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lundi 13 avril 2015

En Chine, des vétérans parias ou héros selon la propagande

Tassé dans son fauteuil roulant, ses décorations militaires épinglées sur la poitrine, Zeng Hui est loué en Chine communiste pour avoir combattu les Japonais. Mais avant de devenir un "héros" dans le contexte d'un nouveau ressentiment anti-nippon, il a été un paria, car issu du camp des nationalistes.

mardi 11 octobre 2011

ANALYSE - 1911, la révolution centenaire qui met Pékin en porte-à-faux


Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 2

Le régime communiste affiche le portrait de Sun Yat-sen sur la place Tiananmen. Mais les idéaux républicains des tombeurs de l'Empire sont célébrés avec plus de ferveur à Taïwan, l'île dont Pékin espère toujours la « réunification ».

Ce fut la fin du « mandat céleste ».Une journée de l'an 1911, le 10 octobre, soit le « double dix »comme on le dit ici, une mutinerie dans une bourgade du centre de la Chine signait la fin de l'ère impériale chinoise. Le coup d'arrêt à deux mille ans d'histoire. Un centenaire de cette stature ne peut que dignement se fêter. Seulement voilà, la Chine reste toujours aussi à vif sur son passé. Et la façon dont elle traite cet anniversaire en dit long sur le jeu délicat posé avec Taïwan, mais aussi plus largement sur son rapport à l'histoire et les modes de légitimation dont dispose aujourd'hui le Parti communiste.

Il y a un siècle, donc, l'histoire se levait à Wuchang. Au coeur de la province du Hubei, la ville fait aujourd'hui partie de l'immense agglomération de Wuhan, le fief des Français de Peugeot-Citroën. Les militaires se rebellent alors contre la dynastie des Qing et affirment vouloir instaurer la République. Depuis la vallée du Yangzi, le mouvement s'étend à d'autres régions. La garnison de Canton, le pays de Sun Yat-sen, entre ainsi en dissidence. La grande ville du Sud résiste aux contre-offensives des Impériaux, mieux que Wuchang où ces derniers reprennent pied. Cela fait déjà une dizaine d'années que le régime mandchou est aux abois. Le mécontentement gronde d'un bout à l'autre du pays. Et une contestation politique s'organise, fruit du subversif mariage « de notables modérés et de révolutionnaires républicains », comme l'écrit Caroline Puel dans son dernier livre *. La figure de proue est un jeune médecin chrétien. L'obsession de Sun Yat-sen : moderniser la Chine pour lui permettre de se redresser.

Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre

Le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen proclame la République à Nankin. Mais son rêve ne dure que quelques lunes. Dans ses tentatives désespérées pour sauver le trône, la cour des Qing a fait appel à un redoutable militaire, Yuan Shikai. Piètre secours. Au lieu de mater les rebelles, ce dernier s'empresse de demander à Puyi d'abdiquer. Le « dernier empereur »n'a que 6 ans. Le 12 février, la dynastie des Qing a officiellement vécu. Deux jours plus tard, Yuan Shikai se fait proclamer président en incitant Sun Yat-sen à lui céder obligeamment la place. Après tout, c'est lui le tombeur de l'Empire. Mais très vite, malgré l'éclosion de partis politiques, dont le Kuomintang de Sun Yat-sen, la nouvelle Chine vire à la dictature militaire, Yuan Shikai se croyant à son tour investi par le Ciel. À sa mort, en 1916, le pays se désagrège. Viennent alors les temps chaotiques des « Seigneurs de la guerre »,ces potentats locaux qui font régner leur ordre ou le désordre dans chaque province.

Dans ce fracas général, les idées « modernes » ont bien du mal à se frayer un chemin. À Pékin, le 4 mai 1919, les étudiants se dressent contre les impérialismes étrangers et l'éclatement du pays. Ils s'insurgent contre les traditions qui ont causé la décadence chinoise, demandent le progrès et la démocratie. Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre, plus récent, mais c'est une autre histoire. Dix ans après Wuchang, en 1921, le PCC est créé au sein des concessions étrangères de Shanghaï. Pékin vient de célébrer, avec beaucoup plus de conviction, le 90e anniversaire du Parti au mois de juillet dernier.

Sun Yat-sen meurt à Pékin le 12 mars 1925. Aujourd'hui, il reste célébré comme le père de la nouvelle Chine, sur le continent comme à Taïwan. Tous les ans, à l'orée d'octobre, son portrait géant est dressé place Tiananmen, face à celui de Mao. Et pour l'île rebelle, c'est jour de fête nationale, parade militaire à l'appui. Mais derrière l'icône républicaine, chacun met ses mots et ses slogans. Le centenaire de la fronde de Wuchang - appelée aussi « révolution de Xinhai » - a plongé les dirigeants chinois dans un profond embarras. Certes, hier, le président Hu Jintao a lancé des commémorations officielles à Pékin. Devant l'aréopage du Parti, il a profité de l'occasion pour appeler à « réaliser la réunification » avec Taïwan. En insistant sur la volonté de le faire « de manière pacifique », tout en exhortant à « renforcer notre opposition à l'indépendance » de l'île. Mais, note un observateur étranger, si cet anniversaire « aurait pu être l'occasion d'un rapprochement supplémentaire entre l'île et le continent, en mettant en scène une célébration plus concertée, il n'en a rien été ». Pour Pékin, le 10 octobre peut servir à promouvoir la politique de « Front uni »,celle qui préside à l'unité du pays. Mais hier, aucun souffle nouveau.

La fête, des deux côtés du détroit, ne peut avoir le même sens. « Les Taïwanais veulent célébrer la République, alors que le gouvernement veut honorer la Révolution », commente Jean-Philippe Béja, directeur de recherches au CNRS-Ceri Sciences Po. À Taïwan, en effet, les choses sont plus simples. Le Kuomintang, actuellement au pouvoir à Taïpeh, insiste ainsi sur la continuité historique. Elle se lit même dans l'intitulé officiel de Taïwan, la « République de Chine ». « Ce qui gêne Pékin, c'est que la Chine fut bien la première république d'Asie, poursuit Jean-Philippe Béja, mais avec, à l'époque, des idéaux et des principes qui cadrent mal avec le modèle chinois contemporain, où l'on ne veut pas entendre parler de séparation des pouvoirs et peu de liberté d'expression. » Et, en cette année 2011 où un vent de folie a soufflé sur les « printemps arabes », ces notions révolutionnaires sont un sujet brûlant...

La gêne de Pékin se lit dans l'organisation des célébrations du centenaire. Les dirigeants chinois essayent de faire danser l'histoire sur un mince fil d'acrobate. Bien sûr, Wuhan va fêter aujourd'hui l'encombrant héros. La ville affirme avoir affecté 2 millions d'euros à cette célébration. Un nouveau musée dédié aux événements de 1911 doit être inauguré. Il y a aussi ce film à grand spectacle, 1911, lancé sur les écrans depuis le début du mois, comme désormais pour tout grand anniversaire. Le célèbre acteur hongkongais de kung-fu Jackie Chan est au générique. Le scénario s'attarde sur la dimension antiféodale de la rébellion, glisse silencieusement sur ses motivations démocratiques. La propagande cinématographique, il est vrai, est à manier avec précaution. En juillet, le film sur les 90 ans du Parti a suscité moult railleries sur le Web chinois, les internautes trouvant la ficelle un peu épaisse, deux ans à peine après la production hollywoodienne pour les 60 ans de la République populaire. Plus grave, certains y voyaient des leçons à tirer sur la justesse de la rébellion populaire.

Le monopole de l'histoire

L'embarras de Pékin s'est vu aussi dans le zèle un peu décousu des censeurs. Il y a deux semaines, les autorités ont fait annuler la première mondiale à Pékin d'un opéra produit à Hongkong, Dr Sun Yat-sen. Pour des « raisons logistiques ». Pourtant, l'oeuvre ne semblait pas avoir un contenu politique explosif, évoquant surtout la vie amoureuse du grand homme. Mais, spécule la presse de Hongkong, il ne devait pas être dans la ligne. Des discussions académiques sur la révolution de 1911 ont aussi été annulées dans une kyrielle d'universités. Ce fut le cas en avril dernier d'un colloque organisé par des étudiants de prestigieuses facultés pékinoises. Leur site Internet affichait l'ambition d'étudier les événements sous l'angle de « l'inspiration des victoires révolutionnaires », mais aussi de creuser leur contenu démocratique.

Il y a quelques jours, l'historien hongkongais John Wong Yue-wo, membre de la Royal Historical Society britannique, attendait toujours de savoir si son livre Sun Yat-sen before 30 allait être autorisé en Chine. L'auteur y montre notamment comment l'éducation occidentale reçue par Sun lors de ses neuf années passées dans la colonie britannique a façonné ses idées. Professeur à l'université du Peuple, Zhang Ming nous confie pour sa part n'avoir pas eu de problème pour son livre 1911, la Chine agitée. Il parle pourtant sans langue de bois aucune. « Nous, les universitaires, nous voulons surtout rappeler la dimension antidictatoriale de 1911, explique-t-il, mais les autorités ne veulent utiliser que le symbole d'unification. Il est vrai que, si l'on considère l'héritage de la révolution de 1911, Taïwan y a été plus fidèle que Pékin. »

Une fois de plus, le calendrier vient poser la question du rapport de la Chine à l'histoire et des diverses légitimités qu'elle peut en tirer. « D'une manière générale, le PCC n'aime pas les grands débats historiques, a fortiori sur la période contemporaine. Alors, le plus simple est de les interdire, estime Jean-Philippe Béja. Il lui faut maintenir le monopole de la lecture de l'histoire, car celui qui interprète le passé maîtrise l'avenir. » Au prix, s'il le faut, de quelques occultations. Bien avant que Wuchang ne s'embrase, Ernest Renan n'écrivait-il pas que « l'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur de la création d'une nation ? »

* « Les Trente Ans qui ont changé la Chine », Buchet-Chastel, 2010.

Arnaud de La Grange

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mercredi 21 septembre 2011

Le petit-fils de Mao enseigne... Mao

Le Figaro.fr - Fil Info, mardi 20 septembre 2011 - 12:14

Mao Xinyu, petit-fils de Mao Zedong, déjà général de division et chercheur à l'Académie des sciences militaires de l'armée chinoise, a décidé d'enseigner les préceptes de son illustre grand-père à l'université. Mao Xinyu a pris un poste à temps partiel d'enseignant de la pensée de Mao Zedong à l'Université de Canton, selon un communiqué sur le site du département dans lequel il doit enseigner.

Le petit-fils du fondateur de la république populaire de Chine, âgé de 41 ans, va enseigner à une classe de 65 étudiants, selon le communiqué. Il a déjà encouragé ses étudiants à poser leurs questions sur son site de microblogging sur people.com.cn, afin de pouvoir les aider, selon le texte.

Le jeune Mao, qui ressemble physiquement au "grand timonier", a publié plusieurs livres, dont "Mon grand-père Mao Zedong" et avait été élu blogueur le plus populaire sur le site du Quotidien du peuple, journal officiel du Parti communiste chinois. Il y a un an, l'unique petit-fils de Mao Zedong, décédé en 1976, avait déclaré au portail internet Netease qu'il souhaitait s'engager davantage dans la vie politique.

Il avait à cette occasion reconnu que son appartenance familiale avait indéniablement contribué à sa promotion dans l'armée. "Je pense que mes amis et mes collègues de l'armée ont ce sentiment. Tous reportent sur moi leur respect et leur amour pour Mao", avait-il expliqué.

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samedi 27 août 2011

Emmanuel Todd : "Je ne crois pas au déclin de l'Occident"



Marianne, no. 749 - Idées, samedi 27 août 2011, p. 72

Remise en cause de la pensée de Claude Lévi-Strauss, le nouveau livre d'Emmanuel Todd ouvre des pistes inédites sur l'histoire des systèmes familiaux et l'origine de nos sociétés.

Marianne : Ce traité, vous l'envisagez comme le sommet de votre oeuvre ?

Emmanuel Todd : Le fait d'avoir fini ce tome sur l'Eurasie me met en tout cas dans un état de bonheur inouï. J'avais commencé à l'écrire à la suite d'Après l'empire, en 2002, un succès qui m'avait mis à l'abri du besoin. Mais, à la fin du chapitre sur l'Inde, j'ai failli tout abandonner. Faire la somme de quarante ans de recherches, brasser des données concernant 215 peuples répartis sur l'ensemble de l'Eurasie, c'est un cauchemar. Entre-temps j'ai fait d'autres livres, et ça s'est terminé comme une sorte de combat contre moi-même, de défi métaphysique dans ma chaumière bretonne. Je travaillais au milieu de l'hiver, je me réveillais à 5 heures du matin, j'écrivais, et l'après-midi je lisais des Hercule Poirot pour tenir le coup.

La conclusion de ce travail, c'est qu'au plus profond du passé de l'humanité, on peut identifier une même forme originelle : la famille nucléaire, qui passe pourtant pour une innovation occidentale récente...

E.T. : En effet. J'ai été très critiqué au début des années 80, quand j'ai publié la Troisième Planète [La troisieme planete : structures familiales et systemes ideologiques]. A cause de mon hypothèse sur le fait que les types familiaux différents segmentant l'humanité produisaient des types idéologiques différents. La famille "nucléaire égalitaire" du Bassin parisien, préparant le terrain aux principes de 1789. La famille souche allemande et japonaise, justifiant l'autorité du père et l'inégalité entre frères et favorisant ainsi les organisations autoritaires, etc. On s'est mis à me traiter de maurrassien... et aussi de vichyste, parce que j'osais m'intéresser aux structures familiales. Ce que je fais ici, c'est ajouter à cette interprétation "structuraliste" des idéologies par les types familiaux une explication de la diversité par un mécanisme de diffusion des formes à partir d'un type unique. Trouver, sous la séparation de l'humanité en types familiaux différents, une origine commune aux populations des cinq continents me fait très plaisir, je l'admets. Au fond, je suis un bon petit Français universaliste. Mais, quand même, je suis surtout un scientifique : si j'avais trouvé l'inverse, je l'aurais écrit.

Vous présentez ici les Européens comme les véritables "primitifs anthropologiques". A l'inverse, vous écrivez que les héritiers de structures patrilinéaires [modes de filiation fondée exclusivement sur le père], éventuellement polygames, sont, eux, issus d'organisations plus élaborées et récentes... Vous allez encore avoir des ennuis avec les intellectuels "occidentalistes" du pays qui y verront une de vos projections idéologiques !

E.T. : Ah oui, sans doute ! [Rires] C'est un livre à la fois très sérieux et un peu malicieux. Comparer les Anglais à certains peuples primitifs des Philippines, c'est quand même amusant. Le schéma que les gens ont en tête, c'est qu'à l'origine l'homme était pris dans un magma familial très complexe, dans de gros groupes familiaux, et qu'avec l'avancée de la modernité aurait émergé la famille nucléaire individualiste, papa-maman et les enfants, et donc une libération de l'individu du vaste carcan originel. Mais ce livre et toutes les recherches récentes montrent que ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Sur toute la périphérie du monde, qui a peu évolué sur le plan familial, en Europe donc, en Asie du Sud-Est et jusque chez les Bochimans d'Afrique, ce qu'on trouve, c'est la famille nucléaire. Cette distribution périphérique permet de définir le type archaïque de l'humanité, commun aux Européens de l'Ouest et à des populations très primitives. A l'opposé, dans les régions centrales, où l'histoire est profonde, en Chine, en Inde et encore plus au coeur de la Mésopotamie par exemple (en Irak), l'innovation patrilinéaire a conduit à l'émergence de systèmes familiaux complexes, plus lourds, avec parfois l'endogamie, c'est-à-dire une préférence pour les mariages entre cousins. Le paradoxe, c'est que ce sont ces systèmes familiaux "évolués" qui ont abouti à paralyser la mécanique du progrès ! L'abaissement du statut de la femme, très prononcé dans ces zones, entraîne fatalement un abaissement du potentiel éducatif. D'où l'arrêt des sociétés du Moyen-Orient ou de l'histoire chinoise.

Si l'Europe a été un temps en tête de la course au développement, expliquez-vous, c'est qu'elle a échappé à des formes familiales paralysantes... Et aujourd'hui alors, qu'est-ce qui explique qu'elle soit en train de perdre la main ?

E.T. : N'allons pas plus vite que la musique. Je travaille sur de très longues durées. Les Européens sont inquiets pour leur avenir depuis quelques années, mais, à l'échelle des millénaires, c'est anecdotique. Il est vrai que les niveaux de longévité et de vieillissement que nous atteignons désormais sont absolument inédits dans l'histoire. Mais je peux d'ores et déjà dire que je ne perçois pas vraiment la réalité de ce qu'on appelle le "déclin de l'Occident". Je suis vraiment très sceptique au sujet de ces histoires de grand remplacement par la Chine ou l'Inde. Il y a là simplement d'immenses nations qui font ce qu'on appelle du "rattrapage". Un taux de croissance à 10 %, c'est impressionnant, mais c'est du rattrapage économique, ça ne définit pas l'avenir de l'humanité. Par ailleurs, les indicateurs démographiques chinois ne sont pas bons, le principe patrilinéaire progresse encore là-bas et on y observe un fort déséquilibre hommes-femmes. Tout ça n'est jamais excellent pour le développement. Voyez, je suis assez féministe, finalement... [Rires]

Il y a dans votre livre une vive "explication" avec la pensée de Lévi-Strauss. Quelles sont pour vous les limites de celle-ci ?

E.T. : L'anthropologie était arrivée à des résultats très intéressants avant que n'apparaisse Lévi-Strauss. Ce qui est inacceptable chez lui, ahurissant même, c'est qu'il s'est fixé sur une seule variable, l'échange matrimonial, et qu'il s'est même focalisé sur un type d'échange, le mariage avec la fille du frère de la mère, qui est en fait une chose très minoritaire. Construire une théorie à partir d'une forme sociale aussi peu commune, c'est vraiment très étrange. Je n'hésite pas à le dire : l'échantillon de Lévi-Strauss ne vaut rien. Ce n'est en tout cas pas ainsi qu'on m'a appris à travailler à Cambridge, lorsque j'avais 20 ans. Ma véritable idole, c'est l'Américain Robert Lowie [mort en 1957], spécialiste des populations indiennes, auteur du classique Primitive Society. Un livre dans lequel Lévi-Strauss lui-même a d'ailleurs découvert l'anthropologie. Mais je vénère également les grandes monographies britanniques d'après-guerre : celle d'Edmund Leach sur un village du Sri Lanka est tout simplement merveilleuse, comme celle de Meyer Fortes sur les Tallensis d'Afrique de l'Ouest.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans la démographie à cet âge-là ?

E.T. : Autre grand mystère. Je voulais être historien. J'étais bon en maths quand j'étais gamin, et fasciné par la statistique. C'était un bon mixte des deux. Emmanuel Le Roy Ladurie, proche de ma famille, m'a confié à Peter Laslett, le pape des études sur l'histoire de la famille en Angleterre. Je me suis pris de passion pour la discipline. Et puis, avec la famille de fous dont je sors, le concept de structure familiale devait me rassurer ! [Rires] Plus sérieusement, quand on travaille sur les structures familiales et les indicateurs de fécondité, on est assez proche du sens profond de l'existence. Ce sont des variables chaudes. Et pour moi, les gens qui pensent que l'histoire se fait uniquement au niveau des variables froides, économiques surtout, sont proches de la schizophrénie, de la sortie de la réalité.

La démographie a été votre martingale pendant trente-cinq ans, en tant qu'essayiste... Y a-t-il des situations historiques où celle-ci vous a toutefois induit en erreur ?

E.T. : C'est vrai que je suis un peu surpris par le nombre de prédictions réalisées que j'ai faites ! [Rires] Je me suis sincèrement posé la question du pourquoi. La raison, elle est hypersimple, je crois. C'est un truc de formation. Je suis un pur produit de l'école des Annales. Le Roy Ladurie, Pierre Chaunu, Pierre Goubert, toute cette histoire centrée sur le destin du gros des populations, pas sur les élites, et qui s'attaquait à des variables de fond, la démographie, les taux d'alphabétisation, le niveau éducatif, la religion populaire, etc. J'ai simplement été assez malin pour appliquer au présent des trucs qu'on m'avait appris à faire pour les siècles passés. En 1976, quand j'ai publié la Chute finale, les gens me disaient : "Comment, vous prédisez l'effondrement du système soviétique, mais vous n'avez jamais été là-bas !" C'était tout à fait vrai. Je répondais : "Moi, je suis historien, je travaille sur la Russie comme sur le XVIIIe siècle, où je ne suis jamais allé non plus." Tout se passe un peu comme dans une fameuse scène des aventures d'Indiana Jones, dans le film la Dernière Croisade. A un moment donné, il faut avoir la foi de marcher sur un précipice en faisant comme s'il y avait un pont sous vos pieds. Si vous avez le sentiment que ce qu'on vous a appris sur le XVIIIe siècle est vrai, que c'est ça la réalité de l'homme - faire des enfants ou non, apprendre à écrire ou non, etc. -, eh bien ça se met à produire des résultats extraordinaires.

Vous avez été un des adversaires "officiels" de Nicolas Sarkozy, parmi les plus pugnaces. Celui-ci semble aujourd'hui en mesure de faire oublier les heures les plus noires de son aventure... Comment l'expliquez-vous ?

E.T. : Je l'explique très simplement. Le problème, ça n'est pas Sarkozy, c'est le PS. C'est quoi la situation ? Nous entrons dans une crise économique grave, un monde où le niveau de vie va inéluctablement baisser. Face à ça, la droite a un programme : l'autoritarisme et l'activation des tensions ethniques. Ils n'arrivent à rien résoudre, ils sont ridicules sur un plan économique, et tout ça se combine à des attitudes de soumission inouïe à l'égard de l'Allemagne, peu importe. Mais la gauche ? Tant que vous restez dans le dogme du libre-échange, vous acceptez le principe qui assure la baisse du niveau de vie de la population, qu'est-ce que vous pouvez faire ? Dire que Sarkozy est méchant. Dire qu'il faut être "normal", respecter la Constitution, continuer de voter, mais, au fond de vous, vous n'avez même pas envie d'accéder au pouvoir puisque vous ne saurez pas quoi en faire.

La bonne stratégie face au FN, c'est quoi selon vous ?

E.T. : Le FN du père était un objet folklorique, à la fois anti-immigrés et ultralibéral, ce qui ne correspondait à rien. Avec la fille, on revient dans l'histoire des fascismes d'avant-guerre, qui ont utilisé un langage de gauche. D'un côté on continue à désigner les musulmans, de l'autre on se gargarise du mot "république" et on prône l'étatisme. Ma conviction, toutefois, c'est que les discours combinés du FN, de l'UMP et du PS font aujourd'hui système. Quand le modèle libre-échangiste culbutera, ces trois idéologies seront volatilisées.

Puisque vous êtes la cartomancienne la plus performante du pays, je vous pose solennellement la question : qui va remporter la prochaine présidentielle ?

E.T. : Aucune idée, absolument aucune. Au stade actuel, je trouve toutefois très inquiétante l'évolution de l'UMP vers des tendances ethnicisantes, quasi fascisantes. Le risque immédiat, il est là, pour moi. La priorité politique absolue, c'est donc de voter socialiste à la prochaine présidentielle. En 2007, j'ai tout de même réussi à voter deux fois pour Ségolène Royal, je devrais bien arriver à accomplir à nouveau cet exploit ! [Rires] Non, je suis sérieux. Quelle que soit mon insatisfaction, quelle que soit la vacuité de leurs propositions économiques, quel que soit le candidat surtout, je voterai une fois encore socialiste.

Propos recueillis par Aude Lancelin

LIRE AUSSI : Emmanuel Todd : « Je serais très étonné que l'euro survive à 2011 »

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LITTÉRATURE - "L'Origine des systèmes familiaux" par Emmanuel Todd



Marianne, no. 749 - Idées, samedi 27 août 2011, p. 70

L'incroyable M. Todd
Par Aude Lancelin

Sous le polémiste Emmanuel Todd, premier antisarkozyste de France, se cache un historien et un démographe respecté qui publiera le 8 septembre une oeuvre monumentale, fruit de quarante ans de réflexion, "L'origine des systèmes familiaux".

Le héros semble un peu fatigué. Rentré du Japon, où il s'est approché cet été à 30 km de la centrale de Fukushima, Emmanuel Todd est à moitié endormi sur la bergère en velours d'un petit salon des éditions Gallimard. On entre. Premier éclat de rire. "Cette interview commence sous les meilleurs auspices... Voyez l'état de votre sujet !" Cinq minutes plus tard, le Zébulon, tout à fait réveillé et très concentré, discourt sur les inconvénients du système patrilinéaire au Moyen-Orient et sur les Indiens shoshones des montagnes Rocheuses, tout en demandant un deuxième café et en glissant quelques vacheries sur tel ou tel journaliste connu.

Par chance, c'est le premier entretien que le démographe le plus people de France (étourdissant oxymore) accorde en ce mois d'août, à l'occasion d'un livre extrêmement ambitieux, l'Origine des systèmes familiaux, véritable retour aux sources pour cet élève de Le Roy Ladurie. Une réfutation de Lévi-Strauss, hard core à souhait, autour de laquelle les médias s'agiteront pourtant jusqu'à l'automne. C'est que l'homme est un excellent "client". Son sens de la formule enchante les électeurs (de gauche) et terrorise l'establishment (de tout bord), qui a compris qu'il valait mieux ne jamais être un jour dans son viseur. Sarkozy ? "Une version politique du vélo d'appartement" (entre cent autres images réjouissantes qui surgissent spontanément au fil de sa conversation ou de sa plume). Pascal Lamy (patron de l'OMC) ? "Le Forrest Gump du libre-échange." Barack Obama ? "Un Chirac planétaire."

Vedette américaine quasi permanente sur le plateau de Frédéric Taddeï, il a fait les riches heures de "Ce soir (ou jamais !)" durant les rudes hivers dépressifs de l'après-Fouquet's. Devenue culte sur Dailymotion, la vidéo "Todd explose Sarko en direct sur France 3" a beaucoup tourné. On en connaît à qui Emmanuel Todd a permis de survivre "mentalement" au sarkozysme. La banlieue éclairée en a aussi fait une de ses icônes. Dans la rue, à Paris, de jeunes Beurs l'arrêtent pour le remercier ou simplement discuter. "C'est une des fiertés de ma vie, cette confiance que me font les enfants d'immigrés", assure Todd, presque ému.

Celui qui fâche...

Le genre de propos qui révulsent certains de ses anciens camarades de la Fondation du 2-Mars, think tank républicain où se croisaient encore au début des années 2000 des gens désormais aussi antagonistes qu'Emmanuel Todd, Henri Guaino ou Pierre-André Taguieff. Aux yeux de ses "ex", la nouvelle posture "immigrationniste" de Todd, pour parler comme ledit Taguieff ou comme Renaud Camus, est indigne et irresponsable. Lui persiste, signe, et renvoie l'accusation d'"anti-France" à ceux qui lui font la leçon. Dans une interview filmée mise en ligne le 13 juillet dernier sur le sulfureux oumma.com, Todd déclarait ainsi : "Si vous êtes islamophobe et arabophobe en France aujourd'hui, c'est que vous travaillez très consciemment à la destruction de votre pays."

Issu d'une famille juive, venue du ghetto de Metz à la fin du XVIIIe siècle, un peu anglais par son père (le grand reporter Olivier Todd), un peu breton aussi, Emmanuel a fait de la défense des musulmans, régulièrement ciblés ces dernières années par la droite sarkozyenne, un cheval de bataille non négociable pour lui. De quoi se fabriquer à bon marché des haines solides. Autre combat du guerrier Todd : la lutte contre l'idéologie libre-échangiste, qui plombe radicalement la gauche socialiste à ses yeux. Crise financière oblige, le sujet est devenu plus consensuel. Todd, qui passait quasiment pour un zozo lorsqu'il prônait un protectionnisme européen dès 1999 (dans la réédition de l'Illusion économique), est devenu très consulté sur ce sujet aussi.

Nostradamus démographe

Cette position, antisystème et protectionniste, lui a valu la très mauvaise publicité d'être salué au début de l'été par Marine Le Pen, celle-ci faisant mine de tenir son analyse pour "similaire à la [leur] sur un certain nombre de points". Un baiser de la mort, divine surprise pour les adversaires de l'intellectuel, dont celui-ci s'est immédiatement tiré le 14 juillet dernier dans Libération, jour symbolique de fête nationale, en livrant une interview sans concession sur le "Front anti- national".

Au fond, Emmanuel Todd se sent invincible. Il l'est sûrement, d'ailleurs. Excellentes études (Sciences-Po et Cambridge), excellente nature (optimiste, rieur, gros bûcheur), excellente famille (petit-fils de Paul Nizan, il est également apparenté à Claude Lévi-Strauss), Todd le jeune, 60 ans tout de même cette année, sait bien que la France, encore monarchique sur ce point, pardonne tout aux petits princes de ses grandes tribus républicaines, aussi turbulents soient-ils.

Lévi-Strauss, justement. Son arrière-petit-cousin, Emmanuel Todd, l'attaque bille en tête dans ce traité, l'Origine des systèmes familiaux, premier tome d'une énorme somme dédiée à l'Eurasie, fruit de quarante ans de recherches. Car il ne faudrait pas l'oublier, derrière le polémiste Emmanuel Todd et ses canonnades hilarantes, il y a aussi un chercheur, austère et rarement réfuté. Dès son premier livre, la Chute finale (1976), Todd, alors âgé de 25 ans, réalisait un coup de maître. Observant la remontée du taux de mortalité infantile en URSS, il annonçait l'effondrement rapide et inéluctable du régime soviétique. Haussements d'épaules. Treize ans plus tard, l'impossible advenait. Depuis cette époque, la démographie aura été son marc de café. Sa miraculeuse martingale. Sans forcément le dire, chacun surveille les prédictions de Nostradamus Todd.

Les entrailles de l'humanité

En 2002, dans Après l'empire, le scénario catastrophe "toddien" du décrochage imminent de la puissance américaine était le suivant : une panique boursière d'une ampleur jamais vue, "qui aurait pour effet de mettre un terme au statut économique "impérial" des Etats-Unis". En sommes-nous aujourd'hui si loin ? En janvier 2011, en pleine révolution tunisienne, on demande à Todd quels seront les prochains tyrans à tomber. Il pronostique que deux d'entre eux devraient sous peu avoir des nuits courtes : Hosni Moubarak et Bachar al-Assad. L'un est actuellement jugé, on espère que l'autre sera bientôt condamné.

Nul mystère pourtant à cette efficacité prédictive, s'amuse Todd, qui s'en explique dans l'entretien que nous publions. Les grandes variables démographiques ne sont certes pas les entrailles de poisson où lisent les nouveaux oracles, mais elles sont tout de même les entrailles de l'humanité, où l'on peut déchiffrer son avenir. "Je ne suis sans doute pas génial... mais attention, je n'ai pas dit que j'étais nul !" s'insurge le savant fou des taux d'alphabétisation, qui oscille toujours entre mégalomanie tranquille et autodépréciation cocasse.

Hégélien malgré lui, Emmanuel Todd est sans doute le dernier intellectuel de France à croire encore en la rationalité du réel. Tandis que certains jouent aux antimarxistes intransigeants sans même s'apercevoir qu'ils vivent les yeux rivés sur des données économiques, lui surveille d'autres chiffres. Les taux de fertilité et l'espérance de vie. Ceux de la vie et de la mort. Avec un mélange étrange de rigueur scientiste et de foi du charbonnier. Il assure d'ailleurs que désormais il préférerait s'en tenir là, aux recherches de fond. Fatigué de la politique, fatigué de la "nullité" du PS (dixit), fatigué de taper sur "ce machin" (Sarkozy). A cette prédiction-ci, en revanche, on ne croit pas un instant. Une fois le décalage horaire passé, le héros n'oubliera pas d'être féroce.

L'Origine des systèmes familiaux. T. 1 : L'Eurasie, d'Emmanuel Todd, Gallimard, 730 p., 29 €.

LIRE AUSSI : Emmanuel Todd : "Je ne crois pas au déclin de l'Occident"

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mercredi 17 août 2011

HISTOIRE - 1958, collectivisation agricole et famine - Jean-Luc Domenach


Marianne, no. 747 - L'été de Marianne, samedi 13 août 2011, p. 70

LES PLUS GRANDS DRAMES ÉCONOMIQUES DE L'HISTOIRE

La leçon du Grand Bond en avant

La "mise au travail" de la population voulue par Mao Zedong a entraîné une catastrophe économique, écologique et humaine sans précédent dans l'histoire du communisme chinois. En quatre ans, près de 45 millions de personnes sont mortes de faim et d'exactions.

Les responsables occidentaux aiment à souligner, et ils ont raison, l'éclatante différence qui sépare l'échec tragique de la politique économique poursuivie par Mao Zedong et les remarquables succès remportés ensuite par Deng Xiaoping puis ses disciples. Les malentendus commencent avec l'interprétation de ce contraste. En effet, il existe chez nous une sorte de consensus sur une idée qui flatte les oreilles occidentales : cette différence serait le reflet nécessaire de celle qui oppose deux idéologies, le communisme et le libéralisme, et deux régimes politiques, le totalitarisme et la démocratie. L'évolution chinoise aurait alors été l'effet de l'irrésistible évolution vers la mondialisation des économies. Or cette interprétation est largement inexacte. L'analyse historique conduit en effet à deux explications bien différentes du succès de Deng Xiaoping et celles-ci montrent que, malgré les novations, la "deuxième Chine" fonctionne encore à l'intérieur de l'histoire communiste.

Remarquons, en premier lieu, que l'incontestable "mise au travail" de la population chinoise, brillamment réussie par Deng Xiaoping et ses compagnons, ne s'est pas réalisée grâce à une rupture franche avec le modèle maoïste. Et pour cause : les principaux personnages qui ont opéré la prétendue "seconde révolution" de la Chine n'étaient pas d'anciens disciples de Liu Shaoqi ou de Zhou Enlai, jadis tenus pour "modérés". Les deux praticiens des "quatre modernisations", Hu Yaobang et Zhao Ziyang, qui sont considérés aujourd'hui comme des icônes de la "démocratie" en Chine, figuraient dans les années 50 et 60 parmi les "jeunes loups" favoris du Grand Timonier - le premier était un ancien guérillero formé "à la dure" pendant la Longue Marche et Zhao, lui, est réputé avoir dénoncé ses parents comme "propriétaires fonciers" au cours de la réforme agraire de 1950. Quant à Deng Xiaoping et à Chen Yun, les deux grands anciens qui avaient conçu et initié le fameux programme des "quatre modernisations", ils appartenaient au noyau des partisans de Mao Zedong depuis le début des années 30.

Sans doute Deng et Chen eurent-ils des divergences avec le président, notamment en matière de respect des institutions et de réalisme économique. Car Mao comprenait mal que l'on pût se séparer de lui pour des raisons de politique économique. Le pouvoir l'intéressait beaucoup plus que les justifications idéologiques dont il le parait, et infiniment plus encore que les moyens destinés à consolider le premier et donner corps aux secondes. Les politiques économiques et sociales, il les choisissait moins en fonction de leur cohérence avec le dogme que du supplément de pouvoir qu'elles apporteraient au Parti et plus encore à son chef.

En d'autres termes, au fil du temps, Mao a soutenu des politiques économiques très différentes, y compris certaines très modérées. Si Deng et ses compagnons ont eu l'habileté de présenter comme nouvelle leur politique des "quatre modernisations" en 1979, rien ne démontre leur volonté de rompre avec le modèle maoïste : ils adoptaient simplement une politique qui visait à sauver un régime affaibli et à renforcer le pouvoir du Parti et la puissance de l'Etat tout en distribuant à leurs meilleurs serviteurs, les cadres communistes, des avantages substantiels - ce que Mao avait dans la pratique toujours parfaitement admis.

Priorité à l'économie

Ajoutons que la nouvelle politique a mis en oeuvre des méthodes en parfaite continuité avec le passé maoïste : à l'intérieur, un maintien du pouvoir du Parti sur l'économie, un refus absolu de toute détente politique et culturelle et la destruction de toute autonomie sociale ; à l'extérieur, l'espionnage industriel, la prédation commerciale et l'exploitation sans vergogne des biens communs de l'humanité. Ces continuités n'ont pas été remises en question par le démarrage de l'économie postmaoïste : il ne faut pas l'oublier au prétexte - par ailleurs incontestable - que, depuis l'entrée du pays dans la mondialisation et la mutation qualitative du progrès économique qui s'est ensuivie, les logiques sociales et politiques auxquelles le pays obéit ont commencé à changer.

Si l'engagement dans la mondialisation a joué un grand rôle dans le triomphe chinois, c'est seulement à partir de la fin des années 90 et de l'entrée du pays à l'OMC en 2001 - donc après que la Chine eut remis debout son appareil politique et économique, et surtout établi un double système de police de la main-d'oeuvre (garantissant des prix bas) et de filtrage politico-commercial (limitant l'entrée des produits étrangers). Cette opération a été l'oeuvre d'une équipe engendrée par le flux central du communisme chinois : adhésion au nationalisme puis au communisme, guérilla dans les campagnes puis totalitarisme politique, et finalement production d'une caste cohérente d'enfants de chefs solidement éduqués, les "fils de princes", qui détiennent aujourd'hui à peu près toutes les manettes du pouvoir. La véritable originalité des successeurs de Mao est d'avoir donné la priorité à l'économie sur le long terme, c'est-à-dire en excluant les à-coups révolutionnaires.

Mais le paramètre décisif fut que leur politique a rencontré une extraordinaire adhésion de la population, pour des raisons qui lui étaient propres et tenaient aux tragédies économiques et sociales vécues depuis 1949. Ici se trouve une des réalités chinoises les plus difficiles à admettre par des démocrates occidentaux. En un mot, la Chine n'a rien à voir avec la Pologne, c'est-à-dire que l'attrait des économies libérales d'Occident, voire du marché mondial, a joué jusqu'à une période récente un rôle absolument minime dans la "mise au travail" de la population chinoise. L'aide décisive, intellectuelle et financière fut apportée par le Japon et par Singapour : le premier démontrant que l'on peut utiliser les techniques occidentales pour dépasser les pays occidentaux, et le second, que l'on peut mettre en cage le capitalisme et ses effets sociaux. Quelle force d'attraction pouvaient donc avoir à la fin des années 70 les marchés occidentaux sur une population gavée de propagande nationaliste depuis des décennies et trop pauvre, trop dominée pour imaginer de s'y frayer un accès ? Les démocraties d'Occident n'étaient pas des alternatives crédibles, il ne pouvait exister de solution à l'extérieur du régime.

Erreurs et horreurs

En réalité, les successeurs de Mao ont fini par tirer les enseignements de trois catastrophes successives : les tueries de 1949, les errements de la Révolution culturelle au tournant des années 1965-1970 et, surtout, la tragédie du Grand Bond en avant, comparable par ses ravages aux saignées de la Seconde Guerre mondiale. Lancé le 18 novembre 1957 comme un défi aux Soviétiques et d'abord aux Occidentaux, le pari de rattraper en quinze ans la Grande-Bretagne - alors première puissance économique européenne - allait d'emblée tourner au désastre : entre 1958 et 1962, 43 à 45 millions de Chinois sont morts de faim, d'épuisement et d'exactions. Les chiffres, tenus secrets pendant trente ans, donnent le vertige : 250 morts par jour dans le Sichuan fin 1960 ; des paysans réduits à manger les grains encore sur pied par peur de la confiscation ; 15 millions d'entre eux quittent leurs champs pour tenter leur chance en ville. Arrivant au rythme de 1 500 par jour, les plus chanceux travaillent au noir, la majorité survit en mendiant ou en volant ; certains vendent leur corps pour quelques yuans, d'autres - estimés à 2 millions au moins - se suicident. Des rapports, aussi officiels que confidentiels, enregistrent plusieurs dizaines de cas de cannibalisme, notamment dans le Yunnan.

Quant à ce qui fut à l'époque qualifié d'"incidents dus aux menées des contre-révolutionnaires et des mauvais éléments", il s'agissait en fait d'une extermination comparable à celle organisée en URSS dans les années 30 (voir Marianne n° 745). Dans le Guizhou, à Xinyang, dans le Fengyang ou dans le Sichuan - une province de la taille de la France -, les "paysans riches" servirent de boucs émissaires à la faillite du Grand Bond. Ici, les taux de mortalité avoisinent 20 à 30 % de la population et les décès sont autant dus à la famine qu'aux sanctions décrétées pour cause d'objectifs planifiés non atteints.

On comprend que se soit dégagé dans la population chinoise, à la fin des années 70, une sorte de réalisme fataliste, quasi carcéral, qui confiait aux moins criminels des criminels le soin de sortir au moins partiellement leurs esclaves du malheur. Car d'emblée les règles étaient claires et le régime ne se privait pas de les rappeler par son quadrillage politique et ses campagnes de répression. Au début de 1979, il doublait le prix d'achat des céréales aux paysans mais, dès 1983, il n'était pas rare que les policiers vérifient les sous-vêtements des femmes au sortir des cinémas et plusieurs centaines de milliers de jeunes étaient envoyés dans des camps pour cause de "pollution spirituelle".

La population a donc donné sa confiance parce qu'elle ne pouvait vouloir ce qu'elle ne connaissait pas, mais aussi parce qu'elle discernait, si l'on peut dire, du moins pire dans le pire. Elle avait vu quelque chose de nouveau dans les yeux de ses bourreaux : la même terreur de disparaître que celle provoquée chez elle par la famine du Grand Bond. Désormais, les chefs aussi avaient besoin d'une population qui obéisse et qui travaille. Des intérêts pouvaient être partagés, une sorte de contrat implicite pouvait être mis en place, un contrat d'autant plus viable que le despote grandiose et dangereux avait disparu : le progrès matériel contre l'obéissance.

Enfin - et, peut-être, surtout -, il est apparu chez beaucoup de simples gens un espoir de moins en moins vague à mesure que le succès économique se confirmait : l'espoir que recommencerait l'histoire d'avant les communistes, celle d'empires prétentieux et en apparence vertueux, mais en réalité corrompus dans leurs profondeurs. Au minimum, la circulation de l'argent adoucirait donc les moeurs de cadres locaux dont la population avait déjà expérimenté la vénalité et de dirigeants qu'elle devinait avec juste raison moins idéalistes qu'auparavant. Ainsi la population enfermée imaginait-elle non seulement que le retour du bon sens chez ses maîtres était possible, mais qu'il serait rendu durable par les prédations plus abondantes qu'ils pourraient désormais réaliser. C'est en partie pourquoi s'est installée une sorte de consentement social à la corruption : celle-ci devenait la rémunération du retour des chefs au bon sens.

Etrangement, cet optimisme tissé de lucidité froide laissait pourtant un doute sur l'avenir, un doute qui, aussi incroyable que cela paraisse, dure aujourd'hui encore, alors que le succès est visible partout. En effet, il n'est pas rare que les gens déclarent tout haut : "Ça y est, ça recommence, les cadres sont en train de nous foutre par terre de nouveau." Car le souvenir des erreurs et des horreurs demeure. Et les cadres le savent, qui ne manquent pas de répondre par haut-parleurs à la moindre rumeur ; le tout-puissant Premier ministre d'un régime libre de tout contrôle n'hésite pas à verser des larmes à la télévision pour convaincre le populaire de ses bonnes intentions. Mais ce doute entraîne paradoxalement des résultats favorables car il force les deux parties à tenir longtemps leur parole. D'un côté, le régime reste obsédé par la nécessité d'une croissance rapide. De l'autre, la main-d'oeuvre a longtemps accepté de travailler pour des salaires minimes, de façon à maintenir les marges bénéficiaires. La Chine a été ainsi le seul pays au monde où, jusqu'en 2003-2004, les augmentations de salaires étaient impopulaires.

Problématique intérieure

C'est bien d'une problématique très largement intérieure au communisme chinois qu'est sorti un extraordinaire renversement historique qui compensait, par les hausses de revenus et le consentement à des petites libertés individuelles, les maux maintenus du communisme : autoritarisme, inégalités, corruption et prédation, désert culturel. Cette compensation explique l'acceptation du régime par la population et sa stabilité relative, mais elle ne la modifie pas fondamentalement. On peut penser - c'est mon cas - que les succès obtenus par le régime finiront par rendre ses perversions moins acceptables à sa population, comme d'ailleurs à ses serviteurs eux-mêmes. Mais le Parti communiste et ses dirigeants ont les moyens de retarder l'histoire ou de rendre le changement très coûteux en vies humaines, et donc de conserver pour une longue période la nue-propriété de l'économie et de l'espace chinois.

Les dirigeants occidentaux aiment à dire que la Chine est devenue un grand pays du monde d'aujourd'hui, et qu'il faut le traiter en ami. En ami ? Peut-être, mais à condition de prendre en compte cette évidence que le boutiquier d'une rue de Pékin vous dit d'un ton bougon ou rigolard : non, le régime chinois n'est pas "comme les autres". J'ajouterais : pour une raison bien simple, qui est qu'il n'est pas (encore) sorti de son histoire communiste.

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jeudi 11 août 2011

HISTOIRE - 1971 : Nixon garde son or


Valeurs Actuelles, no. 3898 - Série d'été, jeudi 11 août 2011, p. 37

Crises monétaires Avec la suspension de la convertibilité du dollar en or, il n'y a plus de frein physique à la création de monnaie et les États-Unis ont perdu toute obligation de rééquilibrer leurs comptes.

Le ton est solennel et la promesse grandiose, en ce 15 août 1971, au moment où Richard Nixon prend la parole à la télévision : « L'Amérique a aujourd'hui la meilleure occasion du siècle de réaliser deux de ses idéaux : garantir la paix pour toute une génération et créer une nouvelle prospérité sans guerre. [...] J'ai demandé au secrétaire au Trésor, John Connally, de suspendre temporairement la convertibilité du dollar en or... » La nouvelle, promettait le président des États-Unis, « ne nous fera gagner aucun ami parmi les traders ». Ce ne sont pas seulement les spéculateurs, mais les principaux partenaires commerciaux et alliés des États-Unis qui ont été surpris, et pour certains scandalisés, par cette décision. Pour la première fois depuis la guerre, la monnaie perdait toute référence à un support physique réputé neutre, incorruptible, intangible : l'or.

À vrai dire, le système de l'étalon-or avait été quasi abandonné au lendemain de la Première Guerre mondiale. Lors de la conférence de Gênes, en 1922, il avait été décidé que seules les devises des deux pays les plus puissants, la livre sterling britannique et le dollar américain, seraient convertibles en or. C'est le gold exchange standard ou étalon de change-or. Ce nouveau système de change avait volé en éclats lorsque, dans le sillage de la Grande Dépression, la livre sterling puis le dollar avaient été dévalués (voir notre article de la semaine dernière sur les années trente et le franc fort).

Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le 22 juillet 1944, la conférence internationale de Bretton Woods jette les bases d'une nouvelle ère. L'Europe est anéantie et les États-Unis détiennent l'essentiel du stock d'or mondial. C'est donc le dollar qui sera le pivot du système monétaire inter national. Seule la monnaie américaine sera convertible en or, au prix de 35 dollars l'once. Les autres monnaies seront convertibles entre elles et auront une parité fixe vis-à-vis du dollar. La liquidité du système sera garantie par la création du Fonds monétaire international (FMI), qui pourra intervenir en cas de déséquilibre temporaire des balances des paiements en prêtant des dollars. Chaque pays disposera au FMI de droits de tirage spéciaux, eux-mêmes convertibles en or.

En 1945, toutes les richesses du monde sont aux États-Unis

Il ne serait venu à l'idée de personne, dans les premières années de l'après-guerre, de demander la conversion de ses dollars en or. Toutes les richesses du monde libre sont aux États-Unis. Ceux-ci, par le plan Marshall, contribuent massivement à la reconstruction de l'Europe occidentale. Les dollars affluent sur le vieux continent et repartent aux États-Unis en échange de biens d'équipement ou de consommation, ainsi que des armes, pour faire face à la menace soviétique.

Au milieu des années 1960, grâce à l'aide américaine, l'Europe et le Japon ont reconstruit leurs économies. Les exportations allemandes et surtout japonaises commencent à envahir les États-Unis, qui ne sont plus la seule usine du monde. Les Américains, grâce à la toute-puissance du dollar, investissent massivement à l'étranger, beaucoup plus que les étrangers n'investissent outre-Atlantique. La balance des paiements américaine est fortement déséquilibrée. Personne ne demandant la conversion des dollars en or, rien ne contraint les Américains à limiter l'émission de monnaie et ils peuvent continuer à dépenser sans rembourser leurs dettes.

Le président démocrate Lyndon Johnson a de grands projets sociaux : la promotion des droits civiques, l'aide médicale, l'aide aux chômeurs. C'est l'époque de la Great Society. Celle-ci coûte cher. Comme, simultanément, la guerre du Viêtnam s'intensifie, les démocrates doivent tout à la fois financer « la défense de la liberté à l'étranger et la lutte pour la croissance individuelle et la dignité chez nous », comme le proclame le président américain. Le "privilège du dollar" permet d'éviter de choisir entre le beurre et les canons.

Cependant, les Européens et les Japonais commencent à s'inquiéter devant l'amoncellement de leurs créances sur les États-Unis. Et si les Américains étaient incapables d'assurer la convertibilité de leur monnaie en or ? Conseillé par l'économiste Jacques Rueff, le général de Gaulle réclame le retour à l'étalon-or. Dans une conférence de presse, le 4 février 1965, il dénonce le fonctionnement du gold exchange standard : « Il ne paraît plus conforme aux réalités et, du coup, présente des inconvénients qui vont en s'alourdissant [...] Les monnaies des États d'Europe occidentale sont aujourd'hui restaurées, à tel point que le total des réserves d'or des Six équivaut aujourd'hui à celui des Américains. » Dès lors, pourquoi ces derniers bénéficieraient-ils encore du privilège exorbitant de pouvoir régler leurs importations dans leur propre monnaie tout en ayant la possibilité de s'emparer d'entreprises européennes en faisant fonctionner la planche à billets ? La France met en cause cette « facilité unilatérale » accordée aux États-Unis et commence à réclamer le remboursement des dollars en or.

Elle sera suivie très timidement par d'autres États. Les Britanniques restent les alliés inconditionnels de l'Amérique, tandis que les vaincus de 1945, l'Allemagne et le Japon, bien qu'inquiets du sort de leurs créances, comptent sur la protection de leur puissant vainqueur. La France, qui était si fière du rétablissement de sa monnaie, sera affaiblie par les événements de Mai 68, qui conduiront à la dévaluation de 1969.

Ce sont des considérations internes qui amèneront finalement le président Nixon, sur les conseils du futur président de la Réserve fédérale, Paul Volcker, à détacher le dollar de l'or, prenant le contre-pied des revendications françaises. En 1971, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la balance commerciale américaine est déficitaire. Le financement de la guerre du Viêtnam par l'émission sans retenue de dollars a provoqué l'inflation. Peu à peu, l'économie américaine perd de sa compétitivité par rapport à ses partenaires européens et japonais. Il s'agit de la restaurer tout en protégeant le stock d'or stratégique entreposé à Fort Knox. En détachant le dollar de l'or et en le faisant flotter par rapport aux autres monnaies, les Américains organisaient sa dévaluation de fait. Un contrôle temporaire des prix et des salaires complétait le dispositif pour rendre à nouveau les produits américains attrayants.

Les réactions indignées des Européens n'y changeront rien. « Le dollar est notre monnaie et votre problème », leur répondra John Connally. Les accords de la Jamaïque, en 1976, consacreront le nouveau système de taux de change flottants. L'Europe tentera d'organiser une certaine stabilité entre ses monnaies : le serpent monétaire, puis le Système monétaire européen, qui débouchera finalement sur l'euro, en 1999.

Quel jugement porter sur la décision américaine quarante ans après ? Pour les uns, c'est le casse du siècle, suite logique de l'abandon de l'étalon-or, à l'origine de tous les maux dont nous souffrons aujourd'hui : sans limite physique, la création débridée de monnaie a entretenu une succession de bulles spéculatives qui ont déstabilisé l'économie mondiale (lire les Faux-Monnayeurs, de Pierre Leconte, éditions François-Xavier de Guibert). C'est la dématérialisation totale de la monnaie qui a permis aux États de s'endetter comme ils le sont aujourd'hui, à commencer par les États-Unis (lire l'Empire des dettes, de William Bonner et Addison Wiggin, Les Belles Lettres).

A contrario, on peut dire que cette inflation de dettes aura permis de tenir la promesse de Nixon de prospérité pour une génération, même si des crises conjoncturelles l'ont passagèrement affectée. La dévaluation du dollar (l'or s'échange aujourd'hui à près de 1 700 dollars) aura permis de préserver le libre-échange, et d'éviter le retour au protectionnisme des années 1930. L'argent facile a financé la révolution technologique née dans la Silicon Valley. Et finalement, l'empire des dettes l'aura emporté sans coup férir sur ce que Reagan appelait "l'empire du mal", le communisme soviétique.

Pour l'Europe, les résultats sont moins évidents. Pour régler "son" problème du dollar, elle a créé l'euro. Les turbulences actuelles ne permettent pas encore de conclure au succès et le dollar reste la seule monnaie du monde, celle dans laquelle se paient pétrole, matières premières et hautes technologies.

David Victoroff

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HISTOIRE - Années 1930 : le "franc fort" envers et contre tout


Valeurs Actuelles, no. 3897 - Série d'été, jeudi 4 août 2011, p. 36

Crises monétaires La France confrontée à la Grande Dépression ne veut pas entendre parler de dévaluation. Elle y viendra, sous la pression, déjà, de la mondialisation.

Les exportateurs le savent bien, l'euro fort d'aujourd'hui ne constitue pas une aide sur les marchés internationaux. Bien au contraire, il fonctionne en France comme un frein plombant la compétitivité des entreprises, tandis que la sous-évaluation du yuan chinois joue un rôle exactement inverse en dopant les ventes des entreprises de l'empire du Milieu sur tous les marchés du monde. Alors que le déficit commercial enfle vertigineusement en France, des voix s'élèvent contre cette monnaie rigide dont on ne peut des serrer le carcan...

Dans les années 1930 aussi, le franc se voulait fort. À la mesure d'un pays qui portait beau : vainqueur de la Première Guerre mondiale, la France affichait l'armée de terre la plus forte du monde dans les années 1920. Elle disposait d'un vaste empire colonial et, en métropole, développait une vie scientifique et intellectuelle intense. Du reste, tous les milieux cultivés du monde s'exprimaient encore en français.

De quoi perdre de vue des faiblesses réelles : à la fin de ces mêmes années 1920, l'économie française est restée largement agricole et sa productivité stagne, l'empire colonial est coûteux et commence à s'éveiller de sa longue léthargie, la population, malgré l'immigration, vieillit. Les querelles politiques se succèdent. Mais la dévaluation de 80 % opérée par Raymond Poincaré en 1928 a partiellement rétabli la confiance et remis l'économie sur une trajectoire favorable. Après les séquelles de la Première Guerre mondiale, la France espère enfin voir venir le temps de l'expansion. En réalité, traversant à grande vitesse l'Atlantique - la mondialisation est déjà là - , c'est la Grande Dépression née du krach de 1929 qui accoste le vieux continent.

De boursière, la crise - et c'est ainsi qu'elle tourne à la catastrophe - devient financière et économique : le commerce mondial s'effondre, en volume comme en valeur. En 1931, par rapport à 1929, la production industrielle a baissé de 42 % en Allemagne, de 37 % aux États-Unis, de 23 % en France... Dans l'Hexagone, le chômage a fait son apparition - près de 200 000 chômeurs au début des années 1930 - et l'instabilité gouvernementale est extrême.

La Grande-Bretagne, qui souffrait déjà d'une livre surévaluée, décide, en septembre 1931, d'une forte dévaluation. Cette dépréciation se fait de façon échevelée, largement non maîtrisée, et elle précipite la France dans la crise en pénalisant brutalement sa compétitivité.

Quand le mouvement des dévaluations est enclenché, il est bien difficile de le freiner : à peine la France, en 1932, commençait-elle à surmonter la dépréciation de la livre qu'à son tour le dollar, le 19 avril 1933, est détaché de l'or. Le cours du dollar en francs tombe de 25,50 à cette date à 18,25 en juillet.

Pour la France, le coup est très dur; les prix des industriels français ont mécaniquement et soudainement augmenté de 25 à 30 % sur les marchés mondiaux ! Les déficits publics enflent à nouveau, tous les indices fléchissent, les gouvernements chutent les uns après les autres.

Que faire ? La seule idée de la dévaluation fait frémir d'horreur les politiciens français, toutes couleurs politiques confondues. « Pour les Français, explique Jean-Charles Asselain, historien de l'économie et professeur émérite à l'université de Bordeaux-IV, les dévaluations britannique et américaine étaient des actes déloyaux auxquels il n'était pas question de s'associer. »

Au-delà de cet aspect conjoncturel, l'idée prévalait qu'il n'était pas d'économie forte sans monnaie forte. On avait déjà parlé, avec grande tristesse, du "franc de quatre sous" en 1928 : ce n'était certes pas pour rogner encore la valeur de la monnaie nationale. « C'est tout simple, poursuit Jean-Charles Asselain, la dévaluation était une abomination, et, comme la Première Guerre mondiale,celle de 1928 devait rester la "der des ders" ! »

À l'appui, apparemment, de ces idées, les mouvements de capitaux effrayaient les Français : plus la panique enflait, plus l'anticipation d'une dévaluation se répandait, plus grandissait la tentation d'exporter les capitaux ! Dans une tentative désespérée de rassurer les possédants, les gouvernements s'épuisaient - en pure perte - en dénégations, jurant qu'il n'y aurait plus jamais, au grand jamais, de dévaluation.

Gaston Doumergue, chargé en 1934 de remettre de l'ordre dans la République en danger, après les émeutes du 6 février, fait donc le choix d'une politique déflationniste; les décrets-lois se succèdent, mettant en place réduction des effectifs des fonctionnaires, baisse des salaires nets, amputation des pensions des anciens combattants eux-mêmes. Mais c'est avec le gouvernement Laval, en juin 1935, que viendra « une déflation effective et rigoureuse ». Une trentaine de décrets-lois réduisent drastiquement les dépenses publiques, les salaires des fonctionnaires et diverses subventions tout en augmentant les impôts. Plusieurs centaines de textes du même acabit suivront ! « Toutes ces mesures, explique Jean-Charles Asselain, ont sans doute pu stabiliser le déficit budgétaire, mais elles ont aggravé la crise. La Grande-Bretagne, qui avait dévalué à temps et maintenu son activité commerciale au sein du Commonwealth, sortait de la crise. La France s'y enfonçait. »

Une dépréciation de 29 % du "franc Poincaré"L'arrivée au pouvoir du Front populaire n'arrange rien. Dès la victoire de la gauche aux élections législatives, les sorties de capitaux s'aggravent, d'autant plus que Léon Blum a commencé par refuser le contrôle des changes. Le mouvement qui s'enclenche ensuite est particulièrement vicieux : répondant à une demande sociale pressante, le gouvernement annule certains décrets-lois de ses prédécesseurs, augmente les salaires des fonctionnaires, incite le secteur privé, sans grand succès, à lui emboîter le pas et décide de la semaine de 40 heures et de la création des congés payés. « L'idée était que le pouvoir d'achat augmentant, la reprise de la production engendrerait une croissance des chiffres d'affaires compensant les hausses de salaires, explique Jean-Charles Asselain. On a péché par excès de volontarisme et par sous-estimation des conséquences inflationnistes d'une telle politique. »

Résultat : l'inflation annule les augmentations de salaire, supprimant toute amélioration du pouvoir d'achat. Toute la mécanique de relance est grippée. La productivité baisse en même temps que l'activité, et le chômage s'étend. Sur le plan international, l'élévation de barrières protectionnistes par la plupart des pays du monde, à la suite de l'effondrement du commerce mondial, constitue un facteur décisif d'aggravation de la situation.

Dans son discours d'investiture, le 4 juin 1936, Léon Blum a des accents martiaux : « Le pays n'a pas à attendre de nous, ni à redouter de nous, que nous couvrions, un beau matin, les murs des affiches blanches de la dévaluation », affirmait-il.

Ce refrain bien connu ne rassure personne : dans les semaines qui suivent, face à des mesures qui aggravent la panique, les billets de banque sont échangés contre de l'or, qui part à l'étranger...

Le 26 septembre, enfin convaincu de l'inéluctabilité de la dévaluation, le gouvernement du Front populaire annonce une dépréciation de 29 % du "franc Poincaré". Le bloc-or suit : le franc suisse est dévalué de 30 %, les Pays-Bas dévaluent également de 22 %, la Belgique l'avait déjà fait en 1935.

Mais il est bien tard. Malgré la reprise, l'inflation - les prix de détail augmentent de 26 % en un an ! - annule les avantages de la dévaluation qui a, du reste, été trop tardive, trop faible et présentée comme un simple « ajustement des monnaies ».

Après le départ de Léon Blum, une autre dévaluation suivra, et puis bien d'autres encore, le plus souvent vécues comme autant de défaites : au total, le franc a été dévalué dix-sept fois au cours du XXe siècle ! À la fin des années 1930, l'effigie de Marianne qui orne le franc a bien pâli. La situation politique est des plus confuses, la démographie toujours défavorable, les menaces internationales croissantes; c'est en bien faible posture, dans une position économique et morale très amoindrie, que la France affrontera la pire des tempêtes du siècle.

Christine Murris

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HISTOIRE - 1923 : l'hyperinflation, cauchemar allemand


Valeurs Actuelles, no. 3896 - Série d'été, jeudi 28 juillet 2011, p. 38

Crises monétaires Valse effrénée de la planche à billets, fuite des capitaux, ruine des épargnants : le traumatisme de cette année noire est toujours brûlant outre-Rhin.

La Banque centrale européenne (BCE) lutte sans relâche contre toute tentation inflationniste; on lui reproche parfois cette politique monétaire jugée exagérément rigide. C'est oublier que, pour cette héritière directe du modèle monétaire allemand, il est un traumatisme qui ne s'effacera pas de sitôt des mémoires, celui qu'a laissé l'hyperinflation - le mot est né à cette époque - de 1923.

Les descriptions de la vie quotidienne en Allemagne de cette année-là donnent la mesure d'un désordre monétaire porté à son paroxysme. « C'était une période, explique l'économiste André Orléan, où la hausse des prix était si rapide que le coût d'un repas variait entre le hors-d'oeuvre et le dessert. Les salaires étaient payés journellement et les grands magasins avaient créé des équipes spéciales dont le seul travail était de changer les étiquettes. Les cartes postales étaient de venues inutilisables car, comme on ne pouvait imprimer des timbres nouveaux au rythme de la hausse des prix, il devenait nécessaire, pour l'affranchissement, d'utiliser les timbres anciens en si grand nombre qu'ils recouvraient la totalité de la surface... »

À la fin d'octobre 1923, le papier nécessaire à la production des billets de la Reichsbank mobilisait 30 fabriques de papier livrant 133 imprimeries qui maintenaient en fonctionnement, nuit et jour, 1 783 presses à billets... Et tout cet effort ne suffisait pas à satisfaire la demande ! Une situation chaotique qui échappa durant plusieurs mois à tous les remèdes...

Comment avait-on pu en arriver là ? À cette crise monétaire, qui compte parmi celles qui furent le plus intensément étudiées, des causes multiples ont été identifiées.

La première, la plus indiscutable de toutes, tient au poids insupportable des réparations exigées par la France au lendemain de la Première Guerre mondiale. « L'Allemagne ne pouvait pas payer les 132 milliards de Marks-or de1914 exigés par les vainqueurs [dans le traité de Versailles] : il aurait fallu un excédent [commercial] énorme, pour un pays dont on ne voulait d'ailleurs pas acheter les marchandises... », explique Jean-Charles Asselain, historien de l'économie et professeur émérite à l'université Bordeaux-IV. L'Allemagne, qui connaît déjà des tendances inflationnistes, comme d'autres pays d'Europe centrale (Pologne, Autriche, Hongrie...), réclame alors un report des échéances pour prendre le temps de stabiliser la monnaie.

Le gouvernement français ne l'entend pas de cette oreille : le 11 janvier 1923, sur ordre de Raymond Poincaré, président du Conseil, les armées française et belge envahissent le bassin industriel de la Ruhr. Les troupes étrangères instaurent un régime d'occupation sévère. Le chancelier du Reich, Wilhelm Cuno, réplique en appelant à la résistance passive; les Allemands ne peuvent ni ne veulent plus rembourser.

Le mécanisme inflationniste s'accentue. « Le gouvernement allemand ayant déclaré la résistance passive, il ne veut pas comprimer la demande interne par une politique de déflation, qu'il lui aurait d'ailleurs été très difficile d'imposer. Il y a excès de la demande et donc élévation des prix. Il faut aussi remarquer que, dans un pays surendetté, l'inflation a une raison d'être fonctionnelle, puisqu'elle efface, à terme, la valeur de la dette en entraînant la dépréciation de la valeur réelle de la monnaie. Au début 1923, l'Allemagne n'a donc ni pu ni voulu juguler l'inflation », explique Jean-Charles Asselain.

Le processus s'entretient et se fortifie ensuite tout seul, par le biais d'un phénomène bien connu désormais : ce sont les anticipations autoréalisatrices. La prévision de la hausse alimente la hausse. Anticipations inflationnistes, perte de confiance, fuite des capitaux; la machine est emballée...

À ces explications purement économiques, certains historiens en ajoutent une autre, plus fondamentale, qui n'exclut d'ailleurs nullement les premières. Pour André Orléan, « c'est dans la légitimité chancelante de la Constitution de Weimar qu'il convient de rechercher les racines les plus significatives de l'inflation allemande. La faiblesse des gouvernements pèse d'un grand poids dans l'avènement de l'hyperinflation, ne serait-ce qu'en favorisant le recours à la planche à billets comme moyen d'acheter la paix sociale ».

L'effet obtenu est l'inverse de celui qui était recherché, tant la période est socialement et politiquement difficile, marquée par les menées subversives de l'opposition d'extrême droite, jusqu'à la tentative de putsch de Hitler, le 8novembre 1923, comme par l'agitation d'extrême gauche. On est en fait au bord de la guerre civile dans un pays où le nombre d'assassinats politiques - Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Walter Rathenau... - donne la mesure des haines idéologiques. Causes et conséquences se mêlent ainsi en un ballet terrible : bien plus qu'une "simple" crise monétaire, l'hyperinflation a accompagné ou donné lieu à un chaos économique, politique et social que les Allemands n'ont jamais oublié, pas plus que les souffrances du quotidien : « La dépréciation accélérée du Mark conduisit les agriculteurs à refuser d'échanger leurs produits contre une monnaie sans valeur, poursuit André Orléan. Le sucre était devenu introuvable. La famine menaçait les villes... On assistait à une sorte de blocus intérieur. »

Le pays menacé de dislocation

En Rhénanie et dans la Ruhr, on rapporte une situation proche de l'anarchie, avec des combats entre fermiers et mineurs au chômage. Des hordes de gens mourant de faim vagabondent. Des autorités régionales tentent de créer leur propre monnaie, menaçant le pays de dislocation...

Paradoxalement, « et c'est peut-être là le fait le plus extraordinaire de la période, assure Jean-Charles Asselain, le gouvernement a finalement assaini la situation, presque tout seul, et presque du jour au lendemain ».

Avec le soutien britannique, le 20 novembre 1923, le gouvernement allemand instaure une monnaie de substitution, le Rentenmark. La seule crédibilité gouvernementale suffit à ce moment-là à assurer l'existence et le développement de cette monnaie émise en quantité restreinte et gagée sur les actifs allemands; en quelques jours, l'inflation est jugulée et le Rentenmark prend la place du Papiermark. « Le choix du taux de change a été arbitraire, explique Jean-Charles Asselain, mais il a été crédible, et donc accepté, puis il s'est autor enforcé. »

Dans l'Allemagne des premiers jours de 1924, pourtant, tout a changé. Les épargnants et tous ceux qui, possédant quelque bien, ont été obligés de le vendre contre une monnaie de singe, sont ruinés; c'est toute la société allemande et ses strates héritées des siècles passés qui s'en trouvent profondément modifiées.

L'onde de choc est, pour d'autres analystes, plus large encore. Sebastian Haffner, adolescent au moment des faits et auteur d'un livre de témoignage rédigé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, considère que c'est dans cette période que le nazisme plonge ses racines : « Aucun peuple au monde n'a connu une expérience comparable à ce que fut celle des Allemands en 1923 », écrit-il dans son Histoire d'un Allemand, souvenirs 1914-1933. « Aucun n'a connu ces gigantesques et carnavalesques danses macabres, ces saturnales extravagantes et sans fin où se dévaluaient toutes les valeurs, et non seulement l'argent. De l'année 1923, l'Allemagne allait sortir mûre pour n'importe quelle aventure abracadabrante. Les racines psychologiques et politiques du nazisme sont plus profondes. Mais il doit à cette année folle ce qui fait sa démence actuelle. »

Lorsqu'en 2009, au plus fort de la crise, la chancelière Angela Merkel refusait de multiplier les plans de relance malgré les appels insistants du président Barack Obama, c'est à ce passé-là qu'elle songeait : hors de question, pour l'Allemagne, de laisser exploser les déficits publics en Europe, de risquer la flambée des prix et de voir fonctionner la planche à billets. Hors de question pour la Banque centrale européenne, en 2011, de renouer avec le laxisme monétaire, que ce soit pour la Grèce, pour l'Irlande ou pour le Portugal. Même si, paradoxe dont l'Histoire n'est au fond pas avare, c'est peut être aujourd'hui la déflation qui constitue la pire des menaces.

Christine Murris

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HISTOIRE - Les grandes crises monétaires


Valeurs Actuelles, no. 3895 - Série d'été, jeudi 21 juillet 2011, p. 38

Finance La crise de l'euro n'est pas la première du genre. Pendant six semaines, notre série d'été revient sur un siècle de dérapages des monnaies.

L'Europe affronte une crise de la dette sans précédent, qui met en jeu l'avenir de l'euro. Sauver la Grèce est bien plus qu'une affaire d'eurocrates et de banquiers. C'est permettre à un pays dont la civilisation antique est aux racines de notre culture de retrouver sa prospérité, mais aussi défendre un rêve, certains diront une utopie, l'unité politique du continent. Quand on parle monnaie, il est difficile de circonscrire le sujet au champ de l'économie. La monnaie est un étalon de valeur dans le temps et l'espace sur lequel sont fondés les échanges et l'épargne. C'est la mesure de la richesse nationale et de son activité. C'est aussi le symbole de la souveraineté étatique. Battre monnaie a toujours eu un caractère sacré lié à l'indépendance d'une nation et à la puissance du souverain. La fixation du taux de change d'une monnaie par rapport aux autres a toujours été une prérogative de la puissance publique. Son abandon aux lois du marché est souvent ressenti comme un signe d'impuissance.

Les pères fondateurs de l'Union européenne ont voulu l'édifier sur des solidarités concrètes afin de la rendre indissoluble : après le charbon, l'acier et l'atome, ce fut la monnaie, avant même qu'il y ait un État. En Allemagne aussi, la monnaie a précédé l'État : le deutsche Mark est né avant la République fédérale, l'unité monétaire autour de ce même deutsche Mark a devancé la réunification des deux Allemagnes; c'est dire l'importance de la monnaie, ciment de la solidarité d'un peuple, et la gravité des crises qui l'affectent. La valeur d'une monnaie reflète les rapports de force entre une zone économique et ses partenaires commerciaux. La capacité à faire de sa monnaie un instrument pour financer ses investissements, mais aussi sa défense, et conquérir des marchés est un facteur décisif de puissance.

La crise de l'euro est, a contrario, le signe de l'impuissance de l'Europe, de son absence de solidarité, de son incapacité à surmonter ses disparités intérieures et à imposer au monde une politique. Elle tend à démontrer, comme le diraient les économistes, que la zone euro n'est pas encore une zone monétaire optimale. À quelles conditions pourrait-elle le devenir, ou au contraire ne le sera-t-elle jamais ?

Pour le comprendre, il nous a paru utile de revenir sur quelques crises monétaires emblématiques du XXe siècle. À commencer par la crise allemande de l'hyperinflation, en 1923. Cette catastrophe illustre les effets dévastateurs que peut avoir la destruction d'une monnaie quand tout échappe à ceux qui sont censés la maîtriser. L'Allemagne sort de la Première Guerre mondiale vaincue. Ses institutions politiques ont vu leur légitimité ébranlée. L'empereur Guillaume II a abdiqué et la fragile République de Weimar a été secouée par la révolte spartakiste. Le tissu social est détruit. La souveraineté nationale est outragée par l'occupation de la Ruhr. La désagrégation de la monnaie est l'exact reflet de celle de la société et de la nation allemandes. Elle porte en elle les germes du nazisme. Mais c'est aussi cette crise qui fondera le dogme de la lutte contre l'inflation et de la monnaie forte, base de la politique de la Bundesbank puis de la Banque centrale européenne. Car, de l'inflation, les Allemands ont retenu que pouvaient sortir l'anéantissement non seulement de l'épargne mais aussi des valeurs humaines les plus fondamentales.

La crise monétaire des années trente est en quelque sorte l'antidote de l'expérience allemande. Elle montre comment une monnaie forte, sans rapport avec la situation économique réelle d'un pays comme la France, peut, elle aussi, porter en germe les menaces de désagrégation de la société. La France a gagné la Grande Guerre et en est ressortie avec la conviction d'être encore la première puissance du monde. Mais les sacrifices qu'elle a consentis pour la victoire ont été tels que cette conviction n'est qu'illusion. Elle souhaitera pourtant retrouver une monnaie forte, liée à l'or. Ce franc Poincaré, qui devait être sa fierté, sera vite une entrave à sa compétitivité. Pour le défendre au milieu de la grande crise commencée en 1929, il lui faudra entreprendre une politique de déflation qui la précipitera dans la récession. Alors que le Royaume-Uni puis les États-Unis dévaluent leur monnaie, elle s'accrochera, au sein d'un bloc européen de l'or, à défendre la parité de sa monnaie en or au détriment de sa compétitivité. Jusqu'à ce que l'inévitable se produise : le gouvernement du Front populaire, arrivé au pouvoir en 1936, sera contraint de dévaluer le franc. Un regain de compétitivité s'ensuivra, dont le pays profitera moins que prévu : la semaine de quarante heures et les congés payés réduiront l'offre. Jusqu'à ce que la menace de la guerre entraîne les assouplissements nécessaires. Mais le pays aborde les périls en position de faiblesse pour avoir trop longtemps voulu une monnaie forte.

Le 22 juillet 1944, la Seconde Guerre mondiale faisait encore rage. Mais les Alliés, parfaitement conscients des dégâts politiques engendrés par les désordres monétaires, signent les accords de Bretton Woods. Le système est fondé sur des parités de change fixes par rapport au dollar, dont la valeur est fixée par rapport à l'or au prix de 35 dollars l'once. Tout repose sur la capacité supposée des États-Unis à mener une politique d'émission compatible avec leurs réserves en or. À l'origine, nul ne songera à demander aux États-Unis de rembourser leurs dollars en or car le dollar, à lui seul, valait de l'or. Le plan Marshall financera la re construction de l'Europe occidentale et son réarmement pour faire face à la menace soviétique. L'abondance des dollars alimentera pendant près de trente ans une croissance sans précédent.

Ce n'est qu'avec la guerre du Viêtnam que le monde se rendra compte du privilège exorbitant dont dispose l'Amérique, celui de payer ses dettes avec une monnaie qu'elle peut émettre sans limite, puisque personne ne lui de mande de comptes. Le général de Gaulle commencera à réclamer le remboursement des dollars en or. Le 15 août 1971, face à la menace de voir fondre les réserves d'or de la Réserve fédérale, le président Richard Nixon suspendra la convertibilité du dollar. En 1973, c'est le système de taux de change fixes qui sera abandonné. Depuis, le monde vit dans un système de taux de change flottants. La crise du système de Bretton Woods pose la question de la nature de la monnaie : une monnaie peut-elle être entièrement dématérialisée, sans référence à un quelconque étalon ? Cette absence de référence concrète n'est-elle pas à l'origine des désordres actuels ?

La crise argentine, parabole des difficultés de l'euro

La dévaluation sauvage de la livre en 1992 sous les coups de boutoir du financier américain George Soros signe un phénomène relativement nouveau dans l'après-guerre : celui de la toute puissance des marchés financiers et de la spéculation internationale rendue plus forte par le développement de l'informatique et des télécommunications. Ce sont les prémices de la mondialisation, qui fait fi des souverainetés nationales et joue et gagne contre les États. La Grande-Bretagne, autrefois première puissance financière mondiale, doit s'incliner face à des agioteurs. Cette crise marquera aussi les dernières dévaluations sauvages en Europe et précipitera l'avènement de la monnaie unique, à l'écart de laquelle le Royaume-Uni restera.

La crise argentine peut servir de parabole aux difficultés actuelles de la zone euro. Pour sortir d'une hyperinflation du style de celle de 1923 en Allemagne, les Argentins décident en 1991 d'arrimer leur monnaie au dollar. Désormais, la monnaie argentine aura une parité fixe par rapport à la devise américaine. La politique de taux de change se décidera ailleurs qu'en Argentine, dans un pays qui ne se reconnaîtra aucune solidarité avec elle lorsque surviendront les difficultés. Mais comment en sortir quand toutes ses dettes sont libellées en dollars ? Au prix d'une dévaluation, d'un défaut de paiement et de la ruine de l'épargne nationale sous la férule du FMI.

David Victoroff

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vendredi 17 juin 2011

REPORTAGE - La Chine creuse ses trous de mémoire - Philippe Grangereau


Libération - Grand Angle, vendredi 17 juin 2011, p. 38

Dans sa vaste fresque sur l'histoire du pays, le Musée national qui vient de réouvrir à Pékin accorde quatre photos aux victimes de Mao. Des historiens chinois évoquent, eux, un bilan d'au moins trente millions de morts.

«Le chemin vers la renaissance.» C'est ainsi que le gouvernement chinois a baptisé la grande exposition sur l'histoire moderne du pays présentée dans le colossal Musée national de la Chine réouvert place Tiananmen le 1er mars, après trois ans et 265 millions d'euros de travaux. De salle de marbre en salle de marbre, on marche sur un sentier de la gloire. Celui d'une Chine envahie et humiliée par les puissances étrangères jusqu'au milieu du XXe siècle et qui aurait retrouvé le chemin de la prospérité grâce au Parti communiste, à Mao et à ses prestigieux successeurs. Un beau récit qui occulte à merveille les millions de morts de l'ère Mao et qui résonne en parfaite harmonie avec les manuels scolaires que les écoliers chinois apprennent par coeur, les films épiques qui passent en boucle à la télé, et la nouvelle version officielle de l'Histoire du Parti communiste récemment publiée.

«La Chine d'aujourd'hui est encore incapable de reconnaître ses erreurs passées», s'offusque Yang Jisheng, le rédacteur en chef de Yanhuang Chunqiu, mensuel consacré à l'histoire. Yang est un ancien journaliste de l'agence Chine nouvelle, à la retraite depuis dix ans. Il travaille dans un petit bureau spartiate au premier étage d'un immeuble gris de l'ouest de la capitale. Des revues, des piles de papiers, des montagnes de livres s'entassent autour de la table de travail qu'il domine de sa silhouette trapue. Yang reçoit beaucoup de courrier. Dans ces lettres, les gens lui racontent ce qu'ils ont vécu, la vraie histoire de la Chine, et demandent à être publiés par son magazine à bas tirage. Yanhuang est l'une des rares publications qui ose transgresser l'histoire officielle sur laquelle le pouvoir veille jalousement.

Interdiction de voyager dans le temps

Le Parti a deux administrations dédiées à cette tâche : son Centre de recherche sur l'histoire et une Commission pour la protection des secrets d'Etat. Le mois dernier, un autre organe de censure, la Commission d'Etat de la radio, du film et de la télévision, a pris la singulière initiative d'interdire tout «voyage dans le temps» : les séries télévisées représentant des héros contemporains propulsés dans le passé se sont en effet multipliées depuis quelques années. Intrigues au palais de jade, l'une des plus populaires, raconte l'histoire d'une jeune héroïne qui se retrouve accidentellement transportée à l'époque de l'empereur mandchou Kang Xi. «L'histoire sérieuse ne doit pas être abordée de manière frivole», a sermonné l'administration pour justifier cette prohibition. L'histoire est, et doit rester, le domaine réservé du Parti.

Paradoxalement, c'est sans doute la raison pour laquelle Yang Jisheng et sa publication gardent une certaine marge de manoeuvre. Membre du Parti, Yang est appuyé par tout un clan d'anciens hauts responsables d'âge vénérable qui croient encore dans les promesses de démocratie que le Parti tenait naguère. Le plus distingué d'entre eux est Li Rui. Presque centenaire, il a été secrétaire de Mao dans les années 50 mais s'est opposé aux méthodes radicales du Grand Timonier. Une audace qui lui a coûté cher, sans toutefois entamer le prestige qu'il retire d'avoir été plusieurs années durant un confident du fondateur de la République populaire.

«Nous faisons partie de l'aile démocrate du Parti communiste», explique l'un des membres de cette coterie d'anciens qui souhaite voir la Chine évoluer vers le multipartisme. «S'il se soumet à la loi des urnes, le Parti communiste a toutes les chances de rester au pouvoir, raisonne-t-il. Mais le Parti doit tout d'abord se libérer de sa propre histoire.» «Un pays qui ne tire pas les pleines leçons de son passé n'a pas d'avenir, plaide de son côté Yang Jisheng. L'Allemagne l'a fait, et aujourd'hui c'est un grand pays. Le Parti communiste chinois porte l'énorme fardeau de son histoire, et il doit le déposer doucement s'il veut se réinventer. Mieux vaut le faire quand la situation est assez favorable car, lorsqu'il y aura des émeutes, ce sera trop tard.»

La Révolution culturelle «lancée par erreur»

Un fardeau ? Rien n'en montre le poids dans l'exposition permanente présentée au Musée national de Chine. «La nation chinoise est une grande nation dont le peuple est industrieux, courageux, intelligent et pacifique. Et elle a apporté des contributions indélébiles à la civilisation humaine. Depuis des générations, le peuple chinois a poursuivi le rêve d'un pays prospère et puissant», lit-on dans un avant-propos placardé à l'entrée. Seules trois photos évoquent les dix ans de la Révolution culturelle (1966-1976) qui a fait environ deux millions de morts, Mao ayant érigé en vertu civique le meurtre des ennemis de classe. Tandis qu'un texte lapidaire exonère le Grand Timonier : «Lancée par erreur par des dirigeants, utilisée à mauvais escient par des cliques contre-révolutionnaires, la Révolution culturelle a plongé le Parti, le pays et le peuple dans un chaos grave et désastreux.» Quant à la nouvelle édition de l'Histoire du Parti communiste, elle ne parle (page 967), en terme de bilan, que de «60 000 cadres morts sous la torture», sans plus de détail.

Mais la Chine cache dans ses placards un cadavre plus malodorant encore : «Un génocide, un meurtre de masse aux proportions gigantesque», explique Frank Dikötter, un historien de l'université de Hongkong qui vient de consacrer un livre à la catastrophe causée par la politique du Grand Bond en avant (1). Ce programme de développement à marche forcée, mené de 1958 à 1962 par Mao pour que la Chine dépasse la production industrielle britannique, s'est traduit par une disette gigantesque qui a tué, dans le plus grand secret, entre 30 et 55 millions de Chinois, selon les estimations. «La plupart ont été affamés, mais des millions ont aussi été battus jusqu'à ce que mort s'ensuive», affirme Dikötter. Aujourd'hui, le Parti communiste chinois évoque du bout des lèvres «trois années de catastrophes naturelles» pour expliquer ce désastre qui a dépeuplé des régions entières. «Il y a eu des calamités naturelles, mais ni plus ni moins que les autres années», note Yang Jisheng qui a fouillé dans les archives du Parti avant de publier en 2008 Mubei (Pierres tombales), un ouvrage en chinois d'un millier de pages sur la grande famine.

Grâce à sa carte de journaliste de l'agence officielle de presse Xinhua et à quelques amis bien placés, Yang Jisheng a eu accès à des milliers de documents. «Ce qui m'a le plus choqué, dit-il, c'est d'apprendre qu'alors que des dizaines de millions de gens mourraient de faim, les greniers étaient pleins et la Chine exportait mêmes ses denrées.» Frank Dikötter, lui, a épluché les archives des autorités provinciales, plus accessibles à un chercheur étranger que celles du gouvernement central. «J'ai trouvé énormément de choses durant les recherches que j'ai effectuées au début des années 2000, mais le paradoxe est que si j'y retournais aujourd'hui, je ne trouverais plus rien. Depuis les Jeux olympiques de 2008, il y a eu une reprise en main et presque tous les documents déclassifiés auxquels j'avais eu accès ont été reclassés secret.»

Pourquoi ? «Mao est au coeur de l'histoire chinoise, et c'est le pilier principal de l'édifice du Parti. S'il s'écroule, tout s'écroule», dit l'écrivain Yu Jie. Pour Franck Dikötter, 45 millions de Chinois ont péri dans la grande famine de 1958-1962. «Un bilan comparable à celui de la Seconde Guerre mondiale». Yang Jisheng, qui a perdu son père lors de la famine, estime ce chiffre à 36 millions. L'historien pékinois Yu Xiguang, qui a amassé en vingt années de recherches plus d'archives que quiconque, estime à 55 millions le nombre de morts (sur une population de 650 millions à l'époque). Quid de ces victimes dans l'histoire officielle ? Le livre de 1 074 pages de l'Histoire du Parti communiste évacue l'affaire en une ligne : «En 1960, la population du pays a diminué de 10 millions par rapport à l'année précédente.» Les manuels scolaires du secondaire escamotent l'affaire. L'un d'eux évoque «les difficultés économiques les plus graves qu'ait connues le pays», dues à des «erreurs de gauche».

Face à ce révisionnisme, beaucoup d'universités opposent une résistance passive. «Dans mon département d'histoire, personne n'enseigne la période du Grand Bond en avant. Vous savez pourquoi ? Le gouvernement ne veut pas que les enseignants disent la vérité. S'ils le font, ils auront des ennuis... Alors, mieux vaut se taire», confie Gao Wangling, professeur d'histoire à l'université du Peuple de Pékin. Les autorités se méfient tout autant des débats sur l'histoire. En avril, seize universités devaient se rencontrer sur le thème de la révolution de 1911 et des trois principes du peuple de Sun Yat-sen (l'un d'eux est «la démocratie») : le colloque a été annulé par crainte des «étudiants radicaux» susceptible d'infiltrer les réunions.

L'histoire officielle est malgré tout en voie d'érosion. Gao Wangling est l'auteur d'un livre sur les propriétaires fonciers, une classe sociale que le régime a diabolisé et exécuté par centaines de milliers au moment de la réforme agraire (1949-1950). «Les propriétaires fonciers n'étaient pas aussi malfaisants qu'on l'a dit. En général, ils louaient leurs terres aux paysans pour des sommes relativement raisonnables», écrit-il. Son livre a été publié en Chine alors que Yang Jisheng avait dû publier le sien, Mubei, à Hongkong pour contourner les censeurs de Pékin. Plus de 100 000 exemplaires de son ouvrage ont néanmoins été vendus en Chine continentale, sous le manteau...

«Mao, un des plus grands meurtriers»

Dans le Musée de la place Tiananmen, une seule photo légendée, en haut d'un mur, évoque la grande famine : «Mao Zedong et de nombreux dirigeants au niveau central et local se sont laissé emporter par un sentiment d'autosatisfaction et de fierté; négligeant les règles de l'économie et désireux d'obtenir des résultats immédiats, ils ont lancé le Grand Bond en avant. Ils ont finalement été submergés par une vague d'erreurs gauchistes et le travail de construction du socialisme a subi des revers graves.» Mao, une fois encore, est excusé. «Le fait est, pourtant, que Mao, avec Staline et Hitler, est l'un des plus grands meurtriers de masse du XXe siècle», tranche Frank Dikötter. De l'une des baies vitrées du musée qui donne sur le nord de la place Tiananmen, on aperçoit le célèbre portrait du Président. Et au sud, le mausolée où repose sa dépouille embaumée - un cadavre que personne n'ose déménager.

(1) «Mao's Great Famine : The History of China's Most Devastating Catastrophe, 1958-1962», Ed.Walker & Co., 2010.

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