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mercredi 2 novembre 2011

La croisade médiatique de la Chine - Céline Zünd


Le Temps - International, mercredi 2 novembre 2011

Pékin développe ses canaux d'information dans le monde. La télévision d'Etat CCTV s'est notamment installée au coeur de la Genève internationale

Pour riposter contre une vision du monde dominée par les médias occidentaux, la Chine investit des milliards de yuans dans ses canaux de communication officiels à l'étranger. Elle compte bien poursuivre dans cette voie, comme l'indique une directive rendue publique la semaine dernière à l'issue du plénum du Parti Communiste consacré au «développement culturel». Les dirigeants chinois viennent de ficeler une stratégie sur dix ans pour renforcer à la fois «la construction d'un système de valeurs socialiste» et l'image de la Chine à l'étranger, le «soft power» chinois. Le plan? Un contrôle renforcé d'Internet et des médias à l'intérieur du pays, et le développement des géants médiatiques chinois à l'étranger, avec l'agence de presse Chine nouvelle et la télévision CCTV comme fers de lance. Deux antennes fidèles à la ligne du Parti communiste.

La conquête planétaire des médias chinois passe par Genève et les arènes des organisations internationales. Dans les couloirs du Palais des Nations, quatre autres médias chinois partagent les rangées de bureaux, aux côtés des grandes agences de presse américaines et européennes : Chine Nouvelle (Xinhua), le quotidien La Clarté, le Quotidien de l'économie et Radio Chine Internationale.

«La Chine a besoin d'avoir des yeux et des oreilles dans le monde», affirme Liu Xin. La journaliste de la télévision nationale chinoise, CCTV, est arrivée à Genève en mars, à l'ouverture du premier bureau de la chaîne en Suisse. La jeune femme parcourt l'Europe pour couvrir l'actualité «dans une perspective chinoise». «Mes articles soutiennent la politique étrangère de la Chine, parce que je suis une journaliste de la télévision d'Etat. Je ne suis pas indépendante, je ne suis pas là pour critiquer la politique chinoise», affirme-t-elle d'emblée. En Chine, elle était la présentatrice vedette de la chaîne anglophone de CCTV. Aujourd'hui à Genève, elle couvre les coulisses de la politique internationale au sein de l'ONU. «Quand on travaille dans un média aussi puissant, on doit faire très attention à ce que l'on dit», précise la journaliste.

La télévision nationale chinoise, accessible à un milliard de téléspectateurs, a de l'ambition. Pendant plus de dix ans, la chaîne ne disposait que de 12 bureaux à l'étranger, employant une trentaine de journalistes. Mais, depuis la fin de l'année dernière, elle a envoyé près de 200 correspondants aux quatre coins du monde. Une cinquantaine de nouveaux bureaux ont éclos en l'espace de quelques semaines. D'ici à la fin de l'année, la chaîne compte ouvrir au moins 30 agences supplémentaires.

L'autre mastodonte médiatique de la Chine, l'agence de presse Chine Nouvelle, représente, avec près de 400 envoyés spéciaux, la plus grande agence de presse du monde. Son bureau à Genève, dont le président est membre du comité central du Parti communiste, passera de quatre à six journalistes d'ici l'année prochaine. «La Chine a les moyens d'ouvrir des agences dans le monde entier. Même en Slovénie!», se réjouit Wang Zhao, correspondant de Chine Nouvelle à Genève, dépêché au Palais des Nations pour traiter de sujets liés à la politique internationale. De tous les sujets? «Si une organisation tibétaine organise des activités en Suisse, je ne veux pas en parler. Mais c'est un choix personnel», assure-t-il.

Les velléités médiatiques de la Chine sont nées en 2008, année noire pour son image internationale. Pékin s'apprête à accueillir les Jeux Olympiques en grandes pompes. En mars, des émeutes éclatent au Tibet, aussitôt réprimées dans le sang. L'opinion internationale s'indigne, certains appellent au boycott des jeux. «La Chine se remet mal de ce déferlement de critiques. Elle décide de redresser son image internationale», explique Gérald Béroud, directeur de la société SinOptic, consacrée à l'étude du monde chinois.

Développer des canaux d'information internationaux pour «influencer plus efficacement le monde» et lutter contre la «désinformation occidentale». C'est ainsi que Li Changchun, secrétaire du département de la propagande et membre du comité permanent du Bureau politique du comité central du PCC, définit les objectifs de Pékin à l'occasion du cinquantenaire de la télévision publique nationale, en décembre 2008. L'investissement de Pékin est colossal: 45 milliards de yuans (plus de six milliards de francs suisses), révèle le South China Morning Post, un quotidien anglophone basé Hongkong. La somme est répartie entre les trois grands médias officiels, Chine Nouvelle, CCTV et le Quotidien du peuple, transformés du jour au lendemain en instruments de la diplomatie chinoise.

Liu Xin n'envisage pas son rôle autrement. Peu après son arrivée à Genève, elle couvre les discussions sur le vote du Conseil des droits de l'homme de l'ONU d'une résolution américaine condamnant la répression en Syrie, rejeté par la Chine. «J'étais la seule à m'intéresser à la réaction de la Syrie à l'issue des discussions, les médias occidentaux se sont précipités sur le représentant américain», raconte la journaliste. L'ambassadeur syrien n'accordera d'interview qu'à CCTV, après s'être assuré que la journaliste travaillait bien pour le média officiel chinois. «Aucun journaliste dans le monde n'est vraiment libre, indépendant et objectif. C'est une utopie», juge Liu Xin.

«La Chine dispose de moyens financiers immenses, mais elle ne parvient pas à séduire l'Occident», estime Fabienne Clérot, spécialiste des médias chinois à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). La chercheuse se réfère au dernier sondage de la BBC sur l'image et l'influence des nations: en 2010, les opinions positives sur la Chine s'élèvent à 41%, contre 38% d'opinions négatives, surtout en Europe. «Les médias chinois restent associés à la censure et à la propagande», ajoute la spécialiste.

A Genève pourtant, les milieux économiques se réjouissent de l'arrivée des médias chinois. Stéphane Graber, de l'Office cantonal de la Promotion économique, s'est chargé d'accompagner l'installation du bureau de CCTV. «Genève travaille très activement depuis cinq ans à l'accueil de sociétés chinoises sur son territoire. L'arrivée de CCTV montre l'importance de notre ville en tant que place internationale.»

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mardi 4 octobre 2011

REPORTAGE - Faillites, suicides, entrepreneurs en fuite... A Wenzhou, le blues du secteur privé

Le Monde - Economie, mardi 4 octobre 2011, p. MDE5

Les gigantesques résidences le long du fleuve n'ont pas bougé et quelques riches exhibent toujours leur voiture de sport sur la grande avenue du Peuple. Mais il ne faut pas s'y tromper, Wenzhou vit des moments difficiles. Connue à travers toute la Chine pour la puissance de ses hommes d'affaires et de ses spéculateurs, cette ville de 3 millions d'habitants située à 250 kilomètres au sud de Shanghaï subit de plein fouet le manque de liquidités.

Un chauffeur de taxi, M. Xu, rectifie d'ailleurs cette image de cité richissime et précise que le petit peuple en bave : " Ici, les riches spéculent sur tout, même sur les abricots, mais si ils ont dix appartements vides, nous, nous n'avons rien du tout. " Pourtant ces derniers mois, les fortunés de Wenzhou ont aussi leurs soucis touchés qu'il sont par le resserrement du crédit à l'échelle nationale. La police de la ville a d'ailleurs annoncé, mardi 27 septembre, que le patron d'une société produisant des chaussures s'est suicidé et que vingt-neuf autres entrepreneurs ont pris la fuite, incapables de rembourser des prêts contractés hors du système bancaire.

Car Pékin a imposé depuis l'automne 2010 un durcissement du crédit bancaire pour lutter contre l'inflation, notamment dans le secteur immobilier. Les taux d'intérêt de la banque centrale ont été relevés trois fois depuis le 1er janvier. Les banques commerciales préfèrent donc prêter aux grands groupes publics, qui bénéficient implicitement du soutien de l'Etat, qu'aux petites et moyennes entreprises (PME) privées.

Or, ce que Wenzhou sait faire de mieux depuis l'ouverture économique a été de développer son secteur privé. Eloignée des régions privilégiées par le gouvernement central pour ses investissements (Pékin, Shanghaï ou Canton), la ville a appris à se débrouiller. Ses hommes d'affaires empruntent aux tontines, les cercles de crédit privés, ou investissent directement dans l'immobilier en groupe. " Ces achats groupés permettent d'avoir du poids dans les négociations et d'effectuer des investissements plus conséquents ", explique Gao Haoxiang, de " l'agence immobilière " du quotidien Wenzhou Soir. Le journal local s'est fait une spécialité d'organiser, par ses pages d'annonces immobilières, la rencontre d'investisseurs à la recherche de partenaires.

Tarissement des fonds

M. Gao explique que la rigueur du crédit depuis près d'un an a renforcé les réseaux de financement sous-terrains : " De plus en plus de prêts se font directement entre personnes mais les taux sont bien plus élevés que ceux des banques. " Les coûts de financement des entreprises de l'agglomération ont augmenté de 40 % à 50 % depuis 2010, selon l'Association de développement des PME de Wenzhou.

Cela pousse certains à la faillite. Le 21 septembre, la police a ainsi dû empêcher une manifestation de créanciers devant le siège de Center Group, un producteur de verres optiques en situation de banqueroute, endetté à hauteur de 1,3 milliard de yuans (150 millions d'euros). Son directeur, Hu Fulin, aurait quitté la ville.

Or, Wenzhou est une cité-clé et avant-gardiste du secteur privé de la Chine. Le reste du pays reproche d'ailleurs fréquemment aux investisseurs issus de la ville d'être des spéculateurs. Ils ont été très actifs sur l'immobilier à Shanghaï " parce que les prix y étaient élevés et que tous considéraient que c'était la ville porteuse pour investir ", dit M. Gao. Des chambres de commerce de Wenzhou sont enregistrées aux quatre coins du pays, jusqu'à la très reculée préfecture d'Aksu, aux confins du nord-ouest de la Chine, près de la frontière kirghize.

Le tarissement des fonds les pousse donc à réduire la voilure, ou à regarder ailleurs. En août, un sondage de la principale chambre de commerce de Wenzhou a montré que 80 % de ses 40 000 membres réfléchissent à retenir leurs investissements sur les marchés immobiliers de Shanghaï et de Pékin, où les prix ont cessé leur ascension ces derniers mois.

Harold Thibault

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lundi 3 octobre 2011

REPORTAGE - Le pouvoir birman suspend un projet de barrage chinois

Le Monde - International, lundi 3 octobre 2011, p. 4

C'est le barrage de la discorde. Un ambitieux et très controversé projet hydroélectrique financé par la Chine sur le fleuve Irrawaddy, au nord de la Birmanie, risque de bouleverser le rythme des réformes en cours. A un moment où le nouveau gouvernement issu de l'ex-dictature militaire donne des signes tangibles d'ouverture.

Depuis la mi-septembre, l'actuel gouvernement " civil ", mais composé dans son écrasante majorité d'anciens généraux issus de la junte encore au pouvoir en mars, était divisé à propos de la construction de ce barrage. Vendredi 30 septembre, le verdict est tombé, confirmant la réalité des tensions entre pragmatiques et " durs " : le président Thein Sein, considéré comme le chef de file des " libéraux ", vient de prendre la décision de suspendre les travaux du barrage de Myitsone, un investissement chinois d'un montant de 3,6 milliards de dollars (2,7 milliards d'euros) qui devrait inonder une superficie de la taille de Singapour. " Nous devons respecter la volonté du peuple parce que notre gouvernement a été élu par le peuple. Nous avons la responsabilité de prendre en compte les revendications populaires ", a-t-il déclaré.

Tout observateur sceptique de la Birmanie croit rêver : l'" Union du Myanmar " a été dirigée jusqu'au printemps, et depuis 1962, par les avatars successifs d'une junte dont la réputation de brutalité n'était plus à faire. Les législatives de novembre 2010, symbole du passage de témoin de la dictature à un pouvoir prétendument " démocratique ", avaient été truquées.

Le chef de l'Etat, ex-premier ministre de la junte et ancien général, n'avait pas la réputation d'un grand démocrate. Mais, depuis ces dernières semaines, les signes d'ouverture se sont multipliés. Même si l'on est encore loin de l'émergence d'un vrai système démocratique : le Parlement issu du dernier scrutin est composé à 25 % de militaires. Mais tout indique que les pragmatiques ont désormais la main sur les affidés les plus radicaux de l'ancien régime.

La controverse à propos de ce barrage est hautement symbolique. " Le fleuve Irrawaddy est pour nous la "ligne de vie" du pays, disent des responsables d'ONG rencontrés à Rangoun. Il coule le long de nos villes. L'impact du barrage sur l'écologie est terrible. Et le fait que les Chinois le construisent ne peut que renforcer le ressentiment de beaucoup de Birmans contre la Chine. "

Le delta de ce fleuve, long de 2 170 km, est si crucial pour l'économie du pays qu'il permettait d'approvisionner en riz une grande partie de l'ancien empire des Indes au temps de la colonisation britannique. On comprend que les enjeux liés à l'environnement touchent une corde particulièrement sensible chez les Birmans.

Le 19 septembre, le site en ligne de l'opposition birmane en exil en Thaïlande, The Irrawaddy, révélait qu'au cours d'un colloque tenu à Naypyidaw (la nouvelle capitale qui a remplacé Rangoun en 2006) les responsables birmans n'avaient pu cacher leurs divisions à propos du barrage de Myitsone. The Irrawaddy affirmait déjà que le président Thein Sein et son entourage s'opposaient à la poursuite de sa construction.

Selon une source proche d'un conseiller du gouvernement contactée par Le Monde, la controverse allait jusqu'à mettre en péril l'ouverture économique et politique voulue par l'actuel chef de l'Etat. Ce dernier, si l'on en croit de nombreux observateurs, est en conflit ouvert avec le premier de ses vice-présidents, l'ex-général Tin Aung Myint Oo, très proche de l'ancien numéro un de la junte, le dictateur Than Shwe, désormais considéré hors jeu par les optimistes.

La controverse est si patente que le ministre de l'information, Kyaw Hsan, a déclaré, en août, les larmes aux yeux, durant une conférence de presse : " Nous aimons tant le fleuve Irrawaddy que nous le protégerons. " Son collègue chargé de l'énergie électrique, Zaw Min, avait cependant affirmé plus tard : " Nous ne céderons rien à propos de la construction du barrage. "

Plusieurs organisations de protection de l'environnement jugent que le barrage chinois provoquera le déplacement d'une dizaine de milliers de villageois de l'ethnie kachin, dans l'Etat birman du même nom, où une guérilla, la Kachin Independence Army (KIA), a repris les armes contre le gouvernement depuis juin. Les séparatistes de cette ethnie, qui avaient accepté un cessez-le-feu avec l'armée du régime en 1994, protestent, notamment, contre cette construction. Cette semaine, la KIA a essuyé de sérieux revers lors d'une violente offensive lancée par l'armée.

La China Power Investment Corporation (CPI) avait signé en 2007 avec l'ancienne junte un projet de construction de sept barrages au nord de la Birmanie, dont celui de Myitsone. La compagnie chinoise avait plus tard, pour la forme, commandé un audit, dont les résultats sur l'impact écologique s'étaient avérés très négatifs. L'ONG Burma Rivers Network en a récemment révélé les conclusions, soigneusement passées sous silence par l'entreprise chinoise : selon 80 experts chinois et birmans, le barrage de Myitsone " n'a pas lieu d'être construit au vu de l'impact environnemental qu'il provoquera ".

Ce rapport de 945 pages remettait en cause la validité d'un projet qui devrait exporter vers la Chine 90 % de l'électricité générée par le barrage. Même s'il représente une source de revenus pour la Birmanie qui vendra l'électricité à son voisin. La spectaculaire décision du président birman, dont le gouvernement est un grand allié de la Chine, vient de tout remettre en cause.

Antoine Clapik

PHOTO - Myanmar's new civilian president, Thein Sein (L), stands next to Chinese President Hu Jintao during a signing ceremony in the Great Hall of the People in Beijing May 27, 2011. Thein Sein visits China this week in a show of friendship to the former Burma's most important diplomatic ally, where he may sign deals to cement an already close economic relationship.

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mercredi 28 septembre 2011

REPORTAGE - Mestrallet, pérégrin à Chongqing - Jean-Christophe Féraud

Libération - Économie, mercredi 28 septembre 2011, p. 16

«Libération» a accompagné le patron de GDF-Suez en Chine, dans la ville la plus peuplée du monde. Objectif : la quête de très gros contrats dans l'eau, l'énergie et les déchets.

Jamais entendu parler de Chongqing (prononcer «Tchun Tchin'») ? Demandez à Gérard Mestrallet. Le PDG de GDF Suez pourrait planter son index les yeux fermés sur le planisphère. Sortie de terre dans les années 60-70 comme un monstrueux champignon de béton, «la» mégalopole du centre de la Chine est aujourd'hui la plus grande ville du monde avec... 32 millions d'habitants ! La moitié de la population française concentrée dans ce chaudron géographique - et climatique - du Sichuan.

C'est ici que Gérard Mestrallet a donné rendez-vous à Libération*. Car le groupe français, qui réalise 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires en Chine, nourrit de grands projets pour Chongqing : cette «zone économique expérimentale» dépendant directement du Parti à Pékin est devenue l'équivalent, dans l'ouest du pays, de Shanghai, Tianjin et Canton. Bref, le nouveau «spot» business dans l'empire du Milieu. Ici tout est à faire pour répondre aux besoins de la population en eau, énergie, traitement des déchets. Pile poil dans les cordes de GDF Suez. Alors, comme ses collègues Bruno Lafont de Lafarge ou Jean-Pascal Tricoire de Schneider, Mestrallet y vient tous les ans pour le «conseil du maire» : un speed datingpour les entreprises étrangères souhaitant décrocher des contrats avec les autorités locales. A savoir Huang Qifan, l'édile sans qui rien ne se deale, et l'omnipotent Bo Xilai, secrétaire du PCC pour la ville-province de Chongqing...

Vendredi 17 heures

Arrivée à Hongkong

«Vous avez fait bon voyage ?» On retrouve Gérard Mestrallet à l'aéroport de l'ex-enclave britannique. Il arrive de Londres sans cravate et tout sourire. Malgré les onze heures de vol et l'annonce toute fraîche d'un nouveau gel des tarifs du gaz en France, alors qu'il espérait une hausse de 5% au 1er octobre. Les consommateurs seront soulagés, GDF Suez en sera, dit-il, pour 290 millions d'euros de sa poche. Pas de quoi faire pleurer dans les chaumières. Depuis la fusion de GDF et Suez en 2008 et le rachat du britannique International Power (IP) en 2010, le groupe est devenu le numéro 2 mondial de l'électricité derrière EDF. Un mastodonte pesant 85 milliards d'euros de chiffre d'affaires (200 000 salariés, 70 pays)... Mais Mestrallet ne lâche pas l'affaire sur les prix du gaz : «On va faire un recours devant le Conseil d'Etat contre l'Etat régulateur pour défendre tous nos actionnaires.» Amusant : l'Etat détient 36% du capital de GDF Suez.

18 heures

Dans le Falcon

Confortablement calé dans le fauteuil en cuir du jet privé, Gérard Mestrallet n'a pas encore la tête en Chine. Il raconte ses batailles passées comme un général napoléonien. De la vieille Compagnie financière de Suez au géant GDF Suez, il a mené six fusions depuis 1995 : Générale de Belgique, Lyonnaise des eaux, Tractebel, Electrabel, Gaz de France et IP... Tout y passe. Son Arc de triomphe à lui. Version peace and love : «Je n'ai jamais lancé d'offre hostile sur une entreprise. Ce n'est pas dans mon tempérament et l'expérience montre que c'est toujours destructeur de valeur.» Dans le monde de brutes des grands patrons, Mestrallet a la réputation d'être un gentil... qui ne se laisse pas faire. Son meilleur ennemi, Henri Proglio, ex-patron de Veolia et actuel PDG d'EDF, en sait quelque chose. «Finalement c'est un peu grâce à lui que GDF Suez est né, s'amuse Mestrallet. Sans le projet d'OPA hostile de Veolia-Enel sur Suez début 2006, nous n'aurions pas pu lancer cette fusion gagnante aussi rapidement.» Devenu patron d'EDF, Proglio s'est vengé de Mestrallet en sortant GDF Suez des projets de réacteurs EPR. Pas plus mal avec Fukushima et les déboires de Flamanville :merci Proglio.

20 heures

Atterrissage à Chongqing

Vérification des visas dans le Falcon par un officier sourcilleux (qui inspecte le contenu gros calibre de la mallette de Pascal, le garde du corps de Mestrallet). On est bien en Chine. Le PDG de GDF Suez est accueilli à sa descente d'avion par une brochette d'officiels et le bouquet de fleurs de rigueur. Puis le cortège de berlines noires s'ébranle, précédé d'un girophare policier. Vingt minutes d'autoroute à slalomer entre les voitures et Chongqing by night surgit enfin : une immense forêt de tours grises se perd dans une drôle de mélasse athmosphérique. Sarcelles sur Yang Tsé... puissance mille. «Je ne viens pas là pour faire du tourisme» : on comprend mieux ce qu'a voulu dire Gérard Mestrallet. Il faut traverser le pont de la rivière Jialing pour arriver au centre-ville et voir les rayons laser traverser la nuit noire du haut des gratte-ciel illuminés façon nouvel an chinois.

21 h 30

Toasts avec M. Cui

«Ganbei !» au 39e étage de l'hôtel Marriott. Au bar, Gérard Mestrallet porte un toast au vin australien avec M. Cui. Un personnage important ce M. «Tchui». C'est le patron de la Sasac à Chongqing. Un organisme qui coiffe toutes les entreprises d'Etat. «Il pèse quelques dizaines de milliards de dollars», souffle Raphaël Schöntgen, le délégué général de GDF Suez en Chine. Mais M. Cui est poli : «Vous êtes déjà numéro 1 mondial de l'énergie, bientôt vous serez numéro 1 ici», lance-t-il à Mestrallet. Et taquin avec ça, derrière ses airs de gros chat fumant clope sur clope : «Vous venez jusqu'ici avec un garde du corps pour vous protéger de vos ennemis à Paris», sourit-il en désignant Pascal.

M. Cui est l'empereur de l'eau et de bien d'autres choses ici. C'est l'eau qui intéresse Mestrallet : Suez Environnement dessert déjà 14 millions d'habitants en Chine, dont 2 millions dans le cadre d'une joint-venture avec Chongqing Water Group. Une concession de cinquante ans signée en 2002. Alors il sort le grand jeu à M. Cui. Il raconte «son» barrage de Jirau au Brésil : «3750 mégawatts, l'équivalent de trois réacteurs nucléaires.» Il vante son récent partenariat avec le fonds souverain chinois CIC dans l'exploration-production gazière : «Nous avons le label "ami de la Chine".»«Oui je connais bien son président, il a investi 15 milliards de dollars [11 milliards d'euros] ici», répond du tac au tac M. Cui. Mestrallet revient à la charge : «Il paraît que vous avez découvert beaucoup de gaz de schiste dans le Sichuan ?»Réponse :«200 milliards de mètres cubes.»Les yeux du gazier brillent : «Ce serait drôle de faire du gaz de schiste ici alors que l'on nous empêche d'en chercher en France.» Pas très compatible avec une eau pure pour les habitants de Chongqing, mais bon...

De toute façon, M. Cui a autre chose en tête : il insiste pour que Suez investisse dans une nouvelle usine dans le domaine de l'eau. Un conseiller de Mestrallet en aparté : «M. Cui, on lui fera plaisir si la décision est rationnelle.» Faire plaisir ? Pour ce Français expatrié, «en Chine, rien ne se fait sans cadeau aux autorités locales». Des pots-de-vin ? «Grand dieu jamais», jure évidemment l'entourage du PDG en prenant des airs de vierge effarouchée.

Samedi 8 heures

Petit déjeuner «énergie»

Chongqing se dévoile avec l'aube. Façon de parler. Le smog laiteux qui flotte sur l'ultraville inspire Gérard Mestrallet. Voit-il un avenir dans l'énergie en Chine ? «J'aimerais bien, mais nous n'avons aucune visibilité, c'est le brouillard tarifaire.» Les autorités fixent les prix et ils sont «bien trop bas» pour viabiliser les centrales électriques au gaz. «On ira dans l'électricité quand il y aura des appels d'offres, un tarif clair et garanti et des concessions sur vingt ans.» Les perspectives sont plus prometteuses dans le gaz liquéfié : «On a signé un contrat de fourniture de gaz naturel liquéfie à la CNOOC [compagnie pétrolière d'Etat, ndlr] portant sur 43 méthaniers.» Avec 9,2% de croissance cette année, la demande est énorme. D'ici à 2015, pour servir son client-roi, GDF Suez prendra la décision de construire «Bonaparte» : une énorme usine de liquéfaction de gaz offshore au large de l'Australie. «L'équivalent de quatre ou cinq terrains de football flottants et autant de milliards d'investissements», précise Gérard Mestrallet.

15 heures

Usine de traitement d'eau de Yuelai

A une dizaine de kilomètres de Chongqing, la procession de voitures se fraie un chemin dans la boue rouge, entre ouvriers et paysannes chargées de paniers. Une armée de bulldozers ouvre la montagne pour faire surgir un «quartier». «Revenez dans trois ans, il y aura 1 million d'habitants ici», glisse Mestrallet. Pour l'heure il faut chausser des godillots pour visiter la fierté du moment : la nouvelle usine de traitement d'eau de Yuelai. Ici, l'eau boueuse et polluée pompée dans le Yang-Tsé devient potable grâce à une technologie de filtrage Suez-Degrémont. Mme Sun, la responsable locale de Suez Environnement, assure qu'elle est «de meilleure qualité qu'à Paris»... On ne poussera pas le vice jusqu'à la goûter.

18 h 30

Dîner de bienvenue du maire de Chongqing

Sur carton d'invitation. Libé reste à la porte du Sheraton imitation or. Le dîner de Huang Qifan est très select : outre Mestrallet et ses collègues français, on y croise le patron de Ford, Alan Mulally. De retour au bar du Marriott, le PDG de GDF Suez raconte : «Il y avait quelques milliards autour de la table mais on ne signe pas sur un coin de nappe. On porte un toast toutes les 10 minutes, mais ils sont très pros quand on rentre dans le dur, il faut être patient en Chine.» Son smartphone sonne : Albert Frère au bout du fil. En dix ans, Gérard Mestrallet n'a jamais manqué ce rendez-vous du samedi soir avec son actionnaire belge. De retour, Mestrallet a déjà la tête ailleurs. Il doit se coucher tôt. Demain, il verra Bo Xilai, le patron du Parti : fils de l'un des «huit immortels» de Mao, il fait la pluie et le beau temps aujourd'hui à Chongqing, peut-être demain à Pékin. Un contact à soigner entre deux Ganbei ! avant de reprendre l'avion pour Paris.

* «Libération» a été invité dans le cadre d'un voyage de presse.

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jeudi 22 septembre 2011

REPORTAGE - Nouveau conflit en Chine autour d'un site polluant

Le Monde - Environnement & Sciences, jeudi 22 septembre 2011, p. 8

Les habitants de Hongxiao, petit bourg au sud-ouest de Shanghaï, pensent avoir remporté une bataille. L'usine de panneaux solaires qu'ils soupçonnent d'avoir pollué la rivière traversant leur village a suspendu son activité depuis lundi 19 septembre. Pour obtenir cet arrêt temporaire, il aura fallu en venir aux poings.

Les trois manifestations qu'ils ont organisées en fin de semaine, aux côtés des résidents des trois bourgs qui jouxtent l'imposant complexe de Jinko Solar, un exportateur coté à la Bourse de New York, ont dégénéré. Les pierres ont volé jusque dans la cantine de l'usine, les portes du bâtiment ont été forcées, quatre voitures de dirigeants de l'entreprise ont été retournées. Pour rétablir le calme dans cette zone mi-rurale, mi-industrielle où d'imposantes usines sont campées au beau milieu des rizières, le gouvernement a appelé des policiers antiémeute.

Dans le Zhejiang, province qui couvre le sud du très productif delta du Yangzi, les progrès économiques sont rapides mais présentent un coût écologique élevé. L'environnement devient une source de tensions politiques, comme l'illustre le soulèvement de Hongxiao. Et comme l'a illustré en août celui de Dalian, dans le nord-est du pays, où des habitants ont obtenu la fermeture d'une usine pétrochimique.

Le gouvernement local de Hongxiao a fini par intervenir, surtout après la découverte à la fin du mois d'août, de poissons morts dans la rivière. L'usine a admis lundi que des déchets contenant du fluorure, un produit toxique à haute dose, avaient été stockés à l'extérieur des bâtiments et qu'une " fuite ", pendant les pluies abondantes de la fin août, avait pollué le cours d'eau.

Aux employés de Jinko, les patrons avaient raconté une version différente. " Dimanche, les chefs de service ont réuni toutes les équipes et expliqué que la pollution avait été causée par une autre usine dont des employés sont venus en douce jeter les eaux usées chez nous ", explique un couple de travailleurs migrants originaires de la province du Henan.

La pollution de l'eau n'est pas la seule inquiétude. Les habitants racontent que les seize cheminées de l'usine, dont une partie a été installée il y a un an, dégagent une odeur nauséabonde. " Ça commence juste après minuit. Et lorsque le vent vient de l'est, c'est terrible. Il y avait d'ailleurs moins de moustiques cet été ", raconte une femme qui vit à quelques mètres du mur qui sépare l'usine du village.

Surtout, les habitants n'en pouvaient plus de n'obtenir aucune information fiable sur l'environnement de leur village. A 60 ans, atteint d'un cancer du poumon, Ma Gensheng n'a pas pu aller manifester. Mais il ne décolère pas : " Je ne saurai jamais si ma maladie est due à l'activité de l'usine mais beaucoup de voisins le pensent ", dit cet homme, enlevant sa casquette pour dévoiler un crâne nu. C'est le seul témoin à donner son nom sans crainte. Les médecins lui ont dit qu'il n'en avait plus que pour quelques mois. " Nous pensons que les produits qu'ils utilisent sont dangereux. L'air empeste et si les poissons sont morts dans la rivière, l'eau ne doit pas être bonne pour les rizières. En plus, l'école primaire est à 100 m de l'usine. " Sa conclusion ? " Jinko doit déménager ! "

Un de ses voisins, Yang Lihua, entrepreneur de 42 ans, fait partie de ceux qui ont été arrêtés pour avoir appelé les familles à se rassembler pour faire entendre leur colère. Les autorités de Haining, la municipalité à laquelle est rattaché le bourg, ont annoncé mardi que 31 personnes étaient en détention depuis les manifestations.

31 victimes de cancers

Un homme est retenu au commissariat pour avoir " répandu des rumeurs " : il aurait avancé le chiffre de 31 victimes de cancers dans les quatre villages environnants depuis 2006. Or bon nombre d'habitants sont persuadés que ce chiffre est réel, bien qu'ils ne parviennent pas à citer les noms de tous les malades.

" La police a arrêté des gens au hasard ce week-end. Pourquoi protège-t-elle l'usine et pas nous, les villageois, alors que nous avons plusieurs fois dénoncé cette pollution ?, s'énerve une jeune femme. C'est pour cela que nous nous en sommes également pris aux véhicules de police. " Chaque soir, des agents bloquent l'accès à la rue où se trouve l'entrée de l'usine, empêchant les journalistes chinois d'y accéder. L'explication est évidente aux yeux de cette femme : l'entreprise étant de loin le premier contribuable au budget du gouvernement local, les officiels se plient à ses demandes.

Zhang Longgeng, directeur financier de Jinko Solar, temporise : " En tant qu'entreprise cotée, nous assumerons nos responsabilités. Nous nous préoccupons de la santé des gens et coopérons pleinement avec le gouvernement local. " Il précise que l'entreprise dispose d'un système de traitement des eaux et ne relâche jamais ses eaux usées sauvagement.

" Quant au nombre de cancers, les autorités ont démenti, la personne qui a lancé la rumeur a été arrêtée, dit M. Zhang. Certains villageois veulent donner de l'importance à l'histoire des poissons morts. Nous ne savons pas pourquoi ils s'en prennent à Jinko. "

Harold Thibault

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mercredi 21 septembre 2011

REPORTAGE - Un milliardaire sinon rien - Philippe Grangereau

Libération - Grand Angle, mercredi 21 septembre 2011, p. 30

Dans un pays en proie au capitalisme sauvage, un nombre croissant de jeunes filles cherchent le bonheur matériel à tout prix.

Avec ses yeux en amande, son teint pâle et ses manières enfantines, Yang Ziyi, 25 ans, correspond divinement aux canons de la beauté chinoise. Pour souligner sa silhouette innocente, elle porte ce jour-là une simple robe d'été en tissu imprimé. Elle n'aurait aucun mal à trouver un mari sans l'aide d'une agence matrimoniale. Mais la voilà cliente de «Zuanshi wanglaowu» («Papa gâteau»), une agence pékinoise qui promet à ses adhérents de débusquer des époux fortunés. La devise de la maison : «Le mariage est le plus gros investissement de toute la vie.» Tant qu'à faire, autant épouser l'homme de ses rêves, et chez Zuanshi, ils sont triés sur le volet.

«Tous sont millionnaires ou milliardaires, précise l'avenante directrice de l'agence, implantée dans six villes. Nous sommes en pleine expansion car la demande est de plus en plus forte.» Dans le vaste bureau, une douzaine d'employées classent sur ordinateur fichiers et photos. L'officine est prête à tout pour appâter la prospère clientèle masculine : organisation de concours de beauté féminine pour dénicher la perle, déploiement de «chasseurs de têtes» sur les campus universitaires, soirées spéciales... Aux femmes, un prospectus de l'agence promet qu'elles porteront un jour «les chaussures de Cendrillon». Aux nymphes qui ne possèdent pas la «qualité» requise, il est proposé des cours de savoir-vivre. «Une femme, dit la directrice, doit considérer son mari comme un dieu. L'homme et la femme sont égaux, mais chacun doit rester à sa place, sans quoi il n'y a pas de bonheur.»

Virage à 180 degrés

Actrice, Yang Ziyi joue depuis deux ans dans les séries télévisées de propagande produites par les studios de l'Armée populaire de libération. L'une de ces productions, intitulée la Huitième Armée de route, glorifie les sacrifices de l'armée Rouge chinoise, son mode de vie spartiate et ses idéaux révolutionnaires. Mais, pour la starlette, rien n'est plus éloigné de ses aspirations. «Je suis romantique, mais aussi très matérialiste, confie-t-elle. Je suis une enfant unique qui a été gâtée par ses parents. Mes critères pour choisir un homme sont plutôt pragmatiques car la sécurité matérielle est d'une grande importance pour moi.» Son homme idéal doit avoir dix à quinze ans de plus qu'elle, posséder un solide patrimoine, être grand et costaud, et toujours payer l'addition au restaurant. Son physique n'est pas essentiel. «Le mariage d'amour, c'est bien, mais ce n'est pas pour moi, car je suis une fille raisonnable et plutôt traditionnelle.» Yang Ziyi a entendu parler du féminisme, mais pour elle, c'est la planète Mars. Elle explique : «La société chinoise est malade car le pays change trop vite. L'écart entre les riches et les pauvres est devenu si colossal que c'en est impensable. Pour survivre dans cette société, il faut s'adapter, sinon on tombe de l'estrade, on est éliminé sans pitié.»

Le brutal changement de cap vers le capitalisme a bouleversé les valeurs de la société.«L'argent devient un facteur de plus en plus important pour les jeunes femmes au moment de choisir un mari, analyse Li Yinhe, sociologue à l'Académie des sciences sociales. Cela ne veut pas dire que les sentiments n'ont plus d'importance. D'après nos enquêtes, la moitié des couples interrogés se disent heureux ensemble. Mais de plus en plus de femmes sont persuadées qu'il vaut mieux un mariage avec un homme riche qu'un bon boulot.»

Les grands-parents de la jeune génération encouragent ce virage à 180 degrés. Le week-end, dans les parcs publics de la capitale, des centaines de retraités jouent les entremetteurs en brandissant des pancartes vantant la bonne situation de leur petit-fils encore célibataire : «Homme, 27 ans, 1,67 m, bac+3, possède appartement et bon salaire 8 000 yuans [près de 900 euros, ndlr].»«Sans appartement, impossible de trouver un bon parti. Du coup, les parents et toute la famille se saignent aux quatre veines pour donner ce coup de pouce essentiel aux jeunes célibataires», explique la sociologue.

De cette évolution vers le matérialisme, la Chine a vraiment pris conscience l'an dernier, à la faveur d'une émission de télé-réalité qui a conduit le gouvernement à prendre des mesures. Intitulé Si c'est celui-là, le show met en lice, sur la chaîne provinciale Jiangsu TV, une douzaine de jeunes femmes et une poignée de garçons à la recherche de l'âme soeur. Une sorte de L'amour est dans le pré à la chinoise, où les attributs financiers et immobiliers des hommes comptent plus que leurs atouts physiques ou sentimentaux. Au jeu des questions vaches adressées aux garçons, l'une des candidates, nommée Ma Nuo, 22 ans, s'est montrée la plus sévère. Extraits : «Est-ce que tu as une voiture et un appartement ?

- Non, mais j'ai un vélo et, si tu veux, je t'emmènerai en promenade car je sais que je peux rendre heureuse la fille dont je suis amoureux.

- Peut-être, mais moi, je préfère pleurer sur le siège arrière d'une BMW que d'être heureuse sur un vélo...»

Cette réponse est devenue culte en Chine, initiant tout un débat sur le «déclin des valeurs morales». Ce qui n'a pas été du goût des autorités, qui ont imposé à Jiangsu TV de ne plus parler de l'épaisseur des portefeuilles des candidats. Les vidéos de présentation, sous-titrées «Possède voiture et maison» en bas de l'écran, ont été expurgées. Un psychologue, membre du Parti, a été mobilisé pour modérer le show. D'autres émissions du même genre, comme Courir après l'amour, ont été suspendues. «Si nous ne corrigeons pas cette situation, elle aura une influence négative sur l'ensemble de la société», s'est insurgé Zhu Hong, le porte-parole de l'Administration de la radio, du film et de la télévision. «Après le scandale suscité par cette émission, souligne Li Yinhe, il est apparu aux yeux de tous que la honte que pouvait naguère éprouver une femme à l'idée d'épouser un homme pour son argent avait totalement disparu... et que c'était même devenu la meilleure des choses à faire dans la Chine d'aujourd'hui.»

L'horreur du «mariage nu»

Une rumeur, alimentée par la hausse constante de nombre des divorces (2,7 millions en 2010), circule depuis des années : beaucoup de femmes convoleraient désormais pour s'approprier la moitié des biens du mari, en divorçant après un délai d'une brièveté indécente. Pour tenter d'enrayer ce phénomène (que n'étaye aucune statistique officielle, mais qui existe bel et bien), Pékin a modifié en août la loi sur le mariage. Le régime de la «communauté des biens» a été abandonné au profit de celui de la «séparation des biens». Fini l'arnaque nuptiale .

San Mi, 24 ans, est elle aussi en quête d'un mari : il doit avoir plus de quinze ans qu'elle «et bien sûr posséder du patrimoine».«La société chinoise est féroce», juge la jeune femme, récemment émigrée de son Sichuan natal. Elle travaille à Pékin au service après-vente d'un magasin. Son père est instructeur d'auto-école, sa mère enseignante. Elle veut passer sa lune de miel à Tahiti, mais ce n'est pas pour ça qu'elle est «romantique».«Je veux épouser un homme qui me fasse bien vivre, mais pas nécessairement rupin. De toute façon, je déteste les nouveaux riches.» Elle estime malgré tout que «la sécurité matérielle est ce qu'il y a de plus important». Dans une société en mouvement, le salut serait dans un cocon nuptial bien rembourré. «En fait, avoue Yang Ziyi, l'actrice, je voudrais que mon futur mari ressemble à mon père, qui m'a toujours protégée, et qui me donne un sentiment de sérénité matérielle.»

Le cauchemar de Yang, c'est le luo hun («mariage nu»). C'est ainsi qu'on appelle les mariages d'amour; ils sont «nus» car les époux ne possèdent rien, mais s'épousent quand même parce qu'ils s'aiment. Par nécessité, les luo hun existent, mais la société prend presque en pitié ceux qui sont réduits à cette abominable extrémité. Yang a plusieurs copines qui ont réchappé de justesse au luo hun.«Au moment de décider si elles devaient épouser ces garçons qui ne possédaient rien, souvent pas même un appartement, toutes ces amies ont heureusement renoncé, dit Yang avec un soupir de soulagement. Trop galère. Elles sont comme moi : elles refusent de se retrouver dans une classe sociale plus basse. Le mariage doit être une promotion ! Qu'y a-t-il de mal à ça ?»

«Deuxième poitrine»

Certaines se retrouvent dans un entre-deux. Ce sont les ernai («deuxième poitrine»), ces régiments de maîtresses entretenues par des hommes mariés, parfois des étudiantes diplômées, qui vivent dans des appartements offerts par leur «papa gâteau». «Toutes les ernai que je connais, dit Yang, sont assez amoureuses de leur homme, mais ceux-ci refusent toujours de divorcer pour les épouser. Alors beaucoup sombrent dans la mélancolie.»

La multiplication exponentielle des ernai , tout comme l'explosion de la prostitution (une étude de 2005 évalue à 200 000 le nombre de prostituées à Pékin), est un phénomène qui va de pair avec le creusement sidérant des inégalités. D'un côté, les millionnaires; de l'autre, les demoiselles sans dot, souvent issues de la campagne. A l'échelle du pays, ces «concubines» se compteraient par millions. Liu Zhijun, l'ex-ministre des Chemins de fer démis de ses fonctions cette année pour corruption, en entretenait pas moins de 18, selon la presse officielle. «Depuis des millénaires en Chine, jusqu'à la fin des années 40, il était normal pour les hommes aisés d'avoir des concubines. Aujourd'hui, on assiste au retour de cette vieille tradition, après un hiatus qui n'aura duré qu'une soixantaine d'années, commente la sociologue Li Yinhe. Plus un homme a de l'argent, plus il veut s'approprier de femmes.»

La province du Guangdong (sud du pays) a voté, en 2007, un texte proscrivant les «deuxièmes poitrines». La loi s'étant révélée inapplicable, la province fait désormais de la prévention. Depuis mai, elle propose dans les écoles primaires et secondaires des cours pour mettre les écolières dans le droit chemin. Selon le vice-gouverneur, ils se concentrent sur «la confiance en soi et l'amour-propre». Mais le retour de balancier paraît inexorable aux yeux de Li Yinhe. «Le fait est qu'aujourd'hui beaucoup de jeunes femmes aspirent à s'occuper uniquement des enfants et de la cuisine, tandis que l'homme rapporte l'argent à la maison.» La femme ne soutient plus, comme disait Mao, «la moitié du ciel».

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jeudi 25 août 2011

REPORTAGE - Dans le Xinjiang, les Ouïgours contre les bulldozers de Pékin


Libération - Monde, jeudi 25 août 2011, p. 10

Dans la province chinoise, la minorité musulmane tente de résister à la politique d'assimilation du régime.

Le soleil focalise ses derniers rayons de la journée sur la statue en ciment de Mao Zedong qui trône en plein Kashgar. La solide effigie symbolise l'emprise chinoise sur ces terres d'islam en lisière du désert du Taklamakan, à plus de 3 000 kilomètres à l'ouest de Pékin. Non loin, dans le lacis de la ville ouïgoure en passe d'être entièrement détruite par les bulldozers, de paisibles foules musulmanes s'accroupissent sur le sol, en rangs ordonnés, à l'entrée de petites mosquées aux frontons ornés. Les femmes en longue jupe chamarrée portent un foulard, et parfois un voile qui dissimule leur visage. Tous ont une assiette de viande de mouton et une tranche de pastèque sur les genoux. C'est bientôt la fin du jeûne du ramadan : les fidèles attendent sereinement le signal lancé dans leur langue proche du turc par le arong («imam») pour entamer leur repas du crépuscule.

Le Xinjiang n'a pourtant rien de placide. Le mois dernier, les colons hans (Chinois de souche) ont été la cible de trois attentats qui ont fait 40 morts. Un groupe de jeunes Ouïgours a attaqué au couteau des commerçants chinois; un autre a poignardé des passants après avoir jeté un camion sur la foule. A Khotan, c'est un commissariat chinois qui a été attaqué, là encore au couteau. La police a arrêté quelques suspects, et tué les autres. De semblables attentats se multiplient au Xinjiang depuis les émeutes ethniques d'Urumqi à l'été 2009, qui se sont soldées par près de 200 morts, surtout des Hans. La vague d'exécutions qui a suivi a envenimé la situation. Il ne se passe guère de mois sans que des colons chinois soient poignardés, même si la presse tend à passer ces incidents isolés sous silence. «On est terrorisés par les Ouïgours. Plus personne n'ose sortir la nuit, ou même poser un pied dans leurs quartiers», reconnaît Liu Jianmin, un homme d'affaires du Zhejiang (sud-est). Les entrées des villes et toutes les routes de la «région autonome» sont jalonnées de postes de contrôle : les hommes ouïgours doivent descendre des bus pour présenter leur carte d'identité. Sur les 500 km de la route Khotan- Kashgar, on a compté dix check-points. Une loi martiale qui ne dit pas son nom est en vigueur.

Filature. Autour de la grande place de Kashgar, une artillerie de caméras de surveillance est braquée sur les passants. Trois camions remplis de militaires chinois en treillis de combat, arme automatique au flanc, sont parqués en posture dissuasive. Sur les ridelles, flottent des banderoles rouges de slogans exaltant «l'union entre les ethnies». Face à la mosquée Id Kah, un écran digital géant diffuse un film à gros budget que le Parti a fait tourner pour célébrer ses 90 ans. On y voit un Mao jeune, doublé en langue ouïgoure, exécuter les prouesses que lui prête l'histoire officielle. La voix de l'acteur, amplifiée par les haut-parleurs, se mêle au vacarme de l'avenue. Des escadrons de paysans des oasis avec leur baluchon ainsi que de farouches vigiles ouïgours forment un parterre autour de l'écran qui magnétise tous les regards. Des grappes de jeunes Ouïgours et Kazakhs désoeuvrés sur des scooters électriques faisant office de taxis épient le client. «Vous voyez, marmonne Noori, un architecte, tout est là : leur volonté de nous assujettir et de nous laver le cerveau.» En parlant à un journaliste étranger, Noori prend un grand risque. Par-dessus l'épaule, coup d'oeil sur les deux hommes au tee-shirt blanc, un téléphone à la main, qui enquillent nos pas depuis le matin. On les a semés dans un cimetière, mais les revoilà. Tous les reporters étrangers sont systématiquement pris en filature par la police dès le premier pied posé au Xinjiang.

Peu après les derniers attentats, les autorités chinoises ont accusé, sans apporter de preuves,«des groupes terroristes islamistes» dont le leader aurait été «entraîné au Pakistan». Une version des faits à laquelle personne ne croit ici. Pour Rahile, une Ouïgoure à la retraite qui occupait naguère de hautes fonctions, ces violences sont plutôt «le symptôme d'un profond malaise dû à la migration massive de colons chinois, à la discrimination à l'emploi et aux brimades.»«La police, poursuit-elle, réprimande ceux qui se promènent dans la rue en habits traditionnels. Les fonctionnaires ne peuvent porter ni la barbe ni la moustache et toute activité religieuse leur est interdite sous peine de graves sanctions. Pour les étudiants, observer le ramadan vaut une expulsion immédiate.» Noori chuchote : «Rien ne les arrêtera... Tout est fait pour nous faire plier. Nous serons assimilés comme les Mandchous, et bientôt les Mongols et les Tibétains.» Son pessimisme, ajoute-t-il, fait écho à celui des 8 millions d'Ouïgours. «On peut être arrêtés n'importe quand... La peur fait partie de notre quotidien, alors faut bien répéter les slogans pour éviter les ennuis, mais au fond de leur coeur, tous les Ouïgours veulent l'indépendance.» Il poursuit avec amertume : «Nous avons raté l'occasion qui s'est présentée en 1991, lorsque les Républiques d'Asie centrale se sont déclarées indépendantes, après l'éclatement de l'Union soviétique.»

Amat, un écrivain de Khotan, aura recours à une allégorie : «Nous sommes comme un chien attaché à un arbre : autrefois, l'arbre était frêle, et il était possible de l'arracher en tirant fort, tandis qu'aujourd'hui cet arbre est devenu énorme.» «La politique officielle à l'égard des Ouïgours est "duoyuan yitihua" [intégration, ndlr], ce qui en pratique signifie la mort de notre culture et de notre peuple.» C'est un professeur d'université qui parle. Il est membre du Parti communiste «pour se protéger». Du primaire jusqu'à l'université, l'enseignement en ouïgour est proscrit depuis plusieurs années, dit-il. Des dizaines de milliers d'enseignants ont été licenciés. Dans les villages, les paysans doivent envoyer leurs enfants dans des maternelles où l'on ne parle que chinois. Ceux qui refusent voient leurs terres confisquées. Mais la coercition est combattue.

«Les jeunes refusent d'apprendre le chinois maintenant, et comme tous les cours, mathématiques, physique, etc. sont en chinois, ils ne comprennent rien. Ça a fait chuter considérablement le niveau d'instruction des Ouïgours, déplore le professeur. Certes, on peut encore enseigner la langue ouïgoure, mais seulement cinq heures par semaine, ce qui est trop peu.»«Les autorités disent qu'on trouvera facilement du boulot si on parle bien chinois, renchérit Tomur, un étudiant de 22 ans. Bien sûr qu'on pourrait apprendre le chinois, mais je ne connais presque aucun Ouïgour qui en a vraiment l'envie. On préfère apprendre l'anglais.»

Poèmes. Sur la route entre Kashgar et Khotan, un slogan écrit avec des pierres sur une dune : «Pour permettre le développement économique, respectons le planning familial.» Mot d'ordre incongru s'il en est en plein désert. Les 8 millions d'Ouïgours, exemptés de la politique de l'enfant unique il y a dix ans encore, ne sont plus autorisés à n'avoir que deux enfants, parfois trois dans les zones rurales. «L'étau se resserre sur nous, soupire Tohti, un poète. A la fin des années 80, Ouïgours et Chinois de souche s'entendaient très bien, car nous étions très majoritaires et les Chinois se comportaient bien. Mais c'est fini. La grande majorité des postes de responsabilité naguère occupés par des Ouïgours sont aujourd'hui presque tous tenus pas des Hans. Des centaines d'ouvrages sur notre culture et notre histoire sont désormais proscrits.» En 2002 à Kashgar, les autorités ont brûlé en place publique Uyghurlar, un ouvrage sur les «six mille ans d'histoire des Ouïgours» de l'historien Turghun Almas (mort en résidence surveillée en 2001). Aujourd'hui, il existe toujours une centaine de mensuels littéraires ouïgours, «mais ces revues, comme les romans et poèmes, sont toutes sévèrement censurées pour démontrer que le Xinjiang n'a jamais eu de culture ou d'histoire indépendante de celle de la Chine».

Pour Pékin, seul le développement économique peut résoudre les «rapports complexes» entre les Hans et les «minorités ethniques». Kashgar a été propulsé «zone économique spéciale» à coups d'investissements. Mais, là encore, une forme de résistance s'organise. «Les Ouïgours qui s'enrichissent deviennent très religieux et font construire des mosquées, parfois à coups de millions - non sans donner des pots-de-vin aux autorités pour les permis de construire», remarque Tohti. Après un silence, il ajoute : «Pour les Ouïgours, la religion est devenue un moyen de sauver notre langue et notre culture, une grande muraille contre la Chine.»

Philippe Grangereau

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mardi 16 août 2011

REPORTAGE - Les dissidents chinois mobilisent grâce à Internet - Brice Pedroletti






Le Monde - International, lundi 15 août 2011, p. 4

Ils sont venus par dizaines, armés de téléphones portables, d'appareils photo, virevoltant entre les policiers en uniforme ou en civil. Eux aussi caméra au poing. Le tribunal de banlieue, dans l'est de Pékin, où a eu lieu, vendredi 12 août, le procès censé être public de la militante pékinoise Wang Lihong, 55 ans, arrêtée le 21 mars et accusée " d'incitation à manifester ", ne leur ouvrira pas ses portes. Pas plus qu'aux diplomates étrangers venus faire acte de présence, et prestement installés dans un salon, loin de la foule.

Dehors, dans la chaleur étouffante et la poussière de la route en travaux, des supporters, le bras ceint d'un ruban jaune, scandent le nom de Wang Lihong. Des pétitionnaires fourguent aux journalistes étrangers des photocopies détaillant une injustice ou une extorsion - Wang Lihong était notamment connue pour son aide aux pétitionnaires désargentés de province qui montaient à Pékin.

L'infatigable retraitée était souvent la première à se rendre sur place pour consoler les proches de victimes et écrire des lettres ouvertes aux autorités.

Les militants encadrent de près l'une des seules personnalités qui a réussi à déjouer la surveillance policière : Zhao Lianhai, représentant des parents d'enfants empoisonnés par le lait à la mélamine, qui fut condamné en 2010 puis libéré quelques mois plus tard sur pression de l'opinion publique, raconte s'être levé à 4 heures du matin alors que les deux gardes vivant dans le couloir de son immeuble dormaient. Il a ensuite franchi un mur pour sortir de sa résidence. Et faillit être repris aux abords du tribunal...

Les procès de militants tels que celui de Wang Lihong, donnent lieu en Chine à des rassemblements de soutien auxquelles les réseaux sociaux donnent un écho important. Ces actions, qui ont pour nom weiguan (" regard vigilant "), séduisent une jeunesse de plus en plus lucide sur les mensonges de la propagande. Le procès de Wang Lihong est d'autant plus symbolique que les faits qui lui sont reprochés concernent justement l'action de weiguan organisée lors du procès de trois internautes du Fujian en 2010.

Le retentissement sur Internet fut énorme à l'époque. Les militants, deux femmes et un homme, furent condamnés à un et deux ans de prison pour avoir diffusé sur le Net le témoignage d'une mère qui soupçonnait que sa fille avait été violée et assassinée par des policiers locaux. Le procès en 2009, puis surtout le verdict cinq mois plus tard rassemblèrent plusieurs centaines de militants.

" Nous filmons et mettons en ligne ce qui se passe, c'est permis par la Constitution. On ne peut pas céder là-dessus. Ils ont beau avoir des tanks, à l'âge d'internet, on se bat avec des caméras ", disait Wang Lihong dans le documentaire que lui a consacré la réalisatrice Ai Xiaoming, elle aussi venue filmer vendredi les abords du tribunal.

En tacticienne hors pair - elle est fille d'un haut gradé de la marine - Mme Wang y explique la manière dont les militants se sont munis de caméras dans le Fujian. Puis les DVD imprimés à l'aide de dons d'internautes, les conférences organisées dans des universités. " On est dans une période où des avocats disparaissent avec un sac noir sur la tête. Pourtant, nos images montrent des citoyens non violents et des policiers qui hésitent à les brutaliser. Ça redonne de l'espoir ", poursuit la militante. Elle était prête à " payer le prix " pour son engagement. Des internautes ont déjà déclaré sur les réseaux sociaux chinois qu'ils se rendraient à leur tour à la police si Wang Lihong est condamnée - elle risque jusqu'à trois ans de prison.

Quelques-uns des participants de weiguan de vendredi étonnent par leur jeunesse. " Sam " - son surnom en anglais - a 20 ans, et rentre d'un an d'études à Toronto. C'est la première fois qu'il manifeste ainsi. " J'ai lu ce qu'elle a fait, elle se porte au secours des gens qui ont des problèmes. C'est la moindre des choses de la soutenir ", dit-il.

Les policiers lui ont demandé à son arrivée ce qu'il comptait photographier. " Les arbres, là-bas ! ", leur a-t-il répondu. " Abraham ", 19 ans, part lui dans quelques jours étudier au Texas. Il a participé à des actions d'Ai Weiwei, qu'il veut d'ailleurs tenter de rencontrer avant son départ. Il est déterminé à ne plus revenir en Chine. " On ne peut croire à rien. On nous ment sur tout ! ", dit cet autre représentant d'une jeunesse pourtant privilégiée, mais indignée par la censure et les dénis de droit.

En fin de matinée, le fils de Wang Lihong, 26 ans, le seul à avoir été autorisé à assister au procès, sort du tribunal, vêtu d'un tee-shirt à l'effigie de Chen Guangcheng, le militant aveugle séquestré chez lui que sa mère soutenait. L'un des avocats de Wang Lihong est là aussi. Objectifs et téléphones portables se tendent vers eux.

La foule des manifestants s'anime. Les nouvelles ne sont pas très bonnes. Wang Lihong a été sans cesse interrompue par le juge. L'avocat a stigmatisé la " persécution politique " dont sa cliente est victime. Le verdict tombera dans plusieurs mois. En attendant, messages et photos ont commencé leur migration vers les consciences citoyennes de la Toile chinoise.

Brice Pedroletti

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samedi 6 août 2011

REPORTAGE - Le meurtre gratuit d'un enfant gâté - Jordan Pouille


Marianne, no. 746 - L'été de Marianne, samedi 6 août 2011, p. 74

LES PLUS GRANDS FAITS DIVERS ÉTRANGERS

L'assassinat sordide perpétré par un jeune pianiste de 21 ans a passionné l'empire du Milieu. Car il met au jour l'effroyable cynisme de ceux qui ont le pouvoir et l'argent dans une société qui perd ses repères.

A 21 ans, Yao Jiaxin était un pianiste tout à fait honorable. Certes, il n'était pas de la trempe de Lang Lang, ce virtuose de 28 ans qui joue dans les plus grandes salles du monde et s'affiche sur les pubs Montblanc ou Adidas, mais tout de même. A en croire ses professeurs de troisième année au conservatoire, Yao Jiaxin était promis à une belle carrière d'interprète. Jusqu'à ce qu'il croise le chemin d'une pauvre serveuse, ce soir du 20 octobre 2010.

Il est 23 heures à Xi'an, la capitale polluée du Shaanxi, à l'extrémité est de l'ancienne route de la Soie. Au volant de sa belle Chevrolet Cruze que lui ont offerte ses parents quatre mois plus tôt, Yao quitte le Conservatoire principal de musique et s'engage sur la chaussée. Yao a encore répété toute la soirée, il est fatigué. Pressé de rentrer à la maison familiale, il roule à vive allure et percute accidentellement une cycliste. La victime s'appelle Zhang Miao. Elle a 26 ans et travaille comme intérimaire à la cantine de l'université de Chang'an. Ses parents sont paysans, son mari Wang Hui est un mingong, un ouvrier migrant. Ils vivent ensemble dans un minuscule appartement, où ils élèvent leur fille de 3 ans.

Fâcheuse paysanne

Paniqué, Yao Jiaxin prend la fuite, tout en regardant dans le rétroviseur. Mais quelque chose l'intrigue. Zhang Miao n'est pas morte. Pis, elle bouge encore. Elle pleure même, à cause de sa jambe gauche fracturée. Mais pas seulement. Zhang Miao ne quitte pas sa Chevrolet rouge des yeux. A l'évidence, la jeune femme tente de relever son numéro d'immatriculation. Inacceptable. Intolérable. "Quand je suis sorti de la voiture, je l'ai trouvée allongée par terre en train de pleurer. J'ai bien vu que c'était une paysanne, et ces gens-là sont une source d'ennuis. J'avais peur que ma famille ne soit contrainte de dédommager cette femme pour le restant de notre vie", dira-t-il devant ses trois juges, pendant le procès.

Heureusement pour le pianiste, la rue est déserte et faiblement éclairée. Yao Jiaxin sort donc une longue lame de sa veste, s'agenouille, lève le bras droit et la poignarde de sang-froid. Huit fois. A la poitrine, à l'estomac, avant de retourner le corps de la jeune femme agonisante pour lui porter l'estocade.

"Yao doit mourir"

Après s'être déchaîné contre sa proie, Yao Jiaxin regagne sa berline et décide de rentrer chez lui. Dans sa course et devant plusieurs témoins, il percute un homme et une femme, cette fois sans gravité. Mais plus question de s'arrêter. Le lendemain, la police l'interroge à son domicile : Yao Jiaxin nie froidement les faits. Le surlendemain, ses parents le conduisent au commissariat pour qu'il y passe aux aveux. Quatre jours plus tard, la police de Xi'an donne sa première conférence de presse. L'opinion publique est horrifiée. Sur Weibo, unique véritable espace de discussion en Chine - l'équivalent du Twitter occidental -, les internautes réclament le châtiment ultime. "YaoDoitMourir" devient l'un des principaux mots clés.

Sur les chaînes de télévision officielles, le ton est beaucoup plus conciliant. Tête baissée et genoux à terre, les parents de Yao Jiaxin s'adressent aux caméras pour demander pardon. Mais le plus ardent plaidoyer viendra de Li Meijin, professeur de psychologie criminelle à l'Université populaire de la sécurité publique. Sur le plateau de la CCTV, il tente ainsi de justifier l'acte barbare : "C'est un enfant unique qui a reçu une éducation stricte. Les coups de poignard répétés sont comme ses doigts martelant le clavier du piano !"

Mais rien n'y fait. Le peuple chinois réclame encore la tête de Yao Jiaxin, comme l'atteste un sondage réalisé par le portail Yahoo ! Chine : "Si vous étiez le juge, que décideriez-vous ?" Soixante-sept pour cent des 40 000 internautes interrogés votent pour "la peine de mort, appliquée immédiatement". Seulement une poignée opte pour "la prison à perpétuité". Le sondage est aussitôt désactivé.

D'autres critiques surgissent sur la Toile : la télévision d'Etat serait toujours du côté de la caste des privilégiés du Parti, de tous ces chefaillons imbus de leurs pouvoirs. Certains internautes enquêtent sur le milieu social de Yao Jiaxin. Et il s'avère que son père, Yao Qingwai, est un officier à la retraite, ancien vice-directeur d'une grande usine gérée par l'Armée populaire de libération. Et toute la famille est logée par le régime, dans un appartement confortable du centre-ville de Xi'an.

De leur côté, les amis pianistes de Yao Jiaxin tentent de sauver l'honneur de leur camarade. Ils signent un appel à la clémence, tout en se livrant à un curieux plaidoyer. Telle Candy Lu, au visage de nacre et aux grands yeux de manga, d'après sa photo d'avatar : "Si j'avais été Yao, je l'aurais aussi poignardée. Pourquoi l'opinion publique devrait-elle toujours défendre la victime ? Comment se fait-il que vous ne voyiez pas le cynisme de cette femme qui se précipite pour noter le numéro de la plaque ?"

Extrême égoïsme des riches

Ulcéré, le producteur de disques Gao Xiaosong appelle à un boycott de tous les diplômés du conservatoire de Xi'an. "Comment des personnes qui n'accordent aucune importance à la vie peuvent-elles apprécier la musique ?" s'interroge l'artiste.

Pour Shi Ying, vice-président de l'Académie des sciences sociales du Shaanxi, ce meurtre doublé d'un délit de fuite n'est pas l'oeuvre isolée d'un jeune homme perturbé mais le résultat de l'éducation de toute une génération d'enfants. "L'extrême égoïsme de Yao, comme son manque total de compassion, doivent servir de signal d'alarme pour la société chinoise, en particulier chez ceux qui vivent désormais dans l'abondance matérielle", déclare-t-il. Et le chercheur de prévenir : "Les parents, les enseignants et l'ensemble de notre société doivent réfléchir au système de valeurs transmis à la jeune génération. Désormais, beaucoup de jeunes ne croient plus qu'en l'argent et la célébrité. On ne leur apprend plus à chérir la vie et à respecter son prochain."

Mais que se passe-t-il là-haut, au sommet du parti unique, où l'on est toujours soucieux d'étouffer la moindre révolte sociale ? Plus question pour les dirigeants chinois d'endurer un remake du désastreux scandale de Li Qiming. Quatre jours avant le crime barbare du pianiste, c'est un homme ivre de 22 ans qui percute mortellement une jeune fille dans le parking du campus de Baoding, ville-préfecture du Hebei. Aux gardiens qui lui barraient la route, Li Qiming s'est écrié : "Traînez-moi en justice si vous osez. Vous ne pourrez rien faire. Mon père est Li Gang." Li Gang est le numéro deux de la police de Baoding.

Li Qiming ne sera arrêté que deux mois plus tard et écopera de six années de prison, au terme d'un procès expéditif, à huis clos. Le Bureau central de la propagande aura ordonné aux médias de ne pas couvrir l'affaire, tandis que le père de Li Qiming activera tous ses réseaux, obtenant même la révocation de l'avocat de la famille de la victime. Mais il ne parviendra pas à faire taire la Toile chinoise, révoltée devant autant d'abus de pouvoir.

Pour le jeune pianiste à l'arme blanche, un procès est organisé le 23 mars, ouvert au public cette fois. Mais les médias officiels avertissent : Yao Jiaxin a déjà confessé son crime et exprimé des remords pour la victime. A ce titre, on laisse entendre qu'il pourrait échapper à la peine capitale, pourtant prévue par le code pénal chinois en de telles circonstances.

Injection létale...

Au tribunal de la cour intermédiaire de Xi'an, Yao Jiaxin apparaît dans un survêtement vert et bleu, menotté à une chaise métallique. Deux policiers le retiennent assis, la main fermement posée sur ses frêles épaules. Pendant les trois heures de l'audience, retransmise par les caméras de la CCTV, Yao Jiaxin fond en larmes. Il tente de s'agenouiller, mais les policiers l'en empêchent. "Mes parents m'ont forcé à pratiquer le piano. Je me suis déjà déchaîné contre le clavier, en vain. J'ai même envisagé le suicide." Lu Gang, son avocat, décrit un geste commis "dans la chaleur de la passion". En coulisses, son père tente une dernière fois de trouver un terrain d'entente avec le mari de Zhang Miao : 3 000 € pour qu'il retire sa plainte. Mais le paysan refuse : "Je ne veux rien d'autre que la mort de Yao Jiaxin. Sans quoi, je ne pourrai enterrer ma femme !" Entre les deux familles, ce sera oeil pour oeil, dent pour dent.

Le 22 avril, à 10 h 30 du matin, l'enfant prodige apprend le verdict : 5 000 € d'amende et la peine capitale. Les caméras filment cette scène terrible où Yao Jiaxin signe littéralement son arrêt de mort avant d'être escorté, à pied, jusqu'au couloir de la mort. "Yao a poignardé la victime à la poitrine, à l'estomac et dans le dos à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'elle meure. Le motif était inacceptable, la méthode extrêmement cruelle et les conséquences doivent être d'une extrême sévérité", conclut la cour supérieure du Shaanxi, pour justifier son rejet de l'appel.

Le 7 juin, jour du gaokao - l'équivalent du bac - pour 10 millions de lycéens chinois, Yao Jiaxin est exécuté par injection létale. Sur Weibo, qui a transformé son fils en gibier de potence, le père déplore le refus de la police de lui remettre la dépouille de son fils. Celle-ci craignait que des funérailles n'entraînent une manifestation.

Cette affaire sordide a le mérite d'avoir remis la question de la peine de mort sur la table. "Ces quinze dernières années, seulement deux ou trois personnes dans ce pays ont essayé de faire abolir la peine de mort, affirme He Weifang, professeur de droit à l'université de Pékin. Aujourd'hui, on peut vraiment parler de mouvement." Mais ne nous réjouissons pas trop vite. "Même si cette chasse à l'homme sur Internet a choqué beaucoup de gens, pour la première fois, nous avons eu le sentiment que les internautes ont influencé le tribunal pour obtenir la tête d'un individu !" analyse Xu Zhiyong, avocat pékinois des droits de l'homme. Pratiquée 6 000 fois par an - contre 46 aux Etats-Unis - selon Amnesty International, l'exécution reste largement soutenue par la population chinoise. J.P.

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mardi 2 août 2011

REPORTAGE - Les neuf dragons chinois - Philippe Grangereau


Libération - Cahier Été, mardi 2 août 2011, p. ETE_1

Tout l'été, «Libération» baguenaude dans des groupes à la marge. Aujourd'hui, les dirigeants tout puissants du Politburo,tête pensante de l'omniprésent Parti communiste.

Ils sont neuf. Neuf hommes choisis par un processus opaque et mystérieux, qui dirigent sans partage le plus grand pays du monde. Neuf «Marx brothers» qui jouent sans rire au dictateur. Ils occupent le sommet du pouvoir chinois, le Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois, le Politburo (1). Leur quartier général est à Zhongnanhai, la partie ouest de la Cité interdite, au centre de Pékin. Son enceinte, de couleur pourpre et longue de plusieurs kilomètres, recèle un lac, des pavillons, des bureaux, la piscine où se baignait Mao Zedong, et la «bibliothèque des chrysanthèmes parfumés». C'est là que le Grand Timonier convoquait naguère les membres du Politburo. Les Neuf ne se réunissent probablement plus là, mais nul ne le sait, pas plus que la fréquence de leurs entrevues. Tout ce qui touche à cette «bande des Neuf» est aussi secret que leur pouvoir est absolu.

Saint-Esprit invisible

Le Politburo est au sommet de la pyramide du parti, qui est lui-même placé au-dessus de toutes les institutions, y compris des lois. Avec ses 70 millions de membres, c'est la plus vaste organisation politique au monde. Tel un Saint-Esprit invisible, son influence est omniprésente : dans les entreprises, dans les quartiers, dans les médias, sur Internet. Par période, le gant peut se faire de velours, ou d'acier. L'essentiel est que rien ne menace «le rôle dirigeant du Parti». En despotes éclairés, les Neuf décident si les familles chinoises peuvent avoir un ou deux enfants; le taux de change du yuan par rapport au dollar; les orientations du plan quinquennal, et quel dissident important doit être emprisonné. Ils exercent un contrôle direct sur les 3 millions de soldats de l'Armée populaire, qui est sous les ordres du parti et non de l'Etat. Pendant les événements de Tiananmen, en juin 1989, cette nuance a fait toute la différence.

Les Neuf contrôlent bien sûr aussi le gouvernement, où ils se nomment eux-mêmes à des postes miroir. A commencer par Hu Jintao, qui cumule les fonctions de numéro 1 du Politburo et de président de la République. L'Assemblée nationale populaire, souvent décrite comme un Parlement, est aussi sous la coupe des Neuf (son président est le numéro 2 du Politburo). Dans les ambassades ou dans les municipalités, c'est toujours le parti qui a le dernier mot. Certains détails trahissent cette évidence : à Shanghai, la plaque d'immatriculation de la voiture de fonction du maire est «0002»; celle du chef du parti de la ville, «0001»...

Les Neuf gouvernent une Chine devenue la seconde économie du monde, et se réjouissent qu'on prédise au pays la première place mondiale en 2020, sans que personne, ou presque, ne s'offusque des implications profondes de cette évolution pour l'ordre mondial, où puissance économique rimait jusqu'ici avec démocratie. L'économie chinoise, florissante depuis sa conversion au capitalisme d'Etat, est leur atout maître. Ils ont la haute main sur l'immense secteur d'Etat, et s'arrangent pour qu'aucune entreprise privée d'une certaine taille ne puisse prospérer sans leur soutien. «Le système est à la fois rigide et flexible. Rigide parce que le parti insiste pour conserver le monopole du pouvoir. Et flexible parce que c'est un système administratif qui est au-dessus des lois», explique Richard McGregor, ancien correspondant à Pékin du Financial Times, et auteur d'un ouvrage sur le Parti communiste chinois (2).

De quelle étoffe sont faits ces hommes de pouvoir ? Prenons le numéro 1, Hu Jintao, 69 ans, et son successeur désigné, Xi Jinping, 58 ans, qui doit le remplacer en 2012. Tous les deux, à un moment charnière de leur vie, ont fait des choix singuliers qui ont tracé leur voie. Xi Jinping est le fils d'un des héros de la révolution chinoise, le militaire Xi Zhongxun. Il fait partie des enfants des anciens hauts dirigeants, une aristocratie rouge que les Chinois appellent le «taizidang» (le parti des princes). Xi Jinping a passé son enfance dans les quartiers réservés à l'élite dirigeante à Pékin, avant d'être envoyé en 1966 dans une campagne reculée de la province du Shanxi, en raison de la disgrâce de son père, accusé de révisionnisme pendant la guerre civile que fut la Révolution culturelle (1966-1976). Sa funeste filiation avec un père devenu «ennemi du peuple» l'a condamné à la relégation. «J'ai souffert plus que la plupart des gens. On m'appelait fils de pute et réactionnaire», a raconté Xi Jinping à un magazine de Pékin, en 1996. Alors que son père est torturé et emprisonné par les gardes rouges de Mao, Xi Jinping choisit contre toute attente d'adhérer au parti. Il a alors 21 ans. Pour lui, c'est une protection. Mais il doit pour cela renier son père en disgrâce. L'épisode est rapporté par l'un de ses amis d'enfance, qui s'est confié à un diplomate américain et dont le site web Wikileaks a publié le rapport l'an dernier. Il ne revient toujours pas de son choix faustien et «s'émerveille aujourd'hui encore de ce réflexe de survie».

Nul ne sait si le père de Xi Jinping, aujourd'hui décédé, lui a plus tard pardonné. En tout cas, il est probable qu'ils ne partageaient pas les mêmes opinions : en 1989, le vieux Xi Zhongxun a publiquement condamné le massacre des étudiants de Tiananmen, ce que n'a pas fait son ambitieux de fils. La soeur et le frère de Xi Jinping ont pour leur part quitté la Chine continentale peu après la Révolution culturelle. La première vit au Canada, tandis que le second s'est enrichi dans les affaires à Hongkong. Un homme politique français, qui a récemment rencontré Xi Jinping à plusieurs reprises mais refuse d'être cité, le décrit comme «un crocodile politique»...

Les purges de la Révolution culturelle ont aussi forgé le caractère de l'actuel numéro 1, Hu Jintao. Elevé par une tante à partir de l'âge de 7 ans, Hu gagne à l'école une réputation de joyeux drille aimant la danse et les chansons. Il adhère au parti en 1964. Au début de la Révolution culturelle, en 1966, Hu a 23 ans. Ingénieur fraîchement diplômé de la prestigieuse université Qinghua, à Pékin, c'est un «expert rouge» zélé qui farcit ses camarades de cours de marxisme-léninisme. On ignore s'il prend part aux violents combats armés opposant les factions de gardes rouges qui font 800 morts sur le campus. Mais en 1968, il est dénoncé par les radicaux maoïstes - qui venaient alors sans doute de découvrir ses origines familiales peu prolétariennes. Hu est en effet issu d'une famille de commerçants, originaires d'une petite ville côtière, Taizhou.

Plus rouge que rouge

Les gardes rouges ne sont pas tendres avec le père du futur président chinois. Ce dernier est torturé, emprisonné, et mourra dix ans après des séquelles de ces sévices infligés sur ordre du parti. Pour se protéger, Hu se montrera plus rouge que les rouges en se portant volontaire pour travailler dans une zone rurale. A la fin des années 70, il demande en vain au parti une réhabilitation posthume pour son père qui vient de décéder. Malgré ce refus, il prouve une fois encore sa loyauté au Parti communiste en entrant à l'école centrale du parti. Il y rencontre Deng Nan, la fille du numéro 1 de l'époque, Deng Xiaoping, qui lui ouvrira en partie la voie jusqu'au Politburo. Dans un pays sans élections, il faut des relations.

Hu Jintao, Xi Jinping et les sept autres du Politburo sont tous, à des degrés divers, des rescapés de la Révolution culturelle de Mao et aspirent à un ordre nouveau. «L'idée géniale de cette machine rouge qu'est le Parti, explique McGregor, réside dans l'habileté de ses dirigeants, depuis trente ans, à maintenir les institutions politiques et le pouvoir autoritaire de l'appareil communiste, tout en se débarrassant de la camisole rigide de son idéologie.»«Nous sommes le Parti communiste, et c'est nous qui décidons ce qu'est le communisme», lançait voilà quelques années Chen Yuan, un apparatchik de haute voltige destiné un jour à rejoindre la bande des Neuf.

C'est ainsi que la dictature s'est pour ainsi dire remise à neuf. «Comme dans le conseil d'administration d'une entreprise, où chaque membre disposerait d'un droit de veto, le Politburo prend ses décisions par consensus», rapporte une source chinoise citée par Wikileaks. Les Neuf se seraient «partagé le gâteau économique». Chacun d'entre eux se serait associé à un «groupe d'intérêt». Par exemple, Zhou Yongkang, l'homme chargé de l'appareil policier et judiciaire, défendrait l'industrie pétrolière, dans laquelle il a passé une partie de sa carrière.

La corruption, le danger

Les enfants de l'aristocratie rouge prennent aussi leur part du gâteau. Winston Wen, fils de Wen Jiabao, numéro 3 et Premier ministre, dirige un fond de capital-investissement, New Horizon Capital, qui pèse plusieurs milliards de dollars. Winston a adopté ce prénom américain aux Etats-Unis, où il a fait des études de business. Les hommes du Politburo envoient presque toujours leurs enfants étudier chez l'oncle Sam - souvent sous des pseudonymes. Xi Mingze, la fille de Xi Jinping, est ainsi à Harvard sous un nom d'emprunt. La fille de Li Changchun, chargé de la propagande au sein du Politburo, gère un fond de capital-investissement axé sur les médias de Hongkong. Jiang Mianheng, fils de l'ancien numéro 1 du Politburo, Jiang Zemin, est PDG d'une compagnie d'investissement gouvernementale, Shanghai Alliance Investment. Wilson Feng, fils du numéro 2, Wu Bangguo, est aux commandes d'un fonds d'investissement lié à l'industrie nucléaire chinoise. Le beau-fils de Hu Jintao dirige le géant chinois de l'Internet, Sina.com. Et l'un de ses fils dirige Nuctech, une compagnie qui exporte des scanners de sécurité pour les aéroports. La société a été accusée ou soupçonnée de corruption dans au moins trois pays (Philippines, Namibie, Afrique du Sud), mais la presse chinoise n'en a jamais soufflé mot. Le Politburo se présente comme un gardien de la vertu qu'aucun soupçon de corruption ne doit effleurer, même si la réalité veut que, presque partout dans le pays, le pouvoir se monnaie.

«Le Parti pourrait s'effondrer s'il y avait une enquête anticorruption indépendante», estime Richard McGregor. Un risque que le Parti reconnaît d'ailleurs lui-même, puisqu'il affirme que «le plus grand danger» qui le menace «est la corruption». Un récent rapport de la Banque centrale en dévoile toute l'ampleur : depuis 1995, 18 000 officiels chinois ripoux, tous membres du Parti, ont fui à l'étranger avec 95 milliards d'euros. «La corruption, poursuit McGregor, est devenue une sorte de taxe sur les transactions qui ventile les pots-de-vin à travers l'élite dirigeante. C'est devenu la colle qui tient le régime.»

(1) Le «Politburo» au complet compte 25 membres. Son comité permanent en compte neuf. Par ordre d'importance : Hu Jintao, Wu Bangguo, Wen Jiabao, Jia Qinglin, Li Changchun, Xi Jinping, Li Keqiang, He Guoqiang, Zhou Yongkang

(2) «The Party», HarperCollins, 2010

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vendredi 17 juin 2011

REPORTAGE - La Chine creuse ses trous de mémoire - Philippe Grangereau


Libération - Grand Angle, vendredi 17 juin 2011, p. 38

Dans sa vaste fresque sur l'histoire du pays, le Musée national qui vient de réouvrir à Pékin accorde quatre photos aux victimes de Mao. Des historiens chinois évoquent, eux, un bilan d'au moins trente millions de morts.

«Le chemin vers la renaissance.» C'est ainsi que le gouvernement chinois a baptisé la grande exposition sur l'histoire moderne du pays présentée dans le colossal Musée national de la Chine réouvert place Tiananmen le 1er mars, après trois ans et 265 millions d'euros de travaux. De salle de marbre en salle de marbre, on marche sur un sentier de la gloire. Celui d'une Chine envahie et humiliée par les puissances étrangères jusqu'au milieu du XXe siècle et qui aurait retrouvé le chemin de la prospérité grâce au Parti communiste, à Mao et à ses prestigieux successeurs. Un beau récit qui occulte à merveille les millions de morts de l'ère Mao et qui résonne en parfaite harmonie avec les manuels scolaires que les écoliers chinois apprennent par coeur, les films épiques qui passent en boucle à la télé, et la nouvelle version officielle de l'Histoire du Parti communiste récemment publiée.

«La Chine d'aujourd'hui est encore incapable de reconnaître ses erreurs passées», s'offusque Yang Jisheng, le rédacteur en chef de Yanhuang Chunqiu, mensuel consacré à l'histoire. Yang est un ancien journaliste de l'agence Chine nouvelle, à la retraite depuis dix ans. Il travaille dans un petit bureau spartiate au premier étage d'un immeuble gris de l'ouest de la capitale. Des revues, des piles de papiers, des montagnes de livres s'entassent autour de la table de travail qu'il domine de sa silhouette trapue. Yang reçoit beaucoup de courrier. Dans ces lettres, les gens lui racontent ce qu'ils ont vécu, la vraie histoire de la Chine, et demandent à être publiés par son magazine à bas tirage. Yanhuang est l'une des rares publications qui ose transgresser l'histoire officielle sur laquelle le pouvoir veille jalousement.

Interdiction de voyager dans le temps

Le Parti a deux administrations dédiées à cette tâche : son Centre de recherche sur l'histoire et une Commission pour la protection des secrets d'Etat. Le mois dernier, un autre organe de censure, la Commission d'Etat de la radio, du film et de la télévision, a pris la singulière initiative d'interdire tout «voyage dans le temps» : les séries télévisées représentant des héros contemporains propulsés dans le passé se sont en effet multipliées depuis quelques années. Intrigues au palais de jade, l'une des plus populaires, raconte l'histoire d'une jeune héroïne qui se retrouve accidentellement transportée à l'époque de l'empereur mandchou Kang Xi. «L'histoire sérieuse ne doit pas être abordée de manière frivole», a sermonné l'administration pour justifier cette prohibition. L'histoire est, et doit rester, le domaine réservé du Parti.

Paradoxalement, c'est sans doute la raison pour laquelle Yang Jisheng et sa publication gardent une certaine marge de manoeuvre. Membre du Parti, Yang est appuyé par tout un clan d'anciens hauts responsables d'âge vénérable qui croient encore dans les promesses de démocratie que le Parti tenait naguère. Le plus distingué d'entre eux est Li Rui. Presque centenaire, il a été secrétaire de Mao dans les années 50 mais s'est opposé aux méthodes radicales du Grand Timonier. Une audace qui lui a coûté cher, sans toutefois entamer le prestige qu'il retire d'avoir été plusieurs années durant un confident du fondateur de la République populaire.

«Nous faisons partie de l'aile démocrate du Parti communiste», explique l'un des membres de cette coterie d'anciens qui souhaite voir la Chine évoluer vers le multipartisme. «S'il se soumet à la loi des urnes, le Parti communiste a toutes les chances de rester au pouvoir, raisonne-t-il. Mais le Parti doit tout d'abord se libérer de sa propre histoire.» «Un pays qui ne tire pas les pleines leçons de son passé n'a pas d'avenir, plaide de son côté Yang Jisheng. L'Allemagne l'a fait, et aujourd'hui c'est un grand pays. Le Parti communiste chinois porte l'énorme fardeau de son histoire, et il doit le déposer doucement s'il veut se réinventer. Mieux vaut le faire quand la situation est assez favorable car, lorsqu'il y aura des émeutes, ce sera trop tard.»

La Révolution culturelle «lancée par erreur»

Un fardeau ? Rien n'en montre le poids dans l'exposition permanente présentée au Musée national de Chine. «La nation chinoise est une grande nation dont le peuple est industrieux, courageux, intelligent et pacifique. Et elle a apporté des contributions indélébiles à la civilisation humaine. Depuis des générations, le peuple chinois a poursuivi le rêve d'un pays prospère et puissant», lit-on dans un avant-propos placardé à l'entrée. Seules trois photos évoquent les dix ans de la Révolution culturelle (1966-1976) qui a fait environ deux millions de morts, Mao ayant érigé en vertu civique le meurtre des ennemis de classe. Tandis qu'un texte lapidaire exonère le Grand Timonier : «Lancée par erreur par des dirigeants, utilisée à mauvais escient par des cliques contre-révolutionnaires, la Révolution culturelle a plongé le Parti, le pays et le peuple dans un chaos grave et désastreux.» Quant à la nouvelle édition de l'Histoire du Parti communiste, elle ne parle (page 967), en terme de bilan, que de «60 000 cadres morts sous la torture», sans plus de détail.

Mais la Chine cache dans ses placards un cadavre plus malodorant encore : «Un génocide, un meurtre de masse aux proportions gigantesque», explique Frank Dikötter, un historien de l'université de Hongkong qui vient de consacrer un livre à la catastrophe causée par la politique du Grand Bond en avant (1). Ce programme de développement à marche forcée, mené de 1958 à 1962 par Mao pour que la Chine dépasse la production industrielle britannique, s'est traduit par une disette gigantesque qui a tué, dans le plus grand secret, entre 30 et 55 millions de Chinois, selon les estimations. «La plupart ont été affamés, mais des millions ont aussi été battus jusqu'à ce que mort s'ensuive», affirme Dikötter. Aujourd'hui, le Parti communiste chinois évoque du bout des lèvres «trois années de catastrophes naturelles» pour expliquer ce désastre qui a dépeuplé des régions entières. «Il y a eu des calamités naturelles, mais ni plus ni moins que les autres années», note Yang Jisheng qui a fouillé dans les archives du Parti avant de publier en 2008 Mubei (Pierres tombales), un ouvrage en chinois d'un millier de pages sur la grande famine.

Grâce à sa carte de journaliste de l'agence officielle de presse Xinhua et à quelques amis bien placés, Yang Jisheng a eu accès à des milliers de documents. «Ce qui m'a le plus choqué, dit-il, c'est d'apprendre qu'alors que des dizaines de millions de gens mourraient de faim, les greniers étaient pleins et la Chine exportait mêmes ses denrées.» Frank Dikötter, lui, a épluché les archives des autorités provinciales, plus accessibles à un chercheur étranger que celles du gouvernement central. «J'ai trouvé énormément de choses durant les recherches que j'ai effectuées au début des années 2000, mais le paradoxe est que si j'y retournais aujourd'hui, je ne trouverais plus rien. Depuis les Jeux olympiques de 2008, il y a eu une reprise en main et presque tous les documents déclassifiés auxquels j'avais eu accès ont été reclassés secret.»

Pourquoi ? «Mao est au coeur de l'histoire chinoise, et c'est le pilier principal de l'édifice du Parti. S'il s'écroule, tout s'écroule», dit l'écrivain Yu Jie. Pour Franck Dikötter, 45 millions de Chinois ont péri dans la grande famine de 1958-1962. «Un bilan comparable à celui de la Seconde Guerre mondiale». Yang Jisheng, qui a perdu son père lors de la famine, estime ce chiffre à 36 millions. L'historien pékinois Yu Xiguang, qui a amassé en vingt années de recherches plus d'archives que quiconque, estime à 55 millions le nombre de morts (sur une population de 650 millions à l'époque). Quid de ces victimes dans l'histoire officielle ? Le livre de 1 074 pages de l'Histoire du Parti communiste évacue l'affaire en une ligne : «En 1960, la population du pays a diminué de 10 millions par rapport à l'année précédente.» Les manuels scolaires du secondaire escamotent l'affaire. L'un d'eux évoque «les difficultés économiques les plus graves qu'ait connues le pays», dues à des «erreurs de gauche».

Face à ce révisionnisme, beaucoup d'universités opposent une résistance passive. «Dans mon département d'histoire, personne n'enseigne la période du Grand Bond en avant. Vous savez pourquoi ? Le gouvernement ne veut pas que les enseignants disent la vérité. S'ils le font, ils auront des ennuis... Alors, mieux vaut se taire», confie Gao Wangling, professeur d'histoire à l'université du Peuple de Pékin. Les autorités se méfient tout autant des débats sur l'histoire. En avril, seize universités devaient se rencontrer sur le thème de la révolution de 1911 et des trois principes du peuple de Sun Yat-sen (l'un d'eux est «la démocratie») : le colloque a été annulé par crainte des «étudiants radicaux» susceptible d'infiltrer les réunions.

L'histoire officielle est malgré tout en voie d'érosion. Gao Wangling est l'auteur d'un livre sur les propriétaires fonciers, une classe sociale que le régime a diabolisé et exécuté par centaines de milliers au moment de la réforme agraire (1949-1950). «Les propriétaires fonciers n'étaient pas aussi malfaisants qu'on l'a dit. En général, ils louaient leurs terres aux paysans pour des sommes relativement raisonnables», écrit-il. Son livre a été publié en Chine alors que Yang Jisheng avait dû publier le sien, Mubei, à Hongkong pour contourner les censeurs de Pékin. Plus de 100 000 exemplaires de son ouvrage ont néanmoins été vendus en Chine continentale, sous le manteau...

«Mao, un des plus grands meurtriers»

Dans le Musée de la place Tiananmen, une seule photo légendée, en haut d'un mur, évoque la grande famine : «Mao Zedong et de nombreux dirigeants au niveau central et local se sont laissé emporter par un sentiment d'autosatisfaction et de fierté; négligeant les règles de l'économie et désireux d'obtenir des résultats immédiats, ils ont lancé le Grand Bond en avant. Ils ont finalement été submergés par une vague d'erreurs gauchistes et le travail de construction du socialisme a subi des revers graves.» Mao, une fois encore, est excusé. «Le fait est, pourtant, que Mao, avec Staline et Hitler, est l'un des plus grands meurtriers de masse du XXe siècle», tranche Frank Dikötter. De l'une des baies vitrées du musée qui donne sur le nord de la place Tiananmen, on aperçoit le célèbre portrait du Président. Et au sud, le mausolée où repose sa dépouille embaumée - un cadavre que personne n'ose déménager.

(1) «Mao's Great Famine : The History of China's Most Devastating Catastrophe, 1958-1962», Ed.Walker & Co., 2010.

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lundi 13 juin 2011

REPORTAGE - A Taizhou, le recyclage très polluant des " e-déchets "


Le Monde - Environnement & Sciences, mardi 14 juin 2011, p. 10

Lorsque les villes de la province du Zhejiang se sont spécialisées chacune dans une industrie, Wenzhou a pris les chaussures. Taizhou a fait un choix plus malheureux en se focalisant sur le traitement des déchets, industriels et électroménagers tout d'abord, puis électroniques avec l'avènement de l'ordinateur. Une erreur dont elle paye aujourd'hui le prix écologique et sanitaire. Selon certaines estimations, plus de 2 millions de tonnes de " e-déchets " venus de Chine et du monde entier sont démantelés chaque année autour de cette ville, située à 400 kilomètres au sud de Shanghaï. L'activité ferait vivre 60 000 personnes.

Une étude réalisée par des chercheurs chinois et publiée mardi 31 mai dans la revue Environmental Research Letters, éditée par l'Institut de physique de Londres, apporte une nouvelle preuve des dangers du démantèlement de ces déchets électroniques. L'émission de polluants tels que des métaux lourds (plomb, cadmium, arsenic, etc.) lors du procédé expose à la contamination les sols, les cours d'eau environnants mais également l'air ambiant.

Les résultats de l'étude réalisée à Taizhou montrent que l'air inhalé provoque dans certains cas " des réactions inflammatoires et un stress oxydant qui peuvent endommager l'ADN et être à l'origine de cancers ", a expliqué l'un des auteurs de l'étude, le professeur Yang Fangxing, de l'université du Zhejiang. Le risque de maladies cardio-vasculaires est également évoqué.

" Les habitants de la zone doivent essayer de rester le moins possible au contact des polluantset les procédés utilisés par les industriels du recyclage être encadrés ", réclame le professeur Yang.

Le gouvernement de la province du Zhejiang a annoncé, lundi 30 mai, l'arrestation de 74 personnes au terme d'une opération de deux mois de lutte contre la pollution liée à ces unités de démantèlement, ainsi qu'aux usines de batteries électriques au plomb. Des violations des normes environnementales ont été constatées dans 148 entreprises.

L'opération a donné un coup de frein au recyclage sauvage, mais n'y a pas mis un terme. Dans le petit atelier de démantèlement d'ordinateurs et d'appareils électroménagers de M. Hu - qui, par prudence, préfère ne pas donner son nom intégralement -, l'activité poursuit son rythme. Les ouvriers démontent et trient à même le sol, sans masques, entre des piles de claviers, de cartes mères d'ordinateurs et les pièces détachées de tous les appareils électriques qui caractérisent le foyer moderne. " Les ordinateurs, dit-il, viennentde Chine, du Japon mais aussi d'Europe. "

Il a entendu parler d'un ouvrier empoisonné dans l'une des plus importantes usines, où l'on traite aussi bien l'écran d'ordinateur que le moteur de bateau. Mais à part cela, " l'information sur les dangers de mon métier reste quasi inexistante ", confie le jeune homme, arrivé voici un an de la province du Jiangxi pour créer sa petite entreprise avec un associé.

Des cartes-mères au wok

Les contrôles ont simplement incité les recycleurs à se faire plus discrets. Les monceaux de vieux ordinateurs, téléviseurs et autres qui ont fait le succès économique de Taizhou sont un peu moins visibles. Le manque de volonté des entrepreneurs dont l'enrichissement repose sur la pérennité de cette industrie polluante et le peu d'information fournie aux ouvriers plutôt préoccupés par la survie de leurs emplois sont un obstacle à un réel changement.

A quelques rues de l'atelier de M. Hu, des travailleurs s'affairent autour d'un camion surchargé de paille d'aluminium récupérée des mécanismes de climatiseurs. Deux d'entre eux ont grimpé au sommet à l'aide d'une échelle en bambou afin de tasser et si possible de charger l'engin un peu plus encore. M. Lou, 45 ans, aide aussi. Il sait bien que le gouvernement s'attaque ces temps-ci à l'étape du brûlage lors du recyclage, une source de pollution majeure à Taizhou, où il était encore commun jusqu'à peu de faire frire des cartes mères au wok afin d'en éliminer le plastique et de récupérer le cuivre.

" La pollution, c'est d'abord une question de catégories, professe-t-il, philosophe. Le gouvernement peut décider que faire fondre cet aluminium pollue mais moi, je ne le pense pas. " Grâce au brûlage de cette cargaison dans un four, dont M. Lou préfère garder l'emplacement secret, les mécanismes des climatiseurs démantelés deviendront peut-être des béquilles de motos.

Dans les petites unités de démantèlement de Taizhou, le " recyclage " ne répond à aucune norme précise. Et personne ne croit vraiment que cela pourrait changer. Les campagnes lancées par les autorités ébranlent temporairement l'activité. Mais il suffit de patienter. " De vieux ordinateurs en provenance de France ? Impossible d'en trouver ces temps-ci, mais essayez de revenir dans quelques mois ", suggère une ouvrière, d'un air entendu.

Harold Thibault

Le volume des ordures explose en Chine, leur traitement ne suit pas

Les autorités chinoises ne doivent pas seulement s'adapter aux nouveaux modes de consommation des ménages, elles doivent aussi faire face aux déchets qu'ils engendrent. Alors qu'en 1980 les municipalités chinoises collectaient 30 millions de tonnes d'ordures en une année, l'Association de l'industrie pour la protection de l'environnement estime que 238 millions de tonnes de déchets ménagers ont été produits dans le pays en 2009. Or la capacité des infrastructures de traitement n'a pas suivi et se limite pour l'instant à 112 millions de tonnes par année.

Dans son douzième plan quinquennal, adopté en mars 2011, la Chine s'est fixé pour objectif d'établir un " système de collecte et de recyclage des ordures triées ". Le gouvernement central s'est engagé à traiter 80 % des déchets ménagers d'ici à 2015. Dans les faits, la tâche se traduit par l'installation massive d'incinérateurs, plus efficaces mais plus onéreux que les décharges d'enfouissement. Leur construction se heurte fréquemment à l'opposition de populations locales inquiètes des émanations toxiques et des odeurs.

Manifestations

Le dernier conflit en date s'est déroulé à Wuxi, dans la province du Jiangsu, à l'est du pays, où des habitants ont monté des tentes devant un incinérateur dont la construction fut lancée en 2007. Son démarrage, d'abord le 13 janvier puis au mois d'avril pour une série de tests, a suscité des manifestations de résidents et de paysans inquiets des retombées de dioxine sur leurs champs. Sur le site Renren, un blogueur décrit des scènes de confrontation avec des policiers, tandis que des photos de manifestants en sang circulent sur le Web.

Un autre défi majeur est la gestion des déchets industriels et des gravats des chantiers dans un pays où l'immobilier est en pleine expansion. Avec deux milliards de mètres carrés bâtis chaque année, la Chine consomme 40 % du ciment et des métaux de construction de la planète. Zhang Renyu, le directeur de l'Institut des matériaux d'ingénierie de l'Académie chinoise de recherches sur la construction, expliquait récemment au Global Times qu'au moins 500 tonnes de gravats sont produites pour 10 000 mètres carrés construits.

Or si les gouvernements locaux désignent des décharges et usines de traitement, celles-ci sont trop éloignées des centres urbains au goût des promoteurs et de leurs cocontractants, qui préfèrent économiser sur le coût du transport. Zhang Renyu estime ainsi que le taux de recyclage des déchets de construction ne dépasse pas 20 % environ dans les grandes villes chinoises.


PHOTO - Guiya, e-dépotoir

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