mardi 12 avril 2011

Respect : ce que nous disent les sociétés traditionnelles - François Lupu

Libération - Rebonds, mardi, 12 avril 2011, p. 26

Les formes culturelles du respect fondent l'harmonie de chaque culture

Société traditionnelle ? Le terme m'a toujours gêné : il institue un clivage supplémentaire entre «eux» et «nous», car il est rare que nous nous incluions dans les sociétés traditionnelles. Dans nos évidences partagées, le terme «tradition» est implicitement ou explicitement opposé à moderne. Il y aurait les sociétés modernes et les sociétés traditionnelles. Cela donne une regrettable confusion entre modernité et occidentalité. Comme s'il y avait une seule voie de modernité : la nôtre. Toutes les sociétés sont modernes, mais elles suivent leur voie de modernité en fonction de leur contexte, de leur histoire, de leur évolution propre. De même, toutes les sociétés sont évidemment traditionnelles.

Tout, partout, combine évolution et permanence : la tradition n'est qu'un «précipité» du mouvement et de la permanence. Les sociétés offrent une déclinaison culturelle de la même matrice; déclinaison étant à prendre ici au sens grammatical. De fait, toutes les notions universelles se déclinent selon les cultures; il en est ainsi du respect. On peut même dire que les formes culturelles du respect fondent l'harmonie et la cohésion de chaque culture. Simplement, nous ne rencontrons que des déclinaisons culturelles du respect, parfois peu reconnaissables car trop éloignées de notre grille de perception. Quelque part, dans les hautes vallées de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, non loin de la culture des Fores, lorsque deux hommes se rencontraient, ils se saluaient en se prenant les testicules à pleines mains, forme raffinée du respect et de la confiance mutuelle, aussi étrange que cela puisse nous paraître.

Le respect témoigne à la fois de l'honorabilité reconnue d'un sujet et de la reconnaissance du privé et du public. Je te respecte parce que tu es honorable et je respecte ta zone privée, comme tu respectes la mienne (le rapport privé-public étant, bien entendu, vernaculaire). Il s'agit là du fondement de l'harmonie sociale.

En Chine, par exemple, cette double notion est au coeur de la vie sociale, de la hiérarchie et de l'ordre du monde depuis Confucius. Fondé sur la structure du groupe, témoignage de l'ordre du monde, le respect est lié à la «face» (mianzi) qui est l'essentiel de la vie d'un sujet. Un Chinois est respectable et respecté dans la mesure où il a de la face. La face ? Dans la «tradition» comme dans la «modernité» chinoise, chaque être humain est lié à ses faces. D'une part, la face mianzi qui est assimilable à l'estime de soi et, d'autre part, la face lianzi qui est assimilable à l'estime que les autres ont de vous. Sans ces deux faces, le sujet est «mort», socialement mort. La perte des faces pouvant conduire au suicide. Les faces chinoises sont liées au fait que la vie n'existe qu'au sein d'un réseau (guanxi), réseau d'influence, de clientèle (au sens romain du terme), de services rendus et reçus, de don et de contre don. Celui qui est ou qui devient tête de réseau a de la face. Celui qui est membre respecté d'un réseau à de la face. Celui qui n'a pas de face mianzi ne peut devenir tête de réseau ou membre de réseau. L'estime de soi est au centre de l'harmonie des réseaux. Le respect de soi, le respect des autres sont vitaux pour le sujet et pour la société. Ne jamais faire perdre la face de quelqu'un est la loi fondamentale de la vie chinoise. La face est si importante que l'on ne comprend pas réellement la Révolution culturelle si l'on ne sait pas qu'elle avait pour mécanisme essentiel de faire perdre la face à tous les persécutés, voire à tous les Chinois. On dit souvent que l'Occident est la culture de la culpabilité et que la Chine est celle de la honte. C'est un peu brutal, mais pas faux : les humiliations publiques, systématiques à cette période, visaient, en premier lieu, à faire perdre la face aux suppliciés et donc, littéralement, à les tuer de honte. Beaucoup se sont d'ailleurs suicidés de honte.

Par François Lupu, Ethnologue

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