jeudi 2 juin 2011

Non, les Allemands ne travaillent pas plus que les Grecs - Marie de Vergès


Le Monde - Economie, jeudi 2 juin 2011, p. 15

C'est un peu la réponse du berger à la bergère. L'argumentaire statistique opposé aux déclarations politiques. A la chancelière Angela Merkel qui s'en était prise, mi-mai, à ces Grecs, Portugais et Espagnols tire-au-flanc, l'économiste Patrick Artus réplique, dans sa dernière note de recherche, datée du 30 mai : " Les Allemands travaillent-ils plus que les Européens du Sud ? Non, ils travaillent -beaucoup moins, et pas plus -intensément. "

Dans une sortie très remarquée, Mme Merkel avait vitupéré contre les pays du " Club Med " qui partent à la retraite " plus tôt qu'en Allemagne " et prennent " beaucoup de vacances " quand d'autres en ont " très peu ". Mais pour M. Artus, chef économiste de Natixis, avant de pointer la faiblesse du temps de travail comme origine des difficultés de ces Etats, il convient d'en revenir aux chiffres. Or ceux-ci racontent une tout autre histoire que la chancelière allemande.

Ainsi, selon les données de -l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la durée annuelle du travail était en 2009 nettement moindre en Allemagne (1 390 heures en moyenne) qu'en Espagne (1 654 heures), au Portugal (1 719 heures) et surtout en Grèce (2 119 heures).

De même, poursuit M. Artus, " si l'âge légal de la retraite est tardif en Allemagne (65 ans, et dans le futur 67 ans), l'âge effectif moyen de départ à la retraite est le même " pour les salariés allemands (62,2 ans), espagnols (62,3), portugais (62,6) ou grecs (61,5). Au jeu des comparaisons, ce sont plutôt la France (60 ans) et l'Italie (60,1) qui arrivent en bas du tableau.

Plus étonnantes encore sont les conclusions de Natixis en termes de productivité. Selon l'étude, la performance de la productivité par tête outre-Rhin est dans la moyenne de l'Europe du Sud. Ni plus ni moins. Quant à la productivité horaire, elle est au-dessus de la moyenne mais pas meilleure que celle... de la Grèce.

Baume au coeur

D'où vient alors la puissance de l'économie allemande, numéro un de la zone euro et au deuxième rang mondial, derrière la Chine, pour les exportations ? Patrick Artus cite au premier chef la capacité d'innovation. Ainsi, Berlin consacre l'équivalent de 2,82 % de son produit intérieur brut (PIB) en dépenses de recherche et développement quand Madrid ou Lisbonne y affectent seulement 1,38 %. Et l'Allemagne dépose près de 77 fois plus de brevets que la Grèce. L'économiste cite deux autres points forts - le taux d'épargne élevé des ménages et des entreprises et la bonne qualification de la main-d'oeuvre - avant de conclure :

" Angela Merkel ne montre pas les vrais problèmes des pays du sud de la zone euro. "

Si elle arrive jusqu'à Athènes, l'étude devrait mettre un peu de baume au coeur du gouvernement grec. Celui-ci bataille pour conserver le soutien de ses partenaires européens, agacés par la lenteur des réformes. En visite à Paris le 25 mai, le ministre des finances, Georges Papaconstantinou, a dit comprendre la difficulté de Berlin à " vendre " à son opinion le plan d'aide à la Grèce. Mais, a-t-il insisté, " le débat n'est certainement pas que les gens du Nord paient pour les paresseux du Sud. Nous travaillons, et même durement ".

Marie de Vergès

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