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vendredi 3 décembre 2010

DOSSIER - Ockrent-Kouchner : la chute - Pierre Péan et Philippe Cohen



Marianne, no. 711 - Événement, samedi, 4 décembre 2010, p. 18

Documents exclusifs

Christine Ockrent a-t-elle toléré ou organisé un système d'espionnage interne au sein du holding de l'Audiovisuel extérieur de France (AEF) ? "Marianne" publie les documents mettant en cause la compagne de Bernard Kouchner. Lequel tente de la protéger jusqu'au bout, malgré les casseroles du couple et le naufrage de la chaîne France 24, qu'elle dirige. Enquête.

Christine Ockrent n'a jamais eu la réputation d'être une patronne à la coule. Mais personne n'imaginait que cette femme irait jusqu'à organiser un système illégal d'espionnage visant à faire remonter jusqu'à elle tout ce qui se dit et s'écrit au sein du groupe France 24, l'entreprise audiovisuelle qu'elle codirige avec Alain de Pouzilhac depuis février 2008.

Mardi 30 novembre, on apprenait grâce au site de l'hebdomadaire le Point l'existence d'une plainte au pénal déposée par France 24 le 7 octobre dernier, pour "intrusion et vol de données dans un système automatisé informatique", celui du holding du groupe Audiovisuel extérieur de la France (AEF) qui préside aux destinées de France 24, RFI et d'une partie de TV5 Monde. Marianne est aujourd'hui en mesure de le dire : non seulement cette plainte contre X à propos du système de piratage informatique interne est tout à fait sérieuse, mais l'enquête remonte directement à des personnes très proches de la compagne de Bernard Kouchner.

Tout commence le 5 octobre. Ce jour-là, Alain de Pouzilhac, le président d'AEF, découvre avec stupéfaction dans le Canard enchaîné un article intitulé : "L'audiovisuel extérieur va mal de l'intérieur". Il y est fait état, notamment, d'un courriel daté du 2 septembre de Thierry Delphin, directeur financier d'AEF, dans lequel celui-ci pronostique une "impasse budgétaire significative". En clair, que les comptes du groupe sont dans le rouge ! Alain de Pouzilhac n'en revient pas. Ces informations confidentielles ne sont jamais sorties de l'entreprise. Qui a livré des données aussi précises au Canard ? Il réunit immédiatement son staff, à commencer par Bruno Tezenas du Montcel, directeur des technologies et des systèmes d'information, et Véronique Katlama-Rouzet, directrice des affaires juridiques du groupe. Une enquête interne est aussitôt déclenchée. Et ça ne traîne pas : en quelques heures, le patron du système d'information découvre avec effroi l'existence d'un dispositif de piratage industriel qui permet de prendre connaissance immédiatement de tous les SMS ou e-mails envoyés ou reçus par n'importe lequel des 12 cadres dirigeants du holding du groupe AEF.

L'enquête permet, en outre, d'identifier un disque informatique intitulé "tderobert", autorisant le commanditaire du système, moyennant un login et un mot de passe, à aspirer tous les messages, informations et rapports confidentiels transitant sur les serveurs d'AEF, et donc entre les 12 ordinateurs des dirigeants du groupe. Pourquoi "tderobert" ? Le nom de ce disque virtuel désigne, pour son malheur, Thibault de Robert de Lafregeyre. L'homme n'est pas directement employé par le groupe AEF, il est l'un de ses prestataires de services tout en étant employé par le groupe Lagardère Active. Et il est déjà intervenu pour la société BK Consultant, dirigée par Bernard Kouchner.

Alain de Pouzilhac n'a pas oublié dans quelles circonstances l'entreprise a fait appel aux services de Thibault de Robert de Lafregeyre. C'est Christine Ockrent elle-même qui, en juillet 2008, avait demandé le limogeage de l'ancien "infogérant" - chargé notamment de la confidentialité du système - et recommandé cet informaticien. Pour Pouzilhac, tout s'éclaire : cette recrue semble avoir été bien davantage au service de la directrice générale que d'AEF. C'est le dernier épisode gravissime, au fond, d'une incroyable guerre entre ces deux dirigeants qui a explosé l'été dernier et qui s'est déjà traduite, en juillet, par la rétrogradation de Christine Ockrent à la fonction de directrice déléguée et par le limogeage, le 10 septembre, du directeur de la rédaction de France 24 Vincent Giret, qu'elle avait elle-même embauché.

Le président d'AEF savait que Christine Ockrent n'était pas un ange. Mais il était loin de se douter que la guerre de positions qu'elle avait entamée contre lui pourrait aller jusque-là. En tout état de cause, il décide d'agir. Vite. Véronique Katlama-Rouzet prend alors contact avec l'"infogérant" Thibault de Robert de Lafregeyre et lui intime l'ordre de rendre le matériel informatique. Elle en profite évidemment pour lui signifier la fin de son contrat. Un autre prestataire, Marc Ducoudray, est aussitôt sollicité pour le remplacer. Lui n'a jamais oeuvré à BK Consultant.

Mais Thibault de Robert de Lafregeyre ne semble guère pressé de restituer ses ordinateurs et son téléphone mobile. En outre, son successeur constate, dès sa prise de fonctions, qu'on est en train de "démonter" le système de piratage en détruisant les "boucles" permettant de transférer toutes les informations détournées des ordinateurs. En clair, on cherche à effacer les preuves du système d'espionnage. Alain de Pouzilhac demande alors à sa directrice des affaires juridiques de porter plainte pour "intrusion dans un système automatisé informatique et vol de données". Thibault de Robert de Lafregeyre mettra plus d'un mois à déposer le matériel d'AEF.

Disques écrasés

La police, peut-être intimidée par le pedigree des protagonistes, semble aussi peu zélée que Thibault de Robert de Lafregeyre n'est pressé de rendre le matériel. Alain de Pouzilhac (PHOTO) frappe donc un grand coup. Il sollicite Marc Daniel, directeur général du cabinet Forensic & Legal Services, expert de justice près la cour d'appel de Paris, pour mener une enquête privée sur l'origine et les destinataires de ces fuites. Ces experts réputés commencent leur enquête le 19 novembre. On leur remet les trois disques durs (deux ordinateurs et un téléphone mobile) que l'"infogérant" a finalement restitués au groupe AEF. Les soupçons de Pouzilhac sont confortés : les données des trois machines ont été écrasées avec un logiciel spécial. "Le téléchargement et l'utilisation d'un programme d'écrasement démontrent la volonté de détruire définitivement des données", écrivent les experts dans leur rapport remis le 23 novembre au patron d'AEF. Ils remarquent aussi qu'un des disques durs a été utilisé pour la dernière fois le 2 septembre, "date d'interception du message de Thierry Delphin", dont fait état le Canard enchaîné.

Mais la proximité de Thibault de Robert de Lafregeyre avec Bernard Kouchner, dont il a été le spécialiste informatique, n'est pas le seul élément qui permet de "remonter" à Christine Ockrent. Lors de leurs investigations, les experts visitent l'ordinateur de Candice Marchal, une collaboratrice de longue date de Christine Ockrent. Celle-ci tenait la "Cyberrubrique de Callixte", dans l'émission "Duel sur la Trois" que la reine Christine avait lancée en septembre 2007. Christine Ockrent l'a fait entrer à France 24 et lui a confié les "opérations spéciales". Avant d'être remerciée, Candice Marchal s'occupait tout particulièrement des relations de Christine Ockrent avec Publicis, avec le Women's Forum For The Economy & Society... Une responsabilité qui concerne sans doute tous ces "ménages" hautement rémunérateurs qui ont construit l'impopularité de Christine Ockrent sur Internet, où circule le tarif himalayen de ses émoluments (18 000 € la demi-journée, "assistant à prévoir en sus"), révélé par Guy Birenbaum dans son livre "Nos délits d'initiés : Mes soupçons de citoyen" (Stock, 2003).

En fait d'opérations spéciales, les enquêteurs découvrent sur le disque dur de l'ordinateur de Candice Marchal plus de 2,5 millions de fichiers ! Ainsi que la copie de l'arborescence de cinq serveurs d'AEF qui ne devraient pas y figurer. Autrement dit, Candice Marchal est la tour de guet du système, comme le pointe le rapport des experts : "Le contenu complet des serveurs est présent sur ce disque dur. De nombreux fichiers appartenant à divers utilisateurs sont découverts, alors que l'utilisateur de disque dur n'est pas censé avoir accès à ces fichiers." Concrètement, les rapporteurs notent ainsi que Candice Marchal avait pris possession d'une étude confidentielle de Frank Melloul, numéro trois du groupe, directeur de la stratégie, du développement et des affaires publiques, et collaborateur le plus proche de Pouzilhac, datée du 2 mars 2009 et destinée au seul président de la chaîne, analysant les programmes de France 24 et leurs faiblesses. Un rapport qui s'achevait ainsi : "La politique française n'est pas assez présente à l'antenne. Nos téléspectateurs nous reprochent de ne pas assez mettre en avant ce qui se passe en France. Notre chaîne apparaît ainsi comme incomplète." Candice Marchal avait donc accès à toutes les données des cinq serveurs d'AEF : non seulement les échanges de courriels et les pièces jointes, mais aussi les textos privés ou professionnels des BlackBerry reliés aux serveurs.

Pis : les informaticiens ont mis la main sur les preuves évidentes de la proximité de Christine Ockrent et de Candice Marchal, en l'occurence plusieurs mails qui leur donnent à penser que Christine Ockrent ne pouvait ignorer le système d'espionnage. Jean Lesieur, directeur de la rédaction de France 24, fondateur de la chaîne, et qui a déjà travaillé avec elle à l'Express, déclare à Marianne : "On ne peut que se poser des questions sur une affaire qui implique deux personnes, l'une que Christine Ockrent considère elle-même comme un "vieux copain", et l'autre, qui, à l'évidence, est très proche d'elle." Un autre membre de la direction du groupe AEF ajoute : "Elle est vraiment très forte pour exploiter par l'absurde cette affaire d'espionnage et se donner un rôle de victime impuissante."

Dernière faveur de l'Elysée ?

La conclusion générale des deux rapports d'experts sur les activités de Thibault de Robert de Lafregeyre et de Candice Marchal est accablante : "L'accès à l'ensemble des documents présents sur les serveurs n'a pu être obtenu que par piratage des mots de passe ou avec la complicité d'un administrateur réseau." L'écrasement des données dans le matériel de Thibault de Robert de Lafregeyre et les premières analyses du disque dur de l'ordinateur de Candice Marchal ont permis de conclure qu'une véritable centrale d'espionnage avait été montée. Les investigations des enquêteurs ont même permis d'apprendre que l'amie de Christine Ockrent lui rapportait régulièrement, dans des e-mails, un certain nombre d'événements de la vie quotidienne de la rédaction. Bref, le système de remontée de l'information visait à lui donner toutes les informations utiles pour contrôler le groupe, dont beaucoup de journalistes qui ne lui étaient pas toujours favorables - c'est un euphémisme. Candice Marchal a été mise à pied le 26 novembre. Elle était convoquée pour un entretien préalable au licenciement le 3 décembre. Quant aux deux rapports édifiants du cabinet Forensic, ils ont été remis à la police mardi 30 novembre. Nul doute qu'ils devraient contribuer à faire progresser l'enquête judiciaire et la manifestation de la vérité, comme on dit dans les prétoires.

Samedi 4 décembre, la reine Christine devait voyager en direction de New Delhi, en compagnie du président de la République dans son nouveau joujou, "Air Sarko One". Un voyage en forme de cadeau d'adieu pour son compagnon, Bernard Kouchner, viré du gouvernement lors du dernier remaniement. Dès qu'il a appris sa disgrâce à venir, Bernard Kouchner n'a eu de cesse de harceler le chef de l'Etat pour décrocher un rendez-vous. Après avoir joué au chat et à la souris avec son ex-ministre d'ouverture préféré - au point d'amuser tout l'entourage présidentiel -, Nicolas Sarkozy a fini par le recevoir en tête à tête durant le fameux week-end du remaniement. Là, le ministre "démissionné" n'a rien demandé, sinon une dernière faveur pour sa compagne : la pérennité de son job menacé à la direction générale du groupe AEF. Moyennant quoi le président pouvait compter sur son départ discret du gouvernement.

Le voyage en Inde, auquel Christine Ockrent est invitée, apparaît donc comme un signe positif adressé par le monarque à son sujet. Encore une fois, comme dans l'affaire de BK Consultant, le président ignore l'arrière-fond véritable de cette ultime faveur. Nicolas Sarkozy voyage non seulement avec la compagne de Bernard, la journaliste qui a coécrit le livre "Dans le secret des princes" avec Alexandre de Marenches, l'ancien chef des services secrets français, mais aussi avec celle qui apparaît comme une Mata Hari du management qui a peut-être - l'enquête le dira - pris le groupe audiovisuel AEF pour une "piscine" privée.


CE QUE DIT CHRISTINE OCKRENT

Christine Ockrent n'a pas souhaité répondre à nos questions sur l'affaire. Elle a précisé au quotidien Les Echos : "Je ne suis pour rien dans cette affaire. [...] Je souscris entièrement, et depuis le début, à la plainte déposée par l'AEF et j'attends les résultats de l'enquête de la brigade financière. Si cette personne a mal agi, je le déplore."


France 24 : de la francophonie à la cacophonie

Pierre Péan et Philippe Cohen

Sur le papier, Pouzilhac et Ockrent étaient complémentaires. Mais la directrice ne supportait plus son président.

La découverte d'un véritable système d'espionnage interne à France 24 surgit dans un contexte très particulier : celui d'une guerre ouverte entre Alain de Pouzilhac, désigné par Nicolas Sarkozy pour prendre la présidence du groupe Audiovisuel extérieur de la France (AEF), et Christine Ockrent, que le chef de l'Etat lui a imposée dès l'origine, en février 2008. L'idée de l'Elysée n'était pas idiote. Il s'agissait d'unifier la parole de la France dans le monde en regroupant plus de 2 000 salariés au sein des trois sociétés oeuvrant dans ce secteur : France 24, créée en 2006 à l'initiative de Jacques Chirac, TV5 Monde et RFI. Christine Ockrent est une femme de télévision ; Pouzilhac, un manager de la communication qui a présidé aux destinées du groupe Havas entre 1985 et 2005, jusqu'à son limogeage au moment du rachat par le groupe Bolloré. Sur le papier, donc, le tandem était plutôt complémentaire.

Arrogance

Dans les faits, leurs relations vont rapidement se détériorer, au point de transformer la "chaîne de la francophonie" en "chaîne de la cacophonie", selon l'expression des chroniqueurs de Libération Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts. Grèves, licenciements mal fagotés, limogeage de cinq directeurs, humiliations, incidents à l'occasion d'interventions de son compagnon de ministre... En quelques mois, Christine Ockrent a réussi à se mettre à dos toute la rédaction. Interrogée, le 10 juin 2009, sur son bilan par une commission sénatoriale, Christine Ockrent provoque, par son arrogance, le départ tonitruant de Marie-Christine Blandin, sénatrice Europe Ecologie, qui déclare aux journalistes à la sortie : "Mme Ockrent nous a houspillés comme si elle s'adressait à une assemblée de grévistes récalcitrants !" Le mois dernier, c'est le ministre de la Culture en personne, Frédéric Mitterrand, qui, tout en déplorant que le couple Pouzilhac-Ockrent soit "au bord du divorce", déflorait le bilan calamiteux de la chaîne : - 38 % de recettes publicitaires, soit 1,3 million d'euros, alors que la direction en attendait 6,5 millions.

Cette dérive financière de France 24, dont Alain de Pouzilhac attribue l'entière responsabilité à la compagne de Bernard Kouchner, n'a guère réchauffé l'atmosphère au sein du staff de la chaîne. A la rentrée dernière, la bataille des chefs a encore gagné en violence. Vincent Giret, directeur de la rédaction nommé par Ockrent, est viré le 10 septembre dernier. Le lendemain, Alain de Pouzilhac propose le poste à Jean Lesieur, un ancien de la rédaction. Lors du déjeuner entre les deux hommes, le lundi 13 septembre, le dialogue est direct. "J'accepte le poste à condition de ne pas travailler avec Christine Ockrent", lui dit en substance Lesieur, qui l'a bien connue pour avoir été un temps son adjoint à la tête de l'hebdomadaire l'Express. Pouzilhac promet que la question sera réglée dès le lendemain, lors de deux rendez-vous à Matignon et à l'Elysée, notamment avec le secrétaire général Claude Guéant. Le PDG lui annonce même que, au cas, bien improbable, où il serait désavoué, il donnera sa démission et filera aussitôt sur son bateau. Las. Pouzilhac s'est un peu trop avancé : le Château ne veut pas de clash et il n'obtient pas le feu vert du président pour virer l'intouchable reine Christine.

Manoeuvre désespérée

Le mercredi 24 novembre se tient un conseil d'administration de France 24. Après des échanges parfois vifs entre Alain de Pouzilhac, Jean Lesieur et Christine Ockrent, la question du piratage des données informatiques d'AEF est abordée dans les "questions diverses". Le PDG annonce que l'enquête avance bien et que les résultats seront bientôt connus. En réalité, depuis cet été, Christine Ockrent mène une contre-offensive désespérée pour conserver son poste, expliquant dans les allées (et les dîners) du pouvoir qu'Alain de Pouzilhac est un personnage maléfique qui veut détruire la voix de la France. A l'Elysée et à Matignon, on estime que la guerre entre les deux dirigeants, nuisible pour l'image de la France, n'a que trop duré. Le 26 novembre, Claude Guéant programme une réunion de réconciliation entre les deux protagonistes qui est annulée au dernier moment. Mardi 30 novembre, Christine Ockrent profite de l'absence d'Alain de Pouzilhac, en voyage à Moscou, pour convoquer par mail un comité exécutif d'AEF le matin même. Personne n'est venu : elle était seule autour de la table ! Furieuse, elle a même engueulé plusieurs membres du conseil.


Kouchner : Péan parle, et quitte le plateau d'@si
envoyé par asi. - L'actualité du moment en vidéo.

Les casseroles d'un couple de vedettes

Philippe Cohen

De conflits d'intérêts en pratiques peu déontologiques, florilège des méthodes de ceux que Sarkozy surnomme "les Thénardier"...

Le couple Bernard Kouchner-Christine Ockrent est sans équivalent dans le monde des médias, où le conflit d'intérêts et la consanguinité ne sont pourtant pas absents. Imagine-t-on le mari de Condoleeza Rice à la tête de Voice of America ? La formule, parfois utilisée à propos de la nomination de Christine Ockrent à la tête d'Audiovisuel extérieur de la France (AEF), est à mettre en relation avec l'éloge du journalisme à l'anglo-saxonne, qu'elle défend avec d'autant plus de ferveur et de crédibilité qu'elle a travaillé, durant ses années d'apprentissage, dans des télévisions américaines comme NBC News et CBS.

Hélas, dans la pratique, son magistère à France 24 a été marqué par un mépris total des principes les plus élémentaires de la profession de journaliste. Pourtant, lors de sa nomination, Bernard Kouchner, alors au Quai d'Orsay et donc ministre de tutelle de France 24, avait déclaré sur France Inter : "S'il y avait un conflit d'intérêts, je serais le premier à le reconnaître. Je ne me mêlerai pas du tout d'audiovisuel extérieur, j'en fais le serment !" Une promesse qui n'engageait que ceux qui voulaient bien y croire, selon la formule célèbre de Charles Pasqua. Quelques mois seulement après la nomination de Christine Ockrent, le journaliste Ulysse Gosset est débarqué de la chaîne, après la diffusion d'un portrait, le 18 juillet 2008, dans l'émission "Le Talk de Paris", qui avait agacé le ministre des Affaires étrangères. Lequel, après avoir pété les plombs sur le plateau ("C'est n'importe quoi !" "Inacceptable !"), s'était plaint auprès de la chaîne ("Passez-moi la directrice !") pour ce manque de respect et avait obtenu des excuses. Avant même l'infortuné Ulysse Gosset, un rédacteur en chef, Bertrand Coq, avait été lui aussi mis à pied. Son erreur professionnelle ? Avoir publié, quelques années plus tôt, un livre à charge contre Bernard Kouchner !

Evidemment, lorsque, en janvier 2009, Pierre Péan publie son livre-enquête sur Bernard Kouchner, le Monde selon K. (Fayard), aucune chaîne du groupe AEF ne relaye ce scoop, publié en bonnes feuilles dans Marianne et repris par de nombreux médias français et étrangers. Rappelons ce qui, à l'époque, avait fait scandale : pendant qu'il animait une institution internationale chargée de distribuer des subsides aux Etats, notamment africains, Bernard Kouchner était en même temps un onéreux consultant (via sa société BK Conseil) pour les gouvernants de ces mêmes Etats africains. Furieux, Nicolas Sarkozy avait même remis en question les compétences du secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, qui ne l'avait pas informé de cette "casserole" au moment de la nomination de Bernard Kouchner aux Affaires étrangères. Refusant de virer Kouchner à chaud, le chef de l'Etat - qui, en leur absence, compare le couple Kouchner-Ockrent aux Thénardier - s'était alors contenté de muter l'ancien associé de Kouchner, Eric Danon, devenu entre-temps ambassadeur de Monaco, qui pressait les chancelleries de régler au plus vite les factures du PDG de BK Conseil.


Zemmour/Domenach : Dr Kouchner & Mr K
envoyé par Tiotevalisse. - L'info video en direct.

Même si le président de la République a choisi de ne pas se séparer de son ministre après la parution du livre de Pierre Péan, son parcours au Quai d'Orsay s'est révélé calamiteux. Non seulement l'Elysée avait préempté tous les dossiers lourds de la politique étrangère (Europe, G 20, Afrique, Moyen-Orient), mais jamais, de mémoire de diplomate, la cote d'un ministre des Affaires étrangères n'avait été aussi basse parmi les diplomates. Dans son livre les Diplomates. Derrière la façade des ambassades de France (Nouveau Monde Editions, 2010), Franck Renaud raconte comment, à l'inverse de ses prédécesseurs, le ministre des Affaires étrangères a aidé Bercy à sabrer dans le budget du ministère, notamment sur le front de la culture. Ce qui lui valut une volée de bois vert de la part de l'académicien Jean-Christophe Rufin - qu'il avait lui-même nommé ambassadeur au Sénégal -, puis de deux anciens ministres des Affaires étrangères, Alain Juppé et Hubert Védrine.

D'échec en échec

Dans ce monde médiatique, où l'on trempe si volontiers sa plume dans le cirage, Christine Ockrent a toujours été louée pour ses "qualités professionnelles". Son parcours de manager de presse, il est vrai, parle pour elle. Echec à la direction de l'Express entre 1994 et 1996. Echec du journal l'Européen, pourtant lancé avec de gros moyens, avec le groupe Le Monde en 1998. Echec du magazine politique du dimanche soir qu'elle animait sur France 3 depuis 1985, reculé à une heure toujours plus tardive par les dirigeants de la chaîne en raison de ses audiences minuscules. Loin de se remettre en question, la reine Christine voyait dans ces piètres performances la preuve de la dépolitisation du peuple.

Le journaliste Renaud Revel, qui l'a bien connue à l'Express, rappelait voici quelques semaines qu'elle y avait "explosé en vol, en se mettant à dos, à une vitesse fulgurante, des journalistes qui n'acceptaient plus ses propos à l'emporte-pièce, son style caporaliste et les humiliations quotidiennes. A chaque fois, qu'il s'agisse de France 3, de France 2 ou de l'Express, ses différentes fonctions se sont toutes soldées par des conflits cathartiques qui l'ont conduite soit à la démission, soit à un départ forcé".

De fait, chez AEF, son comportement a d'emblée été marqué par l'autoritarisme. Elle démarre son magistère par un plan social de 206 personnes à RFI (sur 1 400 salariés), ce qui donne l'occasion aux syndicats de dévoiler le salaire qu'elle a négocié : 310 000 € par an auxquels s'ajoutent 70 000 € de bonus. Plus que le salaire d'Obama, dénoncent les syndicalistes maison. En outre, la guerre des chefs qui sévit au sein de France 24 depuis l'arrivée de Christine Ockrent a littéralement paralysé la rédaction. Au beau milieu de ce que certains journalistes de la chaîne appellent "un climat de Saint-Barthélemy", Christine Ockrent a frôlé la motion de défiance en septembre dernier. Si l'affaire du système d'espionnage l'oblige à quitter AEF, il n'est pas sûr que, cette fois-ci, elle puisse rebondir ailleurs.

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

samedi 29 mai 2010

MARIANNE - Lettre ouverte à Bernard Kouchner : Casse-toi, et vite !


Marianne, no. 684 - France, samedi, 29 mai 2010, p. 34

Par Denis Jeambar

L'ancien héraut de l'humanitaire adulé des Français a décroché le Quai d'Orsay en ralliant Nicolas Sarkozy. Trois ans après, un bilan s'impose : c'est un ministre fantôme qui a naufragé son image. " Marianne " l'appelle à en tirer les conclusions.

Monsieur le Ministre des Affaires étrangères,

Il y a quarante-sept ans, en février 1963, dans un long article, intitulé " Aux confins de l'hérédité ", publié par Clarté, le journal de l'Union des étudiants communistes, vous écriviez : " Pourra-t-on transformer l'homme à loisir ? " Curieux et visionnaire, vous imaginiez déjà les inquiétants miracles de la génétique et, d'une certaine manière, vous posiez la question qui résume votre vie depuis un demi-siècle. Au cours de ces cinquante années, en effet, vous avez transformé votre propre personnage à l'infini. Vous avez pris tant et tant de visages différents que votre biographe officiel et ami, Michel-Antoine Burnier, n'a pu faire autrement que de trouver sept vies dans votre vie*. Joli compliment. Qui ne voudrait pas d'une existence digne de Shiva, divinité complexe et contradictoire ? Ces deux traits définissent bien votre caractère et votre carrière. De l'homme de coeur à l'homme de cour, que d'équivoques dans le labyrinthe de votre biographie !

Que vous le vouliez ou non, le crépuscule de votre vie publique approche et, avec lui, l'heure des bilans. Depuis le 1er novembre 2009, vous avez franchi le cap des 70 ans. Difficile à croire tant votre silhouette semble indifférente aux malveillances du temps.

Trop de compliments ambigus et de critiques transparentes, vous diriez-vous, sans doute, en découvrant, s'il vous venait à les lire, les premières lignes de cette lettre ouverte. In cauda venenum, pensez-vous déjà. Vous avez le cuir trop épais pour redouter quelques piqûres de rappel et vous savez mieux que tous les observateurs réunis ce que vous avez fait de votre existence et comment vous avez choisi de la couronner dans ce Quai d'Orsay qui vous accueille depuis plus de trois ans. Ah, les ors de la République ! Vous avez emprunté bien des chemins de traverse pour vous y installer sous la tutelle de Nicolas Sarkozy, président d'un camp qui n'a jamais été le vôtre. Le sera-t-il un jour, d'ailleurs ? Malgré toutes vos concessions au podestat qui nous gouverne et les petites humiliations que vous acceptez jour après jour, la droite ne vous aime pas. La rumeur court qu'Edouard Balladur demande même votre tête pour installer à votre place Alain Juppé. Vous donnez le change devant toutes ces avanies. Il est vrai que le remords, ce n'est pas votre genre. Dès l'âge de 24 ans, vous fixiez le tempo de votre ambition ambivalente. Dans un journal communiste qui plus est ! Vous faisiez dans le militantisme rouge, mais vous distribuiez sans vergogne des conseils pour " arriver ". Vous étiez certes un carabin, néanmoins vous saviez parfaitement ce que vous faisiez en publiant dans Clarté cette " Lettre à un moderne Rastignac " : " Peut-être nous rencontrerons-nous dans vingt ans, au coin d'une cheminée, un verre de whisky à la main, avec un sourire entendu qui fera dans ce salon fort bel effet, car on y goûte les mauvais sujets repentis. Enfin, pour le moment, nous nous en défendons... "

Vous voyiez loin. Vingt ans plus tard, vous étiez devenu une institution, un monument national même. Notre fierté dans un monde qui ne plaçait plus la France au premier rang. Vous étiez notre french doctor, le porte-drapeau de ce droit d'ingérence que Jean-François Revel théorisa en 1979. Vous aviez, bien sûr, des détracteurs, qui dénonçaient votre star system. Vous aviez, en fait, tout compris des ressorts médiatiques et mis du people avant tout le monde dans votre stratégie de communication pour faire triompher vos causes. Qu'importe ces écarts, nous avons tant aimé et admiré ce Kouchner-là qu'on le croyait éternel. Vous redonniez des couleurs d'universalité à notre pays dont le pavillon ne battait plus guère sur le terrain des grands principes. Vous étiez notre Robin des mers du Sud depuis que vous vous étiez porté au secours des boat people vietnamiens à bord de ce navire au nom miraculeux trouvé en février 1979 en Nouvelle-Calédonie : l'Ile-de-Lumière.

Comme la vie est étrange ! Vous rencontrez à cette époque un homme dont l'écoute vous bluffe, le conseiller diplomatique de Valéry Giscard d'Estaing, Jean-David Levitte, le curateur élyséen auquel vous êtes à présent si soumis dans le gouvernement Sarkozy qu'on se demande pourquoi vous restez en place, vous qui avez vécu si longtemps en homme libre. Levitte est plus jeune que vous de sept ans, il est diplomate et clairement à droite. Il amorce à la fin des années 70 une carrière aussi éblouissante que rectiligne. De lui, vous direz plus tard qu'" il est l'un des meilleurs ambassadeurs que nous ayons eus, surtout à l'ONU ". Regrettez-vous ce compliment alors qu'aujourd'hui il vous pilote, vous double, vous tire le tapis sous les pieds, aussi discret d'ailleurs que vous êtes médiatisé ? Levitte, c'est une ombre, un muet du sérail, un bras armé talentueux qui sert ses maîtres politiques sans états d'âme, Giscard à la fin des années 70, puis Chirac et Sarkozy désormais. En 2007, quand vous avez franchi la ligne jaune de " l'ouverture " en acceptant le portefeuille des Affaires étrangères, sans doute avez-vous été rassuré par sa présence. Vous êtes, dites-vous, " un pessimiste actif ", vous êtes aussi un séducteur. Probablement, pensiez-vous mettre une fois de plus ce grand serviteur de l'Etat dans votre poche et en faire votre allié comme en 1978 quand, revenant de l'Erythrée en révolte contre l'Ethiopie, où vous meniez l'un de vos premiers grands combats humanitaires, vous l'aviez ébranlé en lui tenant ce discours : " Je ne vous demande pas de soutenir politiquement et militairement les Erythréens, mais j'en suis sûr : bientôt, ils seront indépendants. C'est une guerre de pauvres, des pauvres bien équipés, merveilleusement encadrés, extraordinairement dégourdis, ils vont gagner. Pour la première fois, les frontières héritées de la colonisation vont sauter, et ce ne sera pas la dernière. Voyez loin, envoyez des médicaments, ils ont juste besoin qu'on leur témoigne un peu de considération... La France y gagnera l'accès à 1 000 km sur la mer Rouge, jusqu'à Djibouti, qu'elle entend protéger. " Certes, votre interlocuteur n'avait pas fait grand-chose, mais l'histoire devait ensuite lui montrer combien vous étiez perspicace : en 1993, l'Erythrée obtint cette indépendance que vous pronostiquiez !

Quelques mois plus tard, en février 1979, Jean-David Levitte vous écouta avec plus d'attention encore et fit en sorte qu'on facilite votre opération de sauvetage des boat people au large des côtes vietnamiennes et sur l'île malaise de Poulo Bidong. Un coup d'éclat qui vous propulse définitivement sur le devant de la scène publique, mais aussi un coup de poignard dans vos convictions de jeunesse. Vous en conviendrez avec honnêteté en 2004 dans Quand tu seras président..., un livre que vous cosignez avec Daniel Cohn-Bendit : " Que dire de la honte qui me saisit [...], que dire de mes ferveurs anciennes jamais entièrement éteintes, des certitudes enfouies qui ont modelé mes exigences de justice, que dire si l'on refuse de s'avouer ici, sur un caillou infect où s'accrochent les vaincus de l'histoire, que l'oppression socialiste est pire que les autres par son existence même, parce qu'elle est imposée au nom du bonheur des hommes ? " Votre honnêteté intellectuelle, sur ce sujet au moins, vous honore. On aimerait que bien d'autres la partagent et reconnaissent aussi ouvertement leurs erreurs ou leurs désillusions. Cet aveu de honte éclaire la sympathie que vous suscitez depuis si longtemps dans l'opinion. Les Français vous ont aimé pour votre authenticité, malgré la manière toujours affectée que vous avez de parler et qui vous vaut tant de railleries des imitateurs.

Vos plaidoyers " pro domo " ne marchent plus

Votre culot explique, également, votre popularité jamais démentie. Votre courage devenait le nôtre par procuration. Dans les multiples combats que vous avez menés, vous avez toujours donné le sentiment que vous pouviez déplacer des montagnes et que vous n'aviez peur de rien, pas même du ridicule quand il vous guette en train de porter un sac de riz le temps d'une photo sur une plage somalienne en décembre 1992. Pour vous défendre d'avoir participé à ce barnum qui occultait la justesse de votre entreprise, vous direz : " En France, aucun succès ne saurait rester impuni. " C'est alors que vous construisez un système personnel de défense qui va vous permettre de justifier tous vos actes : vous ne cesserez plus d'opposer votre bonne conscience à tous vos détracteurs, votre passé de french doctor sera votre passeport pour traverser les frontières de la critique.

Longtemps, cette posture vous a servi d'armure. On vous moquait, mais on vous pardonnait parce qu'on se disait que vous agissiez pour une bonne cause. Le cynisme que vous affectez parfois n'efface pas le sillon humanitaire que vous avez tracé, depuis vos voyages en 1969 dans un Biafra dévasté par la guerre - alors que vous veniez d'obtenir votre diplôme de gastro-entérologue à votre poste de représentant des Nations unies au Kosovo en 1999, en passant par la création de Médecins sans frontières en 1971 ou de Médecins du monde en 1980.

Vous n'avez pas eu sept vies, mais une vraie vie et personne ne comprend que vous en gâchiez maintenant l'image dans ce Quai d'Orsay où vous errez comme un ministre fantôme. Car vos plaidoyers pro domo ne marchent plus. On se frotte les yeux pour y croire quand on vous découvre, souriant et heureux, en train de serrer la main de ce tyran de Bachar el-Assad, le président syrien, chez qui vous vous êtes rendu le 23 mai dernier, jour de la Pentecôte. Ne vous racontez pas d'histoires : de voyage inutiles qui vous sont imposés en sales besognes contraires à vos engagements d'hier, vous n'êtes, depuis trois ans, qu'un second rôle ministériel et l'ombre de vous-même. Où est passé votre courage de dire non ? Quelles sont vraiment vos convictions ? Qui est le Kouchner authentique ?

Vous n'osez même plus forcer les portes, surtout pas celle de Jean-Daniel Levitte. En 1999, vous saviez encore le bousculer en plein sommet franco-britannique et obtenir un entretien téléphonique avec Jacques Chirac pour qu'il convainque Tony Blair de vous laisser démilitariser les milices du Kosovo. Vous étiez alors au sommet de votre forme, vous expérimentiez le droit d'ingérence en grand format et votre prédiction de 1969 allait se vérifier. De retour du Biafra, vous disiez alors à vos potes : " Ce que nous faisons là, ça finira par un prix Nobel. " Quand Médecins sans frontières reçoit cette récompense en 1999, personne ne peut s'empêcher de penser que vous avez joué un rôle déterminant dans cette épopée. Certes, il y a eu tous les autres, compagnons devenus parfois adversaires, les Récamier, Borel, Bernier, Emmanuelli, Malhuret, Brauman, Rufin, mais vous restez dans l'imaginaire français comme l'inventeur et l'acteur vedette de cette grande saga de l'humanitaire que vous avez transformée parfois en spectacle hollywoodien pour réveiller la compassion des peuples nantis. On peut vous reprocher votre côté aventurier de l'arche perdue et préférer la discrétion du bon Dr Schweitzer, on peut aussi vous accuser d'avoir fait de l'ingérence une nouvelle forme de colonialisme, mais faut-il vous condamner pour autant ? Au fond, vous avez agi dans votre époque en utilisant toutes les ficelles qu'on peut y tirer : l'émotion, les médias, l'image.

En dépit de ces réserves, vous crouleriez, à présent, sous les honneurs et figureriez parmi les grandes figures de la fin du XXe siècle si vous vous en étiez tenu à votre seule ambition de french doctor. Il vous en fallait plus. Vous avez voulu goûter à l'alcool fort de la politique.

Naturellement, vous vous êtes lancé à gauche, votre famille naturelle, et l'on vous y a accueilli à bras ouverts en vous nommant secrétaire d'Etat chargé de l'Action humanitaire dès 1988 dans le gouvernement Rocard. Mais l'échec électoral vous guette. A répétition : en juin 1988, en mars 1993, puis en 1996. A votre crédit, une vraie-fausse victoire sur la liste socialiste conduite par Michel Rocard, aux élections européennes de 1994. Vous auriez dû vous en tenir là : popularité ne rime pas avec bulletins de vote, humanitaire avec carrière. Certes, il y avait eu le précédent de l'abbé Pierre mais, très vite, il était revenu à sa vocation première de prêtre aumônier. Vous, vous vous êtes obstiné. La lassitude, peut-être, de bourlinguer de guerre en cloaque à travers le monde. On peut comprendre. Mais aussi l'ivresse du pouvoir, l'aspiration à un confort matériel qui vous a valu, ces dernières années, de rudes assauts : ces honoraires de consultant délivrés par des autocrates africains qu'en d'autres temps vous dénonciez ; ou ce rapport écrit pour Total dans lequel vous exonériez la compagnie pétrolière de tout recours au travail forcé en Birmanie, un pays que vous aviez auparavant dénoncé avec raison pour ses atteintes aux droits de l'homme. Ce furent plus que des coups de canif dans votre image, même si vous avez su organiser une riposte diabolique, en suggérant que le Monde selon K., l'ouvrage de votre principal accusateur, Pierre Péan, avait des relents d'antisémitisme. Aux grands " maux ", les grands moyens. Quand il s'agit de défendre votre honneur, vous faites peu de cas de l'honneur de vos contempteurs.

Vous avez résisté à tant de tempêtes que vous vous dites, probablement, que ce que vous vivez à présent ne ternira pas votre long parcours. Après tout, l'opinion vous reste acquise. Au regard de l'histoire, en revanche, rien n'est moins sûr, sauf à ce que vous nous réserviez quelque surprise susceptible d'effacer les humiliations que vous subissez. Que faites-vous ? A quoi servez-vous ? Nul doute que vous travaillez beaucoup. Ministre des Affaires étrangères, même quand on pèse peu sur le cours de la diplomatie, est un métier de chien. La seule gestion des affaires courantes y est épuisante au point d'expliquer quelques-unes de vos colères éruptives, mais quelle est votre utilité réelle ? Tout le monde sait, vous le premier, que l'Elysée vous considère comme une simple prise de guerre, un trophée de l'ouverture posé sur la cheminée gouvernementale. Vous n'êtes que le jouet des tocades du prince. Ainsi vous a-t-on propulsé sur le devant de la scène lors de la libération de Clotilde Reiss, le 16 mai dernier, parce que le chef de l'Etat veut faire croire qu'il porte à présent une ceinture de chasteté médiatique. Mais tout est dit sur cette photo prise à l'Elysée où vous tenez par le bras la jeune femme rendue à la liberté : vous souriez, heureux de ce moment, mais sous le regard sourcilleux de Jean-Daniel Levitte, placé en sentinelle juste derrière vous. Votre coadjuteur ne vous lâche pas. Finie, la complicité d'autrefois, le pouvoir vous sépare. Levitte, comme Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée, c'est l'homme de confiance de Nicolas Sarkozy sur les questions diplomatiques, d'autant plus influent que le président n'était pas formé aux grandes affaires du monde en s'installant à l'Elysée.

Vous avez la main molle face à l'Elysée

Si le pouvoir a tendance à glisser du Quai d'Orsay vers l'Elysée, le patron de la diplomatie, jusqu'alors, demeurait une courroie de transmission. Nous n'en sommes plus là. Vous n'êtes ministre qu'à la marge. Vous ne niez pas, d'ailleurs, que votre travail soit malaisé. Vous en avez fait l'aveu dans le Parisien du 9 mai dernier. Alors que vos interlocuteurs suggèrent que vous ne supportez plus la tutelle de l'Elysée et que vous seriez prêt à renoncer, vous répondez : " On dit beaucoup de choses, méfiez-vous. C'est un dur et beau ministère, un dur et beau métier. Sous la Ve République, tous les ministres des Affaires étrangères ont été ainsi malmenés. Roland Dumas avant moi, sous François Mitterrand, a eu le même genre de rapports délicats avec la présidence. Je ne vous dis pas que c'est facile, ce serait mentir, je ne vous dis pas que, de temps en temps, je n'enrage pas, mais j'ai l'impression de travailler tout à fait correctement. Certaines décisions me conviennent, d'autres moins. J'argumente, je fais valoir mon point de vue, même avec le président de la République. J'ai regretté de ne pas avoir les mains plus libres à certains moments, mais je suis fier du travail accompli. "

Vous ne pouvez vous en tirer à si bon compte. A la différence de ceux qui ont occupé le poste avant vous, vous n'êtes pas une créature du chef de l'Etat. Vous êtes Bernard Kouchner. Enfin, vous étiez... Plus jamais vous ne faites entendre votre différence, vous dont c'était la spécialité. Il faut, pourtant, avoir la main ferme quand on siège derrière " le bureau de Vergennes ". On dit dans votre administration que la vôtre est trop molle face à l'Elysée. Vous n'avez pas su, par exemple, imposer vos hommes dans les ambassades qui comptent : il y a bien eu Jean-Christophe Rufin à Dakar mais, pour votre ami écrivain Daniel Rondeau, vous n'avez pu obtenir que Malte. Ces derniers jours, vous vouliez, à juste titre, changer notre ambassadeur à Londres, Maurice Gourdault-Montagne, alors que la Grande-Bretagne change de gouvernement. Un mouvement argumenté, évident, que l'Elysée, pour l'heure, refuse. Avec Sarkozy, rien n'a changé : la grande diplomatie reste soumise, parfois, aux renvois d'ascenseur. Directeur de cabinet d'Alain Juppé en 1995, Maurice Gourdault-Montagne avait grandement facilité l'élévation de son ami Brice Hortefeux au rang de préfet. Une contrariété de plus à digérer qui en dit long sur votre liberté d'action face à un président qui décide de tout.

On vous étouffe et ça vous rend nerveux, parfois désagréable avec une administration que vous n'avez pas su séduire. Personne n'osera vous le dire, mais on vous y compare parfois à Philippe Douste-Blazy, ministre de triste mémoire dans la diplomatie française tant il fut incompétent. Il serait injuste, pourtant, de vous traiter d'incapable, vous n'êtes qu'impuissant. Vous avez bien essayé en lançant, le 25 mars 2009, une grande refonte de la politique culturelle extérieure de la France. Votre plan était sérieux, la montagne n'en a pas moins accouché d'une souris. Vous êtes allé de reculade en reculade, car votre administration vous a enlisé. Vous avez sauvé la face en arrachant 40 millions d'euros de rallonge budgétaire sur 2009-2010 pour votre réforme, comme le raconte Franck Renaud dans les Diplomates (à paraître chez Fayard le 3 juin) mais, dans ce dossier, vous avez été placé en permanence sur la défensive. Exemple : à la sénatrice socialiste des Français de l'étranger, Monique Cerisier-ben Guiga, qui comparait votre réforme à " une notice technique du dernier smartphone ", vous n'avez su répondre que par cette pleurnicherie : " Vous êtes méchante ! "

Bernard Kouchner désarmé n'est pas Bernard Kouchner. Or, vous êtes désarmé. On attendait que vous vous envoliez. Vous êtes resté plaqué au sol. On a de la peine à être cruel avec vous mais on est triste de vous voir dans ce rôle de ministre fantoche et de querelleur médiocre quand il s'agit de défendre vos privilèges. Comment avez-vous pu dire, à l'occasion du 60e anniversaire de la Déclaration des droits de l'homme en décembre 2008, que " votre " idée de créer un secrétariat aux Droits de l'homme était " une erreur " ? Vous avez avancé des raisons de fond pour justifier votre stupéfiante prise de position, expliquant qu'" il y a une contradiction permanente entre les droits de l'homme et la politique étrangère d'un Etat, même en France ". En fait, transformé soudain en politicien pur sucre, patrouillant sur sa zone de pouvoir, vous aviez pour seul objectif de flinguer Rama Yade, embarrassante secrétaire d'Etat à vos côtés. Il est vrai qu'elle n'avait pas mis, comme vous, sa langue dans sa poche et, notamment, pas hésité à faire entendre une autre musique que celle de Nicolas Sarkozy, lors de la visite humiliante pour notre pays du colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007. Cette tente bédouine plantée dans la cour d'un des palais de la République hante- t-elle vos nuits ? L'angélisme est interdit dans votre fonction, la Realpolitik est une nécessité, pour autant on peut aussi éviter de se renier en se faisant piétiner.

Vous êtes entré dans un coma politique

Où diable sont passés votre courage et votre caractère ? Vous jouez petit bras comme si vous redoutiez de perdre votre fauteuil doré. Hier, vous bondissiez sur le premier conflit venu, désormais vous restez les bras ballants quand l'urgence vous appelle. Vous plaidez qu'il en a toujours été ainsi, c'est faux. Regardez comme Alain Juppé ou Hubert Védrine ont réussi à exister en période de cohabitation face, ou à côté, de Mitterrand et de Chirac. Le jeu de l'ouverture auquel vous avez accepté de participer s'apparente à la cohabitation. Il repose sur le rapport de force. Jamais vous ne l'avez installé, tant et si bien que vous n'avez plus le moindre levier pour vous imposer. Il ne s'agit pas menacer tous les jours de démissionner, mais de faire entendre sa voix, de dire ses désaccords, de courir le risque de la mise à la porte, pour rester en paix avec soi-même. L'êtes-vous encore ? Au regard de votre histoire, on ne peut le croire. Vous avez plongé tête baissée dans cette aventure en vous disant que, " à [votre] âge, si l'on veut encore agir ou peser, il faut le faire là où c'est possible et que pour [vous], l'occasion parfaite, la gauche idéale, le régime de vos rêves ne se présenteraient plus ". En fait, vous avez peu agi et peu pesé, y compris au Liban en 2007 où vous pensiez pourtant faire des miracles grâce à votre carnet d'adresses. On ne vous reproche pas d'avoir accepté ce poste, vous auriez pu y démontrer avec brio qu'on peut, en France, servir des causes communes avec des sensibilités différentes au nom de l'intérêt général. On vous en veut de vous éteindre à petit feu, de vous flétrir comme une fleur coupée et de terminer en nature morte.

Aussitôt après votre prise de fonction, dans un article publié par le Monde dans son édition du 20-21 mai 2007, vous écriviez : " Je sais que certains de mes amis me reprochent ce nouvel engagement. A ceux-là, je réclame crédit : mes idées et ma volonté restent les mêmes. S'ils me prennent un jour en flagrant délit de renoncement, je leur demande de me réveiller. "

Par métier, je ne suis pas de vos amis et, donc, à l'aune de cette profession de foi de 2007, mon point de vue vous importe peu ou pas : vous n'êtes plus le Bernard Kouchner d'antan. Vous êtes " BK " au Quai Dormant et rien ne semble pouvoir vous réveiller. Vous êtes entré dans un coma politique qu'en secret vous vivez, peut-être, comme un cauchemar. Sans doute vous consolez-vous en vous répétant que vous êtes encore populaire. Le beau fixe des baromètres est une maigre consolation quand l'âme est en cause et surtout pas une justification pour rester plongé dans ce grand sommeil. Vous demandiez en 2007 qu'on vous juge sur vos résultats : on n'y trouve que des flagrants délits de renoncements.

Alors partez vite pendant qu'il est encore temps !

* Les sept vies du docteur Kouchner, de Michel-Antoine Burnier, 979 p., XO Editions.

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

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