mercredi 15 juin 2011

Le théâtre de la rivalité militaire sino-américaine - Arnaud de La Grange


Le Figaro, no. 20797 - Le Figaro, mardi 14 juin 2011, p. 6

Le champ de bataille, ou du moins d'accrochages, est déjà connu. Si armées chinoise et américaine doivent se frotter l'une à l'autre dans les années qui viennent, ce sera en mer de Chine méridionale. Le patron du Pentagone lui-même a lancé un avertissement la semaine dernière, depuis Singapour, Robert Gates disant « craindre que, sans règles sur la table, il n'y ait des affrontements » en ces eaux disputées. Selon lui, il est « urgent » que les pays de la région adoptent un « mécanisme multilatéral » pour régler pacifiquement les litiges territoriaux. Il en a profité pour affirmer que les États-Unis allaient maintenir une présence militaire « solide » en Asie, et même y déployer de nouveaux armements.

Le ministre chinois de la Défense, le général Liang Guanglie, lui a répondu en appelant à « respecter les intérêts vitaux et les préoccupations majeures » de chacun en Asie. Justement, dans la hiérarchie des priorités stratégiques chinoises, la mer de Chine méridionale a pris du galon il y a un an. Elle a été élevée au rang « d'intérêt vital », dans le sillage de Taïwan, du Tibet et du Xinjiang. Ce qui signifie, en clair, que Pékin ne souffrira aucun compromis sur le sujet. La Chine appuie ses revendications maritimes sur le fameux « Tracé en neuf points » qui, sur la carte, vient raser beaucoup d'États de la région. Des experts chinois se plaisent à rappeler qu'il est un héritage des nationalistes du Kuomintang... Côté moyens, si la marine militaire chinoise est très médiatisée, la Chine s'appuie aussi sur une forte montée en puissance des flottes « civiles »de la State Oceanic Administration (SOA) ou de l'administration de surveillance des pêches chinoise, dont les bateaux sont désormais équipés d'armes lourdes. Des bateaux « blancs » moins voyants que les bâtiments de guerre.

« Ronfler près de nos lits »

Deux ambitions géopolitiques rivales, donc, s'appuient sur deux visions maritimes et juridiques opposées. Les États-Unis et la Chine ont en effet une lecture fort différente du droit de la mer. En résumé, Américains et alliés considèrent que les conventions onusiennes permettent le libre passage de tous les navires - militaires compris - dans la ZEE (zone économique exclusive) des 200 milles, considérée comme eaux internationales.Ce passage militaire « de routine » permet évidemment la surveillance. Les officiels chinois, eux, assurent qu'ils respectent les principes de liberté de navigation, mais considèrent que les navires militaires étrangers n'ont rien à faire dans leur ZEE, s'affranchissant quelque peu de la notion d'eaux internationales. Ainsi, ils n'acceptent pas l'idée d'une surveillance américaine à proximité de leurs côtes. Et la Chine signifie de plus en plus fermement à la VIIe flotte américaine qu'elle ne doit pas venir croiser trop près. En mars 2009, un incident naval a opposé un navire américain remorquant des dispositifs d'écoute, l'USNS Impeccable, à des bateaux chinois en face de Hainan, la grande île du Sud qui abrite la nouvelle base des sous-marins chinois.

Mi-avril, lors d'une audition devant le Sénat, le patron des forces américaines dans le Pacifique, l'amiral Robert Willard, a reconnu que la marine chinoise s'était montrée moins agressive ces derniers mois, avec « moins de démonstration de force qu'en 2010 ». Tout en « continuant à pister certains de nos navires croisant dans ces eaux », a-t-il ajouté. Récemment, pour signifier que les esquifs américains seraient de moins en moins tolérés dans les mers riveraines, un officier chinois citait le premier empereur de la dynastie Song : « Nous ne permettrons jamais à d'autres de venir ronfler près de nos lits... »
A. L. G.

PHOTO - SINGAPORE - JUNE 4: China's Defence Minister Liang Guanglie (seated) participates at the 10th International Institute for Strategic Studies (IISS) Asia Securities Summit June 4, 2011 in Singapore. The IISS is a UK based think-tank focusing on international security.

Brusque poussée de fièvre en mer de Chine

Dans son différend territorial et énergétique avec Pékin, le Vietnam procède à des exercices militaires avec « tirs réels » et en appelle aux États-Unis.

Le pétrole ou le gaz et les questions de souveraineté mettent le feu à la mer de Chine méridionale. Le ton est sérieusement monté entre la Chine et le Vietnam ces derniers jours. Choisissant de montrer des muscles, Hanoï a procédé hier à des « exercices militaires avec tirs réels » non loin des zones maritimes contestées.

La crise a commencé fin mai, quand le Vietnam a accusé Pékin d'avoir « violé » sa souveraineté lorsqu'un navire d'exploration de PetroVietnam, faisant des relevés sismiques, a été endommagé par des bateaux chinois de surveillance maritime. Un deuxième incident, très similaire, s'est produit jeudi dernier, quand - selon Hanoï - un bateau de pêche chinois a « intentionnellement percuté » et coupé les câbles d'exploration d'un autre navire du groupe public d'hydrocarbures vietnamien. Pékin a répliqué en accusant le bateau vietnamien d'avoir « mis en danger » la vie de pêcheurs chinois. À chaque fois, les accrochages ont eu lieu dans la ZEE (Zone économique exclusive) des 200 milles revendiquée par le Vietnam. Et dans une région où les deux pays se disputent deux chapelets d'îles, les archipels des Paracels et des Spratleys. Le premier ministre vietnamien Nguyen Tan Dung a vigoureusement réaffirmé « l'incontestable souveraineté » de son pays sur ces îles.

Trois noms pour une mer

Les incidents maritimes entre la Chine et le Vietnam sont récurrents. Mais cette fois-ci, la tension est la plus vive depuis vingt ans. Hier, la presse officielle chinoise titrait sur la « démonstration de force » voulue par le Vietnam. À Hanoï comme à Ho-Chi-Minh-Ville, des centaines de manifestants ont encore appelé hier à résister aux pressions chinoises. Les Vietnamiens assurent aussi qu'ils sont, depuis le début du mois, victimes de cyberattaques massives dont les auteurs seraient chinois. De nombreux analystes redoutent que, cette fois-ci, l'affaire ne débouche sur un incident militaire. En 1974, à la suite d'une brève petite guerre entre le Vietnam et la Chine, Pékin avait pris le contrôle des Paracels. En 1988, un autre affrontement naval près des Spratleys avait causé la mort de plus de 70 marins vietnamiens.

Cette escalade s'explique en grande partie par la stratégie du Vietnam, qui a choisi pour une fois d'internationaliser le différend, ce qui a le don de mettre en rage les dirigeants chinois. Hanoï a fait savoir que « tout effort de la communauté internationale pour maintenir la paix et la stabilité » en mer de Chine était le « bienvenu ». Concrètement, cela signifie l'appel à l'Amérique. Ce week-end, les États-Unis se sont déclarés « troublés » et ont exhorté à une solution « pacifique ». L'automne dernier, la secrétaire d'État Hillary Clinton avait appelé la Chine et les pays de l'Asean (Association des nations d'Asie du Sud-Est) à trouver une solution multilatérale négociée. Washington se proposait même de jouer les médiateurs. C'est justement ce dont ne veulent absolument pas les Chinois. Forts de leur puissance, ils n'acceptent que des discussions bilatérales, avec chacun de leurs voisins.

Si c'est avec le Vietnam que le conflit est le plus vif, les ambitions chinoises se heurtent à presque tous les autres riverains, dont la sensibilité est avivée par la richesse en ressources de ces 1,7 million de km² d'eau. Les Spratleys sont ainsi revendiquées - en partie ou en totalité - par les Philippines, Brunei, la Malaisie et Taïwan. Ce week-end, Taiwan est aussi entré dans la danse, déclarant envisager de déployer des « navires lance-missiles » en mer de Chine du Sud et des « chars » sur les îles Spratleys, dont elle occupe certains îlots. Début juin, le ton est aussi monté entre Pékin et Manille. Les Philippines ont protesté contre un projet d'installation de plate-forme pétrolière près d'un îlot des Spratleys et une agressivité accrue des bateaux chinois. Hier, la présidence des Philippines a fait savoir qu'elle adoptait un nouveau nom pour la zone disputée, puisque « toutes les autres nations désignent ces eaux en fonction de leur propre perception ». Cette mer se retrouve donc très symptomatiquement avec trois noms : « mer de Chine méridionale » pour Pékin, « mer de l'Est » pour Hanoï et désormais « mer des Philippines occidentales » pour Manille.

Dans son Livre blanc sur la défense rendu public fin mars, la Chine promettait de travailler à rétablir la confiance avec ses voisins, après une année 2010 très tendue en mer de Chine, au Sud comme au Nord - avec de sérieuses chicaneries avec le Japon. Le résultat est pour l'heure peu probant. Ces bonnes intentions se heurtent à une volonté ferme, celle de signifier que, pour Pékin, la mer de Chine est bien «mare nostrum ».

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.