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mercredi 2 novembre 2011

Les riches Chinois veulent de plus en plus émigrer

Tribune de Genève - Economie, mercredi 2 novembre 2011, p. 14

Plus de la moitié des millionnaires en francs habitant l'Empire du Milieu veulent quitter leur patrie

Plus de la moitié des Chinois les plus riches projettent d'émigrer, de préférence aux Etats-Unis et au Canada, selon une enquête effectuée par les auteurs d'un rapport qui dresse chaque année la liste des plus grosses fortunes de la deuxième économie mondiale.

Environ 46% des Chinois dont les avoirs dépassent 10 millions de yuans (1,37 million de francs) envisagent ainsi un départ à l'étranger. Et 14% supplémentaires ont déjà entamé des démarches en ce sens, d'après cette enquête réalisée conjointement par Hurun Report et la Bank of China. La société Hurun Report détient des magazines spécialisés dans le luxe et possède un institut de recherche.

Une grande partie des 980 personnes interrogées dans dix-huit villes chinoises ont cité la volonté d'offrir une meilleure éducation à leurs enfants ainsi que la sécurité de leurs biens parmi les raisons les poussant à vouloir quitter la Chine.

Près d'un tiers des personnes interrogées ont déclaré avoir déjà effectué des investissements outremer, dans beaucoup de cas pour faciliter le processus d'émigration. Certains pays comme le Canada et l'Australie offrent des facilités pour obtenir un permis de résidence aux étrangers qui investissent des sommes importantes dans le pays.

L'inflation en Chine, qui érode l'épargne, ainsi que les difficultés pour placer des fonds à l'étranger sont aussi fréquemment citées par les candidats à l'émigration.

Selon la dernière liste publiée par Hurun pour l'année 2011, la Chine compte 271 milliardaires en dollars, contre 189 un an auparavant, tandis que le nombre de Chinois dont la fortune excède 10 millions de yuans a atteint 960 000, en hausse de 9,7% sur un an.

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mardi 27 septembre 2011

L'homme le plus riche de Chine au comité central - Arnaud de La Grange

Le Figaro, no. 20886 - Le Figaro, mardi 27 septembre 2011, p. 11

Liang Wengen (PHOTO à droite) deviendrait en 2012 le premier entrepreneur privé à accéder à cet organe clé du Parti communiste.

C'est sans doute une petite révolution, dans les hautes sphères du Parti communiste. Une décision symbolique, en tout cas. L'homme qui vient d'être désigné comme le plus riche de Chine - par les classements Forbes et Hurun -, devrait faire son entrée au sein du comité central du Parti lors du congrès de 2012. Il deviendrait ainsi le premier entrepreneur privé à accéder à cet organe clé du PCC.

Magnat de la machine-outil, Liang Wengen, 55 ans, possède 58 % du groupe Sany, qui est basé dans la province du Hunan. Sa fortune est estimée à 11 milliards de dollars par le groupe Hurun et à 9,3 milliards par Forbes. L'enquête du Parti précédant son recrutement aurait déjà été bouclée. Et il pourrait même avoir une fonction opérationnelle, avec rang de vice-ministre, comme par exemple le poste de vice-gouverneur du Hunan. En lançant sa fameuse théorie des « Trois représentations » en 2000, l'ancien président Jiang Zemin avait ouvert les rangs du Parti aux entrepreneurs privés. Un peu plus tard, ils ont été autorisés à devenir délégués provinciaux. Mais jusqu'à présent, les seuls grands patrons à avoir poussé la porte du comité central - qui compte quelque 200 membres - étaient à la tête de grandes entreprises d'État.

Sur l'Internet chinois, les réactions sont contrastées. Certains voient d'un oeil très favorable cette promotion politique, « car la Chine a besoin de dirigeants qui connaissent bien l'économie, l'entreprise ». D'autres au contraire, s'insurgent contre un « gâchis », relevant que « la Chine ne manque pas de fonctionnaires, mais plutôt de grands patrons pour bâtir des marques d'envergure internationale ». Ou y voient une preuve de plus de la collusion malsaine entre le pouvoir politique et les « super-riches ». Les observateurs optimistes, en tout cas, veulent y voir un signal positif pour le secteur privé chinois, maltraité par rapport au secteur public devant lequel est notamment déplié le tapis rouge du crédit. Comme si, alors que le modèle économique chinois doit se transformer pour ne pas faire tousser la croissance, Pékin voulait de nouveau donner de l'air au privé.

Il reste à savoir si cette promotion est un « coup médiatique » isolé des dirigeants chinois. Ou bien l'amorce d'une nouvelle tendance, avec l'arrivée des grands barons du capitalisme rouge en politique. À voir aussi si tous les milliardaires chinois se laisseront séduire par les sirènes du pouvoir. Certains d'entre eux risquent alors de devoir troquer, au moins en apparence, leur mode de vie luxueux pour des bureaux plus austères. Des journaux rappellent que Liang aime se déplacer dans l'une de ses neuf limousines Maybach ou son hélicoptère privé.

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Liang Wengen, un milliardaire au PC chinois
Libération - Monde, mardi 27 septembre 2011, p. 12

L'homme le plus riche de Chine pourrait devenir l'an prochain le premier entrepreneur privé à rejoindre les 204 membres du Comité central du Parti communiste, a rapporté, hier, la presse chinoise. PDG et fondateur de la compagnie privée d'engins de chantier et de machines-outils Sany, Liang Wengen (Photo à droite) pèse 6,8 milliards d'euros. Très discret, le businessman, 57 ans, est né dans un village pauvre de la province du Hunan, où sa famille fabriquait des paniers en bambou. Il a ensuite fait carrière au ministère chargé de fabriquer les munitions et les chars d'assaut de l'armée. Il a quitté ce poste en 1987 pour créer son entreprise. En 2001, le Parti communiste s'est ouvert pour la première fois aux entrepreneurs privés. Aujourd'hui, nombre de milliardaires sont membres du parti. Un tiers des 50 plus grandes fortunes de Chine siègent à l'Assemblée nationale populaire ou à la Conférence consultative politique, selon le China Daily. Le PC compte en tout 80 millions de membres, soit 17 % de la population.

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mercredi 21 septembre 2011

REPORTAGE - Un milliardaire sinon rien - Philippe Grangereau

Libération - Grand Angle, mercredi 21 septembre 2011, p. 30

Dans un pays en proie au capitalisme sauvage, un nombre croissant de jeunes filles cherchent le bonheur matériel à tout prix.

Avec ses yeux en amande, son teint pâle et ses manières enfantines, Yang Ziyi, 25 ans, correspond divinement aux canons de la beauté chinoise. Pour souligner sa silhouette innocente, elle porte ce jour-là une simple robe d'été en tissu imprimé. Elle n'aurait aucun mal à trouver un mari sans l'aide d'une agence matrimoniale. Mais la voilà cliente de «Zuanshi wanglaowu» («Papa gâteau»), une agence pékinoise qui promet à ses adhérents de débusquer des époux fortunés. La devise de la maison : «Le mariage est le plus gros investissement de toute la vie.» Tant qu'à faire, autant épouser l'homme de ses rêves, et chez Zuanshi, ils sont triés sur le volet.

«Tous sont millionnaires ou milliardaires, précise l'avenante directrice de l'agence, implantée dans six villes. Nous sommes en pleine expansion car la demande est de plus en plus forte.» Dans le vaste bureau, une douzaine d'employées classent sur ordinateur fichiers et photos. L'officine est prête à tout pour appâter la prospère clientèle masculine : organisation de concours de beauté féminine pour dénicher la perle, déploiement de «chasseurs de têtes» sur les campus universitaires, soirées spéciales... Aux femmes, un prospectus de l'agence promet qu'elles porteront un jour «les chaussures de Cendrillon». Aux nymphes qui ne possèdent pas la «qualité» requise, il est proposé des cours de savoir-vivre. «Une femme, dit la directrice, doit considérer son mari comme un dieu. L'homme et la femme sont égaux, mais chacun doit rester à sa place, sans quoi il n'y a pas de bonheur.»

Virage à 180 degrés

Actrice, Yang Ziyi joue depuis deux ans dans les séries télévisées de propagande produites par les studios de l'Armée populaire de libération. L'une de ces productions, intitulée la Huitième Armée de route, glorifie les sacrifices de l'armée Rouge chinoise, son mode de vie spartiate et ses idéaux révolutionnaires. Mais, pour la starlette, rien n'est plus éloigné de ses aspirations. «Je suis romantique, mais aussi très matérialiste, confie-t-elle. Je suis une enfant unique qui a été gâtée par ses parents. Mes critères pour choisir un homme sont plutôt pragmatiques car la sécurité matérielle est d'une grande importance pour moi.» Son homme idéal doit avoir dix à quinze ans de plus qu'elle, posséder un solide patrimoine, être grand et costaud, et toujours payer l'addition au restaurant. Son physique n'est pas essentiel. «Le mariage d'amour, c'est bien, mais ce n'est pas pour moi, car je suis une fille raisonnable et plutôt traditionnelle.» Yang Ziyi a entendu parler du féminisme, mais pour elle, c'est la planète Mars. Elle explique : «La société chinoise est malade car le pays change trop vite. L'écart entre les riches et les pauvres est devenu si colossal que c'en est impensable. Pour survivre dans cette société, il faut s'adapter, sinon on tombe de l'estrade, on est éliminé sans pitié.»

Le brutal changement de cap vers le capitalisme a bouleversé les valeurs de la société.«L'argent devient un facteur de plus en plus important pour les jeunes femmes au moment de choisir un mari, analyse Li Yinhe, sociologue à l'Académie des sciences sociales. Cela ne veut pas dire que les sentiments n'ont plus d'importance. D'après nos enquêtes, la moitié des couples interrogés se disent heureux ensemble. Mais de plus en plus de femmes sont persuadées qu'il vaut mieux un mariage avec un homme riche qu'un bon boulot.»

Les grands-parents de la jeune génération encouragent ce virage à 180 degrés. Le week-end, dans les parcs publics de la capitale, des centaines de retraités jouent les entremetteurs en brandissant des pancartes vantant la bonne situation de leur petit-fils encore célibataire : «Homme, 27 ans, 1,67 m, bac+3, possède appartement et bon salaire 8 000 yuans [près de 900 euros, ndlr].»«Sans appartement, impossible de trouver un bon parti. Du coup, les parents et toute la famille se saignent aux quatre veines pour donner ce coup de pouce essentiel aux jeunes célibataires», explique la sociologue.

De cette évolution vers le matérialisme, la Chine a vraiment pris conscience l'an dernier, à la faveur d'une émission de télé-réalité qui a conduit le gouvernement à prendre des mesures. Intitulé Si c'est celui-là, le show met en lice, sur la chaîne provinciale Jiangsu TV, une douzaine de jeunes femmes et une poignée de garçons à la recherche de l'âme soeur. Une sorte de L'amour est dans le pré à la chinoise, où les attributs financiers et immobiliers des hommes comptent plus que leurs atouts physiques ou sentimentaux. Au jeu des questions vaches adressées aux garçons, l'une des candidates, nommée Ma Nuo, 22 ans, s'est montrée la plus sévère. Extraits : «Est-ce que tu as une voiture et un appartement ?

- Non, mais j'ai un vélo et, si tu veux, je t'emmènerai en promenade car je sais que je peux rendre heureuse la fille dont je suis amoureux.

- Peut-être, mais moi, je préfère pleurer sur le siège arrière d'une BMW que d'être heureuse sur un vélo...»

Cette réponse est devenue culte en Chine, initiant tout un débat sur le «déclin des valeurs morales». Ce qui n'a pas été du goût des autorités, qui ont imposé à Jiangsu TV de ne plus parler de l'épaisseur des portefeuilles des candidats. Les vidéos de présentation, sous-titrées «Possède voiture et maison» en bas de l'écran, ont été expurgées. Un psychologue, membre du Parti, a été mobilisé pour modérer le show. D'autres émissions du même genre, comme Courir après l'amour, ont été suspendues. «Si nous ne corrigeons pas cette situation, elle aura une influence négative sur l'ensemble de la société», s'est insurgé Zhu Hong, le porte-parole de l'Administration de la radio, du film et de la télévision. «Après le scandale suscité par cette émission, souligne Li Yinhe, il est apparu aux yeux de tous que la honte que pouvait naguère éprouver une femme à l'idée d'épouser un homme pour son argent avait totalement disparu... et que c'était même devenu la meilleure des choses à faire dans la Chine d'aujourd'hui.»

L'horreur du «mariage nu»

Une rumeur, alimentée par la hausse constante de nombre des divorces (2,7 millions en 2010), circule depuis des années : beaucoup de femmes convoleraient désormais pour s'approprier la moitié des biens du mari, en divorçant après un délai d'une brièveté indécente. Pour tenter d'enrayer ce phénomène (que n'étaye aucune statistique officielle, mais qui existe bel et bien), Pékin a modifié en août la loi sur le mariage. Le régime de la «communauté des biens» a été abandonné au profit de celui de la «séparation des biens». Fini l'arnaque nuptiale .

San Mi, 24 ans, est elle aussi en quête d'un mari : il doit avoir plus de quinze ans qu'elle «et bien sûr posséder du patrimoine».«La société chinoise est féroce», juge la jeune femme, récemment émigrée de son Sichuan natal. Elle travaille à Pékin au service après-vente d'un magasin. Son père est instructeur d'auto-école, sa mère enseignante. Elle veut passer sa lune de miel à Tahiti, mais ce n'est pas pour ça qu'elle est «romantique».«Je veux épouser un homme qui me fasse bien vivre, mais pas nécessairement rupin. De toute façon, je déteste les nouveaux riches.» Elle estime malgré tout que «la sécurité matérielle est ce qu'il y a de plus important». Dans une société en mouvement, le salut serait dans un cocon nuptial bien rembourré. «En fait, avoue Yang Ziyi, l'actrice, je voudrais que mon futur mari ressemble à mon père, qui m'a toujours protégée, et qui me donne un sentiment de sérénité matérielle.»

Le cauchemar de Yang, c'est le luo hun («mariage nu»). C'est ainsi qu'on appelle les mariages d'amour; ils sont «nus» car les époux ne possèdent rien, mais s'épousent quand même parce qu'ils s'aiment. Par nécessité, les luo hun existent, mais la société prend presque en pitié ceux qui sont réduits à cette abominable extrémité. Yang a plusieurs copines qui ont réchappé de justesse au luo hun.«Au moment de décider si elles devaient épouser ces garçons qui ne possédaient rien, souvent pas même un appartement, toutes ces amies ont heureusement renoncé, dit Yang avec un soupir de soulagement. Trop galère. Elles sont comme moi : elles refusent de se retrouver dans une classe sociale plus basse. Le mariage doit être une promotion ! Qu'y a-t-il de mal à ça ?»

«Deuxième poitrine»

Certaines se retrouvent dans un entre-deux. Ce sont les ernai («deuxième poitrine»), ces régiments de maîtresses entretenues par des hommes mariés, parfois des étudiantes diplômées, qui vivent dans des appartements offerts par leur «papa gâteau». «Toutes les ernai que je connais, dit Yang, sont assez amoureuses de leur homme, mais ceux-ci refusent toujours de divorcer pour les épouser. Alors beaucoup sombrent dans la mélancolie.»

La multiplication exponentielle des ernai , tout comme l'explosion de la prostitution (une étude de 2005 évalue à 200 000 le nombre de prostituées à Pékin), est un phénomène qui va de pair avec le creusement sidérant des inégalités. D'un côté, les millionnaires; de l'autre, les demoiselles sans dot, souvent issues de la campagne. A l'échelle du pays, ces «concubines» se compteraient par millions. Liu Zhijun, l'ex-ministre des Chemins de fer démis de ses fonctions cette année pour corruption, en entretenait pas moins de 18, selon la presse officielle. «Depuis des millénaires en Chine, jusqu'à la fin des années 40, il était normal pour les hommes aisés d'avoir des concubines. Aujourd'hui, on assiste au retour de cette vieille tradition, après un hiatus qui n'aura duré qu'une soixantaine d'années, commente la sociologue Li Yinhe. Plus un homme a de l'argent, plus il veut s'approprier de femmes.»

La province du Guangdong (sud du pays) a voté, en 2007, un texte proscrivant les «deuxièmes poitrines». La loi s'étant révélée inapplicable, la province fait désormais de la prévention. Depuis mai, elle propose dans les écoles primaires et secondaires des cours pour mettre les écolières dans le droit chemin. Selon le vice-gouverneur, ils se concentrent sur «la confiance en soi et l'amour-propre». Mais le retour de balancier paraît inexorable aux yeux de Li Yinhe. «Le fait est qu'aujourd'hui beaucoup de jeunes femmes aspirent à s'occuper uniquement des enfants et de la cuisine, tandis que l'homme rapporte l'argent à la maison.» La femme ne soutient plus, comme disait Mao, «la moitié du ciel».

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jeudi 8 septembre 2011

DERNIER CHIFFRE DE CHINE - 14% de milliardaires de plus que l'an passé

AFP - Journal Internet - Jeudi 8 septembre 2011 - 09:26:29 GMT

La Chine compte 146 milliardaires en dollars, soit 14% de plus que l'an passé, n'étant devancée que par les Etats-Unis, selon le nouveau classement consacré à la deuxième économie mondiale publié jeudi par le magazine Forbes.

"Même si les marchés boursiers chutent, les richesses des personnes les plus prospères en Chine augmentent", a commenté Russell Flannery, chef du bureau de Shanghai de Forbes.

La veille, un classement similaire avait été publié par le groupe Hurun, qui constatait également qu'en dépit de la crise économique la Chine continuait de produire des milliardaires à un rythme accéléré.

Forbes et Hurun placent tous les deux en tête de leur classement Liang Wengen, cofondateur de la compagnie de machine-outil Sany, avec une fortune estimée à 9,3 milliards de dollars par le magazine américain et 11 milliards par le groupe chinois.

Le groupe chinois Sany, spécialisé dans la machinerie lourde de chantier, a ses affaires florissantes portées par l'explosion immobilière et la croissance soutenue en Chine.

Sur la liste Forbes, M. Liang est suivi en 2e position par le cofondateur du moteur de recherche Baidu, Robin Li, avec 9,2 milliards de dollars.

Sur la première marche du podium Forbes en 2010, Zong Qinghou, patron du fabricant de boissons non alcoolisées et de laitages Wahaha, est rétrogradé cette année à la cinquième place.

En 2011, la Chine compte 271 milliardaires en dollars selon Hurun, qui est parvenu à une estimation nettement supérieure à celle de Forbes. La plupart de ces fortunes ont été bâties dans les secteurs de l'immobilier, de la construction et du commerce de détail, avait-il précisé.

Selon un classement rendu public en mars par Forbes, les Etats-Unis restent en tête avec 413 milliardaires, mais ils ne représentent plus que 33% des milliardaires de la planète contre 40% l'an dernier et 50% il y a dix ans.

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lundi 7 février 2011

Les nouveaux empereurs - Yann Le Galès

Le Figaro, no. 20688 - Le Figaro Économie, lundi, 7 février 2011, p. 26

Zhang Yong, le président fondateur de la chaîne de restaurants Haidilao Hotpot, Jiang Xipei, le président fondateur du conglomérat Far East, Ye Maozhong, le président de l'agence de publicté et de marketing Ye Maozhong Marketing, Guo Zhenxi, directeur de la chaîne de télévision CCTV-2, Zhou Hongyi, président du fonds Qihoo.com, Zong Qinghou (PHOTO), président du groupe Wahaha spécialisé dans les boissons non alcoolisées et les laitages et première fortune de Chine, qui a été en conflit pendant plus de deux ans avec Danone, ne sont pas seulement des entrepreneurs qui contribuent à bâtir la puissance économique de la Chine. Ces hommes qui dirigent leurs entreprises comme les empereurs chinois gouvernaient leur pays sont peut-être en train de réaliser une véritable révolution culturelle dans le monde des affaires en mettant à mal l'un des domaines où les Américains règnent depuis des décennies en maîtres du monde : le management.

« Les entrepreneurs privés chinois ne sont pas des révolutionnaires au sens où ils rejettent tout ce qu'ils ont appris dans les écoles de management occidentales. Ils adaptent le modèle de management occidental à la Chine moderne et le mélangent avec les idées, les concepts, les philosophies et les différents éléments de la culture chinoise », écrit Charles-Édouard Bouée, président Asie et membre du comité exécutif groupe du cabinet de conseils Roland Berger qui publie China's management revolution. Spirit, Land, Energy aux éditions Palgrave Macmillan. L'empire du Milieu démontre chaque jour davantage qu'il est à la fois la patrie de Confucius et de Den Xiaoping qui a lancé la modernisation du pays en 1978 et encouragé les Chinois à s'enrichir. La nouvelle grande puissance économique ne s'inspire plus de l'Amérique pour développer son économie. Elle est suffisamment forte pour décider par elle-même ce qui est bon pour son avenir en puisant dans sa culture plusieurs fois millénaire.

Plongeant dans l'histoire politique, économique, religieuse et culturelle de la Chine, Charles-Édouard Bouée retient trois concepts pour décrypter la manière dont les entrepreneurs chinois dirigent : le spirituel, la terre, l'énergie. Il rappelle que l'équilibre entre l'État et les entrepreneurs s'inscrit dans une longue tradition historique. Car les différences sont grandes dans l'art de faire grandir une entreprise chinoise ou européenne. Alors que les Occidentaux jurent par la rationalité, les Chinois obéissent davantage aux règles de la logique floue. Ils misent sur la flexibilité, la capacité d'adaptation, le consensus, la dynamique pour s'adapter à un monde qui change à toute vitesse. Ils se concentrent sur la compréhension de leur environnement, la tactique et délaissent la stratégie. « Un dirigeant occidental fait d'abord allégeance aux actionnaires, puis à ses clients, à ses fournisseurs et enfin à ses salariés. En Chine, le pays et la communauté arrivent en premier, même si les entreprises sont cotées. Les actionnaires sont rarement mentionnés », conclut Charles-Édouard Bouée.

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vendredi 4 février 2011

ENQUÊTE - L'incroyable saga des Wildenstein : l'affaire qui fait trembler les riches




Le Point, no. 2003 - Economie, jeudi, 3 février 2011, p. 74,75,76,77,78,79,80

Jean-Michel Decugis, Mélanie Delattre et Christophe Labbe

Exclusif. C'est une ahurissante histoire de milliardaires, de marchands d'art et de propriétaires de chevaux de course. Une brouille familiale qui se transforme en affaire judiciaire et révèle un redoutable système pour gagner plus d'argent et payer moins d'impôts. Une bombe dans le petit cercle des ultrariches, désormais dans le viseur du fisc.

Les voitures de police remontent à toute allure la rue La Boétie et pilent net devant le numéro 57. Au siège de l'UMP, les témoins qui assistent à la scène ont une brève frayeur. Juste le temps de se rendre compte que l'escouade de policiers en civil se dirige en fait vers le portail de l'immeuble voisin. Depuis cent cinq ans, cet hôtel particulier bunkérisé est le fief de la famille Wildenstein. L'une des plus célèbres dynasties de marchands d'art, aujourd'hui au coeur d'un scandale politico-financier. C'est à peine si les enquêteurs jettent un oeil sur les Degas et autres Toulouse-Lautrec qui tapissent les murs. Ils sont venus avec un objectif : récupérer des tableaux volés ou disparus. Quand s'ouvre la lourde porte du coffre-fort, les policiers découvrent un véritable petit musée. Du sol au plafond, sur 20 mètres carrés, sont entassées des toiles de maître et des sculptures. Les policiers repartent les bras chargés d'une trentaine d'oeuvres. Un tableau de l'impressionniste Berthe Morisot, deux dessins de Degas et des bronzes du grand sculpteur animalier Bugatti. Depuis trois semaines, cet incroyable butin dort dans les locaux de la police judiciaire à Nanterre. Une prise de guerre qui pourrait causer la perte des Wildenstein. Car deux magistrats parisiens sont désormais aux trousses de cette famille que l'on croyait intouchable. Quand, le 17 novembre 2010, le juge Daieff fait perquisitionner une première fois le 57, rue La Boétie, siège de l'Institut Wildenstein, c'est pour trouver la preuve que les « W », comme on les appelle dans le milieu, ont menti sur l'étendue de leur patrimoine. En 2001, à la mort du patriarche, Daniel Wildenstein, ces richissimes collectionneurs - dont on murmure qu'ils possèdent les toiles les plus chères du monde, des Renoir, Monet, Picasso - auraient fraudé le fisc en dissimulant une grande partie de l'héritage. Alors qu'ils font l'inventaire des lieux, les policiers tombent involontairement sur des oeuvres volées ou disparues. Entre alors en scène un deuxième juge, pour recel cette fois. Cette double intrusion de la justice dans les secrets des Wildenstein inquiète les ultrariches, qui ont pris l'habitude de cacher leurs tableaux, leurs chevaux, leurs propriétés dans les paradis fiscaux via des trusts. En tirant les fils de la pelote, c'est un système industriel d'évaporation fiscale qui est mis au jour. Mieux que l'affaire Bettencourt, l'affaire Wildenstein. Une boîte à poison posée sur la table des milliardaires, qui peuvent s'attendre à une pluie de contrôles. Comme dans l'affaire Bettencourt, c'est une brouille familiale qui met le feu aux poudres. Mais, cette fois, dans le rôle de la fauteuse de troubles, une belle-mère excentrique en conflit avec ses deux beaux-fils, qu'elle accuse de l'avoir flouée. Comme dans l'affaire Bettencourt, Bercy, informé d'un soupçon de fraude fiscale, a eu un gros retard à l'allumage. Comme dans l'affaire Bettencourt, les liens avec l'Elysée sont pointés du doigt : Guy, qui a repris l'empire à la mort du patriarche, est l'un des responsables de l'UMP aux Etats-Unis, ami de Nicolas Sarkozy. Installé à New York, il règne sur la famille, ses intermédiaires et obligés. Depuis quatre générations, les W font la loi dans le monde de l'art. L'ascension du clan commence avec Nathan, un Alsacien vendeur de cravates qui, après la défaite de 1870, monte à Paris. Dans une brocante, il repère une petite toile de maître qu'il revend avec un joli bénéfice. Le voilà reconverti en marchand de tableaux. Son filon : les peintres du XVIIIe siècle, alors méprisés, qu'il propose à de riches Américains, ouvrant même une galerie à New York. Sa fortune est faite. Nathan s'offre un hôtel particulier rue La Boétie et une écurie de courses. C'est Georges, le fils, qui installe la famille au sommet. Quand il prend le pouvoir à la mort de son père, cet érudit formé à l'université met en place une organisation redoutablement efficace. « Georges a été le premier à payer des petites mains pour inventorier l'oeuvre complet d'un peintre, avec l'histoire de chaque tableau », raconte Yves Stavridès, auteur de « Marchands d'art » (Plon). Cette botte secrète, qu'on appelle le catalogue raisonné, va permettre aux Wildenstein de pister chaque toile jusqu'à son dernier propriétaire pour être les premiers à toquer à la porte quand il y a une succession. Georges, c'est aussi cette légende noire qui colle au nom des Wildenstein. Pendant l'Occupation, leur galerie n'a pas été confisquée comme bien juif. Les W se sont débrouillés pour la faire « aryaniser » via un prête-nom avec la complicité du marchand d'art officiel de Hitler. Une odeur de soufre qui remonte à la surface avec les dernières perquisitions.

« Une biche dans la jungle ». Aujourd'hui, c'est le fils et le petit-fils de Georges qui sont à leur tour éclaboussés par un scandale depuis que l'on a retrouvé dans leur coffre des oeuvres volées. Les Wildenstein sont soupçonnés de se servir dans les héritages. En gagnant la confiance des collectionneurs, ils se seraient accaparé les pièces maîtresses de leurs successions. Mais les W ont toujours été protégés par l'omerta qui règne dans le milieu de l'art. « Beaucoup de gens les craignent parce qu'ils font la pluie et le beau temps sur le marché », témoigne un galeriste parisien. Ironie du sort, celle qui a osé briser la loi du silence fait partie du clan : la seconde épouse de Daniel, Sylvia, décédée il y a deux mois, était la naïve de la famille. « Une biche dans la jungle », disent ses amis. Un soir de Saint-Valentin dans le Paris des années 50, Daniel Wildenstein, au sommet de sa gloire, tombe fou amoureux de ce jeune mannequin américain d'origine russe, ex-chanteuse de music-hall. « J'avais dîné la veille au restaurant avec lui et des amis. Le lendemain, je reçois un briquet en or avec ce mot : " Pour vous éviter l'ennui des allumettes." En dessous, son nom et son numéro de téléphone», racontait-elle au Point il y a un an et demi, de sa voix rocailleuse teintée d'un fort accent américain. Entre la belle excentrique et l'homme d'affaires redouté, l'idylle va durer quarante ans. C'est la vie facile. Chaque hiver, les Wildenstein migrent de leur appartement de l'avenue Montaigne vers leur ranch au Kenya. Une propriété de 30 000 hectares entretenue par 400 employés qui a servi de décor au film « Out of Africa ». Sylvia peut tout demander à son mari. Un jour qu'elle se plaint de la déco glaciale de l'appartement, qui fait fuir ses copines de bridge, il lui répond : « Je vais te mettre du chauffage. » Le lendemain, on sonne à la porte avec un grand paquet. A l'intérieur, un Bonnard, le « Nu rose à la baignoire », qui lui avait tapé dans l'oeil des années plus tôt. Il travaille, elle dépense... Le conte de fées prend fin à la mort de son mari, le 23 octobre 2001. Alec et Guy, ses deux beaux-fils, vont tenter de la déposséder. La biche se transforme alors en tigresse. « Ce que Sylvia n'a pas supporté, c'est que l'on touche à ses chevaux », explique Jean-Paul Gallorini, son entraîneur. Chez les Wildenstein, les chevaux, c'est sacré. Depuis 1923, la famille possède sa propre écurie, l'une des plus anciennes de l'Hexagone, reconnaissable à sa célèbre casaque bleue. Daniel avait offert une jument à sa femme pour monter sa propre casaque. Sylvia s'était prise au jeu. On la voyait régulièrement sur les champs de courses soutenir ses cracks, écharpe verte au vent, la couleur de son écurie. « Un matin, en ouvrant le Bulletin officiel des courses, j'ai découvert que les chevaux de Sylvia n'étaient plus à son nom », se souvient Gallorini. Quand elle apprend que ses « bébés », comme elle disait, appartiennent désormais à une mystérieuse société Delta Trust, elle entre en guerre.

Pour croiser le fer avec les Wildenstein, elle fait appel à Me Dumont-Beghi. Une avocate protestante qui n'appartient pas à l'establishment. Sa mission : récupérer la part d'héritage soufflée par les deux fils de Daniel. « Je l'ai choisie comme je choisis mes chevaux, au flair », nous avait confié la veuve. L'infatigable fiscaliste enchaîne les procédures, les W répliquent en la faisant condamner pour procédure abusive et en coupant les vivres à sa cliente. Du jour au lendemain, Sylvia est interdite de séjour aux îles Vierges, l'une des villégiatures du couple. Elle est convoquée à la banque pour régler un découvert de 150 000 euros, que ses amis devront l'aider à payer. « Mme Wildenstein a tout perdu, s'est ému Eduardo, son chauffeur, devant les policiers. Récemment, la seule chose qui restait payée par la fondation, c'était la carte d'essence de la voiture dans laquelle je la conduisais, et même cette carte a été retirée. »

Les chevaux et les femmes. En agissant ainsi, les fils Wildenstein cherchent-ils à régler leurs comptes avec leur père honni ? « Il fallait les voir du vivant de Daniel, toujours un mètre derrière le père », se souvient l'entraîneur Jean-Paul Gallorini. Daniel se comportait en monarque absolu. Quand Dassault lui a livré le jet qu'il avait commandé, Daniel l'a fait retapisser en une nuit parce que le bleu de la moquette ne lui convenait pas. Avec ses fils, c'est un tyran. Celui qui en souffre le plus, c'est Guy. Depuis toujours, Daniel préfère l'aîné, Alec. Le flamboyant, le séducteur. Tous les deux partagent la même passion des chevaux et des femmes. Mais l'héritier désigné ne sera jamais intronisé : entre-temps, il a menacé son ex-femme avec une arme dans son appartement de Manhattan. Décrété persona non grata aux Etats-Unis, le voilà disqualifié. Guy le mal-aimé reprend alors le flambeau. L'empire est à lui, pas question d'en laisser la moindre parcelle à Sylvia. Ce 23 octobre 2001, le corps de Daniel est à peine froid que déjà Guy intrigue avec son frère pour sortir la belle-mère du jeu. Quelques jours après le décès, alors qu'elle est sans nouvelles de ses deux beaux-fils, Sylvia reçoit un appel de l'avocat Jean-Luc Chartier, un vieil ami de la famille, par ailleurs président du Polo de Paris, l'un des clubs les huppés de la capitale. Dans un PV d'audition que Le Point révèle, elle raconte la scène : « Chartier m'a convoquée au 57 rue La Boétie et m'a dit qu'il fallait que je signe plein de papiers car Daniel était " mort fauché ", selon ses propres termes, et qu'il devait à l'Etat des millions d'euros ou de francs, je ne sais plus. » Devant les policiers qui l'ont entendue en 2009, elle précise : « Je ne sais pas ce que j'ai signé, mais je me souviens qu'il y avait un document en japonais. Je lui ai demandé ce que c'était. Jean-Luc Chartier m'a répondu qu'il ne savait pas, qu'il ne lisait pas le japonais, mais qu'il fallait signer quand même. » L'avocat a toujours nié cette version des faits. Sylvia, elle, vient de renoncer à sa part d'héritage. En contrepartie, elle peut continuer à occuper gratuitement l'appartement et se voit octroyer une rente de 30 000 euros par mois, une goutte d'eau dans la fortune des Wildenstein. Guy pense avoir raflé la mise. Triomphant, il appelle Chartier pour lui dire que sa belle-mère « a tout avalé », comme le confie son chauffeur à celui de Sylvia, qui rapportera la conversation aux policiers. Pour les deux frères, l'affaire est réglée. Mais, patatras, en 2005, la cour d'appel de Paris réintègre Sylvia dans la succession. Guy et Alec sont condamnés à verser 15 millions d'euros à leur belle-mère en guise d'à-valoir. Une somme qui permettra tout juste à la veuve d'éponger ses dettes. L'affaire ne fait que commencer. Au passage, en refaisant le calcul, les experts nommés par la cour concluent que l'héritage est cent fois plus élevé. Voyant le vent tourner et l'affaire s'ébruiter, les deux frères proposent à Sylvia 100 millions d'euros pour solde de tout compte. Refus ! Pas question de se contenter des miettes de l'empire Wildenstein... Octobre 2008, retour à la case départ, un nouveau jugement annule l'expertise. La fortune de Daniel est ramenée à 43 millions, avec cette formule surréaliste : « L'évasion du patrimoine dans des sociétés étrangères et des trusts est conforme à la tradition familiale de transmission des biens aux héritiers directs. »

Une bonne nouvelle pour tous les milliardaires adeptes de l'optimisation fiscale via des trusts. Grâce à cette astuce, les W ont rendu invisible l'essentiel de leur fortune. En 1998, Daniel ne déclarait au fisc français que 870 francs de revenu par mois. Pourtant, le plus grand marchand d'art de la planète ne cachait pas son train de vie. « Chez lui, il y avait des chefs-d'oeuvre partout, on se serait cru au Louvre », confie au Point François Bayrou, qui l'a côtoyé. Pour dénicher le magot caché des Wildenstein, Me Dumont-Beghi s'est mis en tête de déterrer tous les trusts de la famille. Petit à petit, elle dessine la carte au trésor des Wildenstein. La première croix qu'elle pose sur le papier, c'est pour le Sylvia Trust, immatriculé aux Bahamas. Il recèle dix-neuf Bonnard estimés à plus de 60 millions de dollars. Plus tard, l'avocate découvre deux nouvelles caches - le George Trust et le David Trust - du nom du grand-père et de l'un des petits-fils Wildenstein. Deux nouvelles croix sur la carte. C'est la seconde épouse d'Alec, Liouba, qui lui apporte la clé du coffre. Elle aussi s'est fait rouler à la mort de son mari, en 2007. Par vengeance, la jeune femme décide de livrer les documents de la famille Wildenstein prouvant l'existence d'une cascade de trusts. Autant de cavernes d'Ali Baba où s'entassent pêle-mêle la propriété des îles Vierges, le ranch du Kenya, un hôtel particulier à New York, des centaines de chevaux de course et surtout l'incroyable collection de tableaux. Rien que dans le Delta Trust, on trouve une centaine de toiles de maître, parmi lesquelles des Fragonard, des Picasso, plusieurs Bonnard et un David. Des oeuvres qui étaient parfois gagées auprès des banques pour obtenir de l'argent frais.

Le pigeon, c'est le fisc. «Beaucoup de tableaux ne passent jamais par les galeries ou les salles des ventes. Ils sont vendus de trust à trust et changent de mains sans que personne s'en aperçoive », décrypte un initié, familier des pratiques des marchands d'art. Dans cet immense jeu de bonneteau, le pigeon, c'est le fisc. Exit la TVA, mais aussi les droits de douane si, comme souvent, l'oeuvre est stockée dans un port franc. Une spécialité suisse pour rendre les oeuvres d'art apatrides. « Le port franc de Genève, plaque tournante du business de l'art, est équipé d'une piste d'atterrissage. L'avion privé, c'est le moyen le plus sûr pour les milliardaires de les faire sortir », poursuit notre spécialiste. Daniel Wildenstein est ainsi accusé de s'être servi de son jet privé pour exfiltrer de France la collection d'Anne-Marie Rouart, descendante du peintre Manet, dont l'une des oeuvres vient d'être retrouvée dans le coffre. Interrogé à ce sujet par un juge d'instruction en 1999, le marchand d'art avait balayé l'accusation avec mépris. Un talisman semble avoir protégé les Wildenstein depuis des années. Dès 2006, en marge des plaintes au civil dégainées par Sylvia, un magistrat zélé avait pourtant déposé une requête pour suspicion de fraude fiscale. Pourquoi ne s'est-il rien passé ? Me Dumont-Beghi a sa petite idée. « En 2009, deux ans après son élection, Nicolas Sarkozy a promu Guy commandeur de la Légion d'honneur. S'attaquer à l'ami du président, c'était s'attaquer à l'Elysée. » L'avocate a eu beau inonder Bercy de lettres recommandées, personne n'a bougé : ni les services fiscaux, ni le directeur général des finances publiques, Philippe Parini, un proche de Nicolas Sarkozy, ni le ministre du Budget d'alors, Eric Woerth. Il faudra attendre la nomination de François Baroin pour qu'enfin des agents des Impôts rendent visite au notaire de Daniel Wildenstein, le 21 décembre 2010.

Aujourd'hui acculé, Guy, le dernier représentant de la maison Wildenstein, n'a plus qu'une carte dans sa manche. Convaincre la soeur de Sylvia, seule héritière de sa belle-mère, d'opter pour un arrangement à l'amiable dans le dos de Bercy. Une solution qui permettrait de barboter au fisc des centaines de millions d'euros. « Au moment où la France gratte les fonds de tiroir pour boucler son budget, c'est indécent, s'indigne Me Dumont-Beghi. Il faut en finir avec ces délinquants milliardaires qui mettent l'économie à sac . » Désormais, la justice a la lampe-torche pour faire la lumière sur des pratiques opaques menées par les plus riches dans les paradis fiscaux. Va-t-elle profiter de l'occasion pour assainir un système de flibusterie fiscale ? Ou refermer le coffre sur une vérité qui dérange ?

Des chevaux en or

La casaque bleue des Wildenstein est une légende : la seule à afficher un palmarès de cinq prix de l'Arc-de-Triomphe, un prix d'Amérique et un prix de Diane. Créée en 1923, leur écurie compte aujourd'hui plusieurs centaines de pur-sang, dont 80 à l'entraînement en France. Clin d'oeil à leur activité de marchands d'art, les chevaux de la famille se prénomment Picasso, Aquarelliste ou Peintre Célèbre. Leur écurie est championne en matière d'optimisation fiscale. Ainsi, si leurs cracks continuent à courir en France, terre de cocagne pour les grands propriétaires grâce à un système d'allocations et de primes parmi les plus généreux du monde (2,2 millions d'euros net d'impôts en 2010 pour les Wildenstein), ils sont logés depuis 1992 dans une société offshore, Dayton Investments Ltd, immatriculée en Irlande. Ainsi, quand l'un de leurs étalons se distingue, les Wildenstein le revendent à prix d'or ou le font fructifier comme reproducteur en Irlande, où la centaine de saillies qu'il pourra faire dans l'année - facturées entre 8.0000 et 150.000 euros pièce - ne sont pas taxées.

Le casting du feuilleton Wildenstein

Sylvia Wildenstein

La veuve de Daniel est à l'origine du scandale. Elle accuse ses beaux-fils de l'avoir grugée sur l'héritage. Les plaintes qu'elle a déposées avant sa disparition menacent le clan Wildenstein.

Claude Dumont-Beghi

Elle était la voisine de Sylvia, elle est devenue son avocate. Depuis, cette fiscaliste coriace débobine la pelote des trusts qui abritent la fortune du clan.

Liouba Wildenstein

Flouée à la mort de son mari, la seconde femme d'Alec s'est vengée en révélant des documents sur l'argent de la famille. Elle a porté plainte contre x pour « menaces et tentative d'assassinat ».

Jean-Luc Chartier

Cet avocat conseille les Wildenstein depuis trente ans. Il est accusé par Sylvia de lui avoir forcé la main pour qu'elle renonce à la succession. Il a été promu commandeur de la Légion d'honneur sur le contingent d'Eric Woerth.

Eric Woerth

Alerté à plusieurs reprises sur un soupçon de fraude fiscale concernant la succession des Wildenstein, l'ex-ministre du budget n'a pas bougé. Avant la présidentielle, le trésorier de l'UMP s'est rendu à New York chez Guy.


La dynastie Wildenstein

Nathan (1851-1934) : c'est le fondateur. Cet ancien tailleur juif alsacien monte à Paris, où il fait fortune comme marchand d'art. Georges (1892-1963) : il invente la botte secrète des Wildenstein, une armée de petites mains qui constituent un fonds documentaire sans équivalent sur tous les grands peintres, afin d'être le premier sur les successions. Daniel (1917-2001) : spécialiste de Monet, il fait fructifier le nom des Wildenstein dans les salles des ventes et sur les champs de courses. Sa seconde femme, Sylvia, a déclenché la tempête judiciaire.


Chefs-d'oeuvre sous prête-nom

Ils possèdent des centaines de tableaux, mais personne ne sait exactement lesquels. Les Wildenstein dissimulent leur trésor. Comme un Caravage, « Le joueur de luth », évalué à près de 100 millions d'euros. C'est en pistant l'héritage du patriarche que l'avocate de Sylvia l'a retrouvé, caché au Met de New York, sous la discrète estampille « collection privée ». En 2003 réapparaît le décor de la Laiterie de Marie-Antoinette. Neuf tonnes de marbre offertes à Guy et Alec par leur grand-père. Le cadeau, dissimulé dans un trust, sera donné au Louvre pour payer les droits de succession.

Out of Africa

Sydney Pollack y a tourné son célèbre film. Ce ranch de 30.000 hectares au Kenya, baptisé Ol Jogi, est depuis 1985 la propriété des W, qui y passaient leurs vacances d'hiver. 200 kilomètres de pistes, 55 lacs artificiels, un terrain de golf, une piste de course automobile, 400 employés chargés d'entretenir les terrains de chasse sur lesquels Alec et Guy traquaient le lion : le domaine était aussi démesuré que le train de vie des Wildenstein. Pour desservir la réserve, la famille disposait d'un avion à demeure. Histoire d'impressionner les visiteurs, avait été installée près de la piscine, entre deux cascades, une cage en verre résistant aux balles avec deux tigres à l'intérieur...

Pourquoi les riches peuvent avoir peur

Depuis que la justice a mis son nez dans la fortune des Wildenstein, le système des trusts dans les paradis fiscaux est montré du doigt. Cette pratique, en vogue chez les milliardaires, est utilisée pour régler leur succession sans émietter leur fortune. Un montage qui permet aussi d'alléger ses impôts en toute légalité. Officiellement, le fondateur du trust se dépossède de son patrimoine au profit du trustee, censé redistribuer les revenus du trust aux bénéficiaires désignés. Mais le fondateur peut être tenté de tricher en gardant le contrôle de son patrimoine en sous-main.

870 francs

870 francs Revenu mensuel déclaré au fisc français par Daniel Wildenstein, en 1998.

60 millions d'euros Valeur estimée du Sylvia Trust, le moins bien doté des trusts Wildenstein

2,2 millions d'euros net d'impôts en 2010 : c'est ce que les Wildenstein ont gagné sur les champs de courses en France.


NOTE : Contactés par Le Point, Guy Wildenstein, Eric Woerth et leurs avocats n'ont pas souhaité nous répondre.


Le trésor sulfureux des Wildenstein
Jean-Michel Decugis, Mélanie Delattre, Christophe Labbé

Saisie. Quand la police perquisitionne le coffre fort familial.

Les Wildenstein viennent d'être rattrapés par leur passé. Depuis que les policiers ont perquisitionné dans leur fief, rue La Boétie, trois plaintes ont été déposées pour recel. Et pour cause: le coffre de l'Institut Wildenstein ressemblait à la caverne d'Ali Baba. Les enquêteurs y ont trouvé une trentaine d'oeuvres signalées volées ou disparues : pêle-mêle, plusieurs bronzes de Rembrandt Bugatti,une huile de l'impressionniste Berthe Morisot et deux dessins de Degas.

Depuis longtemps, une sale rumeur courait sur les W, comme on les surnomme. La colossale fortune de ces marchands d'art, qui se chiffrerait en milliards, aurait été accumulée grâce à des pratiques parfois douteuses. Lors d'une première perquisition, le 17 novembre, les enquêteurs s'étaient contentés de photographier les oeuvres du coffre dans le cadre d'un inventaire. Stupéfaction : après examen des clichés, ils repèrent plusieurs oeuvres d'origine trouble. De fil en aiguille,les policiers s'intéressent à l'huile de l'impressionniste Berthe Morisot. Cette toile, évaluée à 800 000 euros, avait disparu lors de la succession en 1993 d'Anne-Marie Rouart. Cette descendante des peintres Edouard Manet et Berthe Morisot entretenait des relations de confiance, d'amitié même, avec Daniel Wildenstein. « Avant de partir en vacances, elle lui confiait ses tableaux et ses lingots», se souvient Yves Rouart. Quand elle lègue son incroyable collection à l'Académie des beaux-arts, dont Daniel est trésorier, c'est Guy, le fils du marchand d'art, qu'elle désigne comme exécuteur testamentaire. Yves Rouart, lui, se voit confier tous les « meubles meublants » de l'appartement de Neuilly : en clair, tout le mobilier et les oeuvres accrochées au mur. Mais, au moment de récupérer les toiles, il les trouve au sol, mélangées à d'autres pièces rapatriées de différents coffres. Résultat : les tableaux ne sont plus considérés comme « meubles meublants» et ne rentrent donc plus dans l'héritage. Pour le cousin de l'académicien, « les oeuvres qui étaient au mur ont été volontairement décrochées au moment de l'inventaire ». Une accusation qui vise directement Daniel Wildenstein et François Daulte, le célèbre éditeur d'art suisse, à qui leurs fils Guy et Olivier (l'autre exécuteur testamentaire) ont délégué leur pouvoir. En 1999, deux ans après avoir déposé une première plainte contre X pour « abus de confiance, escroquerie et vol », les soupçons d'Yves Rouart sont en partie confirmés. Lors du décès de François Daulte, vingt-quatre oeuvres disparues de la succession, dont un Corot, sont retrouvées dans le coffre suisse de la famille. Pour éviter un scandale, une tractation à l'amiable est signée entre les deux parties. Mais l'affaire est aujourd'hui relancée après la découverte dans le coffre de l'Institut Wildenstein de « Chaumière en Normandie ». « On est en droit de demander aux Wildenstein où se trouve le reste des pièces disparues », prévient Yves Rouart, défendu par Me Serge Lewisch. Parmi les oeuvres manquantes figurent un Corot, trois Manet, dont la magnifique « Chanteuse de café-concert », estimée à plusieurs millions d'euros

Mystère. Dans le cadre de son enquête, la PJ a entendu un célèbre galeriste parisien qui aurait été chargé, il y a quelques années, d'expertiser la « Chaumière en Normandie ». Pour le compte de qui ? L'homme assure qu'il était mandaté par un courtier. Auditionné lui aussi par les policiers, ce dernier aurait affirmé qu'Alec, le frère de Guy, lui avait demandé de trouver un acquéreur pour cette oeuvre signalée. Comment Guy pouvait-il ignorer que le tableau qui dormait dans son coffre avait disparu de la succession dont il était l'exécuteur testamentaire ? Mystère... Le Point a interrogé Guy Wildenstein et son avocat sur ces rebondissements judiciaires, sans obtenir de réponse. Lors de leur descente, les policiers ont également retrouvé plusieurs bronzes de Rembrandt Bugatti et deux dessins de Degas qui appartiendraient aux descendants de Joseph Reinach, célèbre pour avoir défendu la cause de Dreyfus. Après avoir reconnu sur photo un Bugatti et un dessin de Degas qu'il pense lui appartenir, Alexandre Bronstein a déposé une double plainte contre X pour « vol et recel ». « Joseph Reinach, mon aïeul, possédait avant-guerre une imposante collection d'art qui a été spoliée par les nazis », explique Alexandre Bronstein. Bizarrement, certaines toiles volées vont très vite refaire surface : ainsi, un tableau de Monet, « Le givre, temps gris », réapparaît en 1945 à l'occasion d'une vente à Londres après être passé par la galerie Wildenstein. Plus tard, en 1972, lors de la succession de Julie Goujon, fille de Joseph Reinach, de nombreuses oeuvres se volatilisent alors que Daniel Wildenstein est chargé de la rédaction de l'inventaire avec l'expert Durand-Ruel. Parmi les toiles manquantes : un Van Gogh, « Herbes hautes aux papillons », mystérieusement réapparu en septembre 2001 sous l'étiquette « Collection particulière » lors d'une exposition à Chicago, trente ans après sa disparition, juste quand la prescription commence à s'appliquer. « Chez les Wildenstein, les trusts font aussi office d'oubliettes pour les oeuvres récupérées de manière douteuse, raconte un fin connaisseur du milieu de l'art. Quand l'affaire est tassée ou prescrite, les tableaux ressortent comme par magie. » Daniel, le patriarche, n'expliquait-il pas lui-même : « Si demain quelqu'un me vole un tableau, je vais tout de suite porter plainte au commissariat. Mais, plus de trente ans après, le voleur peut être considéré comme son propriétaire » (1) ? Peu regardant sur l'origine des trésors qu'il abritait sous son toit, Guy, l'héritier des Wildenstein, promu commandeur de la Légion d'honneur en 2009 par Nicolas Sarkozy, devra s'expliquer devant le juge sur les soupçons de recel

1. « Le musée disparu », d'Hector Feliciano (Gallimard).


Guy Wildenstein, l'ami du président
Romain Gubert

Encombrant. Le marchand d'art a joué les VRP pour Sarkozy aux Etats-Unis.

Nous sommes le 7 novembre 2007 à la Maison-Blanche. Nicolas Sarkozy effectue sa première visite officielle aux Etats-Unis et, ce soir-là, comme il est d'usage en pareille occasion, le président français est invité à dîner par George Bush. Ce dernier a fait les choses en grand pour honorer ce Français qui aime tant les Etats-Unis. Dans la délégation de diplomates, de ministres, de chefs d'entreprise et d'artistes qui accompagnent le président français, personne ne s'étonne de la présence de Guy Wildenstein. Tout le monde sait qu'à ce dîner officiel le marchand d'art est là à plusieurs titres. Né à New York, Wildenstein passe l'essentiel de son temps aux Etats-Unis. Il préside l'association des Américains décorés de la Légion d'honneur. Il est depuis longtemps l'un des piliers de la communauté française expatriée : il lui arrive de prêter des oeuvres d'art au consulat pour des expos, il est membre du conseil d'administration du lycée français de New York. Ce n'est pas tout : Guy Wildenstein est aussi, outre-Atlantique, l'un des responsables de l'UMP. Pendant toute la campagne présidentielle, le marchand d'art n'a pas ménagé ses efforts pour faire gagner son champion, Nicolas Sarkozy. Wildenstein a ainsi ouvert son fabuleux carnet d'adresses et son réseau (il connaît toute la gentry américaine) pour faire passer le message que Sarkozy était le meilleur. Il a même invité quelques Français expatriés et fortunés à dîner chez lui, dans son hôtel particulier de la 64e Rue, à Big Apple, lorsque certains lieutenants de Sarkozy étaient de passage. Eric Woerth, le trésorier de campagne, a ainsi eu droit en janvier 2007 à l'un de ces dîners, qui rassemblait une cinquantaine de personnes.« C'était une levée de fonds soft : on ne demandait pas explicitement de l'argent, mais il était entendu qu'on était là pour ça », raconte l'un des participants. Wildenstein a aussi organisé des rencontres pour que Patrick Devedjian ou Michel Barnier puissent expliquer en long et en large le programme de Nicolas Sarkozy. Il a encore donné des interviews pour expliquer à qui voulait l'entendre que le candidat de l'UMP était « un homme extraordinaire qui a une vraie passion pour la France ».

Ce soir-là, à la Maison-Blanche, Guy Wildenstein est donc heureux. Il a beaucoup fait pour que son ami Nicolas (les deux hommes se tutoient) soit là. Et il savoure d'autant plus ce moment que, lors de ce dîner, devant les autres, Nicolas lui manifeste toute son amitié. C'est Cécilia qui est à l'origine de leur rencontre. Elle a présenté les deux hommes l'un à l'autre. Guy et Cécilia se connaissent de longue date. Avec douze ans d'écart, ils n'ont certes pas joué ensemble lorsque, enfants, ils fréquentaient les planches de Deauville, où leurs deux familles passaient tous leurs étés. Le père de Cécilia, André Ciganer, était fourreur et la grand-mère de Guy, l'une de ses fidèles clientes. Et les deux familles entretenaient de ces liens amicaux qui, été après été, ne se distendent jamais. Quand Cécilia a proposé à Guy de rencontrer Nicolas - c'était après la défaite d'Edouard Balladur, en 1995, alors que son mari entamait sa traversée du désert,« ils se sont tout de suite entendus », raconte un proche de Guy (ce dernier n'a pas souhaité répondre aux questions du Point).

Proche du prince Charles

Wildenstein n'est pourtant pas fasciné par les puissants. Des tycoons de l'industrie, des ministres, Guy en croise depuis l'enfance à la maison. Son père fréquentait nombre de ses clients et aimait raconter ses conversations - imaginaires, disent certains - avec le pape Paul VI ou ses bagarres - à coups de poing - avec le chanteur américain Harry Belafonte. Guy, lui, est plus modestement, mais tout à fait réellement, l'ami du prince Charles, avec qui il a joué au polo pendant près de dix ans (le prince de Galles est le parrain de son fils David), et, à ce stade, la carrière politique du nouveau mari de Cécilia ne l'impressionne guère. Guy Wildenstein est en revanche estomaqué par la volonté, le culot et le dynamisme de Sarkozy : c'est son contraire.« Guy est plutôt du genre réservé, discret : il a instantanément été subjugué », raconte un proche. Et ce d'autant que Guy adore depuis toujours la politique. Lui qui vit aux Etats-Unis la plupart du temps, il suit avec passion les débats hexagonaux. Comme s'il s'agissait d'une revanche familiale (son grand-père a longtemps bataillé pour entrer à l'Institut), Guy rêve même depuis plus de vingt ans de décrocher un siège de sénateur des Français de l'étranger (et, depuis la réforme qui crée des circonscriptions à l'étranger à partir de 2012, un siège de député). Par antigaullisme familial, il fréquente et finance (largement, dit-on) depuis longtemps les centristes aux Etats-Unis (il a été candidat à l'Assemblée des Français de l'étranger sous la bannière UDF). Mais la rencontre avec Nicolas Sarkozy change tout.

« Je veux ce job »

En 1997, il rejoint le RPR alors que Sarkozy termine sa traversée du désert et devient secrétaire général du parti gaulliste. Et il fait les choses en grand : via son avocat, Richard K. Bernstein, il dépose aussi la marque « Majorité présidentielle », on ne sait jamais... Lors de la création de l'UMP en 2002, alors que chiraquiens et sarkozystes étaient à couteaux tirés, il a clairement annoncé la couleur à ceux qui voulaient prendre les rênes de la branche américaine du nouveau parti : « J'ai plus d'argent que vous, plus de temps. Je veux ce job. » De quoi susciter aujourd'hui pas mal de rancoeurs. Certains parmi ceux qui le côtoient à l'Assemblée des Français de l'étranger (dont le rôle est essentiellement consultatif), où Guy Wildenstein a été réélu à l'automne dernier, confient que cela ne l'intéresse en réalité que modérément.« Il participe peu aux débats, vouvoie les participants alors que tout le monde se tutoie et repart vite avec son chauffeur, qui l'attend à l'entrée . »

A l'UMP, on ne tarit pourtant pas d'éloges sur Wildenstein. D'abord parce que c'est l'ami du président.« Vous auriez entendu le discours de Nicolas Sarkozy lorsque Wildenstein a été fait commandeur de la Légion d'honneur ! Il y avait du " mon ami Guy " toutes les deux phrases », rapporte un témoin (les services de l'Elysée nous ont confié ne pas avoir archivé ce discours du 9 mars 2009, qui était improvisé). Ensuite parce que les ambitions politiques de Wildenstein ne se résument pas à son amitié pour le président de la République. A en croire Dominique Paillé, ancien conseiller chargé des Français de l'étranger à l'Elysée,« Guy Wildenstein bosse bien ses dossiers en faveur des expatriés. Je l'ai beaucoup vu au moment du débat sur la gratuité des frais de scolarité dans les lycées français à l'étranger, il a très bien défendu son affaire contre le Quai d'Orsay, qui ne voulait pas entendre parler de ça. Et il a gagné la partie. »

D'autres louent sa délicatesse depuis que la presse s'intéresse à ses affaires fiscales... Et pour cause : alors que l'élection en 2012 d'un député UMP dans la circonscription d'Amérique du Nord est acquise à la majorité et que le siège revenait naturellement à Guy Wildenstein, celui-ci a accepté de se retirer sans broncher. Responsable des Français de l'étranger à l'UMP, Thierry Mariani siffle d'autant plus d'admiration qu'il a lui-même fait taire ceux qui trouvaient que Wildenstein n'était pas le meilleur candidat en leur détaillant tout ce que l'ami du président a fait en 2007.« Depuis qu'il y a des papiers pas très agréables sur lui dans la presse, il m'a toujours dit qu'il ne voulait pas que cela nuise à Nicolas et au parti. J'en connais beaucoup d'autres, qui ne tutoient pas le président, qui auraient fait de la résistance. » A vrai dire, les responsables de l'UMP ont, eux aussi, bien fait les choses. Ils n'ont pas choisi un second couteau pour remplacer Wildenstein : à la mi-décembre, ils ont désigné Christine Lagarde. Aux législatives de 2012, c'est elle qui portera donc les couleurs de l'UMP. Un choix, vu le pedigree franco-américain de la ministre de l'Economie, qui a fait taire les grincheux. Et permis à l'ami du président de garder la tête haute.

Guy Wildenstein voudrait maintenant tourner la page. En chef de file de la dynastie (avec Christina Hansson, une Suédoise, il a trois enfants, mais il veille aussi sur les enfants de son frère Alec), il veut maintenant se concentrer sur la gestion de la fortune familiale. Et sur sa galerie. Il y a fort à faire. Il y a quelques mois, lui et ses associés de la prestigieuse galerie américaine Pace, spécialisée dans l'art moderne et contemporain (elle représente David Hockney ou Rothko), ont « amicalement » mis fin à leur partenariat, qui remontait à plus de quinze ans et avait fait d'eux des acteurs incontournables du marché de l'art. Même si les détails du divorce restent secrets, il se murmure que Pace aurait versé plusieurs dizaines de millions de dollars à Guy Wildenstein pour racheter une partie du stock commun.

«Atmosphère d'aquarium »

Autres soucis, immobiliers cette fois. Depuis 2008, la famille Wildenstein n'a pas fait que de bonnes affaires dans ce domaine. En 2008, lors de la transformation du mythique Plaza de New York en immeuble d'appartements, Guy Wildenstein a acheté 5 appartements pour la modique somme de 49,5 millions de dollars. Son idée : en faire un seul gigantesque duplex de 1200 mètres carrés. Mais, quelques mois plus tard,« l'atmosphère d'aquarium » qui régnait dans l'immeuble n'étant pas du goût de certains du clan, Guy Wildenstein a vendu l'ensemble. Et perdu beaucoup d'argent. Acheté 21 millions, l'un des appartements, celui de l'architecte Franck Lloyd Wright, vient ainsi d'être revendu, après avoir été mis en vente pendant deux ans, 13 millions de dollars.

Et puis, il y a les charities. A la tête de l'American Society of The French Legion of Honor, qui distribue chaque année de 200 000 à 300 000 dollars, Guy Wildenstein doit faire face à certaines critiques. La fondation avait, voilà quelques années, 6 millions de dollars de patrimoine. Après la crise, il n'y a plus que 4 millions... Et puis, il y a surtout ces histoires avec le fisc français... Mais ça, c'est une autre histoire.

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jeudi 3 février 2011

La fin de règne de Stanley Ho et l'enfer de Macao


Le Point, no. 2003 - Economie, jeudi, 3 février 2011, p. 87

La fin de règne de Stanley Ho ressemble à un mauvais feuilleton américain. C'est « Dynastie »à Macao. Haines recuites, trahisons familiales, avocats carnassiers. Le tout sur fond de (très) gros héritage à venir. Il faut dire que ce monsieur de 89ans, qui n'est plus tout à fait le même depuis qu'il a trébuché chez lui il y a un an, pèse 3 milliards de dollars. Stanley Ho, qui a commencé sa carrière en faisant de la contrebande à la frontière chinoise pendant la Seconde Guerre mondiale, a bâti sa fortune en obtenant le monopole de l'exploitation des casinos de Macao de 1962 jusqu'en 2002. Il a ensuite continué à faire prospérer son empire après la rétrocession de l'ancienne colonie portugaise à la Chine, en 1999. Il possède aujourd'hui dix-neuf casinos, cinq hôtels, un hippodrome, une compagnie de ferrys, une flotte d'hélicoptères, des centres commerciaux... Et de nombreux casinos à l'étranger (Portugal, Vietnam, Mozambique et Corée du Nord). Hormis le jeu, le magnat a une autre passion : les femmes ! Il en a eu quatre dans sa vie (il n'en aurait épousé qu'une seule) et 17 enfants ! Seul souci, ce petit monde ne s'entend pas vraiment à merveille. Le conflit familial a éclaté lorsque les enfants des première et quatrième conjointes ont eu l'impression d'être spoliés au profit de ceux des partenaires deux et trois. L'affaire éclate la dernière semaine de janvier. On apprend d'abord que le patriarche a déposé plainte devant la Haute Cour de Hongkong, accusant certains de ses enfants (dont Pansy et Lawrence Ho, à la tête de concessions rivales à Macao) de s'être « approprié de façon frauduleuse » la holding de l'empire. Ceux-ci répliquent via plusieurs communiqués, en affirmant que le tycoon était parfaitement au courant des modalités du partage du holding. Puis, devant les caméras de télévision, Ho intervient assis dans un fauteuil roulant, encadré par ses « proches » : « J'aime ma famille. Nous ne lancerons jamais d'action en justice les uns contre les autres. L'affaire a été réglée. » Sauf que, le lendemain, l'avocat de Stanley Ho assure que le vieillard a été forcé à une parodie de réconciliation... et que la plainte n'a pas été retirée. Depuis, Ho a été admis à l'hôpital. Loin de sa tentaculaire famille...

Marie Bordet

PHOTO - Macau casino magnate Stanley Ho (2n L), his third wife Chan Un-chan (2nd R) and daughter Florinda (R) speak to reporters in their home in Hong Kong January 26, 2011. Ho has dropped a lawsuit against family members in the latest twist of a dynastic tussle over the ailing octogenarian tycoon's multi-billion dollar empire. Picture taken January 26, 2011.

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vendredi 29 octobre 2010

Le magazine Forbes recense 128 milliardaires chinois

La Croix, no. 38805 - Vendredi, 29 octobre 2010, p. 6

Le nombre de Chinois richissimes a augmenté de 49 en un an.

Le magazine Forbes recense 128 milliardaires chinois. Le nombre de Chinois richissimes a augmenté de 49 en un an. Seuls les États-Unis font mieux avec 400 milliardaires. À 65 ans, Zong Qinghou, fabricant de boissons non alcoolisées et de laitages Wahaha, qui a mis fin l'an dernier à son partenariat conflictuel avec Danone, a vu sa fortune croître de 8 milliards de dollars (5,7 milliards d'euros) en un an. Il est suivi par Robin Li, cofondateur du moteur de recherches chinois Baidu.

lundi 25 octobre 2010

La Chine renoue avec la tradition de la philanthropie - Dorian Malovic

La Croix, no. 38801 - Economie et entreprises, lundi, 25 octobre 2010, p. 13

Les nouveaux milliardaires chinois d'aujourd'hui prennent la relève de leurs ancêtres philanthropes déjà très actifs aux temps des empereurs

Le dîner de milliardaires chinois à Pékin le 29 septembre dernier à l'invitation de Warren Buffet et Bill Gates (PHOTO), riches philanthropes américains, aura fait couler beaucoup d'encre et engorgé les sites Internet chinois. Venir en Chine où les grandes fortunes se multiplient depuis vingt ans afin de promouvoir la philanthropie semblait une évidence pour ces deux généreux Américains. Beaucoup moins pour les nouveaux riches chinois qui se demandaient combien ils allaient devoir payer pour ce dîner. Et surtout pourquoi se tenait-il ? Leur image controversée dans l'opinion publique a d'ailleurs poussé les organisateurs à ne pas dévoiler les noms des convives. Peu a filtré publiquement à l'issue de la rencontre.

Les Chinois enrichis devaient-ils attendre cet événement pour apprendre ce qu'est la philanthropie, la générosité, la charité ? « La philanthropie ne date pas d'hier en Chine », tient à rappeler Marie-Claire Bergère, historienne de la Chine contemporaine : « Il y a une longue tradition solidement ancrée dans la société civile même si elle apparaît moins codifiée et structurée que dans l'environnement américain d'aujourd'hui. » Difficile de marquer dans l'histoire chinoise un « début » de la philanthropie. Dès le Xe siècle, au moment où le bouddhisme a pris son essor en Chine, la philanthropie a pris une place très importante. « De nombreux dignitaires laïcs de religion bouddhiste vont contribuer au bien-être de la société », explique Benoît Vermander, sinologue jésuite, professeur de philosophie à l'université Fudan de Shanghaï : « À cette époque, il s'agit avant tout de faire face aux désastres naturels comme les famines, les épidémies ou les inondations. Il est du rôle de ces riches laïcs de partager leur fortune pour le bien commun et ils se structuraient en organisations philanthropiques. »

Si la foi bouddhiste motive cette générosité, surtout exprimée dans des situations d'urgence, on trouvera un peu plus tard un mouvement davantage fondé sur la morale confucéenne, centrée sur les lignages patrimoniaux. « Des clans ont constitué des fonds familiaux qui se transmettent de génération en génération, ajoute Benoît Vermander, ils financent des écoles, des institutions privées mais aussi des grands travaux d'infrastructure qui profitent à la société entière, comme la construction de digues. La situation n'a guère varié au fil des âges. C'est donc bien une expression traditionnelle de la société civile chinoise. »

Qui se prolongera d'ailleurs après l'empire sous la République à partir de 1911. Spécialiste du capitalisme chinois, Marie-Claire Bergère confirme l'émergence de grandes entreprises chinoises et un âge d'or industriel au lendemain de la proclamation de la République. « Les grandes fortunes de l'époque vont faire preuve d'un grand activisme social pour construire des temples, des cimetières, des hôpitaux. Cette philanthropie prend un caractère plus collectif que dans le passé. À la fois pour être bien vu par l'État et aussi se donner un statut social aux yeux de la population. Les catastrophes naturelles récurrentes ont accentué encore cette aide privée et avec la guerre contre les Japonais, des oeuvres caritatives sont venues en aide aux réfugiés, blessés, victimes. » À l'instar de la très active association philanthropique de Shanghaï. « Cette tradition est solidement ancrée dans l'esprit chinois, explique encore Marie-Claire Bergère. Elle a bien sûr disparu pendant l'ère maoïste après 1949, pour renaître à nouveau au début des années 1990, lorsque de nouvelles grandes fortunes ont vu le jour avec le développement économique du pays. »

Si aujourd'hui les actes philanthropiques ne sautent pas aux yeux des observateurs, plus fascinés par les grandes fortunes chinoises qui affichent voitures de luxe et résidences qui n'ont rien à envier aux stars de Holly wood, il existe pourtant un renouveau de cette pratique dans les provinces. Des réseaux de PME se sont constitués et participent à des oeuvres sociales ou de bienfaisance, parfois avec la collaboration de l'État : santé, écoles, handicapés ou universités. Plus proche de nous, le tremblement de terre au Sichuan en 2008 a suscité une vague de générosité nationale en Chine, du particulier aux stars du cinéma, du sport ou des affaires. Si pour Marie-Claire Bergère, les riches chinois n'attendent pas Bill Gates pour savoir comment être généreux, Benoît Vermander défend l'idée que les fortunes chinoises pourront s'inspirer du « savoir-faire » étranger pour « s'intégrer dans des modes de philanthropie plus sophistiqués aujourd'hui ».

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mardi 3 août 2010

PORTRAIT - Ces femmes qui ont changé l'économie : Nina Wang

Les Echos, no. 20732 - SAGA, mardi, 3 août 2010, p. 9
TRISTAN GASTON BRETON

Epouse et successeur du magnat de Hong Kong Teddy Wang, Nina Wang fut l'une des femmes les plus riches d'Asie. L'une des plus excentriques aussi.

Sexe, argent, kidnapping, meurtre, le tout sur fond de batailles à répétition autour de fabuleux héritages_ La vie de Nina Wang, morte d'un cancer en 2007 à l'âge de soixante-neuf ans, est tout sauf un long fleuve tranquille. Trois ans après sa disparition, les querelles autour de son héritage se poursuivent de plus belle et continuent de passionner Hong Kong et, au-delà, une grande partie de l'Asie. Il faut dire que l'enjeu est de taille. A sa mort, la milliardaire laisse en effet une fortune colossale estimée entre 6 et 13 milliards de dollars américains héritée de son défunt mari, Teddy Wang, le fondateur de l'empire industriel et immobilier Chinachem. A qui ira ce fabuleux magot ? A la fondation caritative Chinachem, gérée par ses frères et soeurs, ou à son conseiller personnel en feng shui, le richissime homme d'affaires Tony Chan Chun ? En 2004, ayant appris qu'elle avait un cancer, Nina avait en effet eu recours aux services de cet adepte de l'art chinois de l'harmonie des énergies et qui, selon certains, était devenu son amant. Ses conseils lui avaient coûté la bagatelle_ de 2 milliards de dollars hongkongais ! En 2007, Tony Chan s'était empressé de revendiquer l'héritage, s'appuyant sur un testament signé en 2006 par la milliardaire, prétendant même, pour appuyer ses droits, avoir eu un enfant avec elle. Las ! Au même moment, la fondation Chinachem excipait d'un autre testament, datant de 2002 celui-là, dans lequel Nina lui léguait toute sa fortune, accusant au passage la partie adverse de n'avoir présenté, en fait de testament, qu'un document sans valeur utilisé lors d'une « cérémonie de prolongation de vie » ! En février 2010, au terme d'une bataille juridique épique, la justice de Hong Kong a reconnu les droits de la fondation et débouté Tony Chan de ses prétentions. Mais celui-ci a déjà fait savoir qu'il avait l'intention de faire appel de cette décision. Le cas Wang n'a certainement pas fini de faire la une de la presse_

Surprenante destinée que celle de cette femme réputée pour son look invraisemblable - à la fin de sa vie encore, elle arborait deux nattes de jeune fille et des mini-jupes aux couleurs criardes -, qui aimait se faire appeler « petite douceur » et dont la silhouette est aujourd'hui immortalisée par une statue à la mode Betty Boop située devant le siège de Chinachem. Célèbre pour ses tenues excentriques, la milliardaire l'était également pour son mode de vie frugal. Nina Wang ne s'habillait en effet que dans des magasins discount, ne quittait jamais un restaurant ou une réception sans emporter avec elle un « doggy bag » et, plutôt que des tables luxueuses, avouait un faible pour les McDonald's, son enseigne de restauration préférée. Son seul signe extérieur de richesse était ces cinquante gardes du corps qui la suivaient en permanence et qui sécurisaient le moindre de ses déplacements. Il faut dire que Nina Wang vivait dans la terreur de subir le même sort que son mari Teddy, kidnappé à deux reprises et finalement assassiné en 1990. L'affaire, en son temps, avait provoqué une première bataille autour de l'héritage du magnat. Une bataille, elle aussi, pleine de rebondissements_

Dans l'ombre de son mari

Tout commence à Shanghai en septembre 1937. C'est là que Nina Wang - de son vrai nom Kung Yu Sum -vient au monde, dans une famille de commerçants prospères. La grande ville de la côte est de la Chine est alors l'objet de furieux combats entre les troupes chinoises de Tchang Kaï-Chek et l'armée japonaise qui finit par l'investir totalement à la fin du mois de novembre. Appartenant à la bonne bourgeoisie, la famille de Kung Yu Sum ne semble pas trop souffrir de l'occupation japonaise. Scolarisée normalement, la jeune fille se lie d'amitié, dès son plus jeune âge, avec Teddy Wang. Né en 1933, celui-ci est le fils de Wang Din-Shin, un important homme d'affaires qui, dans les années 1930, a créé une entreprise de peintures. Les deux jeunes gens se promettent-ils dès cette époque l'un à l'autre, et ce malgré l'hostilité manifeste du père de Teddy ? C'est bien possible. En 1949 en tout cas, lorsque, chassées par l'arrivée de Mao au pouvoir, la famille Wang décide de s'installer dans la colonie britannique de Hong Kong, Teddy n'a rien de plus pressé que de faire venir celle qu'il considère déjà comme sa fiancée. C'est là qu'elle adopte le prénom anglo-saxon de Nina. C'est là également, en 1955, qu'elle épouse Teddy. Wang Din-Shin ne parviendra jamais à aimer sa bru, beaucoup trop entêtée à ses yeux et qui a surtout le tort de ne pas savoir faire la cuisine. Longtemps installée chez ses beaux-parents, comme il se doit dans une famille chinoise traditionnelle, Nina Wang subira de leur part une variété infinie d'avanies et d'humiliations, d'autant plus fortes qu'elle ne donnera aucun enfant à son mari. Cette haine réciproque ressortira plus tard_

Des années durant, Nina Wang se contente de vivre dans l'ombre de son mari. Un homme brillant, au demeurant, et qui, en quelques années, fait de l'entreprise paternelle de peintures un géant industriel de la chimie et de la pharmacie rebaptisé « Chinachem ». Rude en affaires, parfois même brutal, Teddy Wang ne se contente pas de fabriquer des produits chimiques et pharmaceutiques. Dans les années 1960 et 1970, il édifie également un véritable empire immobilier à Hong Kong. Dans l'affaire, Teddy Wang profite à fond du contexte, il est vrai particulièrement favorable. Attirés par la croissance phénoménale de la cité côtière, devenue l'un des grands centres mondiaux de l'industrie du plastique, les habitants des Nouveaux Territoires - ces terres passées sous contrôle britannique et qui représentent plus de 80 % de la surface de Hong Kong -, des paysans pour l'essentiel, revendent en effet en masse les certificats fonciers leur permettant d'exploiter les terres agricoles pour aller travailler dans les usines de la cité. La terre : une ressource précieuse dans une colonie dont 40 % du territoire seulement est constructible. Teddy Wang les rachète systématiquement, et souvent pour une somme bien en dessous de leur valeur réelle. Sur les terres ainsi libérées, il édifie des villes nouvelles complètes destinées à accueillir une population en plein essor. Cette « culbute » fait de lui l'un des hommes les plus riches de Hong Kong. Mais aussi l'un des plus détestés_ Ses programmes immobiliers ont en effet dérangé bien des intérêts, notamment du côté du crime organisé, les fameuses triades, très prospères dans la colonie britannique. Au lendemain de sa disparition, certains commentateurs affirmeront d'ailleurs que ceux qui ne souhaitaient pas sa mort se comptaient sur les doigts d'une seule main_ Teddy Wang, pour l'heure, n'en a cure. Vivant modestement - il est, lui aussi, un adepte des « doggy bags » -et refusant tout garde du corps, il se concentre sur ses affaires, laissant son épouse Nina vaquer à ses occupations.

Une bataille épique

C'est alors que sa vie bascule. Nous sommes le 12 avril 1983. Ce jour-là, alors qu'ils circulent tous deux à bord de sa Mercedes - l'un des rares signes extérieurs de richesse que se permet Teddy -, le couple est attaqué par des hommes armés. Extirpé brutalement du véhicule, le patron de Chinachem est enlevé sous les yeux de son épouse. Il restera séquestré huit jours, enchaîné sur un lit, jusqu'à ce que Nina, contactée par les ravisseurs - membres d'une triade -accepte de verser une rançon de 33 millions de dollars hongkongais. On retrouvera Teddy Wang vivant dans un réfrigérateur cadenassé abandonné au bord d'une route. L'alerte a été sévère. Le magnat, pourtant, ne change rien à ses habitudes, refusant toujours de se faire escorter et conduisant lui-même sa voiture. Cette inconscience lui sera fatale. Le 10 avril 1990, alors qu'il quitte le très select Jockey Club de Hong Kong dont il est membre, Teddy Wang est à nouveau kidnappé. Dans les jours suivants, Nina est sommée de payer une rançon de 60 millions de dollars. Un premier « acompte » de 34 millions de dollars est versé sur-le-champ. Puis plus rien. Les ravisseurs ne se manifesteront plus et on ne reverra jamais Teddy Wang. Des années plus tard, un membre d'une triade arrêté par la police prétendra que le magnat, retenu à bord d'une jonque, a été jeté dans la mer de Chine, enveloppé dans un filet de pêche lesté de pierres_ Ce n'est qu'en 1999 que Teddy Wang sera déclaré officiellement mort. Des rumeurs récurrentes prétendent qu'il est toujours vivant. Nina elle-même le croyait_

Commence alors, pour cette femme restée jusque-là très discrète, une bataille épique dont l'enjeu est l'héritage du magnat, estimé à 130 millions de dollars. D'un côté, le père du disparu, le vieux Wang Din-Shin, alors âgé de quatre-vingt-dix ans mais qui n'a rien perdu de ses préventions contre sa belle-fille. A l'appui de ses dires, un testament datant de 1968 dans lequel son fil lui attribue toute sa fortune. Une décision que Teddy avait prise, selon lui, lorsqu'il avait appris que sa femme entretenait une liaison avec un simple magasinier et qui remplaçait un premier testament de 1960, prévoyant un partage à parts égales de sa fortune entre son père et son épouse_ De l'autre, Nina Wang, bien décidée à faire valoir ses droits et qui, pour ce faire, présente un deuxième testament dans lequel son mari lui cède l'intégralité de sa fortune ! L'affaire, totalement embrouillée, défie la chronique économico-mondaine de Hong Kong, le vieillard accusant sa bru d'être une menteuse doublée d'une catin, celle-ci accusant en retour son beau-père d'être un opiomane ! La justice ne démêlera cet invraisemblable écheveau qu'en 2002. Cette année-là, Nina Wang est en effet accusée d'avoir forgé un faux testament et est déboutée de sa demande. Pas pour longtemps ! En 2005, le jugement est cassé en appel et la veuve Wang lavée de tout soupçon. A cette date, elle est reconnue comme la seule héritière de Teddy Wang, empochant dans l'affaire une somme qui, entre-temps, a atteint les deux milliards de dollars.

Sa bonne humeur intrigue

Ce patrimoine, « petite douceur » saura largement le faire fructifier. Car ce bout de femme haute d'à peine de 1,50 mètre, n'a pas attendu les décisions de justice pour s'installer dans le fauteuil laissé vacant par son défunt mari, et cela sans que, curieusement, le vieux Wang Din-Shin n'y trouve à redire ! Se faisant appeler « Chairlady » - l'équivalent féminin de « Chairman », ou président du conseil d'administration -, Nina a pris fermement en main les destinées de Chinachem, diversifiant le groupe à marche forcée dans les biotechnologies, le transport maritime, le cinéma, la télévision et les jeux vidéo tout en poursuivant les très juteuses affaires immobilières inaugurées jadis par son mari. Pragmatique, Nina a su également nouer d'utiles relations avec le Parti communiste chinois - elle fut même, un temps, déléguée au Congrès national du peuple -s'assurant ainsi des lendemains tranquilles lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, en 1997. Titulaire d'un passeport britannique, elle voyage beaucoup, à Londres bien sûr, où elle achète une belle maison, mais aussi à New York, où on la voit faire la queue comme tout le monde pour acheter son Big Mac, ses mini jupes en cuir ou son billet de cinéma, invariablement suivie de son armée de gardes du corps. Généreuse, elle donne beaucoup d'argent : 7 millions de dollars à l'université de Harvard, 50.000 dollars pour la sauvegarde de l'environnement au Canada, plusieurs millions de dollars à la fondation qu'elle a créée au sein du groupe Chinachem_ Excentrique et superstitieuse, elle n'a peur de rien, allant jusqu'à regretter de n'avoir jamais reçu le prix Nobel de la paix, elle qui, selon ses dires, n'aurait pas ménagé ses efforts pour réconcilier la République de Chine avec le dalaï-lama ! Son allure, son dynamisme, sa modestie et son éternelle bonne humeur amusent autant qu'ils intriguent. Etonnant rappel de sa propre histoire, la bataille juridique qui se livre aujourd'hui autour de son héritage pourrait bien réserver de nouveaux rebondissements !

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vendredi 30 juillet 2010

REPORTAGE - Les Chinois inventent les villes fantômes - Jordan Pouille

Marianne, no. 693 - Monde, samedi, 31 juillet 2010, p. 42

En voulant construire de gigantesques villes à la campagne, la Chine n'aura réussi qu'à brasser des yuans et du vide. Reportage à Kangbashi.

Les Chinois, décidément très forts, envoient des fusées dans l'espace, du CO2 dans l'air, des jouets dans le monde entier? Mais cela, chacun le sait déjà. Moins connue, cette volonté d'exaucer le voeu du regretté Alphonse Allais : construire des villes à la campagne. Et, comme les Chinois ne sont pas des gagne-petit, du genre à déplacer une bourgade de rien du tout sur une rizière de pas-grand-chose, ils ne badinent pas avec l'ambition.

En Mongolie-Intérieure, depuis 2004, une toute nouvelle ville se construit en plein milieu du désert. Etalée sur 30 km2, Kangbashi peut accueillir 1 million d'habitants. Curieux mélange d'architecture néostalinienne grandiose et de design occidental le plus audacieux, la ville impressionne. D'abord, cette " place culturelle internationale Gengis-Khan ", du nom du célèbre conquérant mongol, dont l'immensité fait honneur aux bureaux du Parti communiste et du gouvernement locaux, érigés sur la partie nord. En face de ces immenses bâtiments de verre et d'acier, des statues de bronze de 15 m de haut, à la gloire des redoutables guerriers mongols. Des sculptures de chevaux en furie complètent le décor. Devant tant d'opulence épique se dressent un opéra aux allures de yourte, un centre culturel géant, une bibliothèque en forme de livres empilés et un musée aux allures de soucoupe volante qui aurait loupé son atterrissage. Des boulevards à quatre ou six voies quadrillent la ville. Et plus on s'éloigne du centre, plus les logements sont luxueux. Comme ce quartier de villas californiennes jaunes et blanches, avec des garages assez larges pour accueillir deux Hummer.

La ville s'autorise aussi les caprices les plus farfelus. L'an dernier, elle s'est tournée vers la très sérieuse World Toilet Organization pour résoudre un problème de pissotière. Cet hiver, un Québécois est venu en classe affaires pour accorder le piano de la salle de danse. En 2008, Kangbashi a même lancé son propre prix d'architecture, qui n'a toujours pas été décerné.?

Mais alors, qu'est-ce qui ne tourne pas rond dans cette ville pour laquelle des accordeurs de piano traversent le monde ? Eh bien, là où l'on attendait 1 million d'habitants, ils ne sont que 28 000, dont 10 000 fonctionnaires municipaux et autant d'ouvriers migrants ! Aucun embouteillage ne congestionne les immenses artères : les voitures sont aussi rares que les habitants. Il se dégage donc au coeur de cet espace conçu pour le bonheur des masses une impression de grande solitude.

Sous un soleil de plomb, un fourgon d'ouvriers vient perturber le silence qui règne sur la place Gengis-Khan. S'annonçant par des coups de klaxon, le chauffeur balance sa bouteille de Coca vide par la fenêtre. Et tel un suricate au milieu du désert, Mao Hei se dresse en direction de sa proie. " C'est ma première bouteille à ramasser de l'après-midi, vous m'excuserez... " Cet ancien paysan est devenu balayeur à Kangbashi, après avoir surveillé de nuit plusieurs de ses nombreux chantiers. Sans trop se fatiguer, le vieil homme gagne 130 € par mois. Soit près du triple de son revenu de paysan, avant que ses terres aient été réquisitionnées par les autorités locales il y a six ans... Pour construire la ville !

Déplacer des populations

Copieusement humiliés par les médias nationaux pour leur folie des grandeurs, les dirigeants de Kangbashi, ville fantôme, sont sûrs de leur coup. A l'origine, il s'agissait officiellement de déplacer de 25 km toute la population de l'ancienne ville d'Ordos, dans le district de Dongsheng, pour anticiper le manque structurel d'eau, malgré la proximité du fleuve Jaune. Aujourd'hui, ces officiels jouent franc-jeu et affirment haut et fort la nécessité de construire un barrage contre les capitaux volatils ! " Je préfère que mes habitants dépensent leur argent du charbon, ici, à Kangbashi, plutôt que d'acheter des appartements à Shanghai ou Pékin ", a même déclaré Qiao Jinli, cadre du Parti local, en pensant sans doute aux patrons des mines du Shanxi, toujours très bling-bling, et aussi détestés en Chine par la population que le sont les traders en Occident.

Depuis 1979, Ordos produit du cachemire, cette laine soyeuse de chèvres élevées dans le désert de Gobi. Mais elle a connu son grand bond en avant il y a dix ans, quand la Mongolie-Intérieure se découvre 706 milliards de tonnes de charbon en réserve ! Chaque tonne extraite dans les sous-sols d'Ordos rapporte 60 yuans à la municipalité. Mais malgré cette pluie de yuans qui profite à Kangbashi, les habitants de la vieille ville ne sont pas près de déménager. Car la " vieille ville " tourne à plein régime : elle continue de s'agrandir et de s'enlaidir, à grands coups de projets immobiliers et d'expropriations coûteuses. A l'image de ce chantier, dont les réclames montrent un Napoléon juché sur son cheval cabré et exhortent les futurs clients à venir " conquérir la ville ". Dans le quartier Hui de Dongsheng, Haji gère les biens de la communauté musulmane, qu'il représente auprès du bureau local des affaires religieuses. Malin, il loue à bon prix le rez-de-chaussée de la mosquée à un marchand de tabac et d'alcool ! " C'est vrai, notre vieil imam est un peu fâché, mais le gouvernement, avec qui je m'entends très bien, va nous offrir bientôt une mosquée toute neuve cinq fois plus grande. " Comme ses voisins, Haji se pavane en Porsche Cayenne V8. Il nous fait visiter le chantier, à la sortie de Dongsheng. " Moi, je ne travaille pas dans le charbon, mais j'ai profité des expropriations. On m'a donné 700 000 € pour raser ma maison. " Soit 14 000 € par mètre carré : le jackpot !

Un magot suffisant pour s'en aller mener la belle vie à Kangbashi ? Certainement pas. " Il n'y a pas d'hôpital, pas d'école et, surtout, aucune usine, aucune activité économique là-bas, donc toujours pas de travail. " De fait, les quelques commerces présents dans la nouvelle ville ne font pas recette. Lei Yi, 23 ans, semble vivre un cauchemar depuis qu'elle y a accepté un emploi d'esthéticienne il y a trois ans. " Ma patronne est la femme d'un cadre fortuné de Shenhua [une mine d'Etat géante de Mongolie-Intérieure], alors peu lui importe si les clients ne se précipitent pas. " Sa dernière french manucure remonte à un mois. " Et encore, c'était une amie de la patronne, elle ne l'a même pas fait payer. " Le soir, Lei Yi s'enferme dans sa chambre, au fond de la boutique. " Je ne sors pas, car, le soir, c'est plutôt dangereux, il n'y a que des mingongs [ouvriers migrants] ivres dans les rues. " Lei Yi peut sortir rassurée ; la plupart des ouvriers rencontrés après leur journée de travail ne sortent pas de leurs logements préfabriqués : " En ville, la bière et les cigarettes sont trop chères, on se croirait à Hongkong ", résume Wang Zhong Bin, jeune maçon originaire du Sichuan.

Vers 17 heures, la majorité des fonctionnaires municipaux de Kangbashi prend la navette pour Dongsheng, et la ville s'enfonce dans un profond silence. Mais certains restent pour dîner chez leurs grands-parents, comme M. et Mme Yang. " Nos enfants travaillent pour le gouvernement. L'an dernier, ils nous ont acheté cet appartement à un prix préférentiel. " Un 60 m2 pour 40 000 €. Aujourd'hui, il vaut déjà plus du double.

A Kangbashi, les fonctionnaires sont aussi les premiers propriétaires de tous ces appartements, qu'ils rachètent à la ville 50 % moins cher que le prix du marché... A eux, ensuite, de les offrir à leurs parents retraités en mal de quiétude, ou bien de les revendre, contre une bonne plus-value, aux millionnaires du charbon à la recherche d'investissements. " Au final, ce sont les officiels d'Ordos qui en profitent le plus ", beugle notre chauffeur de taxi qui nous emmène vers Dongfang New Land, le dernier complexe résidentiel de standing au style de hacienda mexicaine.

Les sapins et cactus arrivent par camions entiers ; la résidence sera inaugurée sitôt les bassins remplis. Le promoteur nous assure que tout est déjà vendu, même si 90 % des appartements sont inoccupés. " Les appartements ont été achetés par lots de cinq ou six. Aujourd'hui, les propriétaires attendent que les prix grimpent avant de revendre leurs appartements aux particuliers. Mais ils sont déjà plus chers qu'à Dongsheng, alors, les jeunes familles ne sont pas pressées de venir s'installer ", explique un agent immobilier.

Mais si les plans des autorités locales se déroulent sans accroc, ce sont les 37 000 étudiants de Dongsheng qui feront bientôt la transhumance vers Kangbashi, avec, faut-il espérer, les parents derrière. Tous les services administratifs de la municipalité ont déjà été déplacés dans la ville nouvelle. Résultat : il faut se rendre à Kangbashi pour payer une simple contravention !

L'esprit de grandeur

Ce vide n'effraie pas les nombreux architectes étrangers qui ont pris part à l'aventure. Comme Preston Scott Cohen, célèbre architecte de Boston, désormais très apprécié dans le Far West chinois, depuis que son économie carbure au charbon. " J'avais bien connu ça avec les pays arabes. Lorsqu'on bâtissait au milieu du désert, sans vraiment chercher à en comprendre l'utilité.... " Après une bibliothèque à Taiyuan, dans le Shanxi*, un musée à Xi'an dans le Shaanxi*, et un centre commercial à Pékin, le voici associé au dernier projet de Kangbashi, Ordos 20 + 10, pour lequel 20 architectes étrangers et 10 chinois sont invités à imaginer la future zone économique high-tech de la ville.

En 2008, Preston Scott Cohen cachetonnait déjà pour Kangbashi grâce à Ordos 100. L'objectif du projet de l'époque était de construire 100 villas pour nouveaux riches conçues par 100 architectes étrangers ! " Nous avions carte blanche, sans aucune contrainte environnementale. Il leur fallait juste une grande piscine intérieure ", se souvient Preston Scott Cohen. Les réunions auxquelles lui et ses confrères ont assisté ressemblaient plutôt à de jolies colonies de vacances. A l'origine d'Ordos 100, on trouve Cai Jian " ami du président, Hu Jintao ", autoproclamé " descendant direct de Gengis Khan ", devenu milliardaire grâce à l'industrie du yaourt, puis celle du charbon. Quand les villas ont été dessinées, le magnat a distribué 100 enveloppes de 36 000 dollars en cash,? mais c'en est resté là. Car, entre-temps, le célèbre architecte pékinois Ai Wei Wei, coordinateur du projet, est devenu un farouche opposant au régime communiste.

Pas de quoi refroidir notre architecte américain. " Je sais bien que c'est une ville fantôme, et je ne serai pas étonné si, là encore, le projet capote, mais c'est aussi cela, la Chine. L'important est de répondre aux exigences des officiels qui se livrent à une compétition féroce entre différentes provinces. Ils veulent de la grandeur, de la réussite, dans l'esprit des tours Rockefeller à New York ! "

Et dans le train couchettes qui ramène les hommes d'affaires chinois à Pékin, des contrats juteux plein les mallettes, chacun s'amuse des dernières folies des habitants d'Ordos. Comme ce jeune Chinois, concessionnaire de grosses berlines allemandes : " Ma liste de clients s'allonge ; je n'ai pas assez de voitures pour tout le monde, mais certains sont prêts à ajouter 100 000 yuans [11 700 e] pour figurer en tête et conduire enfin leur voiture. " Les guerriers mongols sont toujours aussi redoutables.

* Le Shanxi et le Shaanxi sont deux provinces distinctes.

Encadré(s) :

Qingshuihe, la ville périmée

D'autres cités de Mongolie-Intérieure ont été tentées par cette fièvre bâtisseuse, mais s'y sont brûlé les ailes. Comme Qingshuihe, dont les officiels ont eu, il y a cinq ans, cette idée géniale : construire une nouvelle ville, moderne et attractive, 20 km plus au nord et proche de Houhehot, la capitale. Un budget colossal de 600 millions d'euros a été imaginé par ces dirigeants " visionnaires ", qu'ils espéraient être en grande partie financé par le gouvernement central. Mais Pékin a refusé, et la ville s'est lourdement endettée, jusqu'à se résoudre à interrompre totalement le chantier au printemps 2007. Au milieu des chèvres, perdues dans les steppes, moisissent désormais un tribunal, un commissariat de police ou un collège grandioses. Des dortoirs avaient été érigés, en attendant des futures usines. Seuls quelques maçons viennent encore s'aventurer par ici, pour dépecer les bâtiments et repartir les camions remplis de matériaux. Jamais consultés, les milliers d'habitants qui espéraient une nouvelle vie se retrouvent maintenant coincés dans une ville ruinée. " Il n'y a plus rien pour l'hôpital, les écoles, les ordures ne sont plus ramassées et les routes ne sont même plus entretenues. J'ai l'impression d'être retourné vingt ans en arrière ", explique Jun Li Hong, un artisan. Devenue la risée des Chinois et le symbole d'une élite communiste décadente, Qingshuihe s'est au moins trouvé un nouveau nom : " la ville périmée ".

Une bulle prête à éclater ?

En Chine, les prix de l'immobilier ont explosé ces dernières années. Pour le seul mois de mai 2010, on enregistrait une hausse moyenne de 12,4 % dans 70 villes, et 12,8 % en avril. A Pékin et Shanghai, les prix ont doublé en quatre ans. Certes, le gouvernement tente de mettre un frein à la spéculation en interdisant, par exemple, les emprunts bancaires au-delà du deuxième appartement. Mais il profite également de cette bulle, pour une raison simple : les terrains que s'arrachent les promoteurs à prix d'or sont la propriété de l'Etat ! Les économistes sont divisés sur la question d'une bulle spéculative chinoise prête à exploser. De fait, certains considèrent que la forte hausse du prix de l'immobilier n'est que le reflet " sain " d'un besoin grandissant de logements, puisque la population rurale continue de migrer vers les villes, où les salaires sont, en moyenne, trois fois plus élevés.

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