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jeudi 16 juin 2011

Le modèle chinois de contrôle social est en crise - Brice Pedroletti


Le Monde - International, jeudi 16 juin 2011, p. 4

Le Parti communiste chinois (PCC) s'est longtemps vanté de l'efficacité de son mode de gouvernance, mettant en avant que la stabilité qu'il a apportée, dans un pays aussi grand et peuplé, était essentielle au décollage économique de ces trente dernières années. Aujourd'hui, ce consensus se fissure. L'outillage sophistiqué de " maintien de la stabilité " mis en place par l'Etat-parti non seulement peine à calmer les esprits - les manifestations populaires, souvent violentes, ciblent la police et les administrations, tandis que des pétitionnaires individuels se suicident ou organisent des attentats vengeurs -, mais il s'avère contre-productif, dans une société de plus en plus informée, mature et ouverte aux débats.

Les signes d'usure du modèle de gouvernance s'accumulent. Dans les régions de minorités ethniques, répression culturelle et religieuse se font au nom d'un arsenal idéologique mis au placard partout ailleurs en Chine. Dans les villes, la corruption exaspère les petites gens. Toute une bourgeoisie émergente accepte mal de ne pas avoir de prise sur les affaires qui la concernent.

Quant aux migrants des campagnes, grands perdants du miracle économique chinois, ils se réveillent, au point que la province du Guangdong, le coeur de la machine à exporter, a connu deux émeutes ces dernières semaines, un an après les grèves chez Honda et les suicides d'ouvriers de Foxconn. Si les migrants " ne sont pas absorbés dans la société urbaine et ne jouissent pas des droits qui leur sont dus, les conflits ne vont cesser de s'accumuler... Les politiques doivent faire face à la réalité pressante que la nouvelle génération de travailleurs migrants veut rester dans les villes ", lit-on dans un rapport publié, mardi 14 juin, par le Centre de recherche pour le développement du Conseil d'Etat, un think tank du gouvernement chinois.

Les rouages de la " machinerie de préservation de la stabilité " ont même fait l'objet, sous ce titre, d'une grande enquête dans l'hebdomadaire libéral Caijing, le 6 juin. Une première. Divers médias avaient, ces dernières années, levé un coin du voile sur les aberrations de la politique sécuritaire, comme les " prisons noires " pour les récidivistes de la pétition. Ou encore, dans une version plus douce, les " commentateurs du Net " qui s'immiscent dans les conversations en ligne pour appeler à l'apaisement.

Les tabous se brisent. Tout un pan de la société chinoise, mais aussi du parti, milite pour une approche différente du " maintien de la stabilité " et l'abandon d'une mentalité répressive : " Dans les autres pays, ce genre d'incidents est considéré comme l'expression ordinaire des intérêts - des gens - , ils participent de leurs libertés. On ne les appelle pas "incidents de masse" et il n'existe pas de concept de "maintien de la stabilité" ", expliquait, début 2011 dans une interview au magazine Guoji Xianqu Daobao, de l'agence Xinhua, le politologue Wang Yukai, du centre de recherche China Society for Administration Reform. Il préconise de cesser de " diaboliser les incidents de masse " et de s'ouvrir à " l'idée d'unmaintien normal de l'ordre social ".

La " machinerie de préservation de la stabilité " décrite par Caijing est contrôlée au sommet par le Comité politico-légal du parti, dont les extensions locales décident des verdicts dans les tribunaux, selon la ligne politique du parti. Le système est renforcé en 1991 : le maintien de la stabilité devient une " tâche de la plus haute importance ". Un " groupe de travail de la haute direction " - sa composition reste secrète - se voit octroyer " l'autorité suprême " sur les questions de stabilité. " L'office 610 " - spécialisé dans la lutte anti-Falun Gong - est créé en 1999. Au fil des années, le système se dote d'outils plus modernes, d'évaluation des risques et de fourniture de services sociaux, notamment aux migrants. Un réseau de commissions et de bureaux de " maintien de la stabilité " se constitue à tous les échelons administratifs.

Rien qu'au niveau du canton, le plus bas en Chine, des milliers de personnes sont impliquées dans cette mission et reçoivent des budgets. Un système d'incitations financières récompense, par exemple, l'absence " d'incidents de masse " au cours de l'année. L'interception de pétitionnaires qui se rendent à Pékin a conduit, dénonce le magazine, à la création d'un véritable " marché du maintien de la stabilité ", dont profitent les officiers de liaison des provinces à la capitale, mais aussi toutes sortes de " rentiers du système, d'intermédiaires ou de gangsters ". L'externalisation de la tâche de rapatriement des plaignants vers leur lieu de résidence à des sociétés privées en est un autre exemple : l'agence Anyuanding, dont pétitionnaires et avocats ont dénoncé les pratiques violentes et illégales en 2010, fut ainsi sous contrat de 19 gouvernements provinciaux.

En primant sur tout le reste, le " maintien de la stabilité " a fait reculer la construction de l'Etat de droit, pourtant programmée dans le cadre de l'ouverture économique : " Avant les années 2003 et 2004, le président de la Cour suprême avait lancé des réformes pour consolider le statut des juges. Tout allait dans le sens d'une plus grande indépendance de la justice et d'une professionnalisation ", explique au Monde He Weifang, professeur de droit à l'université de Pékin. Mais, poursuit-il, " la plus haute direction du parti a voulu réaffirmer son contrôle sur la justice. Un recul pour les libéraux. En fait, les autorités ont eu peur des métiers de la justice ".

Brice Pedroletti

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

jeudi 2 juin 2011

MONGOLIE INTÉRIEURE - « J'espère une sorte de Québec chinois »

Le Temps - International, mardi 31 mai 2011

Entretien avec un étudiant mongol alors que les autorités chinoises ont déployé d'importantes forces de sécurité dans la région de Mongolie-Intérieure pour empêcher la poursuite des manifestations

Propos recueillis par Rémi Quesnel

> Entretien avec un étudiant mongol

Genghis*, 20 ans, est étudiant dans une université de Hohhot, capitale de la région autonome de Mongolie-Intérieure. Il appartient à la minorité mongole. Contacté par chat, il nous livre ses impressions.

Le Temps: Quelle est la situation autour de vous?

Genghis: Le campus est très surveillé. Il y a des militaires armés à toutes les entrées. Le responsable de classe nous a dit que nous ne pouvions plus quitter le campus. Depuis quelques jours, les contrôles sont très stricts. Il y a des appels au début de chaque cours et également dans les dortoirs. Vendredi, nous n'avions plus accès à Internet. Et aujourd'hui [lundi], nous ne pouvons pas sortir manifester.

- Regrettez-vous de ne pas pouvoir manifester?

- Bien sûr, la situation nous interpelle, mais c'est beaucoup trop dangereux. Et puis je ne souhaite pas compromettre mes chances d'obtenir un passeport pour voyager à l'étranger.

- Quel est votre sentiment face aux événements survenus à Xilinhot la semaine dernière?

- C'est un avertissement au gouvernement. Les Han doivent arrêter de discriminer les Mongols. Je souhaite que le mongol devienne la langue officielle de Mongolie-Intérieure et que les Han cessent d'émigrer en masse dans notre région. Les Mongols représentent moins de 20% de la population de la région autonome, soit 4,5 millions sur un total de 25 millions.

Je suis particulièrement inquiet pour notre langue, que de nombreux Mongols ne connaissent plus. Sans compter que des Han se font enregistrer comme Mongols pour obtenir des points supplémentaires aux concours d'entrée à l'université, en vertu des mesures de discrimination positive. Le mongol se parle encore à la maison, mais a quasiment disparu des sphères économique et politique.

- Que disent vos camarades des événements?

- Nous sommes six Mongols dans notre chambrée. Nous sommes inquiets et nous posons beaucoup de questions. Mais nous ne communiquons quasiment pas avec les étudiants han.

- Qu'espérez-vous pour la Mongolie-Intérieure?

- J'aimerais que nous puissions devenir une sorte de Québec chinois. Je souhaiterais aussi que la Mongolie indépendante soit un Etat plus influent, qu'elle puisse peser ici comme la Corée du Sud dans la région de Yanbian, habitée par la minorité coréenne.

* Nom d'emprunt.

© 2011 Le Temps SA. Tous droits réservés.

mardi 31 mai 2011

Chine : la Mongolie intérieure en ébullition - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20944 - International, mardi 31 mai 2011, p. 7

La mort d'un berger mongol, écrasé par un camion d'une société minière, a mis le feu aux poudres. Pékin réprime les manifestations mais fait également montre de compréhension à l'égard des populations locales.

En raison du règlement local, le résultat de votre requête ne peut s'afficher. » C'est par ce message que Sina Weibo, le principal « twitter » chinois, répondait, hier, à toute sollicitation sur la Région autonome chinoise de Mongolie intérieure. Très peu d'informations sont donc actuellement disponibles, en Chine, au sujet des mouvements de protestation qui secouent actuellement la province du nord du pays à la suite de la mort d'un berger mongol, le 10 mai dernier.

Seule certitude : c'est bien l'ethnie mongole (20 % de la population locale) qui s'insurge contre le comportement des sociétés minières qui prospèrent actuellement dans la région, et n'ont guère de scrupules à évincer les habitants des territoires qu'elles prospectent. Depuis la mort de ce berger, les manifestations se sont multipliées, poussant Pékin à renforcer son dispositif répressif. La loi martiale aurait été instaurée dans plusieurs villes de la province, tandis que les campus universitaires sont extrêmement surveillés : toute sortie doit faire l'objet d'une autorisation préalable.

Des messages apaisants

A l'évidence, les autorités locales veulent à tout prix éviter que le mouvement ne se propage. D'autant que la capitale de la Mongolie intérieure, Hohhot, est à moins de 400 kilomètres de Pékin. Le gouverneur de la province, Hu Chunhua, a multiplié, ces derniers jours, les messages apaisants. Il a notamment promis que les coupables du crime seraient sévèrement sanctionnés. Et la province a annoncé que des mesures seraient prises pour améliorer le comportement de l'industrie minière, qu'il s'agisse de son impact sur l'environnement ou de son comportement à l'égard des populations locales. L'industrie minière de la Mongolie intérieure est plus confiante que jamais : elle a connu, ces dernières années, une très forte croissance, dopée notamment par les mines de charbon - combustible qui fournit 80 % de l'électricité en Chine. En 2009, la région a dépassé le Shanxi pour devenir première productrice de charbon en Chine. En 2010, 24 % de la production nationale étaient issus de Mongolie intérieure. La région dispose également de près de 90 % des réserves nationales de terres rares, éléments indispensables à toute l'industrie high-tech mondiale et dont la Chine assure 95 % de la production mondiale.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.