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lundi 7 novembre 2011

LITTÉRATURE - "L'Hymne de bataille de la mère Tigre" Amy Chua

Le Figaro, no. 20921 - Le Figaro, lundi 7 novembre 2011, p. 16

La petite leçon d'éducation à la dure d'une « mère Tigre »

Amy Chua, professeur à Yale, préconise la sévérité avec les enfants. La traduction de son livre sort aujourd'hui en France.

Paru en janvier dernier aux États-Unis et aujourd'hui publié en France, le livre d'Amy Chua sur l'éducation de ses enfants, L'hymne de la bataille de la mère Tigre, a déjà provoqué un tollé des deux côtés de l'Atlantique.

Doté d'un sens aiguisé de la provocation, ce professeur de droit de la prestigieuse université de Yale prône, dans son ouvrage, les principes d'une éducation « à la chinoise » qu'elle a appliqués à ses deux filles, Sophia et Lulu : ne jamais laisser ses enfants participer à une journée de jeux ou dormir chez des amis, exiger les meilleures notes et la première place aux classements, avoir deux ans d'avance en maths, choisir des activités parascolaires élitistes (piano pour l'aînée, violon pour la cadette) et leur consacrer plusieurs heures par jour.

L'universitaire, hantée par la peur de la décadence de sa lignée, s'amuse à bousculer au passage les principes de l'éducation occidentale actuelle. Apprendre n'est pas forcément amusant, martèle l'universitaire, comparer ses enfants entre eux pour les piquer au vif peut être efficace, les traiter de « minables » est justifié s'ils ne font pas d'efforts (en vous offrant une carte d'anniversaire bâclée, par exemple), les complimenter en public est une hérésie... De quoi déclencher une bronca mondiale contre la tiger mother !

« Cette tempête a été en partie provoqué par l'angoisse des Américains du déclin de leur pays et de l'émergence de la Chine. Mon récit n'aurait blessé personne s'il s'était appelé »L'Hymne de bataille de la mère roumaine* », analyse rétrospectivement Amy Chua, qui tient au passage à rétablir quelques vérités : « Dans ce livre, je décris mes pires moments en tant que mère mais je ne suis certainement pas une maman cruelle. D'ailleurs, mes filles me voient comme quelqu'un de très drôle, légèrement dingue et excessif. Elles craignent davantage leur père ! » Son humour, qui transparaît à chaque page, a en tout cas échappé à bien des lecteurs. Mais au-delà de la dérision, Amy Chua reste une mère sévère et fière de l'être. Une revendication qui semble aujourd'hui presque incongrue. Dans la bouche d'une « mère Tigre » comme dans celle d'une maman lambda.

« Les autres parents trouvent parfois que je suis dure ou anachronique. Mais il n'y a pas de secret, estime Cécile, une quadragénaire mère de quatre enfants âgés de 3 à 12 ans, tous les premiers de la classe, dans le privé ou dans le public, suivent des règles strictes à la maison. » Pas de télé, pas de console de jeux, lecture obligatoire, deux heures de devoirs par jour pour les plus grands et visite de musée deux fois par mois : c'est le programme éducatif qui fait fréquemment passer cette Parisienne, chargée de clientèle, pour une « extraterrestre ». « C'est désagréable de faire respecter des règles car on a le mauvais rôle, mais je sais que mes enfants seront contents plus tard, dit-elle. De plus, ces principes ne m'empêchent pas de tout faire pour qu'ils soient épanouis et de prôner une approche ludique de la culture », souligne Cécile.

Valérie, une jeune maman qui n'hésite pas à priver son fils de 10 ans de sorties avec les amis ou de distractions après une désobéissance, se heurte aussi à l'incompréhension des autres parents. « J'ose à peine dire qu'il ne peut pas aller à un anniversaire parce qu'il est puni. On me regarde de travers », glisse la jeune femme.

Le succès du livre d'Amy Chua est-il une réaction à des années de laxisme ? s'est interrogé le magazine du New York Times. « J'ai reçu des centaines de gentils mails écrits par des parents qui se sont risqués à un peu plus de fermeté avec leurs enfants après avoir lu mon livre. Ils étaient apparemment surpris des bons résultats obtenus. J'ai aussi reçu de nombreux témoignages de gens séduits par l'idée qu'il fallait parier sur la force de ses enfants plutôt que sur leur faiblesse », répond l'auteur.

Agnès Leclair

L'Hymne de bataille de la mère Tigre, Amy Chua, Gallimard.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

jeudi 6 octobre 2011

Alain Finkielkraut : "Aimer c'est d'abord une découverte"



Le Figaro, no. 20894 - Le Figaro Littéraire, jeudi 6 octobre 2011, p. 2

Cet exercice littéraire se fait rare, et il se trouve que c'est un philosophe qui l'exerce avec passion : l'analyse des grandes oeuvres. Après Un coeur intelligent où Alain Finkielkraut partageait ses lectures de Camus, Blixen, Conrad, Dostoïevski..., il offre une analyse de quatre auteurs dans "Et si l'amour durait". On retrouve Roth, Kundera rencontrés précédemment ainsi que la compagnie de Madame de La Fayette (La Princesse de Clèves) et celle d'Ingmar Bergman (Les Meilleures Intentions). Comme chez La Fayette, le sujet central de Finkielkraut est l'amour. Mais l'amour libéré des contraintes et des conventions où « notre coeur est notre seul guide », dit-il. D'où certaines questions, dont celle-ci : « L'amour a-t-il assez de ressources une fois levés tous les interdits, brisés tous les tabous, vaincus tous les obstacles, pour résister à l'épreuve du temps ? » Pour tenter d'y répondre, le philosophe met de côté les sciences sociales. Il choisit la littérature, et quelques écrivains « éclaireurs » (le mot est de lui). Un bonheur de lecture partagée.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Le roman d'amour n'a-t-il pas été qu'un prétexte pour décrire et décrypter une société ?

Alain FINKIELKRAUT. - La plupart des romans d'amour sont nourris du différend entre le sentiment et la société, il se trouve que les modernes ont surmonté ce différend. Pour ce livre, je me suis intéressé au roman qui traite, non des difficultés de l'amour avec le monde extérieur, mais des difficultés inhérentes au sentiment amoureux.

Justement, dans les oeuvres que vous avez choisies, l'amour n'apparaît pas en tant que tel. Chez Kundera notamment, vous parlez surtout du sentiment amoureux...

Kundera est en effet un choix paradoxal, car il est surtout connu pour être un auteur libertin. Il a fait, contre le XIXe siècle romantique et sentimental, le choix du XVIIIe siècle, de son hédonisme et de ses fêtes galantes, mais le libertinage n'est pas le dernier mot de Kundera. L'Insoutenable Légèreté de l'être est un grand roman d'amour. Et il y a chez Kundera des amoureux, des personnages, telle Tamina dans Le Livre du rire et de l'oubli, ou Joseph dans L'Ignorance qui aiment par-delà la mort. Ce libertin nous livre une méditation extraordinaire sur la fidélité.

Les romans que vous traitez ne parlent-ils pas davantage de l'amour que de l'être aimé ?

Je ne dirais pas tout à fait les choses ainsi, Aragon fait dire à Aurélien : « l'important ce n'est pas la femme, c'est l'amour » et à cette phrase je voudrais réagir à titre personnel : toute mon expérience va contre cette « déification » du sentiment. L'amour le plus beau n'est pas seulement un sentiment, c'est une découverte. Si vous me demandiez de parler de mon amour - mais ce n'est pas l'objet de cet entretien - je ne vous parlerais que de sa destinataire !

Vous opposez Proust et Bergman. Le premier dit « On n'aime plus personne dès qu'on aime. » Alors que l'héroïne du second voudrait unir les deux amours : l'exclusif et l'oblatif. C'est Proust le vainqueur ?

Quand il dit cela, Proust exprime deux choses. La première est une variante de « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». La seconde : l'amour est une obsession, un sentiment exclusif. Proust va même plus loin. Il dit que quand on aime, on aime la personne malgré elle et malgré soi. Peut-être que ce n'est pas vrai, peut-être qu'on a besoin de l'amour pour découvrir ce qu'un être a d'authentiquement aimable, c'est-à-dire d'unique et d'irremplaçable. Bien sûr, ce n'est pas toujours vrai. Parfois, Proust a raison, mais il lui arrive d'avoir tort. Dans Les Meilleures Intentions, de Bergman, l'héroïne Anna tente de concilier les deux amours : l'amour de l'aimé et l'amour du prochain. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples, et elle l'apprendra à ses dépens.

Quel est pour vous le roman d'amour de ces cinq ou dix dernières années ?

Je pense à un auteur qui s'est préoccupé du destin du sentiment amoureux dans le monde de la consommation généralisée : Michel Houellebecq. Je citerai Plateforme, Les Particules élémentaires... Dans La Carte et le Territoire, Houellebecq a donné aux efforts fournis et aux artifices employés par les couples pour faire durer non seulement l'amour mais le désir, le nom humble et beau de « bonne volonté érotique ».

Comment expliquer que de nombreux philosophes, dont, je crois, vous êtes, après une longue expérience de débats et d'enseignements, en viennent à la littérature. Permet-elle un décryptage, une meilleure compréhension du monde ?

Loin de moi l'idée de jouer la littérature contre d'autres approches, notamment la philosophie. Les sciences sociales analysent des tendances, des comportements généraux. La littérature s'intéresse aux individus, aux contradictions, aux tiraillements, aux hésitations, elle scrute le for intérieur. On redécouvre, aujourd'hui, grâce à des auteurs comme Kundera, la force du roman comme oeuvre de connaissance. J'essaie de participer à cette redécouverte.

PROPOS RECUEILLIS PAR
Mohammed Aïssaoui

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

Pascal Bruckner : "Les Verts voudraient passer les menottes à la planète"



L'Express, no. 3144 - L'entretien, mercredi 5 octobre 2011, p. 16-18,20

C'est, d'abord, un livre drôle, tant le bêtisier des ultras de l'écologie est digne de Bouvard et Pécuchet. C'est, ensuite, un livre impitoyable, parce que les prophètes de malheur pèsent sur les décisions politiques et sur le moral des peuples. C'est, enfin, un livre salutaire, parce qu'on intoxique autant les cerveaux de nos enfants avec l'idéologie que leurs corps avec la pollution. Pamphlet au poing, bien aiguisé sur le silex du bon sens, Pascal Bruckner part en guerre contre les cassandres nuisibles dans Le Fanatisme de l'apocalypse (Grasset). Ses arguments sont frappants, son ton est ludique, le résultat est jouissif. Mais le but du philosophe n'est pas de rejoindre les rangs des climato-sceptiques, des accros au CO2 ni des thuriféraires de l'industrie. Il a moins écrit une critique de l'écologie qu'une critique dans l'écologie. Afin que pousse l'écologie de raison, dont dépend notre salut collectif, il faut éradiquer l'écologie de divagation. Bruckner désherbe.
Christophe Barbier


Le fanatisme de l'Apocalypse - Pascal Bruckner

Vous dénoncez une "écologie de divagation", mais n'est-elle pas simplement le symptôme d'une société occidentale qui ne sait pas où elle va, et non la raison de cette errance ?

Le discours catastrophiste porté par l'écologie aujourd'hui est une angoisse de déplacement. Les pays occidentaux portent un regard négatif sur la planète pour justifier leur déclin. Le souci environnemental est universel, la maladie de la fin du monde est européenne et américaine. Expliquer que l'aventure humaine est close, que l'épopée industrielle arrive à son terme, est une manière de disqualifier le développement des pays émergents qui ont l'audace de nous battre sur notre propre terrain. L'ivresse apocalyptique compense la crise que nous traversons.

Retrouve-t-on dans cette écologie les malaises de civilisation que vous avez étudiés auparavant ?

Après la culpabilité vis-à-vis du passé colonial, que j'ai dépeinte dans Le Sanglot de l'homme blanc, et la repentance envers le présent, décrite dans La Tyrannie de la pénitence, je m'attaque ici au remords anticipé de l'avenir. Selon la vulgate verte, nous sommes déjà des criminels sans le savoir, puisque nous préparons un univers suffocant pour nos enfants. Comme dans Minority Report, on fait des générations actuelles les coupables d'un crime qu'elles risquent de commettre. Nous devons être punis pour des faits non encore advenus. Dans le passé, nous avons été des colons, dans le présent, nous sommes des exploiteurs et, dans le futur, des prédateurs. Les trois dimensions du temps sont saturées par un discours crépusculaire. L'homme est coupable, il doit payer.

"Nous n'héritons pas de la planète, nous l'empruntons à nos enfants", dit justement un proverbe indien...

Je suis d'accord : chaque génération doit transmettre un monde viable à la suivante. Ce n'est pas l'écologie en tant que telle que je critique, elle est indispensable, c'est sa dérive cataclysmique. Cette dérive est d'ailleurs visible dans les films catastrophes : on parle dans les instances internationales comme dans les superproductions hollywoodiennes, Independance Day, 2012, Terminator.

Pourtant, le catastrophisme ne fait plus recette, le film de Nicolas Hulot, Le Syndrome du Titanic, a échoué : n'est-on pas en révolte contre l'apocalypse ?

C'est l'effet heureux de la polémique des climato-sceptiques. Nous étions mûrs pour l'annonce d'un réchauffement durable de la planète, mais cela a été présenté comme un dogme face auquel aucune discussion n'était possible. L'affaire Claude Allègre a été un révélateur : si ce qu'il dit est insignifiant, il n'était pas nécessaire de l'attaquer aussi fortement ; la violence des critiques contre lui prouve qu'il a touché un nerf sensible, au-delà de ses erreurs factuelles. La pétition en 2010 de 400 savants demandant au gouvernement de faire taire Allègre est aussi insupportable que les républicains américains tentant de censurer les glaciologues et les climatologues.

Envisager le pire et demander aux sceptiques de faire la preuve que c'est faux, n'est-ce pas un progrès intellectuel, une prime aux cassandres ?

Scepticisme, mot flatteur jadis car il s'opposait à fanatisme, est devenu une injure. L'écologie contemporaine est ici en plein paradoxe : elle conteste la science, le progrès, mais elle veut qu'on reçoive certaines assertions scientifiques comme vérités d'Evangile. Il est légitime d'envisager le pire dans la prévention des catastrophes, mais le principe de précaution est devenu principe de suspicion et d'empêchement. Toute innovation est jugée dangereuse. A la veille de la guerre d'Irak, George Bush déclarait, à propos des armes de destruction massive de Saddam : "L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence." C'est un sophisme absolu qu'on retrouve dans de nombreux discours. L'utopie d'une société sans risques méconnaît que la science, la médecine sont aussi des actes de confiance : vient un moment où il faut se lancer dans l'inconnu. Après tout, les éoliennes, les panneaux photovoltaïques et même le bio ont leur face dangereuse, comme l'a prouvé l'affaire dite du "concombre tueur". Je m'étonne à ce propos de n'avoir entendu aucun prosélyte du bio faire le moindre mea culpa.

Comment sort-on du principe de précaution ?

Par un concept déjà élaboré par les Grecs, la prudence, l'art de se diriger dans une histoire incertaine. Le principe de précaution voudrait que les générations futures ne connaissent jamais le gouffre du péril. C'est impossible, et nous devrons ajouter le "droit au risque" au principe de précaution.

Qui peut imposer le droit au risque ?

La réalité nous confronte chaque jour à une certaine adversité que nous ne pouvons éluder. Nous ne sommes pas seuls au monde. Les pays émergents n'ont pas le temps de s'enivrer de catastrophisme car leur premier souci est de sortir de la misère, de la faim.

Notre écologisme est-il une ruse pour les contrer ?

Il y a quatre ans, un jeune homme est venu me dire, après une conférence : "Le pire danger, c'est la Chine et l'Inde ; si elles quittent le vélo pour la voiture, nous sommes fichus." Nos nations, dominantes pendant quatre siècles, vivent mal d'être détrônées de leur hégémonie. Le défaitisme est la résidence secondaire des peuples privilégiés qui ont peur de perdre leurs avantages.

L'écologie profonde n'est-elle pas un avatar du rousseauisme ?

›Pour Rousseau, la décadence commence avec la découverte du blé et de la métallurgie. Le blé apporte la propriété privée, la richesse et l'envie. Mais il ajoute que l'état de nature est perdu à jamais. Les écologistes radicaux expliquant que la révolution industrielle est une monstrueuse aberration et qu'il faut choisir la décroissance se calquent sur le discours de la Genèse : l'homme est coupable d'avoir goûté au fruit de la connaissance, il a quitté l'Eden. Il doit régresser sous peine de châtiment suprême.

Etendre à la nature les droits établis pour les hommes, n'est-ce pas un nouvel humanisme ?

Parler de droit de la terre ou des arbres peut induire un contresens : les falaises, les animaux ne peuvent être défendus que par des hommes contre d'autres hommes. On n'a jamais vu un cochon porter plainte ! L'extension de la responsabilité humaine à l'ensemble des êtres vivants est le bon côté de l'écologie, qu'elle a hérité du romantisme. Mais quand Al Gore affirme que "Mère Nature parle haut et clair", il dérape : Mère Nature ne parle pas. C'est nous qui l'interprétons. Il y a une ubris écologique : quelles que soient les catastrophes, l'homme serait responsable de tout, tremblements de terre, tsunamis, inondations relèveraient de sa seule juridiction. C'est l'exact décalque inversé du discours cartésien de l'homme comme maître et possesseur de la nature.

La démographie n'est-elle pas la clef : ne sommes-nous pas trop nombreux dans un jardin trop petit ?

Le commandant Cousteau a dit : "C'est malheureux, mais il faudrait tuer 350 000 hommes par jour pour retrouver l'équilibre." Curieusement, les écologistes ne cessent de nous parler des générations futures, mais ils sont anticonception : Yves Cochet, qui prône la grève des ventres, nous assure qu'un enfant, c'est, en termes de pollution, 627 allers-retours Paris-New York.

La conduite écologique au quotidien n'est-elle pas vertueuse ?

Oui, elle participe d'un certain civisme. Ne pas imposer ses déchets à la communauté, c'est bien. Mais je relève une contradiction étrange dans les recommandations vertes : on dresse un bilan effroyable de la planète, nous serions à cinq ans de la fin du monde, et on nous dit : trie tes déchets, économise l'électricité, c'est bon pour Gaïa. Enormité du diagnostic, dérision des remèdes. La panoplie des petits gestes salutaires est une surestimation des pouvoirs de l'homme. Ma fille m'a dit un jour : "Papa, coupe l'eau quand tu te brosses les dents, sinon tu tues la planète." L'écologie est la prolongation du prométhéisme industriel par d'autres moyens.

La sobriété n'est-elle pas une sagesse ?

Remarquons que les Verts parlent aujourd'hui comme les marchés et les grands argentiers : il faut se serrer la ceinture, rentrer dans la rigueur en raison de la dette. Les premiers, qu'ils le veuillent ou non, sont les porte-parole des seconds, la "sobriété heureuse" de Pierre Rabhi et l'"austérité juste" de David Cameron sont les deux faces d'une même médaille. Une chose est de plaider pour la sagesse des limites ; une autre de la confondre avec la privation, l'éloge infâme de la pauvreté.

Alors, vive l'hyperconsommation ?

La société de consommation a beaucoup de défauts, mais elle est en même temps irréfutable. Quand vous avez manqué de tout, l'abondance des centres commerciaux est un rêve. Pour les Chinois, les Indiens, les Africains, la possibilité de disposer d'un grand nombre de produits et de manger à sa faim n'est pas négociable. Le souci de la qualité et du goût est un progrès des sociétés riches. Mais quand un hebdomadaire, au nom de la sécurité, titre "Manger tue" [Télérama], on a envie de demander aux Somaliens ce qu'ils en pensent.

Cette dérive n'est-elle pas le fait des soixante-huitards, qui ont profité de toutes les abondances et veulent nous en priver ?

L'écologie est devenue l'idéologie dominante dans toutes les générations, car elle rejoint l'angoisse de la survie, portée par l'individualisme démocratique. Nous voulons vivre longtemps, en bonne santé, prémunis de tous les aléas. Nos sociétés auraient semblé un paradis à nos ancêtres, nous sommes protégés du berceau jusqu'à la tombe. Pourtant, plus nous sommes gâtés, moins nous aimons notre monde.

Etre le survivant, le premier homme de la nouvelle ère postapocalypse, n'est-ce pas le nouveau fantasme ?

C'est le mythe de Robinson Crusoé, c'est aussi le survivalisme nord-américain, plutôt d'extrême droite, avec ses têtes brûlées cachées dans l'immensité des forêts et qui attendent la déflagration nucléaire. C'est le rêve d'être le Nouvel Adam, qui changera le cours de l'Histoire après la catastrophe.

Quel sens donnez-vous au choix des Verts pour la présidentielle : Eva Joly plutôt que Nicolas Hulot ?

Ces primaires marquent le triomphe de l'écologie de l'accusation sur l'écologie de l'admiration. Hulot nous a fait découvrir les beautés du monde avec Ushuaia, mais ce n'est pas un homme d'appareil ; avec Joly, on entre dans l'espace du procès. Le péché originel revient par l'empreinte carbone que nous laissons tous. Les Verts voudraient passer les menottes à la planète.

La gauche doit-elle rompre avec les écologistes pour rester fidèle au progrès social ?

Un mouvement qui refuse le progrès et prône ouvertement la régression est-il de gauche ? La question mérite d'être posée. Je remarque simplement que majorité et opposition sont tétanisées devant les écologistes. Regardez José Bové, toujours acquitté depuis qu'il ravage les champs d'OGM : il est intouchable aujourd'hui. Gaïa est sacrée, ses vestales sont à l'abri de tout.


Pascal Bruckner en 6 dates

1948 Naissance à Paris.

1977 Le Nouveau Désordre amoureux (en collaboration avec Alain Finkielkraut).

1983 Le Sanglot de l'homme blanc. Tiers-monde, culpabilité, haine de soi.

1995 La Tentation de l'innocence (prix Médicis).

2000 L'Euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur.

2006 La Tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental.


© 2011 L'Express. Tous droits réservés.

jeudi 29 septembre 2011

Emmanuel Todd : "Un chercheur n'est pas un type sympa qui cherche à dire que le monde est en ordre."


Télérama, no. 3220 - Samedi 1 octobre 2011, p. 16

Le démographe bouscule cent cinquante ans de recherches sur la famille. Et ne croit pas à l'unité européenne : les Allemands ont plus en commun avec les Japonais qu'avec les Français.

Longtemps, Emmanuel Todd a été le « bon client » de la presse et de la télévision françaises, l' « intellectuel engagé » capable de dessouder le Président et de planter le dernier clou sur le cercueil de l'empire américain. Pointu dans l'analyse, foudroyant dans la repartie. Séduisant et roué, disent aussi ses détracteurs... On aurait presque oublié que derrière l'habile bretteur se dresse un grand démographe et historien, un de ces chasseurs-cueilleurs de chiffres indigestes (pour nous autres profanes), capable de trier des milliers de données sur les structures familiales, pour en extraire la substantifique moelle. L'Origine des systèmes familiaux, son nouveau livre, est le résultat de quarante années de recherches. Un pavé - on mentirait en disant qu'il se lit comme un polar -, mais un pavé dans la mare des idées reçues, que ce soit sur l'évolution de la famille à travers les siècles ou sur la place des femmes dans les sociétés « archaïques » . En réalité, même quand il parle « familles » , Emmanuel Todd reste un excellent « client » : qu'il évoque celle des Indiens hopis, des anthropologues français ou de la gauche hexagonale, il a l'esprit frappeur et la langue « vivante » . Entretien.


Comment fait-on pour étudier les structures familiales à travers le monde ?

J'ai repris une technique bien connue des linguistes et des anthropologues américains de l'entre-deux-guerres, qui accordaient une grande attention à la lecture des cartes. Ils observaient la distribution de traits particuliers dans l'espace pour en déduire la façon dont ces traits se sont succédé. Je passe moi aussi par l'analyse cartographique pour comprendre comment les systèmes familiaux se sont diffusés. Puis je rassemble les données historiques disponibles pour voir si elles « collent » avec ce que j'ai trouvé.

Votre livre s'ouvre sur un paradoxe : lorsqu'on étudie les structures de la famille, « on retrouve au plus profond du passé notre présent occidental » . Qu'entendez-vous par là ?

La carte typique, en matière de structures familiales, se présente ainsi : sur la périphérie, dispersées dans les coins, on trouve des petites poches reproduisant un même type de structure, qu'on appellera le « caractère A » . Au centre de la carte, en revanche, on observe une masse d'un seul tenant, avec un autre type de structure familiale, qu'on appellera le « caractère B » . La règle fondamentale est la suivante : s'il y a suffisamment de poches A dispersées sur les bords, vous pouvez dire avec certitude qu'à une époque plus ancienne toute la carte était couverte par le caractère A; une innovation s'est produite par la suite, au centre, et le caractère B s'est répandu vers la périphérie, sans atteindre les zones les plus reculées.

Que disent les cartes pour le continent eurasien, qui fait l'objet de ce premier volume ?

Que trouve-t-on dans les poches dispersées sur la périphérie du continent, en Angleterre aussi bien qu'aux Philippines ? La famille nucléaire, c'est-à-dire papa, maman et les enfants. Au centre, en revanche, de la Chine au Moyen-Orient ou en Russie, on découvre une grande variété de familles « communautaires » (c'est-à-dire papa, maman, les fils, leurs femmes et leurs enfants sous le même toit). Sur une frange intermédiaire, on trouve, au Japon ou en Allemagne, la famille souche, dans laquelle un seul des enfants, en général l'aîné des garçons, se marie et reste avec ses parents. Rappelez-vous la règle : aux extrêmes, le système le plus ancien; au centre, le plus récent. Conclusion : le système familial « archaïque » est la famille nucléaire et non, comme on l'a cru pendant un siècle et demi, la famille souche ou communautaire. Le présent le plus « moderne » rejoint le passé le plus ancien... comme dans La Planète des singes.

Est-ce une hypothèse ou une certitude ?

Il n'y a pas débat ! Compte tenu du nombre de zones observées et de la structure des cartes, on peut parler d'une certitude logique que les documents historiques, quand il y en a, viennent confirmer. C'est dur à entendre pour ceux qui ont longtemps pensé l'évolution dans le sens inverse, à savoir : une grosse famille regroupée autour du père dans les temps les plus anciens, suivie, beaucoup plus tard, par l'émergence de la famille nucléaire, de l'individu, de la démocratie politique, bref de la modernité. Un processus « naturel » qui faisait des Européens des innovateurs par essence et... qui ne tient pas.

Combien de « types » de structures familiales recensez-vous ?

Il faut classer les formes pour être capable de les cartographier et distinguer les « types » périphériques des types centraux. J'ai, pour ma part, défini une quinzaine de modèles, en partant des trois structures fondamentales décrites par Frédéric Le Play (1806-1882) : la famille nucléaire, la famille souche et la famille communautaire. J'ai introduit plusieurs variantes à cette triade. Par exemple, dans la famille communautaire, il arrive que les jeunes couples ne s'installent pas dans la famille de l'époux une fois mariés : certaines familles s'organisent autour des femmes, ou même autour de groupes frère-soeur. Parfois, la tradition veut qu'un jeune couple reste quelque temps avec ses parents, mais aille s'installer plus ou moins loin de ces derniers à la naissance du premier enfant. J'introduis donc, dans ma typologie, le concept de corésidence temporaire. En intégrant aussi les nuances de temporalité et de proximité aux trois types « fondateurs » , j'arrive finalement à une quinzaine de catégories.

Vous n'êtes pas tendre avec Claude Lévi-Strauss, dans votre livre. Que lui reprochez-vous ?

J'ai plusieurs critiques, mais mon principal reproche est le suivant : le type d'échange matrimonial que Lévi-Strauss a mis au coeur de son interprétation - le mariage avec la fille du frère de la mère - est un fait très minoritaire. Les Structures élémentaires de la parenté (1949) a beau être un livre admirable d'érudition, et ce qui y est étudié être bien étudié, il n'en reste pas moins que les échantillons de populations et de zones observés ont été choisis pour illustrer ce que l'auteur avait envie de dire ! Imaginez un astronome qui dirait : « Je vais tenter de comprendre les lois gouvernant la rotation des planètes, mais les seules planètes qui m'intéressent vraiment sont les rouges, ou les bleues! » Ça n'a pas de sens : si vous voulez définir les lois de Kepler, vous prenez tout le système solaire. Pour moi, le système lévi-straussien, c'est de la poésie.

Vous devez pourtant beaucoup aux anthropologues : votre livre repose sur un énorme corpus de livres, parmi lesquels de très nombreuses monographies de terrain...

Je suis un chercheur-prédateur, je ne m'en cache pas. Anthropologue de terrain, c'est un métier - et pas un métier pour moi. Pour enquêter, pendant des mois, dans des conditions souvent difficiles, il faut une force morale, une résistance psychique que je n'ai pas. A Cambridge, j'étais un virtuose de l'analyse des recensements au XVIIIe siècle, et mon tout premier article a porté sur les contradictions entre une liste d'habitants et les registres fiscaux d'un village d'Artois... A contrario, je serais surpris que beaucoup d'anthropologues de terrain aient lu et digéré autant de monographies que moi : plusieurs centaines, en fait, auxquelles j'ai ajouté l'analyse des structures familiales par les historiens. Il m'a fallu quarante ans pour faire ce livre : quarante années pour avoir dans la tête et sur fiches les données de deux cent quinze populations, plus les échantillons secondaires, bref quelque trois cent cinquante ou quatre cents sous-populations étudiées...

Qu'est ce qu'un bon chercheur ?

Comme l'écrit Musil au début de L'Homme sans qualités, un chercheur n'est pas un type sympa qui cherche à dire que le monde est en ordre : c'est un gars désagréable qui veut retourner la réalité et prouver que d'autres ont tort. Ce qui ne l'empêche pas pour autant de reconnaître ses dettes, ce que je ne cesse de faire dans mon livre. Si je reproche à Lévi-Strauss d'être excessivement « structuraliste » , je n'oublie pas que ma carrière intellectuelle a débuté sur un mode structural, le jour où, allongé sur un canapé chez ma mère, j'ai vu se superposer dans ma tête la carte du communisme et celle de la structure familiale communautaire. Un rêve de psy ! J'ai passé les années suivantes avec mes petites boîtes « structures familiales » , dans lesquelles je mettais les idéologies, les systèmes économiques, les façons d'intégrer les immigrés... et ce mode de pensée s'est révélé extrêmement efficace, jusqu'au jour où, grâce à mon copain le linguiste Laurent Sagart, j'ai enfin compris qu'il fallait aussi s'intéresser aux processus de diffusion des traits d'organisation familiale indépendamment de la cohérence interne des structures sociales. Faute de quoi je ne pouvais pas expliquer la distribution des types familiaux dans l'espace. Certains changent d'orientation sexuelle après 50 ans pour se renouveler : je me suis contenté d'un changement d'orientation intellectuelle, le passage du structuralisme au diffusionnisme...

Pourtant, cette explication par la famille - quasiment une microsociété qui déterminerait tout - n'est-elle pas écrasante ?

Au début des années 1980, j'ai vu se superposer la carte du communisme et de la structure familiale communautaire. Puis j'ai compris que le libéralisme s'insérait dans des systèmes familiaux nucléaires, et que les idéologies autoritaires ethnocentriques de type allemand ou japonais fonctionnaient très bien avec la famille souche. Tout cela a été empiriquement validé par la cartographie. Je comprends que l'on veuille nuancer, mais vous n'échapperez pas pour autant à l'évidence cartographique. Sans elle, vous ne comprendrez jamais pourquoi le vote communiste fut tellement important en Toscane et dans le nord-ouest du Massif central : il s'agit tout simplement de deux régions de famille communautaire, centrée sur les hommes dans le cas de la Toscane, comme en Russie, ou capable d'associer un frère, une soeur et leurs conjoints, dans le cas du Massif central. L'autorité et l'égalité sont au coeur de ces systèmes familiaux, comme au coeur de l'idéologie communiste.

Autre paradoxe de votre livre : les femmes n'ont pas, comme on le croit un peu trop souvent, été écrasées par les hommes dans les familles les plus anciennes...

On affirme que la modernité, c'est l'émancipation de la femme, sans voir que cette émancipation s'est en fait produite dans des sociétés où le statut de la femme était déjà relativement élevé. Une fois de plus, les visions dépendent de l'endroit où l'on parle : pour les Romains et les Grecs, le statut élevé des femmes, leur liberté, était un indice très sûr de la barbarie des peuples. Cette vieille géographie des statuts de la femme a la vie dure. Aujourd'hui, toute l'Europe du Nord-Ouest, et pas seulement la France, atteint une fécondité honorable de deux enfants par femme (ou presque) parce que ces sociétés ont trouvé le moyen de rendre compatibles le travail féminin et la production d'enfants. Mais ces sociétés sont « féministes » depuis longtemps, voire toujours : ce que l'on constate aujourd'hui n'est que la réémergence d'une donnée anthropologique ancienne.

Autre famille, au sens métaphorique cette fois : l'Europe. Que vous inspire-t-elle ?

Quand le traité de Maastricht a été concocté, je sortais de la rédaction de L'Invention de l'Europe et j'étais particulièrement attentif aux différences de structures familiales entre pays européens. Pour moi, l'Allemagne, avec sa tradition hiérarchique héritée de la famille souche, est aussi éloignée de la France, individualiste à cause de sa famille nucléaire égalitaire, qu'elle est proche du Japon, souche aussi. L'Italie centrale, elle, était communautaire. Des hommes qui s'imaginent pouvoir unifier un continent aussi éclaté anthropologiquement que l'Europe avec le seul instrument monétaire ne peuvent être que des ignorants. Si j'étais croyant, je dirais des impies, puisqu'ils attribuent à l'argent la capacité de créer un monde...

Une union plus politique ne peut-elle pas permettre à l'Europe de dépasser ces différences de structures familiales ?

La seule chose qui pourrait fonctionner, ce serait la domination absolue d'un pays sur les autres. La droite française est d'ailleurs retombée dans son rêve de soumission à l'Allemagne... sans voir que l'Allemagne est un pays vieux, fatigué, avec une population qui diminue, incapable de mettre au pas tout le continent malgré son industrie efficace et sa comptabilité en ordre. Non, la seule façon de sauver l'euro reste pour moi le protectionnisme européen, mais la majorité de la classe politique n'en veut pas. Il ne reste donc plus qu'à s'asseoir dans son fauteuil et contempler le désastre à venir, en commençant par le spectacle pitoyable de dirigeants s'agitant sur la crise de la dette publique. Je suis choqué par la façon dont on parle de cette dette, en suggérant que l'Etat français a distribué trop d'argent à des gens démunis qui ne le méritaient pas. L'achat de titres publics était - jusqu'à maintenant - un moyen très sûr de mettre son argent à l'abri, et ce sont les plus riches qui, aujourd'hui, détiennent l'essentiel de la dette. On comprend qu'ils aient peur d'un « défaut » ... mais moi, franchement, il ne m'inquiète pas : j'en rêve. Je suis simplement partisan d'une nationalisation des banques, qui mettrait à l'abri les petits épargnants.

Vous êtes issu d'une « lignée » solidement ancrée à gauche (votre grand-père était Paul Nizan). Quelles relations l'intellectuel engagé que vous êtes entretient-il avec sa « famille » politique ?

Aujourd'hui, les rapports entre intellectuels et politiques sont marqués par l'indifférence mutuelle : ces derniers ne s'intéressent guère aux idées, ils lisent très peu. Ils ne sont même pas « post-idéologiques » , ils sont « post-livresques » , préfèrent la télé aux livres et ont les yeux rivés sur les sondages. Cela ne m'empêchera pas d'aller voter aux primaires - pour Arnaud Montebourg, parce qu'il a une attitude lucide sur le libre-échange et sur nos rapports avec l'Allemagne. La droite est devenue très inquiétante, par son autoritarisme, sa volonté de contrôler l'information, d'instrumentaliser la question de l'identité nationale... Donc, pas de fantaisie - je vais voter socialiste.

Propos recueillis par Gilles Heuré et Olivier Pascal-Moussellard

A lire
L'Origine des systèmes familiaux d'Emmanuel Todd, éd. Gallimard, 754 p., 29 Euros

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dimanche 25 septembre 2011

EXTRAITS - "La Gauche et la préférence immigrée" par Hervé Algalarrondo


La gauche et la préférence immigrée - Hervé Algalarrondo

Marianne, no. 753 - France, samedi 24 septembre 2011, p. 42

Le livre d'Hervé Algalarrondo, journaliste au "Nouvel Observateur", jette un pavé dans la mare. Selon lui, les adeptes de la "préférence immigrée" défendent très mal la cause des immigrés.

Effet bénéfique de la primaire ? A gauche, les débats s'ouvrent. Des thèmes jusqu'ici tabous ou contournés sont évoqués, discutés. Le protectionnisme raisonné ne fait plus horreur grâce à la pédagogie d'Arnaud Montebourg. Ralliant sur ce point Ségolène Royal, Martine Aubry veut être "la présidente de la sécurité de tous les Français". Le désastre scolaire est moins nié et François Hollande estime que "le vieux concept du collège unique doit absolument évoluer". La question du nucléaire fait l'objet d'échanges plus réalistes. Et sur le cannabis les positions des candidats sont moins fumeuses.

Aujourd'hui, c'est un journaliste du Nouvel Observateur qui publie un livre au titre provocateur sur la gauche et l'immigration. Hervé Algalarrondo dénonce une faute politique - avoir laissé tomber le vieux prolétariat en voie de lepénisation au profit des sans-papiers - doublée d'une faute morale : beaucoup des partisans de la régularisation systématique de ces derniers se recrutent chez ceux qui ont les moyens de fuir les quartiers et les écoles accueillant les nouveaux arrivants. "En matière d'immigration, la "gauche d'en haut" fait preuve d'une formidable générosité sur le dos de la "France d'en bas"", conclut Algalarrondo, qui réinterprète cette question à travers le prisme de la lutte des classes. Le refus, de concert avec le Medef, d'une régulation des flux migratoires profite au patronat et aux bobos friands de personnel de maison, mais il se retourne contre les plus fragiles (parmi lesquels les immigrés les plus récents), condamnés au chômage, aux bas salaires et à l'insécurité.

Sandrine Mazetier, secrétaire nationale du PS à l'immigration, répond à cette charge d'Algalarrondo. (Voir ci-dessous)


La Gauche et la préférence immigrée, d'Hervé Algalarrondo, Plon, 150 p., 16 €.

EXTRAITS

Il y a des formules "coup de poing". Une nuit d'insomnie où je zappais d'une chaîne à l'autre, je suis tombé sur le clip d'un groupe de rap de Vitry, 113. Et une formule de Princes de la ville, le morceau principal de leur nouvel album, m'a interloqué : "C'est pour nous qu'ils ont créé l'ANPE." Nous, les jeunes issus de l'immigration. "Il y a une queue d'1 km pour gagner trois pépettes, si j'peux permettre qu'ils aillent se faire mettre", enchaîne 113.

"C'est pour nous qu'ils ont créé l'ANPE..." Comment mieux exprimer le drame que vivent tant les jeunes Blacks que les jeunes Beurs ? En l'occurrence, ils ne sont pas victimes d'un "sentiment de chômage"... d'ordre fantasmatique. Leur vécu est confirmé par les statistiques : les jeunes immigrés ou enfants d'immigrés qui n'ont pas le bac sont près de 40 % à ne pas avoir d'emploi, particulièrement les garçons, plus touchés.

Bonne conscience de la "gauche bobo"

Et, pendant ce temps, la "gauche bobo" tempête, fulmine, excommunie. But affiché : que la France s'ouvre toujours plus à de nouveaux travailleurs étrangers, que tous les sans-papiers soient régularisés sans conditions, ce qui entraînerait l'arrivée de nouveaux clandestins... C'est-à-dire que la "gauche bobo" milite avec une bonne conscience qui frise l'inconscience pour renforcer les contingents d'immigrés condamnés à pointer à Pôle emploi. Pis : les employeurs préfèrent souvent les nouveaux arrivants, avides de trouver le plus vite possible un boulot, aux immigrés plus anciens qui ont fait quelques études et n'ont pas forcément envie de "gagner trois pépettes" pour un job merdique. Un ami nous confiait récemment que, dans la supérette de son quartier parisien, le gérant choisissait de recruter des jeunes qui débarquaient d'Afrique du Nord plutôt que les Beurs du coin, moins enclins à accepter n'importe quels horaires, n'importe quelles conditions de travail. Vouloir toujours plus de nouveaux immigrés, c'est condamner les immigrés plus anciens, et les jeunes issus de l'immigration, à un taux de chômage encore plus important.

C'est l'un des grands paradoxes de ce dossier : les tenants objectifs de la "préférence immigrée" sont objectivement de très mauvais défenseurs de la cause immigrée. Ils ne se mobilisent que sur les entrées et les sorties du territoire français, se désintéressant à peu près complètement du devenir des étrangers, des immigrés et de leurs enfants, une fois qu'ils sont installés dans l'Hexagone : ils sont là, qu'ils se démerdent... Les associations de défense des droits de l'homme ne redonnent de la voix qu'en cas de menaces d'expulsion et ne se focalisent pratiquement plus que sur la régularisation des sans-papiers.

Même absence de préoccupation sur le devenir des immigrés du côté de la gauche politique. Dans le projet du PS, dans le chapitre pourtant baptisé "Doter la France d'une vraie politique pour son immigration", presque rien en dehors de la gestion des flux migratoires. "Un effort majeur sera fait pour l'apprentissage de la langue française", précise le texte, ce qui part d'un bon sentiment. Mais rien contre ce cancer qui explique l'échec de la fameuse "intégration à la française", jadis considérée comme modèle : le surchômage qui frappe les immigrés et leurs enfants. Aux Etats-Unis, les Noirs ont un taux de chômage supérieur aux Blancs, à peu près le double. Mais le taux de chômage des Noirs américains est très inférieur, environ de moitié, à celui des Blacks français. Pourquoi la gauche ne se mobilise-t-elle pas pour résoudre la principale cause de mal-être des jeunes immigrés, ou issus de l'immigration : leur exclusion du monde du travail ? La "droits-de-l'hommisation" de l'immigration, déjà relevée, avec la rupture du lien, après Mai 68, entre flux migratoires et niveau du chômage, y est pour beaucoup.

L'intégration par le travail

Dans les colonnes du Nouvel Observateur, Jean Daniel a souvent observé, à contre-courant de ces bons sentiments, que la vraie générosité vis-à-vis des étrangers ne consistait pas seulement à leur ouvrir l'accès à notre territoire, mais à leur assurer ensuite une existence décente. C'est-à-dire à leur permettre de subvenir à leurs besoins, grâce à un emploi. Même antienne chez Jean-François Kahn, dans les colonnes de Marianne : "Les "immigrationnistes" exigent la liberté totale de circulation sans se préoccuper le moins du monde, une fois leur BA accomplie, de ce qui en résulte : inégalités et ségrégation exacerbées, esclavagisation, relégation, exploitation, déshumanisation"*.

De tout temps, et sous toutes les latitudes, l'intégration des immigrés s'est faite par le travail : les nouveaux arrivants étaient condamnés à faire les boulots les plus durs et les moins bien payés. Mais leurs enfants bénéficiaient du système scolaire du pays d'accueil, ce qui leur permettait d'accéder à leur majorité à des emplois qualifiés. On évoque souvent la "panne de l'ascenseur social" : elle frappe particulièrement les jeunes issus de l'immigration.

Ne noircissons pas complètement le tableau : il y a de vraies réussites dans ce qu'il est convenu d'appeler "les quartiers". Mais tant de "jeunes", autre appellation consacrée pour qualifier les jeunes issus de l'immigration, se heurtent à un plafond de verre. Discrimination ? Racisme ? C'est le leitmotiv des bonnes consciences. Là encore, c'est ignorer les lois de l'économie : quand un employeur a le choix pour une place entre une pléiade de postulants, il commence par éliminer ceux qui sont le moins dans la norme. C'est la rareté du travail aujourd'hui en France qui entraîne les discriminations vis-à-vis des Blacks et des Beurs, pas le racisme diffus des employeurs : rappelons encore une fois que leur organisation, le Medef, demande que la France reste un pays "ouvert", le but étant, comme dans le cas de la supérette parisienne évoquée plus haut, d'avoir à disposition des travailleurs plus accommodants. Pour reprendre une vieille distinction marxiste, les partisans de la régularisation de tous les sans-papiers défendent une liberté "formelle", la liberté de s'installer en France, sans se soucier de sa conversion en liberté "réelle", faire en sorte que les arrivants puissent vivre dignement.

Généreuse mais narcissique, la "gauche bobo" défend pour les étrangers en France le statut dont elle dispose à l'étranger. Il y a désormais "un seul monde", selon la formule de Badiou, le monde est devenu un "monde de brassage", version Fabius, les élites naviguent d'un continent à l'autre, aussi bien pour leur travail que pour leurs loisirs. Quand on dispose d'un riad à Marrakech, c'est le dernier must, on se voit mal contester aux Marocains le droit de venir en France. Comme bon leur semble, puisqu'on a soi-même le droit, et les moyens, de rallier son riad selon ses desiderata. De la même façon, quand on a un job à New York ou à Hongkong, on ne voit pas pourquoi des étrangers ne pourraient pas venir bosser à Paris ou à Lyon.

Cette générosité "formelle" masque un égoïsme très "réel". En matière d'immigration, la "gauche d'en haut" fait preuve d'une formidable générosité sur le dos de la "France d'en bas". Où vont s'installer les nouveaux arrivants si ce n'est dans "les quartiers" ? Quels emplois sont-ils en mesure de briguer si ce n'est pas, la plupart du temps, les emplois peu qualifiés ? Quand on habite un quartier résidentiel, on a peu de chances de voir son environnement modifié en cas d'arrivée inopinée d'immigrés. Quand on est journaliste au Nouvel Obs ou cadre à la Banque de France, on n'a pas grand-chose à craindre pour son travail. Disons les choses plus crûment : les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Quand la gauche d'en haut clame que la France doit rester un pays "ouvert", il faut comprendre : la Seine-Saint-Denis et les zones assimilées peuvent accueillir davantage d'immigrés. Pas terrible, cette générosité...

Il y a pis. Ceux qui militent dans des associations de défense des droits de l'homme exercent souvent des métiers - fonctionnaires, médecins, avocats - qui sont loin d'être complètement "ouverts". Ils sont protégés de la concurrence étrangère. Dans la fonction publique, on est au-delà de la "préférence nationale" : il s'agit d'un monopole national. Il faut être français pour être fonctionnaire, les profs de maths recrutés au Liban ou ailleurs sont de simples vacataires. De la même façon, les médecins étrangers qui permettent à nos hôpitaux de sauvegarder leur réputation ont un statut, et des honoraires, très inférieurs à ceux de leurs collègues français. S'inscrire à un barreau quand on est un avocat étranger est soumis à de multiples restrictions. Et si les donneurs de leçons commençaient par donner l'exemple ? A chaque "ouverture" du territoire national, aussi bien aux produits à prix cassés qu'à une main-d'oeuvre bon marché, les ouvriers et les employés sont en première ligne. Et si les bobos, qui poussent l'inconscience jusqu'à ne pas percevoir à quel point ils sont souvent eux-mêmes à l'abri des désagréments de la mondialisation, commençaient par proposer l'"ouverture", "réelle", de leur profession ?

Force doit rester à la loi

Pour la gauche d'en haut, sociale, intellectuelle ou partisane, régulariser devrait être la norme : le PS a procédé à de substantielles régularisations à chacun de ses passages au pouvoir.

Quiconque s'interroge sur leur pertinence est accusé d'être victime de la "lepénisation des esprits". Pourtant, la régulation des flux migratoires est une prérogative ancestrale des Etats. Chaque pays, chaque communauté nationale se voit depuis toujours accorder le droit de fixer des conditions au séjour des étrangers sur son territoire et, en conséquence, le droit d'expulser ou de refouler ceux qui ne satisfont pas aux critères. La gauche a gagné une grande bataille lexicale en imposant dans les médias l'appellation "sans-papiers".

Façon, bien sûr, d'inscrire cette catégorie d'étrangers dans la lignée des "sans-culottes" et, d'une manière générale, des "sans" privés de tout, même de l'essentiel. Ces "sans-papiers" n'en sont pas moins présents illégalement sur le territoire français. Donc, en contravention avec la loi. C'est à cette aune qu'il faut juger le mot d'ordre de la "gauche bobo" : il revient à demander que toute une catégorie de personnes soit dispensée de respecter la loi. Ce n'est pas rien ! On connaît la formule, fondement de toute société démocratique : force doit rester à la loi. En l'occurrence, il est demandé à la loi de céder devant le fait accompli : à partir du moment où un étranger sans autorisation de séjour a réussi à entrer dans l'Hexagone en évitant tous les contrôles, il aurait droit aux félicitations du jury ! Foin de la régulation, place à la régularisation !

A notre connaissance, il n'existe pas d'autre mot d'ordre réclamant que toute une catégorie de fraudeurs - les "sans-papiers" sont par définition entrés en fraude en France - soit non seulement dispensée de poursuites mais récompensée d'avoir contourné la loi. Imagine-t-on qu'un parti politique ou une organisation demande que tous les contribuables qui estampent le fisc voient leurs déclarations d'impôt avalisées par l'administration des finances ? Dès lors, pourquoi les dossiers des "sans-papiers" devraient-ils systématiquement être rouverts ?

La réponse est un des secrets inavoués de la société française. Un parti, le Front national, défend ouvertement, de manière obsessionnelle, la "préférence nationale". Une telle "fixette" a bien évidemment des relents xénophobes. Mais, à côté de ce parti structuré qui bâtit son action autour de la "préférence nationale", il existe un parti informel, sans structures ni adhérents, qui tire sa force du politiquement correct en défendant sans le dire mais avec constance une sorte de "préférence immigrée".

* Numéro du 15 au 21 juillet 2006.



Réponse à Algalarrondo - Sandrine Mazetier
Contrevérités, contradictions et amalgames

L'ouvrage d'Algalarrondo, sans rien démontrer, cède à la "zemmourisation" des esprits.

Il est stimulant de combattre une thèse, qui, même provocatrice, s'appuie sur des faits, des chiffres, des sources. Mais la Gauche et la préférence immigrée n'est qu'une série d'affirmations sans fondement, un tissu de contrevérités, de contradictions, d'amalgames, dont la thèse est que la gauche a abandonné le peuple au profit des immigrés. Par sa confusion, l'ouvrage apparaît surtout comme un symptôme de l'époque. Les élites masculines quinquagénaires, désemparées par un monde complexe où leur suprématie vacille, cèdent à la zemmourisation des esprits, ce nouveau sanglot de l'homme blanc.

L'auteur ne fait pas dans le détail : la France, c'est l'Hexagone, et le peuple abandonné, l'ouvrier du privé, blanc, de métropole. Preuve ultime de l'abandon du peuple : l'absence dudit ouvrier à la tête des partis de gauche. Mais comment expliquer alors qu'un FN, dirigé du château de Montretout par l'héritière et avocate Marine Le Pen, ne le fasse pas fuir ? L'auteur n'hésite pas à prétendre (p. 48) que le Medef réclame la régularisation de tous les sans-papiers, quand c'est en fait l'impunité de tous les grands groupes que recherche et obtient toujours l'organisation patronale.

Dénonciation en prolophobie

Par un curieux renversement, les millions d'électeurs qui ont choisi la gauche pour diriger les régions ou les millions de salariés qui ont défilé contre l'injuste réforme des retraites avec le PS et le PCF, partis "prolophobes" (p. 73), seraient la gauche d'en haut, le "PS d'en bas" étant incarné par les sénateurs-maires de Lyon ou de Dijon (p. 43). L'auteur reproche à la gauche d'avoir condamné les immigrés à une assignation victimaire, mais c'est lui qui assigne le "peuple" à la préférence nationale. Et c'est depuis la place de la Bourse, siège du Nouvel Observateur, que nous est assenée cette dénonciation en prolophobie et cette litanie de lieux communs des anti-politiquement corrects. L'auteur pourrait avancer des solutions face aux fléaux de la classe ouvrière que sont, pour lui, la mondialisation et l'immigration. S'il somme la gauche d'"en finir avec le mythe de la mondialisation heureuse", c'est pour affirmer à la phrase suivante qu'elle est "fondamentalement positive". Il nous suffirait d'"introduire un peu de rationalité dans les échanges économiques internationaux". Bon sang, on n'y avait pas pensé, c'était pourtant si simple !

Quant à l'immigration, décidément il n'assume pas. Faut-il renvoyer 5 millions d'immigrés vivant en France ? Non parce que les hommes ne sont pas des "Kleenex" (p. 34). Faut-il alors suspendre l'immigration ? Non plus, c'est un "slogan de gogos" (p. 39). Refouler les demandeurs d'asile, alors ? Pas davantage : "les persécutés doivent pouvoir trouver refuge en France" (p. 33). Hervé Algalarrondo a moins d'états d'âme pour affirmer dans une confondante ignorance (p. 97) qu'"il y a des races qui excellent dans certaines disciplines, et d'autres qui sont moins performantes".

Nous, nous ne coupons ni le peuple en rondelles ni l'humanité en races. Nous combattons la précarité et l'exploitation quelles que soient la couleur, le sexe ou la nationalité de ses victimes. Nous récusons d'avoir à choisir entre les ouvriers, les employés, les cadres. Nous affirmons que la France est une République indivisible, de l'Hexagone aux outre-mers, et que ses citoyens ont les mêmes droits, quelle que soit leur origine. Nous avons assez d'énergie et de conviction pour défendre le droit à la mobilité comme le droit à vivre et à travailler au pays. Notre intransigeance est égale sur la question sociale ou celle de l'Etat de droit. Jamais la justice sociale ne s'opposera pour nous à la justice tout court. Nous ne théorisons pas la complexité, nous forgeons des solutions qui la surmontent pour que chacun en France, dès 2012, retrouve des raisons d'espérer.

* Sandrine Mazetier, députée de Paris, secrétaire nationale du PS à l'immigration.

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"L'Invention de Philippe Muray" par Alexandre de Vitry


Marianne, no. 753 - Idées, samedi 24 septembre 2011, p. 83

Muray le scandaleux
Marin de Viry

Le livre d'Alexandre de Vitry dit tout ce que Muray n'était pas, pour mieux dire ce qu'il est : un scandale. Un artiste qui se construit contre son temps. Il suffit d'être de son temps pour récuser Muray. C'est ce qui fera de sa personne l'un des rares artistes d'un monde qui s'enorgueillit pourtant d'en compter des milliers.

En bon scandale, Muray est enterré sous plusieurs couches de fausses réceptions. C'est Luchini qui jette la première pelletée de terre, en lui rendant le service posthume d'étendre sa gloire, tout en limitant sa portée. Le Muray qui a émergé de ses lectures au théâtre, l'an dernier, n'est, hélas, qu'amusant, une sorte de tonton flingueur à lexique étendu, dont on se répète les expressions en boucle : "mutins de Panurge", "envie de pénal", etc. Bientôt, les T-shirts, les produits dérivés ? Pour Vitry, cette réduction de tête oublie l'oeuvre inaugurale de Muray : son XIXe siècle à travers les âges, dont la thèse centrale est que ce siècle a injecté les morts dans le monde des vivants. Tous ces revenants de l'arrière-monde, convoqués par l'occultisme, que le catholicisme rejetait de toutes ses forces, ont proliféré en même temps que le socialisme montait en puissance... En fin de démonstration, toute la gauche, Jack Lang en tête : des morts-vivants ! Des feux follets ! Des ectoplasmes ! Et la droite est à la remorque : des cadavres de deuxième classe, moins en forme...

Dès avant la Révolution française, Muray nous décrit la porosité croissante du monde des vivants et des morts comme premier signe d'un renversement de plus en plus massif du principe de réalité : bref, d'une fête. De là, le délectable et morbide "Homo festivus", le dernier homme de Muray, le liquidateur de la vie intérieure, le fluidifié, le surfeur d'un monde débarrassé de toutes ses fatigantes entropies dialectiques (Dieu, l'histoire, les classes, les sexes, la mort). Muray a mobilisé toutes les puissances de l'antipathie, une énergie immense, un arsenal métaphorique sans pareil, et une formidable discipline d'insoumission pour débouter ce triste sire. Il le fallait.

L'Invention de Philippe Muray, d'Alexandre de Vitry, Carnets Nord, 288 p., 20 €.

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vendredi 23 septembre 2011

EXTRAITS - "Et si l'amour durait" par Alain Finkielkraut


Le Point, no. 2036 - Idées, jeudi 22 septembre 2011, p. 114,115,116,118

Les aventures de l'amour qui dure
Émilie Lanez

Dans « Et si l'amour durait» (Stock), le philosophe Alain Finkielkraut s'interroge sur l'amour, 34 ans après « Le nouveau désordre amoureux».

L'amour était autrefois en guerre contre l'ordre établi. Aujourd'hui, l'amour est un droit de l'homme. Non seulement nous prétendons aimer comme nous voulons, quand nous voulons et qui nous voulons, mais l'amour est, peut-être plus encore que l'argent, le critère d'une vie réussie. On le cachait, on l'exhibe; on le combattait souvent, on l'encourage toujours; on condamnait les folies auxquelles il pouvait conduire, on les excuse - quand on ne les approuve pas.

Le philosophe ne prétend nullement délivrer une leçon ou énoncer une thèse. À partir de ses lectures de Mme de La Fayette, Bergman, Roth et Kundera, il se demande ce que devient ce « sentiment, ou ce lien » dans un monde où le « tout, tout de suite » est la loi et où l'engagement dure ce que dure l'envie. Que reste-t-il de l'amour quand plus rien - ni la famille, ni l'Église, ni les convenances - ne s'oppose à lui, quand le principe de plaisir est la maxime de notre action ? Sommes-nous encore capables, « nous autres modernes », d'aimer contre le temps, contre la mort et parfois contre le plaisir ? On ne pourra pas, cette fois, intenter un procès en réaction à Alain Finkielkraut. Non seulement l'amour et la liberté peuvent cohabiter, nous dit-il, mais l'amour a gagné avec la liberté des femmes. Reste qu'on se demande si, à force d'être partout, l'amour ne finira pas par être nulle part.

Le Point : Votre titre révèle une espérance, celle d'un amour durable. Mais pourquoi faudrait-il que l'amour dure pour être authentique ?

Alain Finkielkraut : L'amour, qui se défie expressément de ce qu'il déclare, qui s'accommode de son propre parjure au point de l'ériger en loi de fonctionnement, cet amour est-il encore de l'amour ? Si j'ai choisi la littérature, c'est parce que je ne voulais pas écrire un essai sur l'amour ni a fortiori un traité. Je n'ai pas de leçon à délivrer. Je n'en reste pas moins convaincu que toute déclaration d'amour est une déclaration d'éternité. Valéry dit : « Le renoncement à la durée marque une époque du monde. L'ère du provisoire est ouverte. » Et Heidegger prolonge : « Être aujourd'hui, c'est être remplaçable. À tout objet est essentiel qu'il soit déjà consommé et appelle ainsi à son remplacement. » Mais l'amour, c'est le fait d'éprouver un autre être comme irremplaçable et de le lui déclarer.

Ce n'est pas pour vous casser le moral, mais les textes que vous avez choisi de commenter - et la littérature en général - parlent plutôt de l'impossibilité de l'amour, de sa fin inéluctable. Les histoires heureuses font rarement de beaux romans. L'amour n'obéit-il pas au principe d'entropie plutôt qu'à la loi de l'éternité ?

Bien sûr, on peut aimer et cesser d'aimer. Si l'amour n'est qu'un sentiment, alors il se mesure à son intensité et il n'y a rien à dire. Mais peut-être est-il aussi une découverte, la découverte de ce qu'un être peut avoir d'extraordinaire ou d'unique. Cette découverte ne peut pas, à mes yeux, être érodée, abîmée, détruite par le temps, elle s'approfondit dans le temps. Aussi désabusé, aussi ironique soit-on, on n'est pas à l'abri, fort heureusement, d'une rencontre qui va tout chambouler. Tomas, le héros de « L'insoutenable légèreté de l'être », ne croyait pas en l'amour, puis il a rencontré Teresa. L'amour généralement s'épuise, c'est vrai. Mais il existe des êtres inépuisables.

Vous observez cependant que la princesse de Clèves, elle, revient de l'amour avant d'y être allée...

La princesse de Clèves renonce à l'amour précisément parce qu'elle ne croit pas que celui-ci puisse être durable. Elle pense que le serment d'amour est une promesse toujours trahie par au moins l'un des deux amants. Notre époque dénonce son renoncement tout en ratifiant ses motifs. Elle dit : oui, l'amour est éphémère, et alors ?

Oui, et alors ?

Kierkegaard dit que la tâche est de conserver l'amour dans le temps et que, si la chose est impossible, alors l'amour est impossible aussi. Dans son éloge de l'époux, il fait intervenir la résolution - l'époux est celui qui « garde l'être aimé dans l'étreinte fidèle de sa résolution ». Nous ne sommes plus, nous autres, hypermodernes, des êtres résolus, mais des êtres discontinus. Présenter l'amour comme une tâche heurte notre hédonisme spontané. L'amour, pensons-nous, relève tout entier du principe de plaisir. Il ne peut donc être l'objet d'une résolution.

Résolution, tâche... L'amour et la liberté seraient-ils, pour vous, irréconciliables ? Du reste, la littérature classique parle des « chaînes de l'amour ». Pouvons-nous aimer, dès lors que nous prétendons maîtriser notre destin ?

C'est cela, la difficulté principale des modernes avec l'amour. Si la loi de l'époque devient la loi de l'amour, si, au nom de l'intensité ou de la liberté, l'amour renonce à la durée et proclame sa propre obsolescence, cela voudra dire que l'amour n'est plus amour, mais avatar sentimental de la consommation. L'amour est aujourd'hui à la croisée des chemins. Soit il confirme cette déchéance ontologique, le « tous remplaçables », soit il la récuse.

Ça manque un peu de sexe, votre idée de l'amour...

C'était la grande illusion de la libération sexuelle que de voir dans l'amour une espèce de superstructure. L'amour n'est pas l'oripeau du désir. On peut désirer sans aimer. Et le désir amoureux est plus fort que le désir tout court. Tomas est à la fois Tristan et Don Juan, amoureux transi et amant volage. Mais il revient à Teresa.

Lacan dit qu'« il n'y a pas de rapport sexuel », mais il y aurait un rapport amoureux ? En tout cas, il n'y a plus d'amour qui dure chez Houellebecq, qui est peut-être celui qui a su le mieux exprimer l'esprit de l'époque.

Chez Houellebecq, il y a une immense nostalgie de l'amour. L'homme est livré à lui-même, à ses propres difficultés et à sa propre finitude.

En revanche, l'ironie de Kundera, sa détestation de la sentimentalité mettent un genou à terre devant un sentiment devenu la divinité de l'époque.

Kundera est un auteur très paradoxal. Sa critique de l'amour débouche sur un hymne à l'amour. Une fois qu'on a dénoncé le kitsch, l'attendrissement facile, les clairs de lune, les sourires idiots, que trouve-t-on dans son oeuvre ? L'amour. Il va très loin dans la démystification de l'amour, opposant à ce qu'il appelle lui-même l'« abêtissante monogamie » la loi du libertinage. Il est beaucoup plus à l'aise dans le XVIIIe siècle de Crébillon et Vivant Denon que dans le XIXe siècle romantique. Et il écrit avec « L'insoutenable légèreté de l'être » l'un des plus beaux romans d'amour de l'histoire de la littérature. Le même homme qui se défie du kitsch reconnaît la force d'un sentiment ou d'un lien que même la mort ne peut vaincre. Il y a Tomas dans « L'insoutenable légèreté de l'être », mais il y a aussi les personnages extraordinaires de Josef dans « L'ignorance » et de Tamina dans « Le livre du rire et de l'oubli », qui ont perdu l'être aimé, qui ne savent pas, qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas faire leur deuil.

Une fois encore, c'est à la littérature que vous demandez de vous donner « un coeur intelligent ». Mais, pour penser l'amour, ne faudrait-il pas plutôt demander à la raison de s'affranchir des raisons du coeur et se tourner vers la philosophie ?

La littérature, certes, raconte des histoires, mais ce n'est pas pour autant qu'elle laisse à la philosophie le monopole de la pensée. La littérature pense le monde par la voie narrative, elle analyse des situations, met en scène des personnages, car elle considère avec Proust que c'est sous le signe du particulier qu'éclôt le général. Nous ne pouvons pas nous orienter dans l'existence avec pour seul viatique les maximes de la raison pratique. Nous avons besoin de la sagesse pratique pour nous orienter dans la variété des êtres et des circonstances, et la littérature est le grand répertoire de cette sagesse. Et puis, depuis Kierkegaard, la philosophie a négligé et même abandonné l'amour. Ni Bergson, ni Husserl, ni Heidegger, ni Sartre, ni Merleau-Ponty, ni, plus près de nous, Foucault ou Derrida n'ont placé l'amour au coeur de leur réflexion. Lévinas est peut-être la seule exception, encore faut-il détourner « Totalité et infini » de son sens explicite pour y voir, comme je l'ai fait, une splendide description de l'état amoureux. Donc la littérature, parce que dans ce domaine il n'y a que la littérature.

Au terme de cette traversée littéraire, diriez-vous que les hommes et les femmes aiment différemment ?

Je ne me hasarderais pas à donner une réponse définitive à cette question. Ce dont je suis certain, en revanche, c'est que l'assignation des femmes à l'amour et au foyer rendait en réalité l'amour durable impossible. Séquestrer l'être aimé, c'est, comme l'a dit Deleuze commentant Proust, « le vider de tous les mondes possibles qu'il contient ». Et, une fois vidé, il n'est plus aimable. Donc, l'indépendance des femmes rend peut-être les unions plus fragiles, mais, au bout du compte, elle est une chance pour l'amour.

Finalement, des siècles durant, il a fallu arracher l'amour à l'autorité, aux convenances, au devoir. Aujourd'hui, la société ne lui met plus de bâtons dans les roues. Peut-il survivre à son triomphe ?

C'est le noeud du problème. Et c'est pour cette raison que j'ai choisi des romans dans lesquels l'amour n'était plus confronté qu'à lui-même. Il y a chez Stendhal, dont vous m'avez fait remarquer l'absence, des analyses étourdissantes de l'amour naissant. Il y a tout au long du XIXe siècle des romans où on voit l'amour combattre les contraintes et les conventions d'une société qui l'étouffe. Moi, j'ai pris la question de l'amour telle qu'elle est posée par la princesse de Clèves. Qu'advient-il à l'amour quand celui-ci ne rencontre plus d'obstacle ?

Justement, nous y sommes. Aujourd'hui, l'amour a tous les droits. Au point qu'un directeur de prison a pu expliquer que c'était au nom de l'amour qu'il avait failli à sa mission.

Attention, je n'ai pas voulu écrire un éloge de l'amour ni l'ériger en valeur suprême. Pour le 60e anniversaire du Débarquement, Patricia Kaas a chanté « L'hymne à l'amour », d'Edith Piaf : « Je renierais mes amis, je renierais ma patrie, si tu me le demandais. On peut bien rire de moi, je ferais n'importe quoi, si tu me le demandais. » Cet hymne a quelque chose de dégoûtant et, en plus, ceux qui ont débarqué ont pris le risque de mourir pour ce qui ne les regardait pas. Ils ont su imposer silence à leurs intérêts et à leurs inclinations. Jeter « L'hymne à l'amour » à la face des vétérans, c'était une gaffe et c'était un affront. Non, l'amour n'est pas le dernier mot de toute chose.


Extraits exclusifs
(en librairie le 28 septembre).

L'énigme du renoncement
Mme de La Fayette, « La princesse de Clèves »

Il n'y avait « plus de devoir, plus de vertu qui s'opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de M. de Nemours pour elle et que celle qu'elle avait pour lui ». (...) Or elle dit non. Tout en déclarant son amour, elle répond par une fin de non-recevoir au trop frêle bonheur qui lui tend les bras.

Et ce renoncement suscite aujourd'hui la même stupeur exaspérée que la scène de l'aveu lors de la parution du livre. Une nouvelle querelle de « La princesse de Clèves » est en cours. Dans son magnifique essai « Galanterie française », Claude Habib reproche à Mme de La Fayette d'avoir prêté à une héroïne de 20 ans la philosophie d'une femme de 40. (...) Or, dit en substance et très subtilement Claude Habib, pour être revenu de l'amour, encore faut-il y être allé.

Philippe Sollers ne juge pas ce comportement invraisemblable mais symptomatique. Il analyse la pathologie de « La princesse de Clèves ». « Mme de La Fayette, écrit Sollers, invente la violence singulière du sado-masochisme exquis. Le refus de jouir est plus électrisant que l'acte. » (...) Et l'auteur de « Femmes » conclut par un clin d'oeil à la surabondance heureuse de sa propre biographie érotique : « On aimerait prouver le contraire, pourtant. »

Mais la querelle n'est pas restée cantonnée au monde intellectuel. Le chef de l'Etat s'en est mêlé. Nicolas Sarkozy, qui parle rarement de littérature, a fait, à trois reprises, de « La princesse de Clèves » l'emblème de l'inutilité (...). Pourquoi pas « Tartuffe », « Andromaque », les « Essais », les « Pensées »» ou « Le jeu de l'amour et du hasard » ? Pourquoi « La princesse de Clèves » est-elle l'unique objet de son ressentiment ? (...) Parce que, c'est du moins l'hypothèse que je soumets, Mme de La Fayette raconte une histoire à dormir debout. Cette princesse n'est pas croyable. Son dolorisme est inadmissible. Son rejet catégorique de ce qu'elle désire le plus ardemment, au moment où il devient enfin possible de l'obtenir, est absurde et inconvenant, contraire à nos moeurs, à nos valeurs les plus chères et à toute prévision raisonnable.

L'enfer du ressentiment
Ingmar Bergman, « Les meilleures intentions »

Rien ne s'oppose plus à l'union d'Anna et de Henrik. Ils se retrouvent avec ardeur, avidité. Ils se fiancent et ils prennent ensemble le train pour Forsboda, dans le nord du pays, au fin fond du Gästrikland, où Henrik a obtenu son premier poste de pasteur titulaire.

Ce n'est pas un lieu idyllique mais, dans son austérité même, c'est un lieu parfait pour le sérieux de leur idylle. Or, une fois le but atteint et au moment où devait s'achever l'histoire, voici que surgit le drame. Ce qui avait commencé comme du Stendhal bascule dans Strindberg. L'heure est venue non de l'effusion, mais de l'explosion. La scène de l'idylle est saccagée par la scène de ménage. Anna et Henrik découvrent la chapelle en ruine du presbytère. (...) Ils partagent, sans se parler, la même émotion. Soudain, Henrik rompt le silence et propose à Anna que leur mariage soit célébré, là, « dans le choeur de notre église complètement délabrée ». Pourquoi ? Parce que ce lieu est le lieu de tous les amours : l'amour de Dieu, l'amour du prochain et leur amour. « Rien que toi et moi, le doyen et deux témoins. (...) Par cet acte, nous inaugurons cette église et nous l'épousons par la même occasion. » Tel est le rêve romantique du pasteur enfiévré. Anna l'infirmière n'est pas moins romantique mais son romantisme lui souffle un tout autre rêve. Elle veut un mariage magnifique dans la cathédrale d'Uppsala. (...) Les rêves entrent en collision. (...)

Il défend l'authenticité du sentiment contre le faste des cérémonies. Elle lui reproche de cabotiner, de faire des manières avec ses origines modestes, sa pauvre, sa misérable enfance. (...) Bref, ils parlent le même idiome, ils invoquent les mêmes valeurs mais ils ont cessé de se comprendre.

La complainte du désamour
Philip Roth, « Professeur de désir »

L'étudiant brillant et appliqué qu'est devenu David Kepesh court après les filles. Plutôt que dissolu, il préfère dire desirous, brûlant de désirs. Il n'est pas à Venise, après tout, mais sur un campus de l'Etat de New York et, ce désir, il refuse de l'enserrer dans l'étui des sentiments convenables. Il ne se laisse pas intimider, autrement dit, par la métaphysique ambiante. Au lieu d'affirmer la primauté du spirituel, il idéalise emphatiquement le corps. Il reprend à son compte le grand dualisme platonicien, mais en le renversant. Ainsi se lance-t-il avec les jeunes filles qu'il cherche à séduire dans des échanges qui relèvent à la fois de l'éloge et du défi. « Tu as un cul merveilleux. Parfait. Ça devrait te griser d'en avoir un pareil. - Il me sert simplement à m'asseoir, David. - Tu parles ! Demande donc aux filles qui ne l'ont pas comme toi si elles ne sont pas prêtes à faire l'échange (...) - Je t'en prie, arrête de te moquer de moi (...) - Je ne me moque pas de toi. Ton cul est un chef-d'oeuvre. » (...)

David Kepesh laisse aux autres troubadours le soin de célébrer le visage, ce miroir de l'âme. Il sera, lui, le poète de la croupe. Cette audace effraie. Elle plaît aussi. Le lyrisme paradoxal de Kepesh a en effet quelque chose de grisant. Son excitation est contagieuse. Ses compliments offusquent et tout ensemble troublent leurs destinataires. Reste que le nombre de ses conquêtes est dérisoire. « Je n'ai réussi la pénétration complète que dans deux cas et une demi-pénétration en deux autres occasions. » Le résultat n'est décidément pas à la hauteur de ses efforts et de sa créativité. Pourquoi ? Parce que Kepesh est venu au monde un peu trop tôt. Il est né à la mauvaise date. Il a 20 ans quelque vingt ans avant le grand assaut de la jeunesse occidentale contre l'ordre sexuel. L'heure de la libération du désir et de la jouissance sans entraves n'a pas encore sonné au cadran de l'Histoire.

Par-delà le romantisme
Milan Kundera, OEuvre

En donnant au thème amoureux une place prépondérante et même centrale, cette civilisation a favorisé l'apparition d'un type humain particulier, l'Homo sentimentalis, l'homme sentimental ou, plus précisément, l'homme qui révère ses sentiments et son moi sensible. Bref, nous avons, nous autres Européens, redoublé l'amour par l'amour de l'amour, au risque de substituer celui-ci à celui-là. (...) Il y a, dans l'oeuvre de Kundera, une réponse à cette complaisance, une alternative à cet éblouissement. Il y a, autrement dit, des briseurs de miroirs. (...)

« La vie est ailleurs » est paru en France en 1973. A cette date, la misère sexuelle était dénoncée et peine-à-jouir, comme le rappelle Annie Ernaux dans « Les années », l'insulte capitale. Le discours du plaisir était omniprésent. Le plaisir plutôt que l'amour. Le plaisir contre l'ordre bourgeois. (...) Dans le monde dont parle Annie Ernaux, la jeunesse est l'âge d'or du désir et la maturité, le commencement de la décrépitude. (...) Ce n'est plus aux jeunes qu'il revient de devenir adultes, c'est aux adultes qu'il incombe de rester jeunes en se mettant à l'école de l'exubérance et de la fureur de vivre.

L'art de vivre kunderien déroge à ce schéma et son oeuvre jette sur les avatars de notre condition érotique un tout autre éclairage que le grand récit de la libération sexuelle. Au moment où l'on instruit le procès des vieux et du vieux monde, elle désigne, cette oeuvre - c'est même l'un de ses motifs les plus insistants -, la jeunesse comme « le stupide âge lyrique où l'on est à ses yeux une trop grande énigme pour pouvoir s'intéresser aux énigmes qui sont en dehors de soi (...) ».

La critique kunderienne de l'attitude lyrique se précise et s'approfondit dans « L'insoutenable légèreté de l'être », avec l'opposition entre deux types de coureurs de femmes : le coureur romantique, qui, projetant sur les femmes son idéal féminin, ne sort jamais de lui-même, et le coureur épique ou libertin, qui n'a pas d'a priori, pas de modèle et qui n'est jamais déçu car c'est la diversité qui le passionne. Tomas, le héros de « L'insoutenable légèreté de l'être », appartient à la seconde catégorie, à la catégorie antilyrique. Il éprouve à chaque nouvelle conquête « le sentiment radieux de s'être une fois de plus emparé d'un fragment du monde ». Il est donc un « collectionneur de curiosités ». Mais il n'est pas que cela.


Repères
1949 : Naissance à Paris.
1969 : Reçu à Normale sup Saint-Cloud.
1972 : Agrégation de lettres modernes.
1981 : « Le juif imaginaire » (Seuil).
Depuis 1985 Producteur de « Répliques » sur France Culture.
1987 : « La défaite de la pensée » (Gallimard).
Depuis 1988 Professeur de philosophie à l'Ecole polytechnique.
1991 : « Le mécontemporain » (Gallimard).
2009 : « Un coeur intelligent » (Flammarion/Stock).
2010 : « L'explication », entretiens avec Alain Badiou, animés par Aude Lancelin (Lignes).

« Et si l'amour durait » (Stock, 150 p., 17 euros).

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Quand les philosophes retombent amoureux
Marianne, no. 753 - Idées, samedi 24 septembre 2011, p. 78
Le triomphe de l'amour - Par Alain Finkielkraut
Aude Lancelin et Alexis Lacroix

Jamais les intellectuels n'ont été aussi diserts sur le sentiment amoureux que depuis quelques années. Alain Finkielkraut le prouve à nouveau avec "Et si l'amour durait", fruit de son récent cycle de conférences à la BNF.

Ils ne pensent plus qu'à "ça". Après Alain Badiou et son Eloge de l'amour en 2009, après Pascal Bruckner, le Paradoxe amoureux, et Luc Ferry, la Révolution de l'amour en 2010, voici venu Et si l'amour durait, d'Alain Finkielkraut. Hier encore, peu de thèmes étaient pourtant aussi négligés par les philosophes que l'amour. Une affaire de nunuche plutôt que de penseur, une matière inflammable et de toute façon peu conceptualisable. A la vieille anxiété misogyne à l'égard de l'amour, déjà observable chez un philosophe antique comme Lucrèce un siècle avant Jésus-Christ, l'esprit désublimateur de Mai 68 n'avait, du reste, rien arrangé. Les esprits forts savaient désormais à quoi s'en tenir au sujet de l'amour : un mensonge dissimulant le réel du sexe.

Changement de décor depuis la fin des années 2000. Eloge de l'amour toujours, émois assumés de jeunes filles. Rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Alexandre Lacroix, 36 ans, va même encore plus loin dans la levée du tabou. Avec son excellente Contribution à la théorie du baiser (Autrement), il explore ce mois-ci le sens et l'histoire du french kiss, ce "parent pauvre" du rapport sexuel. Condamné par les néoplatoniciens qui redoutaient une aspiration de l'âme par la bouche, raillé par Voltaire, celui-ci sera réhabilité par Rousseau et Sade, qui sauront jeter "les fondements d'une nouvelle métaphysique du baiser". On s'embrasse en effet beaucoup dans les romans de Sade. On ne craint jamais de s'y "baiser" aux deux sens du terme - preuve que les époques pornographiques peuvent aussi être de grandes sentimentales.

Et si l'amour durait, d'Alain Finkielkraut, Stock, 160 p., 17 €.

Marianne : "Quand on aime d'amour, il faut se résigner à ne pas être aimé." Cette phrase de Levinas pourrait-elle servir d'exergue à votre nouveau livre, Et si l'amour durait ?

Alain Finkielkraut : Les romans d'amour ne tiennent pas de discours sur l'amour. Comme l'écrit Pierre Lepape dans son dernier livre, Une histoire des romans d'amour, ils représentent et mettent en scène des expériences de l'amour : l'extase de la rencontre, l'aliénation, le sentiment douloureux et délicieux de n'être plus maître de son existence, étrange douleur du désaisissement, mais aussi l'usure du temps et parfois le miracle de la durée. En écho à cette belle phrase de Levinas, je citerai les vers magnifiques et invivables d'Auden : "If mutual love cannot be, let the loving one be me" ("Si l'amour mutuel ne peut exister, laisse-moi être celui qui aime"). Il n'en reste pas moins que nul ne peut faire facilement le sacrifice de la réciprocité en amour.

Votre livre, après celui d'Alain Badiou notamment (Eloge de l'amour, avec Nicolas Truong, Flammarion), témoigne-t-il d'un renouveau de l'intérêt des philosophes français pour l'intrigue privée par excellence, l'intrigue amoureuse ?

A.F. : Lorsque, en 1975, nous avons décidé avec Pascal Bruckner d'écrire ce qui allait devenir le Nouveau Désordre amoureux, nous voulions protester contre certains mythes, et notamment l'idée qu'il fallait libérer le désir de l'amour, comme si l'amour n'était qu'une construction imaginaire. Nous avons voulu rendre à l'amour sa dignité ontologique. Et nous avons écrit, en guise de réhabilitation, un chapitre sur la formule "je t'aime". Huit ans plus tard, je me suis lancé dans un commentaire de Levinas, car je voyais en celui-là un penseur merveilleusement équivoque, dont les analyses sur l'éthique pouvaient s'appliquer à l'état amoureux. L'amour est donc, pour moi, dans mon existence et dans ma réflexion, une vieille affaire. Ce qu'il y a peut-être de nouveau, c'est l'intérêt pour la question de la durée. J'étais et je reste levinassien, mais maintenant je dis, avec Kierkegaard, que la tâche consiste à conserver l'amour dans le temps. "Si la chose est impossible, l'amour est également une impossibilité."

Sans doute, mais la réflexion de Kierkegaard sur l'amour n'a-t-elle pas été obérée par la rupture de ses fiançailles avec Regine Olsen ?

A.F.: Ce qui importe avant tout, c'est son oeuvre, et des phrases comme "le pas de l'amour est léger comme la danse sur la prairie, mais la résolution saisit l'homme lassé en attendant que reprenne la danse". Face aux tenants de l'amour romantique et au séducteur qui ne pense qu'en termes de conquête, Kierkegaard prend la défense de l'amour conjugal. Cet amour, pour lui, repose sur la résolution - la résolution, voilà, dit-il, l'"idéalité" de l'être humain. On offense l'amour, dit-il encore, en lui interdisant l'accès au mariage comme s'il était chose de l'immédiat et incapable de s'atteler à une résolution.

S'agit-il là, selon vous, d'une leçon plus actuelle que jamais ?

A.F.: On pourrait dire qu'aujourd'hui la résolution manque. L'homme moderne s'est libéré de la volonté, le temporaire l'emporte sur le volontaire. L'hédonisme règne, c'est-à-dire le culte du désir et de son accomplissement immédiat. L'amour lui-même est passé sous l'"empire de l'éphémère", pour reprendre l'expression éclairante de Gilles Lipovetsky. C'est ainsi qu'on dit "je t'aime", mais on n'y croit plus. La déclaration d'amour est une déclaration d'éternité, or on a intégré le divorce de l'amour et de toujours. On donne donc raison à la princesse de Clèves qui a renoncé au duc de Nemours, car elle ne voyait pas que son amour pût être durable, et cela, au moment même où l'on juge son attitude extravagante, sinon démente. Mais je ne peux pas tout à fait en rester là. Car j'écris aussi à partir de mon expérience. Je ne suis pas sûr d'être moi-même un homme résolu. Je ne sais pas si j'aurais trouvé la force de surmonter la lassitude ou les intermittences du coeur. Mais je n'ai pas eu à le faire. L'amour durable, pour moi, ne relève pas de la résolution mais de l'émerveillement.

Vous vous sentez plus proche du Tomas de l'Insoutenable Légèreté de l'être ?

A.F. : Peut-être pas, car Tomas frémit malgré lui de compassion. Ce n'est pas, chez moi, le sentiment dominant. Et cela m'amène à penser que nous vivons une époque paradoxale. D'un côté, les amours deviennent de plus en plus fugaces. De l'autre, l'égalité des conditions se révèle une chance pour l'amour.

Parce que celle-ci met fin à la dissymétrie ?

A.F.: Non, parce que les femmes, autrefois, étaient confinées à l'amour. Et je crois que ce confinement étouffait l'amour. Lorsque je lis, chez Kierkegaard encore, cet éloge du foyer - "entré dans ce vestibule, quand j'entends le tapage des enfants où elle mêle sa voix, quand je la vois venir à la tête de la petite troupe, si enfant elle-même qu'elle semble rivaliser d'allégresse avec les marmots, alors je sens que j'ai un chez moi" -, j'ai envie de prendre mes jambes à mon cou. Cette chaleureuse évocation du domicile conjugal me glace. L'amour ne peut pas s'épanouir dans un monde où l'amour est le tout de la vie d'une femme. Aimer l'autre, c'est aimer le monde qu'il porte en lui. Et ce monde ne peut se réduire à l'espace du foyer, ni au temps de l'attente.

Que retenez-vous de l'hostilité kunderienne au lyrisme amoureux ?

A.F.: On retient de Kundera la critique de l'amour. En effet, son oeuvre témoigne d'une hostilité radicale au sentimentalisme. Mais cet auteur antisentimental a aussi écrit avec l'Insoutenable Légèreté de l'être l'un des plus beaux romans d'amour du XXe siècle. Kundera s'inscrit dans la grande tradition du libertinage. Il parle de l'"abêtissante monogamie", mais il explore une dimension méconnue de l'amour, la fidélité par-delà la mort. C'est notamment la fidélité de Tamina, l'héroïne du Livre du rire et de l'oubli. La mort lui a pris son mari, mais elle ne fait pas son deuil. Tout son travail consiste non à expulser le mort pour rejoindre le monde trépidant des vivants, comme nous y convie Freud, mais à lutter contre l'oubli. Ce n'est pas une recette de vie, mais une modalité de l'amour. Ce qui m'importait, c'était une fois tous les interdits levés, tous les tabous brisés, tous les obstacles vaincus - le destin de l'amour dans le temps.

En écrivant Et si l'amour durait, quels autres romans aviez-vous à l'esprit, et que vous avez pour le moment renoncé à interroger ?

A.F.: J'ai mis entre parenthèses les grands romans d'amour du XIXe siècle, ceux de Jane Austen, que j'adore, de Stendhal, de Tolstoï, parce que je voulais traiter de la question de la durée.

Propos recueillis par Alexis Lacroix

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dimanche 11 septembre 2011

EXTRAITS - "La République des mallettes" par Pierre Péan




Marianne, no. 751 - Événement, samedi 10 septembre 2011, p. 18

Les extraits du dernier livre de Pierre Péan : L'argent noir qui corrompt la République
Révélations sur le mystérieux M. Djouhri

Pierre Péan retrace l'itinéraire d'un petit loubard qui, à force de "services rendus", s'est imposé dans l'ombre des politiques et des patrons du CAC 40. Sa réussite témoigne de la perte des valeurs républicaines au coeur de l'Etat.

Voici donc le livre tant attendu de Pierre Péan. Ces derniers mois, son enquête avait fini par devenir elle-même objet de rumeurs, d'articles de presse (publiés ou censurés) et de commentaires inquiets en haut lieu. Le célèbre enquêteur s'était donné comme objectif de cerner le rôle de l'un des personnages les plus mystérieux de la France d'aujourd'hui : Alexandre Djouhri. Inconnu du grand public, mais au centre du pouvoir depuis longtemps. Ondulant avec la même aisance et la même assurance, tour à tour, dans les réseaux pasquaïens, chiraquiens, villepinistes et maintenant sarkozystes. On a du mal à définir le métier de cet ancien loubard de banlieue devenu richissime : toujours là où cela se passe. Toujours incognito. Tel un hologramme, cet homme digne d'un scénario de thriller coréen est omniprésent mais aussi insaisissable que silencieux. L'on compte ses photos sur les doigts d'une main, il n'a ni bureau ni agenda, préférant "traiter" dans les palaces, écrit rarement, paye le plus souvent en liquide et réside fiscalement en Suisse.

Ce sujet d'enquête très particulier a entraîné Pierre Péan dans un univers qui lui est apparu nouveau, exotique. Après une longue carrière de scoops (lire le portrait de Judith Perrignon), il est devenu le témoin d'un monde où des sommes d'argent sale d'une ampleur qu'il n'avait jamais connue circulent furtivement, sans laisser de traces écrites. Son dernier livre est une mise en abyme : il enquête et se décrit en train d'enquêter, racontant les difficultés inédites qu'il rencontre. Une forme qui rappelle le nouveau journalisme, l'auteur se mettant lui-même en scène d'autant plus facilement qu'il a fini par devenir un acteur de la chronique française du pouvoir. Pas seulement parce que sa notoriété et sa réputation de discrétion lui ouvrent beaucoup de portes au sommet de l'Etat : il est aussi sollicité - pour ne pas dire supplié, parfois - par des personnages essentiels de la République pour qu'il révèle ce que ces derniers constatent avec effarement.

Mais cette fois l'enquêteur aguerri a pénétré un biotope où il risque l'asphyxie par manque de cet oxygène qui a toujours été à la base de ses scoops : les traces écrites, documents, factures, lettres. Si Pierre Péan occupe aujourd'hui cette place unique dans le journalisme français, c'est parce qu'il a l'habitude d'évoluer au-delà du cercle des journalistes d'investigation, dont beaucoup ne travaillent qu'avec les documents judiciaires distribués par les juges, les avocats et les policiers. S'il a pu sortir des affaires aussi diverses que la bombe nucléaire israélienne, les "avions renifleurs", le passé vichyste de François Mitterrand, les secrets de TF1 ou l'affairisme africain de Bernard Kouchner, c'est parce qu'il enquêtait au large, bien en amont de l'actualité judiciaire, à la recherche de preuves explosives. En suivant le sillage d'Alexandre Djouhri, il s'est vite retrouvé dans des contrées où les juges ne vont pas ou devant lesquelles ils déclarent forfait. Comment, par exemple, s'intéresser encore au mystère non résolu des frégates de Taïwan alors que l'un des plus acharnés des juges, Renaud Van Ruymbeke, a lui-même dû jeter l'éponge ?

Tout en prenant le lecteur à témoin de ses difficultés et de ses lacunes, Pierre Péan a décidé de raconter ce qu'il dit constituer la découverte la plus inquiétante de sa carrière : la formation de vastes "trous noirs" dans l'Etat de droit. On connaît les "zones de non-droit" en banlieue ; il a détecté leurs équivalences au sommet de l'Etat "où, cette fois, n'évolue pas la racaille de banlieue, mais l'élite politique et économique du pays". Péan nous révèle la géographie et l'organigramme d'une véritable oligarchie à la française, mêlant hommes politiques au plus haut niveau, voyous, grands cabinets de com, grands flics et grands patrons se comportant comme des voyous.

Valse des rétrocommissions

La République des mallettes explique la genèse de cette oligarchie, effet paradoxal des lois sur le financement des partis politiques. Celles-là ont mis fin aux bricolages des petits comptables clandestins avec leurs petits carnets à la Urba Gracco. Fini aussi les grenouillages en Berluti de Roland Dumas autour d'Elf ou les petites magouilles pour gratter des commissions sur les constructions de lycées ou de stades municipaux. Seule manière désormais d'échapper à la loi et aux juges : taper les contrats internationaux de sous-marins, navires de guerre, avions, centrales nucléaires, le plus souvent à l'abri du secret-défense. Avec un outil magique, une machine à jackpot : la rétrocommission. Le livre de Pierre Péan est une petite encyclopédie de la "rétro", laquelle consiste à détourner, à des fins politiques et - de plus en plus - personnelles, une partie des commissions secrètes autorisées jusqu'en 2000 pour "faciliter" les marchés internationaux : il suffit de s'entendre à l'avance avec ceux que l'on corrompt en vue d'obtenir un marché militaire ou civil en augmentant leur commission d'une somme que les corrompus s'engagent à rétrocéder discrètement aux corrupteurs. Tout cela, qui se décide au plus haut niveau, nécessite évidemment des intermédiaires fiables, polyglottes, discrets et aptes à manier la fluidité et l'opacité des outils de la finance internationale. Ces "intermédiaires" se sont vite modernisés et ne travaillent plus comme ces émissaires rustiques de chefs d'Etat africains qui apportaient à Dominique de Villepin, dans son bureau de l'Elysée, des liasses de billets dissimulés dans des djembés (gros tam-tams), comme le raconte un chapitre renversant.

Pierre Péan décortique avec un souci du détail qui donne parfois le tournis les circuits des rétrocommissions dans les grandes affaires de ces dernières années (Agosta, Sawari, Miksa). Il montre bien que la plupart d'entre elles, conçues pour rester invisibles - comme bien d'autres le demeurent certainement... - ne doivent leur relative publicité qu'aux violents déchirements au sein de la droite, entre balladuriens et chiraquiens avant la présidentielle de 1995, entre sarkozystes et villepinistes avant celle de 2007. Sur la plupart de ces affaires - dont les circuits de la corruption et l'ampleur des sommes avaient été évalués, mais leurs destinataires restaient inconnus -, Péan affine et complète les scénarios qui mettent presque tous en vedette Alexandre Djouhri. On ne cesse de découvrir, en lisant la République des mallettes, son hyperactivité et son influence : de la libération des infirmières bulgares (dont on comprend avec effarement, derrière la mise en scène élyséenne, une mécanique destinée à générer du cash) à la filière nucléaire en passant par le dossier Clearstream. Sur cette déjà ténébreuse affaire, Péan apporte du nouveau avec la découverte, parmi les 895 faux comptes, d'un vrai, qui a échappé aux juges. Et il propose un nouveau scénario avec Alexandre Djouhri comme probable acteur de la manipulation, contredisant ainsi la décision judiciaire qui a condamné Jean-Louis Gergorin, accusé d'être le corbeau.

"J'ai cherché les fondements de sa puissance. L'explication de son pouvoir pourrait en définitive être bien plus simple. C'est lui-même, avec son langage imagé et brutal, qui la donne : "Je les tiens tous par les couilles !"" conclut Péan qui, pour la première fois, décide de sortir une enquête qu'il considère incomplète, plus fondée sur les confidences de nombreuses "Gorge profonde" de belle extraction que sur des documents - dont l'inexistence assure l'impunité de ces nouveaux circuits d'argent sale. "L'absence de preuves formelles transforme-t-elle pour autant la vérité en erreur ?" s'interroge-t-il. C'est parce que son enquête l'a persuadé du contraire et qu'elle est assez solide pour alerter sur le pourrissement des affaires publiques qu'il sort ce premier livre sur un personnage selon lui "passé du banditisme au consulting avec une fluidité qui résume bien notre époque".

Car, derrière le journaliste à l'affût de scoops, il y a toujours, chez Péan, le militant de gauche soucieux de l'image de son pays et de ce qu'on appelle encore dans sa génération la "morale publique". Or, ce qu'il révèle montre à quel point celle-là est défaite par "un establishment qui trouve tout à fait normal qu'une partie des siens disposent de comptes bancaires hors de France". Il s'inquiète de l'émergence de cette oligarchie dont les membres accaparent un pouvoir que les peuples ne leur ont pas accordé, étendant leur influence sur les Etats pour ponctionner leurs richesses. Il faut savoir, par exemple, que ce sont les contribuables français qui remboursent actuellement à Taïwan les énormes rétrocommissions (630 millions d'euros) du marché des frégates que certains se sont mises dans les poches.

Intérêts privés, influence publique

Péan est ainsi particulièrement choqué de voir que cette oligarchie transcende le clivage droite-gauche et que ses membres, qui ne sont mus que par les ressorts de l'intérêt, ont acquis une influence majeure sur de grandes décisions publiques concernant la diplomatie ou la restructuration des groupes industriels sur lesquels repose l'avenir du pays. L'affaire de la Mnef lui semble exemplaire de ce mélange qui avait vu des affairistes de gauche s'allier avec des patrons balladuriens en compagnie de flics et de voyous pour faire de l'argent noir et vivre la belle vie sur le dos d'une mutuelle étudiante siphonnée au détriment de ses adhérents.

Péan revient sur cette équipe fondatrice parce qu'il a eu la stupéfiante surprise de voir réapparaître dans son enquête son principal animateur, Olivier Spithakis, condamné à plusieurs reprises comme pivot de l'affaire de la Mnef, mais aujourd'hui en affaires avec EDF Energies nouvelles, se retrouvant ainsi auprès de l'un de ses comparses de l'affaire Mnef, l'actuel PDG d'EDF, Henri Proglio - à propos duquel on découvre avec un mélange d'effarement et de tristesse qu'il se laisse traiter comme un loufiat par Djouhri, l'ancien voyou devenu donneur d'ordres aux plus puissants. Qu'un ancien condamné pour détournement de fonds publics comme Spithakis squatte la branche d'avenir de la première entreprise énergétique française et que Djouhri ait contribué à la baisse des exigences en matière de sûreté nucléaire, comme le démontre Péan, en dit long sur l'emprise de cette oligarchie qui se substitue progressivement aux grands commis de l'Etat.

Éric Conan


La République des mallettes. Enquête sur la principauté française de non-droit, de Pierre Péan, Fayard, 486 p., 23 €.

EXTRAITS

Un familier de l'Elysée

Le dimanche 13 janvier 2008, l'Airbus présidentiel vole vers Riyad. Nicolas Sarkozy doit rencontrer Abdallah, le monarque saoudien wahhabite. Après l'Arabie, le président s'arrêtera au Qatar, où il s'entretiendra avec l'émir Al-Thani, et il finira le surlendemain son périple à Abou Dhabi. Les ministres qui l'accompagnent et Jean-David Levitte, conseiller diplomatique et sherpa du président, papotent autour de la grande table. Nicolas Sarkozy les y rejoint. Il est manifestement en forme et a envie de s'épancher sur les coups que lui ont portés les "chiraquiens", notamment Dominique de Villepin. Depuis quelques mois, il sait que l'enquête des juges Pons et d'Huy s'oriente vers une mise en cause de l'ancien Premier ministre, qu'ils "soupçonnent d'avoir participé à une machination visant à [le] déstabiliser". Sarkozy s'était porté partie civile dans l'affaire Clearstream en janvier 2006. Il l'a emporté. Mais il n'oublie rien. Il sait que l'affaire aurait pu le "tuer". La peur rétrospective le pousse à s'épancher et à expliquer les raisons qui l'ont mené à vouloir accrocher Dominique de Villepin et ses prétendus comparses à un "croc de boucher". Il donne alors de l'affaire Clearstream une version différente de celle que la justice établira trois ans plus tard. Il raconte comment et pourquoi, en 2004, le "chantier" monté contre lui aurait pu l'empêcher de prendre la tête de l'UMP et de devenir président. Levitte manifeste bruyamment son admiration : "Comment, monsieur le Président, avez-vous trouvé l'énergie pour résister à pareilles attaques ?"

Le président détaille les secrets du complot, fomenté, selon lui, depuis l'Elysée, mais mis à exécution par un certain Alexandre Djouhri, qui a bien failli avoir sa peau. Et il termine son exposé par : "S'il n'était pas venu à Canossa, il aurait reçu une balle entre les deux yeux !" Hervé Morin, qui m'a confirmé le propos du président sur Djouhri, s'empresse de me faire une explication de texte, pour en atténuer la violence...

Depuis l'arrivée de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, ce personnage, inconnu du grand public, mais très puissant, a ses habitudes au Château. Il s'y sent comme chez lui. En cette fin d'après-midi du 30 juin 2009 où la salle des fêtes est archipleine, Nicolas Sarkozy doit décorer 10 personnalités autour desquelles gravite du beau monde. Le président tient en cette occasion à réparer l'injustice dont a été victime le Pr Jean-Claude Chermann, l'un des trois codécouvreurs du virus du sida, qui vient d'être privé du prix Nobel de médecine en 2008. Il l'élève aujourd'hui au grade de grand officier de la Légion d'honneur.

Puis c'est l'heure des petits-fours et du champagne. "M. Alexandre", habitué des lieux, qui vient d'assister à la cérémonie, commence à trouver le temps long. Il se tient aux côtés de Philippe Carle, qui fait partie du premier cercle du président ; il déjeune régulièrement avec lui. Il est également proche de Vincent Bolloré et de Martin Bouygues ; joueur de polo, membre du Club des cent, du Maxim's Business Club du golf de Saint-Cloud, il a, entre autres activités, édifié sa fortune dans l'assurance en revendant sa compagnie à Axa, tout en restant l'un des conseillers des dirigeants du groupe. Alexandre Djouhri ayant chuchoté à l'oreille de Philippe Carle, les deux hommes quittent ensemble la salle de réception et foulent les pavés de marbre blanc et rouge du vestibule d'honneur, gravissent l'escalier Murat pour se rendre dans la première antichambre, puis la seconde donnant sur le Salon vert et le Salon doré, soit les bureaux du secrétaire général de l'Elysée et du président de la République. Les gardes républicains qu'ils croisent reconnaissent M. Alexandre, le saluent discrètement et le laissent aller, avec son compagnon, jusqu'à la porte du Salon vert, bureau de Claude Guéant, l'homme que la classe politique s'accorde à tenir pour le numéro deux de la République.

M. Alexandre entre sans frapper dans le bureau de son ami et en fait les honneurs à Philippe Carle, qu'il invite à s'asseoir. Il se dirige ensuite vers le réfrigérateur, en sort une bouteille de champagne, l'ouvre, emplit deux verres, en tend un à son compagnon, interloqué par une telle assurance en ce haut lieu de la République, et trinque avec lui.

Djouhri continue de se faire le cicérone en ouvrant la porte du Salon doré. Philippe Carle ne se sent pas à l'aise, il préférerait de beaucoup déguster une nouvelle coupe dans la salle des fêtes. Le toupet de son guide l'inquiète : va-t-il aller jusqu'à s'asseoir dans le fauteuil présidentiel, derrière le bureau Louis XV sculpté au XVIIIe siècle par Charles Cressent ? Indifférent à la beauté des meubles, il ne prête pas attention à la cheminée de marbre blanc, ni au "N" de Napoléon III, ni aux objets disposés là par Nicolas Sarkozy : la photo du général de Gaulle à la BBC, une belle icône, la reproduction d'un petit voilier...

M. Alexandre est souvent convié aux réunions officielles. Le 2 mars 2010, il est présent au dîner de gala offert par le président de la République en l'honneur de Dmitri Medvedev, son homologue russe. Il y a emmené son ami Henri Proglio, patron d'EDF, qu'il presse pour que celui-ci s'entende avec le géant russe du nucléaire, Rosatom, contre Areva. Il est encore là une semaine plus tard, quand Nicolas Sarkozy épingle la Légion d'honneur au revers de la veste de Sergueï Chemezov, directeur de l'agence Rosoboronexport, chargée des ventes d'armes à l'exportation, ami de Poutine du temps où les deux fonctionnaires du KGB étaient en poste à Dresde. Toutefois, le plus souvent, il rencontre Claude Guéant au bar du Bristol, voire à dîner au restaurant Le Stresa, ou bien ailleurs : Djouhri et Guéant sont vus en Arabie, en Libye et autres pays du Proche- et du Moyen-Orient pour vendre le TGV, des centrales nucléaires, des Rafale. Son intimité avec le secrétaire général de l'Elysée est renforcée par la proximité dans les affaires, à Londres, entre Germain, le fils d'Alexandre, et Jean-Charles Charki, le gendre de Claude Guéant.

"Faites attention..."

Alexandre Djouhri n'aime pas la lumière et le fait savoir à ceux qui voudraient braquer leur lampe sur lui. Il a de surcroît la menace facile.

En juillet 2010, mes premiers interlocuteurs m'avertissaient du danger que l'on courait à s'intéresser à lui de trop près. L'un d'eux, un important "M. Afrique", m'a d'emblée raconté que, lorsqu'il l'avait connu dans les années 90, Djouhri tenait à montrer qu'il disposait d'un pistolet dans sa boîte à gants et n'hésitait pas à s'en servir. La patronne de la société de communication Image 7, Anne Méaux, ne s'est-elle pas dite menacée, en novembre 2006, au pavillon Gabriel, à Paris, lors d'une réunion de la Fondation Euris, par un émissaire envoyé par Alexandre Djouhri ? Cet épisode désagréable ne l'a-t-elle pas conduite à faire une "main courante" ?

Il ne m'avait pas échappé que Ziad Takieddine, un des concurrents de Djouhri, s'était livré dans le Journal du dimanche (1) et dans le Nouvel Observateur (2) à des attaques graves, savamment relues par ses avocats (3), mais qui ne laissaient planer aucun doute sur la cible : l'homme d'affaires libanais faisait tout simplement état d'une tentative d'assassinat !

Ayant lu dans l'Express (4) que le "M. X" de Ziad Takieddine n'avait pas hésité à menacer Patrick Ouart, alors conseiller en matière de justice de Nicolas Sarkozy, je cherchai à rencontrer celui-ci en septembre 2010. Il me demanda un week-end pour réfléchir avant de me donner sa réponse. Finalement, il m'écrivit pour me signifier qu'une telle rencontre, qui l'amènerait immanquablement à évoquer des questions traitées à l'Elysée, serait contraire à l'idée qu'il se faisait de ses obligations de discrétion et de loyauté. Ce que j'admis volontiers. Toutefois, il me confirma "l'incident [l']ayant mis aux prises avec cet individu" et m'envoya l'attestation qu'il avait rédigée à la demande de l'Express, confirmant qu'en octobre 2009 deux personnes dignes de foi l'avaient avisé que M. Djouhri proférait à son encontre de vifs reproches et des menaces : lui, Patrick Ouart, aurait "fait perdre des milliards à la France" ; il serait "raciste", "afrikaner et soutien de Savimbi" (5) ; et l'imprécateur aurait précisé enfin "qu'en l'état de son embonpoint il serait difficile à rater" ! Propos qui auraient été tenus notamment à l'occasion d'un déjeuner au restaurant du Ritz et semblent liés à l'attitude prêtée à Patrick Ouart dans le dossier dit de l'"Angolagate". Yazid Sabeg, proche d'Alexandre Djouhri et commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, est l'une des personnes dignes de foi qui ont acheminé les propos de Djouhri jusqu'à Patrick Ouart.

Le conseiller à la présidence de la République rend alors compte à Nicolas Sarkozy des menaces proférées à son encontre et brosse au président un portrait plutôt sombre du personnage. "On a de quoi le mettre en prison", déclare notamment le conseiller justice. Au beau milieu de l'entretien, le président fait venir Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée. Celui-ci, réputé proche de Djouhri, atténue les propos de Patrick Ouart, qu'il s'empresse de répercuter à son ami. Manifestement, le président fait plus confiance à son secrétaire général qu'à son conseiller justice : le 30 novembre 2009, il est mis fin aux fonctions de Patrick Ouart.

Dans le courrier de réponse qu'il m'adresse, Patrick Ouart n'hésite pas à me mettre en garde : "Votre travail sur ce thème semble désormais connu. [...] Compte tenu des protagonistes en cause, de leur mentalité ou de leurs moyens, je ne puis que vous recommander la plus grande prudence. Leur système ne vaut que dans le secret, même si le principal intéressé est souvent ostensible, et vous le mettez en danger."

Quelques jours plus tard, le 8 octobre 2010, je déjeune au restaurant Le Divellec avec un des personnages clés de l'affaire Elf et l'un de ses avocats. Entre huîtres et homard, le premier rapporte quelques bribes d'un déjeuner qu'il a partagé, une quinzaine de jours plus tôt, avec Dominique de Villepin et Alexandre Djouhri. Après avoir évoqué la fascination du second pour le "poète", l'animosité de ce dernier envers Bernadette Chirac, le vieux pétrolier me confie tout de go qu'Alexandre est au courant que je m'intéresse à lui, qu'il n'en est pas content du tout ; il proférerait à mon endroit de graves menaces. Je sens le vieux monsieur perturbé. Il voudrait que j'abandonne mon enquête. Dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil et que mes prétendues révélations n'en seront pas. "Faites attention... Le milieu algérien est beaucoup plus dangereux que le milieu corse", conclut mon interlocuteur.

"Il était mentalement très fort"

Ahmed Djouhri est né le 18 février 1959 à Saint-Denis. Ses parents louent un trois pièces à Sarcelles, où il grandit parmi ses soeurs et frères ; il n'est proche que de l'un d'entre eux, Balam. Devenu adolescent, tout le monde l'appelle "Méda", son prénom en verlan. Il est toujours en survêtement, avec des Stan Smith aux pieds. Son pote le plus proche est Billy, un grand Black d'origine centrafricaine, figure charismatique, souvent accompagné de deux de ses frères, Mato et Riquet. Méda compense sa petite taille par un entraînement physique intense. Il a le coup de poing facile et efficace, mais c'est déjà en même temps un grand séducteur : il impressionne ses copains par sa capacité à approcher les gens qui ne sont pas de son milieu ni de son âge. Mida, un autre membre de la bande de Sarcelles, se souvient : "Il savait aborder les "vieux", leur parler, avec une façon de leur toucher familièrement le lobe d'une oreille qui leur enlevait toute prévention à son égard. Il parlait un français beaucoup plus châtié que le nôtre. Je me souviens d'une soirée dans une sorte de château, à côté de Chantilly, je ne sais plus comment nous étions arrivés là. Les jeunes filles de la maison se sont interrogées tout haut sur la présence de loubards. Méda est allé vers elles, leur a demandé pour qui elles se prenaient et, au bout de quelques minutes, elles s'excusaient de nous avoir pris pour des loubards... Il était plus mûr que nous, il comprenait les choses, il était mentalement très fort."

Avant même leurs 18 ans, Méda et ses copains ne rêvent que grosses cylindrées, costumes griffés, belles pépées et liasses de billets dans les poches. Ils écoutent les histoires de ceux qui montent des "coups" à Paris et ont l'argent facile. Il existe quelques passerelles entre Sarcelles et le milieu, dont les figures emblématiques sont à l'époque les frères Zemour, appelés les "Z" par le milieu. "David les Yeux-Bleus", un gars de Sarcelles qui roule en Jaguar, et son frère, dit "Jojo le Fou", qui conduit sans permis ladite Jaguar, ainsi que d'autres voitures volées, vont introduire la bande de Méda et Billy dans le faubourg Montmartre, terrain de jeu favori des frères Zemour et du milieu juif pied-noir.

David les Yeux-Bleus est un homme respecté. C'est le beau-frère de Prosper Elbaz, un nom chez les malfrats, dont le frère, Jojo, garde du corps de William Zemour, a été abattu dans le bar Le Thélème, le 28 février 1975, lors d'un violent règlement de comptes. David les Yeux-Bleus traîne aussi avec une autre figure du grand banditisme, Claude Pieto, dit "Petit Claude", un ancien du gang des Lyonnais.

Méda, Billy, Mida, Balam, Riga, Mato, La Cerise et compagnie se mettent à fréquenter plusieurs établissements du faubourg Montmartre. Le restaurant Chez Freddy, près des Folies-Bergère, mais surtout le Cercle central des lettres et des arts, un nom bizarre pour désigner un cercle de jeux situé 5, boulevard Montmartre, appartenant aux frères Zemour. C'est là que Petit Claude va prendre sous son aile le jeune Méda, qui se fait de plus en plus appeler Alexandre.

Petit Claude a une trentaine d'années quand il rencontre Djouhri. Il a fait son service militaire comme parachutiste dans l'infanterie de marine. Libéré, il enchaîne les inculpations : le 25 avril 1970, pour "port d'armes et tentative d'extorsion de fonds" ; le 14 mai 1970, pour "coups et blessures volontaires" ; le 4 septembre 1972, pour "tentative de vol" ; le 11 septembre 1973, pour "vol qualifié, recel, association de malfaiteurs". Claude Pieto est soupçonné un temps d'être l'un des auteurs du meurtre du juge Renaud perpétré à Lyon dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975. Le 12 janvier 1976, il est mis en cause pour un vol à main armée commis à Barcelone ; le 3 juin 1977, mis en cause dans une affaire de tentative d'homicide sur agent de la force publique ; le 29 septembre 1979, pour tentative d'extorsion de fonds et menace de mort ; son nom est évoqué dans le cadre d'un vol à main armée commis le 30 septembre 1980 à Montrouge, au cours duquel les malfaiteurs ont mortellement blessé deux gendarmes avant de prendre la fuite... Claude Pieto va continuer à collectionner les mises en cause dans des braquages et rackets au début des années 80. A ce stade de l'évocation du milieu dans lequel évolue Ahmed-Méda, il est important de souligner que, après la plongée de la bande dans le milieu du faubourg Montmartre, l'argent s'est mis à couler à flots. "On faisait souvent deux coups par jour", me raconte un ancien copain de Méda. Par "coup", il faut entendre surtout des braquages à main armée, mais aussi du racket. Deux des anciennes relations d'Ahmed m'ont assuré que celui-ci ne serait "monté" qu'une fois : pour le vol, dans l'escalier d'un immeuble, d'une sacoche d'un agent de sécurité, en compagnie de David les Yeux-Bleus.

La bande autour de Méda et de Billy va bientôt être affublée par les policiers d'un nom : le "gang de la banlieue nord". Il s'est spécialisé dans le vol de bijouteries, de caisses de magasin, de sacoches, de coffres, etc. Le butin est composé de diamants, de lingots, de pièces d'or et d'espèces facilement convertibles. Les lieux de pérégrination nocturne de Méda changent au fil des ans. Il délaisse Le 78 pour Le Privé, rue de Ponthieu, et L'Apocalypse, rue du Colisée... Dans ces boîtes où se côtoient gens du show-biz et de la publicité, jeunes gens de bonne famille, flambeurs, voyous et aigrefins venus de tous les horizons, mais notamment d'Afrique et du Moyen-Orient, Djouhri, tout en entretenant ses relations avec des figures notoires du grand banditisme, met les pieds dans un monde on ne peut plus éloigné de Sarcelles.

"Méda, c'est celui, parmi nous, qui avait le plus faim", me confie un de ses amis de l'époque. Il veut réussir, grimper socialement, gagner beaucoup d'argent. C'est un charmeur dont la compagnie est recherchée.

S'il côtoie déjà des personnalités du Tout-Paris ou de la Tout-Afrique, ce ne sont pas ces relations-là qui intéressent les policiers du Val-d'Oise. A compter du 25 février 1981, ceux-ci surveillent la petite bande de Billy et Méda quand elle évolue dans Sarcelles. Un rapport de police résume prosaïquement : "Les fonctionnaires ont suivi les faits et gestes de cinq individus n'ayant pas d'activité déclarée et menant un train de vie important qui ne semblait pouvoir s'expliquer que par des activités délictueuses." Les cinq circulent à bord de grosses cylindrées : Mercedes, BMW, Golf GTI. Méda figure parmi eux.

Le 15 septembre, les flics débarquent chez les parents Djouhri et placent leurs deux fils Méda et Balam en garde à vue. Dans la cave de l'appartement, les policiers trouvent deux gros ballots de "fripes", un masque souple de carnaval représentant un émir, un sac publicitaire marqué "Adria", duquel ils sortent : un revolver Smith & Wesson de calibre 38 spécial approvisionné de six cartouches ; un autre revolver du même type, également approvisionné de six cartouches ; douze cartouches de 38 spécial ; et, en vrac, dans une pochette de plastique marron, une cagoule de motocycliste, un gant gauche en tissu élastique de couleur vert pâle et deux paires de menottes de marque La Pegy. Interrogés sur la présence de ces armes dans leur cave, les deux frères ne tiennent pas à s'expliquer sur le moment : ils verront "ultérieurement"... Ultérieurement, La Cerise, admirateur inconditionnel de Méda, au point de prénommer plus tard son fils Alexandre, dédouanera Méda et Balam en affirmant que les deux Smith & Wesson lui appartiennent. Le soir même de la perquisition, Méda et son frère, après avoir été présentés, dans le cadre de la procédure pour association de malfaiteurs, au substitut du procureur de Pontoise, sont remis en liberté, aucune charge n'ayant été retenue contre eux.

C'est un peu plus tard, à l'époque de son association avec Anthony Delon, le fils de la grande star (qui s'en est beaucoup inquiété), dans une affaire de vêtements en cuir de marque AD, qu'Alexandre Djouhri fait l'objet d'une tentative d'assassinat, en 1986, ses comparses le déposant, grièvement blessé d'une balle de 11,3 dans le dos, dans la cour de l'hôpital Saint-Louis, à Paris.

Entrée dans la "zone grise"

C'est sa rencontre avec François Antona, un flic corse de la "mouvance Pasqua" et proche de Bernard Squarcini (alors directeur régional des Renseignements généraux en Corse) qui sera déterminante dans la carrière de Djouhri. Antona dit encore aujourd'hui que c'est lui qui a fabriqué Djouhri, après l'avoir sorti du ruisseau. Un ancien cadre de la Direction de la surveillance du territoire (DST), actif au début des années 90, m'a confirmé qu'Alexandre Djouhri, piloté par François Antona, a noué d'étroites relations avec la Place Beauvau, alors dirigée par Charles Pasqua (1986-1988), quand, dans le même temps, il se rapprochait grandement d'Elf, plus précisément d'André Tarallo. Les réseaux africains d'Elf et de Pasqua se recoupent largement.

"Indic" n'est pas le bon terme pour désigner le rôle que quelques hommes de l'ombre, grands flics et responsables politiques, entendent faire jouer à ce personnage atypique qui dispose d'un grand entregent et approche de nombreuses personnalités. Compte tenu de son curriculum vitæ, l'homme peut à la fois être "tenu" et rendre des services dans la "zone grise" de la vie publique. Les appareils d'Etat, comme ceux des partis, ont toujours besoin de personnages n'ayant pas froid aux yeux, qui peuvent se faire les porteurs de messages ou de valises en toute discrétion ; mais aussi qui sachent mettre de l'huile (ou du feu) dans les rouages de négociations, voire graisser la patte des uns et des autres, bousculer ou calmer un interlocuteur - bref, faire tout ce qui est censé n'avoir jamais existé, en sorte que l'Etat, ou toute autre institution, ne soit jamais impliqué.

C'est pendant la première cohabitation (1986-1988) que la carrière d'Alexandre Djouhri prend son envol. Ce n'est pas un hasard si c'est au cours de cette période, le 2 avril 1987, qu'il est naturalisé français. Compte tenu de son passé récent, connu évidemment des autorités policières, cette naturalisation est la preuve par neuf de l'incroyable protection dont il bénéficie au ministère de l'Intérieur : un an après avoir été blessé par balle, à l'occasion d'un règlement de comptes entre grands voyous, l'enquête policière préalable à l'obtention de la nationalité française aurait dû être un obstacle à sa naturalisation... Désormais, officiellement, il porte le prénom d'Alexandre. Pour reprendre l'expression de Billy, il a, comme son héros Alexandre le Grand, "cassé toutes les marches" avec son ancien milieu, il peut s'employer à bâtir son empire. Sur les conseils de François Antona et de ses nouveaux amis, il crée, en 1987, sa première société en Suisse, pays dont il deviendra le résident fiscal.

Si proche de Dominique de Villepin

"C'est Villepin qui l'a fait changer de dimension, à partir de 1995. Alexandre était encore un "petit", qui avait l'argent facile, mais il ne roulait pas sur l'or. Il est alors devenu un familier du bureau du secrétaire général de l'Elysée..." m'a indiqué, au début de mon enquête, l'ancien directeur des affaires générales d'Elf, André Tarallo, qui connaît bien Djouhri. Ce qui est certain, c'est que, grâce à sa relation avec le secrétaire général de l'Elysée, Djouhri a changé de statut. Rapidement, ses proches, comme André Tarallo, ont constaté qu'il avait beaucoup plus de moyens financiers à sa disposition.

On sait également qu'Alexandre Djouhri a suivi de près, à ses côtés, le déroulement du premier procès Clearstream, donnant même l'impression de le "coacher", l'aidant à se détendre, à la veille des audiences : ainsi, à l'hôtel de Paris, à Monaco. C'est d'ailleurs au cours de ce séjour que fut prise et publiée la première photo du "duo" dans Point de vue, qui sera reproduite ensuite fréquemment pour montrer la proximité entre l'ex-Premier ministre, en pantalon couleur framboise, et son ami, en chemise et pantalon blancs.

Depuis, Dominique de Villepin s'affiche très fréquemment au côté d'Alexandre Djouhri, l'intermédiaire tout-puissant. Les liens naguère noués semblent s'être intensifiés. On les voit ensemble dans des restaurants et hôtels très chers, dans des lieux de vacances hors de prix, et dans des avions mis à la disposition du premier par le second, nourrissant de nombreux soupçons. Cette proximité constante est encore renforcée par l'adhésion d'Hervé Séveno, le factotum de Djouhri et président du cabinet d'intelligence économique I2F, à République solidaire, le mouvement de Dominique de Villepin. Il n'y entre pas par la petite porte puisque, le 7 juillet 2011, il en a été nommé secrétaire général adjoint, c'est-à-dire numéro trois du mouvement.

Blanchi par Bernard Squarcini

Alexandre Djouhri était gratifié, le 19 décembre 2005, d'un incroyable certificat de bonne vie et de bonnes moeurs par Bernard Squarcini, numéro deux des Renseignements généraux et aujourd'hui directeur central du renseignement intérieur. Pourtant, à cette date, non seulement Djourhi a été mis en examen pour violences, début décembre 2005, après avoir boxé l'homme d'affaires Mohamed Ajroudi dans une chambre du palace George-V, mais son passé commence à remonter et à être évoqué dans les gazettes. Son nom n'a-t-il pas été cité dans des affaires de grand banditisme dans les années 80 ? Un rapport de 18 pages, établi en août 1989 par la brigade criminelle et circulant dans les rédactions, ne le met-il pas gravement en cause ? N'est-il pas aussi soupçonné par Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, d'avoir été à la manoeuvre dans l'affaire Clearstream ? Toujours est-il que le haut fonctionnaire de la République pose par là un acte unique dans les annales du pays en prenant officiellement fait et cause pour un personnage qui, pour le moins, n'est pas "blanc-bleu".

Cette attestation aurait déjà posé problème si elle avait été un reflet exact de la réalité, mais elle prend des libertés avec celle-ci.

Squarcini écrit que, à l'occasion des enquêtes effectuées sur Djouhri, "rien de défavorable n'a pu être démontré concernant l'intéressé, et aucun élément lié au terrorisme, grand banditisme ou blanchiment n'a pu être mis en exergue". Or, si Ahmed Djouhri, sous son prénom d'origine, n'a en effet jamais été condamné, il a été lié au grand banditisme. Je me limiterai ici à relever que le rapport adressé par l'inspecteur divisionnaire Sylvestre Grisoli, le 21 août 1989, à Jacques Poinas, commissaire principal, chef adjoint de la brigade criminelle, fournit de nombreux détails sur la proximité d'Alexandre Djouhri avec de nombreux individus fichés au grand banditisme. Une note de l'inspecteur principal Yves Etrillard, du groupe criminel du SRPJ de Versailles, datée du 26 avril 1990, et transmise au tribunal de grande instance de Versailles, présente de son côté Alexandre Djouhri comme "une figure montante du milieu parisien".

Bernard Squarcini écrit ensuite : "En ce qui concerne plus spécialement les liens entre le banditisme corse, à travers la personne d'Andreani, ancien policier de la Préfecture de police, reconverti dans la société de gardiennage qui traite de la sûreté de l'aéroport de Figari [Corse du Sud], aucun lien n'a jamais été démontré ni à titre d'investissements financiers, ni à titre de relation physique."

Autrement dit, le futur patron de la DCRI va jusqu'à nier l'existence d'une simple relation entre Jean-Baptiste Andreani et Alexandre Djouhri, et demande à celui qui le contesterait d'en apporter la preuve. Renaud Lecadre, le premier journaliste à avoir braqué la lumière sur Djouhri en 2004 et qui a révélé ensuite au fil de ses articles les traits de cet homme niché dans l'ombre des pouvoirs, évoque comme une évidence "sa proximité avec Jean-Baptiste Andreani, ancien policier corse reconverti dans la sécurité privée" (6). Rappelons qu'Andreani, comme Djouhri, était dans l'entourage d'André Tarallo dans les années 90. Andreani dirigeait une société de gardiennage corse, Kalliste, qui s'occupait de la sécurité de l'aéroport de Figari, mais aussi de la grande villa corse d'André Tarallo, ex-"M. Afrique" d'Elf.

Au-delà de la négation de la relation Djouhri-Andreani, Bernard Squarcini a, de par l'exercice de son métier, une connaissance certaine des milieux corses les plus divers, de la mouvance nationaliste au grand banditisme, en passant par les mondes de la police, de la politique et des affaires ; et il ne peut ignorer que son ami Djouhri a noué, depuis longtemps, des relations dans ces mêmes milieux. Il serait bien hasardeux que des connaissances de l'un, qui se trouvent aussi souvent être celles de l'autre, ne sachent pas que les deux hommes sont en relation. Bernard Squarcini ne tient peut-être pas à ce qu'on vienne examiner de trop près des noeuds qui pourraient se révéler vipérins.

Rappelons ici que c'est près de six années auparavant que les deux hommes se sont rapprochés dans les circonstances d'une affaire corse, celle de l'attentat revendiqué par le FLNC-canal historique contre la mairie de Bordeaux dans la nuit du 5 au 6 octobre 1996. Le Premier ministre Alain Juppé avait demandé que Squarcini soit démis de ses fonctions. C'est Alexandre Djouhri qui sauva sa tête en intervenant auprès de son ami Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l'Elysée. Les termes de l'attestation que donne Squarcini en 2005 montrent la force des liens qui unissent Bernard Squarcini et Djouhri.

Il est donc impossible de ne pas se poser de questions sur les vraies raisons de la protection accordée à Djouhri par celui qui est devenu le grand patron des services secrets intérieurs. Non seulement le directeur de la DCRI délivre à son ami des brevets de patriotisme et de bonne vie et de bonnes moeurs, mais il s'affiche avec lui. Au fil de mon enquête, j'ai été souvent informé de leurs fréquentes rencontres au Bristol, au Plaza-Athénée ou quelque autre restaurant huppé. Les témoins visuels de ces rencontres disent la même chose : Djouhri donne l'impression de se comporter en supérieur hiérarchique du patron de la DCRI, parfois même de le convoquer, comme le jour de la chute de Ben Ali, en janvier 2011 : d'abord seul, au Bristol, Djouhri suit en direct les événements en téléphonant alternativement à l'Elysée et quelque part en Tunisie, jusqu'à l'arrivée de Bernard Squarcini, de la conversation des deux hommes il semble ressortir que ce dernier lui rende compte de la situation tunisienne. Les deux hommes voyagent d'ailleurs ensemble à l'étranger, comme ce 12 octobre 2010 où ils partent passer quelques heures à Damas dans le Falcon 7X de "Sergio" (Dassault)...

En affaires avec Veolia

"Tais-toi : tu es le soldat, je suis le général..." Qui s'exprime ainsi au restaurant du George-V, ce 3 juin 2004 ? Le tout-puissant Alexandre Djouhri, champion du clan chiraquien dans le duel que se livrent les deux camps ennemis de la droite. Qui baisse les yeux, le regard rivé sur son assiette ? Henri Proglio, alors président du groupe Veolia et futur président d'EDF. Autour de la table, outre Djouhri et Proglio, sont assis l'ancien magistrat et député de la Haute-Vienne Alain Marsaud, Emmanuel Petit, un cadre de Veolia, et Mohamed Ayachi Ajroudi, président de la société Aquatraitements Energies Services (AES).

A l'ordre du jour de ce déjeuner, la constitution d'une société, Veolia Middle East, qui permettrait au groupe français d'"être sur place" et de s'implanter plus aisément en Arabie saoudite ainsi que dans l'ensemble du Moyen-Orient. C'est Alain Marsaud qui, lors d'un déjeuner à l'Assemblée nationale, le 20 mai précédent, avait suggéré à Ajroudi de créer une telle société. Ajroudi n'avait-il pas été à l'origine d'un contrat juteux portant sur un réseau tout-à-l'égout à La Mecque, remporté en 2001 par la société Safege, filiale du groupe Suez ? Ajroudi avait alors été étonné d'entendre Marsaud dire qu'il allait contacter Proglio par l'intermédiaire d'Alexandre Djouhri, "sans lequel M. Proglio n'est rien".

Au déjeuner du George-V, Ajroudi propose donc de constituer Veolia Middle East, sur la base de 49 % du capital détenu par lui et 51 % par le groupe Veolia. De but en blanc, Alexandre Djouhri demande à Ajroudi de lui rétrocéder gratuitement 20 % des actions. Interloqué, Ajroudi s'enquiert des raisons d'une telle demande. M. Alexandre assène alors qu'il est incontournable, que rien ne peut se faire sans lui chez Veolia, parce qu'il détient déjà 8 % du capital du groupe : "Je maîtrise tout : j'ai 8 %, sans moi rien n'est possible..." Ajroudi proteste haut et fort qu'il n'est pas question de lui céder gratuitement ces 20 %. C'est dans ce contexte qu'Henri Proglio, estimant qu'Alexandre va décidément trop loin, tente d'intervenir et de reprendre la parole, mais se fait remettre à sa place. Henri Proglio conteste la scène, mais Emmanuel Petit, lui, confirme cette version...

Alors que je cherche désespérément à comprendre d'où vient la puissance d'Alexandre Djouhri, cette scène est peut-être un début de réponse. Voilà un homme inconnu du grand public, au curriculum incertain, qui se dit homme d'affaires et se permet d'humilier un patron du CAC 40 en le traitant devant témoins comme un loufiat et qui affirme posséder 8 % du capital de Veolia. Examinons le cas de plus près.

Il faut se souvenir que la Compagnie générale des eaux, ancêtre de Veolia, a été l'un des grands fournisseurs d'"argent noir" pour des élus locaux, de tout bord et de toute la France, avec toutefois une prédilection pour ceux du RPR. Henri Proglio, cadre de la compagnie, était au début des années 90 un habitué de la Mairie de Paris via Michel Roussin, le directeur de cabinet de Jacques Chirac, dont il est un familier depuis le début des années 80. Il est également familier de Louise-Yvonne Casetta, dite "La Cassette", considérée comme la trésorière occulte du RPR. Le nom de Proglio est d'ailleurs cité dans l'affaire des fausses factures des HLM de Paris. Dans les années 90, il évolue dans la nébuleuse RPR qui s'occupe du financement du parti chiraquien ; il devient proche de Chirac lui-même, tout en disposant aussi de solides appuis au-delà du RPR, comme ceux de Laurent Fabius, alors ministre de l'Economie, et d'André Santini, alors premier vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine.

En 2001, ces appuis sauvent Proglio, devenu un des patrons de Vivendi Environnement, qui était menacé d'être débarqué de son poste. Pour désendetter le groupe Vivendi Universal, Jean-Marie Messier envisage alors de vendre Vivendi Environnement au groupe allemand RWE. Or, Jacques Chirac s'oppose à cette vente, et il officialise son soutien à Henri Proglio en le nommant officier dans l'ordre du Mérite, à la fin 2001. Quelque temps plus tard, Messier convoque Proglio à New York. Ce dernier comprend que son patron va lui annoncer qu'il est remercié.

Proglio en parle à son ami Alexandre Djouhri, déjà en cour à l'Elysée, qui en parle à Dominique de Villepin, secrétaire général, lequel convainc le président de téléphoner à Messier. Chirac explique à "J2M" qu'Henri Proglio est un homme indispensable dans Vivendi Environnement. "Je veux que vous me compreniez bien..." aurait-il insisté. Déjà en grande difficulté, Messier ne tient pas à se mettre encore plus mal avec le chef de l'Etat, et quand Proglio pénètre dans le bureau new-yorkais du président de Vivendi Universal, c'est pour s'entendre dire : "Je te confirme dans tes fonctions."

Les 8 % de Veolia censés être possédés par Djouhri ont empoisonné mon enquête et m'ont fait perdre beaucoup de temps. Me parvenaient aux oreilles des rumeurs sur l'origine des fonds qui auraient permis à Djouhri d'acquérir un tel paquet d'actions de Veolia. Des grands patrons et d'anciens responsables des services secrets me glissèrent que l'argent proviendrait de rétrocommissions générées par plusieurs grands contrats de l'ère chiraquienne obtenus grâce au patronage de Dominique de Villepin et de Maurice Gourdault-Montagne ; et que ces actions Veolia constitueraient tout ou partie d'un "trésor de guerre" du clan chiraquien.

Faute d'avancer un début de commencement de preuve, j'ai remisé ces "on-dit" dans le tiroir à ragots... Et j'ai rencontré Henri Proglio, actuel président d'EDF, le premier intéressé en tant qu'ancien président de Veolia et ami de Djouhri. Il n'a pas hésité une seconde à me marteler que l'histoire de ces 8 % est une "gigantesque plaisanterie".

"Pourquoi alors rester ami avec quelqu'un qui a soutenu cela aussi effrontément et aurait pu causer des dégâts à Veolia ?

- Si je m'occupais de toutes les rumeurs..."

Et Henri Proglio de me raconter que Nicolas Sarkozy lui a demandé de venir le voir en 2005, Place Beauvau. Il l'a reçu en présence de Claude Guéant.

Rappelons-nous que la bataille entre les deux clans de la droite est toujours aussi violente et qu'Alexandre Djouhri est dans le clan villepino-chiraquien.

"Qu'est-ce que tu branles avec Djouhri ? l'interpelle le président. Ce type qui est dangereux...

- Qu'est-ce que tu me racontes ?

- Mais il a 8 % du capital de Veolia !

- De quoi tu me parles ? Tu as fumé la moquette !" lui rétorque Proglio.

Et, selon le président d'EDF, Nicolas Sarkozy est parti ensuite dans une grande diatribe contre Villepin, son "cabinet noir", les "saloperies" montées contre lui et le rôle de Djouhri dans tout cela...

Réalignement sarkozyste

Au printemps 2006, Alexandre Djouhri n'a pas eu d'autre issue que d'"aller à Canossa", pour reprendre la formule qui sera celle de Nicolas Sarkozy président, devant ses ministres, en janvier 2008. Dix-huit mois plus tôt, le ministre de l'Intérieur souhaitait rencontrer "l'intermédiaire" qui passait pour être un chiraquien pur sucre, proche du conseiller à l'Elysée Maurice Gourdault-Montagne.

"Dites-lui que ce n'est pas une invitation mais une convocation", aurait lancé Sarkozy, si l'on en croit la version d'un membre de la "Firme" (7).

Un proche de Djouhri affirme, de son côté, que l'intéressé aurait d'abord répondu : "Vous direz à M. Sarkozy que je ne suis pas disponible."

A un deuxième appel, toujours selon la même source, il aurait fait la même réponse. C'est Maurice Gourdault-Montagne qui aurait calmé le jeu en disant à Djouhri : "Comment peux-tu refuser d'entrer en contact avec le futur président de la République ?"

Après l'échec de Villepin, contraint de retirer son projet de loi sur le CPE, Nicolas Sarkozy dispose désormais d'un boulevard devant lui, à condition de régler quelques problèmes d'intendance. Même Gourdault-Montagne ne voit pas d'autre issue que de faire la paix avec le ministre de l'Intérieur. Le rendez-vous est pris, mi-avril, au Bristol, l'hôtel de luxe situé à quelques mètres de la Place Beauvau et de... l'Elysée.

Intelligence Online est le seul média à avoir relaté ce rendez-vous important (8), organisé par Bernard Squarcini, préfet délégué à la sécurité à Marseille et homme de confiance de Nicolas Sarkozy pour les questions de renseignement, tout en étant depuis longtemps l'ami d'Alexandre Djouhri. Y assistent Claude Guéant, directeur de cabinet du ministre, Alexandre Djouhri et Nicolas Sarkozy. Il semble que Maurice Gourdault-Montagne ait été également présent. Depuis, on dit qu'Alexandre Djouhri aurait commandé du petrus, mais que Nicolas Sarkozy n'aurait bu que du jus d'orange et ne serait arrivé qu'à la fin de la rencontre. "Suite aux bouleversements politiques en cours, l'intermédiaire a-t-il voulu donner des gages à Nicolas Sarkozy ?" interogeait Intelligence Online.

Ce rendez-vous a pour objectif de jeter les bases d'une sorte de pacte de non-agression. A-t-il été évoqué de nouvelles clés de répartition dans le financement occulte tiré des marchés en cours ? Faut-il établir un lien entre cette rencontre au Bristol et une découverte faite par les services suisses : ceux-là se sont en effet beaucoup interrogés sur la destination de 6 millions d'euros qu'Alexandre Djouhri aurait retirés au printemps 2006 au guichet d'une filiale d'une banque irlandaise à Genève...

Le pactole du nucléaire

Le 30 juin 2009, l'Etat décide d'augmenter le capital d'Areva et de réserver l'augmentation à trois investisseurs : Mitsubishi Heavy Industries (MHI), Kuwait Investment Authority (KIA) et Qatar Investment Authority (QIA) - l'Elysée marquant là une nouvelle fois son tropisme pour les émirats et notamment celui du Qatar. Il est intéressant de noter que QIA est conseillé par le Crédit suisse, banque d'affaires dont le fonds souverain qatari est l'actionnaire de référence et dont le vice-président Europe est François Roussely.

Les différentes pièces du puzzle vont rapidement commencer à s'assembler. Un petit groupe de personnes a décidé, seul, de placer sous sa coupe la filière nucléaire française. A la manoeuvre, Henri Proglio, Alexandre Djouhri, Claude Guéant, François Roussely, assistés de l'agence de stratégie et communication Euro RSCG appuyée par un nouveau et puissant personnage, Ramzy Khiroun, conseiller spécial d'Arnaud Lagardère et ami de Dominique Strauss-Kahn. Meilleur relais politique de ce groupe : Jean-Louis Borloo, numéro deux du gouvernement, ministre de l'Ecologie et de l'Energie. Ses relations avec Henri Proglio sont intimes. Ils se donnent du "mon frère". Proglio a embauché la fille de Borloo à Veolia, à Hongkong. Le projet commun prend rapidement forme : Henri Proglio doit être nommé patron d'EDF en lieu et place de Pierre Gadonneix ; le nucléaire doit être ensuite placé sous la dépendance d'EDF ; enfin, il faut faire éclater le géant Areva, séparer l'activité minière proprement dite (et donner aux Qataris, qui en rêvent, la possibilité de devenir un actionnaire significatif) et laisser à EDF la possibilité de reprendre telle ou telle de ses branches (très rentables).

Nicolas Sarkozy a endossé à cent pour cent les vues du lobby, lequel irrite au plus haut point le Premier ministre François Fillon, non seulement parce qu'il s'en prend sauvagement à Anne Lauvergeon, qu'il apprécie, mais aussi parce qu'il déteste l'irruption d'un personnage comme Alexandre Djouhri dans un dossier aussi stratégique et sensible que le nucléaire. L'analyse de la bataille sanglante autour d'Areva, qui se termine, le 16 juin 2011, par la défaite d'"Atomic Anne", permet de voir ou en tout cas d'apercevoir l'équipe de ce lobby à l'oeuvre.

Alexandre Djouhri organise un travail de sape contre Anne Lauvergeon et fonctionne en équipe avec son ami Yazid Sabeg, le commissaire à la diversité et à l'égalité des chances.

Yazid Sabeg a fait part, en novembre 2009, de son analyse à Claude Guéant. Tout en se positionnant comme le remplaçant potentiel d'Anne Lauvergeon, il envoie, le 8 mars 2010, une note à Nicolas Sarkozy insistant sur l'inefficacité du modèle intégré d'Areva, sur les erreurs du groupe et sur la nécessité de reconstituer une équipe de France en faisant éclater Areva. Le 19 mars, le site Mediapart annonce la nomination de Yazid Sabeg au poste d'Anne Lauvergeon : la nomination serait faite à la mi-avril. Mi-juin 2010, le rapport Roussely intitulé "Avenir de la filière française du nucléaire civil" est classé secret-défense. Son contenu est explosif. La camarilla autour de M. Alexandre y expose toutes ses thèses. Entre autres perles, il y est dit grosso modo que l'autorité de sûreté française est allée trop loin ; qu'il faut revenir sur les exigences de sûreté concernant les nouveaux réacteurs ; que l'EPR est beaucoup trop sûr ; qu'il faut revenir à des réacteurs plus rustiques, moins chers, qui seront compétitifs face aux réacteurs produits par les Chinois !

L'objectif du lobby affairo-nucléaire, outre les satisfactions d'ego, semble bien être de mettre la main sur le géant nucléaire. Avec 9 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel, dont 75 % à l'exportation, assurément Areva pourrait se muer en l'un des plus gros producteurs de commissions potentielles au cours des prochaines années.

(1) Le Journal du dimanche du 30 mai 2010.
(2) "J'accuse les chiraquiens et Dominique de Villepin", le Nouvel Observateur du 20 mai 2010 ; puis sur le site du journal : "Karachi : Ziad Takieddine attaque les chiraquiens", le 30 mai 2010.
(3) Attaques qui font néanmoins l'objet d'une plainte d'Alexandre Djouhri.
(4) L'Express du 9 mars 2010.
(5) L'insulte - supposée telle - de "soutien de Savimbi" renvoie à la figure de Jonas Savimbi, tué en 2002, leader historique du mouvement nationaliste angolais Unita, opposé, dans les années 90, du temps de la guerre civile, à José Eduardo Dos Santos du MPLA. Savimbi, soutenu par les Américains, n'a pas accepté la victoire électorale de Dos Santos en 1992 et a rompu la paix. Dans l'Angolagate, Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak sont venus à l'aide de Dos Santos, contre Savimbi, sur lequel les Français misaient, pour qu'il parvienne à conquérir le pouvoir. Voir mon livre Carnages (2010).
(6) "Djouhri, l'agent trouble du pouvoir", de Renaud Lecadre, Libération du 29-30 janvier 2011.
(7) Surnom donné aux cinq proches de Sarkozy qui n'étaient guère appréciés par son épouse Cécilia : Pierre Charon, Brice Hortefeux, Frédéric Lefebvre, Franck Louvrier et Laurent Solly.
(8) Le 12 mai 2006.




LES CONNEXIONS DE M. DJOUHRI

Les politiques
- Nicolas Sarkozy
- Dominique de Villepin, ex-Premier ministre
- Claude Guéant, ministre de l'Intérieur
- Jean-Louis Borloo, ancien ministre Maurice Gourdault-Montagne, ambassadeur, ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac à l'Elysée
- Jean-Pierre Bechter, maire de Corbeil-Essonnes et proche de Serge Dassault
- Alain Marsaud, ex-juge antiterroriste et ex-député

A l'étranger
- Hamad Bin Khalifa Al-Thani, émir du Qatar
- Bachir Salah, ex-directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi
- Sergueï Chemezov, ex-agent du KGB, ami de trente ans de Poutine, homme clé du contrat Mistral

Les industriels
- Henri Proglio, président-directeur général d'EDF
- Antoine Frérot, président-directeur général de Veolia
- Yazid Sabeg, président de Communication et Systèmes et commissaire à la diversité
- Pierre Falcone, PDG de la holding Pierson, marchand d'armes, condamné à six ans de prison dans le cadre de l'"Angolagate"
- Serge Dassault
- Arnaud Lagardère
- Hervé Séveno, président d'I2F

Le flic
- Bernard Squarcini, directeur de la Direction centrale du renseignement intérieur



La République des mallettes. Enquête sur la principauté française de non-droit, de Pierre Péan, Fayard, 486 p., 23 €.

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