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lundi 25 avril 2011

L'avenir du "pouvoir mondial", selon Jacques Attali

Marianne, no. 731 - Idées, samedi, 23 avril 2011, p. 85

Les "hyperpuissances" ont vécu et l'avenir passe par la recherche d'une gouvernance planétaire. C'est la thèse audacieuse de l'ancien sherpa de François Mitterrand.

Jacques Attali pratique volontiers l'art du contre-pied. Dans son nouveau livre, intitulé Demain, qui gouvernera le monde ?, l'ex-sherpa de François Mitterrand revisite l'avènement d'un droit cosmopolitique, celui-là même qu'envisageait le philosophe allemand du XVIIIe siècle Emmanuel Kant. Demain, dit Attali, le monde sera gouverné autrement. Par l'Europe ? Par les Etats-Unis ? Par le G20 ? Non, car le glas des "hyperpuissances" a sonné, assure-t-il. Les pays émergents, si offensifs dans la conquête de l'hégémonie mondiale, ont-ils alors une chance d'asseoir un pouvoir englobant ? Le verdict du futurologue est, là encore, sans ambiguïté : notre époque d'urgence planétaire appelle des solutions innovantes, "polycentriques".

Du poète italien Dante Alighieri (De Monarchia, 1313) au philosophe autrichien Karl Popper (1945) en passant par le financier milliardaire George Soros (2002), l'évocation d'une gouvernance mondiale a toujours mal dissimulé les visées de tel ou tel impérialisme national. Mais la mondialisation suscite un rapprochement si étroit des nations et des cultures que la reconnaissance mutuelle de l'universalité des principes généraux du droit va infailliblement provoquer une révolution dans la manière d'envisager le pouvoir.

Un monde occidental

Attali martèle sa foi dans l'"occidentalisation du monde". Celle-ci - autre nom de la mondialisation - devrait finir par faire triompher un codex du droit. Toutefois, il n'est pas par hasard l'auteur d'un essai déjà ancien, intitulé Bruits, dans lequel il théorisait ce qu'il nomme "l'ordre par le bruit". Selon lui, l'accentuation du tohu-bohu, de la dissonance planétaire, ne sera pas éternellement tenable. Quand elle deviendra franchement intenable, elle déclenchera un sursaut. De l'ouragan Katrina, en 2005, au séisme de Fukushima, en 2011, la fréquence des catastrophes d'origine naturelle - aggravées par l'activité humaine - s'est accrue. Voici comment l'auteur visualise l'avenir à moyen terme : "Un chaos polycentrique s'installera, avant de laisser place à un gouvernement mondial du marché, c'est-à-dire à des entreprises toutes-puissantes, à la disparition progressive de tout Etat de droit, à une anarchie explosive, [...] à des désordres financiers et climatiques." Attali se démarque d'ailleurs, dans cette évocation, de la joie mauvaise de certains prophètes de la démondialisation : non par son pronostic, qui rejoint le leur, mais par l'effroi que cette perspective éveille en lui : "On pourrait voir s'installer, à l'échelle de la planète, ce qu'on a connu à l'échelle des nations, au début du XXe siècle, après l'échec de la première mondialisation : un retour des nations, des dictatures crispées." Sauf que le monde d'Attali partage des traits communs avec celui du philosophe allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843) : "Là où est le péril croît aussi ce qui sauve." Traduction : une grave crise, une disruption majeure du système mondial pourrait être l'occasion d'en appeler dans l'urgence à un gouvernement mondial. Une utopie ? A moins, comme le note l'auteur, qu'un astéroïde ne percute le vaisseau Terre, celle-ci pourrait bien finir par prendre forme. Mais à ce point du raisonnement, la futurologie attalienne rejoint une forme laïcisée de messianisme, telle que la laissait déjà pressentir son essai Nomades. Un "happy end" audacieux qui va faire couler beaucoup d'encre.

Alexis Lacroix

Demain, qui gouvernera le monde ?, de Jacques Attali, Fayard, 416 p., 21,50 €.

© 2011 Marianne. Tous droits réservés.

mardi 5 avril 2011

DÉBAT - Quelle place pour la France dans le monde ? - J. Attali et J. Lorenzi

Le Figaro, no. 20737 - Le Figaro, mardi, 5 avril 2011, p. 14

Les deux économistes publient chacun un livre* cette semaine. Jacques Attali porte un regard sans concession sur la mondialisation. De son côté, Jean-Hervé Lorenzi se fait le porte-parole d'une nouvelle vague d'optimisme. Regards croisés sur la place que la France peut espérer occuper à l'avenir dans la mondialisation.

LE FIGARO. - Une foison de livres très optimistes vient de voir le jour, succédant à une vague décliniste. Comment expliquer ce regain d'optimisme ?

Jean-Hervé LORENZI. - D'abord, je voudrais rappeler que le déclinisme est une construction intellectuelle historique qui est apparue à la mort de Louis XIV, en référence à une période de grâce, de bonheur absolu. La France aurait connu sous Louis XIV sa période la plus glorieuse, ce qui est évidemment discutable, pour s'orienter ensuite sur une pente marquée. Le déclinisme est une sorte de fatalisme. Ce mouvement, particulièrement marqué en France, a retrouvé toute sa force dans les quinze-vingt dernières années. Inutile de dire que la réalité ambiante d'une désindustrialisation, de délocalisations massives, ont accru l'idée d'une perte de contrôle de son propre avenir. Mais si les faits sont exacts, leur interprétation pose toutefois un problème. Certains économistes ont tort de répéter inlassablement que l'Europe et la France sont condamnées dans les années à venir à avoir une croissance faible de 1 à 1,5 %. Comme toujours dans l'histoire économique, rien n'est écrit, tout dépend des efforts d'investissement, d'innovation, de travail. Je fais partie de ceux qui pensent que la société française est plutôt dans une phase de dynamisme. Elle a deux atouts majeurs qui sont sa jeunesse et son épargne. Certes, l'État est à bout de souffle, mais nous avons bien d'autres sources de dynamisme à travers nos entrepreneurs, nos chercheurs, nos innovateurs, sans parler de l'extrême vitalité de nos mouvements associatifs.

Jacques ATTALI. - Optimisme ou pessimisme sont des attitudes de spectateur. Si je regarde un match de foot, je suis optimiste ou pessimiste pour l'équipe que je soutiens. Si je joue sur le terrain, je ne suis ni optimiste ni pessimiste, j'essaie de gagner le match; pour cela, j'essaie d'évaluer les forces de mes adversaires, d'améliorer mon jeu et celui de mes partenaires. La vie, c'est un match qu'on joue, pas qu'on regarde.

À l'époque de Louis XIV, le niveau de vie moyen des Parisiens n'était que le quart du niveau de vie des habitants d'Amsterdam, capitale de l'Europe d'alors. Tant que la France n'aura pas un port comme capitale, elle ne sera pas une puissance majeure. Car tout se joue dans les réseaux. Le monde est engagé dans une formidable période de croissance, démographique, économique, financière et technologique. Mais, parallèlement, le monde étant totalement interdépendant, une catastrophe locale peut devenir globale. Ainsi, une crise financière qui concerne au départ des logements en Californie est devenue planétaire. Une crise politique en Libye devient quasiment une guerre mondiale. Un accident nucléaire au Japon menace la planète.

Le monde est de plus en plus mobile. 200 millions de personnes vivent dans un autre pays que celui où elles sont nées. Dans quarante ans, ce sera un milliard. Dans ce monde nomade et ouvert, les nations de la taille de la France sont trop grandes pour être agiles et trop petites pour bénéficier d'un effet de taille. Et notre chère France aura de moins en moins de prise sur son destin. À l'inverse, l'Union européenne ou des villes peuvent changer leur destin; ainsi de Singapour, Liverpool ou encore Grenoble, devenue ex nihilo numéro deux mondial en matière de nanotechnologies.

Parler de puissance intermédiaire pour la France, comme vous le faites dans votre livre, Jean-Hervé Lorenzi, n'est-ce pas un peu provocateur ?

J.-H. L. - La France n'est ni une puissance dominante ni une simple puissance moyenne. C'est en effet une puissance intermédiaire dont l'influence économique, culturelle, diplomatique et militaire dépasse ses propres frontières. Elle occupe le cinquième rang mondial, ce qui doit pousser à la modestie et non pas à l'autoflagellation. Elle a son propre projet, qui consiste à participer à la construction de l'architecture européenne mais pas exclusivement à cela. Il y a beaucoup de sujets propres à une puissance intermédiaire, comme son rayonnement culturel et beaucoup de problèmes qu'il nous faut résoudre nous-mêmes, notamment le bon fonctionnement du marché du travail pour les jeunes. En fait une puissance intermédiaire est définie par le fait d'avoir son propre projet. Regardez la Suède qui, sans être une grande puissance par la taille, est parvenue à traverser de manière exceptionnelle la crise de 1930 et l'actuelle, sans être affectée comme bien d'autres pays. Et pourtant elle ne compte que 9,2 millions d'habitants...

J. A. - L'État français ne peut plus être un acteur politique mondial. Il s'est vidé de son pouvoir au profit des collectivités locales et de l'Europe, notamment avec l'euro. Nos armes nucléaires ne servent à rien dans les conflits d'aujourd'hui et de demain. Certes, des entreprises françaises figurent parmi les leaders mondiaux mais elles font l'essentiel de leurs profits hors de France, ne dépendent pas de l'État et ne lui versent qu'une part très faible de leurs impôts.

La France peut encore défendre un modèle de société. Et une langue. Elle a pour cela des outils : l'éducation, le système de protection sociale et les moyens de la sécurité, même si celle-ci dépend de ce qui se passe dans le reste du monde, comme les mafias ou les paradis fiscaux.

J.-H. L. - Même si le rôle de l'État-nation se limitait, ce qui n'est pas le cas, à la conception et à la gestion de la protection sociale de la sécurité et de l'éducation, cela serait très important. Je voudrais rappeler que l'ensemble de ces dépenses représente plus de la moitié des dépenses publiques d'un pays, ce qui constitue, reconnaissez-le, un très important levier d'action. Notre État continue à prendre des mesures très significatives, même si nombre de problèmes liés à l'interdépendance de nos marchés se traitent en partie au niveau de l'Europe.

J. A. - La France, à l'avenir, ne sera spécifique que par sa langue, son art de vivre, sa culture. D'où la question fondamentale du creuset national, de l'intégration, de la justice et de la mobilité sociale, de l'obligation de parler français, de la valorisation d'une identité sans cesse en mouvement.

Comment la France peut-elle se maintenir au rang de puissance qui compte dans la mondialisation ?

J.-H. L. - Rarement nous avons été confrontés à une telle difficulté de politique économique. Il nous faut nous attaquer à la réduction de la dette publique, ce qui arithmétiquement constitue une baisse du pouvoir d'achat moyen. Celle-ci doit donc être compensée au moyen d'une réforme fiscale juste et associée à une vraie réforme de l'État. Mais il faut en même temps investir de manière très significative dans les secteurs qui vont créer de la richesse et de l'emploi. Car la crise a abouti à un transfert d'environ 10 % de la valeur ajoutée des pays occidentaux vers les pays émergents. Il nous faut reconstituer ces 10 % manquants, via un investissement massif, peut-être d'environ 150 milliards sur les cinq ans qui viennent. C'est là où la réforme fiscale doit aussi bénéficier à l'épargne à long terme, de manière à nous y inciter.

Par ailleurs, nous devons résoudre un vrai conflit intergénérationnel. Notre génération a capté l'argent, le pouvoir, les emplois. Il faut par tous les moyens essayer de favoriser des transferts normaux entre générations et ouvrir le marché du travail à la génération montante dans des conditions équivalentes à celles que nous avons connues. Il n'est pas normal qu'un jeune diplômé qui postule pour un simple stage de quatre mois soit obligé de passer cinq entretiens successifs; ni que deux tiers de nos jeunes soient recrutés en contrat à durée déterminée; ou que 150 000 jeunes sortent de l'école secondaire sans la moindre qualification. Tout cela suppose une véritable révolution de notre politique tournée largement vers la jeunesse, c'est-à-dire vers l'avenir.

J. A. - La France doit basculer de l'économie de la rente (éducative, foncière, culturelle, de pouvoir, de classe sociale) à l'économie de profit et de la justice sociale. Si l'État ne se réforme pas, les talents partiront. La France, comme tout autre pays ou comme toute ville, doit se comporter comme un hôtel, c'est-à-dire un pays ouvert, attractif aux idées, aux gens, aux investissements . Mieux, elle doit aller chercher les gens de talent de tous les pays. Non pas nécessairement les bac + 5, mais tous ceux qui ont de l'énergie, qui ont envie de travailler, de créer.

Pour moi, l'avenir de la France passe en particulier par la francophonie. La langue française est la seule dont le nombre de locuteurs va être multiplié par quatre en quarante ans grâce à l'Afrique. C'est un outil fantastique, surtout au moment où l'Afrique va devenir une grande puissance économique. L'avenir passe aussi par la mer : la France représente le deuxième royaume maritime mondial par la longueur de ses côtes, mais aucun de ses ports ne figure parmi les 40 premiers mondiaux ! La création d'un grand port par la fusion des agglomérations de Rouen, du Havre et de Paris serait une réforme majeure, qui aiderait à faire de la France une grande puissance d'avenir.

Demain, les grandes puissances seront les États-Unis et l'Europe, même si l'Allemagne va très mal et pèsera sur l'avenir de l'Europe. Les autres puissances d'avenir seront loin derrière : l'Inde, le Brésil, l'Indonésie ou le Nigeria. Quant à la Chine, elle connaîtra d'immenses problèmes intérieurs. Même si elle continue de croître au rythme actuel pendant trente ans, le revenu de chaque Chinois ne sera encore que le tiers de celui d'un Américain.

* « Demain, qui gouvernera le monde ? » Jacques Attali, Fayard.

« Le fabuleux destin d'une puissance intermédiaire », Jean-Hervé Lorenzi, Grasset.


PROPOS RECUEILLIS PAR Marie-Laetitia Bonavita et Caroline de Malet
JEAN-HERVÉ LORENZI JACQUES ATTALI

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 22 février 2011

LIVRE - "Vers un gouvernement du monde" par Jacques Attali




"Vers un gouvernement du monde", c'est le dernier essai de Jacques Attali qui sortira début avril 2011. En attendant, voici la couverture et le résumé qui sont sur le site de l'éditeur FAYARD :

Pour résoudre la crise financière, maîtriser la crise écologique et les menaces épidémiologiques, réduire les injustices planétaire, rendre possible une croissance durable à l'échelle de la planète, Jacques Attali réfléchit à la nécessité de créer un gouvernement mondial.
COMMANDEZ DÈS À PRÉSENT : "Vers un gouvernement du monde" - Fayard, 15.20 Euros

Cet article sera réactualisé dès que de nouvelles informations seront disponibles...

jeudi 17 février 2011

DOSSIER - L'incroyable roman de l'euro - Romain Gubert


Le Point, no. 2005 - Economie, jeudi, 17 février 2011, p. 68 - 76

Epopée. Il y a douze ans naissait la monnaie unique. Peurs, lobbying, manoeuvres, erreurs, mensonges, panique, crises... Récit d'une aventure historique.

Exit Axel Weber. Un Allemand ne succédera pas à Jean-Claude Trichet. Le tir de barrage des Français contre cet orthodoxe pur et dur a fait mouche. Angela Merkel a sacrifié son soldat. Histoire d'imposer son pacte de compétitivité. Grincements de dents... Les marchés guettent leur proie, l'euro. La monnaie unique, ce n'est pas seulement une histoire d'argent. Avec son lot de mesquineries, de coups bas et d'égoïsmes, tout cela ressemble souvent à un roman noir. D'autres jours, plus rares, c'est une belle histoire, de la belle politique, avec un grand « p » où l'ambition collective rappelle qu'elle peut abattre des montagnes. Curieuse saga tout de même. Parce qu'ils redoutaient de voir la parenthèse occidentale se refermer alors que la Chine devient la deuxième économie au monde, une poignée de leaders politiques ont lancé l'aventure. Au point d'en oublier parfois les 317 millions d'Européens vivant avec cette drôle de monnaie dans leur poche, avec leurs passions inquiètes, leurs colères... Au point de tout remettre en question ? Rencontre avec Jacques Le Goff, le grand historien du Moyen Age. Dans son appartement parisien, où ses montagnes de livres font craindre une avalanche, éclats de rire de celui qui a publié il y a peu un époustouflant « Le Moyen Age et l'argent » (Perrin). « Rappelez-moi la date de création de l'euro... Et la date de sa mise en circulation... Janvier 2002 ! » Et de raconter quatre siècles de guerres menées à coups de catapultes et d'arbalètes grâce auxquelles on mettait un Etat sur la paille pour trente ans. Une épopée où les rois européens remettaient leurs finances publiques en ordre par une alliance stratégique couronnée d'un mariage.« Dix ans d'euro... Un peu jeune, tout ça », lance Le Goff. Pour toutes ces raisons, Le Point a cherché à reconstituer les premières années de cette quête historique, secrète et tumultueuse...

Conversation à Latche

Nous sommes le 4 janvier 1990, à Latche, dans la bergerie de François Mitterrand. Le mur de Berlin est tombé quelques semaines plus tôt. Et le président français reçoit Helmut Kohl, le chancelier allemand. Pendant trois heures, les deux hommes parlent à bâtons rompus. De la réunification allemande, surtout. De la monnaie unique, beaucoup. Ce jour-là, sans l'armée de conseillers qui d'ordinaire les entourent, les deux hommes ouvrent leurs coeurs. Mitterrand ne cache rien de ses peurs. Kohl raconte ce que c'est que d'être à la tête d'un pays coupé en deux. Petit à petit, au fil des mots, Mitterrand baisse la garde : Kohl peut réunifier son pays. Et l'Allemand lâche ses dernières résistances : il donne une date à Mitterrand. Celle de la mise en place concrète de la monnaie unique européenne, que les Français voient comme le meilleur moyen de contrebalancer l'influence de la future grande Allemagne. La scène, souvent racontée par Jacques Attali, le conseiller de Mitterrand, est peut-être celle qui restera dans les livres d'histoire dans trente ans, dans cent ans, pour symboliser la création de l'euro. Attali ne dit rien des regards, des silences. Mais on imagine le bruit des pins de Latche qui craquent, le labrador de Mitterrand qui tourne sagement autour des deux hommes. La conversation qui se perd sur un livre, une femme. La guerre, sans doute aussi. Romantisme du moment...

L'insomnie de Delors

Lorsqu'on évoque devant Jacques Delors cette conversation de Latche, l'ancien président de la Commission européenne (1985-1994) cache mal son courroux. Pince les lèvres. Hausse les épaules. Boit un verre d'eau pour calmer sa toux. Puis se déride enfin. Sourit presque...« L'euro n'est pas né d'un deal Mitterrand-Kohl sur un coin de table. Sinon, cela ne se serait jamais fait. C'est une oeuvre collective. Elle s'est écrite, elle s'est nourrie, grâce à de petits pas, des coups d'accélérateur, de l'ambition des petits et des grands pays. Il fallait évidemment que les Belges, les Italiens ou les Néerlandais y trouvent aussi leur compte. Il y a eu du travail, beaucoup de travail... » Et Delors d'égrener une liste de sommets, de réunions, de rencontres informelles qui, à partir du milieu des années 80, ont abouti à la création de l'euro. La création du Serpent monétaire européen en 1972, l'Acte unique de 1986, le comité Delors (1989), le choix de la rigueur par la France en 1983, les « paquets » élaborés par la Commission. Longtemps, Delors s'est tu. Aujourd'hui, il a oublié sa prudence légendaire. Il lève le voile sur quelques petits secrets qu'il n'a jamais racontés. Ses conversations secrètes avec Raymond Barre, Valéry Giscard d'Estaing ou Helmut Schmidt, qui n'étaient plus aux affaires mais qu'il a beaucoup consultés pour faire avancer le projet. Ses tactiques pour influencer les chefs d'Etat, en passant par les directeurs des Trésors nationaux ou les patrons de Banque centrale. Son lobbying incessant. Ce déjeuner de janvier 1988, décisif selon lui, en tête-à-tête avec Kohl. Il confie ses défaites aussi. Comme cette idée qu'il n'a jamais réussi à faire passer, celle qu'il a toujours défendue, d'inclure dans le fameux Pacte de stabilité, qui ne se concentrait que sur les déficits budgétaires (3 % du PIB) et la dette publique (60 % du PIB), un critère : celui du chômage.« L'idée, ce n'était pas de créer un gouvernement économique, les chefs d'Etat n'en voulaient pas. Mais d'exiger de ceux qui adhéraient à la monnaie unique un objectif social qui les aurait obligés à coordonner leurs politiques économiques. Mais voilà... L'idéologie du marché a triomphé. » A écouter Delors, on sent sa fierté. Et, notamment, celle d'avoir fait adopter le chapitre social du traité de Maastricht.« La nuit du sommet, nous avons eu peu de temps pour dormir. » Sa frustration aussi. Si les gouvernements européens l'avaient entendu dans les années 90, la crise de 2010 aurait sans doute été évitée... Il en est sûr. Il fouille alors dans un gros dossier sorti de ses archives personnelles.« Voyez, je le disais déjà ici, dans ce discours. Je le disais encore dans cette note. Il fallait qu'il y ait une coordination économique. Regardez... »

Trichet et la bière allemande

A Maastricht, le 10 décembre 1991, les politiques ont donné leur feu vert... Dans chaque pays, il doit maintenant y avoir des débats, des référendums, des lois fondamentales comme en Allemagne. Reste concrètement à mettre en place les mécanismes de fonctionnement de la monnaie unique. Et c'est une décennie de travail qui s'annonce pour les technos. Dans chaque pays, ils sont à la manoeuvre. Les Allemands de la Buba (la banque centrale allemande) ne veulent pas entendre parler de solidarité entre les pays. D'accord pour la monnaie unique, mais chacun reste seul responsable de ses actes. De ses erreurs, de ses performances, bonnes ou mauvaises. De sa gestion. C'est un préalable. A l'époque jeune fonctionnaire au Trésor, Xavier Musca (aujourd'hui secrétaire général adjoint de l'Elysée) se souvient : « Nous faisions note sur note pour expliquer qu'un minimum de coordination économique était nécessaire. Et que celle-ci devait être orchestrée par le conseil des ministres des Finances. » Un voeu pieux. Autre sujet sur lequel les Allemands sont inflexibles : l'indépendance des banques centrales, qui doivent être totalement libérées de la tutelle politique. Et, sur ce point, la Buba trouve des alliés de taille chez les technos des pays voisins. Comme Jean-Claude Trichet (directeur du Trésor de 1987 à 1993, puis gouverneur de la Banque de France à partir de 1993). Mais les technos n'ont pas les mains libres. Pendant qu'ils planchent des nuits et des nuits sur la future architecture monétaire européenne, les politiques interfèrent quotidiennement. Ainsi, pour affaiblir le poids de l'Allemagne, les politiques français exigent - et obtiennent - que la Grèce entre dans la zone euro assez vite. Alors qu'ils sont très sceptiques, les technos français doivent défendre ce dossier auprès de leurs collègues. Joachim Bitterlich était, à l'époque, le conseiller diplomatique de Helmut Kohl. Aujourd'hui reconverti dans le privé, dans une grande entreprise française, il se souvient de quelques-unes de ces batailles parfois surréalistes où le dérisoire venait polluer l'essentiel.« Jean-Claude Trichet avait reçu commande des politiques français de défendre à tout prix le mot " Ecu " pour désigner la future monnaie unique. Ce que nous ne pouvions pas accepter, car ce mot évoque pour nous la bière Eku. En bon soldat, Trichet faisait le job à chaque réunion. Mais cela se voyait comme le nez au milieu de la figure qu'à titre personnel il savait très bien que tout cela n'avait qu'une importance toute relative par rapport aux autres enjeux. »

Et si Kohl avait fait une grosse bêtise ?

Nous sommes en mai 1998, à Bruxelles, lors d'un conseil européen pas tout à fait comme les autres. Dans six mois, l'euro sera une réalité. Les Européens attendront encore un peu (le 1er janvier 2002) pour avoir des euros dans leur portefeuille. Mais, sur les marchés financiers, les monnaies nationales doivent bientôt disparaître. Ce sommet doit désigner le premier président de la BCE. Et Jacques Chirac est fou de rage. Cela fait six mois qu'il se bagarre contre la nomination du Néerlandais Wim Duisenberg. Le président français a le sentiment de s'être fait avoir. Les gouverneurs des banques centrales nationales ont peu à peu imposé ce choix aux gouvernements. A la plus grande satisfaction des Allemands, pour qui Duisenberg est un « orthodoxe » tout à fait sur la ligne de la Bundesbank. Chirac veut un Français, Jean-Claude Trichet. Et il ne cédera pas. Ce soir-là, avec ses homologues, Chirac évoque un mystérieux accord secret, passé entre François Mitterrand et Helmut Kohl quelques années plus tôt : le siège de la BCE à Francfort contre la présidence à un Français. Kohl foudroie Chirac du regard, mais refuse d'envenimer les choses. Il se tait. Duisenberg, présent ce soir-là, est défait. D'autant que Chirac se défoule. Il demande à Duisenberg son âge pour tenter de faire plier ce dernier. En aparté, il lance à plusieurs personnes : « Ce n'est pas un petit fonctionnaire qui va me faire chanter. » Un compromis est enfin trouvé : Duisenberg laissera sa place à Trichet à mi-mandat. Les dégâts sont immenses. En fait, à six mois des élections, Kohl bouillonne intérieurement. Plus tard, il regrettera que « le prestige national attaché à certaines décisions » ait « coûté beaucoup de temps ». Il admettra aussi avec cette affaire avoir « vécu un des moments les plus difficiles de la construction européenne ». A ce moment, l'euro est mal parti...







Les marchés dorment, profitons-en...

1er janvier 2002, les Européens ont désormais des euros dans leur portefeuille. Mais à quoi sert désormais la Banque de France ? Son histoire ne s'est pas arrêtée à la fin des années 90. Bâches, pots de peinture, échafaudages... En ce début d'année 2011, le hall qui mène aux éblouissants salons Empire a droit à un coup de pinceau. Et Christian Noyer affiche un humour pince-sans-rire : « Vous voyez, on investit pour l'avenir... » La Banque de France est installée rue de La Vrillière depuis deux siècles. Ancien numéro deux de la BCE (1998-2003) et gouverneur de la Banque de France depuis huit ans, Noyer, convaincu que son institution a encore de belles pages à écrire, raconte ce qu'il appelle « un drôle de moment » : les premiers pas de l'euro.« Reprenez la presse anglo-saxonne de l'époque. C'était un déferlement de haine contre notre monnaie. Il y avait des éditoriaux d'une mauvaise foi rare, on ne nous donnait pas deux ans. Et puis les cyniques ont dû se rendre à l'évidence... » Très vite, les banques centrales d'Asie et du Moyen-Orient en ont acheté pour nourrir leurs réserves : l'euro est devenu crédible, solide, comme si la puissance du mark allemand servait de bouclier à l'ensemble de la zone euro. Les marchés financiers ont oublié que les réalités économiques nationales n'avaient rien à voir d'un pays à l'autre et refusé de voir que certains prenaient toutes les libertés. L'argent facile... Noyer se souvient d'un Jean-Claude Trichet qui, à chaque sommet, à chaque réunion, sortait pourtant de la poche de son veston des fiches sur lesquelles figuraient de petits graphiques alarmistes sur le coût du travail dans tel ou tel pays, la compétitivité de l'un par rapport aux autres (même si cela n'est pas dans son mandat). Souvenir de ces haussements d'épaules des politiques, qui, tout en s'endettant à moindre coût, pestaient devant leurs opinions contre « l'euro fort ».

Jacques et Gerhard enterrent le pacte

Berlin, septembre 2003, dans les jardins de la chancellerie.« Il se trouve que ma fille, qui a 13 ans, a décidé, il y a un an, de ne pas choisir le latin, mais la langue française, et cela par égard pour le président de la République. Et d'ailleurs elle fait des progrès substantiels... » Entre Gerhard Schröder et Jacques Chirac, les relations n'ont pas toujours été au beau fixe. Mais, depuis quelques mois, les deux hommes marchent main dans la main. Ils ont le même souci au même moment : à la tête des deux économies les plus puissantes du continent, ils sont en crise. Pendant que l'Irlande ou l'Espagne affichent une folle croissance et des comptes publics exemplaires, l'un et l'autre ne respectent plus les critères de Maastricht, le fameux pacte de stabilité qui limite le déficit budgétaire des Etats de l'eurozone à 3 % du PIB. Ce jour-là, après avoir parlé de sa fille qui apprend le français, l'Allemand enterre le pacte de stabilité : « Il faut soutenir et non pas neutraliser la croissance. C'est une mission pour les Européens tous ensemble. »

Intérieurement, Chirac jubile. C'est sa revanche. En 1995, c'est Theo Waigel, le ministre allemand des Finances, qui avait vendu l'idée du pacte à Jean Arthuis, alors à Bercy. Le concept était simple : adopter une règle du jeu pour éviter que les pays les moins rigoureux budgétairement « profitent » des efforts des autres.

Huit ans plus tard, en entendant Schröder critiquer le pacte, Chirac exulte. Mais se fait modeste. A ceux qui n'auraient pas compris le message, il laisse son Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, faire l'explication de texte quelques jours plus tard, sur le plateau du journal télévisé de TF1 : « Mon premier devoir, c'est l'emploi. Pas d'aller rendre des équations comptables et de faire des problèmes mathématiques pour que tel ou tel bureau bruxellois soit satisfait. » Au 36e étage de la Kaiserstrasse 29, à Francfort, au siège de la BCE, lorsqu'ils prennent connaissance des paroles de Schröder et Chirac, les membres du directoire s'étranglent. Ils savent qu'ils ont perdu la partie. Cela fait des mois et des mois que le pacte subit les foudres de tous les politiques. Même Romano Prodi, le président de la Commission européenne, s'y est mis : « Le pacte est rigide et stupide. » Les gardiens de l'euro sont clairvoyants. Ils ont effectivement perdu la partie : dans la nuit du 24 au 25 novembre 2003, le conseil Ecofin décide la non-application du Pacte de croissance et de stabilité. La BCE porte plainte devant la Cour européenne de justice pour non-respect des traités. Rendu des années plus tard, le jugement ménagera la chèvre et le chou. Mais le mal est fait. Si les deux plus grands pays de la zone euro ne respectent plus le pacte...

Jour d'été à Saint-Malo, le téléphone ne passe plus

Jeudi 9 août 2007. Jean-Claude Trichet est depuis quelques jours en famille dans sa maison de Saint-Malo. Enfin, il peut souffler. Dans la cité de Surcouf qu'il aime tant (jeune haut fonctionnaire, il y a acheté un appartement à l'intérieur des remparts avant de se laisser séduire par une villa il y a quelques années), Jean-Claude Trichet se sent bien. Il lit ses poètes favoris (il a une passion pour René Char), se balade de longues heures cheveux au vent. Mais, ce matin-là, il est 7 h 30 lorsqu'il reçoit un coup de fil de Francesco Papadia. Cet Italien est l'un des piliers de la BCE. Il a travaillé pendant vingt-cinq ans à la Banque nationale d'Italie et a rejoint Francfort un peu avant le lancement de l'euro. Papadia est le patron de la salle des marchés de la BCE et il est de perm. En vieux routier des marchés, il a connu des centaines de soubresauts sur les marchés financiers. Mais ce qui se passe, il ne l'avait encore jamais vu : sous ses yeux, un typhon est en train de prendre corps. Les Bourses asiatiques plongent toutes de 10 %, de 15 %. De 20 %... Cela fait plusieurs mois que les Bourses font du yo-yo et personne n'a une idée précise de l'impact des fameuses subprimes américaines. Mais, jusque-là, ce n'était après tout qu'une crise boursière.

Le fait nouveau, c'est que les banques européennes ne se prêtent plus d'argent entre elles. En clair, le système financier n'est plus du tout irrigué. La confiance a disparu. Cette fois-ci, ça y est, la crise financière a commencé. Trichet peste contre son foutu téléphone portable qui ne passe pas si bien que ça. Sa connexion Internet sur son lieu de vacances n'est pas terrible non plus. Il faudrait qu'il rentre au plus vite à Francfort. Mais de Saint-Malo il faut quelques heures... et ce n'est pas possible. Une conférence téléphonique est organisée à 10 heures avec tous les gouverneurs des banques centrales de la zone euro, pour la plupart, eux aussi, sur leurs lieux de vacances. La BCE doit frapper un grand coup immédiatement et spectaculairement. La discussion dure deux heures. Trichet convainc, un communiqué de trois lignes est publié : « La BCE note qu'il y a des tensions sur le marché monétaire européen, elle a décidé de souscrire à 100 % les offres soumises. » Pour le grand public, cela ne veut rien dire. Pour les marchés, cela signifie que la BCE prêtera autant d'argent qu'il le faudra aux banques européennes. Du jamais-vu ! A la fin de la journée, 50 banques ont demandé de l'argent à la BCE. Montants décaissés : 95 milliards d'euros... Et ça marche.Tout cela n'est pourtant qu'un répit...

Les petits secrets de Nunavuk

Nous sommes à Nunavuk, dans le Grand Nord canadien. Et Giulio Tremonti pousse un coup de gueule. Ce 4 février 2010, alors que la planète est en crise depuis plus d'un an, le Canada accueille le G8 et le G20. Officiellement, les grands de ce monde vont parler paradis fiscaux, régulation et moralisation du capitalisme, etc. Mais Giulio Tremonti, le ministre italien de l'Economie, vient de découvrir que Christine Lagarde, Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, Jean-Claude Trichet et quelques autres comme Jean-Claude Juncker, qui préside l'Eurogroupe, discutent depuis des mois et des mois dans son dos. Sujet de leurs conversations : le risque de crise sur les dettes souveraines dans la zone euro.

Ce jour-là, lors d'une réunion, Tim Geithner, le conseiller économique de Barack Obama, explique aux Européens que les Etats-Unis sont inquiets. Ils en sont sûrs : les marchés préparent une attaque contre certains pays européens qui ont laissé filer leur dette publique. Les Français et les Allemands avouent qu'ils planchent ensemble sur le sujet depuis plus d'un an et qu'ils en sont arrivés aux mêmes conclusions... En réalité, ce jour-là, ils triomphent. Quelques mois plus tôt, lors de l'assemblée générale du FMI à Istanbul, les Américains expliquaient doctement aux Européens qu'ils devaient choisir la relance économique plutôt que la rigueur. Alors que la BCE, les Français et les Allemands imaginaient déjà des exit strategies, un nom barbare pour désigner le meilleur moyen de mettre fin aux plans de relance qui, certes, dopaient les économies nationales, mais creusaient les déficits budgétaires dans des proportions jamais atteintes. Ce 4 février, Tremonti découvre aussi avec stupéfaction que le petit groupe informel discute secrètement des scénarios possibles pour répondre à l'éventuel défaut d'un pays de la zone euro. Alors, forcément, il n'est pas content...

« En fait, les discussions entre la BCE, la France et l'Allemagne ont commencé dès la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 », se souvient Xavier Musca, à l'époque directeur du Trésor et aujourd'hui le principal conseiller économique de Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Mais, à l'automne 2008, les regards sont focalisés sur les banques. Un peu partout dans le monde, les Etats sauvent leurs banques nationales, mettent en place des plans de relance et lâchent les vannes du déficit budgétaire en grand pour que les filets sociaux fonctionnent à plein. Mais il faut bien financer tout cela... Curieusement, les fameux spreads, qui, sur les marchés, créent une discrimination entre les Etats considérés comme sûrs et les autres, bougent à peine. Comme les opérateurs de marché fuient la Bourse et se détournent des valeurs financières, ils sont ravis de prêter encore et encore de l'argent aux gouvernements, surtout quand ils sont bien notés par les agences de notation. D'Athènes à Dublin en passant par Paris ou Rome, la zone euro, c'est du solide. Pour l'instant...

Un dîner à Manhattan

« Filet mignon ». Voilà le menu que le courtier Monness, Crespi, Hardt - Co a concocté pour son dîner de gala annuel le 8 février 2010. Tous les plus grands hedge funds de la planète sont là. Mieux, lorsque Donald Morgan prend le micro, il fait un tabac. Ancien ponte de la Fed de New York, il s'est reconverti dans le privé et dirige Brigade Capital. Il est considéré comme l'un des meilleurs experts de la dette publique. Et il se fait l'oracle des mauvais jours : il ne faut plus regarder la zone euro comme un ensemble solide, mais examiner chaque pays au cas par cas. Ce n'est pas un complot. Mais tout le monde l'écoute en hochant la tête. George Soros,« l'homme qui a fait tomber la Banque d'Angleterre » au début des années 90, est séduit. Il tient son prochain papier pour le Financial Times. Il le publiera quinze jours après : « La survie financière d'Athènes ne règlera pas la question de l'avenir de l'euro ».

Mensonges sur une île grecque

Le déficit budgétaire n'est pas de 6,5 % du PIB. Mais de... 12 % ! Quant à la dette publique, elle dépasse 100 %. Georges Papandréou n'est pas un pyromane, il vient juste de remporter les élections grecques. Nous sommes en octobre 2010, il a beaucoup promis à ses électeurs. Il doit maintenant leur faire comprendre qu'ils doivent oublier ses belles promesses de campagne. Et il charge la barque de ses prédécesseurs. Jouer avec les statistiques officielles, c'est une vieille tradition politique grecque. Déjà, au milieu des années 2000, lors d'une précédente alternance, les Grecs avaient avoué à leurs partenaires européens que leurs déficits publics n'étaient pas de 2 % du PIB en 2000 et de 1,4 % en 2001 et 2002. Mais respectivement de 4,1 % et 3,7 %...« En 2003, les Grecs ont même crevé tous les plafonds du déficit. Avec un grand sourire, ils nous disaient "c'est la faute aux Jeux olympiques" », se souvient Xavier Musca, qui, en 2005, était le directeur du Trésor français et le chef de file de ses homologues européens. Excédée, la Commission envoyait des missions pour tenter de faire le ménage dans les pratiques statistiques d'Athènes. Sans succès. D'autant que les marchés ne réagissaient pas. La Grèce, notée AAA, pesait après tout si peu dans le PIB européen... Et puis, finalement, tout ça arrangeait pas mal de monde.

« C'est trop facile de jeter la pierre aux Grecs, raconte Matthieu Pigasse, le patron de Lazard, qui conseille aujourd'hui le gouvernement grec et qui, depuis plus d'un an, descend deux ou trois fois par mois à l'Hôtel de Grande-Bretagne, à Athènes, pour aider Papandréou à maintenir la tête hors de l'eau. Il s'agit d'une responsabilité collective de tous les Européens. Beaucoup de pays ont mis en place des montages financiers osés pour masquer ou contenir l'ampleur de leur dette publique. Personne ne voulait que l'on regarde sous le capot de l'autre. » La remarque ne manque pas de sel quand on se souvient que Pigasse fut longtemps fonctionnaire du Trésor, à Bercy, puis au cabinet de Dominique Strauss-Kahn et de Laurent Fabius à Bercy... En ce mois d'octobre 2010, lorsqu'ils prennent connaissance des mensonges de Georges Papandréou, les analystes des agences de notation n'ont pourtant plus le coeur à rire... Standard-Poors met le pays sous surveillance. Fitch abaisse la note des emprunts d'Etat émis par Athènes. Malgré les appels de Paris, pour qui il faut intervenir tout de suite, les Allemands restent muets, refusent d'intervenir pour sauver un pays du « Club Med ». Ils sont furieux. Cette fois-ci, personne ne rit plus.








Une nuit à 750 milliards d'euros

Hasard du calendrier, le 7 mai 2010 est tombé un vendredi. Et c'est tant mieux. Car, en cette fin de journée, dans le bâtiment Justus Lipsius, à Bruxelles, c'est la consternation. Têtes d'enterrement : le dîner clôturant le sommet européen vient de se terminer et personne n'a touché aux asperges ni au gâteau au chocolat. C'est une catastrophe : la zone euro est en train d'imploser, l'euro va disparaître. Malgré un plan d'aide européen de 110 milliards d'euros annoncé une semaine plus tôt, la Grèce est à nouveau en cessation de paiement. Les marchés ne veulent plus lui prêter d'argent. Ni au Portugal ni à l'Espagne, d'ailleurs. Trichet a fait un exposé de quelques minutes : ce n'est plus une crise grecque. C'est une crise de l'eurozone, dit-il, et, pour calmer la panique des marchés, il faut être créatif. Nicolas Sarkozy a proposé un plan de sauvetage coordonné par la Commission européenne de plusieurs dizaines de milliards d'euros. Angela Merkel a refusé cette solution. Pas question de mutualiser les risques. Dans la petite salle de la délégation française, décorée d'une incongrue photo d'Eddie Barclay et de Brigitte Bardot, Trichet, Sarkozy et Merkel multiplient les apartés. Les autres fulminent. Par politesse, Merkel et Sarkozy ont fait venir Berlusconi puis Zapatero, quelques minutes, pour leur expliquer qu'ils allaient vendre le concept d'une politique fiscale commune. Mais tout le monde sait que ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il est 0 h 30, Sarkozy ne résiste pas à expliquer aux journalistes son idée de « parapluie » coordonné par la Commission. Berlusconi, tout sourire, explique que le plan est d'inspiration italienne. Merkel quitte Bruxelles sans un mot.

Dimanche 9 mai. Il est 15 heures. La Commission européenne distribue un « papier » en guise de hors-d'oeuvre aux discussions. C'est à peu de chose près la proposition française du vendredi. Il reste neuf heures, avant l'ouverture des marchés financiers asiatiques, pour sauver l'euro. Une course contre la montre s'engage... Et, comme dans les bons scénarios, il y a un rebondissement par minute. Wolfgang Schäuble fait un malaise, il est hospitalisé à la clinique Saint-Luc de Bruxelles. Thomas de Maizière, le ministre allemand de l'Intérieur, est sa doublure. Mais, quand Merkel l'appelle, il est en promenade en forêt près de Dresde. L'heure tourne.

On se chamaille. Les ministres envoient des SMS à leurs chefs d'Etat et de gouvernement respectifs. Christine Lagarde tient deux conversations à la fois. L'une avec ses homologues du G8 sur son Blackberry. L'autre sur son iPhone avec l'Elysée, tout en écoutant ce qui se dit dans la salle de l'Ecofin. Diplomate, elle calme souvent ses homologues qui donnent de la voix. Alistair Darling, le Britannique, assiste à son dernier conseil des ministres européens. Les travaillistes ont perdu les élections quelques jours plus tôt. Et il ne sait pas trop quelle contenance adopter. Axel Weber, le patron de la Buba, dont tout le monde dit qu'il a toutes les chances de devenir le prochain président de la BCE après Trichet, éructe au téléphone lorsqu'il apprend que certains Européens mettent au point un mécanisme inacceptable pour les Allemands. DSK fait le forcing pour gonfler l'enveloppe que le FMI veut mettre dans le dispositif, alors que beaucoup d'Européens refusaient, encore récemment, que son institution soit partie prenante. Le ministre autrichien, non fumeur, s'enferme avec Jean-Claude Juncker dans un bocal réservé à ceux qui ne peuvent se passer de cigarette, pour un conciliabule...

« Ce soir-là, personne n'a mis en avant son ego, raconte Lagarde. Nous avions tous les mêmes boussoles qui tournaient fou. Mais nous sommes 27 Etats de droit, nous vivons 27 situations politiques, 27 histoires nationales. Et c'est comme ça que l'Europe fonctionne. » A 1 h 45 du matin, c'est un grand ouf. Les Européens, la BCE et le FMI mettent 750 milliards d'euros sur le tapis. Les marchés sont douchés. L'euro est sauvé.

Dans quelques mois, il y aura la crise des banques irlandaises. Une tentative franco-allemande, au nom de la compétitivité, pour mettre l'ensemble de l'Union européenne au diapason du modèle économique allemand... Le roman de l'euro ne fait que commencer. Ceux qui l'écrivent peuvent en faire un roman noir ou une histoire qui finit bien.


E contre $

En janvier 1999, 1 euro vaut 1,16 dollar. Son plus bas (oct. 2000), 1 E = 0,80 $.

Son plus haut (juil. 2008), 1 E = 1,60 $.


Quand l'Allemagne était malade...

En 2002, la croissance allemande est en berne. Son déficit budgétaire explose et dépasse 3 % du PIB. Même chose en 2003 et 2004. L'Allemagne ne respecte plus les critères de Maastricht. Le chancelier Schröder élabore une série de mesures extrêmement douloureuses pour remettre le pays à flot.


« Monsieur Euro »

Les Allemands ne voulaient pas de Jean-Claude Trichet. Trop français. Depuis 2003, il joue les Père Fouettard, sermonne les chefs d'Etat et de gouvernement sur leurs comptes publics, si brouillons, si mal tenus. Fin 2010, les Allemands lui ont remis le prix Charlemagne : il a sauvé l'euro.


L'ouragan est venu d'Amérique

Tout a commencé dans le Middle-West, puis la crise des subprimes a touché Wall Street et emporté Lehman Brothers le 15 septembre 2008. Bientôt, c'est l'euro qui va trinquer.


Exaspérations franco-allemandes

Angela Merkel ne veut pas sauver la Grèce à n'importe quel prix : ils ont fait des erreurs, nous ne paierons pas ! Nicolas Sarkozy trépigne : « L'Allemagne réfléchit, la France agit ! » Jean-Claude Trichet cherche un compromis : ce n'est plus une crise grecque, c'est une crise de la zone euro.


Papandréou pris sur le fait

Les mensonges statistiques grecs ne sont pas nouveaux. Mais, cette fois, les marchés ne laissent pas passer.


Trio

François Mitterrand, Helmut Kohl, Jacques Delors... Dans cette Europe des douze, à la fin des années 80, rien n'était possible sans le couple francoallemand. Mais, à la tête de la Commission européenne, Delors avait la confiance des autres partenaires.


« Il ne faut pas avoir peur de l'Allemagne »
Propos recueillis par Pascale Hughes à Berlin

Wolfgang SC Häuble : « Nous avons prouvé qu'une politique budgétaire prudente et responsable est en mesure de générer une croissance économique soutenue et, c'est vrai, l'Allemagne joue en ce moment le rôle d'une locomotive de croissance en Europe. Mais personne ne doit avoir peur : les Allemands ne veulent dominer personne, et il n'est pas question pour nous d'assumer seuls le leadership politique européen. Dans les années qui ont suivi l'unification allemande, ce sont nos amis européens qui nous ont demandé d'abandonner une attitude trop réservée. Mais nous sommes convaincus que l'Europe ne doit pas être dirigée par un seul pays. Au cours de cette crise, il est en revanche devenu évident que la France et l'Allemagne doivent travailler ensemble en vue d'une solution européenne. Nos deux pays savent que pour que l'euro soit un succès, nous devons respecter nos engagements vis-à-vis du Pacte de stabilité et de croissance - cela n'a pas toujours été le cas. Quant à la nostalgie des Allemands pour le deutsche Mark, elle est normale. Mais elle ne signifie pas que les Allemands veulent jouer cavalier seul : si vous leur demandez, une très nette majorité d'entre eux se prononce pour le maintien de la monnaie unique. »


L'homme qui a fait basculer en faveur du « oui »

« Je suis hostile au plan tendant à instituer une monnaie unique. » En 1991, Jacques Chirac s'oppose à François Mitterrand. Mais, quelques mois avant le référendum (août 1992), il appelle à voter oui. Celui-ci passe de justesse, avec 51,04 % des voix.


La bataille de la BCE

En mai 1998, le Néerlandais Wim Duisenberg est désigné président de la Banque centrale européenne (BCE). Chirac est ivre de rage contre « ce petit fonctionnaire ».


Un homme et une femme à Deauville (octobre 2010)

Un couple se réinvente au nom de la compétitivité de l'Europe.


Double langage

Chirac, 1993 :

« L'euro, c'est une machine à perdre des voix. Moins on en parle, mieux on se porte. »

Chirac, oct. 1995 :

« Les reproches faits à la monnaie unique sont injustes. Ce n'est pas elle qui nous impose des contraintes, c'est la situation de nos finances. »

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mercredi 10 novembre 2010

Jacques Attali dénonce le manque de transparence du G20 - Sébastien Dubas

Le Temps - Economie, mercredi, 10 novembre 2010

Dans le cadre d'une conférence sur l'état actuel de la crise, l'économiste français regrette le manque de régulation des marchés financiers à l'échelon international.

«Si nous continuons comme cela, la mondialisation se terminera en somalisation.» Devant un parterre de financiers réunis ce mardi à Vevey à l'initiative de la société financière Coninco, Jacques Attali n'a pas hésité à utiliser l'image d'un pays en guerre pour affirmer la nécessité d'instaurer des règles sur les marchés financiers. «Car sans règles, le marché ne peut rester global. Il recule et risque de provoquer des conflits entre pays comme ce fut le cas lors des deux guerres mondiales».

A l'heure de la globalisation, la mise en place d'une réglementation mondiale est d'autant plus indispensable pour l'ancien conseiller de François Mitterrand «qu'il existe une grande contradiction entre le fait d'avoir un marché mondial d'un côté et des démocraties locales de l'autre».

L'économiste français ne croit pas que la réglementation des marchés puisse se faire par l'entremise du G20, une institution dont il dit depuis longtemps qu'elle fait fausse route. Pour lui, le sommet du G20 permet tout au plus de faire «une photo souriante des chefs d'Etat ainsi qu'une photo instantanée de la situation économique internationale». Jacques Attali compare d'ailleurs la réunion qui débute ce jeudi à Séoul à «une réunion d'alcooliques qui promettent de se désintoxiquer en se réunissant pour boire un dernier verre». La dette étant représentée par l'alcool et les Etats Unis se retrouvant dans le rôle de celui qui ne peut s'empêcher de dépenser, 600 milliards de dollars en l'occurrence, pour soutenir sa croissance.

Par ailleurs, comme le rappelle Jacques Attali, une gouvernance mondiale suppose des règles et des procédures bien définies. Or, dans le cadre du G20, «on ne sait même pas qui a décidé d'y assister ou non», souligne-t-il. «Une réunion où les gens ne votent pas, c'est une réunion où ce sont les plus forts qui l'emportent.» Aujourd'hui, l'absence de règles et le manque de démocratie profitent aux Etats-Unis et à la Chine. Ce sont eux qui «ont pris le pouvoir sur le monde» et qui dictent leurs choix au reste de la communauté internationale.

Pour Jacques Attali, il est donc évident que le G20 ne peut assumer le rôle de gouvernement du monde. Ce constat ne veut pas forcément dire que des solutions n'existent pas. «Si on avait vraiment voulu créer une instance de gouvernance mondiale, il aurait fallu le faire avec le Comité intérimaire du Fonds monétaire international qui regroupe 24 pays et qui est composé de personnes qui ont été choisies.» Une autre possibilité, à ses yeux, serait de prendre exemple sur la Suisse et son modèle fédéral qui sont «à l'avant-garde de la gouvernance globale dont le monde a besoin».

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vendredi 29 octobre 2010

SONDAGE - Les intellectuels qui comptent (vraiment) pour les Français


Marianne, no. 703 - Idées, samedi, 9 octobre 2010, p. 80

ALEXIS LACROIX
Avec France Culture

Le sondage CSA-" Marianne " sur la notoriété et l'influence des intellectuels français réserve bien des surprises, bouscule les idées reçues et redessine la cartographie de la pensée. Décryptage de ses principaux enseignements.

C'était en 1983 ; autrement dit, il y a une éternité. Alors porte-parole du gouvernement Mauroy, Max Gallo se plaignait amèrement dans le Monde du " silence des intellectuels " ! Déjà... Depuis, cette antienne du mutisme des clercs s'est banalisée - jusqu'à l'insignifiance. Une autre, plus mordante, plus mortelle aussi, a pris le relais : on ne reproche plus aux desservants de la pensée leur mutique abstention ; on tance leur omniprésence ; on leur fait grief non de fuir la confrontation, mais d'intervenir " à tort et à travers ", de n'éviter aucun sujet, aucune polémique, depuis l'interruption du trafic aérien par des poussières d'éruption volcanique jusqu'au fiasco de l'équipe de France de football. Bref, on les accuse d'être devenus les représentants par excellence de ce que les Anglo-Saxons nomment les " classes bavardes ".

Assaisonnées d'une sociologie approximative, les enquêtes sur le déclin de la vie intellectuelle en France sont même devenues un " marronnier " des hebdomadaires. Pour maints commentateurs du " pif " (paysage intellectuel français), les jeux seraient faits : ce qui demeurerait, en 2010, de l'exception hexagonale constituée par l'insolite tribu des intellectuels serait tout au plus l'incertitude sur le devenir de la " corporation ", et un questionnement tantôt goguenard, tantôt anxieux, sur l'érosion de son magistère, à l'heure de Twitter, de Facebook et de l'interactivité planétaire. " Qui les écoute encore ? " soupirent les demi-habiles.

Le sondage réalisé par l'institut CSA pour Marianne que nous publions page suivante risque évidemment de conforter ce sombre tableau. Car l'étude d'opinion, classant 22 des intellectuels français les plus connus par ordre de notoriété et d'influence, réalisée fin juin 2010, révèle un paysage intellectuel à la fois atomisé et perplexe ; un paysage gagné par le " spectacle d'idées ", selon la judicieuse formule de l'historien et éditorialiste Alain-Gérard Slama. Un paysage gangrené, sans doute, par la théâtralisation des débats et des controverses, mais en premier lieu par l'indexation de l'influence intellectuelle sur la valeur d'échange de chacun des auteurs. Cela mérite d'être observé de (très) près.

1- L'influence, fonction des tirages en librairies ?

Isolant trois degrés d'influence distincts, le sondage met en exergue un premier groupe d'auteurs, à l'exception du philosophe Bernard-Henri Lévy (1er en notoriété), dont la marque de fabrique consiste à publier des livres qui éclairent des enjeux plus sociétaux et/ou économiques que politiques et internationaux, avec l'ambition de transmettre au public des contenus de connaissance difficiles d'accès. Les deux exemples les plus emblématiques de ces intellectuels qui ont choisi des sujets " concernants " ? Les philosophes Elisabeth Badinter et Luc Ferry (1re et 3e en termes d'influence). Une certitude provisoire : bien qu'ils ne désertent pas systématiquement la forme classique de l'engagement, ces intellectuels, dont Badinter et Ferry sont les hérauts (lire les interviews, p. 89 et 90), semblent en passe d'inventer une modalité inédite de l'exercice de leur magistère, qui n'est pas non plus exactement celle de l'" intellectuel médiatique " : l'auteur de livres à succès.

Ainsi, Elisabeth Badinter, qui rappelle volontiers qu'elle puise ses joies intellectuelles les plus intenses dans la consultation des archives, respecte à intervalles réguliers une véritable diète médiatique. Courir d'un plateau de chaîne d'info à un talk-show du samedi soir n'a jamais été un besoin vital pour cette fine lectrice de Condorcet et de Mme du Châtelet. Cette professeur émérite à l'Ecole polytechnique ne peut donc pas rivaliser avec l'omniprésence de certains " intellectuels médiatiques " dans les écrans de contrôle de la vidéosphère. Et, s'il lui arrive fréquemment de peser sur les débats contemporains les plus aigus, ni ses interventions ni ses prises de position n'expliquent, à elles seules, l'impact élevé de sa parole sur l'opinion française - et désormais européenne, car, en Allemagne, son dernier essai, le Conflit, remporte ces jours-ci un triomphe (1).

L'influence d'Elisabeth Badinter réside sans doute dans l'audience de son oeuvre, patiemment construite en près de trois décennies, qui alterne travaux d'érudition sur son " cher XVIIIe siècle " et essais à dimension sociétale sur le féminin et le masculin, sur le couple, l'identité sexuelle, les chances et les impasses du féminisme ; des ouvrages qui récoltent des lecteurs bien au-delà du cercle restreint des amateurs habituels d'essais et de livres de sciences humaines. Le Conflit, paru en février dernier, et en cours de traduction dans plusieurs pays, s'est vendu à plus de 200 000 exemplaires.

Quant à Jacques Attali, l'ex-sherpa de François Mitterrand, on dira et pensera ce qu'on voudra de son oeuvre composite, de son " usine " à textes mêlant exercices d'admiration (pour Gandhi ou Karl Marx), prouesses de futurologie très personnelles et exhortations à la salubrité économique et financière. Reste que, si elle ne possède ni la cohérence ni la rigueur de celle d'Elisabeth Badinter, elle lui assure une très large audience et une sphère d'influence notable, à la hauteur de sa capacité de vulgariser des questions épineuses, comme le serpent de mer de la dette publique (2).

Le " cas " Attali, plus encore que celui du philosophe Luc Ferry, est un baromètre fidèle des attentes que suscite - et que remplit - cette première famille d'esprits : juste un peu moins " médiatiques " que beaucoup d'autres " clercs ", ils possèdent néanmoins une qualité qui, sur une scène intellectuelle longtemps obscurcie par des rhétoriques abstruses, fait leur force. " Ils écrivent clairement, sans finasserie inutile, et possèdent un incroyable talent pédagogique pour disséquer les idées les plus complexes ", reconnaît un éditeur. Et d'ajouter le coup de pied de l'âne : " La contrepartie, c'est que leur influence ne repose sur aucun engagement véritablement courageux. " Voire. Là encore, notre sondage, dûment interprété, balaie quelques préjugés tenaces. La première de ces antiennes consiste à marteler que succès d'édition et constance de l'engagement s'excluent l'un l'autre.

Pour ne parler que d'elle, Elisabeth Badinter fut, en novembre 1989, la coorganisatrice d'une pétition qui fit grand bruit et parut dans le Nouvel Observateur. Les signataires de cet appel, parmi lesquels Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, alarmés par le recul du ministre de l'Education nationale Lionel Jospin face à l'appui donné par des organisations islamiques à deux jeunes collégiennes de Creil qui arboraient le voile islamique, ont dénoncé le " Munich de l'école républicaine ". Ce faisant, ils ont tracé, pour longtemps, une ligne de fermeté républicaine qui, malgré toutes les oppositions qu'elle a subies depuis vingt ans, appartient encore au cours le plus intérieur de la scène intellectuelle. En 2004, c'est encore la philosophe qui mit à profit son influence, avec quelques autres intellectuelles (dont sa consoeur et ex-présidente du Haut Conseil à l'intégration, Blandine Kriegel), pour hâter l'adoption de la loi sur l'interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. On devait d'ailleurs retrouver l'an dernier Elisabeth Badinter en tête de la mobilisation des intellectuels contre le port de la burqa. L'audition de la philosophe devant la mission Gérin devait directement influer, en 2009, sur le choix du législateur belge.

2- Fin de la " République des professeurs " ?

Un troisième enseignement devrait émouvoir tous ceux qui savent la part prise par les enseignants dans l'édification de la vie intellectuelle française, ainsi que le linguiste Jean-Claude Milner l'a souligné dans un essai qui a fait date, De l'école (3) : c'est la sous-représentation de cette " République des professeurs " (de lycée ou d'université) parmi les intellectuels les plus influents. Aux côtés de Sylviane Agacinski (qui enseigne à l'Ehess), de l'historien Benjamin Stora (université Paris-VIII), d'Alain Finkielkraut (professeur à l'Ecole polytechnique), de Michel Onfray (qui a créé sa propre université " populaire ", à Caen) et de Michel Serres (qui enseigne aux Etats-Unis, dans la prestigieuse université de Stanford), et, enfin, du philosophe Alain Badiou (Ecole normale supérieure), Elisabeth Badinter forme donc une sorte d'espèce en voie d'extinction. Lorsqu'on prend acte du rôle de la transmission dans la constitution de l'espace public français, qu'on se souvient que le philosophe star du radicalisme de la IIIe République, Alain, était, d'abord, un professeur de lycée, que des intellectuels de première grandeur comme Foucault, Barthes, Lacan ou Derrida n'auraient jamais renoncé à leur charge d'enseignement, tandis que l'ancien caïman de la Rue d'Ulm, Louis Althusser, a laissé un souvenir ému chez des intellectuels aussi différents que Bernard-Henri Lévy, Etienne Balibar ou Alexandre Adler, on mesure les bouleversements qui découlent de ce déclin de la fonction professorale.

3- Le paradoxe de l'influence

L'essayiste Alain Minc le rappelle opportunément dans sa récente Histoire politique des intellectuels (4) : le " clerc " qui refuse de trahir renonce, ipso facto, au pouvoir. Le pouvoir intellectuel, autrement dit, n'existe pas, contrairement à ce qu'imaginent les sociologues. La vocation propre de l'intellectuel, c'est non de se constituer en pouvoir, mais de se poser face à tous les pouvoirs. En France, le modèle sartrien, ou, pour remonter aux origines, zolien (c'est-à-dire dreyfusard), reste insurpassé. Il obéit à une loi simple : seule l'autorité - ou l'influence - définit en propre le statut de l'intellectuel. Or, le sondage confirme que cette autorité intellectuelle n'est pas forcément superposable au rayonnement médiatique.

Bernard-Henri Lévy arrive premier en termes de notoriété (il est connu par 82 % des sondés, quand Michel Onfray n'est identifié que par 26 % d'entre eux, et Alain Finkielkraut, par 21 %). Comme le rappelle un de ses adversaires historiques, le philosophe Paul Thibaud, la position de BHL, depuis trente-trois ans déjà, est devenue " inexpugnable ". Mais l'auteur de l'Idéologie française est classé 5e en termes d'influence perçue (18 points), juste derrière... Jean d'Ormesson (19 points) et devant Régis Debray (14 points) ou Michel Serres (9 points). Ce rang (lire ci-contre) s'explique sans doute parce qu'il s'est en partie détourné des débats qui scandent l'actualité franco-française. Une prédilection d'" internationaliste " impénitent que BHL veille désormais à pondérer d'engagements strictement hexagonaux - mais insuffisamment encore : sa dénonciation du discours de Grenoble et de la politique antirom a singulièrement irrité le président de la République. Pour le penseur archéo-communiste Alain Badiou, en revanche, l'écart se révèle cruel : son succès important sur l'opposition frontale à l'actuel hôte de l'Elysée, avec son libelle, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, ultrarelayé de Libération au Point, en passant par les Inrockuptibles et Télérama, dissimule une autorité intellectuelle... très faible (à peine 3 points sur l'échelle de l'influence). En l'occurrence, le philosophe platonicien, qui occupe une chaire d'enseignement enviée à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, auteur d'ouvrages aussi costauds que confidentiels, a cherché à franchir le mur invisible qui sépare les intellectuels " célèbres " de ceux qui bénéficient d'une notoriété plus modeste. Son accession au rang d'auteur " bankable " dans les talk-shows, aujourd'hui chez Frédéric Taddéi, demain peut-être chez Laurent Ruquier, si elle lui vaut un " quart d'heure " warholien prolongé, compromet en partie sa crédibilité. En fondant son audience sur une surenchère permanente, Badiou, paradoxalement, a banalisé sa parole. Un arbitre des élégances médiatico-mondaines comme Alain Minc peut donc lâcher à son encontre ce jugement aussi détaché qu'impitoyable : " A une époque où le populisme triomphe partout, il est logique que le populisme ait aussi son intellectuel organique. " La loi d'airain de l'influence fonctionne parfois comme un cruel miroir inversé de l'engouement médiatique.

4- Les mécomptes de la néoradicalité

Si l'influence est parfois inversement proportionnelle à l'effervescence médiatique, nul n'en subit davantage les effets que certains " intellectuels médiatiques " qui se sont fait une spécialité des positions polémiques et des thèses " clivantes ". L'exemple le plus frappant ? Celui de Michel Onfray. Auteur à succès, courtisé des médias avec une assiduité telle que le Nouvel Observateur a pu écrire, au printemps dernier, qu'il avait démodé et détrôné tous ses " camarades ", le fondateur de l'Université populaire de Caen a signé, en avril dernier, un essai violent sur le fondateur de la psychanalyse, un déboulonnage de la statue Freud, le Crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne (5). Un carton éditorial, 130 000 exemplaires vendus à ce jour. Pendant trois semaines, il était quasiment impossible d'échapper à la rumeur sulfureuse qui, des blogs aux conversations de bureau, a relayé, célébré, amplifié cette psycho-biographie à coups de marteau. Nul ne sait si, comme l'affirme encore Minc, il ne reste maintenant " rien " de cette attaque contre Freud.

Ce qui est instructif, en revanche, c'est que ce Blitzkrieg promotionnel gratifie pourtant Onfray d'un score modeste en notoriété (26 %) et d'un indice d'influence lui-même décevant (6 points), rapporté au tsunami qu'a déclenché son livre. Onfray a donc sans doute emprunté une part de sa méthode - et même, selon certains, de ses trucs langagiers - à BHL ; il ne lui a pas pour autant ravi sa place dans l'esprit des Français. Quant à la stratégie discursive générale du gourou d'Argentan - formaliser dans une langue informée les ressentis du " vrai " peuple -, il n'est pas sûr qu'elle parvienne jamais à le doter de l'influence qui lui fait, pour l'heure, défaut. Elle apparente bien plutôt sa démarche à ce que le philosophe Marcel Gauchet, impitoyable, croit pouvoir déchiffrer comme une " customisation " des anciennes radicalités d'extrême gauche (6). On ne sort pas si facilement de la " société du spectacle "...

5- Mort de " l'intellectuel médiatique " ?

Le résultat mitigé d'Onfray, bien sûr, laisse place à une pluralité d'interprétations. La première qui vient à l'esprit s'est déjà constituée depuis longtemps en discours : c'est l'antienne de la fin de l'" intellectuel médiatique ". Bruit de fond pittoresque de nos sociétés hypercâblées, sa parole serait d'autant plus encouragée qu'elle serait sans conséquence. Après l'Etre et le néant, l'être et le néon... A la pointe émergée du débat public, il ne surnagerait plus que des ventriloques du spectacle total, qui rivalisent d'effronterie pour capter l'attention d'un public zappeur ; il ne subsisterait que la voltige illusoire de ceux que, à la suite du philosophe Dominique Lecourt et de son livre les Piètres Penseurs, le philosophe Yves-Charles Zarka nomme les " intellectuels d'apparat " (7). Un savant dosage de suffisance tapageuse et d'idées creuses.

On aura reconnu dans ce discours le cri du coeur d'une théorie très en vogue : celle de l'" intellectuel terminal ". Cette analyse crépusculaire n'est pas nouvelle. Elle a reçu l'une de ses premières formulations au tournant des années 2000, sous la plume d'un penseur inclassable qu'on redécouvre aujourd'hui, Philippe Muray. Voici ce qu'il écrivait dans Marianne : " L'intellectuel est terminé [...]. Comme la révolution de 1789, comme la marine à voiles et comme les bonnes soeurs à vapeur. Le problème n'est pas que l'intellectuel ait "trahi"?, ni qu'il se soit plus spécialement "trompé" que d'autres. C'est que les faits, depuis quelques années, se sont mis en marche dans des directions dont il ne peut même pas s'étonner parce qu'il ne peut pas les voir. Penser le monde n'est plus à sa portée, et ça ne l'a probablement jamais été [...]. " Marcel Gauchet, depuis, a livré une version " grand public " de ce sinistrisme intellectuel, en comparant la scène intellectuelle française à un " marécage ". Un marécage ? Tous les " médiatiques ", alors, devraient s'y enliser, et leur influence y sombrer sans recours. Ce n'est pas le cas. Si Pascal Bruckner, dont les essais se vendent très bien, recueille seulement 4 points d'influence, Régis Debray, par exemple, dont les livres connaissent des tirages plus modestes, n'a pas à rougir de ses 15 points.

6- La vraie trahison des clercs

Mort et remords, l'intellectuel médiatique, vraiment ? La vérité est à la fois plus complexe et plus cruelle : une lame de fond irrésistible n'a cessé d'éloigner les intellectuels - et parmi ceux-ci les plus médiatiques - du coeur battant de la société française et de ses luttes sociales. En hâtant leur repli sur le sociétal et sur l'intime, suggère le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ils n'ont cessé, depuis trente ans, d'accélérer leur atomisation. C'est le très modéré ex-directeur de la revue Esprit, le philosophe Paul Thibaud, qui fait sien, aussi, ce constat désenchanté : " L'espace public d'aujourd'hui n'offre plus de lieu de regroupement crédible aux intellectuels, avec le reflux de la vague antitotalitaire. Il n'y a pas, en ce moment, de thème du débat public qui soit en lui-même un grand thème de débat intellectuel et moral, comme le furent la décolonisation ou l'antitotalitarisme. L'antisarkozysme, quoi qu'on veuille parfois faire croire, n'est vraiment pas une cause significative, cela relève de l'anecdote. Le débat sur l'Europe n'a pas pris forme. C'est pourquoi les intellectuels sont obligés de se replier sur leurs préoccupations propres. " Et Thibaud de pointer " un double abandon : celui du politique et celui de la question sociale ". Plus que le " silence " que croyait pouvoir leur reprocher Max Gallo, c'est vers une complicité tacite avec l'ordre des choses que les intellectuels auraient dérivé.

Souvenons-nous : lorsque, le 22 février 1984, fut diffusé, juste après le journal télévisé, un economy show intitulé " Vive la crise ! ", inspiré d'un essai de l'ancien commissaire au Plan Michel Albert, sur l'effort à consentir pour sortir renforcé de la crise, il y eut peu de commentateurs de gauche pour s'en offusquer ou même s'en étonner. L'émission, menée tambour battant par Yves Montand, scandée par les témoignages de deux " experts " - Alain Minc et Laurent Joffrin - fit fureur. Les petits soldats du socialisme de la rigueur étaient conquis. " Vive la crise ! " s'achevait, d'ailleurs, par ces mots triomphalistes : " C'est vous et vous seuls qui trouverez la solution ! " " Prenez-vous par la main, s'exclamait Montand, pointant un index accusateur, sinon, on aura ce qu'on mérite ! " Un quart de siècle plus tard, les Français, les Européens et les Américains ont bien eu ce qu'ils méritaient - la crise du capitalisme financier -, mais pas dans le sens escompté par Montand et les siens. Or, la gauche officielle et nombre de ses " intellectuels médiatiques ", comme le déplore, aujourd'hui, l'historien Jacques Julliard, notamment dans ses éditoriaux du Nouvel Observateur, ne sont pas étrangers au cataclysme de 2008. Le passage du capitalisme industriel national au capitalisme financier global fut un peu leur besogne, en un temps - les années 80 - où, comme l'avait rappelé un peu avant sa mort le philosophe Daniel Bensaïd, " le terrain de la justice sociale a été délaissé au profit d'un discours de modernisation concurrentielle ".

Abandon du politique, abandon de la question sociale ? Ces deux désertions pointées par Paul Thibaud ont enfermé durablement nombre d'intellectuels en vue dans une impasse - dans l'impasse Adam Smith disséquée par le philosophe Jean-Claude Michéa. Faut-il s'étonner dès lors si ce n'est pas un intellectuel stricto sensu, mais un écrivain à succès, Jean d'Ormesson, qui retient l'attention des classes populaires, avec l'indice maximal d'influence parmi les ouvriers ?

7- Les habits neufs de l'engagement

" L'intellectuel engagé au sens classique - Sartre, Beauvoir, jusqu'à Badiou - est en voie de disparition. Il n'y a plus de phares, que des balises ", se lamente volontiers Alain-Gérard Slama. Mais à ce constat implacable, il convient d'apporter des bémols. Pour preuve, par exemple, la très large audience remportée, ces dernières semaines, par la mobilisation en faveur de l'Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani, condamnée à la lapidation par le régime de Mahmoud Ahmadinejad : à ce jour, la pétition en sa faveur a recueilli près de 160 000 signatures. Qui a dit que la tradition dreyfusarde de l'intellectuel français avait définitivement rejoint les " lieux de mémoire " ?

D'autre part, l'extrême audience du " journalisme d'intervention " sur le Net n'est plus à démontrer. La raison de cette influence, selon le sociologue Raymond Boudon ? " Sans doute du fait qu'il offre aux citoyens un moyen de s'exprimer sans avoir à se faire préalablement inviter ou accepter par les médias audiovisuels ou écrits. Peut-être cela entraînera-t-il un effet d'érosion du politiquement, du moralement ou de l'historiquement correct. " Alain Minc ne dit pas fondamentalement autre chose. " Le système du pouvoir intellectuel va être balayé par le Net, prophétise-t-il, et les cartes vont forcément être rebattues, de la manière la plus inattendue. Le monde intellectuel est dominé par le suffrage censitaire. Le Net va y réintroduire le suffrage universel. La compétition qui vient sera imprévisible. Nul ne sait qui va prendre le pouvoir, ni lequel des blogueurs sera amené à occuper une position de pouvoir importante. "

Une révolution médiologique, on le pressent depuis Gutenberg, n'a jamais une portée uniquement... médiologique. Si, comme l'assure tel expert des médias, le basculement souhaité par Minc vers le modèle de l'e-intellectuel ouvre d'ores et déjà un espace " pour de petites structures médiatiques souples privilégiant la réactivité du débat ", l'empire d'Internet, en bousculant les grandeurs d'établissement, est peut-être en train de hâter la recomposition de la géographie des clivages idéologiques. Le sondage CSA met d'ailleurs en évidence la perte d'audience grandissante des intellectuels enferrés dans l'extrémisme idéologique : les ex-néoconservateurs d'un côté, à l'image d'André Glucksmann compromis dans le soutien à la guerre d'Irak ; les néoradicaux qui customisent l'idéal révolutionnaire, à la façon de Badiou, mais aussi de Jacques Rancière, apprécié d'une " bulle " culturelle mais ignoré de la très grande masse des Français. Notre étude d'opinion met en exergue, enfin, l'influence prépondérante des rénovateurs de la thématique universaliste : Luc Ferry et l'humaniste " néokantien " ; Elisabeth Badinter, avocate du modèle d'intégration à la française et adversaire décidé du féminisme différentialiste ; Bernard-Henri Lévy, opposant farouche aux ruses du " choc des civilisations ", qui rassemble en ce moment autour de lui de jeunes intellectuels qui, de la politologue Caroline Fourest à l'équipe de la revue Transfuge, partagent son souci de l'universalisme. Elisabeth Badinter en est certaine : " Ce sera le sujet des décennies à venir. "

Une autre façon de poser la question brûlante de l'articulation de l'unité de la France, voire de l'Europe, avec la diversité des cultures, comme l'ont souligné, ces dernières semaines, les empoignades autour du livre d'Hugues Lagrange, le Déni des cultures (8).

Manifestement, l'intellectuel français n'a pas encore terminé sa course. Ni fini d'interpeller le monde.

Fiche technique

Sondage exclusif CSA-Marianne réalisé par téléphone le 16 juin 2010 au domicile des personnes interrogées.

Echantillon national représentatif de 1 000 personnes âgées de 18 ans et plus, constitué d'après la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage), après stratification par région et catégorie d'agglomération.


D'Elisabeth Badinter à Michel Onfray... Signes particuliers des penseurs les plus influents

Elisabeth Badinter

Sa pensée : un universalisme de combat, puisant dans la philosophie des Lumières.

Son (principal) ennemi : les féministes différentialistes.

Son (plus gros) tirage récent : le Conflit, Flammarion, 198 000 ex.

Jacques Attali

Sa pensée : un plaidoyer éclectique en faveur des promesses de la mondialisation et de l'interdépendance planétaire.

Son (principal) ennemi : le temps qui lui reste pour écrire tout ce qu'il a en tête.

Son (plus gros) tirage récent : Tous ruinés dans dix ans ?, Fayard, 200 000 ex.

Luc Ferry

Sa pensée : un humanisme bien tempéré qui rend Kant compréhensible.

Son (principal) ennemi : la " pensée 68 " des Foucault, Deleuze et Bourdieu.

Son (plus gros) tirage récent : Apprendre à vivre, Plon, 200 000 ex.

Jean d'Ormesson

Sa pensée : une version du carpe diem à destination d'un grand public cultivé.

Son (principal) ennemi : les rares qui ne l'aiment pas.

Son (plus gros) tirage récent : C'est une étrange chose à la fin que le monde, Robert Laffont, 190 000 ex.

Bernard-Henri Lévy

Sa pensée : le pessimisme méthodique d'un voyageur infatigable hanté par les fanatismes identitaires et les nouveaux vertiges totalitaires.

Son (principal) ennemi : Alain Badiou. Son (plus gros) tirage récent : American Vertigo, Grasset, 140 000 ex.

Régis Debray

Sa pensée : la critique implacable des promesses mirobolantes de la modernité.

Son (principal) ennemi : les vigilants et autres " repentants ".

Son (plus gros) tirage récent : Un candide en Terre sainte, Gallimard, 45 000 ex.

Albert Jacquard

Sa pensée : un humanisme scientifique qui fait les délices du grand public.

Son (principal) ennemi : le racisme

Son (plus gros) tirage récent : Le monde s'est-il créé tout seul ? (ouvrage collectif), Albin Michel, 25 000 ex.

Hélène Carrère d'Encausse

Sa pensée : la Russie et les Russes expliqués à la bonne bourgeoisie française.

Son (principal) ennemi : ceux qui avaient prévu la chute de l'URSS.

Son (plus gros) tirage récent : non communiqué par son éditeur (Fayard).

Michel Serres

Sa pensée : une histoire des sciences inspirée de Leibniz et de l'Encyclopédie, et narrée par un conteur gascon.

Son (principal) ennemi : il affirme ne pas en avoir.

Son (plus gros) tirage récent : le Temps des crises, Pommier, 23 300 ex.

Claude Lanzmann

Sa pensée : fidèle à Sartre, c'est un admirable cinéaste, très engagé.

Son (principal) ennemi : ceux qui n'aiment pas son film Shoah.

Son (plus gros) tirage récent : le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 155 000 ex.

Alain Minc

Sa pensée : de la Fondation Saint-Simon à Sarkozy, un inlassable plaidoyer pour le marché.

Son (principal) ennemi : les nationalistes antieuropéens.

Son (plus gros) tirage récent : Une histoire de France, Grasset, 45 000 ex.

Michel Onfray

Sa pensée : il excelle dans le déboulonnage des idoles culturelles. Ses (principaux) ennemis : Elisabeth Roudinesco et Jacques-Alain Miller.

Son (plus gros) tirage récent : le Crépuscule d'une idole, Grasset, 130 000 ex.

Le cas BHL

D'aucuns diront que le cercle de la raison a encore frappé. On savait déjà que Bernard-Henri Lévy, depuis plus de trente-deux ans, s'accordait des trêves, comme autant d'échappées hors de la " comédie " médiatico-littéraire. On vient d'apprendre que BHL n'est jamais loin, même quand il s'absente. Pas du tout ébranlé par un air du temps qui a cru pouvoir proclamer la relève de l'intellectuel antitotalitaire par Michel Onfray et Alain Badiou, BHL persiste et signe. Le philosophe, qui ne dédaigne pas se qualifier de " dreyfusard ", riposte au sinistrisme anti-intellectuel par un vibrant plaidoyer en faveur des intellectuels, de leur vocation historique et de la nécessité de leur voix, notamment face à la berlusconisation accélérée de notre démocratie. " Le seul antidote au populisme et aux idées toutes faites, ce sont les intellectuels. En ce sens, ils jouent toujours le même rôle qu'au temps d'Emile Zola, dit-il. Vous l'avez compris, je n'accorde aucun prix à la rengaine de l'intellectuel terminal. " Voilà qui est dit.

Faut-il entendre là un simple remake avantageux de l'éternel plaidoyer pro domo de l'intellectuel médiatique ? Une resucée de la complaisance envers soi que manifestent souvent les sociétaires les plus endurants, les plus aguerris de la " bulle " ? Sans doute, mais pas seulement. Car l'auteur de l'Idéologie française entend répondre par avance à tous ceux qui lui reprochent, avec une intensité croissante et non sans raison, de se montrer plus sensible au sort de l'Afghanistan qu'à celui de l'Aveyron, plus émus par les suppliciés du Darfour que par les chômeurs de l'Euroland. Bernard-Henri Lévy, d'ailleurs, ne récuse pas cette prédilection, expliquant qu'il est " ainsi constitué que le visage d'un Darfouri ou d'une femme iranienne promise à la lapidation font que je ne peux pas ne pas être requis par eux ". L'" opinion dominante " remarque aussi qu'il s'entête à préférer aux sobres joutes hexagonales sa cavalcade sur les grands théâtres de la barbarie contemporaine. Pourtant, cet été, quand le gouvernement français, sous l'impulsion conjointe de Nicolas Sarkozy et de Brice Hortefeux, s'est lancé dans ses surenchères xénophobes contre les Roms, le philosophe n'a pas été le dernier à s'émouvoir. Sa tribune du Monde, " Les trois erreurs de Nicolas Sarkozy ", a sans doute marqué, à cet égard, un tournant. Non seulement parce que cet article a irrité un pouvoir enferré, mais surtout parce qu'il a démontré, à ceux qui en doutent, que l'intellectuel médiatique n'est pas forcément un intellectuel de cour, et que le " système BHL " n'est pas seulement réductible à des " stratégies ", ou à autant de recettes pour fortifier sa notoriété record. En cette fin d'année 2010, Bernard-Henri Lévy affirme n'avoir jamais été autant désireux de placer son autorité intellectuelle au service des débats qui agitent la société française, alors que l'" alternative " (au sarkozysme) cherche encore sa voix et son message.

Mais voilà, il n'ignore pas que les conditions de ce journalisme transcendantal ont changé. L'" e-révolution " célébrée par Alain Minc casse les codes du journalisme transcendantal cher à Maurice Clavel. En insécurisant les grandeurs d'établissements, elle remet de la surprise dans le jeu intellectuel hexagonal. Ce n'est sans doute pas par hasard que le philosophe a rapatrié toute sa correspondance sur le site de la Règle du jeu. Au-delà de cette domiciliation électronique, la revue - et son site (laregledujeu.org) - est devenue une sorte de plaque tournante. Une rampe de lancement qui a mis sur orbite, en août, la pétition en faveur de l'Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani, et qui agrège les idées de " jeunes " penseurs, de Maria de França à Donatien Grau et Laurent-David Samama. BHL en est sûr : dans la guerre des idées qui s'annonce, ce " labo " théorique " est d'une importance fondamentale ".

Alain Badiou Une renommée ponctuelle
Philippe Petit

Est-ce parce qu'il ne croit pas à la loi du nombre que le philosophe Alain Badiou, auteur d'un livre justement nommé le Nombre et les nombres (1990), se retrouve en mauvaise place dans le sondage commandé par Marianne ? Dans un entretien paru dans la revue Contretemps en 2006, le futur auteur du brûlot De quoi Sarkozy est-il le nom ? (2007) déclarait : " Je n'accepte aucunement que la justice, ou la justesse, d'une politique soit du côté du nombre, et la règle majoritaire, dont je vois bien qu'elle peut être une commodité étatique, un artifice de paix pour la gestion des affaires, n'a rien à voir avec les processus de vérité. " La frénésie médiatique déclenchée par son pamphlet anti-Sarkozy a visiblement contrarié ce programme. Nombre de médias ont réclamé le philosophe et celui-ci a joué le jeu. Et s'en est trouvé conforté. Au point que son livre, Eloge de l'amour, paru en 2009, se serait vendu à 50 000 exemplaires, selon son éditeur. Si les Français interrogés par l'institut CSA boudent de toute évidence la plupart de ses autres ouvrages (une quarantaine depuis 1964), les éditeurs - eux - ne les refusent pas : trois livres de Badiou paraissent cet automne. La conclusion s'impose. Une renommée médiatique ponctuelle n'entraîne pas forcément une fidélité du public. Régis Debray distingue trois moments de la vie intellectuelle française : le cycle universitaire (1880-1930), le cycle éditorial (1920-1960), le cycle médiatique (à partir de 1968). Badiou serait-il un condensé des trois ? Il remplit les amphithéâtres, comble les éditeurs, répond aux invitations des médias avec parcimonie, mais ne recueille pas, loin s'en faut, l'approbation d'une large majorité. C'est ce qu'on appelle un honnête résultat...

(1) Flammarion, 2010. (2) Tous ruinés dans dix ans ?, Fayard. (3) Verdier Poche, 2009. (4) Grasset, septembre 2010. (5) Grasset, avril 2010. (6) Le Point. (7) La Destitution des intellectuels, Yves-Charles Zarka, PUF, septembre 2010. Voir le blog de Philippe Petit, sur Marianne2.fr . (8) Seuil, 2010.


LUC FERRY

La passion du philosophe : apporter de vraies réponses pour une " vie bonne ". Et mettre à la portée de tous les grands textes.

Marianne : Le résultat du sondage vous concernant vous surprend-il ?

Luc Ferry : Mon livre Apprendre à vivre s'est vendu dans le monde à près de 600 000 exemplaires. Il a été lu par des publics très différents. Beaucoup de collègues professeurs, bien sûr, mais aussi des " gens normaux " de tous âges et de tous horizons. Votre sondage reflète à peu près cette réalité. Mais ce qui m'étonne, c'est qu'on me prête un quelconque pouvoir. Je ne suis ni directeur de journal ni éditeur, je n'ai pas de fortune, et j'ai définitivement quitté la politique. Ma seule influence, si j'en ai une, est celle des idées, sans doute parce que ma liberté de parole est totale.

Les quatre intellectuels les plus influents dans la société française sont aussi ceux qui répondent aux interrogations les plus quotidiennes des Français. Surprenant !

L.F. : Je ne sais pas pour les autres, mais mes livres ne portent que sur des sujets métaphysiques, rarement sur la vie quotidienne. La seule question qui m'intéresse vraiment est celle des grandes réponses non religieuses apportées à la question de la vie bonne. Alors oui, en un sens, ça concerne bien sûr l'existence humaine, mais dans sa dimension métaphysique ou spirituelle, pas dans la " quotidienneté " proprement dite...

A quoi attribuez-vous vos succès d'édition ?

L.F. : Ce n'est pas l'essentiel. Il existe des centaines d'ouvrages de vulgarisation. Dieu sait que le genre " manuel " prolifère en France ! Non, ce qui a intéressé les lecteurs dans mes derniers livres, j'en ai des témoignages nombreux, c'est qu'ils ont compris grâce à eux ce qu'était la philosophie. Ils ont vu concrètement qu'elle ne consistait pas seulement à poser des questions, comme le veut la vulgate, mais à donner aussi de vraies réponses aux interrogations sur la vie bonne. C'est cela qui est, en effet, fascinant. Au premier chef pour moi, du reste. Mais ce qui m'a le plus passionné, c'est d'explorer les réponses nouvelles, celles qui correspondent non au passé, mais à notre temps. Et la passion est communicative.

Existe-t-il un secret de fabrication pour faire d'un livre de philosophie un best-seller ?

L.F. : Croyez-moi, si c'était le cas, ça se saurait...

Vous êtes en France le chef de file d'une école dite " néokantienne ". Sa spécificité n'est-elle pas d'avoir participé au désamorçage de la " tentation totalitaire ", et de fournir un modèle pour résister à la séduction des nouvelles radicalités politiques ?

L.F. : Pardon, mais cette étiquette est absurde. Mon dernier livre s'intitule la Révolution de l'amour*, thème dont Kant et les néokantiens n'ont jamais dit un mot. Depuis vingt ans, j'explique qu'il y a deux âges de l'humanisme : le premier, celui des Lumières, de Kant et de Voltaire, est un humanisme des droits et de la raison, un humanisme plus républicain que démocrate. Il est souvent admirable, mais il s'est fort bien accommodé du colonialisme et de l'impérialisme. Il entendait inculquer " la " civilisation aux " peuples primitifs "... Le second humanisme, celui dans lequel je me reconnais, est très différent.

C'est un humanisme de l'amour au moins autant que de la raison, du coeur autant que des droits. Son avènement est lié à un événement majeur en Europe : le passage du mariage arrangé au mariage choisi librement - ce que j'appelle la " révolution de l'amour ". C'est une histoire vraiment cruciale, captivante, dont j'analyse dans ce livre les conséquences presque infinies. Alors oui, j'ai traduit et commenté Kant. Mais notre époque n'est plus la sienne et les néokantiens m'ont toujours fait périr d'ennui. Point n'est besoin d'être kantien pour dénoncer les âneries maoïstes...

Comment percevez-vous votre place dans la cartographie du pouvoir intellectuel ?

L.F. : Je ne suis pas, je n'ai jamais été et je ne serai jamais un " intellectuel " au sens où l'entendent les médias. Sauf exception, je n'ai jamais signé de pétitions et je n'ai jamais cru que la tâche de la pensée consistait à " s'engager ". Je laisse cela à d'autres, qui le font mieux que moi. Je préfère mille fois l'action réelle et le travail de la pensée. Pendant vingt ans, je fus un professeur d'université qui préparait ses étudiants à l'agrégation et dirigeait des thèses. J'ai traduit et commenté les grands philosophes. J'avais conscience qu'il fallait commencer par penser avec et par autrui pour être un jour au niveau, pour parvenir à penser par moi-même.

Ai-je réussi ? Ce n'est pas à moi de le dire...

Propos recueillis par Alexis Lacroix

* La Révolution de l'amour. Pour une spiritualité laïque, Plon, 476 p., 21,90 €.


ÉLISABETH BADINTER
Avec France Culture

Pour celle qui arrive en tête de notre sondage, les intellectuels doivent penser l'universel. Leur mission est d'expliquer le monde où l'on vit et d'anticiper sur celui de demain, voire d'en proposer un autre.

Marianne : Quelle lecture faites-vous de notre sondage ?

Elisabeth Badinter : D'abord, une coïncidence chronologique mérite d'être relevée. Je trouve troublant le fait qu'un sondage sur les intellectuels soit effectué au moment même où, de tous côtés, est dressé l'acte de décès de l'intellectuel traditionnel. Des auteurs aussi différents que Régis Debray et, plus récemment, Yves Charles Zarka (1) et Alain Minc (2) nous assurent que l'intellectuel est entré en phase terminale. Presque une figure caduque de notre paysage.

Qu'en pensez-vous ?

E.B. : Je ne suis pas loin de partager l'avis de ces auteurs. Il est incontestable que la figure canonique de l'intellectuel, somptueusement incarnée hier par Sartre, Aron ou Foucault, est révolue. L'image qu'ils nous ont renvoyée de l'intellectuel supposait l'intervention des " clercs " dans la vie politique, au nom d'un solide corpus philosophique, voire d'un nouveau projet de société.

Y a-t-il, selon vous, des intellectuels qui prolongent cette tradition ?

E.B. : Non, justement, il n'y en a pas beaucoup. S'il est légitime de nous classer comme " intellectuels ", notre situation dans la chaîne des générations n'en fait pas moins de nous des intellectuels d'une autre nature.

Pourquoi ?

E.B. : Beaucoup parmi nous ont laissé de côté le débat politique pour se pencher davantage sur des problèmes de société. L'une des caractéristiques de ma génération, que le sondage met aussi en exergue, c'est d'avoir eu du talent et des idées, sans pour autant être capable d'une conceptualisation novatrice. Aucun d'entre nous ne me paraît même être porteur d'une Weltanschauung - une conception du monde.

Si nous avons souvent réduit notre degré de conceptualisation, c'est parce que nous avons aspiré à être compris du plus grand nombre. Le passage par les médias nous condamne à nous montrer aussi accessibles que possible. Mais d'aucuns nous jugeront simplistes. En ce sens, on pourrait dire que nous avons trahi les exigences des grands anciens. Nous ne sommes plus en 1990 ! A cette date, on trouvait encore, dans le Nouvel Observateur, des dossiers de réflexion d'un haut degré d'abstraction et de conceptualisation qui seraient jugés aujourd'hui trop rébarbatifs.

Par vos prédilections, êtes-vous emblématique de votre génération ?

E.B. : Les sujets qui retiennent mon attention - les femmes, l'intimité, le privé, l'identité - me semblent conformes aux inclinations de mes congénères. Nous sommes conduits à délaisser les débats purement politiques, à intervenir dans le débat public en nous prononçant sur des sujets dont la portée politique n'est pas directement perceptible. Jusque très récemment, hélas, les dictionnaires sur la pensée contemporaine conjuguaient l'" intellectuel " au masculin : réservé aux grands hommes, le vocable ne s'appliquait que rarement aux femmes. Celles qui avaient l'honneur d'y figurer étaient, la plupart du temps, déjà décédées.

Une autre nouveauté que votre sondage met peut-être insuffisamment en lumière, c'est celle de l'intellectuelle au féminin. Pour de nombreux commentateurs, l'étiquette de féministe, qui m'est souvent accolée, ne relève pas de la vie intellectuelle, comme si le militantisme impliqué par le mot " féministe " reléguait au second plan la portée théorique de nos travaux, à la glorieuse exception de Simone de Beauvoir, évidemment.

Votre propre place dans le sondage vous surprend-elle ?

E.B. : Et comment ! Spontanément, je suis tentée de la relativiser, en tenant compte des quatre mois de médiatisation intense qui ont précédé cette enquête d'opinion, à la suite de la publication de mon dernier essai, le Conflit (3). En outre, le résultat qui me concerne me semble provenir aussi du fait que, comme quelques-uns de mes pairs, les sujets que j'aborde par prédilection concernent un large public. Mais justement... J'ai très peu le sentiment d'être reconnue de mes pairs. Et je crains que certains pensent même, à la suite de la publication de votre dossier, que mes sujets de prédilection ne me destinaient pas à cette place - autrement dit, je serais une sorte d'usurpatrice.

Dans le " groupe de tête ", on retrouve Jacques Attali, qui donne des instruments de compréhension de l'économie, ou Luc Ferry, dont l'oeuvre ouvre la compréhension de la philosophie à un large public...

E.B. : Oui, et, justement, leurs succès illustrent une différence capitale entre l'intellectuel, d'une part, et l'expert, de l'autre. Tandis que tel intellectuel, sans circonscrire son rôle à celui d'un vulgarisateur, prend part au débat public pour s'exprimer sur un phénomène de société ou sur un problème politique, l'expert éclaire un débat grâce à sa connaissance pointue d'une spécialité. De nombreux experts, assez peu connus du grand public, fournissent une contribution élevée au débat démocratique et donnent des matériaux essentiels aux " intellectuels médiatiques ". Il existe également des intellectuels dont l'oeuvre, souvent d'une grande force, exerce une influence souterraine sur nos contemporains. C'est, à mon sens, le cas de la philosophe Elisabeth de Fontenay.

Cette brillante intellectuelle, qui manque dans votre sondage, et qu'un public averti connaît très bien, a écrit un livre que je lui envie, Diderot ou le matérialisme enchanté (4). Elle échappe sans doute à une mesure d'influence médiatique ; son impact philosophique, moins quantifiable, mais décisif sur de nombreux intellectuels de son temps - à commencer par Alain Finkielkraut et moi-même - doit être souligné. D'autres grands absents méritent qu'on leur rende justice. Ainsi, la philosophe Blandine Kriegel, qui a remis à l'honneur le concept d'Etat de droit dans la philosophie politique, ou l'historien Marcel Gauchet, dont les travaux d'histoire des idées ont fait date. L'historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco aurait dû aussi y figurer, et bien d'autres.

Grâce aux technologies nouvelles, la voix des intellectuels va-t-elle continuer à porter dans les débats internationaux ?

E.B. : Hélas, non. Mon travail, par exemple, peut intéresser de façon ponctuelle, mais le temps réserve des surprises, et je crains que, d'ici là, nous ayons disparu. Les personnes qui, dans un demi-siècle, paraîtront avoir enrichi la réflexion collective de notre époque et mériter que chacun se souvienne d'elles ne figurent probablement pas sur votre liste.

Quel pessimisme !

E.B. : Non, je suis réaliste. Mes succès médiatiques sont liés à des livres qui ont mis en mots des intuitions à fleur de conscience chez beaucoup de mes contemporains. Mais je ne m'exagère pas non plus l'intérêt que celles-ci éveilleront auprès de la postérité. Si par hasard un étudiant se réfère encore à l'un de mes livres dans trente ou quarante ans, ce sera sans doute davantage pour mes travaux sur le XVIIIe siècle : un obscur article sur Mme Lepaute, une note sur Mme du Châtelet ou une référence à Condorcet, toutes choses qui n'intéressent que quelques spécialistes...

Quelle est la question qui va dominer le débat intellectuel des décennies à venir ?

E.B. : L'une des questions clés sera sans doute celle de l'universel. Le défi du radicalisme islamique va rendre cette question incontournable. Cette " querelle des universaux " me semble d'ailleurs " travailler " les oeuvres de nombreux intellectuels français, dans et hors de la liste établie par votre sondage. La sous-représentation médiatique du courant républicain est d'ailleurs frappante, car le monde des médias penche plutôt vers un différentialisme à l'anglo-saxonne qu'il juge plus démocratique que l'universalisme républicain. Pourtant, la tolérance voltairienne ne suffit pas pour faire échec à l'intolérable. Preuve que la comparaison entre les intellectuels et les journalistes ne tourne pas forcément au désavantage des premiers. Trop souvent, le monde médiatique est aveuglé par sa peur panique d'être out...

Un sillon intellectuel me paraît d'ailleurs indissociable de cet intérêt croissant pour l'universel : c'est l'approfondissement de la question du féminin et du masculin. J'attends avec impatience la nouvelle génération de féministes, en espérant qu'elles sauront se prémunir contre une détestation de la théorie qu'on sent parfois poindre dans leurs écrits.

L'affaiblissement de l'influence des intellectuels français doit-il être analysé en regard de l'aura grandissante de romanciers, tel Michel Houellebecq ?

E.B. : Gardons-nous, sur ce sujet, d'une réponse trop univoque. Il est exact que, par la puissance de leur imagination, certaines oeuvres littéraires exercent une influence très directe sur nos contemporains. De livre en livre, Michel Houellebecq nous décrit un monde qui, pour être caricatural, n'en est pas moins profondément vrai. Mais, si le romancier donne à voir ce que l'on perçoit mal, il ne livre pas les clés. On attend autre chose du grand intellectuel : qu'il explique le monde où l'on vit, mais aussi qu'il anticipe sur celui de demain, voire en propose un autre, tel les Encyclopédistes au XVIIIe siècle, ou Marx au siècle suivant. Aujourd'hui, je ne vois ici personne capable de penser le monde globalisé et, surtout, les moyens de le maîtriser. Ce sera pour demain, l'oeuvre d'un (ou d'une) jeune philosophe de génie, rompu(e) aux nouvelles technologies.

Dans son dernier livre, Alain Minc prend acte du basculement du régime d'influence des intellectuels, de la " graphosphère " à la " vidéosphère ". Voulez-vous devenir une " e-intellectuelle " ?

E.B. : Je comprends son injonction et même son bien-fondé, mais elle n'est pas pour moi... En plus, je se suis nulle en informatique ! Je suis très old fashion, vous savez : mon bonheur, je le trouve dans les archives. Et ma ressource, c'est mon cher XVIIIe siècle !

Propos recueillis par Alexis Lacroix

Note(s) :

(1) La Destitution des intellectuels, PUF.
(2) Une histoire politique des intellectuels, Grasset.
(3) Le Conflit, Flammarion.
(4) Diderot ou le matérialisme enchanté, Grasset.


Du côté des libraires.
Les livres médiatiques passent très vite

ANNA ALTER

Le sondage CSA-" Marianne " correspond-il à ce qu'observent les libraires au quotidien ? Pas tout à fait ... Enquête à Avignon et dans ses environs.

Dans la zone commerciale Avignon nord, la Fnac met en valeur les titres de Jacques Attali, grand chouchou de l'" Agitateur de curiosité ". Tous ruinés dans dix ans ? Dette publique : la dernière chance a droit à un " coup de coeur " au rayon société ; et son nouvel essai, Phares, illumine les têtes de gondole des nouveautés. Avec, à ses côtés, C'est une chose étrange à la fin que le monde, de Jean d'Ormesson, et le Lièvre de Patagonie, de Claude Lanzmann, réédité en poche. " Nos meilleures ventes sont d'Ormesson et Attali, et Elisabeth Badinter en trois ", confirme le vendeur aux cheveux ras, yeux bleus, sourire commercial. " Michel Onfray, avec son livre sur Freud, je le mettrais même très au-dessus en demandes clients. Les médias, ça peut aider, mais ça ne marche pas toujours. BHL, par exemple, est connu, mais, en termes de ventes, il n'est plus significatif. " Et lui, l'a-t-il lu, BHL ? Celui-là ou un autre ? A-t-il seulement feuilleté un livre de nos intellectuels les plus célèbres ? " Très honnêtement non, je suis là pour l'aspect gestion plus que pour le produit... " répond-il, sans complexes.

A une vingtaine de kilomètres, l'Isle-sur-la-Sorgue entrerait-elle davantage dans l'aire d'influence des têtes du sondage ? La ville du poète René Char attire bobos parisiens et amateurs d'antiquités du monde entier. Au 7, place de la Liberté, Jacques Courtieux est un libraire heureux. Chez lui, on ne trouve pas Musso ou Marc Levy, mais Michel Houellebecq, même si l'auteur de la Carte et le territoire n'est pas la tasse de thé du libraire. " Je tiens une librairie d'intellectuels ", sourit Jacques Courtieux. De fait, Le Passeur de L'Isle - le nom de la librairie - n'a pas de tête de gondole. " Ici, c'est un lieu très éclectique, explique Courtieux, où je reçois des gens qui aiment les livres. On ne peut pas le résumer à quelques auteurs incontournables dont la notoriété est proportionnelle au nombre de livres vendus qui, lui, est fonction de leur passage à la télé et, plus généralement, dans les médias. "

Jacques Courtieux s'étonne que le journaliste-écrivain Frédéric Lenoir, qui a " beaucoup d'influence sur la religion " et le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, " l'homme qui fait du bien ", ne figurent pas dans notre palmarès.

Courtieux n'a pas envie de s'appesantir sur les phénomènes de mode et de marketing : " Moi, je suis comme un laboureur dans un champ, je défriche. " sa clientèle est constituée de micropublics très spécialisés qui dévorent tout ce qui est publié sur leur sujet de prédilection, et, à l'occasion, se jettent sur le même livre " mass media ". Mais, ça ne dure pas, une quinzaine de jours maximum et on remballe.

Explication de Courtieux : " Au printemps, le Conflit d'Elisabeth Badinter s'est énormément vendu et, depuis que l'essai sur la mère, la femme et le sein a fait son plein de lecteurs, plus rien.? Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann était depuis quelque mois dans les choux, mais sa sortie en poche cet automne lui permet de reconquérir sa part de marché. Un homme bien ne fait pas ça, l'essai du généticien Axel Kahn, s'est arraché, par respect pour son éthique, cet été. On ne peut pas prescrire la même posologie à tous. Les grands dirigeants du CAC 40 prendront plutôt un polar pour se détendre ; tel ancien patron de chaîne lit tout qu'il trouve sur le jazz américain. Quant aux livres survendus, nos clients en lisent les bonnes feuilles dans les journaux. Ça leur suffit. "

A chaque époque, ses favoris. Dans les années 70, c'était le trio Françoise Dolto-Marguerite Duras-Milan Kundera. Aujourd'hui, chaque jour, Jacques Courtieux vend " de l'Attali " mais aussi les essais d'Onfray, de Cyrulnik, tous coiffés au poteau par le plus américain des écrivains japonais, Haruki Murakami. " Il n'y a pas un jour où on ne me demande pas un de ces quatre-là. " Un couple pousse la porte de la librairie. L'homme, un exemplaire de Marianne sous le bras, demande à la femme : " Tu veux le dernier Attila. Non, je blague. Attali sert des idées ultralibérales que même Sarkozy a été obligé de mettre de côté... " La femme achète un exemplaire du dernier livre de Paul Virilio, " un cadeau pour un ami ". Elle ne lit pas d'essais. " Dans cette liste je les connais tous, mais je n'ai lu que d'Ormesson et, même si je l'aime bien, on ne peut pas dire qu'il ait influencé ma vision du monde... " confie-t-elle, en rangeant sa monnaie.

A Carpentras, la librairie de l'Horloge ouvre l'après-midi à 14 heures. A 17 heures, Françoise Bascou, la patronne, propose une tasse de thé Mariage Frères à ses lecteurs. " La plupart du temps, ils n'osent pas accepter, mais je bats le rappel, s'amuse la conviviale libraire. La province n'a pas la même perception des intellectuels que la capitale. Nous sommes moins dans l'immédiateté médiatique. Les livres dont on parle dans la presse parisienne ne démarrent pas tout de suite chez nous, il y a toujours un temps de latence, et ce n'est pas plus mal. La distance intellectuelle permet de faire le tri. " Elle se félicite de son lectorat qui ne se contente pas d'une émission de télévision ou d'un seul article. " J'ai un public intelligent, j'ai beaucoup de chance. Moi, BHL, j'en vends très peu, il est trop impliqué dans la vie des people et, du point de vue intellectuel, il souffre d'un déficit d'image ", affirme-t-elle. " Dans l'ordre ", Françoise Bascou cite Attali " parce qu'il produit beaucoup et qu'il est remarquablement intelligent " ; d'Ormesson " parce qu'il n'est pas impliqué dans la vie politique, et que c'est un séducteur de vieilles dames plein d'humour " ; Elisabeth Badinter, " parce que 90 % des lecteurs sont des lectrices, mais elle est déjà dépassée par Belinda Cannone, qui n'est pas Mme Je-sais-tout et fait preuve de beaucoup d'humour dans la Tentation de Pénélope. "

La libraire, qui se revendique provinciale, voue une vraie admiration à Régis Debray. Mais elle aimerait que " ce ne soit pas toujours les mêmes " qui monopolisent les médias. " Il ne faut pas les exclure, mais ne pas leur donner l'exclusivité ", conclut-elle. Son carré de coeur ? Boris Cyrulnik, Michel Serres, Albert Jacquard, Yves Coppens. " Ils nous rendent intelligents et nous donnent la fierté d'être Homo sapiens. "

Plutôt Badiou et Rancière

Place maintenant aux jeunes. Stéphane Tristant, 29 ans, tient La Mémoire du monde, sans lâcher ses convictions. Avec sa femme, ils ont repris voilà deux ans le bail. Dans ce repaire d'intellectuels " bien de gauche " au coeur d'Avignon, il pointe ses ventes : " BHL plus du tout. Luc Ferry non plus, Régis Debray trois fois oui, il a un public très suivi qui achète chacun de ses livres le jour de la sortie, des fans quoi. Michel Onfray a ses aficionados. D'Ormesson très rarement, Attali pareil.? Le médiatique ne plaît pas vraiment chez nous. " Et d'ajouter : " Ce sont les grandes figures de la pensée - Chomsky, Foucault, Deleuze - qui marchent vraiment. Mais, pour nous, Alain Badiou et Jacques Rancière arrivent en premier. "

Le résultat inverse de celui du sondage de Marianne. La mémoire du monde serait-elle un peu courte ?

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