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jeudi 29 septembre 2011

Emmanuel Todd : "Un chercheur n'est pas un type sympa qui cherche à dire que le monde est en ordre."


Télérama, no. 3220 - Samedi 1 octobre 2011, p. 16

Le démographe bouscule cent cinquante ans de recherches sur la famille. Et ne croit pas à l'unité européenne : les Allemands ont plus en commun avec les Japonais qu'avec les Français.

Longtemps, Emmanuel Todd a été le « bon client » de la presse et de la télévision françaises, l' « intellectuel engagé » capable de dessouder le Président et de planter le dernier clou sur le cercueil de l'empire américain. Pointu dans l'analyse, foudroyant dans la repartie. Séduisant et roué, disent aussi ses détracteurs... On aurait presque oublié que derrière l'habile bretteur se dresse un grand démographe et historien, un de ces chasseurs-cueilleurs de chiffres indigestes (pour nous autres profanes), capable de trier des milliers de données sur les structures familiales, pour en extraire la substantifique moelle. L'Origine des systèmes familiaux, son nouveau livre, est le résultat de quarante années de recherches. Un pavé - on mentirait en disant qu'il se lit comme un polar -, mais un pavé dans la mare des idées reçues, que ce soit sur l'évolution de la famille à travers les siècles ou sur la place des femmes dans les sociétés « archaïques » . En réalité, même quand il parle « familles » , Emmanuel Todd reste un excellent « client » : qu'il évoque celle des Indiens hopis, des anthropologues français ou de la gauche hexagonale, il a l'esprit frappeur et la langue « vivante » . Entretien.


Comment fait-on pour étudier les structures familiales à travers le monde ?

J'ai repris une technique bien connue des linguistes et des anthropologues américains de l'entre-deux-guerres, qui accordaient une grande attention à la lecture des cartes. Ils observaient la distribution de traits particuliers dans l'espace pour en déduire la façon dont ces traits se sont succédé. Je passe moi aussi par l'analyse cartographique pour comprendre comment les systèmes familiaux se sont diffusés. Puis je rassemble les données historiques disponibles pour voir si elles « collent » avec ce que j'ai trouvé.

Votre livre s'ouvre sur un paradoxe : lorsqu'on étudie les structures de la famille, « on retrouve au plus profond du passé notre présent occidental » . Qu'entendez-vous par là ?

La carte typique, en matière de structures familiales, se présente ainsi : sur la périphérie, dispersées dans les coins, on trouve des petites poches reproduisant un même type de structure, qu'on appellera le « caractère A » . Au centre de la carte, en revanche, on observe une masse d'un seul tenant, avec un autre type de structure familiale, qu'on appellera le « caractère B » . La règle fondamentale est la suivante : s'il y a suffisamment de poches A dispersées sur les bords, vous pouvez dire avec certitude qu'à une époque plus ancienne toute la carte était couverte par le caractère A; une innovation s'est produite par la suite, au centre, et le caractère B s'est répandu vers la périphérie, sans atteindre les zones les plus reculées.

Que disent les cartes pour le continent eurasien, qui fait l'objet de ce premier volume ?

Que trouve-t-on dans les poches dispersées sur la périphérie du continent, en Angleterre aussi bien qu'aux Philippines ? La famille nucléaire, c'est-à-dire papa, maman et les enfants. Au centre, en revanche, de la Chine au Moyen-Orient ou en Russie, on découvre une grande variété de familles « communautaires » (c'est-à-dire papa, maman, les fils, leurs femmes et leurs enfants sous le même toit). Sur une frange intermédiaire, on trouve, au Japon ou en Allemagne, la famille souche, dans laquelle un seul des enfants, en général l'aîné des garçons, se marie et reste avec ses parents. Rappelez-vous la règle : aux extrêmes, le système le plus ancien; au centre, le plus récent. Conclusion : le système familial « archaïque » est la famille nucléaire et non, comme on l'a cru pendant un siècle et demi, la famille souche ou communautaire. Le présent le plus « moderne » rejoint le passé le plus ancien... comme dans La Planète des singes.

Est-ce une hypothèse ou une certitude ?

Il n'y a pas débat ! Compte tenu du nombre de zones observées et de la structure des cartes, on peut parler d'une certitude logique que les documents historiques, quand il y en a, viennent confirmer. C'est dur à entendre pour ceux qui ont longtemps pensé l'évolution dans le sens inverse, à savoir : une grosse famille regroupée autour du père dans les temps les plus anciens, suivie, beaucoup plus tard, par l'émergence de la famille nucléaire, de l'individu, de la démocratie politique, bref de la modernité. Un processus « naturel » qui faisait des Européens des innovateurs par essence et... qui ne tient pas.

Combien de « types » de structures familiales recensez-vous ?

Il faut classer les formes pour être capable de les cartographier et distinguer les « types » périphériques des types centraux. J'ai, pour ma part, défini une quinzaine de modèles, en partant des trois structures fondamentales décrites par Frédéric Le Play (1806-1882) : la famille nucléaire, la famille souche et la famille communautaire. J'ai introduit plusieurs variantes à cette triade. Par exemple, dans la famille communautaire, il arrive que les jeunes couples ne s'installent pas dans la famille de l'époux une fois mariés : certaines familles s'organisent autour des femmes, ou même autour de groupes frère-soeur. Parfois, la tradition veut qu'un jeune couple reste quelque temps avec ses parents, mais aille s'installer plus ou moins loin de ces derniers à la naissance du premier enfant. J'introduis donc, dans ma typologie, le concept de corésidence temporaire. En intégrant aussi les nuances de temporalité et de proximité aux trois types « fondateurs » , j'arrive finalement à une quinzaine de catégories.

Vous n'êtes pas tendre avec Claude Lévi-Strauss, dans votre livre. Que lui reprochez-vous ?

J'ai plusieurs critiques, mais mon principal reproche est le suivant : le type d'échange matrimonial que Lévi-Strauss a mis au coeur de son interprétation - le mariage avec la fille du frère de la mère - est un fait très minoritaire. Les Structures élémentaires de la parenté (1949) a beau être un livre admirable d'érudition, et ce qui y est étudié être bien étudié, il n'en reste pas moins que les échantillons de populations et de zones observés ont été choisis pour illustrer ce que l'auteur avait envie de dire ! Imaginez un astronome qui dirait : « Je vais tenter de comprendre les lois gouvernant la rotation des planètes, mais les seules planètes qui m'intéressent vraiment sont les rouges, ou les bleues! » Ça n'a pas de sens : si vous voulez définir les lois de Kepler, vous prenez tout le système solaire. Pour moi, le système lévi-straussien, c'est de la poésie.

Vous devez pourtant beaucoup aux anthropologues : votre livre repose sur un énorme corpus de livres, parmi lesquels de très nombreuses monographies de terrain...

Je suis un chercheur-prédateur, je ne m'en cache pas. Anthropologue de terrain, c'est un métier - et pas un métier pour moi. Pour enquêter, pendant des mois, dans des conditions souvent difficiles, il faut une force morale, une résistance psychique que je n'ai pas. A Cambridge, j'étais un virtuose de l'analyse des recensements au XVIIIe siècle, et mon tout premier article a porté sur les contradictions entre une liste d'habitants et les registres fiscaux d'un village d'Artois... A contrario, je serais surpris que beaucoup d'anthropologues de terrain aient lu et digéré autant de monographies que moi : plusieurs centaines, en fait, auxquelles j'ai ajouté l'analyse des structures familiales par les historiens. Il m'a fallu quarante ans pour faire ce livre : quarante années pour avoir dans la tête et sur fiches les données de deux cent quinze populations, plus les échantillons secondaires, bref quelque trois cent cinquante ou quatre cents sous-populations étudiées...

Qu'est ce qu'un bon chercheur ?

Comme l'écrit Musil au début de L'Homme sans qualités, un chercheur n'est pas un type sympa qui cherche à dire que le monde est en ordre : c'est un gars désagréable qui veut retourner la réalité et prouver que d'autres ont tort. Ce qui ne l'empêche pas pour autant de reconnaître ses dettes, ce que je ne cesse de faire dans mon livre. Si je reproche à Lévi-Strauss d'être excessivement « structuraliste » , je n'oublie pas que ma carrière intellectuelle a débuté sur un mode structural, le jour où, allongé sur un canapé chez ma mère, j'ai vu se superposer dans ma tête la carte du communisme et celle de la structure familiale communautaire. Un rêve de psy ! J'ai passé les années suivantes avec mes petites boîtes « structures familiales » , dans lesquelles je mettais les idéologies, les systèmes économiques, les façons d'intégrer les immigrés... et ce mode de pensée s'est révélé extrêmement efficace, jusqu'au jour où, grâce à mon copain le linguiste Laurent Sagart, j'ai enfin compris qu'il fallait aussi s'intéresser aux processus de diffusion des traits d'organisation familiale indépendamment de la cohérence interne des structures sociales. Faute de quoi je ne pouvais pas expliquer la distribution des types familiaux dans l'espace. Certains changent d'orientation sexuelle après 50 ans pour se renouveler : je me suis contenté d'un changement d'orientation intellectuelle, le passage du structuralisme au diffusionnisme...

Pourtant, cette explication par la famille - quasiment une microsociété qui déterminerait tout - n'est-elle pas écrasante ?

Au début des années 1980, j'ai vu se superposer la carte du communisme et de la structure familiale communautaire. Puis j'ai compris que le libéralisme s'insérait dans des systèmes familiaux nucléaires, et que les idéologies autoritaires ethnocentriques de type allemand ou japonais fonctionnaient très bien avec la famille souche. Tout cela a été empiriquement validé par la cartographie. Je comprends que l'on veuille nuancer, mais vous n'échapperez pas pour autant à l'évidence cartographique. Sans elle, vous ne comprendrez jamais pourquoi le vote communiste fut tellement important en Toscane et dans le nord-ouest du Massif central : il s'agit tout simplement de deux régions de famille communautaire, centrée sur les hommes dans le cas de la Toscane, comme en Russie, ou capable d'associer un frère, une soeur et leurs conjoints, dans le cas du Massif central. L'autorité et l'égalité sont au coeur de ces systèmes familiaux, comme au coeur de l'idéologie communiste.

Autre paradoxe de votre livre : les femmes n'ont pas, comme on le croit un peu trop souvent, été écrasées par les hommes dans les familles les plus anciennes...

On affirme que la modernité, c'est l'émancipation de la femme, sans voir que cette émancipation s'est en fait produite dans des sociétés où le statut de la femme était déjà relativement élevé. Une fois de plus, les visions dépendent de l'endroit où l'on parle : pour les Romains et les Grecs, le statut élevé des femmes, leur liberté, était un indice très sûr de la barbarie des peuples. Cette vieille géographie des statuts de la femme a la vie dure. Aujourd'hui, toute l'Europe du Nord-Ouest, et pas seulement la France, atteint une fécondité honorable de deux enfants par femme (ou presque) parce que ces sociétés ont trouvé le moyen de rendre compatibles le travail féminin et la production d'enfants. Mais ces sociétés sont « féministes » depuis longtemps, voire toujours : ce que l'on constate aujourd'hui n'est que la réémergence d'une donnée anthropologique ancienne.

Autre famille, au sens métaphorique cette fois : l'Europe. Que vous inspire-t-elle ?

Quand le traité de Maastricht a été concocté, je sortais de la rédaction de L'Invention de l'Europe et j'étais particulièrement attentif aux différences de structures familiales entre pays européens. Pour moi, l'Allemagne, avec sa tradition hiérarchique héritée de la famille souche, est aussi éloignée de la France, individualiste à cause de sa famille nucléaire égalitaire, qu'elle est proche du Japon, souche aussi. L'Italie centrale, elle, était communautaire. Des hommes qui s'imaginent pouvoir unifier un continent aussi éclaté anthropologiquement que l'Europe avec le seul instrument monétaire ne peuvent être que des ignorants. Si j'étais croyant, je dirais des impies, puisqu'ils attribuent à l'argent la capacité de créer un monde...

Une union plus politique ne peut-elle pas permettre à l'Europe de dépasser ces différences de structures familiales ?

La seule chose qui pourrait fonctionner, ce serait la domination absolue d'un pays sur les autres. La droite française est d'ailleurs retombée dans son rêve de soumission à l'Allemagne... sans voir que l'Allemagne est un pays vieux, fatigué, avec une population qui diminue, incapable de mettre au pas tout le continent malgré son industrie efficace et sa comptabilité en ordre. Non, la seule façon de sauver l'euro reste pour moi le protectionnisme européen, mais la majorité de la classe politique n'en veut pas. Il ne reste donc plus qu'à s'asseoir dans son fauteuil et contempler le désastre à venir, en commençant par le spectacle pitoyable de dirigeants s'agitant sur la crise de la dette publique. Je suis choqué par la façon dont on parle de cette dette, en suggérant que l'Etat français a distribué trop d'argent à des gens démunis qui ne le méritaient pas. L'achat de titres publics était - jusqu'à maintenant - un moyen très sûr de mettre son argent à l'abri, et ce sont les plus riches qui, aujourd'hui, détiennent l'essentiel de la dette. On comprend qu'ils aient peur d'un « défaut » ... mais moi, franchement, il ne m'inquiète pas : j'en rêve. Je suis simplement partisan d'une nationalisation des banques, qui mettrait à l'abri les petits épargnants.

Vous êtes issu d'une « lignée » solidement ancrée à gauche (votre grand-père était Paul Nizan). Quelles relations l'intellectuel engagé que vous êtes entretient-il avec sa « famille » politique ?

Aujourd'hui, les rapports entre intellectuels et politiques sont marqués par l'indifférence mutuelle : ces derniers ne s'intéressent guère aux idées, ils lisent très peu. Ils ne sont même pas « post-idéologiques » , ils sont « post-livresques » , préfèrent la télé aux livres et ont les yeux rivés sur les sondages. Cela ne m'empêchera pas d'aller voter aux primaires - pour Arnaud Montebourg, parce qu'il a une attitude lucide sur le libre-échange et sur nos rapports avec l'Allemagne. La droite est devenue très inquiétante, par son autoritarisme, sa volonté de contrôler l'information, d'instrumentaliser la question de l'identité nationale... Donc, pas de fantaisie - je vais voter socialiste.

Propos recueillis par Gilles Heuré et Olivier Pascal-Moussellard

A lire
L'Origine des systèmes familiaux d'Emmanuel Todd, éd. Gallimard, 754 p., 29 Euros

© 2011 Télérama. Tous droits réservés.

samedi 27 août 2011

Emmanuel Todd : "Je ne crois pas au déclin de l'Occident"



Marianne, no. 749 - Idées, samedi 27 août 2011, p. 72

Remise en cause de la pensée de Claude Lévi-Strauss, le nouveau livre d'Emmanuel Todd ouvre des pistes inédites sur l'histoire des systèmes familiaux et l'origine de nos sociétés.

Marianne : Ce traité, vous l'envisagez comme le sommet de votre oeuvre ?

Emmanuel Todd : Le fait d'avoir fini ce tome sur l'Eurasie me met en tout cas dans un état de bonheur inouï. J'avais commencé à l'écrire à la suite d'Après l'empire, en 2002, un succès qui m'avait mis à l'abri du besoin. Mais, à la fin du chapitre sur l'Inde, j'ai failli tout abandonner. Faire la somme de quarante ans de recherches, brasser des données concernant 215 peuples répartis sur l'ensemble de l'Eurasie, c'est un cauchemar. Entre-temps j'ai fait d'autres livres, et ça s'est terminé comme une sorte de combat contre moi-même, de défi métaphysique dans ma chaumière bretonne. Je travaillais au milieu de l'hiver, je me réveillais à 5 heures du matin, j'écrivais, et l'après-midi je lisais des Hercule Poirot pour tenir le coup.

La conclusion de ce travail, c'est qu'au plus profond du passé de l'humanité, on peut identifier une même forme originelle : la famille nucléaire, qui passe pourtant pour une innovation occidentale récente...

E.T. : En effet. J'ai été très critiqué au début des années 80, quand j'ai publié la Troisième Planète [La troisieme planete : structures familiales et systemes ideologiques]. A cause de mon hypothèse sur le fait que les types familiaux différents segmentant l'humanité produisaient des types idéologiques différents. La famille "nucléaire égalitaire" du Bassin parisien, préparant le terrain aux principes de 1789. La famille souche allemande et japonaise, justifiant l'autorité du père et l'inégalité entre frères et favorisant ainsi les organisations autoritaires, etc. On s'est mis à me traiter de maurrassien... et aussi de vichyste, parce que j'osais m'intéresser aux structures familiales. Ce que je fais ici, c'est ajouter à cette interprétation "structuraliste" des idéologies par les types familiaux une explication de la diversité par un mécanisme de diffusion des formes à partir d'un type unique. Trouver, sous la séparation de l'humanité en types familiaux différents, une origine commune aux populations des cinq continents me fait très plaisir, je l'admets. Au fond, je suis un bon petit Français universaliste. Mais, quand même, je suis surtout un scientifique : si j'avais trouvé l'inverse, je l'aurais écrit.

Vous présentez ici les Européens comme les véritables "primitifs anthropologiques". A l'inverse, vous écrivez que les héritiers de structures patrilinéaires [modes de filiation fondée exclusivement sur le père], éventuellement polygames, sont, eux, issus d'organisations plus élaborées et récentes... Vous allez encore avoir des ennuis avec les intellectuels "occidentalistes" du pays qui y verront une de vos projections idéologiques !

E.T. : Ah oui, sans doute ! [Rires] C'est un livre à la fois très sérieux et un peu malicieux. Comparer les Anglais à certains peuples primitifs des Philippines, c'est quand même amusant. Le schéma que les gens ont en tête, c'est qu'à l'origine l'homme était pris dans un magma familial très complexe, dans de gros groupes familiaux, et qu'avec l'avancée de la modernité aurait émergé la famille nucléaire individualiste, papa-maman et les enfants, et donc une libération de l'individu du vaste carcan originel. Mais ce livre et toutes les recherches récentes montrent que ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Sur toute la périphérie du monde, qui a peu évolué sur le plan familial, en Europe donc, en Asie du Sud-Est et jusque chez les Bochimans d'Afrique, ce qu'on trouve, c'est la famille nucléaire. Cette distribution périphérique permet de définir le type archaïque de l'humanité, commun aux Européens de l'Ouest et à des populations très primitives. A l'opposé, dans les régions centrales, où l'histoire est profonde, en Chine, en Inde et encore plus au coeur de la Mésopotamie par exemple (en Irak), l'innovation patrilinéaire a conduit à l'émergence de systèmes familiaux complexes, plus lourds, avec parfois l'endogamie, c'est-à-dire une préférence pour les mariages entre cousins. Le paradoxe, c'est que ce sont ces systèmes familiaux "évolués" qui ont abouti à paralyser la mécanique du progrès ! L'abaissement du statut de la femme, très prononcé dans ces zones, entraîne fatalement un abaissement du potentiel éducatif. D'où l'arrêt des sociétés du Moyen-Orient ou de l'histoire chinoise.

Si l'Europe a été un temps en tête de la course au développement, expliquez-vous, c'est qu'elle a échappé à des formes familiales paralysantes... Et aujourd'hui alors, qu'est-ce qui explique qu'elle soit en train de perdre la main ?

E.T. : N'allons pas plus vite que la musique. Je travaille sur de très longues durées. Les Européens sont inquiets pour leur avenir depuis quelques années, mais, à l'échelle des millénaires, c'est anecdotique. Il est vrai que les niveaux de longévité et de vieillissement que nous atteignons désormais sont absolument inédits dans l'histoire. Mais je peux d'ores et déjà dire que je ne perçois pas vraiment la réalité de ce qu'on appelle le "déclin de l'Occident". Je suis vraiment très sceptique au sujet de ces histoires de grand remplacement par la Chine ou l'Inde. Il y a là simplement d'immenses nations qui font ce qu'on appelle du "rattrapage". Un taux de croissance à 10 %, c'est impressionnant, mais c'est du rattrapage économique, ça ne définit pas l'avenir de l'humanité. Par ailleurs, les indicateurs démographiques chinois ne sont pas bons, le principe patrilinéaire progresse encore là-bas et on y observe un fort déséquilibre hommes-femmes. Tout ça n'est jamais excellent pour le développement. Voyez, je suis assez féministe, finalement... [Rires]

Il y a dans votre livre une vive "explication" avec la pensée de Lévi-Strauss. Quelles sont pour vous les limites de celle-ci ?

E.T. : L'anthropologie était arrivée à des résultats très intéressants avant que n'apparaisse Lévi-Strauss. Ce qui est inacceptable chez lui, ahurissant même, c'est qu'il s'est fixé sur une seule variable, l'échange matrimonial, et qu'il s'est même focalisé sur un type d'échange, le mariage avec la fille du frère de la mère, qui est en fait une chose très minoritaire. Construire une théorie à partir d'une forme sociale aussi peu commune, c'est vraiment très étrange. Je n'hésite pas à le dire : l'échantillon de Lévi-Strauss ne vaut rien. Ce n'est en tout cas pas ainsi qu'on m'a appris à travailler à Cambridge, lorsque j'avais 20 ans. Ma véritable idole, c'est l'Américain Robert Lowie [mort en 1957], spécialiste des populations indiennes, auteur du classique Primitive Society. Un livre dans lequel Lévi-Strauss lui-même a d'ailleurs découvert l'anthropologie. Mais je vénère également les grandes monographies britanniques d'après-guerre : celle d'Edmund Leach sur un village du Sri Lanka est tout simplement merveilleuse, comme celle de Meyer Fortes sur les Tallensis d'Afrique de l'Ouest.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans la démographie à cet âge-là ?

E.T. : Autre grand mystère. Je voulais être historien. J'étais bon en maths quand j'étais gamin, et fasciné par la statistique. C'était un bon mixte des deux. Emmanuel Le Roy Ladurie, proche de ma famille, m'a confié à Peter Laslett, le pape des études sur l'histoire de la famille en Angleterre. Je me suis pris de passion pour la discipline. Et puis, avec la famille de fous dont je sors, le concept de structure familiale devait me rassurer ! [Rires] Plus sérieusement, quand on travaille sur les structures familiales et les indicateurs de fécondité, on est assez proche du sens profond de l'existence. Ce sont des variables chaudes. Et pour moi, les gens qui pensent que l'histoire se fait uniquement au niveau des variables froides, économiques surtout, sont proches de la schizophrénie, de la sortie de la réalité.

La démographie a été votre martingale pendant trente-cinq ans, en tant qu'essayiste... Y a-t-il des situations historiques où celle-ci vous a toutefois induit en erreur ?

E.T. : C'est vrai que je suis un peu surpris par le nombre de prédictions réalisées que j'ai faites ! [Rires] Je me suis sincèrement posé la question du pourquoi. La raison, elle est hypersimple, je crois. C'est un truc de formation. Je suis un pur produit de l'école des Annales. Le Roy Ladurie, Pierre Chaunu, Pierre Goubert, toute cette histoire centrée sur le destin du gros des populations, pas sur les élites, et qui s'attaquait à des variables de fond, la démographie, les taux d'alphabétisation, le niveau éducatif, la religion populaire, etc. J'ai simplement été assez malin pour appliquer au présent des trucs qu'on m'avait appris à faire pour les siècles passés. En 1976, quand j'ai publié la Chute finale, les gens me disaient : "Comment, vous prédisez l'effondrement du système soviétique, mais vous n'avez jamais été là-bas !" C'était tout à fait vrai. Je répondais : "Moi, je suis historien, je travaille sur la Russie comme sur le XVIIIe siècle, où je ne suis jamais allé non plus." Tout se passe un peu comme dans une fameuse scène des aventures d'Indiana Jones, dans le film la Dernière Croisade. A un moment donné, il faut avoir la foi de marcher sur un précipice en faisant comme s'il y avait un pont sous vos pieds. Si vous avez le sentiment que ce qu'on vous a appris sur le XVIIIe siècle est vrai, que c'est ça la réalité de l'homme - faire des enfants ou non, apprendre à écrire ou non, etc. -, eh bien ça se met à produire des résultats extraordinaires.

Vous avez été un des adversaires "officiels" de Nicolas Sarkozy, parmi les plus pugnaces. Celui-ci semble aujourd'hui en mesure de faire oublier les heures les plus noires de son aventure... Comment l'expliquez-vous ?

E.T. : Je l'explique très simplement. Le problème, ça n'est pas Sarkozy, c'est le PS. C'est quoi la situation ? Nous entrons dans une crise économique grave, un monde où le niveau de vie va inéluctablement baisser. Face à ça, la droite a un programme : l'autoritarisme et l'activation des tensions ethniques. Ils n'arrivent à rien résoudre, ils sont ridicules sur un plan économique, et tout ça se combine à des attitudes de soumission inouïe à l'égard de l'Allemagne, peu importe. Mais la gauche ? Tant que vous restez dans le dogme du libre-échange, vous acceptez le principe qui assure la baisse du niveau de vie de la population, qu'est-ce que vous pouvez faire ? Dire que Sarkozy est méchant. Dire qu'il faut être "normal", respecter la Constitution, continuer de voter, mais, au fond de vous, vous n'avez même pas envie d'accéder au pouvoir puisque vous ne saurez pas quoi en faire.

La bonne stratégie face au FN, c'est quoi selon vous ?

E.T. : Le FN du père était un objet folklorique, à la fois anti-immigrés et ultralibéral, ce qui ne correspondait à rien. Avec la fille, on revient dans l'histoire des fascismes d'avant-guerre, qui ont utilisé un langage de gauche. D'un côté on continue à désigner les musulmans, de l'autre on se gargarise du mot "république" et on prône l'étatisme. Ma conviction, toutefois, c'est que les discours combinés du FN, de l'UMP et du PS font aujourd'hui système. Quand le modèle libre-échangiste culbutera, ces trois idéologies seront volatilisées.

Puisque vous êtes la cartomancienne la plus performante du pays, je vous pose solennellement la question : qui va remporter la prochaine présidentielle ?

E.T. : Aucune idée, absolument aucune. Au stade actuel, je trouve toutefois très inquiétante l'évolution de l'UMP vers des tendances ethnicisantes, quasi fascisantes. Le risque immédiat, il est là, pour moi. La priorité politique absolue, c'est donc de voter socialiste à la prochaine présidentielle. En 2007, j'ai tout de même réussi à voter deux fois pour Ségolène Royal, je devrais bien arriver à accomplir à nouveau cet exploit ! [Rires] Non, je suis sérieux. Quelle que soit mon insatisfaction, quelle que soit la vacuité de leurs propositions économiques, quel que soit le candidat surtout, je voterai une fois encore socialiste.

Propos recueillis par Aude Lancelin

LIRE AUSSI : Emmanuel Todd : « Je serais très étonné que l'euro survive à 2011 »

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LITTÉRATURE - "L'Origine des systèmes familiaux" par Emmanuel Todd



Marianne, no. 749 - Idées, samedi 27 août 2011, p. 70

L'incroyable M. Todd
Par Aude Lancelin

Sous le polémiste Emmanuel Todd, premier antisarkozyste de France, se cache un historien et un démographe respecté qui publiera le 8 septembre une oeuvre monumentale, fruit de quarante ans de réflexion, "L'origine des systèmes familiaux".

Le héros semble un peu fatigué. Rentré du Japon, où il s'est approché cet été à 30 km de la centrale de Fukushima, Emmanuel Todd est à moitié endormi sur la bergère en velours d'un petit salon des éditions Gallimard. On entre. Premier éclat de rire. "Cette interview commence sous les meilleurs auspices... Voyez l'état de votre sujet !" Cinq minutes plus tard, le Zébulon, tout à fait réveillé et très concentré, discourt sur les inconvénients du système patrilinéaire au Moyen-Orient et sur les Indiens shoshones des montagnes Rocheuses, tout en demandant un deuxième café et en glissant quelques vacheries sur tel ou tel journaliste connu.

Par chance, c'est le premier entretien que le démographe le plus people de France (étourdissant oxymore) accorde en ce mois d'août, à l'occasion d'un livre extrêmement ambitieux, l'Origine des systèmes familiaux, véritable retour aux sources pour cet élève de Le Roy Ladurie. Une réfutation de Lévi-Strauss, hard core à souhait, autour de laquelle les médias s'agiteront pourtant jusqu'à l'automne. C'est que l'homme est un excellent "client". Son sens de la formule enchante les électeurs (de gauche) et terrorise l'establishment (de tout bord), qui a compris qu'il valait mieux ne jamais être un jour dans son viseur. Sarkozy ? "Une version politique du vélo d'appartement" (entre cent autres images réjouissantes qui surgissent spontanément au fil de sa conversation ou de sa plume). Pascal Lamy (patron de l'OMC) ? "Le Forrest Gump du libre-échange." Barack Obama ? "Un Chirac planétaire."

Vedette américaine quasi permanente sur le plateau de Frédéric Taddeï, il a fait les riches heures de "Ce soir (ou jamais !)" durant les rudes hivers dépressifs de l'après-Fouquet's. Devenue culte sur Dailymotion, la vidéo "Todd explose Sarko en direct sur France 3" a beaucoup tourné. On en connaît à qui Emmanuel Todd a permis de survivre "mentalement" au sarkozysme. La banlieue éclairée en a aussi fait une de ses icônes. Dans la rue, à Paris, de jeunes Beurs l'arrêtent pour le remercier ou simplement discuter. "C'est une des fiertés de ma vie, cette confiance que me font les enfants d'immigrés", assure Todd, presque ému.

Celui qui fâche...

Le genre de propos qui révulsent certains de ses anciens camarades de la Fondation du 2-Mars, think tank républicain où se croisaient encore au début des années 2000 des gens désormais aussi antagonistes qu'Emmanuel Todd, Henri Guaino ou Pierre-André Taguieff. Aux yeux de ses "ex", la nouvelle posture "immigrationniste" de Todd, pour parler comme ledit Taguieff ou comme Renaud Camus, est indigne et irresponsable. Lui persiste, signe, et renvoie l'accusation d'"anti-France" à ceux qui lui font la leçon. Dans une interview filmée mise en ligne le 13 juillet dernier sur le sulfureux oumma.com, Todd déclarait ainsi : "Si vous êtes islamophobe et arabophobe en France aujourd'hui, c'est que vous travaillez très consciemment à la destruction de votre pays."

Issu d'une famille juive, venue du ghetto de Metz à la fin du XVIIIe siècle, un peu anglais par son père (le grand reporter Olivier Todd), un peu breton aussi, Emmanuel a fait de la défense des musulmans, régulièrement ciblés ces dernières années par la droite sarkozyenne, un cheval de bataille non négociable pour lui. De quoi se fabriquer à bon marché des haines solides. Autre combat du guerrier Todd : la lutte contre l'idéologie libre-échangiste, qui plombe radicalement la gauche socialiste à ses yeux. Crise financière oblige, le sujet est devenu plus consensuel. Todd, qui passait quasiment pour un zozo lorsqu'il prônait un protectionnisme européen dès 1999 (dans la réédition de l'Illusion économique), est devenu très consulté sur ce sujet aussi.

Nostradamus démographe

Cette position, antisystème et protectionniste, lui a valu la très mauvaise publicité d'être salué au début de l'été par Marine Le Pen, celle-ci faisant mine de tenir son analyse pour "similaire à la [leur] sur un certain nombre de points". Un baiser de la mort, divine surprise pour les adversaires de l'intellectuel, dont celui-ci s'est immédiatement tiré le 14 juillet dernier dans Libération, jour symbolique de fête nationale, en livrant une interview sans concession sur le "Front anti- national".

Au fond, Emmanuel Todd se sent invincible. Il l'est sûrement, d'ailleurs. Excellentes études (Sciences-Po et Cambridge), excellente nature (optimiste, rieur, gros bûcheur), excellente famille (petit-fils de Paul Nizan, il est également apparenté à Claude Lévi-Strauss), Todd le jeune, 60 ans tout de même cette année, sait bien que la France, encore monarchique sur ce point, pardonne tout aux petits princes de ses grandes tribus républicaines, aussi turbulents soient-ils.

Lévi-Strauss, justement. Son arrière-petit-cousin, Emmanuel Todd, l'attaque bille en tête dans ce traité, l'Origine des systèmes familiaux, premier tome d'une énorme somme dédiée à l'Eurasie, fruit de quarante ans de recherches. Car il ne faudrait pas l'oublier, derrière le polémiste Emmanuel Todd et ses canonnades hilarantes, il y a aussi un chercheur, austère et rarement réfuté. Dès son premier livre, la Chute finale (1976), Todd, alors âgé de 25 ans, réalisait un coup de maître. Observant la remontée du taux de mortalité infantile en URSS, il annonçait l'effondrement rapide et inéluctable du régime soviétique. Haussements d'épaules. Treize ans plus tard, l'impossible advenait. Depuis cette époque, la démographie aura été son marc de café. Sa miraculeuse martingale. Sans forcément le dire, chacun surveille les prédictions de Nostradamus Todd.

Les entrailles de l'humanité

En 2002, dans Après l'empire, le scénario catastrophe "toddien" du décrochage imminent de la puissance américaine était le suivant : une panique boursière d'une ampleur jamais vue, "qui aurait pour effet de mettre un terme au statut économique "impérial" des Etats-Unis". En sommes-nous aujourd'hui si loin ? En janvier 2011, en pleine révolution tunisienne, on demande à Todd quels seront les prochains tyrans à tomber. Il pronostique que deux d'entre eux devraient sous peu avoir des nuits courtes : Hosni Moubarak et Bachar al-Assad. L'un est actuellement jugé, on espère que l'autre sera bientôt condamné.

Nul mystère pourtant à cette efficacité prédictive, s'amuse Todd, qui s'en explique dans l'entretien que nous publions. Les grandes variables démographiques ne sont certes pas les entrailles de poisson où lisent les nouveaux oracles, mais elles sont tout de même les entrailles de l'humanité, où l'on peut déchiffrer son avenir. "Je ne suis sans doute pas génial... mais attention, je n'ai pas dit que j'étais nul !" s'insurge le savant fou des taux d'alphabétisation, qui oscille toujours entre mégalomanie tranquille et autodépréciation cocasse.

Hégélien malgré lui, Emmanuel Todd est sans doute le dernier intellectuel de France à croire encore en la rationalité du réel. Tandis que certains jouent aux antimarxistes intransigeants sans même s'apercevoir qu'ils vivent les yeux rivés sur des données économiques, lui surveille d'autres chiffres. Les taux de fertilité et l'espérance de vie. Ceux de la vie et de la mort. Avec un mélange étrange de rigueur scientiste et de foi du charbonnier. Il assure d'ailleurs que désormais il préférerait s'en tenir là, aux recherches de fond. Fatigué de la politique, fatigué de la "nullité" du PS (dixit), fatigué de taper sur "ce machin" (Sarkozy). A cette prédiction-ci, en revanche, on ne croit pas un instant. Une fois le décalage horaire passé, le héros n'oubliera pas d'être féroce.

L'Origine des systèmes familiaux. T. 1 : L'Eurasie, d'Emmanuel Todd, Gallimard, 730 p., 29 €.

LIRE AUSSI : Emmanuel Todd : "Je ne crois pas au déclin de l'Occident"

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mercredi 22 juin 2011

ANALYSE - La démondialisation et ses angles morts - Gérard Courtois


Le Monde - Analyses, mardi 21 juin 2011, p. 21

Il existe des sondages à charge, comme on le dit des témoins du même nom. Celui que l'IFOP vient de réaliser sur « Les Français, le protectionnisme et le libre-échange » est à ranger dans cette catégorie. Rendue publique il y a quelques jours (Le Monde du 17 juin), cette enquête vient en effet, opportunément, épauler le combat mené par ses commanditaires : l'Association pour un débat sur le libre-échange, créée par des économistes et intellectuels d'horizons variés, de Jacques Sapir à Emmanuel Todd, Pierre-Noël Giraud, Jean-Luc Gréau ou son initiateur, Philippe Murer.

Au-delà de leurs nuances, ils entendent dénoncer les ravages économiques et sociaux provoqués par une mondialisation fondée sur le dogme absolu du libre-échange; et pour se prémunir de la concurrence déloyale des pays émergents, ils prônent le rétablissement de barrières douanières aux frontières de l'Europe, voire de la France seule.

L'enquête de l'IFOP apporte beaucoup d'eau à leur moulin. En centrant ses questions de manière répétée sur « l'ouverture importante des frontières de la France et de l'Europe aux marchandises des pays comme la Chine et l'Inde et l'ouverture de ces pays aux produits français », elle concentre le jugement sur la seule question des « frontières », écartant tout autre aspect de la mondialisation; pis, elle établit une fausse symétrie entre l'entrée en Europe des produits asiatiques (parfaitement perceptible par les Français) et l'entrée de produits européens sur les marchés chinois ou indien (beaucoup plus lointaine).

Dès lors, les résultats sont spectaculaires. 84 % des sondés estiment que l'ouverture des frontières a des conséquences négatives sur les emplois en France, 78 % sur le niveau des salaires et 57 % sur les prix des produits de consommation. Les trois quarts des personnes interrogées jugent que cette ouverture des frontières aura des effets négatifs dans les dix ans à venir. Enfin, 57 % jugent qu'une augmentation des droits de douane aux frontières de la France ou de l'Europe aurait des conséquences positives sur l'activité industrielle nationale, et 55 % sur l'emploi. Si 80 % estiment que ces barrières commerciales devraient être installées aux frontières de l'Europe, 57 % déclarent que, faute d'accord européen, il faudrait le faire aux frontières de la France.

En dépit des réserves sur le questionnaire, les résultats de l'enquête méritent qu'on s'y arrête. Car ils sont indéniablement en résonance avec la tentation protectionniste à l'oeuvre aujourd'hui. Car cette tentation, cette revendication même, n'est plus l'apanage du seul Front national ou de Nicolas Dupont-Aignant, qui préconisent de sortir de l'euro et de barricader la France derrière une ligne Maginot douanière. Elle est désormais portée par plusieurs candidats ou postulants de gauche à l'élection présidentielle de 2012. C'est le cas de Jean-Luc Mélenchon, qui vient d'être adoubé par les communistes pour être le champion du Front de gauche. C'est aussi celui d'Arnaud Montebourg, engagé dans la primaire socialiste en brandissant l'étendard de la « démondialisation » et qui en fait un vigoureux plaidoyer dans un petit livre-manifeste (Votez pour la démondialisation !, Flammarion, 2 euros).

Ségolène Royal a également préconisé récemment « une politique protectionniste, avec des règles communes au niveau européen ». Enfin, le projet socialiste lui-même, dont le candidat du PS, quel qu'il soit, devra au moins s'inspirer, déplore que « l'Europe demeure le seul continent qui s'impose le libre-échange dans un monde qui ne cesse d'y déroger »; mieux, le PS souhaite la restauration d'« écluses tarifaires » sur « les marchandises dont les modes de production ne respectent pas les normes » européennes.

Le débat est donc en train de s'imposer. C'est salutaire, tant il est déterminant pour situer la France et l'Europe dans le monde de demain, pour en préciser les atouts et les faiblesses, pour en comprendre les marges de manoeuvre. Mais il bouscule trop évidemment le dogme libre-échangiste forgé depuis trois décennies pour ne pas provoquer de sérieuses crispations.

Ainsi, il y a peu, Alain Minc, chantre de la « mondialisation heureuse », s'en est pris avec une virulence étonnante aux « débilités à la Montebourg ». De façon plus solennelle, le premier ministre vient de mettre en garde contre « toutes les sirènes de la démondialisation, de la sortie de l'euro, du rétablissement des frontières, du laxisme budgétaire » et « leur complainte trompeuse et fatale » (Le Figaro du 18 juin), mettant dans le même sac ceux qui prônent des régulations commerciales aux frontière de l'Europe et ceux qui veulent sortir de l'euro.

A l'inverse, les membres du conseil scientifique d'Attac ont publié, sur le site Mediapart, un réquisitoire rugueux contre le « concept à la fois superficiel et simpliste » de démondialisation, estimant que « le retour à des régulations essentiellement nationales ne résoudrait aucun des problèmes qui se posent aujourd'hui ». Et, parce que le dogmatisme est bien partagé, il suffit de demander à Jacques Sapir si le protectionnisme dans un seul pays (qu'il préconise en France pour forcer le débat en Europe) aurait davantage de succès que feu le socialisme dans un seul pays, pour s'entendre traiter, en gros, d'« imbécile » !

Or il s'agit d'une question centrale, qu'il serait périlleux de laisser dans un angle mort. Arnaud Montebourg a beau opposer son « protectionnisme coopératif, de développement et d'émancipation » au « protectionnisme haineux et revanchard de l'extrême droite », cela ne suffit pas à expliquer comment l'on convaincrait l'Allemagne d'abord, puis les autres pays de l'Union européenne, de s'engager dans cette voie - et de construire le gouvernement économique que cela implique.

Laisser entendre que, à défaut, la France devrait avoir le courage de donner l'exemple revient, qu'on le veuille ou non, à se situer très exactement sur le terrain du Front national. Lequel ne demande qu'à profiter des indignations et révoltes du moment. Mieux vaudrait y prendre garde.

courtois@lemonde.fr

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lundi 25 avril 2011

La démondialisation un concept en pleine croissance - Hervé Nathan

Marianne, no. 731 - Idées, samedi, 23 avril 2011, p. 82

Finie, la pensée unique : la crise économique a bousculé les élites intellectuelles et politiques qui prônaient la mondialisation heureuse. Mais le nouveau débat qui s'ouvre chamboule les clivages traditionnels. Décryptage.

C'est le dernier mot à la mode du débat politique : "démondialisation". Il est repris à gauche par Arnaud Montebourg, qui s'en fait le héraut dans la campagne pour la primaire socialiste. Le concept est promu de longue date par le politologue Emmanuel Todd et par les chevènementistes ; il est illustré par la parution du livre de l'économiste Jacques Sapir (la Démondialisation, éditions du Seuil) ; il trouve aussi en Marine Le Pen une fervente supportrice.

La démondialisation, c'est donc le furet du bois joli. Il passe par ici (au PS), repasse par là (au FN), et se permet même un détour par la droite, à l'instar de Nicolas Sarkozy qui, dans le cadre du G20, se fait l'avocat de la taxe sur les transactions financières, ou du commissaire européen à la Concurrence, Michel Barnier, soudain sensible aux sirènes du "protectionnisme européen", pourvu qu'elles soient raisonnables. Libération qui, naguère, daubait sur les idées du "tiers-mondisme bêlant", s'effraie, sous la plume de son nouveau directeur, Nicolas Demorand (7 avril 2011), de les voir en passe de devenir "dominantes" !

Une promesse perdue

La démondialisation est donc en marche, au moins dans les esprits. Le concept en vient même à bousculer les barrières traditionnelles du débat politique : gauche contre droite, socialisme contre libéralisme, progressisme contre conservatisme. Notre monde (idéologique), inchangé depuis le XIXe siècle, semble trembler sur ses bases. Mais d'où vient donc ce formidable chamboule-tout que serait la démondialisation ?

Bien que personne ne soit vraiment certain du fait, le mot est attribué, par l'hebdomadaire libéral The Economist, à Walden Bello, sociologue et activiste philippin. Il en fait à tout le moins en 2003 le titre d'un livre fondateur, Deglobalization. Ideas For A New World Economy. La même année, le même Walden Bello proclame, lors du Forum social mondial : "La mondialisation a perdu sa promesse. Les forces représentant la solidarité humaine et la communauté n'ont pas d'autre choix que d'intervenir rapidement pour convaincre les masses désenchantées qu'"Un autre monde est possible !"" Pourtant, la thèse de Bello fracture le mouvement altermondialiste. "Il avait violemment critiqué Oxfam [puissante ONG internationale] défendant l'idée que le meilleur moyen pour les pays pauvres de se développer et de lutter contre la pauvreté était le libre accès de leurs produits aux marchés des pays du Nord, notamment dans les secteurs agricole et textile", note Eddy Fougier, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Bello, au contraire, promeut les économies de proximité, les échanges régionaux et l'utilisation des barrières tarifaires pour protéger les marchés des pays émergents.

La démondialisation est donc d'abord un enfant émancipé du mouvement altermondialiste. Celui-ci se veut "critique frontale de la mondialisation dominée par le capitalisme financier et actionnarial, dont le but est de placer les peuples en concurrence frontale les uns avec les autres", rappelle Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic et fondateur du mouvement Attac. Mais les altermondialistes ne forment pas un bloc monolithique. Il y a ceux, souvent issus de l'extrême gauche et donc héritiers de l'internationalisme, qui font la promotion de la "mondialisation solidaire", alternative à la mondialisation néolibérale. Celle-ci "vise à accroître les coopérations entre les peuples, à obtenir des régulations à l'échelle mondiale", selon Pierre Khalfa. Son meilleur cheval de bataille serait la taxe Tobin (ou taxe sur les transactions financières), destinée à favoriser le développement des pays pauvres (le produit de la taxe serait investi dans les pays en développement).

Dès 1996, un autre fondateur d'Attac, Bernard Cassen, critiquait dans le Monde diplomatique la confusion entre internationalisme et altermondialisme : "Si l'internationalisation est considérée par tous comme une étape naturelle entre le sentiment national et la conscience que l'humanité et la Terre sont une, pourquoi, diront certains, faudrait-il voir la mondialisation d'un mauvais oeil ? N'est-ce pas finalement une autre façon d'exprimer un concept identique ? Non, ce n'est pas du tout la même chose [...] Car telle est bien l'essence de la mondialisation : elle nie et contourne la nation, en tant que seul espace concret d'exercice de la démocratie, au lieu de la dépasser en l'englobant, comme le fait l'internationalisation." Où l'on voit que le débat peut aisément se caricaturer entre deux voies possibles : le retour aux nations, dont l'enfant bâtard est le repli identitaire ; l'universalisme, vite assimilé au cosmopolitisme ! Caricature, puisque bien des instruments concrets sont utilisables par les deux courants de pensée, la taxe Tobin, la réduction des mouvements de capitaux internationaux, la suppression des subventions aux exportations agricoles, etc.

La démondialisation s'impose en fait, puisque l'altermondialisme n'a pas triomphé. "Le mouvement social a échoué à imposer une autre orientation à la construction européenne. Au contraire, "la stratégie du choc", selon l'expression de Naomi Klein [titre de son livre publié en 2008], a pu être mise en oeuvre à l'occasion de la crise et permettre d'approfondir le néolibéralisme", reconnaît Pierre Khalfa.

La crise économique a bousculé les élites intellectuelles et politiques qui, jusqu'alors, soutenaient mordicus la mondialisation. L'argument de l'enrichissement généralisé par l'extension planétaire des échanges financiers et matériels s'est effondré d'un coup en septembre 2008, lors de la faillite de la banque Lehman Brothers.

Dani Rodrik, professeur à Harvard, acte alors "la fin du consensus de la mondialisation". "Aux Etats-Unis, la campagne présidentielle [qui a porté Obama à la Maison Blanche] a montré la faiblesse du soutien au libre- échange dans la nation la plus puissante du monde", analyse-t-il.

Nouvelle concurrence

Dès lors, que les peuples prennent conscience que la mondialisation est une machine destinée à accroître les inégalités n'a rien de surprenant. Plus étonnant, en revanche : une partie des élites suit le même mouvement. La crise agit comme un révélateur : pour les leaders du capitalisme occidental, les pays émergents apparaissent tout à coup comme de redoutables concurrents, et non plus comme de pauvres Etats d'un tiers-monde condamnés à la misère et à l'assistance perpétuelles, ou même comme des marchés tout juste bons à conquérir sans entrave. Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute, parle ainsi d'un "renversement du monde" : "Le monde était à sens unique. Il marchait dans les clous que l'Occident lui avait tracés. C'est fini. Dorénavant, c'est nous qui avons la dette. Ceux qui ont le capital, c'est la Chine, les pays de l'Est et les pays producteurs de matières premières."

Même Michel Rocard, le socialiste le plus rapide à s'adapter à l'air du temps, bascule à son tour. Dans une interview au Parisien, le 6 avril 2011, le chantre du réalisme social-démocrate déclarait : "Le libre-échange intégral est fini, il a fait trop de dégâts. La Chine et l'Inde sont capables de produire tout ce que nous fabriquons. Et, comme leurs coûts sont moindres, c'est tous nos emplois industriels qui sont menacés. Personne ne peut le tolérer." Le socialiste Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le constate amèrement : "La mondialisation est une mule qui refuse d'avancer."

Après des décennies de pensée unique dominante, la crise idéologique de la mondialisation ouvre enfin la voie au débat politique. Mais de nouveaux acteurs se sont emparés du débat. En France, Marine Le Pen veut en faire le clivage transcendant de la scène politique avec, selon elle, d'un côté, l'"UMPS", qui accepte la mondialisation et qui "participe à l'affaiblissement de la France", de l'autre, tous ceux, à gauche et à droite, qui souhaitent la restauration d'un pouvoir uniquement national. La sortie de l'euro, à la faveur de la crise actuelle de la monnaie unique, serait alors l'acte fondateur d'une rupture absolue et salvatrice de l'économie française. Le sociologue allemand Ulrich Beck, auteur de la Société du risque, dénonce, dans la revue Alternatives économiques d'avril 2011, ces "individus cultivés et très qualifiés, ces fins théoriciens de la vie politique qui s'accrochent à la lubie du retour à l'Etat-nation. [...] Mais il n'existe pas de retour possible à l'Etat-nation, hors un coût extraordinairement élevé".

A gauche, Arnaud Montebourg, qui a levé le premier l'étendard de la démondialisation, tente une synthèse sur le fil du rasoir : "Dans ce projet, la politique redevient plus forte que l'économie, les choix et la destinée d'une nation sont plus importants que la force des marchés, on met fin au libre-échange, pas seulement pour nous, mais comme méthode de mise en concurrence des systèmes sociaux, des choix souverains des Etats, des nations et des peuples", théorise-t-il dans le Monde. Mais dans son livre intitulé Des idées et des rêves (Flammarion, 2010), il professe : "Il n'y a pas d'autre solution possible que d'intégrer dans les traités de libre-échange de l'Organisation mondiale du commerce des conditions non marchandes, sanitaires, environnementales, sociales et culturelles." Un coup pour la nation. Un coup pour l'internationalisme. Preuve que la démondialisation n'est pas arrivée au bout du chemin.


LA SORTIE DE L'EURO VUE PAR JACQUES SAPIR


Jacques Sapir - Vers la fin de l'euro? - CSOJ... par MinuitMoinsUne

Jacques Sapir, qui signe régulièrement des tribunes sur le site marianne2.fr, publie un essai important, la Démondialisation. Il y dessine une voie possible de sortie de l'euro pour la France qui ne peut être balayée d'un trait de plume. Constatant que la zone euro est hétérogène, ce qui est exact, il propose de transformer l'euro, monnaie unique, en euro "monnaie commune" d'un groupe réduit de pays. Une solution envisageable, en théorie - elle a même été débattue avant le processus de Maastricht. "Cette solution pleinement concertée représente de loin la meilleure des solutions", écrit-il. Le problème, c'est que lui-même ne croit pas à un processus collaboratif de détricotage de l'euro. A tel point que cet adepte de l'uchronie (l'art de refaire l'histoire) établit un scénario où la France "mettrait ses partenaires au pied du mur". Et de prédire que l'éclatement de la zone euro signifierait probablement "la mort de l'Europe telle que nous la connaissons et la naissance de nouvelles alliances", peut-être avec la Russie.

En France, l'affaire ne serait pas plus simple, puisque Jacques Sapir, proche de Jean-Pierre Chevènement, envisage rien de moins que l'utilisation de l'article 16 de la Constitution - la concentration des pouvoirs entre les mains du président de la République en cas de crise menaçant le fonctionnement des institutions de la République - pour y parvenir. H.N.

La démondialisation, de Jacques Sapir, éditions du Seuil, 258 p., 19,50 €.

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mardi 5 avril 2011

Emmanuel Todd : « Le roi est mort, les esprits s'égarent »


Le Point, no. 2011 - France, jeudi, 31 mars 2011, p. 52

Propos recueillis par Saïd Mahrane

Analyse. Emmanuel Todd explique pourquoi « la droite s'affole ».

Le Point : On constate l'émergence d'une droite décomplexée, qui aborde des thèmes longtemps tabous à l'UMP, comme en témoignent les sorties de Claude Guéant sur l'islam, l'immigration, l'identité... Comment l'expliquez-vous ?

Emmanuel Todd : La droite me semble plus égarée que décomplexée. Nous sommes en situation de crise. La France a-t-elle encore un chef de l'Etat ? Nicolas Sarkozy a perdu depuis un moment l'une des prérogatives fondamentales du président sous la Ve République : le droit de démissionner son Premier ministre, car les parlementaires de l'UMP lui ont résisté en conservant François Fillon. Il se bat en Libye face au poids d'Alain Juppé, pour conserver la deuxième prérogative du président, le contrôle de la politique étrangère... La France a atteint le stade d'une crise idéologique globale. Les deux grands concepts qui guident l'action des classes dirigeantes depuis près de vingt ans, le libre-échange et l'euro, sont aujourd'hui périmés, des concepts « zombies », morts mais que l'on croit vivants, selon une formule du sociologue allemand Ulrich Beck. La vie politique est pleine de concepts zombies. L'Histoire n'est plus maîtrisée. La droite s'affole. Le PS gagne des cantonales et se tait.

La perte d'autorité du président entraînerait, selon vous, ce « grand n'importe-quoi idéologique » ?

Le roi est mort, la religion est morte, et les esprits s'égarent. Dans toutes les sociétés, il faut une croyance collective dominante et une clé de voûte politique, sociale et mentale. Rien n'existe plus, et c'est cela, fondamentalement, qui explique la montée du Front national.

La droite se chercherait donc une nouvelle orientation, pour ne pas dire une nouvelle identité ?

Elle sort de plusieurs débâcles électorales. L'égarement la mène dans deux directions opposées. La première est un recadrage sur le conservatisme ancien, décent. C'est le sens des montées en puissance de Fillon et de Juppé, qui ont, à tort ou à raison, des images d'hommes posés et compétents. L'autre tentation conduit l'UMP dans d'ahurissantes embardées extrémistes.

Eric Zemmour est-il le représentant médiatique de cette droite ?

C'est un symptôme parmi d'autres de la tentation extrémiste. Il a été ovationné lors d'une réunion UMP après avoir été condamné par la justice, ce qui pose la question d'une tendance fascisante au sein de l'UMP - selon moi, minoritaire. L'étonnant est que ces dérives de la droite se multiplient et vont vraisemblablement continuer de fleurir après ces cantonales désastreuses, alors qu'il est clair que, pour elle, l'extrémisme ne paie pas. Le débat sur l'identité nationale avait déjà abouti au désastre des régionales sans arrêter cette dérive.

Les « dérives de droite » portent Marine Le Pen très haut dans les sondages...

Je suis surpris de la surprise. Nous vivons une déroute industrielle, une baisse du niveau de vie, un juin 1940 économique et social. Les jeunes sont économiquement massacrés et les vieux, terrorisés par les menaces sur les retraites.

Cette droite, qui se situe entre l'UMP et le FN, a-t-elle un vieux fond populiste ?

Encore un concept zombie. On accuse de populisme des hommes politiques qui flattent les bas instincts du peuple et ne sont pas compétents pour gouverner. Mais, aujourd'hui, on a une classe dirigeante perçue comme incompétente. Marine Le Pen en tête des sondages et le FN puissant aux cantonales, ce n'est plus du populisme, c'est autre chose, à définir.

Les thèmes de cette droite vont sans doute occuper le terrain de la campagne présidentielle...

Alors nous aurons un second tour entre Marine Le Pen et le candidat socialiste.

Pourquoi cette droite nationale a-t-elle l'oreille du peuple ?

Elle ne l'a pas puisque l'UMP multiplie les débâcles électorales. Mais il est vrai que, dans le contexte économique, on devrait assister à une radicalisation vers la gauche. Or elle se fait vers la droite. Le vieillissement du corps électoral est sans doute le facteur explicatif. C'est le contraire de ce qui se passe en Tunisie, où la jeunesse mène la révolution.

En refusant les débats sur l'immigration ou sur l'islam, les associations antiracistes ne sont-elles pas les « idiots utiles » de cette droite ?

Aucun débat n'arrêtera le délire sur l'islam, qui ne résulte pas d'une menace réelle mais d'une anxiété propre à la France et à une bonne partie de l'Occident. Notre propre vide religieux est insupportable à beaucoup. La disparition du catholicisme a laissé la pensée laïque sans adversaire structurant. L'islam est donc fantasmé en adversaire de substitution. Mais on ne traite pas une crise paranoïaque en entrant dans le délire du patient. Le débat politique moderne ne peut résoudre la question du sens de la vie, il ne peut mener à la sécurité métaphysique. Il pourrait quand même sauver la sécurité économique et sociale et donner ainsi à la société le temps de retrouver un équilibre métaphysique et mental.

Pour finir, en quoi le FN ne serait-il pas républicain ?

Le Front national n'est pas un parti républicain, parce que son attachement à la préférence nationale contredit la notion d'homme universel, au coeur de la culture républicaine. Mais je ne pense pas que l'UMP et le PS, qui adhèrent à des doctrines et des projets économiques - libre-échange et euro - détruisant la vie des citoyens, méritent la qualification de « républicains ».

Note(s) :

* Historien. Dernier livre paru : « Après la démocratie » (Gallimard).

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mercredi 5 janvier 2011

Emmanuel Todd : « Je serais très étonné que l'euro survive à 2011 »


Le Soir - 1E - ZOOM, mardi, 4 janvier 2011, p. 14

Que nous est-il permis d'espérer et que doit-on craindre en 2011 ? Le politologue, démographe et essayiste français Emmanuel Todd a accepté de se livrer, pour nous, à un « bilan et perspectives » étayé, plus spécifiquement centré sur la crise économique et financière qui secoue l'Europe.

Que retiendrez-vous de l'année 2010, qui vient de s'achever ?

Je dirais que ce fut une année charnière. C'est l'année où les croyances, économiques et politiques dominantes de l'Occident sont arrivées au bout de quelque chose.

D'abord dans la gestion de la crise économique. J'ai été frappé par la prise de conscience concernant la relance, telle qu'on l'avait conçue lorsque la crise financière, puis la crise de la demande mondiale ont été diagnostiquées - chose qu'il fallait faire, précisons-le... -, qui n'allait pas suffire. Et pour une raison très simple : les plans de relance ont, à la rigueur, relancé les profits dans les économies occidentales, ont regonflé à un niveau acceptable les indicateurs boursiers, mais n'ont pas fait repartir l'emploi, les salaires. Malgré ces plans, la dégradation du niveau de vie a commencé ; aux Etats-Unis, les indicateurs mettent même en lumière une diminution de l'espérance de vie...

Les gens ont donc compris que dans une économie ouverte, dans un régime de libre-échange, si l'on réinjecte des signes monétaires ou des moyens de payement dans l'économie par en haut - plutôt par le système bancaire qu'autrement -, on crée de la demande, mais que cette demande ne modifie absolument pas le mécanisme de la compétition sur les salaires, mais que cela relance tout simplement les économies à bas salaires. En France par exemple, et j'imagine ailleurs, les plans de relance de l'après-crise ont abouti à une accélération de la désindustrialisation et des délocalisations...

Un « électrochoc » , donc...

Les gens l'ont compris mais, pour le moment, ils ne sont pas allés au bout de la compréhension. Cela réintroduit les différences traditionnelles entre Américains et Européens où, pour une fois, je ne peux plus dire que les Américains sont quand même moins bêtes parce qu'ils ont compris le problème de la demande globale, les mécanismes keynésiens de soutien à la demande, la notion de flexibilité monétaire, etc. On ne peut plus considérer qu'un plan de relance, en économie ouverte, est simplement mieux que les plans d'austérité européens. Les plans d'austérité européens ne sont pas une solution actuellement. Ils vont relancer la crise mondiale, et s'ils remettent l'économie mondiale en crise, pour le coup, l'économie chinoise, qui est gérée de façon extrêmement dangereuse par l'exportation, va s'effondrer. Mais ces plans d'austérité européens traduisent quand même, me semble-t-il, une volonté de ne pas faire de la relance pour autrui... Je dirais qu'ils sont un premier pas vers le protectionnisme, mais dans la mesure où il s'agit d'un protectionnisme par contraction de sa propre demande, c'est ce que l'on peut appeler un « protectionnisme bête » . Moi, je me bats depuis longtemps pour un « protectionnisme intelligent » . Je vais y revenir.

C'est le deuxième tournant. Le premier concerne le premier élément de la pensée unique : le libre-échange. Le deuxième est sur l'euro. L'acquis du dernier trimestre de 2010, c'est qu'on est arrivé au bout de la croyance en l'euro comme horizon spécifique pour l'Europe. Il s'agit donc d'une année chargée en termes de prises de conscience !

Sur quoi cela pourrait-il déboucher ?

Paradoxalement, la crise, l'effondrement de croyances qui font du mal au continent, au monde développé et à la planète, c'est déjà inespéré ! On a trop longtemps vu de sympathiques gouvernements se réunissant paisiblement - ce qui est une bonne chose -, conclure leurs travaux en expliquant qu'ils allaient défendre bec et ongles le mécanisme qui produisait la crise, à savoir le libre-échange. Or, le libre-échange, c'est quoi ? C'est la guerre de tous contre tous sur le plan économique, c'est la concurrence sur le coût du travail, sur l'efficacité économique.

Cela dit, comment va être l'année 2011 ? On va avoir des surprises. Je serais très étonné que l'euro, dans sa forme actuelle, survive à l'année 2011. S'il survit, ce sera dans un contexte de réorientation générale des politiques économiques européennes.

Au final, cette crise pourrait donc, selon vous, se révéler positive ?

Oui. Mais l'une des choses qui me poussent à être très prudent, c'est la lenteur des processus idéologiques, la lenteur du débat, le caractère un peu amorphe de la société. En France par exemple, la façon dont la crise a ramené à la surface le vieux phantasme de la supériorité des conceptions économiques allemandes, ces choses qu'on entendait telles quelles à l'époque du « franc fort » , dans les années 80, a quelque chose d'inquiétant. Pour expliquer ce phénomène de lenteur, il y a le vieillissement des populations occidentales et ce que j'ai décrit dans mon dernier livre, Après la démocratie(Gallimard/Folio), à savoir un état d'atomisation des sociétés - avec des comportements narcissiques, des gens qui ne se soucient que d'eux-mêmes, une absence de croyances collectives - qui empêche la décision politique.

Donc, ce que je ressens, c'est une sorte de tension qui est devant nous, de bras de fer conceptuel entre deux tendances : la crise générale des conceptions qui devrait amener des évolutions et des prises de décisions rapides, et puis cette espèce de lenteur, de sénilité narcissique des sociétés développées, qui suggère que quand même, elles seraient capables de continuer à ne rien faire pendant toute une année...

Quid de l'euro, que vous avez évoqué plus haut ?

L'image qui me vient, c'est « acharnement thérapeutique » ... L'euro est une abstraction. Les sociétés nationales, avec leurs cultures, existent toujours. Il y a des différences de mentalités, de rythmes démographiques, il y a des traditions de discipline salariale en Allemagne qui ne sont pas concevables en France...

En fait, du temps des monnaies nationales, chacune des économies européennes avait son mode de régulation spécifique qui lui convenait. Des bureaucrates abstraits ont posé l'euro là-dessus et, bien entendu, ça ne marche pas. Et toutes les tentatives institutionnelles, bancaires ou autres, pour que ça fonctionne, ne peuvent pas marcher. Tant que l'Europe est en économie ouverte, dans le régime de libre-échange, il y a une guerre économique acharnée entre les économies européennes dans laquelle l'Allemagne est la plus forte parce qu'elle pratique mieux la compression du coût salarial. Mais dans ce contexte, l'euro est une sorte de prison pour tout le monde, pour laisser les plus faibles ou les moins capables se torturer au niveau salarial, à la merci de l'Allemagne. Attention, je n'en veux pas du tout à l'Allemagne : il y a de l'aveuglement et du narcissisme là-bas comme en France...

Comment sortir de cette situation ?

De deux manières : par le bas ou par le haut. Par le bas, c'est admettre que l'euro est foutu. Puis on en sort et on revient aux monnaies nationales. Pour moi, ce n'est pas optimal : je ne suis pas du tout partisan de la disparition de l'euro. Simplement le système actuel est le pire concevable parce qu'il détruit une partie de l'industrie européenne, il dresse les Européens les uns contre les autres, il met l'Allemagne dans une position de domination mais aussi de cible, d'ennemi collectif pour l'Europe...

La sortie vers le haut : on veut sauver l'euro, on y tient vraiment et on accepte l'idée que le problème mondial, c'est le libre-échange, l'insuffisance de la demande. On fait revenir l'Europe à sa conception initiale de la préférence communautaire. On dit que l'Europe a le droit, dans un monde en guerre sur les coûts salariaux, de faire un virage protectionniste. On établit un protectionnisme européen raisonnable, coopératif, qui permet de relancer les salaires, l'investissement, la demande à l'échelle du continent. Dans un tel contexte, on rétablit un intérêt collectif européen, un bénéfice mutuel. Dans le domaine économique, les différences culturelles entre l'Allemagne et les autres pays cesseraient d'être un facteur de conflit et l'Europe retrouverait son véritable avantage compétitif dans le monde qui est sa diversité - avec l'euro, on a réussi à faire de la diversité européenne quelque chose de complètement négatif dans ses conséquences.

Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste à ce propos ?

Pour moi, l'explosion de l'euro, c'est une probabilité de 90 %. Ce qui provoquerait un trou d'air idéologique formidable mais, dans ce contexte, j'ai très très peur de l'effet de délégitimation des élites. Mais bon, les choses peuvent changer très vite : les populations sont quand même à des niveaux éducatifs très élevés, le sentiment d'une crise est là... Et puis les esprits ont évolué. En France, j'ai passé une dizaine d'années à être considéré comme un rigolo avec mon protectionnisme européen, maintenant ça va très bien pour moi, merci ! Évidemment, la grande réponse, c'est : « Ce n'est pas possible, on ne pourrait pas faire accepter ça aux Allemands, ils sont tournés vers l'extérieur, ils veulent conquérir des marchés en Chine, ils préféreraient d'ailleurs retourner au mark, etc. » Mais la chute de l'euro mettrait l'Allemagne à genoux, et les Allemands sont en train de comprendre qu'ils sont les principaux bénéficiaires de l'euro. Quand des Allemands disent qu'ils en ont marre de l'euro, marre de payer ces plans de sauvetage des États, qu'il faut en retourner au mark, etc., je pense qu'ils bluffent ! Je pense qu'ils ont compris que la fin de l'euro serait un désastre pour l'économie allemande. Et s'ils ont compris cela, il suffirait d'avoir un gouvernement français intelligent, qui arrête de faire des « cocoricos » ridicules, qui admette que l'Allemagne est l'économie dominante et qui lui demande de prendre ses responsabilités à l'échelle du continent, de prendre le leadership dans l'établissement d'un protectionnisme européen raisonnable, qui sera d'ailleurs favorable, en termes d'accroissement de la demande, à l'industrie allemande beaucoup plus que les quelques marchés chinois ne pourraient l'être...

Nicolas Sarkozy pourrait-il conclure son mandat de la sorte ?

Là, on retombe dans les paramètres lourds, pesants et qui rendent pessimistes.

On a énormément de mal à imaginer Sarkozy dans ce rôle. Si vous regardez sa trajectoire dans son rapport à l'Allemagne, il avait démarré très anti-Allemand. Il scandalisait les Allemands pas juste par sa vulgarité mais parce que de tempérament, il était anti-Allemand et pro-Américain. Il a fini par s'aligner sur l'Allemagne mais il faut tout de même constater la coïncidence chronologique entre la chute du sarkozysme et la remontée en puissance d'une vieille droite conne qui croit au discours de la rigueur, qui pense en termes d'équilibre budgétaire et de choses comme ça... Aujourd'hui, le sens du gouvernement Fillon II, c'est que Sarkozy n'a plus le pouvoir. Il est le premier président de la Ve République qui n'a pas eu le droit de renvoyer son Premier ministre... Donc, quand on dit : « Est-ce que Sarkozy pourrait ? » ... on ne sait plus très bien ce que Sarkozy peut. On n'a donc aucune raison d'être optimiste, d'autant que du côté du Parti socialiste - qui a certes accouché avec beaucoup de difficultés de la notion de « justes échanges » -, c'est très lent aussi. On est dans le people !

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011

vendredi 17 décembre 2010

OPINION - Cessons de nous agenouiller devant l'Allemagne - Emmanuel Todd


Marianne, no. 713-714 - Carte blanche, samedi, 18 décembre 2010, p. 36

Prendre la rigueur budgétaire allemande comme modèle, au prétexte de ne pas léguer à nos enfants la dette nationale, reviendrait à leur transmettre une société sans industrie, ce qui est bien pire.

Les performances économiques de l'Allemagne et sa rigueur budgétaire suscitent en ce moment beaucoup d'admiration. Faut-il donc la copier, comme le suggère aussi bien François Fillon que le mensuel Enjeux-les Echos ?

Emmanuel Todd : J'ai bien noté que l'Allemagne redevenait un modèle pour les élites françaises et même dans Marianne, si j'ai bien lu le dernier Bloc-notes de Jean-François Kahn. En fait, les récents gains à l'exportation de l'Allemagne se font au détriment des autres pays européens ; ils ne dureront pas dans les pays émergents. Par ailleurs, nous voyons réémerger une thématique datant du milieu des années 80, lorsque la politique du franc fort était censée contraindre la France à adopter une rigueur " à l'allemande ". Cette politique géniale a abouti à faire de la France un pays massivement désindustrialisé. En somme, on nous propose aujourd'hui de liquider la moitié encore épargnée de notre industrie, afin de faire de la France un pays de tourisme et de ruralité...

Pourquoi cette politique du franc fort n'a-t-elle pas fonctionné ?

E.T. : Les économistes et les politiques ont une vision abstraite et déshumanisée de l'économie, qu'ils ravalent à une série de tableaux. On pourrait ainsi transformer la France en une sorte d'Allemagne en déplaçant les chiffres d'une colonne à une autre. Or, d'un point de vue anthropologique, l'activité économique est celle d'un peuple, d'une nation, d'un groupe humain qui a certaines caractéristiques culturelles, psychologiques, mentales, des façons de vivre, d'aimer, de travailler... Personnellement, je crois que les structures familiales nous fournissent la matrice permettant d'éclairer les comportements des peuples. Concernant la France et l'Allemagne, ces structures familiales ne sont pas simplement différentes, elles s'opposent par leurs valeurs structurantes respectives. La famille française dominante était individualiste et égalitaire, encourageait l'autonomie des enfants et l'égalité entre eux, ce qui a fini par conduire à la devise " Liberté, égalité, fraternité ". A l'opposé de cette matrice, la paysannerie allemande combine l'héritier unique, en général l'aîné des garçons, l'inégalité entre les frères et une claire infériorité des femmes. Voilà pourquoi, au XXe siècle, l'Allemagne n'a pas brillé par son attachement à la liberté et à l'égalité. Elle a même manifesté lors des années 39-45, une préférence marquée pour le totalitarisme.

Mais le monde contemporain ne rogne-t-il pas ces particularismes ?

E.T. : Bien entendu, les systèmes familiaux anciens ont disparu. Mais on ne peut en déduire une convergence mentale et culturelle entre pays. Au contraire, la démographie illustre de façon spectaculaire le maintien de différences entre les deux pays. La fécondité allemande est de 1,3, tandis que celle de la France est de 2. En France, où le statut de la femme est plus élevé, on peut concilier carrière professionnelle et procréation, même si tout n'est pas parfait, loin de là, dans ce domaine. Il n'en va pas de même en Allemagne ou au Japon, où perdure la " culture patrilinéaire " (système familial qui privilégie la transmission par les mâles). La France fait plus d'enfants, probablement moins bien éduqués. Le principe égalitaire y a freiné l'émergence d'une formation professionnelle technique. Ici, nous devons admettre que les différences économiques entre les deux pays sont ancrées, à l'insu des économistes, des politiques et des journalistes, dans un socle anthropologique invisible.

Une bonne gestion économique d'un pays doit prendre en compte le taux de fécondité. Si l'on veut absolument imiter l'Allemagne, il faut supprimer le tiers des enfants nés en France. Ce qui serait dommage parce que cet indicateur de fécondité est justement la preuve que le modèle français est meilleur que le modèle allemand ! Tout simplement parce qu'avant de travailler une population doit exister... Ce n'est pas une plaisanterie : le parcours cauchemardesque des jeunes pour entrer dans la vie professionnelle témoigne d'une tentation réelle d'écraser la jeunesse. Les partisans de l'équilibre budgétaire affirment que nous léguons une dette à nos enfants. En fait, nous leur transmettons une société sans industrie, ce qui est bien pire.

Pourquoi l'Allemagne reste-t-elle obsédée par son déficit alors que depuis 2000 sa croissance est plus faible que celle de la France ?

E.T. : Avec le Japon, l'Allemagne est le pays le plus vieux du monde, ce qui pèse sur l'évolution de sa démocratie. Toutes ces histoires d'inscription de l'équilibre budgétaire dans la Constitution sont les symptômes d'une société en voie de fossilisation. On sent qu'une fraction des élites aimerait que la France rejoigne l'Allemagne dans cette course mortifère au désendettement. La politique économique française traditionnelle incluait une certaine dose de laxisme intelligent et pragmatique, qui aboutissait en général à des dévaluations permettant de cumuler un abaissement indolore du coût du travail et une participation plus importante des riches grâce à la baisse de la valeur internationale de leurs avoirs. La dévaluation était efficace et égalitaire. Le franc fort puis l'euro ont privé la France de son mode de régulation naturelle et désarmé l'industrie française face à la concurrence allemande. Au fond, l'orthodoxie budgétariste impose aux nations une norme qui n'est plus de saison pour les individus. Il paraîtrait aujourd'hui incongru d'imposer des relations hétérosexuelles à un homosexuel ! Il règne donc en économie un système d'interdit préfreudien dans lequel la castration et le surmoi s'imposent...

Comment sortir de ce cauchemar européen ?

E.T. : Les caractères des nations sont radicalisés par le libre-échange qui oppose les nations et les cultures les unes aux autres. En réalité, il suffirait de créer un espace économique dans lequel les salaires seraient protégés et où la demande serait en augmentation pour que les différences entre Français et Allemands (mais aussi entre Italiens et Espagnols, Polonais et Portugais, etc.) cessent de conduire à des guerres économiques. En fait, l'exacerbation des différences nationales par le libre-échange conduit à l'explosion de l'euro. Or, nous pouvons sortir de cette crise par le haut, grâce à l'instauration d'un protectionnisme européen qui seul pourrait sauver la monnaie commune et qui pourrait bénéficier à l'industrie allemande.

Votre pronostic ?

E.T. : A 90 % hélas, nous allons à l'explosion de l'euro.

Propos recueillis par Philippe Cohen

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lundi 2 février 2009

Todd ou Attali? - Michel Juvet

Le Temps - Finance, lundi, 2 février 2009

L'Amérique des années 30 voulut trouver les responsables de la catastrophe économique. Des noms de personnes, de métiers, de religions, de nations circulaient dans les esprits. On créa donc une commission indépendante chargée de déterminer les responsabilités. Après des années de travail, la commission s'épuisa d'elle-même: impossible de répondre précisément à la question. Le monde politique s'égara et trouva entre-temps dans le protectionnisme une réponse à la crise. On croyait ce mot oublié, mais aujourd'hui il n'est plus tabou; il revit déguisé. D'abord, plutôt que d'affronter ses propres errements passés, on a préféré trouver le coupable: «l'Amérique». Dernièrement, à Davos, la Russie ou la Chine l'ont fait sans honte.

Pourtant, ce sont bien elles, en exportant plus de pétrole ou de jouets chinois, qui ont le plus profité ces dernières années de l'excès de consommation américain. «I loved America»... Pour l'Europe, c'est le manque de régulation américain qui est à l'origine de l'orgie financière. Mais oublie-t-elle que sa finance a largement fauté également? Où était donc l'avantage de la régulation européenne? Oublie-t-elle aussi qu'elle ne dispose pas d'un plan de sauvetage européen en cas de faillite d'une grande banque? L'Allemagne oublie-t-elle que ses exportations vers la Chine ne progressaient que parce que la demande chinoise était stimulée par l'Amérique? «I loved America»...

Puis, face aux pertes économiques et aux enjeux sociaux, les Etats sont intervenus pour sauver et protéger des industries en difficulté, surtout les nationales et les pourvoyeuses d'emploi. Mais pour protéger quoi? Et contre qui? Forcément contre la concurrence étrangère, mais aussi locale. Sauver GM pénalise Peugeot. Aider Peugeot entraîne l'Allemagne à aider BMW. Aider les banques en Irlande pousse l'Angleterre à aider les siennes. Aider UBS biaise la concurrence locale... La roue protectrice doit tourner... A chaque aide doit répondre une nouvelle aide. Du protectionnisme déguisé.

Enfin tout cela creusant les budgets des Etats, une hausse de la fiscalité est déjà programmée. J'entends déjà d'ailleurs la taxe Tobin revenir: «Punir les banques, freiner les flux de capitaux et la spéculation»... freiner?... ah, comme les droits de douane ont freiné le commerce dans les années 30? Non merci, Monsieur Emmanuel Todd, réintégrer les marchés dans les règles des nations, ce n'est pas une chance, c'est une calamité. Et, non Monsieur Attali, couvrir les marchés par un gouvernement mondial avec une monnaie unique n'est pas possible. Mais y a-t-il encore une place entre Emmanuel et Jacques?

Michel Juvet, Bordier et Cie

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