mercredi 21 septembre 2011

REPORTAGE - Un milliardaire sinon rien - Philippe Grangereau

Libération - Grand Angle, mercredi 21 septembre 2011, p. 30

Dans un pays en proie au capitalisme sauvage, un nombre croissant de jeunes filles cherchent le bonheur matériel à tout prix.

Avec ses yeux en amande, son teint pâle et ses manières enfantines, Yang Ziyi, 25 ans, correspond divinement aux canons de la beauté chinoise. Pour souligner sa silhouette innocente, elle porte ce jour-là une simple robe d'été en tissu imprimé. Elle n'aurait aucun mal à trouver un mari sans l'aide d'une agence matrimoniale. Mais la voilà cliente de «Zuanshi wanglaowu» («Papa gâteau»), une agence pékinoise qui promet à ses adhérents de débusquer des époux fortunés. La devise de la maison : «Le mariage est le plus gros investissement de toute la vie.» Tant qu'à faire, autant épouser l'homme de ses rêves, et chez Zuanshi, ils sont triés sur le volet.

«Tous sont millionnaires ou milliardaires, précise l'avenante directrice de l'agence, implantée dans six villes. Nous sommes en pleine expansion car la demande est de plus en plus forte.» Dans le vaste bureau, une douzaine d'employées classent sur ordinateur fichiers et photos. L'officine est prête à tout pour appâter la prospère clientèle masculine : organisation de concours de beauté féminine pour dénicher la perle, déploiement de «chasseurs de têtes» sur les campus universitaires, soirées spéciales... Aux femmes, un prospectus de l'agence promet qu'elles porteront un jour «les chaussures de Cendrillon». Aux nymphes qui ne possèdent pas la «qualité» requise, il est proposé des cours de savoir-vivre. «Une femme, dit la directrice, doit considérer son mari comme un dieu. L'homme et la femme sont égaux, mais chacun doit rester à sa place, sans quoi il n'y a pas de bonheur.»

Virage à 180 degrés

Actrice, Yang Ziyi joue depuis deux ans dans les séries télévisées de propagande produites par les studios de l'Armée populaire de libération. L'une de ces productions, intitulée la Huitième Armée de route, glorifie les sacrifices de l'armée Rouge chinoise, son mode de vie spartiate et ses idéaux révolutionnaires. Mais, pour la starlette, rien n'est plus éloigné de ses aspirations. «Je suis romantique, mais aussi très matérialiste, confie-t-elle. Je suis une enfant unique qui a été gâtée par ses parents. Mes critères pour choisir un homme sont plutôt pragmatiques car la sécurité matérielle est d'une grande importance pour moi.» Son homme idéal doit avoir dix à quinze ans de plus qu'elle, posséder un solide patrimoine, être grand et costaud, et toujours payer l'addition au restaurant. Son physique n'est pas essentiel. «Le mariage d'amour, c'est bien, mais ce n'est pas pour moi, car je suis une fille raisonnable et plutôt traditionnelle.» Yang Ziyi a entendu parler du féminisme, mais pour elle, c'est la planète Mars. Elle explique : «La société chinoise est malade car le pays change trop vite. L'écart entre les riches et les pauvres est devenu si colossal que c'en est impensable. Pour survivre dans cette société, il faut s'adapter, sinon on tombe de l'estrade, on est éliminé sans pitié.»

Le brutal changement de cap vers le capitalisme a bouleversé les valeurs de la société.«L'argent devient un facteur de plus en plus important pour les jeunes femmes au moment de choisir un mari, analyse Li Yinhe, sociologue à l'Académie des sciences sociales. Cela ne veut pas dire que les sentiments n'ont plus d'importance. D'après nos enquêtes, la moitié des couples interrogés se disent heureux ensemble. Mais de plus en plus de femmes sont persuadées qu'il vaut mieux un mariage avec un homme riche qu'un bon boulot.»

Les grands-parents de la jeune génération encouragent ce virage à 180 degrés. Le week-end, dans les parcs publics de la capitale, des centaines de retraités jouent les entremetteurs en brandissant des pancartes vantant la bonne situation de leur petit-fils encore célibataire : «Homme, 27 ans, 1,67 m, bac+3, possède appartement et bon salaire 8 000 yuans [près de 900 euros, ndlr].»«Sans appartement, impossible de trouver un bon parti. Du coup, les parents et toute la famille se saignent aux quatre veines pour donner ce coup de pouce essentiel aux jeunes célibataires», explique la sociologue.

De cette évolution vers le matérialisme, la Chine a vraiment pris conscience l'an dernier, à la faveur d'une émission de télé-réalité qui a conduit le gouvernement à prendre des mesures. Intitulé Si c'est celui-là, le show met en lice, sur la chaîne provinciale Jiangsu TV, une douzaine de jeunes femmes et une poignée de garçons à la recherche de l'âme soeur. Une sorte de L'amour est dans le pré à la chinoise, où les attributs financiers et immobiliers des hommes comptent plus que leurs atouts physiques ou sentimentaux. Au jeu des questions vaches adressées aux garçons, l'une des candidates, nommée Ma Nuo, 22 ans, s'est montrée la plus sévère. Extraits : «Est-ce que tu as une voiture et un appartement ?

- Non, mais j'ai un vélo et, si tu veux, je t'emmènerai en promenade car je sais que je peux rendre heureuse la fille dont je suis amoureux.

- Peut-être, mais moi, je préfère pleurer sur le siège arrière d'une BMW que d'être heureuse sur un vélo...»

Cette réponse est devenue culte en Chine, initiant tout un débat sur le «déclin des valeurs morales». Ce qui n'a pas été du goût des autorités, qui ont imposé à Jiangsu TV de ne plus parler de l'épaisseur des portefeuilles des candidats. Les vidéos de présentation, sous-titrées «Possède voiture et maison» en bas de l'écran, ont été expurgées. Un psychologue, membre du Parti, a été mobilisé pour modérer le show. D'autres émissions du même genre, comme Courir après l'amour, ont été suspendues. «Si nous ne corrigeons pas cette situation, elle aura une influence négative sur l'ensemble de la société», s'est insurgé Zhu Hong, le porte-parole de l'Administration de la radio, du film et de la télévision. «Après le scandale suscité par cette émission, souligne Li Yinhe, il est apparu aux yeux de tous que la honte que pouvait naguère éprouver une femme à l'idée d'épouser un homme pour son argent avait totalement disparu... et que c'était même devenu la meilleure des choses à faire dans la Chine d'aujourd'hui.»

L'horreur du «mariage nu»

Une rumeur, alimentée par la hausse constante de nombre des divorces (2,7 millions en 2010), circule depuis des années : beaucoup de femmes convoleraient désormais pour s'approprier la moitié des biens du mari, en divorçant après un délai d'une brièveté indécente. Pour tenter d'enrayer ce phénomène (que n'étaye aucune statistique officielle, mais qui existe bel et bien), Pékin a modifié en août la loi sur le mariage. Le régime de la «communauté des biens» a été abandonné au profit de celui de la «séparation des biens». Fini l'arnaque nuptiale .

San Mi, 24 ans, est elle aussi en quête d'un mari : il doit avoir plus de quinze ans qu'elle «et bien sûr posséder du patrimoine».«La société chinoise est féroce», juge la jeune femme, récemment émigrée de son Sichuan natal. Elle travaille à Pékin au service après-vente d'un magasin. Son père est instructeur d'auto-école, sa mère enseignante. Elle veut passer sa lune de miel à Tahiti, mais ce n'est pas pour ça qu'elle est «romantique».«Je veux épouser un homme qui me fasse bien vivre, mais pas nécessairement rupin. De toute façon, je déteste les nouveaux riches.» Elle estime malgré tout que «la sécurité matérielle est ce qu'il y a de plus important». Dans une société en mouvement, le salut serait dans un cocon nuptial bien rembourré. «En fait, avoue Yang Ziyi, l'actrice, je voudrais que mon futur mari ressemble à mon père, qui m'a toujours protégée, et qui me donne un sentiment de sérénité matérielle.»

Le cauchemar de Yang, c'est le luo hun («mariage nu»). C'est ainsi qu'on appelle les mariages d'amour; ils sont «nus» car les époux ne possèdent rien, mais s'épousent quand même parce qu'ils s'aiment. Par nécessité, les luo hun existent, mais la société prend presque en pitié ceux qui sont réduits à cette abominable extrémité. Yang a plusieurs copines qui ont réchappé de justesse au luo hun.«Au moment de décider si elles devaient épouser ces garçons qui ne possédaient rien, souvent pas même un appartement, toutes ces amies ont heureusement renoncé, dit Yang avec un soupir de soulagement. Trop galère. Elles sont comme moi : elles refusent de se retrouver dans une classe sociale plus basse. Le mariage doit être une promotion ! Qu'y a-t-il de mal à ça ?»

«Deuxième poitrine»

Certaines se retrouvent dans un entre-deux. Ce sont les ernai («deuxième poitrine»), ces régiments de maîtresses entretenues par des hommes mariés, parfois des étudiantes diplômées, qui vivent dans des appartements offerts par leur «papa gâteau». «Toutes les ernai que je connais, dit Yang, sont assez amoureuses de leur homme, mais ceux-ci refusent toujours de divorcer pour les épouser. Alors beaucoup sombrent dans la mélancolie.»

La multiplication exponentielle des ernai , tout comme l'explosion de la prostitution (une étude de 2005 évalue à 200 000 le nombre de prostituées à Pékin), est un phénomène qui va de pair avec le creusement sidérant des inégalités. D'un côté, les millionnaires; de l'autre, les demoiselles sans dot, souvent issues de la campagne. A l'échelle du pays, ces «concubines» se compteraient par millions. Liu Zhijun, l'ex-ministre des Chemins de fer démis de ses fonctions cette année pour corruption, en entretenait pas moins de 18, selon la presse officielle. «Depuis des millénaires en Chine, jusqu'à la fin des années 40, il était normal pour les hommes aisés d'avoir des concubines. Aujourd'hui, on assiste au retour de cette vieille tradition, après un hiatus qui n'aura duré qu'une soixantaine d'années, commente la sociologue Li Yinhe. Plus un homme a de l'argent, plus il veut s'approprier de femmes.»

La province du Guangdong (sud du pays) a voté, en 2007, un texte proscrivant les «deuxièmes poitrines». La loi s'étant révélée inapplicable, la province fait désormais de la prévention. Depuis mai, elle propose dans les écoles primaires et secondaires des cours pour mettre les écolières dans le droit chemin. Selon le vice-gouverneur, ils se concentrent sur «la confiance en soi et l'amour-propre». Mais le retour de balancier paraît inexorable aux yeux de Li Yinhe. «Le fait est qu'aujourd'hui beaucoup de jeunes femmes aspirent à s'occuper uniquement des enfants et de la cuisine, tandis que l'homme rapporte l'argent à la maison.» La femme ne soutient plus, comme disait Mao, «la moitié du ciel».

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