mercredi 1 juin 2011

La succession de DSK au FMI : Gordon ou Christine - Stéphane Denis


Valeurs Actuelles, no. 3888 - Tribune, jeudi 2 juin 2011, p. 24

Le choix d'un nouveau directeur général du FMI est considéré en France comme une question de fierté nationale. L'argument le plus employé contre ceux qui réfutent la candidature de Christine Lagarde à cause de l'arbitrage rendu en faveur de Bernard Tapie est qu'ils risquent de priver notre pays d'un poste d'influence et le monde d'une personne ultracompétente.

On se demande comment une femme comme Christine Lagarde a pu se faire piéger dans une sale histoire comme celle des millions de Tapie; peut-être a-t-elle réagi plus en avocat qu'en ministre. Mais cette candidature n'est pas neutre. Elle vise d'abord à conserver la direction du Fonds aux Occidentaux, Europe plus États-Unis. Les pays dits émergents la revendiquent, faisant valoir que les choses ont changé et qu'il serait temps qu'ils puissent décider des affaires des vieilles nations comme celles-ci l'ont fait des leurs durant plus d'un demi-siècle. La première réponse à leur faire est qu'ils ont émergé depuis longtemps et que l'attitude réparatrice est hors sujet. La deuxième, que les Européens et les États-Unis sont les gros contributeurs du Fonds. La troisième, qu'ils gèrent les deux monnaies de réserve, le dollar et l'euro, alors que la Chine, pour ne citer qu'elle, se sert du yuan pour ses seuls intérêts. La quatrième, qu'une personnalité aussi compétente soit-elle restera isolée et sans pouvoir de persuasion si elle ne s'appuie pas sur un pays influent, comme on le voit dans des instances internationales comme l'Onu, ou en Europe avec M. Van Rompuy. Pour toutes ces raisons, le FMI doit rester aux mains qui le tiennent et savent le faire fonctionner. Il reste à savoir comment.

La nomination de Christine Lagarde interviendrait en pleine crise grecque; deux lignes s'affrontent, et Mme Lagarde est farouchement favorable à l'une. La ligne pour laquelle agirait l'actuelle ministre des Finances est celle des banques, privées ou BCE (Banque centrale européenne), à la vérité très proches et dont les dirigeants vivent en parfaite osmose sociale et intellectuelle. C'est normal, ils sont issus des mêmes corps. Elle a pour objectif le financement de la dette et des dépenses courantes grecques par des plans communautaires sur fonds publics, de façon à éviter à la Grèce le recours aux marchés, dont les taux prohibitifs achèveraient sa ruine. En contrepartie, elle exige de la Grèce des réformes significatives et un programme de privatisation accélérée. Sa hantise est une autre politique, la restructuration de la dette grecque. Celle-ci aurait pour conséquence de grosses pertes pour les banques françaises et la BCE, qui a acheté de la dette grecque à un moment particulièrement chaud.

Les marchés ne croient pas que la Grèce, qui a bénéficié de 110 milliards d'euros de prêts, puisse honorer ses échéances. Sa dette globale est estimée à 300 milliards. Les efforts demandés aux Grecs, comme de payer des impôts, restent des voeux pieux. L'absence d'une monnaie compétitive assèche l'activité. Tout le monde s'attend à un deuxième round de la crise grecque, qui suppose qu'on accepte de rééchelonner le remboursement de sa dette, ou qu'on choisisse de la restructurer comme Gordon Brown. L'ex-premier britannique, candidat lui-même à la direction du FMI, mais non soutenu par son gouvernement, le croit inévitable. Cette restructuration se traduirait par une renonciation des créanciers à environ 30 à 50 % de leurs prêts. On comprend qu'ils n'en aient pas envie. Ce qu'on appelle le défaut pur et simple est aujourd'hui le cauchemar de BNP Paribas et de la BCE, d'autant qu'ils redoutent que la contagion ne se répande à l'Irlande, au Portugal et à l'Espagne. Maintenant, réfléchissons : dispenser la Grèce d'avoir recours aux marchés finira par ôter à ses obligations la possibilité d'y retourner un jour.

Compte tenu des prévisions de croissance et d'évolution des comptes publics grecs, autant considérer que les partisans du rééchelonnement vont créer une nouvelle catégorie de pays, celle qui vivra artificiellement et éternellement aux frais des autres, plus riches et mieux gérés. Il y a peu de chances que cette perspective suscite leur enthousiasme. On voit que derrière les questions de façade - la fierté française ou la haine que David Cameron porte à son prédécesseur - le choix du nouveau patron du FMI a de quoi retenir notre attention.

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