lundi 25 avril 2011

La démondialisation un concept en pleine croissance - Hervé Nathan

Marianne, no. 731 - Idées, samedi, 23 avril 2011, p. 82

Finie, la pensée unique : la crise économique a bousculé les élites intellectuelles et politiques qui prônaient la mondialisation heureuse. Mais le nouveau débat qui s'ouvre chamboule les clivages traditionnels. Décryptage.

C'est le dernier mot à la mode du débat politique : "démondialisation". Il est repris à gauche par Arnaud Montebourg, qui s'en fait le héraut dans la campagne pour la primaire socialiste. Le concept est promu de longue date par le politologue Emmanuel Todd et par les chevènementistes ; il est illustré par la parution du livre de l'économiste Jacques Sapir (la Démondialisation, éditions du Seuil) ; il trouve aussi en Marine Le Pen une fervente supportrice.

La démondialisation, c'est donc le furet du bois joli. Il passe par ici (au PS), repasse par là (au FN), et se permet même un détour par la droite, à l'instar de Nicolas Sarkozy qui, dans le cadre du G20, se fait l'avocat de la taxe sur les transactions financières, ou du commissaire européen à la Concurrence, Michel Barnier, soudain sensible aux sirènes du "protectionnisme européen", pourvu qu'elles soient raisonnables. Libération qui, naguère, daubait sur les idées du "tiers-mondisme bêlant", s'effraie, sous la plume de son nouveau directeur, Nicolas Demorand (7 avril 2011), de les voir en passe de devenir "dominantes" !

Une promesse perdue

La démondialisation est donc en marche, au moins dans les esprits. Le concept en vient même à bousculer les barrières traditionnelles du débat politique : gauche contre droite, socialisme contre libéralisme, progressisme contre conservatisme. Notre monde (idéologique), inchangé depuis le XIXe siècle, semble trembler sur ses bases. Mais d'où vient donc ce formidable chamboule-tout que serait la démondialisation ?

Bien que personne ne soit vraiment certain du fait, le mot est attribué, par l'hebdomadaire libéral The Economist, à Walden Bello, sociologue et activiste philippin. Il en fait à tout le moins en 2003 le titre d'un livre fondateur, Deglobalization. Ideas For A New World Economy. La même année, le même Walden Bello proclame, lors du Forum social mondial : "La mondialisation a perdu sa promesse. Les forces représentant la solidarité humaine et la communauté n'ont pas d'autre choix que d'intervenir rapidement pour convaincre les masses désenchantées qu'"Un autre monde est possible !"" Pourtant, la thèse de Bello fracture le mouvement altermondialiste. "Il avait violemment critiqué Oxfam [puissante ONG internationale] défendant l'idée que le meilleur moyen pour les pays pauvres de se développer et de lutter contre la pauvreté était le libre accès de leurs produits aux marchés des pays du Nord, notamment dans les secteurs agricole et textile", note Eddy Fougier, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Bello, au contraire, promeut les économies de proximité, les échanges régionaux et l'utilisation des barrières tarifaires pour protéger les marchés des pays émergents.

La démondialisation est donc d'abord un enfant émancipé du mouvement altermondialiste. Celui-ci se veut "critique frontale de la mondialisation dominée par le capitalisme financier et actionnarial, dont le but est de placer les peuples en concurrence frontale les uns avec les autres", rappelle Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic et fondateur du mouvement Attac. Mais les altermondialistes ne forment pas un bloc monolithique. Il y a ceux, souvent issus de l'extrême gauche et donc héritiers de l'internationalisme, qui font la promotion de la "mondialisation solidaire", alternative à la mondialisation néolibérale. Celle-ci "vise à accroître les coopérations entre les peuples, à obtenir des régulations à l'échelle mondiale", selon Pierre Khalfa. Son meilleur cheval de bataille serait la taxe Tobin (ou taxe sur les transactions financières), destinée à favoriser le développement des pays pauvres (le produit de la taxe serait investi dans les pays en développement).

Dès 1996, un autre fondateur d'Attac, Bernard Cassen, critiquait dans le Monde diplomatique la confusion entre internationalisme et altermondialisme : "Si l'internationalisation est considérée par tous comme une étape naturelle entre le sentiment national et la conscience que l'humanité et la Terre sont une, pourquoi, diront certains, faudrait-il voir la mondialisation d'un mauvais oeil ? N'est-ce pas finalement une autre façon d'exprimer un concept identique ? Non, ce n'est pas du tout la même chose [...] Car telle est bien l'essence de la mondialisation : elle nie et contourne la nation, en tant que seul espace concret d'exercice de la démocratie, au lieu de la dépasser en l'englobant, comme le fait l'internationalisation." Où l'on voit que le débat peut aisément se caricaturer entre deux voies possibles : le retour aux nations, dont l'enfant bâtard est le repli identitaire ; l'universalisme, vite assimilé au cosmopolitisme ! Caricature, puisque bien des instruments concrets sont utilisables par les deux courants de pensée, la taxe Tobin, la réduction des mouvements de capitaux internationaux, la suppression des subventions aux exportations agricoles, etc.

La démondialisation s'impose en fait, puisque l'altermondialisme n'a pas triomphé. "Le mouvement social a échoué à imposer une autre orientation à la construction européenne. Au contraire, "la stratégie du choc", selon l'expression de Naomi Klein [titre de son livre publié en 2008], a pu être mise en oeuvre à l'occasion de la crise et permettre d'approfondir le néolibéralisme", reconnaît Pierre Khalfa.

La crise économique a bousculé les élites intellectuelles et politiques qui, jusqu'alors, soutenaient mordicus la mondialisation. L'argument de l'enrichissement généralisé par l'extension planétaire des échanges financiers et matériels s'est effondré d'un coup en septembre 2008, lors de la faillite de la banque Lehman Brothers.

Dani Rodrik, professeur à Harvard, acte alors "la fin du consensus de la mondialisation". "Aux Etats-Unis, la campagne présidentielle [qui a porté Obama à la Maison Blanche] a montré la faiblesse du soutien au libre- échange dans la nation la plus puissante du monde", analyse-t-il.

Nouvelle concurrence

Dès lors, que les peuples prennent conscience que la mondialisation est une machine destinée à accroître les inégalités n'a rien de surprenant. Plus étonnant, en revanche : une partie des élites suit le même mouvement. La crise agit comme un révélateur : pour les leaders du capitalisme occidental, les pays émergents apparaissent tout à coup comme de redoutables concurrents, et non plus comme de pauvres Etats d'un tiers-monde condamnés à la misère et à l'assistance perpétuelles, ou même comme des marchés tout juste bons à conquérir sans entrave. Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute, parle ainsi d'un "renversement du monde" : "Le monde était à sens unique. Il marchait dans les clous que l'Occident lui avait tracés. C'est fini. Dorénavant, c'est nous qui avons la dette. Ceux qui ont le capital, c'est la Chine, les pays de l'Est et les pays producteurs de matières premières."

Même Michel Rocard, le socialiste le plus rapide à s'adapter à l'air du temps, bascule à son tour. Dans une interview au Parisien, le 6 avril 2011, le chantre du réalisme social-démocrate déclarait : "Le libre-échange intégral est fini, il a fait trop de dégâts. La Chine et l'Inde sont capables de produire tout ce que nous fabriquons. Et, comme leurs coûts sont moindres, c'est tous nos emplois industriels qui sont menacés. Personne ne peut le tolérer." Le socialiste Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le constate amèrement : "La mondialisation est une mule qui refuse d'avancer."

Après des décennies de pensée unique dominante, la crise idéologique de la mondialisation ouvre enfin la voie au débat politique. Mais de nouveaux acteurs se sont emparés du débat. En France, Marine Le Pen veut en faire le clivage transcendant de la scène politique avec, selon elle, d'un côté, l'"UMPS", qui accepte la mondialisation et qui "participe à l'affaiblissement de la France", de l'autre, tous ceux, à gauche et à droite, qui souhaitent la restauration d'un pouvoir uniquement national. La sortie de l'euro, à la faveur de la crise actuelle de la monnaie unique, serait alors l'acte fondateur d'une rupture absolue et salvatrice de l'économie française. Le sociologue allemand Ulrich Beck, auteur de la Société du risque, dénonce, dans la revue Alternatives économiques d'avril 2011, ces "individus cultivés et très qualifiés, ces fins théoriciens de la vie politique qui s'accrochent à la lubie du retour à l'Etat-nation. [...] Mais il n'existe pas de retour possible à l'Etat-nation, hors un coût extraordinairement élevé".

A gauche, Arnaud Montebourg, qui a levé le premier l'étendard de la démondialisation, tente une synthèse sur le fil du rasoir : "Dans ce projet, la politique redevient plus forte que l'économie, les choix et la destinée d'une nation sont plus importants que la force des marchés, on met fin au libre-échange, pas seulement pour nous, mais comme méthode de mise en concurrence des systèmes sociaux, des choix souverains des Etats, des nations et des peuples", théorise-t-il dans le Monde. Mais dans son livre intitulé Des idées et des rêves (Flammarion, 2010), il professe : "Il n'y a pas d'autre solution possible que d'intégrer dans les traités de libre-échange de l'Organisation mondiale du commerce des conditions non marchandes, sanitaires, environnementales, sociales et culturelles." Un coup pour la nation. Un coup pour l'internationalisme. Preuve que la démondialisation n'est pas arrivée au bout du chemin.


LA SORTIE DE L'EURO VUE PAR JACQUES SAPIR


Jacques Sapir - Vers la fin de l'euro? - CSOJ... par MinuitMoinsUne

Jacques Sapir, qui signe régulièrement des tribunes sur le site marianne2.fr, publie un essai important, la Démondialisation. Il y dessine une voie possible de sortie de l'euro pour la France qui ne peut être balayée d'un trait de plume. Constatant que la zone euro est hétérogène, ce qui est exact, il propose de transformer l'euro, monnaie unique, en euro "monnaie commune" d'un groupe réduit de pays. Une solution envisageable, en théorie - elle a même été débattue avant le processus de Maastricht. "Cette solution pleinement concertée représente de loin la meilleure des solutions", écrit-il. Le problème, c'est que lui-même ne croit pas à un processus collaboratif de détricotage de l'euro. A tel point que cet adepte de l'uchronie (l'art de refaire l'histoire) établit un scénario où la France "mettrait ses partenaires au pied du mur". Et de prédire que l'éclatement de la zone euro signifierait probablement "la mort de l'Europe telle que nous la connaissons et la naissance de nouvelles alliances", peut-être avec la Russie.

En France, l'affaire ne serait pas plus simple, puisque Jacques Sapir, proche de Jean-Pierre Chevènement, envisage rien de moins que l'utilisation de l'article 16 de la Constitution - la concentration des pouvoirs entre les mains du président de la République en cas de crise menaçant le fonctionnement des institutions de la République - pour y parvenir. H.N.

La démondialisation, de Jacques Sapir, éditions du Seuil, 258 p., 19,50 €.

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