mardi 21 juin 2011

DOSSIER - Les Français pour le protectionnisme - Philippe Cohen


Marianne, no. 739 - Idées, samedi 18 juin 2011, p. 68

Un sondage Ifop commandé par un pool d'économistes nous apprend que 75 % des Français pensent que le libre-échange détruit leurs emplois. Ils attendent de l'Europe qu'elle les protège. Les ravages de la crise et de la désindustrialisation font aussi bouger les politiques. A gauche, et même à droite.

C'est une pierre dans le jardin des idées qui ronronnent, un pavé dans la mare de la campagne présidentielle qui s'annonce : une très grande majorité de Français rejettent la mondialisation telle qu'elle se développe et souhaitent recourir à des mesures protectionnistes, de préférence à l'échelle européenne. Tel est le message massif que nous adresse un sondage Ifop sur le libre-échange et le protectionnisme (voir les tableaux de résultats). Tout autant que les résultats, les conditions de réalisation de cette enquête d'opinion sont significatives : las de voir experts et médias stigmatiser l'idée protectionniste comme un résidu des idéologies du passé ou un avatar du lepénisme, une vingtaine d'économistes et d'intellectuels (1) ont décidé de financer eux-mêmes un sondage sur la question. De là où il est, le prix Nobel d'économie Maurice Allais, qui fut, dès le début des années 80 (lire sa "Lettre aux Français", Marianne no 659 du 5 décembre 2009), le premier à attirer, en vain, l'attention des responsables politiques sur les ravages du libre-échange sauvage, doit être soulagé. Peut-être que, désormais, son message sera mieux entendu.

L'opération ne fut pas facile à monter. Même en mettant l'argent sur la table, certains instituts, Ipsos par exemple, se sont récusés, préférant renoncer à un marché qui pourrait gêner certains de leurs clients. Un conformisme qui confine à l'aveuglement : quiconque s'intéresse de près à l'actualité économique voit bien que, depuis quelque temps, des patrons parmi les plus connus remettent en cause la naïveté des Européens en matière d'échanges commerciaux. C'est le cas, dernièrement, du PDG d'Alstom Transport, Philippe Mellier, qui s'emporte contre le détournement de technologie opéré par les fabricants chinois de trains (2). C'est Martin Bouygues qui, comme l'ont déjà fait plusieurs grands patrons américains, affirme (3) : "Je fréquente la Chine depuis plus de trente ans et je peux vous dire que le marché chinois du BTP est inaccessible aux entreprises non chinoises." En l'occurrence, ces patrons français ne font que suivre leurs collègues américains qui, tel le PDG d'Intel, ont déjà tiré la sonnette d'alarme : l'industrie des pays américains et européens est en train de s'effondrer, comme le montre l'étude annuelle du Boston Consulting Group, selon laquelle il n'y a plus aucune société américaine ou européenne parmi les 10 premières entreprises mondiales les plus rentables.

Mais la prise de conscience ne se limite pas au monde économique. Elle fait son chemin en politique. Doucement, car l'économie n'est pas le point fort de nos élus. Mais ce débat essentiel commence à s'imposer : la prochaine campagne présidentielle ne sera peut-être pas totalement centrée sur le mystère de la chambre 2806 du Sofitel, le régime alimentaire de François Hollande ou la grossesse de l'épouse du président de la République.

Cette prise de conscience nouvelle vient d'abord du tableau clinique inquiétant de l'industrie française qui ne peut plus être nié. Alors que le processus de désertification industrielle s'accélère depuis vingt ans, on n'en mesure qu'aujourd'hui les conséquences catastrophiques. Il faut dire que bien des joueurs de pipeau ont endormi les élites avec leurs aimables certitudes sur l'avenir des économies des services ou de la connaissance réservées à l'Occident, qui allaient se substituer à l'industrie lourde laissée aux pays émergents. Aujourd'hui, nos dirigeants ont la gueule de bois : en vingt ans, l'économie française a détruit 2 millions d'emplois industriels. A cause, notamment, des délocalisations dont on nous disait qu'elles étaient indolores. Le poids de l'industrie dans le PIB devient résiduel (13 %), alors qu'il était de 26,3 % en 1978 et de 17,8 % en 2003. Le mois dernier, le déficit commercial français s'est élevé à 7 milliards d'euros, et l'industrie y contribue lourdement. Quoi qu'en dise le conseiller spécial de l'Elysée Henri Guaino qui, dix ans après, radote encore sur le sauvetage - réel - d'Alstom, l'industrie est l'échec majeur du quinquennat sarkozyste, celui qui accélère toutes les catastrophes que nous ressentons quotidiennement : le chômage de masse, la montée de l'anxiété des classes moyennes, la précarité des emplois des jeunes, l'appauvrissement des petites villes et des territoires ruraux. Les dirigeants de PSA peuvent bien démentir la fermeture prochaine de l'usine d'Aulnay-sous-Bois : en quatre ans, Renault et Peugeot ont délocalisé 50 % de leur production. Et dire que, pour parvenir à ce magnifique résultat, il a fallu que l'Etat renfloue ces entreprises après la crise financière !

Nul ne peut, cependant, s'en tenir au lamento sur l'industrie française ou européenne. Il faut réagir. Et c'est là que les choses sont en train de bouger. Certes, les candidats "majeurs" de la prochaine élection présidentielle - Martine Aubry, François Hollande, Nicolas Sarkozy - rejettent encore l'option protectionniste. Ces trois-là ont en commun de se focaliser sur les "excès de la finance", réaffirmant régulièrement la nécessité d'une régulation de l'activité bancaire. Ce qui est loin d'être idiot, mais qui est insuffisant.

Réindustrialiser, vite !

Contrairement à ce que l'on nous explique depuis trois ans, la crise des subprimes a été la conséquence et non la cause de la crise économique des pays développés : c'est justement parce que le niveau de vie des classes moyennes baissait (et continue de baisser) aux Etats-Unis et dans les pays développés que l'on a mis sur les marchés des crédits distribués à des gens insolvables. Par ailleurs, trois ans après les rodomontades des dirigeants contre les requins de la finance, on voit bien que la régulation se fait encore attendre : les paradis fiscaux continuent de prospérer et les banquiers se versent de nouveau des bonus. Pis, les agences de notation dictent leurs politiques aux gouvernements - grec, portugais, espagnol aujourd'hui, belge, italien et français demain.

Mais, au-delà du cercle rétréci de la raison libre-échangiste, l'idée protectionniste progresse. Même parmi ceux qui furent les bardes les plus écoutés de la mondialisation, comme Michel Rocard (4) : "Le libre-échange intégral est fini, il a fait trop de dégâts. La Chine et l'Inde sont capables de produire tout ce que nous fabriquons. Et, comme leurs coûts sont moindres, c'est tous nos emplois industriels qui sont menacés. Personne ne peut le tolérer." Le même avait déclaré en 1979 que, entre "le plan et le marché, il n'y a rien". Un autre vieux sage, Valéry Giscard d'Estaing, vient d'annoncer dans les Echos (5) un besoin de protectionnisme compte tenu des écarts de salaire excessifs entre pays émergents et pays développés. Quittons la paisible maison de retraite de la vie politique. Le socialiste Arnaud Montebourg a fait de la démondialisation un best-seller et le sujet prioritaire de sa campagne pour la primaire. Il ne se contente pas de souhaiter convaincre nos partenaires d'installer des "écluses", il prône des restrictions vis-à-vis des importations extraeuropéennes, fondées sur la sécurité sanitaire et les normes techniques. Ségolène Royal vient de le rallier : "Je suis assez d'accord avec le principe de démondialisation porté par Montebourg. La mondialisation doit être dominée, pour que ce soit du gagnant-gagnant et que les pays riches changent leur mode de développement et permettent celui des pays pauvres."

Sur le terrain, ces idées font écho. Dans un rapport récent, le sénateur socialiste Martial Bourquin prône l'instauration de taxes sociales et carbone. Benoît Hamon est acquis depuis longtemps à l'idée protectionniste. Mais, surtout, Guillaume Bachelay, le rédacteur du projet socialiste, a défendu noir sur blanc le principe prudent du "juste échange" et des "écluses". Hollande et Aubry pourront-ils faire comme si ce programme n'existait pas ? Seront-ils crédibles en limitant leurs propositions à une fiscalité plus agressive et à un Etat plus économe ?

A droite aussi, on se remue les méninges. Auteur d'un essai sur le patriotisme économique, le député UMP Bernard Carayon s'énerve : "L'Europe est le seul territoire au monde qui soit offert et ouvert de façon aussi naïve au commerce mondial. Il faut revoir d'urgence les traités européens." Du côté de Jean-François Copé ou même d'Henri Guaino, on travaille encore sur la TVA sociale considérée comme un levier pour faciliter la réindustrialisation du pays. Et Emmanuel Todd, l'un des plus anciens partisans du protectionnisme européen, se souvient que Dominique de Villepin l'avait convié, en 2006, à en expliquer le principe sous les lambris de Matignon. Jean-Louis Borloo, lui, peut très bien imaginer prendre le virage d'un protectionnisme vert défendu par les écologistes.

Bref, les politiques ne sont plus forcément décidés à laisser la martingale protectionniste dans les bras musclés de Marine Le Pen. Mais il leur faut à présent quitter le domaine des idées pour aborder celui des travaux pratiques. Autrement dit, il ne suffira sans doute pas de supplier nos amis allemands de changer une politique de dumping fiscal qui développe provisoirement leurs exportations au détriment de leurs partenaires et de les convaincre qu'à moyen terme leur industrie est également menacée. Pour que, avec eux, ou sans eux s'ils persistaient, le protectionnisme cesse d'être une idée pour devenir un programme économique. Ph.C.

(1) Aurélien Bernier, Bernard Cassen, David Cayla, Bernard Conte, Pascal Fourrier, Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau, Edouard Husson, Hervé Juvin, Akim El Karoui, Gérard Lafay, Julien Landfried, Jean-Louis Levet, Aquilino Morelle, Philippe Murer, Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Frédéric Viale, Jean-Claude Werrebrouck.

(2) La Tribune du 2 janvier 2009.

(3) Challenges du 5 novembre 2010.

(4) Le Parisien du 6 avril 2011.

(5) Du 29 mai 2011.


Pour aller plus loin

Votez pour la démondialisation ! : La République plus forte que la mondialisation, d'Arnaud Montebourg, préface d'Emmanuel Todd, Flammarion, 86 p., 2 €.

La démondialisation, de Jacques Sapir, Seuil, 260 p., 19,50 €.

Le commerce des promesses : Petit traité sur la finance moderne, de Pierre-Nöel Giraud, Points, 396 p., 10,50 €.

L'identité économique de la France : Libre-échange et protectionnisme 1814-1851, de David Todd, Grasset, 496 p., 22,50 €.

La mondialisation: La destruction des emplois et de la croissance : l'évidence empirique, de Maurice Allais, Clément Juglar, 647 p., 40 €.



UN REJET MASSIF DU LIBRE-ÉCHANGE

Pensez-vous que, dans les dix prochaines années, l'ouverture des frontières de la France et de l'Europe aux marchandises provenant de pays tels que la Chine ou l'Inde et leur ouverture aux produits français auront sur l'emploi en France globalement des effets...

très positifs 1
plutôt positifs 10
Total positifs 11
très négatifs 33
plutôt négatifs 42
Total négatifs 75

N'auront pas d'effet particulier 7

Ne se prononcent pas 7

Total 100

Commentaire. La fiction de "l'économie du ruissellement", les profits des actionnaires se diffusant naturellement dans la société, a vécu. Seule une minorité de petits patrons (16 % d'artisans) de cadres sup (14 %) et de Parisiens (17 %) croient encore aux mirages de la mondialisation heureuse.

LE PROTECTIONNISME DOIT ÊTRE EUROPÉEN...

Si les pouvoirs publics décident d'augmenter les droits de douane, il faut le faire...

aux frontières de l'Europe 80
aux frontières de la France 20

Total 100

...OU BIEN, À DÉFAUT, À L'ÉCHELLE FRANÇAISE

Si nos partenaires européens ne veulent pas relever les droits de douane aux frontières de l'Europe, faut-il alors les relever aux frontières de la France ?

Oui, tout à fait 26
Oui, plutôt 31

Total oui 57

Non, plutôt pas 21
Non, pas du tout 10

Total non 31

Ne se prononcent pas 12

Total 100

Commentaire. Preuve que le protectionnisme n'est pas une opinion passéiste ou nationaliste : les Français l'attendent d'abord de l'Europe. En 2009, les Européens, interrogés dans une enquête de la Tribune, étaient favorables à 54 % à un protectionnisme continental. Ce n'est qu'en cas de défection de l'Allemagne que 57 % des personnes interrogées (à droite et à gauche) envisagent un protectionnisme à l'échelle nationale. Une étude récente du Credoc confirme le sondage : en 2010, 56 % des Français étaient prêts à payer plus cher des produits made in France, contre seulement 39 % en 1997. Entre-temps, quinze ans de crises et de bulles spéculatives ont dessillé bien des consciences.

Fiche technique

Echantillon de 1012 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l'échantillon a été assurée par la méthode des quotas. Interviews du 17 au 19 mai 2011 par questionnaire autoadministré en ligne (CAWI - Computer Assisted Web Interviewing)


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