mercredi 16 mars 2011

ENQUÊTE - Fragilisé et critiqué, Carlos Ghosn est un PDG difficile à remplacer


Le Figaro, no. 20719 - Le Figaro Économie, mardi, 15 mars 2011, p. 19

Les excuses du groupe Renault à l'égard de cadres licenciés injustement, les promesses d'une profonde réorganisation en interne n'y changent rien. Pour le deuxième constructeur automobile français, cette affaire est un immense fiasco qui fragilise l'emblématique Carlos Ghosn et plus encore le groupe qu'il dirige sans ménagement depuis bientôt six ans.

Les dégâts de ce qui s'avère être de l'escroquerie plutôt que de l'espionnage industriel sont considérables. En interne, et particulièrement au Technocentre de Guyancourt, au sud-ouest de Paris, l'entreprise est en état de choc. Des milliers de salariés ont découvert que leur direction peut licencier, à tort et avec violence, des cadres prometteurs ou confirmés. Que cette même direction s'est fait piéger, vraisemblablement par une seule personne du service de sécurité, sans avoir été capable de détecter cette escroquerie. À l'extérieur aussi, ce grand déballage écorne l'image de Renault, même si les immatriculations de véhicules ne s'en ressentent pas pour l'instant. Elles restent très solides grâce aux très bonnes ventes de fin d'année, avant que l'affaire n'éclate.

Ces secousses font d'autant plus mal qu'elles interviennent après plusieurs années mouvementées chez le constructeur. À son arrivée en 2005, Carlos Ghosn promet de changer en profondeur Renault. Dans son premier plan triennal « Renault 2009 », il fait trois promesses : hisser la Laguna sur le podium européen en matière de qualité, porter la marge opérationnelle à 6 % et vendre 800 000 voitures supplémentaires. Personne n'ose douter du succès, tant l'image du sauveur de Nissan est forte dans le monde de l'automobile.

Au milieu des années 2000, l'entreprise est sous tension. Trop, sûrement. Survient une vague de suicides au Technocentre de Renault qui aboutit à une réorganisation du travail pour tenter de réduire le stress des 12 000 salariés concernés. Le patron s'applique à faire baisser la pression. Première alerte.

Sur le front des modèles, la Laguna est effectivement primée pour sa qualité, mais cette voiture aux lignes sans personnalité est boudée par les acheteurs. En réalité, le vrai succès du Renault de Carlos Ghosn, c'est le low-cost avec la Logan, le Sandero, puis le Duster. En y ajoutant la part croissante des petits modèles Twingo et Clio, le constructeur se trouve confronté à un problème imprévu : sa relation avec l'État français qui détient 15 % de son capital.

Délaisser la France

Pour être rentable, le constructeur est en effet poussé à produire ces voitures peu chères hors de France. Un transfert de production qui finira par déclencher un clash retentissant avec le gouvernement, lors de l'affaire de la Clio 4 que Renault voulait produire en Turquie au détriment de l'usine française de Flins. Carlos Ghosn est convoqué en urgence à l'Élysée. Renault fait marche arrière, mais l'image est écornée. Le PDG est soupçonné d'avoir une vision mondialiste et de délaisser la France. Deuxième alerte.

Ces dernières années ont également été marquées par la crise mondiale, qui frappera de plein fouet l'automobile. À court d'argent fin 2008, le constructeur est au bord de la catastrophe. Troisième alerte. Carlos Ghosn négocie en urgence auprès de l'État une ligne de crédit de 4 milliards d'euros (PSA a obtenu le même montant). Finalement, le constructeur se redresse, passe la crise et enregistre un rebond spectaculaire. En 2010, Renault annonce 2,6 millions de voitures vendues, soit un record historique. Mais on est très loin, que ce soit en termes de ventes et de marge opérationnelle, des promesses du plan Renault 2009.

Carlos Ghosn n'a pourtant jamais vraiment souffert de l'échec de ce plan. Les observateurs préférant ne retenir que ses succès. Pour beaucoup, l'alliance entre Nissan et Renault est une réussite qui n'a cessé de prendre de l'ampleur ces dernières années. Nissan, toujours dirigé par Carlos Ghosn, est en pleine forme. Le constructeur japonais, fort aux États-Unis, est numéro trois en Chine, devant Toyota. Le choix de Renault d'entrer au capital d'Avtovaz, célèbre pour sa Lada, est jugé très prometteur. Le redressement de Renault Samsung Motor en Corée est réel. Enfin, Dacia est l'un des plus grands succès de l'automobile de ses dernières années.

Bien que très critiqué aujourd'hui, Carlos Ghosn a encore de beaux atouts. Le premier est d'incarner presque à lui seul l'avenir de deux géants de l'automobile. Depuis quelques années, ce manager concentre une bonne part des ressources de Nissan et de Renault sur la voiture électrique. Pour Renault et Nissan, ce choix stratégique représente déjà 4 milliards d'euros d'investissement. Cette histoire ne fait que commencer. Les premières Nissan électriques sont commercialisées depuis fin 2010 au Japon et aux États-Unis. Les Zoe de Renault arriveront en fin d'année. Pas facile dans ces conditions de se passer de Carlos Ghosn. Les administrateurs de Renault le savent.

Jacques-Olivier Martin

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