'est en guerre avec personne. Mais deux tiers de siècle après la défaite, Tokyo reste l'objet du mépris de son principal allié, les Etats-Unis, au mieux de sa condescendance. Le Japon a longtemps réclamé un siège au Conseil de sécurité des Nations unies - ce qui, vu sa contribution considérable au budget de l'ONU, n'était pas en soi illégitime - et s'est heurté au refus définitif de Washington. A peu près ignoré par les Européens, incapable de s'entendre avec son voisin russe sur une frontière communément admise, suscitant encore beaucoup d'antipathie chez son voisin sud-coréen, menacé de ses fusées par Pyongyang, tenu à distance par une Chine prompte à raviver les cicatrices de la guerre, le tableau peut paraître sombre mais renvoie à une réalité souvent oblitérée par un optimisme de bon aloi.

Incapable de se transformer en pays véritablement indépendant, le Japon s'est du coup mué en soft power, c'est-à-dire en un pays qui peut user d'une certaine influence sans jamais rechercher la confrontation. Devenu la deuxième puissance exportatrice de biens culturels derrière les Etats-Unis, le Japon inonde l'imaginaire des adolescents occidentaux. Le gouvernement cherche depuis les années 2000 à imposer l'image d'un " cool Japan " pour redresser une image pas toujours positive, notamment dans le reste de l'Asie orientale. Mais le pays ne fera pas, à terme, l'économie d'une révision complète de sa politique internationale.

Difficultés économiques, indépendance politique en trompe-l'oeil, vieillissement démographique, les nuages s'accumulent certes sur un pays qui comporte pourtant, malgré les difficultés, encore de nombreux atouts. Le premier, c'est la présence d'un réservoir de population de niveau éducatif supérieur largement sous-employé : les femmes. Elles possèdent globalement un potentiel créatif considérable pour peu que l'Etat et les entreprises leur permettent d'exercer leurs talents de manière plus efficace au service de la collectivité. La " décennie perdue ", celle des années 1990, ne fut sans doute pas perdue pour les femmes qui jouent un rôle social, économique et créatif bien plus considérable en 2005-2010 qu'une vingtaine d'années plus tôt. Les mentalités ont, de ce point de vue, évolué dans la société civile plus vite qu'au sommet de l'Etat.

Solidarité et ténacité

Par ailleurs, le Japon est au coeur d'une zone en pleine expansion. Après les quatre petits " Dragons " dans les années 1980, l'Asie du Sud-Est dans les années 1990, et surtout la Chine dans les années 2000 et bientôt l'Inde, l'Archipel est à proximité de pays qui forment une zone hautement attractive en évolution constante. Certes, le PNB de la Chine dépasse celui du Japon fin 2009, détrônant celui-ci de la 2e place qu'il occupait depuis quarante années.

Mais la croissance de ces pays contribue à tirer l'économie japonaise qui, dans les années 2000, a su mieux jouer de la montée en puissance de ses voisins que les Occidentaux en général. Enfin, le Japon reste l'un des lieux d'innovation les plus dynamiques dans le monde et les entreprises japonaises sont souvent, dans leur secteur, parmi les plus créative.

Mais l'essentiel est peut-être ailleurs : le lien social tient toujours malgré la crise qui handicape l'Archipel depuis une vingtaine d'années. Certes le pays connaît un nombre grandissant de précaires, de sans-abri et la société est plus injuste qu'elle ne l'était à la fin des années 1980. Mais elle ne s'effrite pas. Pas de crise des banlieues, pas de montée significative de la délinquance ou de hausse alarmante du nombre de chômeurs. Sur le plan social, l'Archipel du début du XXIe siècle semble mieux résister à la crise que la plupart des sociétés européennes, ce qui est en soi un gage pour l'avenir. Le pays a su, malgré la dérégulation, maintenir une certaine qualité de vie. Le Japon restait, jusqu'à ces derniers jours, un exemple d'économie à faible croissance qui ne décline pas. Les vieilles valeurs de solidarité, de ténacité, qui ont fait la force de ce pays sont intactes.

C'est cette force qui lui permet de tenir, depuis le 11 mars, devant l'ampleur du désastre auquel il est confronté.

Pierre-François Souyri

Historien, auteur de " Nouvelle histoire du Japon " (Perrin, 2010)

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