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jeudi 3 novembre 2011

ANALYSE - Les nouveaux économistes de garde - Bertrand Rothé


Marianne, no. 756 - Idées, samedi 15 octobre 2011, p. 90

Pourquoi les économistes médiatiques défendent-ils avec tant d'acharnement un système en faillite ? Parce que certains d'entre eux sont payés par... les banques. Enquête et révélations sur les liens entre le monde de la finance et ses experts.

La crise fait rage, mais le débat n'avance pas. La seule solution qui émerge : se serrer la ceinture pour payer les banques. Mais n'est-ce pas la définition même de la crise : «Quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître» ? Sauf que cette fois la formule d'Antonio Gramsci ne fonctionne pas : les économistes hétérodoxes, les Lordon, Sapir, Gréau... ont des solutions. Le vrai problème : ils ne sont pas entendus. Est-ce surprenant ? La finance contrôle le débat économique.

Mystifications

Qui nous a informés sur la crise cet été ? Essentiellement des banquiers. En août, 10 articles du Monde traitent du fond du problème dans les pages «Débat». Sur 22 experts interrogés, 16 sont des individus liés aux institutions financières : 76,6 % ! Beaucoup tout de même, pour des banquiers responsables de la crise. Le Monde n'est pourtant pas le seul. Le 11 août, le Nouvel Obs titre sur : «Les incendiaires. Comment ils nous ont plongés dans la crise». Là encore les banquiers ne sont pas les incendiaires, mais les experts ! Anton Brender, autrefois réputé de gauche, directeur des études économiques de Dexia Asset Management, dispose de deux pages pour clamer que «ce ne sont pas les marchés qui sont en cause mais l'impuissance politique». Géniale novlangue : les marchés ne spéculent pas contre l'euro, les banques si. Mais comment un économiste pourrait-il cracher dans la main qui le nourrit ?

Pourquoi les journalistes sont-ils si prompts à gober pareilles mystifications ? Leur réponse est invariable : «On n'a pas le temps.» Et c'est le génie des banques de l'avoir compris, comme l'explique une journaliste de l'Expansion : «Les banquiers savent répondre vite, ils sont payés pour ça. Ce qui n'est pas le cas des universitaires, qui réfléchissent, et dont les nuances sont difficiles à retranscrire.» Et, c'est vrai, la pression est importante. Au Monde, une journaliste économique a signé 29 articles au mois d'août, soit plus d'un par jour travaillé, une autre en a signé 18, et ce n'est pas le journal le plus mal doté.

L'économiste Jacques Sapir pense différemment. Il distingue les journaux grand public, chargés de faire la pédagogie du libéralisme, et les médias économiques pour lesquels l'information a une vraie valeur marchande et qui, paradoxalement, sont plus ouverts : en pleine crise, les Echos ont ainsi édité un supplément très intéressant sur le «bon» capitalisme. On peut se poser la question. Le journaliste François Ruffin (du journal Fakir) remarque que le Monde a certaines audaces. Il se demande : «L'inflation peut-elle résorber les dettes publiques ?» Mais la réponse est digne de la Pravda : ce sont six experts qui condamnent dans ces pages l'inflation, sans même un autre son de cloche.

Le système peut être un peu plus complexe. Le 12 août, en pleine déroute financière, l'Autorité des marchés financiers interdit la vente à découvert pendant quinze jours, pour vérifier si la décision réduit la volatilité des marchés. A mi-parcours le Monde enquête. Verdict publié le 20 août : «La suspension des ventes à découvert ne permet pas d'éviter de lourdes chutes en Bourse.» Cette fois-ci, c'est du sérieux, seul un banquier juge que l'«on ne peut pas arrêter tous les bandits». Chapeau ! Le journal a interrogé deux professeurs de l'Edhec, une des plus célèbres écoles de gestion françaises. Interdire les ventes à découvert est «au mieux démagogique, au pis dangereux». La messe est dite. Sauf que l'on découvre, moyennant deux clics sur Google, que le laboratoire de ces deux spécialistes est financé par la banque Rothschild. Et là, de clic en clic, on apprend que le même labo vend de la formation aux professionnels... Deux mille euros pour deux jours et par participant, logement non compris. Excusez du peu. Si vous avez 10 élèves... A ce prix-là, mieux vaut éviter de se fâcher avec ses clients. Les ventes à découvert sont très rémunératrices pour les institutions financières. On reste sur la Toile et l'on découvre que l'un des experts est aussi le patron de l'Edhec, Noël Amenc, pour lequel «le débat entre marché et science n'a pas lieu d'être dans une grande école de commerce !» Circulez, pas de débat.

Compromission

Reste la télévision et la radio... Là, pas d'experts inconnus, pas d'obscurs économistes, seules les stars sont invitées, comme l'économiste Elie Cohen, que les chaînes se disputent, lui qui, en juin, nous expliquait que la crise était derrière nous. En dehors de ce genre de fantaisiste, pour avoir accès à ces médias, les banques prennent comme consultants des professeurs d'écoles prestigieuses : Ulm, Sciences-Po Paris, Dauphine et Polytechnique. Difficile de résister. Même les plus grands ont accepté cette compromission. Michel Aglietta, par exemple, conseille Groupama Asset Management. Lequel précise à la fin de ses livres qu'il est rémunéré par cette institution. Tout le monde ne le fait pas. Daniel Cohen, par exemple, signale très rarement qu'il travaille pour la banque Lazard. Il préfère rappeler qu'il forme les futurs Jean-Paul Sartre de la Rue d'Ulm, réservant son engagement chez Lazard aux lecteurs de Challenge.

Pour l'ordinaire, les institutions financières embauchent des seconds rôles. Anton Brender s'est retrouvé directeur des études économiques de Dexia, Jean-Paul Betbèze officie au Crédit lyonnais puis au Crédit agricole. En choisissant de passer du côté obscur de la force, nos hommes sont moins demandés par les grands médias, mais ils vont pouvoir porter la bonne parole parmi les importants. Jean-Luc Gréau, qui a oeuvré pour le Medef, rappelle que le débat économique sert aussi à prendre des décisions politiques. Et, là aussi, les banquiers ont souhaité être présents. Sur les trois économistes qui siègent au prestigieux club des «élites», Le Siècle, deux, Christian de Boissieu et Daniel Cohen, sont liés à des banques et siègent au Conseil d'analyse économique (CAE).

Gourmandise

Ce Conseil d'analyse économique, créé par Lionel Jospin, est aussi une citadelle imprenable de la planète Finance. L'enjeu est de taille. Le CAE conseille le Premier ministre. La finance monopolise cet accès à l'oreille du gouvernement. Sur les 28 membres, 19 sont directement ou indirectement liés à la finance. La Société générale, le Crédit agricole, HSBC et Natixis sont ainsi représentés directement par leurs subordonnés. On découvre à la lecture des CV des membres que l'on peut être professeur à Dauphine et conseiller du directoire de La Compagnie financière Rothschild comme Jean-Hervé Lorenzi.

Les jeunes ne sont pas en reste. Augustin Landier enseigne à la Toulouse School Of Economics, mais a aussi créé un hedge fund. A une journaliste qui lui demandait si on avait raison de penser que les fonds spéculatifs avait fomenté cette crise, il rétorque : «Non... Au contraire, en corrigeant les excès des marchés, ils contribuent à les assainir. Mais c'est vrai qu'en étant obligés de liquider leurs positions [...] ils ont amplifié la spirale baissière. Ce sont les victimes collatérales de la crise du crédit.» Il fallait oser présenter les fonds spéculatifs comme des victimes de la crise !

Le président du Conseil d'analyse économique a aussi ses pudeurs, et on le comprend, notre homme est gourmand, il ne mange pas à un seul râtelier. Le CV de Christian de Boissieu, qui affiche ses titres universitaires, ferait pâlir de jalousie n'importe quel colonel de retour d'Afghanistan : économiste de l'année, «lauréat» à deux reprises, puis des titres en anglais non traduits. Total respect... Mais notre président oublie de préciser qu'il conseille un hedge fund, et aussi le Crédit agricole, excusez du peu, qu'il siège au conseil de surveillance d'une banque privée, une paille, et la liste est encore plus longue.

Quand on interroge les membres de cette institution sur les dérives que peut générer ce quasi-monopole de la finance dans le CAE, la réponse fuse : «On est libres, Patrick Arthus propose par exemple d'augmenter les salaires depuis longtemps.» L'institution accepte un ou deux trublions à condition qu'ils ne mettent rien en cause d'essentiel. Au CAE, c'est la fonction de Patrick Arthus. L'homme est sans danger. Il a de nombreux fils à la patte. Le directeur des études de la banque Natixis est aussi au conseil d'administration de Total, généreusement payé 55 000 € par an pour sept réunions et ne se précipitera pas pour inviter à la révolution, ni pour augmenter la fiscalité du CAC 40. Triste constat : les banques sont les premiers employeurs d'économistes. Les débouchés pour les économistes sont en effet très réduits. Traditionnellement, l'enseignement arrivait en tête et il existe quelques postes dans la fonction publique. Aujourd'hui les banques ont énormément augmenté leurs effectifs : dans les salles de marché, les risques pays, les services marketing... Il est fréquent de passer du public au privé. Les conditions de travail sont meilleures, les salaires aussi, entre 4 000 € par mois pour un économiste confirmé et 15 000 e pour une star, bien plus qu'un agrégé d'économie en fin de carrière. Et voilà nos économistes dans le toboggan.

Evidemment, quand ils passent au privé, ils se jurent bien de ne pas changer. Sauf que Philippe Labarde, dans la longue et belle carrière qui l'a mené du service économique du Monde à France Inter, se souvient d'évolutions : «Quand celui-là travaillait dans un organisme public, il n'avait pas le même discours que depuis qu'il dirige le service d'une grande banque.» Evidemment, personne n'a envie de revenir en arrière. Le paradoxe de cette histoire, c'est que les économistes ont inventé un terme pour expliquer ce piège. Joseph Stiglitz appelle cela «le salaire d'efficience». Sa description est relativement simple. Comment s'assurer de la fidélité de ses salariés ? Il suffit de les payer un peu au-dessus du marché et, par peur de perdre ce petit avantage, ils fourniront un maximum d'efforts et se comporteront en économistes «de garde», pour reprendre l'expression popularisée par Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique.

Comme d'habitude, luxe de précautions, il est évidemment interdit de dire du mal de son employeur, voire des clients de son employeur, Etats ou autres. Le chemin est étroit. Antoine Brunet, un ancien de chez HSBC, nous affirme avoir signé une clause qui lui interdisait de publier des livres sans autorisation. Il existe des cas de licenciements. Un économiste que nous avons rencontré nous a expliqué sa situation : sa banque s'est séparée de lui parce qu'il avait dit du mal de la Chine. Comme il a négocié son départ, il refuse que l'on cite son nom. B.R.

Je tiens à remercier Antoine Brunet ancien économiste d'HSBC, Google, Philippe Labarde, ancien membre du CSA, Frédéric Lordon, du CNRS, François Ruffin, de Fakir, Jacques Sapir de l'Ehess, Jean-Luc Gréau, et ceux qui ont accepté de me parler à condition que je ne les cite pas pour «continuer à être invité dans les colloques», voire intégrer un jour une banque. Sans eux, je n'aurais pas pu écrire cet article.

Bertrand Rothé, Co-auteur, avec Gérard Mordillat, d'«Il n'y a pas d'alternative» (Seuil).

© 2011 Marianne. Tous droits réservés.

mercredi 22 juin 2011

ANALYSE - La démondialisation et ses angles morts - Gérard Courtois


Le Monde - Analyses, mardi 21 juin 2011, p. 21

Il existe des sondages à charge, comme on le dit des témoins du même nom. Celui que l'IFOP vient de réaliser sur « Les Français, le protectionnisme et le libre-échange » est à ranger dans cette catégorie. Rendue publique il y a quelques jours (Le Monde du 17 juin), cette enquête vient en effet, opportunément, épauler le combat mené par ses commanditaires : l'Association pour un débat sur le libre-échange, créée par des économistes et intellectuels d'horizons variés, de Jacques Sapir à Emmanuel Todd, Pierre-Noël Giraud, Jean-Luc Gréau ou son initiateur, Philippe Murer.

Au-delà de leurs nuances, ils entendent dénoncer les ravages économiques et sociaux provoqués par une mondialisation fondée sur le dogme absolu du libre-échange; et pour se prémunir de la concurrence déloyale des pays émergents, ils prônent le rétablissement de barrières douanières aux frontières de l'Europe, voire de la France seule.

L'enquête de l'IFOP apporte beaucoup d'eau à leur moulin. En centrant ses questions de manière répétée sur « l'ouverture importante des frontières de la France et de l'Europe aux marchandises des pays comme la Chine et l'Inde et l'ouverture de ces pays aux produits français », elle concentre le jugement sur la seule question des « frontières », écartant tout autre aspect de la mondialisation; pis, elle établit une fausse symétrie entre l'entrée en Europe des produits asiatiques (parfaitement perceptible par les Français) et l'entrée de produits européens sur les marchés chinois ou indien (beaucoup plus lointaine).

Dès lors, les résultats sont spectaculaires. 84 % des sondés estiment que l'ouverture des frontières a des conséquences négatives sur les emplois en France, 78 % sur le niveau des salaires et 57 % sur les prix des produits de consommation. Les trois quarts des personnes interrogées jugent que cette ouverture des frontières aura des effets négatifs dans les dix ans à venir. Enfin, 57 % jugent qu'une augmentation des droits de douane aux frontières de la France ou de l'Europe aurait des conséquences positives sur l'activité industrielle nationale, et 55 % sur l'emploi. Si 80 % estiment que ces barrières commerciales devraient être installées aux frontières de l'Europe, 57 % déclarent que, faute d'accord européen, il faudrait le faire aux frontières de la France.

En dépit des réserves sur le questionnaire, les résultats de l'enquête méritent qu'on s'y arrête. Car ils sont indéniablement en résonance avec la tentation protectionniste à l'oeuvre aujourd'hui. Car cette tentation, cette revendication même, n'est plus l'apanage du seul Front national ou de Nicolas Dupont-Aignant, qui préconisent de sortir de l'euro et de barricader la France derrière une ligne Maginot douanière. Elle est désormais portée par plusieurs candidats ou postulants de gauche à l'élection présidentielle de 2012. C'est le cas de Jean-Luc Mélenchon, qui vient d'être adoubé par les communistes pour être le champion du Front de gauche. C'est aussi celui d'Arnaud Montebourg, engagé dans la primaire socialiste en brandissant l'étendard de la « démondialisation » et qui en fait un vigoureux plaidoyer dans un petit livre-manifeste (Votez pour la démondialisation !, Flammarion, 2 euros).

Ségolène Royal a également préconisé récemment « une politique protectionniste, avec des règles communes au niveau européen ». Enfin, le projet socialiste lui-même, dont le candidat du PS, quel qu'il soit, devra au moins s'inspirer, déplore que « l'Europe demeure le seul continent qui s'impose le libre-échange dans un monde qui ne cesse d'y déroger »; mieux, le PS souhaite la restauration d'« écluses tarifaires » sur « les marchandises dont les modes de production ne respectent pas les normes » européennes.

Le débat est donc en train de s'imposer. C'est salutaire, tant il est déterminant pour situer la France et l'Europe dans le monde de demain, pour en préciser les atouts et les faiblesses, pour en comprendre les marges de manoeuvre. Mais il bouscule trop évidemment le dogme libre-échangiste forgé depuis trois décennies pour ne pas provoquer de sérieuses crispations.

Ainsi, il y a peu, Alain Minc, chantre de la « mondialisation heureuse », s'en est pris avec une virulence étonnante aux « débilités à la Montebourg ». De façon plus solennelle, le premier ministre vient de mettre en garde contre « toutes les sirènes de la démondialisation, de la sortie de l'euro, du rétablissement des frontières, du laxisme budgétaire » et « leur complainte trompeuse et fatale » (Le Figaro du 18 juin), mettant dans le même sac ceux qui prônent des régulations commerciales aux frontière de l'Europe et ceux qui veulent sortir de l'euro.

A l'inverse, les membres du conseil scientifique d'Attac ont publié, sur le site Mediapart, un réquisitoire rugueux contre le « concept à la fois superficiel et simpliste » de démondialisation, estimant que « le retour à des régulations essentiellement nationales ne résoudrait aucun des problèmes qui se posent aujourd'hui ». Et, parce que le dogmatisme est bien partagé, il suffit de demander à Jacques Sapir si le protectionnisme dans un seul pays (qu'il préconise en France pour forcer le débat en Europe) aurait davantage de succès que feu le socialisme dans un seul pays, pour s'entendre traiter, en gros, d'« imbécile » !

Or il s'agit d'une question centrale, qu'il serait périlleux de laisser dans un angle mort. Arnaud Montebourg a beau opposer son « protectionnisme coopératif, de développement et d'émancipation » au « protectionnisme haineux et revanchard de l'extrême droite », cela ne suffit pas à expliquer comment l'on convaincrait l'Allemagne d'abord, puis les autres pays de l'Union européenne, de s'engager dans cette voie - et de construire le gouvernement économique que cela implique.

Laisser entendre que, à défaut, la France devrait avoir le courage de donner l'exemple revient, qu'on le veuille ou non, à se situer très exactement sur le terrain du Front national. Lequel ne demande qu'à profiter des indignations et révoltes du moment. Mieux vaudrait y prendre garde.

courtois@lemonde.fr

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

lundi 25 avril 2011

La démondialisation un concept en pleine croissance - Hervé Nathan

Marianne, no. 731 - Idées, samedi, 23 avril 2011, p. 82

Finie, la pensée unique : la crise économique a bousculé les élites intellectuelles et politiques qui prônaient la mondialisation heureuse. Mais le nouveau débat qui s'ouvre chamboule les clivages traditionnels. Décryptage.

C'est le dernier mot à la mode du débat politique : "démondialisation". Il est repris à gauche par Arnaud Montebourg, qui s'en fait le héraut dans la campagne pour la primaire socialiste. Le concept est promu de longue date par le politologue Emmanuel Todd et par les chevènementistes ; il est illustré par la parution du livre de l'économiste Jacques Sapir (la Démondialisation, éditions du Seuil) ; il trouve aussi en Marine Le Pen une fervente supportrice.

La démondialisation, c'est donc le furet du bois joli. Il passe par ici (au PS), repasse par là (au FN), et se permet même un détour par la droite, à l'instar de Nicolas Sarkozy qui, dans le cadre du G20, se fait l'avocat de la taxe sur les transactions financières, ou du commissaire européen à la Concurrence, Michel Barnier, soudain sensible aux sirènes du "protectionnisme européen", pourvu qu'elles soient raisonnables. Libération qui, naguère, daubait sur les idées du "tiers-mondisme bêlant", s'effraie, sous la plume de son nouveau directeur, Nicolas Demorand (7 avril 2011), de les voir en passe de devenir "dominantes" !

Une promesse perdue

La démondialisation est donc en marche, au moins dans les esprits. Le concept en vient même à bousculer les barrières traditionnelles du débat politique : gauche contre droite, socialisme contre libéralisme, progressisme contre conservatisme. Notre monde (idéologique), inchangé depuis le XIXe siècle, semble trembler sur ses bases. Mais d'où vient donc ce formidable chamboule-tout que serait la démondialisation ?

Bien que personne ne soit vraiment certain du fait, le mot est attribué, par l'hebdomadaire libéral The Economist, à Walden Bello, sociologue et activiste philippin. Il en fait à tout le moins en 2003 le titre d'un livre fondateur, Deglobalization. Ideas For A New World Economy. La même année, le même Walden Bello proclame, lors du Forum social mondial : "La mondialisation a perdu sa promesse. Les forces représentant la solidarité humaine et la communauté n'ont pas d'autre choix que d'intervenir rapidement pour convaincre les masses désenchantées qu'"Un autre monde est possible !"" Pourtant, la thèse de Bello fracture le mouvement altermondialiste. "Il avait violemment critiqué Oxfam [puissante ONG internationale] défendant l'idée que le meilleur moyen pour les pays pauvres de se développer et de lutter contre la pauvreté était le libre accès de leurs produits aux marchés des pays du Nord, notamment dans les secteurs agricole et textile", note Eddy Fougier, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Bello, au contraire, promeut les économies de proximité, les échanges régionaux et l'utilisation des barrières tarifaires pour protéger les marchés des pays émergents.

La démondialisation est donc d'abord un enfant émancipé du mouvement altermondialiste. Celui-ci se veut "critique frontale de la mondialisation dominée par le capitalisme financier et actionnarial, dont le but est de placer les peuples en concurrence frontale les uns avec les autres", rappelle Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic et fondateur du mouvement Attac. Mais les altermondialistes ne forment pas un bloc monolithique. Il y a ceux, souvent issus de l'extrême gauche et donc héritiers de l'internationalisme, qui font la promotion de la "mondialisation solidaire", alternative à la mondialisation néolibérale. Celle-ci "vise à accroître les coopérations entre les peuples, à obtenir des régulations à l'échelle mondiale", selon Pierre Khalfa. Son meilleur cheval de bataille serait la taxe Tobin (ou taxe sur les transactions financières), destinée à favoriser le développement des pays pauvres (le produit de la taxe serait investi dans les pays en développement).

Dès 1996, un autre fondateur d'Attac, Bernard Cassen, critiquait dans le Monde diplomatique la confusion entre internationalisme et altermondialisme : "Si l'internationalisation est considérée par tous comme une étape naturelle entre le sentiment national et la conscience que l'humanité et la Terre sont une, pourquoi, diront certains, faudrait-il voir la mondialisation d'un mauvais oeil ? N'est-ce pas finalement une autre façon d'exprimer un concept identique ? Non, ce n'est pas du tout la même chose [...] Car telle est bien l'essence de la mondialisation : elle nie et contourne la nation, en tant que seul espace concret d'exercice de la démocratie, au lieu de la dépasser en l'englobant, comme le fait l'internationalisation." Où l'on voit que le débat peut aisément se caricaturer entre deux voies possibles : le retour aux nations, dont l'enfant bâtard est le repli identitaire ; l'universalisme, vite assimilé au cosmopolitisme ! Caricature, puisque bien des instruments concrets sont utilisables par les deux courants de pensée, la taxe Tobin, la réduction des mouvements de capitaux internationaux, la suppression des subventions aux exportations agricoles, etc.

La démondialisation s'impose en fait, puisque l'altermondialisme n'a pas triomphé. "Le mouvement social a échoué à imposer une autre orientation à la construction européenne. Au contraire, "la stratégie du choc", selon l'expression de Naomi Klein [titre de son livre publié en 2008], a pu être mise en oeuvre à l'occasion de la crise et permettre d'approfondir le néolibéralisme", reconnaît Pierre Khalfa.

La crise économique a bousculé les élites intellectuelles et politiques qui, jusqu'alors, soutenaient mordicus la mondialisation. L'argument de l'enrichissement généralisé par l'extension planétaire des échanges financiers et matériels s'est effondré d'un coup en septembre 2008, lors de la faillite de la banque Lehman Brothers.

Dani Rodrik, professeur à Harvard, acte alors "la fin du consensus de la mondialisation". "Aux Etats-Unis, la campagne présidentielle [qui a porté Obama à la Maison Blanche] a montré la faiblesse du soutien au libre- échange dans la nation la plus puissante du monde", analyse-t-il.

Nouvelle concurrence

Dès lors, que les peuples prennent conscience que la mondialisation est une machine destinée à accroître les inégalités n'a rien de surprenant. Plus étonnant, en revanche : une partie des élites suit le même mouvement. La crise agit comme un révélateur : pour les leaders du capitalisme occidental, les pays émergents apparaissent tout à coup comme de redoutables concurrents, et non plus comme de pauvres Etats d'un tiers-monde condamnés à la misère et à l'assistance perpétuelles, ou même comme des marchés tout juste bons à conquérir sans entrave. Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute, parle ainsi d'un "renversement du monde" : "Le monde était à sens unique. Il marchait dans les clous que l'Occident lui avait tracés. C'est fini. Dorénavant, c'est nous qui avons la dette. Ceux qui ont le capital, c'est la Chine, les pays de l'Est et les pays producteurs de matières premières."

Même Michel Rocard, le socialiste le plus rapide à s'adapter à l'air du temps, bascule à son tour. Dans une interview au Parisien, le 6 avril 2011, le chantre du réalisme social-démocrate déclarait : "Le libre-échange intégral est fini, il a fait trop de dégâts. La Chine et l'Inde sont capables de produire tout ce que nous fabriquons. Et, comme leurs coûts sont moindres, c'est tous nos emplois industriels qui sont menacés. Personne ne peut le tolérer." Le socialiste Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le constate amèrement : "La mondialisation est une mule qui refuse d'avancer."

Après des décennies de pensée unique dominante, la crise idéologique de la mondialisation ouvre enfin la voie au débat politique. Mais de nouveaux acteurs se sont emparés du débat. En France, Marine Le Pen veut en faire le clivage transcendant de la scène politique avec, selon elle, d'un côté, l'"UMPS", qui accepte la mondialisation et qui "participe à l'affaiblissement de la France", de l'autre, tous ceux, à gauche et à droite, qui souhaitent la restauration d'un pouvoir uniquement national. La sortie de l'euro, à la faveur de la crise actuelle de la monnaie unique, serait alors l'acte fondateur d'une rupture absolue et salvatrice de l'économie française. Le sociologue allemand Ulrich Beck, auteur de la Société du risque, dénonce, dans la revue Alternatives économiques d'avril 2011, ces "individus cultivés et très qualifiés, ces fins théoriciens de la vie politique qui s'accrochent à la lubie du retour à l'Etat-nation. [...] Mais il n'existe pas de retour possible à l'Etat-nation, hors un coût extraordinairement élevé".

A gauche, Arnaud Montebourg, qui a levé le premier l'étendard de la démondialisation, tente une synthèse sur le fil du rasoir : "Dans ce projet, la politique redevient plus forte que l'économie, les choix et la destinée d'une nation sont plus importants que la force des marchés, on met fin au libre-échange, pas seulement pour nous, mais comme méthode de mise en concurrence des systèmes sociaux, des choix souverains des Etats, des nations et des peuples", théorise-t-il dans le Monde. Mais dans son livre intitulé Des idées et des rêves (Flammarion, 2010), il professe : "Il n'y a pas d'autre solution possible que d'intégrer dans les traités de libre-échange de l'Organisation mondiale du commerce des conditions non marchandes, sanitaires, environnementales, sociales et culturelles." Un coup pour la nation. Un coup pour l'internationalisme. Preuve que la démondialisation n'est pas arrivée au bout du chemin.


LA SORTIE DE L'EURO VUE PAR JACQUES SAPIR


Jacques Sapir - Vers la fin de l'euro? - CSOJ... par MinuitMoinsUne

Jacques Sapir, qui signe régulièrement des tribunes sur le site marianne2.fr, publie un essai important, la Démondialisation. Il y dessine une voie possible de sortie de l'euro pour la France qui ne peut être balayée d'un trait de plume. Constatant que la zone euro est hétérogène, ce qui est exact, il propose de transformer l'euro, monnaie unique, en euro "monnaie commune" d'un groupe réduit de pays. Une solution envisageable, en théorie - elle a même été débattue avant le processus de Maastricht. "Cette solution pleinement concertée représente de loin la meilleure des solutions", écrit-il. Le problème, c'est que lui-même ne croit pas à un processus collaboratif de détricotage de l'euro. A tel point que cet adepte de l'uchronie (l'art de refaire l'histoire) établit un scénario où la France "mettrait ses partenaires au pied du mur". Et de prédire que l'éclatement de la zone euro signifierait probablement "la mort de l'Europe telle que nous la connaissons et la naissance de nouvelles alliances", peut-être avec la Russie.

En France, l'affaire ne serait pas plus simple, puisque Jacques Sapir, proche de Jean-Pierre Chevènement, envisage rien de moins que l'utilisation de l'article 16 de la Constitution - la concentration des pouvoirs entre les mains du président de la République en cas de crise menaçant le fonctionnement des institutions de la République - pour y parvenir. H.N.

La démondialisation, de Jacques Sapir, éditions du Seuil, 258 p., 19,50 €.

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