lundi 13 avril 2015
"Crash" d'une Lamborghini et d'une Ferrari à Pékin pour la sortie de "Fast and Furious 7"
mercredi 18 mai 2011
ENQUÊTE - AlloCiné, itinéraire d'un enfant de la salle - Philippe Escande
Le modèle économique d'un média du XXIe siècle
Quand la saison du Festival arrivait à Cannes, sa maman écrivait à ses professeurs un mot d'excuse pour qu'il puisse goûter l'effervescence de la ville cinéma. Puis Grégoire Lassalle est devenu clown (diplômé), animateur radio (sur Europe 1), homme de marketing. Aujourd'hui, il n'a plus besoin de petit mot pour fréquenter les allées du Festival qui s'achèvera dimanche prochain. Il est à la tête du premier site Internet européen dédié au cinéma, le deuxième au monde derrière l'américain IMDb.
Au départ, en 1993, AlloCiné n'est qu'un numéro de téléphone, le 40 30 20 10, pour connaître les horaires des salles. Aujourd'hui, le site est devenu un véritable média dédié à tous les écrans. Seuls 7 % de son trafic sont générés par la consultation des horaires. Mais un média du XXIe siècle : économe, communautaire, versatile, encyclopédique, mondial et... très rentable. Acheté par Vivendi en pleine bulle Internet, il est cédé en 2003 à ses cadres, faute de mieux : la société affiche alors 6 millions de chiffre d'affaires et 7 millions de pertes. L'an dernier, AlloCiné a réalisé 25 millions de chiffre d'affaires pour une marge brute qui dépasse probablement les 50 %.
Le secret ? Pauvres journaux, bouchez-vous les oreilles. C'est la publicité qui afflue en masse ! Le groupe va lancer une télévision d'ici à l'été prochain, en grande partie pour absorber le volume de réclames supplémentaire.
Journalisme de données
AlloCiné fait travailler une trentaine de journalistes sur la centaine d'employés en France. Le reste se partage à parts égales entre les développeurs informatiques et les hommes de marketing. Né d'un besoin pratique, il est devenu fournisseur d'informations tous azimuts sur le cinéma. Mais il n'est pas qu'un équivalent de « L'Officiel des spectacles » sur le Web.
Présent sur la Toile depuis 1997, il utilise l'outil pour constituer une base de données unique sur son sujet. Les journalistes rédigent des fiches, des papiers, des interviews. A cette masse d'informations vient s'ajouter la véritable pierre philosophale de la société, capable de transformer le clic en or : les bandes-annonces. Elles sont fournies gratuitement par les distributeurs et constituent de formidables supports de publicité, car plus de 20 % des internautes viennent d'abord sur le site pour les regarder. Celle de « Very Bad Trip 2 » a été vue plus de 1 million de fois la semaine de sa sortie. Tout cela reste précieusement stocké et constitue la profondeur du site, qui prétend détenir des informations écrites et vidéo sur les films du monde entier depuis 1978. Au total, plus de 100.000 fiches et un peu moins de 30.000 bandes-annonces.
C'est cela le média moderne, l'alliance du journaliste et des bases de données qui permet à chacun de se constituer son journal. En revanche, AlloCiné se garde bien d'émettre la moindre critique. Il préfère afficher celles des journaux classiques, avec un classement par étoiles et des liens qui renvoient vers eux. Ainsi, il fait de ceux-ci des partenaires (gratuits) plus que des concurrents et ne court pas le risque de se fâcher avec ses annonceurs.
Autre différence par rapport à un média traditionnel, il est en évolution constante. Avec l'engouement pour les séries télévisées, il s'est vite branché sur cette nouvelle manne, avec les mêmes recettes, puis il a successivement créé des émissions vidéo autour du cinéma et des séries. Sa plus célèbre, « Faux Raccords », qui pointe chaque semaine les petites erreurs de montage des films ( le caméraman que l'on voit dans le rétroviseur...), est vue 1,5 million de fois chaque semaine. Sept chaînes existent aujourd'hui, il y en aura 15 en septembre. La future télévision, qui sera accessible sur le petit écran via son décodeur ADSL, diffusera chaque soir un débat et un film de patrimoine.
Conquête chinoise
Enfin, le modèle AlloCiné est facilement transposable à l'international. Le cinéma est un art mondialisé et chaque pays conquis enrichi sa base de films qui profite à tous. Le groupe s'est mis en chasse. Achetant ou s'implantant en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne, au Canada, au Brésil, en Turquie ou en Russie.
Dernier coup fumant, la Chine, avec l'achat du premier site local, Mtime, monté par un ancien dirigeant de Microsoft Chine. Il s'agit de la plus grosse acquisition de la société. La seule pour laquelle Grégoire Lassalle a eu besoin de son actionnaire principal pour mettre sur la table les quelque dizaines de millions de dollars nécessaires.
Car, depuis 2007, AlloCiné est la propriété du fonds d'investissement new-yorkais Tiger Global. Ce dernier n'a pas hésité à débourser autour de 120 millions de dollars, soit près de dix fois le chiffre d'affaires de l'époque, pour acheter le français et en faire un leader mondial. Grégoire Lassalle suit cette feuille de route. Avec un objectif affiché : parvenir en 2012 à 50 millions de visiteurs uniques et 50 millions d'euros de chiffre d'affaires. Soit un doublement du trafic et des ventes en deux ans.
Marchandisation
Pour cela, la Chine ne suffira pas. Actuellement, la publicité représente 56 % du chiffre d'affaires, devant l'achat de billets et l'édition d'émissions vidéo et de sites Web pour des tiers. Avec le développement de la consultation sur mobiles, elle ne se développera plus beaucoup. L'idée est donc de transformer les internautes en acheteurs. D'où l'accord annoncé avec la FNAC la semaine dernière. Le tout aidé par un logiciel de recommandations permettant de connaître les goûts de chaque visiteur et de l'inciter à devenir prescripteur auprès de ses amis. Le Graal des web-commerçants.
Le groupe sait que ce changement de dimension n'est pas sans dangers. Et ceux-ci viennent aussi bien d'en bas que d'en haut. D'en bas car la « marchandisation » d'un site d'information plutôt communautaire risque d'irriter ses utilisateurs et de les reporter vers des offres alternatives, dont la plus simple est YouTube, première base de données vidéo du monde et filiale de Google.
La deuxième menace, venue d'en haut, est américaine. IMDb (Internet Movie Database) est un site de passionnés racheté en 1998 par le géant Amazon. C'est une plate-forme ouverte aux contributeurs extérieurs qui revendique 100 millions d'utilisateurs mensuels. La science de sa maison mère en matière de gestion de la relation client en fait un concurrent redoutable à l'international. IMDb est présent en Allemagne, Italie, Espagne, Portugal et France. La bataille ne fait donc que commencer et se déroule elle aussi dans les coulisses de Cannes.
Les chiffres clefs les Points forts les Points faibles
Chiffre d'affaires (2010) : 25 millions d'euros. Répartition : publicité (56 %), commission sur billets, émissions et sites Web pour des tiers, contenus pour des portails d'opérateurs. Audience (janvier 2011) 34 millions de visiteurs uniques, dont 10 millions en France, 11 millions en Chineet 10 millions en Russie. Effectif : 250 personnes (100 en France).Domination en France. Premier en Chine. Expansion rapide.Très présent sur les mobiles. Beaucoup de projets audiovisuels.Petit en Espagne etGrande-Bretagne. Concurrent du géant Amazon. Moins de pub sur le mobile.
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mercredi 11 mai 2011
Thierry Frémaux : «La maison cinéma tient bon en cultivant sa marginalité»
Thierry Frémaux, délégué général, défend le travail de veille du Festival de Cannes.
Voilà dix ans que Thierry Frémaux pilote le Festival de Cannes depuis son cockpit le plus stratégique : la sélection officielle, dont il signe chaque choix. Sa fonction s'exprime en des termes on ne peut plus flous : «délégué général». Autant dire tout et n'importe quoi. C'est exactement ce que fait Frémaux. Tout, parce qu'il est le chef d'orchestre réel et omnipotent de la vaste foire cannoise. N'importe quoi, parce qu'il est sollicité pour des représentations inattendues : lundi soir, par exemple, il arrivait à notre rendez-vous encore tout essoufflé par la rencontre qui oppose chaque année l'équipe de foot parisienne du Festival à celle des locaux...
A quoi aura ressemblé cette décennie ?
Si on veut mesurer la sélection officielle elle-même, je soulignerais trois empreintes particulières : l'accueil plus large qui a été fait ces dix dernières années au documentaire, au cinéma de genre et à l'animation. L'animation, j'ai tenu à ce que Cannes en prenne acte, même si ce n'était pas une spécialité de ma cinéphilie. Pour le documentaire, que Cannes ait été l'enregistreur ou le déclencheur de son développement, ou les deux, il fallait là aussi lui reconnaître la place et l'importance qu'il mérite. Dans le cas du cinéma de genre, autant Cannes a pu prospérer sans trop y faire attention, autant aujourd'hui on ne pourrait pas se permettre de rater le John Woo contemporain, ce serait une faute. Cannes doit donc être aussi la veilleuse pour ce genre de cinéma.
En dix ans, qu'est-ce qui, dans le cinéma, a évolué le plus significativement ?
Les techniques, bien sûr, ont changé. Le numérique, les petites caméras, les films sur téléphone : on reçoit toutes sortes d'objets et on les regarde tous. Mais cette modernité technique n'est pas un critère : un film fait sur téléphone plutôt qu'en pellicule n'est pas meilleur ou plus intéressant a priori. Nous avons reçu des films en téléchargement parce qu'ils ne pouvaient pas arriver autrement pour des questions de délai. Le numérique, c'est vraiment un grand écart qui va de l'équipement haute définition, haut de gamme, jusqu'au film reçu sur clé USB, comme un film iranien, parce que c'était le moyen le plus sûr et discret de le sortir de son pays. Cannes reste un labo, même si on doit nous accuser de faire du prosélytisme en faveur du modèle américain, comme ce fut le cas avec la première projection numérique de Star Wars, notamment. Sauf que la même année, il y avait l'Arche russe de Sokourov, film numérique lui aussi...
Un cas résume-t-il mieux que les autres cette décennie ?
Oui, Apichatpong Weerasethakul. Il arrive dans ma première sélection avec Blissfully Yours, à Un certain regard, dont il gagne le prix. Et il finit la décennie en beauté en 2010 avec la palme d'or pour Oncle Boonmee. C'est aussi que la géopolitique du cinéma évolue comme le reste. Les cinémas de Hongrie, de Russie, de Pologne ou du Japon sont moins présents à Cannes parce qu'ils ont objectivement décliné. Inversement, Thaïlande, Corée et Chine ont grandi.
Cette décennie aura aussi été celle des séries télé...
Les séries sont une expression du cinéma. Ce qui nous plaît dans ces séries reste de l'ordre du cinéma. Et ce sont les cinéastes qui continuent à pousser les murs, à préparer le terrain pour les séries de demain. Cette année, Alain Cavalier, Lars von Trier, Michel Hazanavicius et son film muet sont tout à fait dans cette tradition-là. La maison cinéma tient bon en cultivant sa marginalité, celle-ci a donc toute sa place à Cannes. Mais le mainstream aussi, d'où Pirates des Caraïbes ou la Conquête. Les gros films protègent les petits. Et puis cette année s'annonce bonne. La Croisette, le marché, les publicitaires, tout cela tourne à plein régime. Les Américains et Hollywood sont présents et bien présents. Le Carlton est recouvert de panneaux : tant mieux !
Si ce 64e Festival était un produit à vendre, comment appâteriez-vous nos lecteurs ?
Je leur recommanderais de regarder le montage qui a été préparé sur De Niro pour la cérémonie d'ouverture (1). On y voit comment le cinéma permet de faire vivre un immense acteur instantanément. Si ç'avait été un chanteur ou un écrivain, on ne pourrait lui rendre hommage qu'avec nostalgie, mélancolie. Mais c'est De Niro, c'est du cinéma et c'est plein de vie. Pour les lecteurs de Libération en particulier, je suggérerais le film de Nanni Moretti, Habemus Papam, où Michel Piccoli tient le rôle du pape, parce que c'est un film qui nous rappelle à notre liberté de dire non.
(1) Retransmise ce soir en direct et en clair sur Canal+ à partir de 19 h 15.
Recueilli par Olivier Séguret
© 2011 SA Libération. Tous droits réservés.
lundi 2 mai 2011
CINÉMA - Les tribulations des producteurs européens en Chine - Brice Pedroletti
Depuis six ans, le Club des producteurs européens, une association basée à Paris qui regroupe une cinquantaine de producteurs européens indépendants, organise à Pékin ou à Shanghaï un forum de coproduction avec la Chine, dans l'espoir qu'en apprenant à se connaître les ressortissants des deux continents coproduisent un plus grand nombre de films. L'enthousiasme est souvent là, mais les partenariats sont rares, dans un marché chinois dominé par les grosses productions sino-hongkongaises.
La croissance exponentielle du box-office chinois et les efforts de la Chine pour s'affirmer à l'international dans le domaine des industries culturelles - l'organisation dans la capitale, du 23 au 28 avril, à grand renfort de subventions, du premier Festival international du film de Pékin, en est l'exemple le plus récent - sont-ils en train de changer la donne ?
" Pour la première fois, j'ai ressenti un signal fort de la part de nos interlocuteurs officiels, pour nous faire comprendre combien ils comptaient désormais sur les coproductions ", indique Alexandra Lebret, directrice générale du Club des producteurs européens. Même le géant China Film Group a redemandé d'examiner un certain nombre de projets de films européens.
Les Chinois savent qu'ils ne pourront éviter d'ouvrir davantage leur marché aux films étrangers - des quotas en restreignent l'accès - et les coproductions sont pour eux le moyen idéal d'y parvenir. Ils désirent être présents sur les autres marchés. Enfin, les introductions en Bourse des principaux acteurs de l'industrie du cinéma chinois, en Chine et à l'étranger, les poussent à vouloir internationaliser leur catalogue.
Réserve de spectateurs
Pour Yu Dong, président du groupe Bona International, qui coproduit des films de genre à gros budget, le triplement attendu du marché chinois dans les cinq à huit ans à venir et l'envolée des budgets vont " pousser les producteurs chinois à coproduire des films en anglais ", aussi bien pour le marché chinois que pour le marché international, a-t-il expliqué à ses collègues lors du forum consacré aux coproductions avec l'Europe, le 25 avril.
Pour les Européens, coproduire un film avec les Chinois permet d'échapper aux quotas, le film ainsi financé étant alors classifié comme local. Seuls vingt films étrangers par an sont distribués en Chine, selon la formule dite du " partage de recettes " (qui rémunère le producteur au prorata du succès) : une quantité restée inchangée malgré un box-office qui a augmenté de 40 % en 2009 et de 65 % en 2010, faisant du pays le quatrième marché au monde derrière les Etats-Unis, l'Union européenne et le Japon.
Cette réserve de spectateurs ne laisse pas indifférent les Européens : " La classe moyenne chinoise se développe, les gens voyagent, c'est le moment de faire des films plus sophistiqués, qui se passent en Italie mais avec des protagonistes chinois en proie aux tourments d'aujourd'hui ", explique le producteur italien Cristiano Bortone. Celui-ci prépare " une sorte de Vacances romaines ", scénarisé par un Chinois épaulé par un consultant italien. Et avec une star chinoise en premier rôle féminin.
Les Français ont longtemps été les premiers partenaires de coproduction pour les films chinois indépendants : Lou Ye, Wang Xiaoshuai ou Jia Zhangke ont, parmi d'autres, vu nombre de leurs films réalisés grâce à des aides françaises. La signature d'un accord de coproduction avec la Chine en avril 2010, et la possible refonte des mécanismes de financement du Fonds Sud font évoluer le cadre des partenariats.
Des films plus audacieux se profilent : Pathé est en train de signer avec le groupe chinois Stellar un partenariat pour la production du dessin animé Pourquoi j'ai (pas) mangé mon père ?, que réalisera Jamel Debbouze. A Shanghaï, la productrice Natacha Devillers prépare une comédie réalisée par Gérard Krawczyk.
Il peut être utile de mettre au diapason des cultures de cinéma différentes : " En Chine, la mise en production se fait avec des délais très courts ", signale Eric Garandeau, le président du CNC, qui a participé au forum de coproduction du Festival de Pékin. " On a besoin de faire comprendre nos méthodes et l'importance de la préparation ", dit-il.
Le Totem du loup, le prochain film de Jean-Jacques Annaud, adapté du best-seller de Jiang Rong et proposé au réalisateur français par une société chinoise, est une bonne occasion. Le scénario est en cours d'écriture tandis que de jeunes loups sont en dressage en Mandchourie. Le tournage commencera mi-2012, pour un an. Un seul film a pour l'instant été estampillé binational dans le cadre de l'accord franco-chinois de coproduction de 2010 : il s'agit de Onze fleurs, du réalisateur chinois Wang Xiaoshuai, actuellement en posproduction à Paris.
Brice Pedroletti
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vendredi 18 mars 2011
Les derniers secrets de Stanley Kubrick - Florence Colombani
Douze ans après sa mort, le cinéaste mythique continue à intriguer. La Cinémathèque française dévoile son projet avorté, « Aryan Papers », et son oeuvre est auscultée.
On croyait tout connaître de Stanley Kubrick. Son génie, bien sûr, évident dès les tout premiers films, ces petits thrillers en noir et blanc sidérants de maîtrise (« Fear and Desire », 1953 ; « Le baiser du tueur », 1955) que la rétrospective de la Cinémathèque française permet de redécouvrir sur grand écran. Un génie devenu aveuglant à partir des « Sentiers de la gloire » (1957), qui valut à Kubrick ce que n'obtint aucun autre cinéaste du XXe siècle : une carte blanche de la Warner. Veut-il éclairer chaque plan d'une adaptation littéraire de trois heures à la bougie (« Barry Lyndon », 1975) ? Ou contraindre les Cruise-Kidman, le couple le plus célèbre du monde, à un huis clos de deux ans (« Eyes Wide Shut », 1999) ? Eh bien, il peut, car tout est permis au grand Kubrick... Il a la liberté d'une rock star, un pouvoir de fascination. Ses fans dissertent sur son goût de la réclusion et son côté J. D. Salinger avec autant de passion que sur la fin de « Shining » (1979) ou le monolithe de « 2001 : l'odyssée de l'espace » (1968). La passion Kubrick brûle d'un feu si ardent que l'on sait tout d'un film jamais réalisé : le mythique « Napoléon » - écrit à la fin des années 60 avec Jack Nicholson - a fait l'objet d'un livre entier, paru chez Taschen, avec photos de repérage, scénario intégral et fac-similé des notes manuscrites du maître.
Or l'exposition « Stanley Kubrick » qui s'ouvre à la Cinémathèque le 23 mars met en lumière un projet moins fameux mais tout aussi passionnant. Il s'agit d'« Aryan Papers », l'adaptation d'un roman de Louis Begley intitulé en français « Une éducation polonaise » (Grasset). Kubrick a évoqué dans son oeuvre la Première Guerre mondiale, la guerre froide et la guerre du Vietnam. Logique, donc, qu'il rêve de consacrer un film à la Seconde Guerre mondiale. Il songe d'abord, témoigne Jan Harlan, son beau-frère et collaborateur de toute une vie, à« une histoire placée dans l'industrie du film allemande, avec la machine à propagande de Goebbels en toile de fond du drame ». L'idée ne doit rien au hasard : Christiane Harlan - l'épouse de Kubrick - et son frère Jan sont les neveux de Veit Harlan (1899-1964), le réalisateur du « Juif Süss » (1940), un personnage clé de la machine à propagande de Goebbels. On touche là au coeur du mystère de l'homme Kubrick, ce juif de Brooklyn dont la famille était venue trois générations plus tôt d'Europe centrale et qui, remarque Serge Toubiana,« restera toujours à bonne distance de toute thématique autobiographique », cet amoureux de Zweig et de Schnitzler, quand il envisage de raconter l'Europe en guerre, songe d'abord à passer par le prisme de l'histoire familiale très particulière de sa femme...
Mais cette solution laisse de côté le coeur de la tragédie du XXe siècle. Et ce que veut vraiment Kubrick, c'est faire un film sur la Shoah. Lui manque un scénario. C'est ainsi que Jan Harlan, prestement dépêché à New York, se retrouve un beau jour de 1976 à siroter un thé sur le canapé d'Isaac Bashevis Singer.« Seriez-vous d'accord pour écrire un scénario sur l'Holocauste ? » demande en substance Harlan. Et l'auteur d'« Ombres sur l'Hudson » de refuser, sardonique : « Je suis très honoré de la confiance de M. Kubrick... Mais je n'y connais absolument rien. » En Angleterre, Kubrick fulmine. Et pourtant...« Je comprends ce qu'il veut dire », confie-t-il à son beau-frère. Comment raconter cette histoire ? Comment bâtir une architecture dramatique qui dise l'horreur sans la trafiquer, l'amoindrir, la galvauder ? Comment oser, en somme, faire une fiction sur la Shoah ?
Rousseur mutine. Il faut attendre 1991 et la découverte de cette « Education polonaise », le roman en grande partie autobiographique de Louis Begley, pour que Kubrick sache enfin qu'il tient son film. Né Ludwik Begleiter dans la petite ville polonaise de Stryj, l'auteur s'inspire de son enfance pour raconter l'histoire du petit Maciek, qui échappe de peu à la déportation avec sa belle tante Tania et réussit à survivre caché à la campagne, en se faisant passer pour catholique. L'histoire est vue par les yeux de l'enfant, et on imagine aisément la voix off à la « Barry Lyndon » qui aurait accompagné le film. Un jour Begley, devenu un avocat à succès qui travaille à Manhattan, reçoit un appel de Kubrick, curieux de connaître l'air d'une chanson mentionnée dans le roman. Begley n'en connaît aucun enregistrement et se met donc à chantonner au téléphone. Les photos et les documents présentés à la Cinémathèque témoignent de l'avancement du projet : 2 000 photos de repérage ont été archivées par le fonds Kubrick. On y voit les vastes forêts du Danemark (choisi pour le tournage), de Tchécoslovaquie et de Hongrie qui auraient servi de décors. Après avoir envisagé Julia Roberts ou Uma Thurman pour le rôle de Tania, Kubrick arrête son choix sur Johanna ter Steege, une actrice néerlandaise dont le talent l'éblouit. On découvre - sur les photos des essais de costumes - sa rousseur mutine et son regard vif, et l'on mesure à quoi tient la gloire d'une actrice. Un film qui ne se fait pas, un rôle qui aurait dû changer votre vie...
En 1993, quand Warner annonce le lancement d'« Aryan Papers » - le nouveau titre d'« Une éducation polonaise » -, un autre film sur la Shoah est en chantier, « La liste de Schindler ». Kubrick se détourne lentement de son projet. La carrière de « Full Metal Jacket » n'avait-elle pas souffert de la sortie de « Platoon », d'Oliver Stone ? Et puis Spielberg est un ami, l'homme qui réalisera - après sa mort - un autre scénario resté lettre morte, « A. I. », une sorte de « Pinocchio » mâtiné de science-fiction. « Aryan Papers » tombe dans l'oubli. Kubrick se permet tout de même un commentaire cinglant à la sortie du film qui a relégué le sien aux oubliettes : « L'Holocauste, c'est 6 millions de personnes assassinées. "La liste de Schindler", ce sont les 600 qui sont sauvées. » Et à Noël il envoie une carte à Barbara Baum, la costumière qui a vu son labeur de toute une année mis au placard : « Tout ce travail n'aura pas été en vain. » On reste longtemps devant ce mot manuscrit, griffonné d'une main impatiente, tout ce qui reste de ce film rêvé
Autour de Stanley Kubrick
L'événement principal, c'est bien sûr l'exposition - associée à une intégrale des films - qui se tient du 23 mars au 31 juillet à la Cinémathèque française (www.cinematheque.fr). Une table ronde réunira le 24 mars la veuve du cinéaste, Christiane Kubrick, son beau-frère et collaborateur de toujours, Jan Harlan, ainsi que l'actrice de « Barry Lyndon » Marisa Berenson. La réflexion se poursuit grâce à un cycle de conférences qu'ouvre Michel Ciment, directeur de Positif et spécialiste de Kubrick, sur ce cinéma « entre raison et passion » (le 28 mars). Paraît justement chez Calmann-Lévy (400 pages, 45 E) une édition définitive du « Kubrick » du même Michel Ciment, à la fois analyse fouillée de l'oeuvre et entretien avec un cinéaste d'ordinaire peu bavard. Le catalogue officiel de l'exposition (304 pages, 32 E, Deutsches Film-institut) n'est disponible qu'en anglais ou en allemand. Dommage, car les analyses de « 2001 » ou « Docteur Folamour » y sont excellentes. Enfin, la Fnac et Warner Bross éditent un coffret de 19 DVD regroupant pour la première fois l'intégralité des films, accompagné du livre « The Stanley Kubrick Archives », d'Alison Castle (Taschen, 544 p., 49,99 E)
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mardi 22 février 2011
CINÉMA - Winter Vacation de Li Hongqi
Un tableau sinistre et radicalement absurde de la Chine contemporaine
C'est la fin des vacances dans un village de la Chine septentrionale. Quatre adolescents laconiques tuent le temps, tournent en rond, échangent des propos vagues, évoquent des projets tout aussi vagues que le film s'empresse de tuer dans l'oeuf.
Le plan d'ouverture du film est à cet égard saisissant. Une maison jaunâtre sous un ciel de plomb, un carrefour crépusculaire désert, longuement filmé en plan fixe, sur lequel s'engagent progressivement les personnages du film. En arrière-plan sonore, des annonces commerciales, manifestement destinées à personne, résonnent comme une litanie dans un haut-parleur. Le dialogue qui s'engage entre les deux jeunes gens qui pénètrent les premiers dans ce cadre désolé ne dépare pas le tableau : " Tu fais quoi ? ", " J'allais te chercher ", " Moi aussi "...
Bientôt rejoints par deux autres compères, la conversation se relance, entre deux lourds silences, par une information prometteuse : " Il paraît qu'il y a une fille pas mal qui vend des choux sur le marché. " La fille, on ne la verra pourtant jamais. En lieu et place, le film égrène des situations où l'ennui abyssal le dispute au grotesque des rapports familiaux et sociaux.
Rire finlandais glacé
Un grand-père menace à tout bout de champ son petit-fils, garçonnet pourtant paisible, d'une formule péremptoire : " Tiens-toi tranquille ou ton oncle va venir te botter les fesses ! " Une scène de racket impassible est illustrée par des paires de gifles calmement répétées sur le visage d'un des adolescents. Une femme achète les fameux choux sur le marché en faisant baisser les tarifs au-delà du raisonnable. Un divorce est réglé dans un bureau miteux en deux coups de cuillères à pot.
Cette humanité prostrée, cette équanimité de la souffrance, cette durée des plans tirée plus qu'il ne faut, cette cruauté insidieuse qui contamine tous les rapports composent un tableau particulièrement sinistre de la Chine contemporaine, qui ne déclenche le sourire que pour mieux nous l'enfoncer dans la gorge.
Sur fond d'horizon bouché, de système politique coercitif et de violence sociale latente, le troisième long-métrage de Li Hongqi introduit toutefois une manière relativement nouvelle dans le cinéma d'auteur chinois, celui de l'humour absurde, proche, en littérature, de l'esprit beckettien et, au cinéma, du rire finlandais glacé, type Aki Kaurismaki. La manière de Li Hongqi est toutefois plus radicale encore. Elle repose sur l'impavidité, le silence, la sérialité, la néantisation de tout projet, de toute action, et de l'attente elle-même.
Cette esthétique exacerbée du désoeuvrement, qui confine à l'installation plasticienne, est visiblement conçue par le réalisateur comme une arme de combat, une provocation dadaiste et salutaire contre la pesanteur et l'utilitarisme de l'ordre social.
L'exercice trouve néanmoins sa limite dès lors que cette neutralisation stylisée, ce systématisme de l'absurde, atteint les personnages, réduits à n'être que les porte-drapeaux de l'offensive tous azimuts de l'artiste omnipotent.
Jacques Mandelbaum
Film chinois de Li Hongqi. Avec Bai Junjie, Zhang naqi, Bai Jinfeng, Xie Ying. (1 h 31.)
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mardi 18 janvier 2011
CINÉMA - I Wish I Knew par Jia Zhangke
Des paroles qui font resurgir l'histoire de la Chine
Voilà plus de quatre ans que Jia Zhang-ke a donné sa dernière fiction longue, Still Life, Lion d'or à Venise en 2006. Depuis, si l'on met à part le magnifique court-métrage Cry Me a River, présenté, toujours à la Mostra, en 2008, le cinéaste a changé de méthode, mais pas de matière. Il reste le témoin et le peintre du mouvement de la Chine, de cette mutation permanente dont il capte à la fois la force tellurique et les effets les plus intimes, mais il opère directement sur la réalité.
I Wish I Knew est son quatrième documentaire d'affilée. Le second qu'il consacre à une ville. Après s'être fait le chroniqueur de la disparition du prolétariat de Chengdu dans 24 City, Jia Zhang-ke fouille dans la mémoire de Shanghaï, la plus grande ville de Chine, la plus extravertie sans doute. Plaque tournante du commerce de l'opium, porte d'entrée des puissances étrangères en Chine, terrain d'affrontement entre les forces politiques après la chute du système impérial, Shanghaï fonctionne comme une espèce d'immense distillerie d'histoire et d'histoires.
Jia Zhang-ke a entrepris de recueillir les paroles des dépositaires de cette mémoire. I Wish I Knew est donc essentiellement fait de témoignages qui déroulent le fil de l'histoire de la fin de l'empire à celle de la Révolution culturelle. On entend aussi bien une quasi-centenaire, Chang Hsin-I, descendante d'une dynastie de lettrés et de militaires, qui évoque les moeurs de la haute société entre les deux guerres mondiales, qu'une héroïne du travail socialiste qui rencontra Mao Zedong.
A cet échelonnement dans le temps répond un éclatement géographique. Dernière grande ville tenue par le Kuomintang (parti nationaliste chinois) en 1949, Shanghaï fut le point de départ de la diaspora nationaliste, vers Hongkong, Taïwan, ou plus loin encore. La fille d'une figure légendaire de la pègre des années 1930 est aujourd'hui restauratrice à Amman.
Filmés comme des acteurs
Si Jia Zhang-ke s'était contenté de choisir et de faire parler sa petite vingtaine d'interlocuteurs, la pertinence de sa sélection et de ses questions suffirait à en faire un historien de premier rang. Mais il est avant tout cinéaste, et I Wish I Knew est bien plus qu'un simple alignement de témoignages. Cela tient d'abord à la qualité de l'image de Yu Lik-wai, le chef opérateur; il filme les témoins comme s'ils étaient des acteurs, avec la même attention aux ombres qui passent sur les visages, avec le même désir d'exprimer à travers le cadre ou les mouvements de caméra les émotions qui traversent ces personnages.
Et, surtout, Jia Zhang-ke revient sans cesse au cinéma, aux films que l'histoire de Shanghaï a produits. Lorsqu'il fait intervenir Barbara Fei, fille du cinéaste Fei Mu, il montre un extrait du magnifique Printemps dans une petite ville (2004). Réalisé juste après la fin de la guerre civile, distribué en 1951, ce mélodrame déchirant montre ce qu'aurait pu être le cinéma chinois si le torrent de la propagande ne l'avait pas emporté.
I Wish I Knew fait coexister des extraits de ces films faits pour édifier les masses et les témoignages d'artistes qui ont exercé - délibérément s'ils sont assez vieux, pour suivre leurs parents pour les plus jeunes - à Hongkong ou à Taïwan. On entend ainsi le maître du cinéma de la Grande Ile, Hou Hsiao-hsien (qui a quitté la Chine continentale à l'âge de 1 an), exprimer son attachement et sa fascination pour les moeurs de Shanghaï, qu'il a exprimés dans Les Fleurs de Shanghai (1998).
Ces blocs d'histoire et de cinéma sont liés entre eux par des espèces d'interludes qui montrent l'actrice d'élection de Jia Zhang-ke, Zhao Tao, que l'on voit errant dans les rues de Shanghaï, où l'histoire est soit effacée soit plastifiée par les lois du tourisme mondial. La grâce de l'actrice et la beauté des images ne suffisent pas tout à fait à légitimer le procédé. Cette imperfection - rare chez le réalisateur - est peut-être le signe d'une impatience à regagner la fiction, à se lancer dans le grand oeuvre historique maintes fois annoncé. On aimerait savoir.
Thomas Sotinel
Documentaire chinois de Jia Zhang-ke. (1 h 58.)
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CINÉMA - La révolution chinoise, selon Jia Zhang-ke
Agé de 41 ans, le cinéaste chinois Jia Zhang-Ke est l'auteur de neuf longs-métrages, fictions et documentaires, qui forment ensemble une grande fresque de la Chine d'aujourd'hui. Xiao-wu, artisan pickpocket, l'a révélé, en 1997, au Festival de Berlin. Still Life lui a valu le Lion d'or au Festival de Venise en 2006. Aujourd'hui sort en salles I Wish I Knew.
Pourquoi cet intérêt pour Shanghaï ?
Je suis né en 1970. Lorsque j'étais à l'université, j'ai pris conscience que l'histoire, telle qu'elle m'a été transmise par mes professeurs, par les livres, était totalement falsifiée. La période la plus transformée est celle qui va de 1911 à 1949, de la révolution (qui a mis fin au système impérial et donné naissance à la République de Chine) à la libération (qui a donné naissance à la République populaire de Chine). C'est l'époque où entraient dans l'histoire les deux acteurs principaux des Partis communiste et nationaliste, Mao Zedong et Tchang Kaï-chek.
Dans les années 1990, il y a eu des nouveaux travaux d'historiens sur cette période. J'ai commencé à lire beaucoup de documents et à combler le manque induit par ce que cachaient les autorités. Personnellement, je n'ai aucun rapport avec Shanghaï. Mais il m'est apparu que, par rapport à l'histoire de mon pays, on ne pouvait pas faire abstraction de cette ville.
Cette volonté de travailler l'histoire dans votre cinéma est-elle nouvelle ?
Quand j'étais à l'université, j'avais déjà ce désir. Mais je fais partie des gens qui ont vécu la deuxième période de réformes et d'ouverture, pour qui 1989, avec les événements de Tiananmen, a été une date très importante. Cela m'a obligé à me confronter à la réalité du présent, comme en témoignent mes films, depuis Xiao Wu jusqu'à 24 City. Je les ai faits rapidement, à l'instinct. Aujourd'hui, en tant que Chinois, il y a une urgence à se confronter au passé que la Chine n'encourage pas. Lorsque j'ai tourné I Wish I Knew en 2010, l'Exposition universelle était en préparation. Elle symbolisait la réussite économique, portait un message tourné vers l'avenir. Je voulais apporter un son de cloche différent, proposer de se tourner vers le passé pour pouvoir aborder l'avenir. Deux périodes m'intéressaient surtout, 1949 et la Révolution culturelle. Deux moments où les Chinois choisissaient soit de rester dans la Chine rouge, soit de s'exiler à Taïwan ou à Hongkong. Par le biais de la ville, je voulais aborder ces deux périodes et montrer, dans un même film, des gens des deux côtés.
Pourquoi avoir adopté un traitement documentaire ?
Fiction et documentaire peuvent servir ce travail de mémoire. Je m'apprête à tourner une fiction d'époque dont l'action se passe entre 1899 et 1911. Le film met en scène les débuts de l'ère moderne en Chine, la rupture totale qui a eu lieu à cette époque entre l'ancien et le moderne. C'est le premier volet d'une trilogie, à laquelle je pense depuis longtemps, et pour laquelle je me sens armé, aujourd'hui. Les deux autres portent respectivement sur les années 1927 et 1949. Celui que je m'apprête à tourner montre le point de vue de Fenyang, ma ville natale : j'ai écrit le scénario en m'inspirant des annales de la ville. Le film, centré sur 1927, comme La Condition humaine, d'André Malraux, part de Shanghaï. Je voudrais mettre en scène la haine entre le Parti communiste et les nationalistes qui a fait suite à une période de collaboration, et dont est née une haine entre Chinois qui a encore des répercussions aujourd'hui. Le projet de 1949 sera raconté depuis Hongkong.
Ce qui relie les trois, c'est la révolution. C'est un thème qui a influencé l'humanité entière, et qui me passionne. Je voudrais comprendre ce qu'il recouvrait au début et ce qu'il en reste aujourd'hui. J'ai envie de rompre avec la façon officielle d'expliquer la révolution que le PC s'est appropriée, de mettre en avant mon point de vue d'artiste et de réalisateur de cinéma.
Où en êtes-vous aujourd'hui dans cette trilogie ?
Sur les trois scénarios, j'en ai écrit un et demi. Je vais commencer à tourner juste après le Nouvel An chinois.
Redoutez-vous d'avoir des ennuis avec la censure ?
Pour le premier volet, je ne pense pas : c'est de l'histoire ancienne. Pour les deux autres, le sujet est plus sensible. Mais rien ne m'arrêtera. Je vais me lancer et résoudre les difficultés à mesure qu'elles se présentent. Si j'ai un souci pour tourner le film sur 1927 sur le continent, j'irai à Taïwan, à Hongkong ou en Asie du Sud-Est. Si le film sur 1949 ne peut être diffusé dans le circuit officiel en Chine, eh bien tant pis. Quel que soit l'endroit, le film aura toujours son existence et son vécu.
Considérez-vous la longue période de documentaires dont vous sortez comme une période préparatoire à cette trilogie ?
Non. Ces films étaient la réponse à une impossibilité qu'il y a en Chine à dialoguer sur l'histoire, et à la grande souffrance que cela m'a causée. Les gens ne croient tout simplement pas à l'existence de certains événements passés. Comme certains témoins de ces événements étaient encore vivants, je suis allé les filmer. C'est un travail qu'il fallait faire pour que le dialogue entre les êtres puisse à nouveau être possible. Mais je suis assez heureux, je dois dire, de retourner à la fiction.
Propos recueillis par Isabelle Regnier
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dimanche 16 janvier 2011
CINÉMA - Du cinéma chinois... à feu nourri - Brice Pedroletti
C'est un western chop suey, situé dans une région sans foi ni loi de la Chine post-impériale - et précommuniste : sorti en salles le 16 décembre, Rang zidan fei (« Où que volent les balles »), de l'acteur-réalisateur Jiang Wen, 48 ans, est en passe de battre tous les records de recettes pour un film chinois. Mais, surtout, c'est devenu l'un des sujets les plus débattus de l'Internet chinois, où chacun s'évertue à décrypter les tirades impayables de ses protagonistes et à y reconnaître une critique à peine voilée des petites et grandes dérives de la Chine d'hier et d'aujourd'hui.
Cette soif de débats politiques n'est pas surprenante en Chine, notamment parmi les plus jeunes générations, pour qui la Toile est devenue le lieu de la chose publique par excellence. Ce qui l'est, c'est qu'un tel brûlot ait survécu à la censure dans un pays où les autorités se méfient de tout message politique, surtout quand il est ambivalent. Pour Jiang Wen, révélé en Occident pour son rôle aux côtés de Gong Li dans Le Sorgho rouge, de Zhang Yimou, en 1986, c'est une belle revanche : Les Démons à ma porte, son deuxième film en tant que metteur en scène, Grand Prix du Festival de Cannes en 2000, lui valut en Chine cinq ans d'interdiction de tournage et d'écran. Le Bureau du film avait requis des coupes, auxquelles le réalisateur se refusa. Son retour très attendu derrière la caméra, en 2007, avec une ambitieuse production, Le soleil se lève aussi, dérouta autant la critique que le public, chinois comme occidental.
Dans Rang zidan fei, le réalisateur tient le rôle de Zhang le vérolé, un bandit de grand chemin qui attaque le convoi saugrenu (mi-train à vapeur, mi-diligence) d'un gouverneur pas tout à fait honnête - il a acheté sa charge -, lui vole sa place et sa femme, et entreprend de faire régner l'ordre républicain et la justice dans une bourgade terrorisée par un tout-puissant baron local. Tout ça pour faire de l'argent, bien sûr. En le prenant à ceux qui l'ont. Mais sans avoir à se mettre à genoux. « En restant debout ! », clame le Robin des bois chinois, interprété par Jiang Wen. S'ensuit un enchaînement de bagarres par bandes interposées, de joutes verbales et de coups pendables entre le camp de Zhang et du gouverneur défroqué et celui de son rival, joué par un Chow Yun-Fat - l'acteur star d'Hongkong - plus machiavélique que jamais. Finalement défait, ce dernier demandera à Zhang ce qu'il veut de plus. N'a-t-il pas tout l'or du monde ? « Que toi tu n'existes plus », lui répond le bandit.
Les scènes du film et les dialogues foisonnent de paraboles qui font écho à la réalité chinoise : les parodies de procès auxquelles sont soumises les petites gens de la bourgade font immanquablement penser aux pétitionnaires brimés. Le tyran « symbolise les groupes d'intérêts qui ont accumulé de la richesse en collusion avec le pouvoir », il s'agit de se débarrasser de « ces officiels corrompus et du pouvoir absolu », croit savoir l'internaute RunPony sur le site Douban. Le politologue Zhang Ming, cité par le Beijing Daily (quotidien de Pékin en langue anglaise), voit le film comme la critique - ou l'apologie - des révolutions, où « quelques héros sauvent le monde, mais le peuple n'est qu'un groupe d'ombres obscures qui ne savent que s'agenouiller, crier, courir et piller comme un seul homme ». Même le titre fait jaser : quand « Zhang le vérolé » tire au début du film sur le convoi du gouverneur, rien ne se passe. A son lieutenant qui s'inquiète, le héros, sûr de lui, murmure : « Attend que les balles volent. » Quelques secondes plus tard, la riposte des soldats du gouverneur fait s'enfuir les chevaux, dont l'attelage a été sectionné par les balles de Zhang.
Tant et si bien que l'effet à retardement aurait lui aussi fini par réveiller le censeur endormi : China Digital Times, le centre de recherche sur l'Internet chinois de l'université de Berkeley, qui publie régulièrement, dans sa rubrique « Ministère de la vérité », les consignes aux médias de la propagande chinoise, affirme qu'instruction a été donnée de limiter les débats en ligne autour du film. Ce que dément pour l'instant la production.
L'imagination titillée des internautes chinois n'a plus de bornes. Zhang le vérolé ne serait autre que Mao Zedong pour les nostalgiques du Grand Timonier, qui voient le film comme une parabole de la « Grande Révolution prolétarienne » chinoise : Mao s'attaque au tyran, comme aux « propriétaires terriens, ennemis de classe ». A la fin du film, les camarades de Zang le laissent seul et disent partir pour « Shanghai-Pudong ». C'est-à-dire pour « l'économie de marché ». L'un des stratagèmes utilisés par Zhang pour parvenir à ses fins rappelle la Révolution culturelle : navré de voir que les habitants ne se soulèvent pas malgré l'argent qu'il leur offre, le bandit leur distribue des armes. Et provoque un drôle de branle-bas de combat, digne de l'auteur du « pouvoir est au bout du fusil ». « Le point fort de Jiang Wen, estime la jeune romancière Jiang Fangzhou sur son microblog, c'est que, dans le film, les maoïstes voient Mao, les proaméricains voient Washington, les réformistes voient la réforme, les révolutionnaires voient la révolution, les populistes voient le populisme, les gens ordinaires voient un sauveur. Et les superviseurs reconnaissent [leur slogan], pas de Chine nouvelle sans le Parti. En fait, tout le monde est content, parce que tout le monde est persuadé que le film parle pour lui. » Les balles ont volé. Et Jiang Wen a fait mouche...
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lundi 6 décembre 2010
CINÉMA - Edward Yang , cinéaste aux deux chefs-d'oeuvre
Le nom d'Edward Yang, réalisateur taïwanais, est associé à une funeste ironie de l'histoire du cinéma. Son premier succès international, Yi Yi, sublime mélo récompensé par le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2000, fut aussi son dernier film avant sa mort, en 2007, peu avant ses 60 ans. Reste une oeuvre quantitativement modeste - sept longs-métrages à voir ou revoir à la Cinémathèque française - qui a joué un rôle déterminant dans la naissance du cinéma d'auteur taïwanais, et, plus largement, dans ce mouvement de fond qui a mené depuis vingt ans le cinéma asiatique sur le devant de la scène internationale.
La biographie ballottée d'Edward Yang aurait pourtant pu le fixer vers d'autres horizons géographiques et professionnels. Naissance en 1947 à Shanghaï, en Chine continentale. Exil à Taïwan, où sa famille s'installe un an plus tard pour fuir le régime communiste. Jeunesse passée sous le régime dictatorial du Kouomintang de Tchang Kaï-chek. Fuite vers les Etats-Unis, où il devient ingénieur informaticien à Seattle (Etat de Washington). C'est là qu'il fait sa révolution : en 1980, à 33 ans, l'exilé retourne s'installer à Taïwan pour devenir cinéaste.
Deux ans plus tard, Yang monte dans la locomotive du nouveau cinéma taïwanais. Il participe au film collectif In our Time qui en est le manifeste. Suit, en 1983, son premier long-métrage, Ce jour-là sur la plage, variation moderniste sur le thème du couple. En 1989, il crée la société de production Yang and His Gang, grâce à laquelle il réalisera ses deux chefs-d'oeuvre : A Brighter Summer Day (1991) et Yi Yi.
Le premier est une bouleversante chronique de la jeunesse du réalisateur, dans les années 1960. Dans le Formose de l'époque, l'Amérique, sa liberté et son insolence (titre du film emprunté à Elvis Presley), est l'horizon d'une jeunesse qui se révolte contre un régime cloîtré dans l'insularité et l'autoritarisme. Le second est un film familial aux résonances universelles, une oeuvre-somme qui suscite un sentiment de plénitude vitale rarement atteint au cinéma, telle une version moderne et atomisée du Fanny et Alexandre d'Ingmar Bergman.
Le lien problématique de l'individu au groupe, la liaison désaccordée entre tradition et modernité, les récits sophistiqués et labyrinthiques où évolue, dans l'espace comme dans le temps, un réseau de personnages, l'ambition de faire jouer ensemble les ressorts sociaux, historiques et sentimentaux de l'humanité, la délicate sensibilité esthétique qu'il met au service de ce projet, telle est la manière de Yang.
Avec Virginie Ledoyen
Ces deux films restent les seuls distribués en France. Il faudrait saisir l'opportunité de découvrir les autres, à commencer par Mahjong (1996), mélange déroutant de film noir et de burlesque où une belle étrangère perdue à Taipeh est interprétée par la Française Virginie Ledoyen. Il faudrait ne pas manquer non plus les dix minutes existantes de The Wind, film d'animation entrepris avec l'acteur Jackie Chan, ultime projet interrompu par la mort.
Le samedi 11 décembre à 14 h 30, une table ronde autour de son oeuvre réunira la veuve du cinéaste, la concertiste Kaili Peng, le cinéaste Olivier Assayas, qui a oeuvré en pionnier aux Cahiers du cinéma à la découverte du nouveau cinéma chinois, ainsi que le critique Jean-Michel Frodon. Ce dernier est le maître d'oeuvre d'un bel ouvrage consacré au cinéaste (Edward Yang, Ed. de l'Eclat, 222 p., 22 €), qui comporte, en plus d'une riche iconographie, des textes et dessins inédits d'Edward Yang, des hommages de ses pairs (Martin Scorsese, Jia Zhang-ke, Hou Hsiao-hsien), des études approfondies.
Cet événement permettra peut-être de comprendre pourquoi Yang n'aura jamais été reconnu à la hauteur de son talent. L'ombre portée de son compatriote Hou Hsiao-hsien, considéré comme la figure de proue du cinéma taïwanais, puis le reflux de cette " nouvelle vague " relayée par l'émergence d'une prodigieuse génération (Jia Zhang-ke, Wang Bing, etc.) en Chine continentale ont sans doute joué leur rôle. On pourrait ajouter ceci : ce cinéaste, plus qu'aucun autre peut-être, en Asie, rêva d'une synthèse entre les mondes, fut lui-même ce funambule en équilibre entre Orient et Occident. Ce tour de force était l'aveu d'une fragilité.
Jacques Mandelbaum
Cinémathèque française,
51 rue de -Bercy, Paris 12e. Tél. : 01-71-19-33-33.
Du 8 au 20 décembre. Cinematheque.fr
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samedi 4 décembre 2010
FILM EN INTÉGRALITÉ - Confucius en VOST (2009)

Le film Confucius est sorti sur les écrans chinois le 22 janvier 2010. Pour la première fois depuis plus de deux mille ans, le personnage apparaît aux Chinois en chair et en os. "La réalisation de ce film a été délicate, car j'avançais sur un terrain très sensible", explique la réalisatrice, Hu Mei. Elle se souvient qu'en 2009, durant la session parlementaire annuelle où elle représentait la province du Jiangsu, elle a été interpellée par un dirigeant national qui lui a demandé : "Qu'est-ce que vous faites en ce moment ?" "Je tourne le film Confucius", a-t-elle répondu. "Oh, c'est un grand... un grand défi", a-t-il fini par lâcher après quelques secondes d'hésitation. "Le mot 'défi' m'a finalement paru très approprié, parce que personne ne s'y était essayé jusque-là", raconte-t-elle. Le haut dirigeant lui a ensuite exposé ses attentes vis-à-vis de ce long-métrage. "La réalisation de ce film sera un grand événement pour démontrer la grandeur de la culture chinoise et porter notre civilisation sur le devant de la scène internationale. Il faudra soigner le tournage !" a-t-il affirmé.
Le comité de lecture réuni six fois
L'occasion pour Hu Mei de réaliser ce film s'est présentée de manière insolite. En 2005, la presse avait rapporté que la Corée du Sud affirmait que Confucius [551-479 av. J.-C.] était coréen par ses ancêtres. A la même époque, le bruit avait couru que le Japon et la Corée du Sud s'apprêtaient à tourner un film sur Confucius. Cela suscita chez Hu Mei une grande inquiétude et un sentiment d'urgence. "Un symbole culturel aussi important que lui devait absolument être porté à l'écran par les Chinois eux-mêmes", explique-t-elle. Elle s'est alors employée à écrire un scénario de série télévisée, mais son projet n'a pas obtenu l'aval de l'Administration nationale chargée de la radio, de la télévision et du cinéma [SARFT, organisme qui régule toute la production audiovisuelle chinoise]. Elle a tout de même poursuivi son idée et en septembre 2007, lors de la vingt-quatrième cérémonie internationale célébrant l'anniversaire de Confucius dans sa ville natale de Qufu, elle a évoqué son projet de tournage. La société de production Dadi Media lui a proposé un financement, donnant à son projet initial la dimension d'une grosse production.
Pour aider le film à passer le cap, le directeur adjoint du bureau de contrôle des films au SARFT, Zhang Hongsen, a lui-même organisé six séries de réunions sur le scénario avec des spécialistes de Confucius et du confucianisme, des professionnels du cinéma et des experts du groupe chargé des sujets importants au sein du SARFT. "En tant que figure de proue de notre culture confucéenne, et du fait de son influence prépondérante sur les mentalités et la culture de notre peuple, il convenait d'extraire la quintessence de l'esprit de Confucius, et surtout de montrer quelles étaient pour lui les qualités personnelles idéales", rappelle Zhang Hongsen, qui a visionné cinq fois le film avant sa sortie en salle. "Nous voulions y retrouver la valeur historique de l'esprit confucéen, avec une certaine élévation de pensée et des considérations morales. Il fallait éviter trop de comédie ou de s'attacher trop à l'individu, mais il fallait aussi aborder de façon moderne la question de l'utilité et de la signification de la pensée confucéenne", ajoute-t-il. Le tournage a débuté en avril 2009 et a été suivi de près. Dès le début, Liu Yunshan, membre du Bureau politique et du Secrétariat du Comité central, directeur du département de la Communication du Parti communiste chinois, a donné sa bénédiction à ce projet. Par ailleurs, dans le reste du monde, les réactions ont été nombreuses. L'agence américaine Associated Press, la BBC, les quotidiens britanniques The Guardian et The Independent, entre autres, ont consacré au film de longs articles. Finalement, 150 millions de yuans [16 millions d'euros] ont été investis dans le film, dont un tiers, paraît-il, pour l'acteur hongkongais Chow Yun-fat, qui tient le rôle-titre. Sa présence à l'écran garantit les entrées en Chine comme à l'étranger.
Le film relate la partie la plus difficile de la vie du grand homme. Le Confucius campé par Chow Yun-fat a passé les 50 ans. Il officie dans l'administration du pays de Lu, où il insiste sur le respect dû à la royauté et préconise le retour aux rites, destiné à affaiblir l'aristocratie. Mais la puissante noblesse parvient à le faire renvoyer. Il entame une vie errante qui prend fin dans ses dernières années, où il est à nouveau le bienvenu au pays de Lu. Il écrit et transmet l'héritage précieux de son enseignement.
La passion et les attentes suscitées par ce film ont créé une pression énorme. "Un film est une oeuvre d'art virtuelle, et un film historique ne vaut pas un livre d'histoire", rappelait Hu Mei lors du premier jour de tournage. "Dans notre travail de création, nous devons laisser s'exprimer notre imagination artistique et faire des choix. Une oeuvre cinématographique relève de l'art et non de la science. Nous espérons que la communauté scientifique fera preuve de l'indulgence nécessaire. Il nous est impossible de recréer un Confucius qui soit une copie conforme de l'original. Et, en deux heures, nous ne pouvons pas retracer toute sa vie et dévoiler toutes ses facettes. Sans parler des soubresauts de cette époque historique agitée."
Après bien des tergiversations, les experts réunis par le SARFT sont parvenus à un consensus selon lequel le film devait donner l'image d'un Confucius "accessible à tous", pour reprendre les propos de Zheng Tongtian, membre du groupe d'experts. "De nombreux chercheurs nous ont jeté la pierre avant même la sortie du film en salle", explique Hu Mei. "Mais nous n'avons pas peur, parce que ce n'est qu'un film. On ne peut pas chicaner sur un film comme on le ferait pour un manuel d'histoire", poursuit-elle, avant d'ajouter : "Ce n'est qu'un film !"
(Liaowang Dongfang Zhoukan (Oriental Outlook) - Courrier international, no. 1006 / 2010)
mardi 16 novembre 2010
Hongkong et Wong Kar-wai - Thierry Jousse
Une ville, un cinéaste
Bien que né à Shangaï, Wong Kar-wai est un pur produit de Hongkong, une ville où il est arrivé à l'âge de 5 ans et où il a découvert simultanément le cinéma, la musique et la vie. Le Hongkong de Wong est d'ailleurs fréquemment la ville de ses années de formation, tant l'action de ses films ultra-urbains se situe bien souvent dans les années 1960. De Nos années sauvages à 2046, en passant par le célèbre In the Mood for Love, il s'agit d'une ville fantasmée, habitée par des fantômes et des flux d'un autre temps. Les suaves rengaines latines de Xavier Cugat et de Nat King Cole en sont assurément la bande-son idéale, cocktail glamour de réminiscences pour des musiques importées dans l'île par la colonie philippine. Ce Hongkong des années 1960 est entièrement sous le signe d'une inextinguible mélancolie, une cité désertée, tout en intériorité, comme si la ville réelle avait été vidée de ses habitants pour laisser place à un labyrinthe mental inextricable. Ce Hongkong-là est surtout pour Wong une ville de chambres d'hôtels pour écrivains en mal d'inspiration, d'appartements trop étroits, de restaurants un peu désuets, de rues vides, d'occasions manquées et de peines d'amours perdues. Mais le Hongkong contemporain, en tout cas celui des années 1990, existe aussi dans d'autres films : As Tears Go By, Chungking Express, Les Anges déchus. Et là, la ville speedée, grouillante, étrange, métissée prend le pouvoir... Comme si, en une poignée de films, le cinéma du styliste hongkongais avait réussi à dévoiler toutes les dimensions passées, présentes, futures, de cette ville insulaire hantée par sa fin et par son identité fragmentée.
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lundi 1 novembre 2010
CINÉMA - Paul le poulpe dans un polar chinois
Paul le poulpe, le mollusque pronostiqueur de la Coupe du monde 2010, était au coeur d'une conspiration internationale de parieurs : tel est le scénario d'un polar chinois intitulé Le Meurtre de Paul le poulpe. Le film de la réalisatrice Xiao Jiang sortira en Chine le 30 novembre.
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mercredi 16 juin 2010
INTERVIEW - Lou Ye : « J'ai pu tourner mon film, mais on l'a censuré. »
Lou Ye, fils de comédiens, est né en 1965 à Shanghai. En 1994, son premier film, Week-End Lover, portrait d'une jeunesse sans repères, est privé de distribution pendant deux ans. Suzhou River, histoire d'amour tournée clandestinement en 2000, lui vaut un prix au Festival de Rotterdam et une interdiction de travailler pendant deux ans en Chine. En 2006, il présente Une jeunesse chinoise, sur la répression des manifestations étudiantes Place Tian Anmen, à Cannes, et est à nouveau interdit de tourner en Chine pendant cinq ans.
Nuits d'ivresse printanière, coproduit par Hong Kong et la France, Prix du scénario à Cannes en 2009, est aussi interdit en Chine. Mais Lou Ye continue. Il vient de tourner à Paris l'adaptation de Bitch, livre autobiographique de Jie Liu-Falin, interdit en Chine. Une histoire d'amour entre une jeune professeur chinoise et un ouvrier français, rôle tenu par Tahar Rahim, le héros d'Un prophète. De quoi tester une nouvelle fois les limites de la censure chinoise.
Être homosexuel en Chine et le montrer, est-ce facile ?
Bien sûr que non mais la perception de l'homosexualité en Chine a fort évolué. Les homosexuels ne sont plus considérés comme des « anormaux », des malades, même par les autorités. Mais comme le montre le film, ils ne sont libres que dans l'ombre. Comme le titre chinois le suggère, dans la société actuelle, ils peuvent humer et profiter du vent, mais pas dans la lumière... En fait, ma situation personnelle fait écho à cela : j'ai pu tourner mon film, mais on m'a censuré. C'est typique.
Pourquoi avoir transposé un roman d'amour de 1933 dans le milieu homosexuel ?
Parce que l'amour n'a pas de frontières. Il touche tout le monde, pas seulement les milieux dits « normaux ». Si on s'en tient à l'individualisme pur, de nos jours, il peut nettement plus servir la société chinoise que des actions de groupe. En ce sens, un amour individualiste est plus dangereux pour les autorités qui ne voient jamais d'un bon oeil l'émergence d'individualités.
Que ces mêmes autorités bannissent de la société chinoise ?
Vous savez, être banni ou réprimandé a toujours fait partie de l'histoire chinoise. Des concerts sont annulés et, en télé, il n'est pas rare que des scènes déprimantes, où l'on voit notamment des gens pleurer, soient éliminées juste avant la diffusion d'un film. En Chine, le sourire est de rigueur. Officiellement, tout va bien, et on est prié de le montrer. C'est d'un ridicule !
Malgré l'émergence d'internet ?
Qui permet, c'est vrai, de véhiculer une information et des images alternatives. D'ailleurs, chaque nouvelle censure est dorénavant raillée sur le Net ! Cela n'empêche qu'encore maintenant, le Bureau de la Censure - une poignée de responsables, en fait - décide encore ce qu'un milliard de gens peut regarder, connaître ou non. Là, je suis mis sur la touche pour cinq ans. Cinq ans pendant lesquels on me condamne à ne même plus « penser » cinéma. Vous imaginez ? J'espère vraiment être le dernier réalisateur chinois censuré dans son propre pays !
En quoi la Nouvelle Vague vous a-t-elle influencée ?
J'ai vu beaucoup de films de la Nouvelle Vague quand j'étais à l'Académie du film de Pékin. J'adore cette manière qu'elle a de poser les vraies questions, de revenir à l'essence même de la cinématographie. D'inciter à se demander la raison profonde qui mène un réalisateur à tourner. Je trouve ça sain et motivant, et sans doute davantage maintenant à l'heure où les productions deviennent plus imposantes et plus onéreuses. Je crois que, comme les réalisateurs de l'époque, mes films naissent avant tout d'un vrai désir.
FABIENNE BRADFER
PHOTO - CANNES, FRANCE - MAY 14: Director Lou Ye attends the 'Spring Fever' Photocall held at the Palais Des Festival during the 62nd International Cannes Film Festival on May 14, 2009 in Cannes, France.
© 2010 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2010
mardi 18 mai 2010
CINÉMA - Entre quotas et censure, le long périple chinois des films français
Ce marché titanesque s'ouvre très lentement aux productions étrangères. En 2009, seules quatre oeuvres hexagonales ont réussi à s'y faufiler.
La Chine aime le cinéma français. Enfin, un certain cinéma. Ses films de répertoire comme La Grande Vadrouille (1966). Ses blockbusters : Astérix aux Jeux olympiques (2008), Le Transporteur 3 (2008). Ses stars : Sophie Marceau, Alain Delon.
Envoyée spéciale sur la Croisette, la chaîne de télévision chinoise CCTV6 est venue délivrer le message aux médias, jeudi 13 mai : celle qui se présente comme le « Canal chinois » achète 400 films internationaux par an, en grande majorité des américains et une soixantaine de productions françaises. Ses 900 millions de téléspectateurs en redemandent.
Le marché du cinéma, lui, s'ouvre lentement. Certes, les films français ne représentent pour l'instant que 1,7 % des 248 millions d'entrées sur le territoire chinois (en 2009). Mais ils montent en puissance depuis cinq ans et ont attiré 4,27 millions de spectateurs en 2009. Le secteur est en pleine expansion. « La Chine comptera 20 000 écrans dans cinq ans [contre 4 800 en 2009]. Il faut nourrir les multiplexes », souligne Régine Hatchondo, directrice générale d'Unifrance, organisme chargé de promouvoir le cinéma français à l'étranger. Les comédies populaires hexagonales et leur « French touch » sont très attendues.
Mais comment alimenter la machine, tandis que la Chine impose des quotas à l'importation ? Une cinquantaine de films étrangers seulement arrivent dans le pays chaque année. Une vingtaine d'entre eux sont achetés en partage des recettes; une trentaine au forfait, comme Les Femmes de l'ombre (2008). Les 2,18 millions d'euros de recettes générés par le film de Jean-Paul Salomé ont ainsi bénéficié aux professionnels chinois.
Quant aux recettes des DVD, « ce n'est pas la peine d'y compter. Les DVD piratés circulent avant même la sortie en salles ! », indique-t-on à Unifrance. Au final, seuls quatre films français ont réussi à se faufiler sur le marché chinois en 2009 : outre Les Femmes de l'ombre, La Doublure de Francis Veber, Les Deux Mondes de Daniel Cohen et Le Transporteur 3 d'Olivier Megaton.
Coproduction
Un accord de coproduction signé le 29 avril entre la France et la Chine vise à ouvrir un peu les vannes : « L'enjeu principal de cet accord est de conférer la double nationalité - dont la nationalité chinoise - aux films coproduits, et d'échapper ainsi aux quotas », explique Julien Ezanno, du Centre national de la cinématographie (CNC).
Revers de la médaille, les scénarios des films ainsi coproduits devront être soumis au bureau de la censure chinoise, la Sarft (State Administration of Radio, Film and Television) : la violence, le sexe, la contestation de l'autorité, le dénigrement d'un pays tiers, etc., peuvent entraîner le rejet d'un film.
Parmi les refusés, citons Banlieue 13, de Pierre Morel (2004), Le Serpent, d'Eric Barbier (2007), Entre les murs, de Laurent Cantet (2008). L'accord de coproduction franco-chinois ne va-t-il pas accentuer le formatage des oeuvres ? Quelques projets seraient déjà dans les tuyaux, telle l'adaptation à l'écran de La Joueuse de go, de l'écrivain Shan Sa, par Monique Guerrier. Il est possible aussi que la Chine comprenne l'intérêt économique d'une plus grande ouverture.
Christine Pernin, qui pilote le bureau d'Unifrance à Pékin, mise, elle, sur le dialogue. Dans le festival qu'elle organise chaque année au mois d'avril, Le Panorama du film français en Chine, elle arrive désormais à « programmer des films qui ne pourraient pas sortir en salles ni à la télévision ». Quitte à limiter certaines séances en soirée, ou à adapter le sous-titrage d'un film jugé trop cru - ce fut le cas pour Stella, de Sylvie Verheyde (2008).
« En Chine, il n'y a pas de système de classification des films. Résultat, le bureau de la censure estime que toute oeuvre doit pouvoir être vue par un enfant de 3 ans », résume Christine Pernin. Elle se félicite d'avoir pu programmer quelques films d'auteur, comme Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé (2009), ou Une semaine sur deux, d'Ivan Calbérac (2009), qui traite d'un sujet sensible en Chine, la garde des enfants de divorcés. Bientôt, Le Mépris de Jean-Luc Godard, sans les fesses de Brigitte Bardot ?
Clarisse Fabre
PHOTO - BEIJING - MARCH 08: French actress Sophie Marceau promotes her movie 'Nete Retourne Pas' at Westin Hotel on March 8, 2010 in Beijing of China.
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CANNES 2010 - Jia Zhang-ke, Shanghaï et sa mémoire
Cannes 2010
Jia Zhang-ke, Shanghaï et sa mémoire L'auteur de « Still Life » revient sur l'histoire de la ville à travers le portrait de dix-huit de ses contemporains
I WISH I KNEW de Jia Zhang-ke. Film chinois, 2 h 18
Réalisateur de grand talent, fer de lance du nouveau cinéma chinois, Jia Zhang-ke use du 7e art comme d'une chambre d'enregistrement des mutations rapides de son pays. Mais avec cette continuelle obsession : garder la mémoire de ce qui fut, à l'heure où le plus grand pays du monde galope vers son destin de première puissance mondiale. Ses précédentes oeuvres (Still Life, Dong, Useless pour ne retenir que les plus récentes) portaient déjà cette ambition. « Les problèmes d'aujourd'hui sont liés au passé et j'éprouve le besoin d'explorer ce passé », a-t-il confié dimanche, avant la projection de son nouveau film, I Wish I Knew (« Si seulement j'avais su »), sélectionné dans la catégorie Un certain regard. « Le cinéma est le meilleur média pour aborder la complexité des sentiments humains et celle du monde », a-t-il affirmé.
Construit autour de dix-huit témoignages, I Wish I Knew retrace l'histoire contemporaine de Shanghaï, des années 1930 à aujourd'hui, livrant quelques images des préparatifs de l'exposition universelle qui s'est ouverte il y a quelques semaines. Pas d'historiens, de sociologues ou de chiffres dans ces longs entretiens, mais des récits de vie, souvent très forts, qui transmettent une mémoire à hauteur d'homme et de femme, comme autant de traces laissées par la grande histoire sur les destins individuels.
Ponctué d'images qui dessinent un portrait pointilliste de la mégalopole, le film parcourt l'histoire de la ville qui se confond avec celle de la Chine, donnant notamment la parole aux enfants de ceux qui choisirent de se replier à Hong Kong ou Taïwan. Surtout, il nourrit sa réflexion d'extraits de films, anciens ou plus récents, interroge réalisateurs et comédiens. Oui, décidément, la salle obscure est un lieu de victoire sur l'oubli. La Chine rase ses quartiers traditionnels pour édifier son futur. Jia Zhang-ke rappelle, à sa manière, qu'on ne construit rien à partir du néant.
Arnaud SCHWARTZ
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CANNES 2010 - Wang Xiaoshuai : «Affronter le marché se révèle plus cruel que la censure»
Le cinéaste chinois a présenté, jeudi 13 mai, son film « Chongqing Blues » en compétition Propos recueillis par Samuel Blumenfeld
Le parcours de Wang Xiaoshuai, 43 ans, réalisateur de Shanghai Dreams (2006) et Beijing Bicycle (2001), chef de file de la nouvelle génération du cinéma chinois avec Jia Zhangke et Lou Ye, restait jusqu'à présent inséparable de ses tribulations avec la censure. C'est désormais la loi du marché qui pourrait être fatale, selon le réalisateur, au cinéma chinois.
- Vos premiers films, « The Days » (1993) et « So Close to Paradise » (1999), avaient déplu au bureau du cinéma en Chine. Ils avaient dû être remontés ou restreints dans leur distribution. Qu'en sera-t-il de « Chongqing Blues », présenté en compétition ?
Il a dû être soumis à la censure, comme tous les films en Chine. Le bureau du cinéma savait qu'il serait présenté à Cannes. Je ne sais pas à quel point cette donnée a influencé leur comportement, mais ils ne m'ont demandé qu'un changement mineur. Ils ont simplement exigé des coupes dans la scène où le policier tire sur le jeune homme. Au lieu de tout voir, vous entendez un seul coup de feu. En fait, depuis que la Chine s'est massivement convertie à l'économie de marché, le bureau du cinéma se montre plus permissif. Il laisse au marché le soin de décider si un film doit exister ou disparaître.
- Préférez-vous la loi du marché ou la rigueur de la censure ?
Pour un réalisateur comme moi, affronter le marché se révèle plus cruel que la censure. Il est toujours possible de polémiquer et d'argumenter avec un censeur. Il est en revanche impossible de discuter avec le marché. Une fois qu'il a rejeté votre film, c'est fini. On pourrait se dire qu'il serait dans l'intérêt de la Chine de développer un cinéma avec une forte identité. Les autorités chinoises le pensent un peu d'ailleurs, mais elles préfèrent se plier aux lois du marché, de peur que les gens ne se plaignent d'une éventuelle ingérence.
- Dans quelles conditions « Chongqing Blues » sera-t-il distribué ?
Son destin sera effroyable ! Il sera à peine distribué, à Pékin, à Shanghaï, dans une autre grande ville peut-être, et c'est à peu près tout. Ce n'est pas que les gens n'aiment pas mes films. Ils n'ont simplement pas la possibilité de les aimer ou de les détester. Mon public a plutôt l'habitude de regarder gratuitement mes films en ligne ou sur un DVD piraté. Même chose à Hongkong et Taïwan.
En fait, il n'y a qu'en Europe et aux Etats-Unis que je réunis des spectateurs payants. Je crains que, dans les dix prochaines années, le cinéma en Chine ne soit encore plus tourné vers l'argent, avec plus de salles de cinéma, certes, mais pour des films formatés, avec des stars. Il m'est toujours relativement facile de trouver de l'argent pour mes films, mais pour un réalisateur plus jeune, je vois mal comment la chose est possible, du moins dans le créneau du cinéma d'auteur.
- Deux générations se font face dans votre film, celle du personnage principal et celle de son fils. Entre elles, le dialogue semble interrompu.
La mentalité et les valeurs de l'ancienne génération ne signifient plus rien en Chine. Le père représente une génération perdue, qui ne s'est pas occupée de ses enfants. Ces enfants sont aussi paumés, confrontés à un monde sans limites où la liberté consiste avant tout à consommer. Ce matérialisme me désole. Notre développement économique si rapide est destructeur.
C'est pour cela que j'ai situé mon film à Chongqing, et non à Pékin ou Shanghaï. Chongqing est une ville de l'ouest, sous-développée, dont l'essor est devenu une priorité pour le gouvernement. Que voyez-vous dans mon film ? Une ville à l'urbanisme débridé, dont les immeubles poussent comme des champignons. Seulement, croyez-vous vraiment possible que les gens évoluent, sans dommages, à la même vitesse ?
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CANNES 2010 - Une oeuvre appliquée sur le fossé des générations en Chine
Le Monde - Culture, samedi, 15 mai 2010, p. 19
CULTURE Cannes 2010
Chongqing Blues Sélection officielle/ en compétition - Comme tout cinéaste de la sixième génération qui se respecte, le Chinois Wang Xiaoshuai enregistre de film en film les colossales mutations de son pays. Son nouvel opus, Chongqing Blues, un mélo tout en suggestions, évoque en creux la fracture générationnelle de la société chinoise. Son personnage principal, Lin, un capitaine de navire marchand, y apprend au retour d'une mission la mort de son fils, Lin Bao, 25 ans, qu'il n'avait pas revu depuis quinze ans.
Installé dans une autre partie du pays, où il a refait sa vie et est le père d'un autre garçon, Lin décide de retourner à Chongqing, la ville qu'il habitait alors, pour comprendre les raisons de cette mort brutale. Lin Bao a en effet blessé d'un coup de couteau une employée et un vigile d'une grande surface, puis pris en otage une femme, avant d'être abattu par la police. En possession d'une vidéo de surveillance qui a enregistré une partie des événements, Lin va mener son enquête, retrouver les témoins et tenter, non sans mal, de les faire parler.
Le film oscille entre la quête de ce père accablé, rongé par le remords, et le progressif dévoilement, par l'entremise de ses interlocuteurs et de retours en arrière, de l'événement qui a causé la mort de son fils. La structure « policière » de ce procédé n'est toutefois qu'un leurre. L'intrigue, d'une confondante banalité, ne révèle rien d'autre que le geste désespéré d'un garçon solitaire, et plus encore le fossé abyssal qui sépare la génération des pères, en quête d'un sens à donner à l'existence, et celle des fils, jeunesse privée de modèle et d'idéal, livrée à la pure consommation du présent, brûlant sa vie par les deux bouts.
Le film reprend formellement à son compte ce clivage entre l'individu et la communauté, en juxtaposant les plans rapprochés, qui isolent les personnages, et les plans généraux, qui offrent de la ville une vision élégiaque et embrumée. En dépit de beaux moments et d'une réelle sensibilité, il manque à Chongqing Blues le tremblement, le supplément d'âme qui lui permettrait de transcender son irréprochable application. C'est un peu ce qui manque au cinéma étonnamment assagi de Wang Xiaoshuai depuis l'électrisant So Close to Paradise (1999).
Note(s) :
Film chinois de Wang Xiaoshuai. Avec Wang Xueqi, Fan Bingbing, Qin Hao. (1 h 50.)
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