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vendredi 4 février 2011

ENQUÊTE - Pourquoi l'expansion chinoise nous fait peur


Les Echos, no. 20862 - L_enquête, jeudi, 3 février 2011, p. 12

La chine se retrouve au coeur de plusieurs actions à un moment où ses entreprises passent en mode offensif et où le pouvoir central durcit le ton. paranoïa gratuite parmi les pays étrangers ou réelle menace ?

Après l'admiration, la crispation. A mesure que la Chine sort de ses frontières en multipliant les acquisitions, la crainte d'une déferlante menaçant nos intérêts vitaux grandit en Occident. Fantasme ou réalité ?

C'est devenu une quasi obsession. Après un mélange de stupeur et d'admiration devant la formidable montée en puissance de la Chine, voici venu le temps de la défiance. En Occident, et singulièrement en Europe, une peur sourde s'installe. Il ne se passe plus une semaine sans qu'une initiative chinoise affole les milieux politico-économiques de nos vieux pays. Cet automne, le feuilleton Draka a illustré mieux que d'autres cette soudaine crispation. En novembre, le néerlandais est l'objet de trois offres de rachat. Sur les rangs, le français Nexans, l'italien Prysmian et un invité surprise : le chinois Tianjin Xinmao. L'enjeu : devenir le numéro un mondial des câbles industriels... Après plusieurs semaines et des réactions en cascade, le prétendant chinois, rejeté de toutes parts, retirera finalement son offre. A peu près au même moment, l'Etat chinois, riche de ses 2.800 milliards de dollars de réserves de change, vient au secours de la zone euro en rachetant des emprunts d'Etat. Et c'est aussi « l'ombre chinoise » qui se dessine dans l'affaire d'espionnage non encore élucidée qui agite Renault. Des événements parmi d'autres, qui alimentent le fantasme d'une déferlante chinoise incontrôlée sur notre industrie et nos finances. Une inquiétude entretenue par les prises de position anxiogènes de plusieurs hauts responsables. « Si la Chine gagne, l'Europe perdra son savoir-faire », déclare fin 2010 le commissaire à l'Industrie, Antonio Tajani. « Il est important pour l'Europe de défendre ses entreprises le mieux possible. » Mieux, comme aux Etats-Unis, Bruxelles cherche aujourd'hui à mettre en place une autorité ad hoc qui serait chargée de passer au peigne fin les investissements chinois.

Croissance et réserves de change

Mais qu'en est-il vraiment de ce nouveau péril jaune ? A la lumière des statistiques, la menace d'une Chine qui ferait main basse sur Vieux Continent est encore très exagérée. Même multipliés par plus de trois en un an, les investissements directs chinois en Europe (3,35 milliards de dollars en 2009) restent inférieurs à ceux de l'Europe en Chine (plus de 5 milliards). Et la série d'acquisitions réalisée ces derniers mois, type Volvo ou Cerruti, ne doit pas faire oublier les contrats géants que continuent d'engranger les firmes européennes sur le sol chinois. Pourquoi, dès lors, ce changement de perception ?

Sorti renforcé de la crise de 2008, désormais deuxième puissance économique mondiale devant le Japon, l'empire du Milieu est passé depuis deux ans en mode offensif. Il continue d'afficher d'insolents taux de croissance : + 10,3 % en 2010 après 9,2 % en 2009 et 9,6 % en 2008. S'il reste encore un acteur de second rang en matière d'innovation, il a entrepris de combler son retard. De 20.000 publications scientifiques en 1998, le pays est passé dix ans plus tard à 112.000.

Quant aux entreprises chinoises, nourries pour la plupart aux joint-ventures signés avec les étrangers, elles cherchent désormais des relais de croissance à l'extérieur et se muent en réels concurrents des occidentaux. Le bal a été ouvert dans les télécommunications, avec Huawei ou ZTE, très offensifs dans les pays en développement. Les pétroliers ont suivi. Demain ou après-demain, ce sera au tour des fabricants de TGV ou de centrales nucléaires.

Contrats d'approvisionnement

De leur côté, les dirigeants sillonnent le monde et multiplient les contrats d'approvisionnement en matières premières, en Asie centrale, tandis que, en Afrique subsaharienne, ce sont plutôt des terres agricoles et les ressources naturelles qui ont été l'objet de leurs convoitises. Partout sur la planète, le pays étend son influence, multipliant l'ouverture des instituts Confucius ou des bureaux de l'Agence Chine Nouvelle.

A cette expansion chinoise répond une inflexibilité de ses dirigeants dans les instances internationales, qu'il s'agisse de défendre le yuan ou leurs intérêts commerciaux. L'OMC (Organisation mondiale du commerce) met régulièrement en avant l'absence de réciprocité dans les affaires qui était pourtant une condition de base à l'entrée de Pékin dans l'Organisation mondiale en 2001.

Sur le terrain diplomatique aussi, le ton chinois se durcit : fin 2010, le Japon a payé le prix fort pour l'arrestation de l'équipage d'un chalutier chinois qui avait heurté un de ses bâtiments militaires. En représailles, Pékin a interrompu un temps ses livraisons de terres rares. Une réaction disproportionnée, mais que le monde occidental capte comme autant de signaux négatifs, comme la marque d'une intransigeance. « Depuis un an ou deux, il y a une prise de conscience des pays développés et l'image de la Chine n'est plus aussi positive qu'avant », résume Valérie Niquet, analyste auprès de la Fondation pour la recherche stratégique.

MICHEL DE GRANDI



PetroChina, le géant courtisé

EMMANUEL GRASLAND

PetroChina est un acteur avec lequel les grandes compagnies pétrolières tentent de plus en plus de travailler. Pour assurer les besoins énergétiques de la Chine, la deuxième capitalisation de la planète multiplie les prises de participation dans des permis d'exploration ou des projets à l'étranger, qu'il s'agisse des sables bitumineux au Canada, des gisements irakiens ou du gaz non conventionnel en Australie. Sa force de frappe financière et sa capacité à supporter des retours sur investissement moins élevés que les compagnies occidentales en font un rival difficile à affronter. Les majors préfèrent en faire un partenaire. En Europe, PetroChina est également passé à l'offensive en prenant des participations dans deux raffineries d'Ineos. La distribution de carburants constitue enfin l'un de ses points forts. La société, qui compte plus de 500.000 salariés, contrôle près de 40 % du marché des carburants en Chine avec plus de 18.000 stations-service.


Song Zhe (ambassadeur de Chine auprès de l'UE)

ALEXANDRE COUNIS

Titulaire d'un master en économie, Song Zhe défend les intérêts de la Chine à Bruxelles depuis mars 2008. On le dit très bien introduit auprès du Premier ministre Wen Jiabao, dont il fut conseiller diplomatique. Le parcours de cet homme discret, né en 1960, marié et père d'une fille, passe par Pékin, bien sûr, mais aussi par Londres, où il fait un premier passage à l'ambassade de Chine au Royaume-Uni de 1988 à 1992, puis de 2000 à 2001. Ce qui lui permet de maîtriser parfaitement l'anglais. Le reste de sa carrière, il la passe au département Europe occidentale du ministère chinois des Affaires étrangères, jusqu'à rejoindre en 2003, comme directeur général, le Secrétariat général du Conseil des affaires d'Etat. A Bruxelles, il cherche notamment à faire reconnaître le statut d'économie de marché pour la Chine et travaille à la levée de l'embargo sur les armes.


Kong Quan (ambassadeur de Chine à Paris)

MICHEL DE GRANDI

Pour ses premiers pas d'ambassadeur de Chine à Paris, Kong Quan, cinquante-cinq ans, aurait sans doute aimé un climat plus apaisé. Ce diplomate est en effet arrivé quelques semaines avant le passage houleux de la flamme olympique dans la capitale française, en 2008... et le « coup de froid » qui s'en est suivi. Fini le calme feutré du ministère des Affaires étrangères à Pékin, dont il était le porte-parole. La France, Kong Quan la connaît bien. Il a été pendant deux ans stagiaire à l'ENA. Dans le cadre du G20, comme sur le plan bilatéral, il lui revient de chercher des bases de coopération nouvelles entre les deux pays.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

jeudi 25 novembre 2010

INTERVIEW - Valérie Niquet : « Pékin veut préserver le régime nord-coréen »


Libération, no. 9187 - Monde, jeudi, 25 novembre 2010, p. 8

Valérie Niquet, chercheuse sur l'Asie, analyse le contexte de l'attaque contre la Corée du Sud. Les Etats-Unis ont affiché hier leur soutien sans faille à la Corée du Sud et décidé des manoeuvres militaires communes en réponse au bombardement par la Corée du Nord de l'île de Yeonpyeong, à l'ouest de la péninsule. Responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique, Valérie Niquet explique les enjeux de cette crise.

Comment expliquez-vous la fermeté unanime des capitales étrangères ?

La fermeté répond à la gravité des faits. Les risques de dérapage et d'escalade ne sont pas à négliger. Cette attaque coïncide avec la visite à Pékin de l'envoyé spécial américain sur la Corée du Nord, Stephen Bosworth, et intervient deux jours après les révélations du scientifique Siegfried Hecker sur l'usine de centrifugeuses nord-coréennes. Le régime de Pyongyang choisit à nouveau la stratégie de la tension pour exister. Et cette tension est perceptible au niveau régional depuis le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en mars. Hier, la Chine s'est montrée très mesurée. C'est d'autant plus inquiétant que Pékin a opéré un revirement en adoptant des positions plus fermes. Depuis plusieurs mois, la Chine a multiplié les actes de tension contre la présence américaine en Asie, contre le Japon, et a critiqué les grandes manoeuvres militaires auxquelles se sont livrés Washington et Séoul en juillet, etc. Elle veut garder la mainmise sur la Corée du Nord et préserver le régime nord-coréen.

Vous liez la tension nord-coréenne et la fermeté chinoise ?

L'agressivité du discours chinois témoigne d'un enfermement et d'une volonté de lutter contre la puissance américaine. Sur le théâtre stratégique asiatique, les chinois veulent élargir leurs intérêts vitaux. Ce jeu de Pékin encourage probablement les Nord-Coréens à se lancer dans une stratégie de provocation. La Corée du Nord peut se sentir «autorisée» à agir comme elle l'a fait hier.

Comment interpréter les propos du ministre sud-coréen de la Défense suggérant que son pays doit à nouveau accueillir des armes nucléaires américaines ?

Avec ce regain de tension depuis plusieurs mois, il existe effectivement dans l'ensemble de l'Asie un désir d'Amérique, une volonté de resserrer les liens avec Washington pour peser face au couple constitué par la Chine et la Corée du Nord. C'est pourquoi le tabou nucléaire peut tomber.

Les Occidentaux ne font-ils pas preuve de naïveté face à la Corée du Nord ?

Il y a une volonté d'apaisement et l'espoir de pouvoir infléchir les positions de Pyongyang. Après la crise financière, personne ne souhaite une crise majeure dans cette région leader de la croissance mondiale. En fait, nous sommes face à deux espaces-temps différents. Il y a d'une part le monde occidental au sens large, y compris les démocraties d'Asie, intervenant dans le cadre du multilatéralisme, et des puissances qui sont dans un schéma de relations internationales très conflictuelles, frontales. Il est aujourd'hui très difficile de croire que la Chine soit prête à jouer un rôle multilatéral.

Faut-il avoir peur de la Corée du Nord ?

Avec un régime qui n'est que relativement rationnel, lancé dans une stratégie de survie, les risques de dérapages existent, surtout en période de transition.

Recueilli par Arnaud Vaulerin

© 2010 SA Libération. Tous droits réservés.

samedi 29 mai 2010

ANALYSE - Corée : comment la Chine prend l'ascendant sur ses voisins - Valérie Niquet

Valérie Niquet, toute nouvelle responsable du pôle Asie de la Fondation pour la recherche stratégique, décrypte les derniers évènements en Corée : peu à peu, tous les dirigeants asiatiques, qu'ils soient japonais ou coréens, sont amenés à choisir, de fait, Pékin contre Washington.

Le 26 mars 2010, selon les résultats d’une enquête internationale diligentée par les autorités sud-coréenne, une torpille nord- coréenne coulait un bâtiment sud-coréen faisant plus de 40 morts. Quelques semaines plus tard, à l’occasion d’exercices navals particulièrement impressionnants dans la région, des hélicoptères de la flotte chinoise survolaient à deux reprises à très faible distance, au prix de risques inconsidérés, un bâtiment des forces japonaises maritimes de défense. Un général chinois déclarait à cette occasion que les voisins de Pékin devaient « s’habituer » au retour de la marine chinoise dans sa zone. Dans le même temps, la RPC exécutait quatre trafiquants de drogue japonais sans susciter de réactions particulières de la part des autorités de Tokyo, ceci contrastant fortement avec la position de la Grande-Bretagne lors de l’exécution de son ressortissant en 2009.

Point commun à l’ensemble de ces cas, les réponses des principaux acteurs régionaux, Japon, Corée du Sud mais également Etats-Unis ont été limitées et prudentes. Rencontrant le président Hu Jintao à Washington à la suite du premier incident, le premier ministre Japonais Hatoyama choisissait la modération, rappelant à nouveau son désir de transformer la mer de Chine orientale en « océan de paix ». En dépit des condamnations exprimées, la position sud-coréenne se caractérise aussi par sa prudence même si le Président Sud-Coréen a appelé la communauté internationale à une réponse ferme face à la Corée du Nord. Aux Etats-Unis, tout en reconnaissant la gravité des actions menées, toute mesure de rétorsion militaire est exclue et les analystes hésitent à qualifier l’offensive de la Corée du Nord « d‘acte de guerre » en violation avec l’armistice de 1953. Ceci au risque d’une grave remise en cause des équilibres stratégiques dans cette région.

Acteur majeur, Pékin joue à son habitude l’apaisement et observe avec intérêt, depuis plusieurs mois, l’évolution embarrassante des relations de sécurité entre Tokyo et Washington. Loin de répondre aux offres d’ouverture des autorités japonaises, la RPC semble considérer que les circonstances sont favorables en Asie du nord-est au renforcement de ses positions. Tout apparaît en effet comme si, alors que la Chine poursuit une stratégie cohérente d’affirmation de puissance dans sa zone, avançant ses pions partout où la résistance de l’adversaire semble amoindrie, les puissances régionales et leur protecteur américain étaient tentés par l’apaisement au risque d’une finlandisation de l’Asie du Nord-est.

Les progrès de la régionalisation économique autour du géant chinois sont évidemment pour beaucoup dans cette évolution. A la crainte des tensions et d’une montée aux extrêmes, s’ajoute, contrairement à la situation qui prévalait avec l’Union soviétique, la séduction d’échanges économiques particulièrement florissants.

La Corée du Nord, de part la nature de son régime se trouve aujourd’hui de plus en plus soumise à l’influence du voisin chinois qui poursuit dans la péninsule, comme en Birmanie et dans les pays frontaliers les plus vulnérables de son pourtour, une stratégie d’expansion fondée sur le développement des investissements, la mainmise sur les infrastructures et un commerce transfrontalier d’autant plus dynamique qu’il échappe pour une large part à tout contrôle. Séoul s’inquiète de cette mainmise chinoise, qui repose aussi sur une indifférence aux risques que ne partagent pas les entreprises sud-coréennes. La réaction qui domine en Corée du Sud semble être toutefois de considérer chaque jour un peu plus que toute solution en Asie du nord-est ne peut passer que par un accommodement accru des intérêts de la RPC, ainsi confortée dans sa stature de principal acteur régional.

Le Japon de son côté, au moins l’actuel gouvernement, aimerait ne plus avoir à choisir entre l’Asie, c'est-à-dire Pékin, et Washington. Le drame du Japon, et dans une certaine mesure de la Corée du Sud, est d’être des puissances démocratiques, ouvertes sur le monde et essentiellement « post-guerre froide », dans un contexte stratégiques qui est resté très profondément marqué par l’esprit de guerre froide et même par celui de la fin du XIXème siècle en Europe, quand les « intérêts vitaux » se résumaient aux questions d’honneur national et de revendications territoriales. Le régime chinois en effet considère la période actuelle, et les volontés d’apaisement de l’ensemble de ses partenaires, comme autant d’opportunités pour accroître sa zone d’influence au moindre coût alors que le monde traverse une crise sans précédent et que les principales puissances, à commencer par les Etats-Unis , sont au contraire tentées par une « pause stratégique ».

Evidemment, contrairement aux espoirs exprimés ici où là, ce décalage dans les perceptions, les attentes et les stratégies mises en œuvre est porteur de graves déséquilibres potentiels.

Car contrairement à ce que peut-être espère Pékin on veut encore croire que sur le chemin d’une finlandisation rampante l’ensemble des puissances régionales et leur allié américain sauront s’arrêter à temps.


Marianne, no. 684 - Repères Monde, samedi, 29 mai 2010, p. 55

Chine. De quoi la Corée est-elle le nom ? - Philippe Cohen

La récente attaque maritime nord-coréenne contre Séoul n'a guère suscité de réactions, malgré les 40 morts qu'elle a provoqués. Après quelques protestations de forme du gouvernement sud-coréen, Hillary Clinton a bien vite déclaré que les Etats-Unis s'en remettaient, sur ce dossier, à la sagesse chinoise. Selon Valérie Niquet, nouvelle responsable du pôle Asie de la Fondation pour la recherche stratégique, cette molle riposte est à rapprocher de la faible réaction du Japon après la condamnation à mort en Chine de quatre de ses ressortissants (pour trafic de drogue) et l'annonce, par un général chinois, que les bâtiments japonais devaient s'habituer " au retour de la marine chinoise dans la zone ". A en croire Valérie Niquet, la diplomatie économique de Pékin est en train de porter ses fruits : les puissances démocratiques asiatiques, Japon et Corée du Sud, glissent vers une " finlandisation rampante " avec la bénédiction de Washington, de plus en plus orienté vers un G2 sino-américain pour gérer les affaires du monde. Notons cependant une différence notoire avec le précédent soviétique : l'URSS n'offrait qu'une protection (ou une menace) militaire à ses voisins, la Chine leur propose, elle, du doux commerce.

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

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lundi 26 avril 2010

OPINION - France-Chine : éviter les malentendus - Valérie Niquet

Le Figaro, no. 20443 - Le Figaro, vendredi, 23 avril 2010, p. 18

La directrice du Centre Asie de l'Institut français des relations internationales (Ifri) analyse les enjeux de la prochaine visite du président Sarkozy en Chine.

La prochaine visite du président Sarkozy en Chine, qui sera reçu en « visite d'État » à Pékin, puis se rendra à Shanghaï pour l'ouverture de la Foire internationale, est censée définitivement clore l'épisode de brouille qui a marqué les relations franco-chinoises depuis deux ans. Avril 2010 sera donc le printemps de la réconciliation franco-chinoise, des déclarations d'amitié et des promesses de coopération renforcée. Pourtant, au-delà des mots, de la volonté de plaire et des efforts accomplis par Paris pour amadouer le partenaire chinois, la question demeure de la définition et du contenu d'une relation franco-chinoise modernisée, qui aille au-delà du cadre limité d'un jeu multipolaire pris au sens le plus étroit du terme.

Bien entendu, la dimension économique est essentielle, mais la bonne volonté française ne suffira pas à faire oublier les interrogations nombreuses qui s'accumulent en la matière. La valeur du yuan, dont les États-Unis semblent aujourd'hui - pour un temps au moins - à nouveau s'accommoder, pénalise plus encore l'euro, soumis à la pression conjuguée des monnaies chinoise et américaine. Les entreprises françaises et européennes, comme d'autres d'ailleurs, notent avec préoccupation le raidissement des autorités chinoises et l'immobilisme dans la mise en oeuvre des réformes indispensables à un climat des affaires plus sain.

Politiquement, en revanche, tout va bien officiellement entre Paris et Pékin. La France, toutefois, demeure sous surveillance, et la République populaire de Chine (RPC) nous fait sentir que le moindre « faux pas » pourrait rapidement remettre en cause cette amitié retrouvée. Loin d'un dialogue véritablement constructif, Paris, pour faire oublier ses errements, doit donc accepter sans distance la position de la Chine sur tout un ensemble de sujets sensibles, et le concept d'« intérêt vital », constamment utilisé par Pékin, vient limiter un peu plus les échanges.

Mais c'est stratégiquement peut-être que les enjeux sont les plus importants pour une puissance comme la France, qui ne peut limiter ses intérêts aux domaines économiques ou étroitement régionaux. Paris s'est exprimé clairement sur une série de sujets qui, justement, constituent nos propres intérêts vitaux. Sur l'ensemble de ces sujets, la position chinoise demeure très éloignée de nos analyses et peu soucieuse de nos légitimes préoccupations. Ainsi, la question de la prolifération est au coeur des préoccupations stratégiques de la France.

Pour les stratèges chinois, à l'inverse, la prolifération des armes de destruction massive ne constitue au mieux qu'une menace secondaire, en raison des réactions éventuelles des États-Unis. Si Hu Jintao, sentant le vent du boulet des accusations de manipulation de la valeur du yuan, a choisi avec pragmatisme de se rendre à Washington et de feindre la conciliation sur la question iranienne, sur le fond, la position de la RPC n'a pas bougé. Il en va de même sur la question de la Corée du Nord, où la stratégie chinoise de gain de temps a réussi à s'imposer sans rien résoudre.

Les exemples pourraient se succéder : responsabilité environnementale, perception de la menace terroriste en Afghanistan, et même gestion responsable des conséquences d'une crise économique qui menace de détruire nos sociétés, aboutissant à la même conclusion de l'absence d'intérêts stratégiques véritablement communs entre les autorités chinoises et la France.

Dans ce contexte, en donnant à la RPC l'impression que Paris est désormais prêt à tout pour apaiser Pékin, le risque est grand de voir les demandes impossibles à satisfaire se multiplier, concernant par exemple la levée de l'embargo sur les ventes d'armes ou la fourniture de technologies duales trop sensibles, ouvrant la voie à de nouveaux « malentendus ».

Ainsi, si la normalisation de nos relations avec la Chine est une bonne chose et le rapprochement positif, il doit se faire sur des bases de totale réciprocité dans la prise en compte des intérêts fondamentaux de chacun. De la part de Paris, l'absence de recul serait dangereuse, même dans l'espoir d'obtenir quelques « délivrables » pour nos entreprises. La politique chinoise de la France, observée de très près par nos autres partenaires asiatiques, est trop importante pour ne répondre qu'aux exigences des effets d'annonce.

PHOTO - France's President Nicolas Sarkozy (R) meets Chinese President Hu Jintao in New York, September 21, 2009. World leaders are gathering in New York to attend the United Nation summit on Climate Change and the UN security council.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

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jeudi 11 février 2010

Les raisons de Pékin pour soutenir Téhéran - Frédéric Koller

Le Temps - International, mercredi, 10 février 2010

L'annonce par Téhéran, mardi, du lancement d'un programme de production d'uranium hautement enrichi (20%) à «usage civil» dans son usine de Natanz a été accueillie par l'inquiétude affichée de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et une pluie de critiques internationales. A la tête de ce front, on trouve désormais les Etats-Unis qui soupçonnent Téhéran de vouloir se doter de l'arme nucléaire: Robert Gates, le secrétaire à la Défense, souhaite qu'une résolution de l'ONU sur de nouvelles sanctions contre l'Iran soit votée «dans les semaines à venir». Des sanctions «fortes» a précisé la France, «paralysantes» a renchéri Israël, les deux Etats les plus fermes vis-à-vis de Téhéran.

La surprise est venue de la Russie, pays proche de Téhéran, qui a soudain à son tour haussé le ton. Dans un communiqué, Moscou évoque une décision de l'Iran qui «accroît les doutes sur la sincérité de ses intentions». Des voix officielles, dans la capitale russe, évoquent désormais les «limites de la patience» russe sur ce dossier et la possibilité de sanctions.

Le groupe des Six (les cinq membres du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne) serait ainsi proche d'un consensus pour frapper Téhéran avec des mesures de rétorsion économiques ciblées au coeur du pouvoir iranien. A une exception de taille: la Chine. Pékin pense que la voie diplomatique n'est pas encore épuisée et qu'il faut se donner du temps. Les Chinois estiment par ailleurs, comme de nombreux experts de la question, que de nouvelles sanctions - Téhéran est déjà soumis à deux trains de sanctions de l'ONU auxquels s'ajoutent d'autres sanctions américaines - seraient tout simplement sans effet sur le régime iranien. La Chine n'est pas la seule à défendre cette ligne. La Turquie, par exemple, veut elle aussi privilégier la négociation. Mais c'est elle qui peut freiner toute nouvelle initiative au niveau de l'ONU.

La Chine, sortie de l'ombre, joue ainsi le rôle traditionnellement dévolu à la Russie pour faire contrepoids aux pays occidentaux. Plusieurs raisons expliquent ce choix. Tout d'abord les liens économiques qui unissent Pékin et Téhéran. Le Financial Times, se basant sur les chiffres de la chambre de commerce Iran-Chine, révélait mardi que les Chinois étaient devenus en 2009 les premiers partenaires commerciaux de l'Iran devant l'Union européenne. Par ailleurs, Pékin dépend des hydrocarbures iraniens pour 11% de ses besoins énergétiques.

Ces intérêts économiques ne seraient toutefois pas déterminants estime Valérie Niquet, directrice du centre Asie à l'Institut français des relations internationales (IFRI). La chercheuse voit dans l'attitude de Pékin d'abord une volonté de monnayer sa puissance et le souci de ménager un régime avec lequel il se sent des affinités sinon idéologiques du moins politiques. «Avec l'affaire iranienne, la Chine est prête à engager un bras de fer pour se donner du crédit diplomatique. Elle veut montrer que si on ne s'accommode pas à ses demandes, elle peut tout bloquer. A ce stade, c'est sa capacité de nuisance qui peut l'élever au rang de grande puissance.» Pékin avait prévenu Washington que ses ventes d'armes à Taïwan et la rencontre programmée de Barack Obama avec le dalaï-lama ne seraient pas sans conséquences.

Sur le plan politique, Pékin suit de très près la «révolution verte» iranienne. Un scénario que craint un régime chinois conscient de sa propre fragilité. S'associer à des sanctions pourrait favoriser la chute d'un régime «ami» et donner des idées aux démocrates chinois, qui ont découvert avec fascination le rôle de Twitter dans les manifestations anti-Ahmadinejad en juin dernier, serait imprudent. «Ce qui se passe en Iran pourrait devenir un modèle de soulèvement populaire en Chine, explique Valérie Niquet. Pékin a intérêt à soutenir le régime iranien pour éviter une contagion.»

Reste à savoir jusqu'à quel point la Chine est prête à s'isoler sur la scène internationale pour défendre Téhéran. Si la cohésion du front des sanctions devait se renforcer, Pékin pourrait s'y rallier par simple pragmatisme. «Le débat divise sans doute le sommet du pouvoir chinois», estime Valérie Niquet.

PHOTO - EDITORS' NOTE: Reuters and other foreign media are subject to Iranian restrictions on their ability to report, film or take pictures in Tehran. Iran's President Mahmoud Ahmadinejad (L) and Industries Minister Ali Akbar Mehrabian wear protective glasses while visiting an exhibition of Iran laser science and technology in Tehran February 7, 2010.

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lundi 8 février 2010

La Chine n'a pas les moyens de son arrogance envers Washington - Valérie Niquet

Marianne - Lundi 8 Février 2010 à 05:01

La Chine multiplie les agressions verbales contre les Etats-Unis après les ventes d'armes à Taiwan, comme si elle se jugeait désormais invincible. Notre chroniqueuse Valérie Niquet rappelle que, 108° puissance mondiale en terme de PNB par habitant, la Chine reste encore très dépendante du reste du monde.

Comme avec Berlin, Paris, Londres ou Copenhague, Pékin a choisi la stratégie de la tension avec Washington. Mais en brandissant des menaces de rétorsion dans la gestion des grands dossiers internationaux tels que l’Iran ou la Corée du Nord, si les Etats-Unis « persistent dans leurs erreurs » en vendant des armes à Taiwan ou en recevant le Dalai Lama, le régime chinois révèle brutalement une réalité particulièrement préoccupante, que beaucoup ne souhaitaient pas voir : Non, Pékin n’a pas comme objectif prioritaire d’apparaître sur la scène internationale comme « grande puissance responsable » et le régime Chinois ne considère pas que certains sujets d’importance globale transcendent les « intérêts nationaux » constamment mis en avant.

Le positionnement particulièrement agressif de la RPC met donc en évidence les limites des stratégies d’engagement de la puissance chinoise et le caractère irréductible des différences d’analyse et de positionnement très largement liées à la nature du régime.

Les autorités chinoises sont aujourd’hui confrontées à des tensions particulièrement dangereuses. En dépit de taux de croissance mirifiques en pleine crise économique et financière mondiale, les signes d’inquiétude s’accumulent quant à la pérennité de la croissance chinoise. On craint l’inflation, le pouvoir peine à maîtriser la manne du crédit et chaque annonce de reprise en main provoque une amorce de panique sur les marchés. Profondément impliqué dans les grands courants économiques mondiaux, Pékin s’aperçoit qu’il ne maîtrise plus grand-chose.
Dans le même temps, les attentes en termes de croissance, de la part d’une population qui n’endure les travers du régime que dans la mesure où ce dernier peut lui garantir l’amélioration de son niveau de vie, ne faiblissent pas.

Enfin, des divergences se manifestent au cœur même du pouvoir et le processus de succession « apaisé » mis en place par Deng Xiaoping semble rencontrer lui aussi des limites. 
Dans ces conditions, le régime chinois se raccroche aux vieilles recettes de l’exaltation de la fierté nationale et des sentiments de revanche. Surtout, la crise financière qui a frappé l’Occident et les discours répétés à l’envie sur « le miracle chinois » et le « siècle de la Chine », pourtant démentis par nombre d’analystes chinois eux-mêmes, ont semble-t-il, fini par persuader une partie au moins de la direction chinoise que Pékin désormais pouvait « tout se permettre ». Condamnée à subir un ordre international dans lequel elle n’avait longtemps pas eu sa place, la RPC a cru pouvoir désormais imposer son propre agenda et ses propres normes.

La Chine artisan d'un néoprotectionnisme ?

Mais la crise actuelle avec Washington met au contraire en évidence le grand isolement diplomatique de Pékin. Chacun souhaite l’engagement de la Chine sur la scène internationale, mais pas à n’importe quel prix, et comme le président Sarkozy l’avait souligné, l’importance croissante des attentes de la communauté internationale est bien le prix à payer en échange de la puissance à laquelle aspire la RPC.

L’arrogance et la maladresse dont a fait preuve une diplomatie chinoise encore peu au fait des usages internationaux pourraient donc avoir des conséquences négatives et nuire à la stratégie d’émergence pacifique et d’harmonie patiemment mise en œuvre par la RPC depuis la fin des années 1990, notamment vis-à-vis de ses voisins. La réaction très négative de Pékin face aux ventes d’armes prévisibles des Etats-Unis à Taiwan démontre s’il en était besoin les limites très étroites du rapprochement entre Pékin et Taipei. L’intransigeance et la maladresse dont ont fait preuve les représentants chinois à Copenhague sont venus remettre en cause, au-delà de l’affront très direct au président Obama et à son représentant, le discours optimiste sur les progrès du multilatéralisme censés fonder les évolutions du système international depuis la fin de la guerre froide.

Le Japon, qui ouvre les bras à la Chine dans cette nouvelle communauté de l’Asie orientale qui se voudrait fondée sur le modèle européen ne peut-être qu’inquiet devant une telle évolution. Ceci d’autant plus qu’en dépit de l’amélioration des relations et des accords passés la RPC ne perd pas une occasion de réaffirmer ses revendications en mer de Chine orientale. 
Pourtant, derrière son discours de puissance, la Chine est vulnérable. Troisième, peut-être demain deuxième puissance économique mondiale devant le Japon, son PNB par habitant la place au 108ème rang mondial et ses besoins sont énormes. Elle demeure la première détentrice de bons du trésor américain mais c’est parce que ce type de placement reste pour elle le plus sûr. Prisonnière de sa volonté de maintenir une valeur du yuan suffisamment basse pour préserver les chances de reprise de ses exportations, elle doit acheter des dollars. Se débarrasser massivement de ces avoirs aurait des conséquences dramatiques bien sûr pour la stabilité mondiale, mais plus encore sans doute pour l’économie chinoise elle-même. La Chine surtout pourrait se voir confronter à un montée plus importante encore du protectionnisme, aux Etats-Unis et ailleurs, alors que la tentation est déjà là.

La Chine, grande puissance émergente dispose, et ça n’est pas nouveau, d’une puissance de nuisance considérable dont il impossible de ne pas tenir compte. Elle ne semble en revanche pas encore prête à s’imposer comme une puissance constructive occupant toute la place qui pourrait lui revenir dans le système international. La question est de savoir Pékin sera un jour capable de franchir le pas, au risque d’une transformation profonde de son système politique.


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mercredi 9 décembre 2009

AUDIO - 12e sommet Chine-Union européenne - Valérie Niquet

Chine Hebdo, BFM RADIO - Dimanche 6 décembre 2009

Valérie Niquet est spécialiste des relations internationales et des questions stratégiques en Asie, directeur de recherche à l’IRIS où elle a créé en 2001 l’Observatoire des stratégies chinoise et asiatiques (OSCA). Elle est docteur en science politique, titulaire d’un DEA de chinois et d’une licence de japonais. Elle est l’auteur de nombreux articles et études consacrés entre autres à l’évolution des équilibres régionaux et aux questions stratégiques en Asie depuis la fin de la guerre froide, aux politiques de défense des grandes puissances régionales et aux questions de prolifération.

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