jeudi 2 juin 2011

2012, Tapie dégaine et règle quelques comptes

Le Point, no. 2020 - France, jeudi 2 juin 2011, p. 44,45,46

Propos recueillis par Hervé Gattegno et Franz-Olivier Giesbert

Le Point : On ne vous a pas beaucoup entendu depuis qu'a éclaté l'affaire Lagarde. Vous ne vous sentez pas concerné ?

Bernard Tapie : Je ne le suis pas. Etant à l'époque en liquidation personnelle, je n'ai pu jouer aucun rôle dans les procédures judiciaires qui me visaient, pas plus que dans l'arbitrage qui m'a donné raison. Mes liquidateurs travaillaient sous le contrôle du parquet et du tribunal de commerce. Cela dit, je suis stupéfait de la campagne menée contre Christine Lagarde - même si je n'ai pas trouvé très élégant qu'elle dise qu'elle n'a pas « une tête à être ma copine ». Je la crois rigoureuse et moralement irréprochable.

La voilà pourtant soupçonnée d'« abus d'autorité » par le procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal...

Ce magistrat est dans son rôle. Des députés socialistes l'ont saisi d'une plainte, il demande l'« avis » de la commission des requêtes de la Cour de justice de la République pour savoir si, oui ou non, il y a matière à enquêter. Ce qui est plus contestable, c'est que des commentaires off et des fuites dans la presse insinuent qu'il y aurait eu des irrégularités. Pourtant, Jean-Marc Ayrault, Charles de Courson et François Bayrou avaient saisi le tribunal administratif en formulant les mêmes critiques. Christine Lagarde a été mise totalement hors de cause et tous les appels ont été rejetés. Le principal argument soulevé était qu'un arbitrage serait interdit s'agissant d'une société dont l'actionnaire est l'Etat. C'est ridicule. D'ailleurs, le CDR a déjà réglé plusieurs dossiers par des arbitrages sans que quiconque émette la moindre protestation !

Soupçonnez-vous les plaignants d'agir pour des raisons politiques ?

Evidemment ! Ceux qui veulent saisir la Cour de justice sont des partisans de François Hollande. Ils pensaient ressortir les vieux dossiers du Crédit lyonnais et du CDR pour mettre en difficulté Dominique Strauss-Kahn, parce qu'il est le ministre des Finances qui a réglé la plupart de ces affaires. A ma connaissance, il n'a rien à se reprocher sur ces dossiers, mais on est dans les petites manoeuvres politiciennes...

Et Nicolas Sarkozy ? N'aurait-il pas ordonné à Christine Lagarde de trouver une solution favorable pour vous ?

Pourquoi l'aurait-il fait ? J'ai dit cent fois et je redis que je ne suis pas un ami de Nicolas Sarkozy. Moi, je n'étais pas au Fouquet's. Je rappelle qu'il était ministre du Budget en 1994 et qu'il n'a rien fait quand le fisc s'est ligué avec le Crédit lyonnais pour me faire placer en liquidation - en déclarant des créances dix fois supérieures à la réalité !

Mais vous l'avez soutenu en 2007. Cela valait peut-être un renvoi d'ascenseur ?

Je l'ai soutenu comme des millions de Français. Contre Ségolène Royal, si c'était à refaire, je le referais. Si Nicolas Sarkozy avait vraiment voulu m'avantager, il aurait pu le faire en 2004 : il était ministre des Finances et une médiation avait été tentée entre mes liquidateurs et le CDR. Elle a échoué et il s'est tenu en dehors du processus. Il disposait pourtant d'une note écrite du chef du parquet général de l'époque, Jean-Louis Nadal - le même qui demande aujourd'hui une enquête ! -, qui concluait que l'affaire était mal engagée et qu'elle faisait courir un risque à l'Etat. Dans cette affaire, on oublie toujours l'essentiel : la vente d'Adidas a rapporté à l'Etat (par l'intermédiaire de la banque) cinq fois plus que ce qu'elle m'a rapporté à moi - arbitrage compris. Pour satisfaire mes détracteurs, il aurait mieux valu que j'aie coûté des milliards et qu'il ne me reste plus un sou. C'est une mentalité minable.

Les critiques se focalisent sur les 45 millions d'euros que vous ont attribués les arbitres pour compenser votre « préjudice moral ». Que répondez-vous ?

L'arbitrage précise que cette indemnité devra servir en priorité à rembourser mes dettes. C'est un montant en rapport avec ma situation. Mon cas n'a rien à voir avec l'histoire du type qui se fait couper une jambe par erreur ou qui va en prison pour rien. J'étais ministre, classé septième fortune de France, président d'un club de foot et à la tête d'un groupe industriel en plein essor : on m'a fait tout perdre - même mes droits civiques et de paternité - et ceux qui ont causé ma chute ont gagné 1,5 milliard d'euros sur mon dos ! Croyez-moi, si on me proposait 45 autres millions pour revivre ces quinze années-là, je les refuserais sans hésiter.

Vous avez eu des mots remarqués pour défendre DSK après son arrestation. Vous trouvez qu'il subit un traitement injuste ?

Je n'étais pas dans la chambre, je ne sais donc pas ce qui s'est passé. Vous non plus. Donc je ne ferai pas d'autre commentaire que celui-ci : ce qu'on lui reproche est très grave, ce qu'on lui a infligé est très grave. S'il est coupable, sa vie est foutue et il l'a mérité. Mais s'il est innocent, sa vie est foutue quand même et il ne l'a pas mérité. Il n'y a pas de retour en arrière possible.

Vous avez, vous aussi, connu la chute, la prison. Eprouvez-vous une forme de solidarité avec lui ?

J'ai une vraie pensée pour sa femme et ses enfants. Ce qui fait souffrir le plus, c'est le chagrin qu'on cause à ceux qu'on aime. Quand j'étais en prison et que ma tête était sur tous les kiosques, il a fallu inscrire mes enfants à l'école sous un faux nom. Dans ces cas-là, la vie devient un enfer. Et même si tout démontre un jour que ce dont on l'accuse est un mensonge, il y aura toujours des braves gens pour dire que les détectives ont acheté les témoins ou que les avocats ont payé la victime. Ceux qui l'ont déclaré coupable n'accepteront jamais qu'il ne le soit pas. Ça, en effet, je connais. Depuis 1995, onze procédures m'ont donné raison contre le Crédit lyonnais et le CDR. On trouve encore des gens bien intentionnés pour affirmer le contraire.

Vous vous seriez engagé pour DSK en 2012 ?

Un duel DSK-Sarkozy, ça aurait eu de la gueule ! Deux hommes d'Etat avec des visions différentes, leurs forces et leurs faiblesses. La principale qualité de Sarkozy, c'est qu'au moment où les crises sont à leur paroxysme il concentre toute son énergie et son intelligence pour trouver la solution sans se préoccuper de son image en cas d'échec. Son défaut, c'est de manquer de recul face à ce qui, parfois, mériterait de l'indifférence. DSK, lui, a la compétence, le self-control, la connaissance des problèmes du monde. Pour ce qui est de ses défauts, inutile d'en ajouter...

Maintenant qu'il est hors course, qui voyez-vous à gauche ?

Laurent Fabius est le meilleur, mais pas en situation. Martine Aubry a toutes les qualités pour remplir le vide. Je ne crois pas une seconde en François Hollande. Son bilan à la tête du PS ne plaide pas en sa faveur et je ne suis pas sûr que le moment soit bien choisi pour tenter l'expérience de confier le pays au président du conseil général de la Corrèze. Bien qu'il soit le chouchou des journalistes !

Irez-vous voter à la primaire socialiste ?

Non, parce que je souhaite que les Radicaux de gauche aient un candidat. Les Radicaux n'ont existé que lorsqu'ils ont assumé leur différence et cessé d'être les valets (mal servis) du PS. Dans le passé, nous avons réussi parce que nous exprimions des choses que personne ne disait, sur l'Europe, notamment. Pour exister, il faut un candidat.

Votre ami Jean-Louis Borloo pourrait-il unir derrière lui les deux familles radicales ?

Je n'ai cessé d'y travailler, mais je crains qu'on n'y arrive pas. Les Radicaux de gauche et de droite sont empêtrés dans des accords locaux avec le PS et l'UMP pour des raisons purement alimentaires. Borloo, lui, parle surtout de rassembler les centristes. Mais moi, les centristes, je ne sais pas ce que c'est ! Mitterrand disait : « Etre au centre, c'est n'être ni à gauche... ni à gauche. » C'est le positionnement de François Bayrou. Un ancien UDF qui n'a rien à dire et ne sert plus à rien. J'attends de Borloo qu'il tranche et qu'il élabore un vrai projet, autour des valeurs du radicalisme et de l'humanisme. Quelle que soit mon amitié pour lui - et elle est grande -, je ne m'intéresserai à son aventure que dans ce cadre-là.

Vous êtes entré en politique il y a vingt ans pour lutter contre le Front national. Croyez-vous que Marine Le Pen incarne quelque chose de nouveau ?

Pour moi, elle n'est ni mieux ni moins bien que son père. C'est la même chose. Elle sent la fièvre, elle casse le thermomètre. Hier contre les étrangers, aujourd'hui contre la misère. J'attends qu'elle dénonce le cancer ! Ses postures sociales sont des impostures. Pendant ce temps-là, l'UMP essaie de reprendre le discours anti-immigrés de l'extrême droite parce qu'elle voudrait montrer aux Français qui souffrent qu'elle les comprend. Mais elle s'y prend mal. La réalité, c'est qu'il y a, en France, des médecins camerounais, des chefs d'entreprise algériens, des sportifs fils d'immigrés qui courent sur les stades en portant le drapeau bleu blanc rouge. La personnalité préférée des Français, c'est Yannick Noah. Leur journaliste favori, Harry Roselmack. Le racisme ordinaire en a pris un coup. Il n'empêche qu'il faut être clair dans sa tête et dans son coeur pour être capable de dire qu'un immigré est un petit con ou un voyou si c'en est un. Dans l'intérêt des millions d'autres qui ne le sont pas. Si un jour le FN dépasse 25 % des voix, le pays ne sera plus gérable. Si je sens que la menace est réelle, je m'engagerai à fond. Je me suis présenté aux européennes de 1994 pour faire reculer le FN et pour la première fois le FN est tombé au-dessous des 10 %. S'il le faut, je recommencerai.

Vous, le footeux, qu'avez-vous pensé de l'affaire des quotas de joueurs noirs ?

Encore une démonstration de la folie de notre société. Voilà quelqu'un qui enregistre ce qui se dit dans une réunion et qui menace les instances du foot de le balancer. Sur quoi, après avoir publié le contenu des bandes, de pseudo-journalistes d'investigation font un méli-mélo à partir de déclarations qu'on peut résumer ainsi : « C'est pas normal de continuer à former des joueurs qui choisissent leur deuxième nationalité pour aller jouer ailleurs. » Ceux qui ont dit cela ne sont pas des racistes, mais simplement des abrutis. D'abord, parce que ceux qui peuvent jouer en équipe de France n'hésitent pas : Zidane n'a pas choisi l'Algérie ni Boli, la Côte d'Ivoire. Ensuite, parce que plus on a de gens qui jouent notre football à l'étranger, plus le foot français sera performant. Le Brésil l'a souvent montré. Ce que révèle cette affaire ridicule, c'est que notre pays est en train de se liquéfier sur tous les plans.

Que voulez-vous dire ?

Notre société est malade. On a élevé nos enfants dans l'obsession du principe de précaution. Du coup, cette génération a perdu le goût de ce qui a toujours été ma devise : le risque, le rire, le rêve. Dieu merci, une nouvelle génération arrive, avec une énergie et une créativité fantastiques. Ils représentent notre avenir. J'ai écrit un spectacle pour eux. Ça s'appellera « L'académie de l'espoir ». Avec des acrobates, des acteurs, des musiciens, des chanteurs. Franco Dragone, l'homme-orchestre du Cirque du Soleil, en assurera la mise en scène. Vous allez voir, on va se régaler. Si vous saviez le talent et la richesse de tous ces jeunes ! Y compris les enfants d'immigrés, bien sûr. Il est temps que ces gosses-là prennent nos places...

Encadré(s) :

Sa croisade contre les interdictions bancaires

C'est sa dernière idée : un fonds de garantie pour aider les personnes frappées d'interdiction bancaire à se remettre à flot.« Deux millions de Français sont dans ce cas, explique Tapie au Point. Les deux tiers à cause d'accidents de la vie : la maladie et le chômage, bien sûr, mais aussi le divorce, qui provoque du jour au lendemain des situations dramatiques, dans lesquelles on ne peut plus garder son appartement ni rembourser ses crédits. » L'ancien ministre, qui a fondé avec son fils un site Internet spécialisé dans l'assistance aux consommateurs (bernardtapie.com), dit s'être entretenu du sujet avec le gouverneur de la Banque de France en personne, qui aurait « trouvé le projet génial ». D'ici à fin juin, Tapie annoncera la création de ce fonds, qui se portera caution en faveur de ceux qui « sont en mesure de retrouver une vie normale »(après examen de leur situation). La mise de départ est de 20 millions d'euros : le reliquat, précise-t-il, des fameux 45 millions d'euros que le tribunal arbitral lui a octroyés dans l'affaire Adidas en compensation de son « préjudice moral ».« J'espère que ça fera taire mes détracteurs », espère-t-il. On verra bien

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