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mardi 30 août 2011

MAGAZINE - Monde chinois : Le Consensus de Pékin



Monde chinois, la revue de référence consacrée à l'analyse des évolutions économiques, stratégiques, politiques et culturelles de l'ensemble formé par la République populaire de Chine, Taïwan, Hong Kong et Singapour.

Numéro 25 : Le consensus de Pékin

Créé par Joshua Cooper Ramo en 2004, le concept de « consensus de Pékin » s'appuie sur celui de « consensus de Washington », à savoir un modèle de développement et de gouvernance propre aux États-Unis, qui met la démocratie en avant comme clé du développement économique, et qui s'est développé dans le monde entier. Le « consensus de Pékin » serait donc une diplomatie autour d'un modèle chinois, qui reposerait sur le respect mutuel entre états et la non-ingérence, sur le développement économique et structurel (puis éventuellement social et civique), sur la tolérance envers la corruption des élites, etc.

La Chine refuse pour le moment le qualificatif de « consensus de Pékin », et estime qu'il ne s'agit que d'une affabulation occidentale. On se souvient toutefois de l'attitude, semblable, qu'elle avait adoptée à l'égard du soft power dans les années 1990....

Au-delà des mots, la véritable question est fondamentale : la Chine est-elle capable de proposer au monde un modèle de développement ?

Ce dossier exceptionnel de Monde chinois, nouvelle Asie examine en profondeur les enjeux politiques, économiques et sociaux de la diplomatie chinoise et de son modèle.

SOMMAIRE
Actualité
La Chine entre intégration et affirmation de sa puissance

Dossier | Le consensus de Pékin
Quand la Chine cherche à séduire le monde
L'énigme de la puissance chinoise: originalité et fondements théoriques
Le consensus de Pékin: coopération ou nouvel impérialisme?
Le soft power chinois en Asie du Sud-Est: l'exemple de la Thaïlande
La Chine, superpuissance en Afrique
Quand la Chine s'affirme en Amérique Latine
La dimension confucéenne du soft power chinois
Cultures chinoises et altérité dans leur rapport au pouvoir
Le consensus de Pékin et la lutte contre le changement climatique
Le soft power taïwanais en Afrique: l'exemple du Burkina Faso

Questions d'Asie
Les relations États-Unis-Asie après la crise
Le réveil du dragon: la conceptualisation des implications stratégiques et linguistico-culturelles de l'ascension de la Chine
Une génération oubliée? Mémoire, culture et entraide chez les anciens jeunes instruits

Lu, vu, entendu
Peinture et pouvoir en Chine (1979-2009): une histoire culturelle
Jouer le réel : langage, identité et conscience personnelle dans le cinéma de Jia Zhangke



Rédacteurs en chef :
Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot, Valérie Niquet
Adeline Cassier : correspondante à Pékin


S'abonner :
Tarif particulier : 1 an France : 85.00 € Reste du monde : 95.00 €
Tarif particulier : 2 ans France : 160.00 € Reste du monde : 180.00 €

Site Internet : ÉDITIONS CHOISEUL

mardi 26 avril 2011

RÉVÉLATIONS - WikiLeaks : les dossiers secrets de Guantanamo


Le Monde - Analyses, mardi, 26 avril 2011, p. 16

Le dossier Guantanamo -
Sylvie Kauffmann

Après les documents de l'armée américaine sur la guerre en Afghanistan, puis l'occupation de l'Irak, publiés en juillet et octobre 2010, après les télégrammes du département d'Etat diffusés en novembre et décembre 2010, WikiLeaks a mis à la disposition du Monde et de plusieurs journaux internationaux un ensemble de documents secrets de l'administration judiciaire militaire américaine sur les détenus de Guantanamo.

Il s'agit, pour l'essentiel, des fichiers individuels de plus de 750 ressortissants étrangers soupçonnés d'actes terroristes arrêtés après les attentats du 11 septembre 2001 et transférés dans le camp de détention établi, en janvier 2002, sur la base militaire américaine située sur l'île de Cuba.

Sous la mention Secret/NOFORN (Not for Foreign Nationals : " à ne pas communiquer aux étrangers "),Department of Defense, Joint Task Force Guantanamo, chacun de ces fichiers détaille, sur une longueur variant de 2 à 12 pages, l'état civil du détenu, les circonstances de sa capture, les résultats de ses interrogatoires, ses éventuels liens avec une organisation terroriste, son comportement en détention, son état de santé, l'évaluation du risque qu'il présente pour la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés.

Le fichier comprend aussi une recommandation sur le sort qui doit être réservé au détenu par l'administration militaire américaine : maintien en détention sous contrôle américain, transfert en détention dans un pays étranger ou libération.

La totalité de ces Detainee Assessment Briefs (" Résumés des évaluations des détenus ") ont été établis entre 2002 et 2009, et la plupart sont illustrés d'une photo d'identité du détenu. Les dossiers des sept Français détenus à Guantanamo puis libérés y figurent, de même que ceux de 22 Chinois d'ethnie ouïgoure. Les prisonniers de nationalité afghane représentent le plus gros contingent (214 détenus), suivi par les Yéménites (110), puis les Pakistanais (67); 48 nationalités sont représentées.

Pris dans leur ensemble, rédigés dans un jargon juridico-militaire mêlant procédure froide et détails humains parfois tragiques, ces fichiers et les notes d'instructions générales qui les accompagnent offrent l'image d'un système judiciaire et pénitentiaire désespéré. Système créé pour tenter de maîtriser la menace à laquelle les Etats-Unis se sont trouvés confrontés dans l'immédiat après-11-Septembre, mais à laquelle ils n'ont jamais pu trouver de parade, ni rationnelle, ni respectueuse des critères d'un Etat de droit.

Informateurs fragiles

Créée par l'administration de George W. Bush, la prison de Guantanamo est devenue, aux yeux du monde, le symbole des effets pervers de la " guerre mondiale contre la terreur ", au point que Barack Obama s'est engagé à la fermer, pendant sa campagne électorale de 2008. Il n'y est cependant, à ce jour, pas parvenu et, neuf ans après sa création, 172 hommes y sont toujours détenus.

Ces documents révèlent la fragilité d'informateurs sur la foi desquels, à l'intérieur ou à l'extérieur du camp, les suspects sont souvent incriminés. Les interrogateurs eux-mêmes admettent parfois douter de leur crédibilité, et des experts du renseignement reconnaissent des erreurs commises en prenant en compte de précédents témoignages. Il n'est pas fait mention de tortures au cours des interrogatoires, ni de la manière dont les détenus ont été acheminés de leur lieu de capture à Guantanamo, deux sujets qui ont été la source d'importantes controverses.

En dépit de la mise sur pied d'un système très élaboré d'interrogatoire, de classification et de tri, les documents de Guantanamo ne montrent pas de progrès, en termes de renseignements obtenus ou de compréhension des motivations et des parcours des détenus, dans la traque de Ben Laden, ni dans le démantèlement d'Al-Qaida.

Parmi les documents qui accompagnent les fichiers, une note, en particulier, illustre le degré de sophistication et, pourtant, d'approximation auxquels sont parvenus les interrogateurs pour tenter de rationaliser leur travail face aux suspects de l'après-11-Septembre.

Intitulée Matrix of Threat Indicators for Enemy Combatants (" Guide des indicateurs de menace pour les combattants ennemis "), cette note dresse une liste des indices permettant de déterminer si un détenu est membre d'une organisation terroriste et quelles sont ses " intentions de commettre un acte terroriste s'il en a l'occasion ".

Si certains de ces critères paraissent évidents - " le détenu reconnaît avoir été à Tora Bora ", en Afghanistan, au moment de sa capture, " le détenu a attaqué des forces américaines ou de la coalition " -, d'autres sont infiniment plus incertains : " capturé en train de franchir la frontière ou un check-point ", " le détenu a des liens familiaux avec une organisation terroriste ".

Le guide dresse aussi la liste de toutes les justifications auxquelles vont avoir recours les suspects pour se couvrir, telles que : " a fui son pays de résidence par crainte d'incarcération ou de poursuites ", " s'est enfui avec des Arabes sans réaliser qu'ils étaient armés, a juste suivi la foule "," passant innocent vendu aux forces américaines "... La Joint Task Force de Guantanamo affirme à ce propos n'avoir eu aucune confirmation que des détenus aient été vendus, lors de leur capture, aux troupes américaines contre une prime.

Le Monde et Lemonde.fr publieront, dans les jours qui viennent, une série d'articles sur le " système Guantanamo " et les éclairages précis apportés par cette nouvelle série de documents secrets sur des catégories et des cas particuliers de détenus.


Procédures d'exception et censure


Les documents diffusés par WikiLeaks sont les dossiers des détenus de Guantanamo, établis en vertu de la procédure de révision de leur statut. Sous l'administration Bush, celle-ci était censée évaluer tous les ans s'ils méritaient toujours leur qualification d'" ennemi combattant " ou s'ils pouvaient être remis à un pays tiers.

Les Tribunaux de révision du statut de combattant (CSRT) ont été mis en place en 2004 par le Pentagone, pour répondre aux objections de la Cour suprême sur la détention illimitée hors de tout cadre juridique pratiquée à Guantanamo.

Dans ses deux premières décisions sur la prison (Hamdi vs Rumsfeld et Rasul vs Bush), la Cour avait demandé que soit donnée aux détenus la possibilité de contester leur incarcération. Selon la troisième convention de Genève, s'il y a contestation sur le statut d'un combattant, un " tribunal compétent " doit être saisi.

Le Pentagone refusant d'appliquer les conventions de Genève à " Gitmo ", les juristes militaires avaient mis au point la formule des CSRT, qui n'ont jamais été reconnus comme un tribunal " compétent " par les défenseurs des droits de l'homme - pas plus que par la Cour suprême qui, en 2006, a fini par reconnaître aux détenus le droit de se pourvoir en habeas corpus devant la justice fédérale. Ce " tribunal " était en fait un organisme administratif, constitué d'officiers - souvent de réserve -, qui prononçait une recommandation, mais ne pouvait ni condamner ni libérer. Les détenus n'avaient pas d'avocats, n'avaient pas accès à toutes les preuves et ne pouvaient pas faire venir de témoins. Un grand nombre d'entre eux avaient boycotté les comparutions.

Dilemme

Après l'élection de Barack Obama, les procédures ont été suspendues et une task force a repris un à un les dossiers. Mais, au bout de six mois, le président a dû reconnaître que certains détenus posaient un dilemme : impossible de les remettre en liberté, impossible de les poursuivre en justice, les preuves contre eux ayant été obtenues par la coercition. Début mars, il a décidé d'autoriser la détention préventive illimitée contre 47 de ces détenus. Parallèlement, l'administration a créé un Bureau de révision périodique pour réévaluer leur statut. A la différence des panels de l'administration Bush, purement militaires, ce bureau a une composition élargie aux ministères de la défense, de la justice, de la sécurité intérieure, des affaires étrangères et aux services de renseignement.

Ce n'est pas la première fois que des procès-verbaux de comparution CSRT sont diffusés. Le Pentagone en a mis quelques-uns - expurgés - sur son site Internet, et même les retransmissions audio des auditions de Khaled Cheikh Mohamed, le coordonnateur présumé du 11 -Septembre. Le site d'investigations ProPublica et l'American Civil Liberties Union (ACLU) ont aussi obtenu des documents en poursuivant le Pentagone.

Mais l'information sur les détenus a été une lutte continue. En 2004, plus de deux ans après l'ouverture, le Pentagone n'avait toujours pas fourni de liste d'identités ni même de nationalités. Les journalistes admis sur le site sont encadrés et leurs photos soumises à la censure.

Grâce aux documents de WikiLeaks, c'est la première fois que le public peut voir les photos des hommes incarcérés, depuis huit ans pour certains.


Pour Washington, une publication " regrettable "

Dès la publication sur Internet des rapports d'interrogatoire de Guantanamo et des analyses réalisées par plusieurs médias, le gouvernement des Etats-Unis a fait une déclaration officielle : " Il est regrettable que (...) plusieurs médias aient pris la décision de publier de nombreux documents obtenus illégalement par WikiLeaks concernant le centre de détention de Guantanamo. Ces documents contiennent des informations confidentielles sur des détenus et des ex-détenus, et nous condamnons fermement la fuite de ces renseignements sensibles. (...) Le gouvernement précédent et le gouvernement actuel se sont tous deux efforcés d'agir avec le maximum de soin et de diligence pour transférer les détenus hors de Guantanamo. Le gouvernement précédent avait transféré 537 détenus et, à ce jour, le gouvernement actuel en a transféré 67. La priorité absolue a toujours été de protéger les citoyens américains, et nous redoutons que la publication de ces documents ne vienne compromettre ces efforts. Cela dit, nous continuerons à travailler avec nos alliés et partenaires dans le monde entier pour atténuer les menaces contre les Etats-Unis et d'autres pays, et à oeuvrer pour la fermeture définitive du centre de détention de Guantanamo, en accord avec nos pratiques en matière de sécurité et nos valeurs en tant que nation. "



Des adolescents victimes de machinations -
Yves Eudes

Sur les 779 détenus qui ont séjourné à Guantanamo, plusieurs dizaines étaient encore adolescents à leur arrivée. Les rapports d'interrogatoire révélés par WikiLeaks et consultés par Le Monde révèlent que beaucoup de ces jeunes ne comprenaient pas ce qu'ils faisaient là, et que dans certains cas, leurs interrogateurs étaient du même avis.

Lorsque Mohammed Omar est transféré à Guantanamo en juillet 2002, il déclare avoir 15 ou 16 ans - il n'est pas très sûr. Peu après, les autorités du camp lui font subir des examens radiologiques pour déterminer sa densité osseuse, et donc son âge réel. Les médecins affirment qu'il a achevé sa croissance, ce qui fait de lui " un adulte au sens anatomique ", et calculent qu'il avait sans doute 16 ans et 9 mois à son arrivée.

Patiemment, les interrogateurs ont reconstitué son histoire. Né au Pakistan, Mohammed Omar a été envoyé en Afghanistan fin 2001 par un de ses camarades de classe, qui lui avait simplement parlé d'un séjour dans une école d'arts martiaux. Une fois sur place, Mohammed se retrouve interné dans un camp d'entraînement militaire taliban. En fait, il ne reçoit aucune formation, car dès son arrivée, la zone est bombardée en permanence par l'aviation américaine. Il décide alors de s'enfuir pour rentrer au Pakistan. En chemin, il est pris en charge par des Afghans qui prétendent l'aider, mais qui le font prisonnier et le livrent aux Américains.

Il reste incarcéré en Afghanistan pendant six mois, puis il est envoyé à Guantanamo, à cause de sa connaissance supposée du fonctionnement du fameux camp d'entraînement.

Dès juillet 2003, les interrogateurs américains estiment qu'il doit être libéré, car il ne détient aucun renseignement utile, n'est " ni membre d'Al-Qaida ni chef taliban " et n'a " jamais exprimé de pensées violentes ni de menaces envers les Etats-Unis ". Il ne connaît même pas la signification du mot " djihad ". Pourtant, Mohammed ne sera renvoyé dans son pays qu'un an et demi plus tard, à cause des pesanteurs bureaucratiques et des allers-retours de son dossier entre Guantanamo et le CITF - Criminal Investigative Task Force, la commission d'enquête criminelle du Pentagone.

Dans les rapports, les récits similaires se succèdent. Lorsque les interrogateurs racontent les mésaventures de certains jeunes détenus, ils adoptent parfois un ton presque compassionnel. Naqib Ullah, originaire d'un petit village afghan, n'a que 14 ans quand il arrive à Guantanamo en janvier 2003. Au fil des interrogatoires, on découvre que le jeune garçon a d'abord été kidnappé par une bande d'une douzaine d'hommes, qui l'ont violé sous la menace d'une arme, puis l'ont obligé à travailler pour eux.

Quand des soldats américains s'approchent du camp où Naqib est prisonnier, ses ravisseurs lui donnent un fusil et lui ordonnent de se battre contre les assaillants, puis ils s'enfuient. L'adolescent est capturé alors qu'il tient à la main une arme n'ayant jamais servi. Il est quand même envoyé à Guantanamo, car " il a peut-être connaissance des actions de résistance des talibans locaux et de leurs leaders ".

Après huit mois d'interrogatoire, les auteurs du rapport en arrivent à la conclusion que Naqib détient peut-être quelques renseignements intéressants, mais qu'il n'a jamais été un " combattant ennemi ", loin de là. Ils le classent officiellement dans la catégorie des " victimes d'enlèvement et enrôlés de force ".

Il faut donc avant tout " retirer ce garçon de son environnement actuel, et lui donner une chance de s'affranchir de l'extrémisme auquel il a été soumis, puis de devenir un membre productif de sa société ". Ils recommandent de le confier à une association caritative, le temps qu'il se reconstruise. En fait, Naqib sera renvoyé en Afghanistan après un an de détention.

Dans certains cas, les interrogateurs semblent convaincus que des adolescents afghans ont été raflés au hasard dans le chaos de la guerre et envoyés à Guantanamo à la suite d'une série de méprises et d'incompétences.

Fin 2001, Mohammed Ismail, âgé de 14 ans, errait de village en village, avec un oncle et un cousin, dans l'espoir de trouver du travail sur un chantier. Un jour, près d'un canal d'irrigation en construction, il rencontre un soldat, qui lui propose de travailler pour les talibans, mais il s'agissait d'une ruse : dès qu'il accepte, il est livré à un commandant antitaliban, qui l'emprisonne. Croyant naïvement obtenir sa libération s'il passe aux aveux, il se dénonce comme taliban. Il est aussitôt interné dans un camp américain, puis transféré à Guantanamo.

Dès juin 2003, les interrogateurs recommandent sa libération, car son transfert à Guantanamo ne repose sur aucune raison sérieuse. Mais un mois plus tard, le CITF décide de son maintien en détention, car " son cas n'a pas été entièrement évalué ". Il sera finalement relâché début 2004.

De même, Hezbullah Abd Jalil Andar, un paysan de 18 ans, réquisitionné dans son champ de luzerne par des soldats américains qui avaient besoin d'un guide, a ensuite été confondu avec un prisonnier par une unité de la police militaire venant d'arriver sur les lieux. Apparemment, la décision de l'envoyer à Guantanamo ne repose sur aucun élément précis.

Parfois, les enquêteurs croient même deviner que quelques-uns des jeunes échoués à Guantanamo ont été victimes d'une machination : des talibans, auteurs d'attaques contre des soldats de la coalition, auraient ensuite réussi à se faire passer auprès des Américains pour des miliciens proches de l'Alliance du Nord. Puis, afin de détourner les soupçons, ils leur auraient livré des jeunes pris au hasard, affirmant qu'il s'agissait des coupables.


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mercredi 9 février 2011

MAGAZINE - Monde chinois : Médias et pouvoir en Chine






Écoutez l'interview d'Emmanuel Lincot dans l'émission Chine Hebdo - 5 février 2011 (BFM / Radio 86)

Monde chinois, la revue de référence consacrée à l'analyse des évolutions économiques, stratégiques, politiques et culturelles de l'ensemble formé par la République populaire de Chine, Taïwan, Hong Kong et Singapour.

Numéro 24 : Médias et pouvoir en Chine (Hiver 2010-2011)

Parler des médias en Chine se résume bien souvent à discuter de la censure, du contrôle de l’information et des droits de l’homme. Monde chinois veut contourner cette représentation banalisée - sans évidemment la réfuter - et supposer, plutôt, l’hypothèse d’une relative liberté de parole en Chine.
Car celle-ci est bien existante dans les médias chinois. Avec la libéralisation de l’économie, le temps du monopole de l’information par les journaux officiels s’est achevé, et les grands groupes de presse ou audiovisuels chinois disposent aujourd’hui d’une véritable liberté éditoriale qui peut même parfois bousculer le Parti : dénonciation de scandales, corruption, trafics... L’information locale se développe, parfois mieux que les organes nationaux, les chaînes de télévision et les stations de radio se multiplient, le nombre de Chinois connectés à Internet explose, et, malgré le puissant bridage idéologique et juridique, la diversité médiatique s’organise.
Ce numéro de Monde chinois cherche à rendre compte des réalités complexes du paysage médiatique chinois, de ses pratiques professionnelles qui doivent intégrer des contraintes politiques, des mécanismes de formation de l’opinion chinoise, des enjeux et des évolutions d’un secteur en pleine mutation.

Rédacteurs en chef :
Barthélémy Courmont
Emmanuel Lincot

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mercredi 2 février 2011

SPÉCIALE MAGAZINE - Comment la Chine envahit l'Europe



L'Express, no. 3109 - COUVERTURE, mercredi, 2 février 2011, p. 1

Sommaire :
Grèce, Portugal, Espagne : l'offensive de Pékin

Entreprises : la stratégie des prédateurs

etc.


Comment la Chine envahit l'Europe
Bruno Abescat

La Chine vient à l'Europe et l'Europe lui déroule le tapis rouge. En trois mois, le président, le Premier ministre et l'un des principaux vice-Premiers ministres chinois ont visité pas moins de huit pays de l'Union, plus la Turquie. Ce ballet officiel en dit long sur l'intérêt que porte l'empire du Milieu au Vieux Continent. Voilà peu encore, seuls les produits chinois franchissaient nos frontières. Désormais, la Chine, premier bailleur de fonds de la planète, assure les fins de mois de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne. Ses firmes conquérantes sont à l'affût des bonnes affaires. Incontournables.

Ce mouvement, dira-t-on, n'est qu'une des illustrations du basculement du monde. Du Nord vers le Sud. Comme l'Inde ou le Brésil, la Chine, deuxième puissance économique, ne fait que prendre la place qui lui revient. Inutile d'aller contre, mieux vaut chercher à en tirer profit.

La rapidité de sa montée en puissance n'en suscite pas moins de l'inquiétude en Occident, voire un net raidissement. Les plus anxieux (lucides ?) souhaitent dresser une muraille pour protéger les secteurs industriels les plus sensibles. Ils rappellent, à juste titre, que les entreprises chinoises, comme la plupart de leurs dirigeants, demeurent liées au pouvoir politique.

Les autorités de Pékin, elles, se veulent rassurantes. En volant au secours des maillons faibles de l'Europe, elles se donnent l'image d'un partenaire responsable. Mais ce chevalier blanc ne fait d'abord que défendre ses intérêts, tout comme les entrepreneurs chinois. Lors d'un séjour à Athènes, l'un d'eux rappelait un proverbe : "Construisez le nid d'aigle et l'aigle viendra." Avant d'ajouter : "Nous allons construire un nid dans votre pays pour attirer les aigles chinois." Ses hôtes ont ri jaune.


Un créancier capital pour l'euro
Benjamin Masse-Stamberger

La Chine est venue au secours des maillons faibles de l'Union monétaire. Une aide intéressée, qui ne va pas sans contreparties économiques et diplomatiques.

Bienvenido Mr Li !" Le titre du quotidien économique espagnol Expansion, le 4 janvier dernier, à l'occasion de la venue de Li Keqiang, le vice-Premier ministre chinois, ne reflétait pas seulement le sens de l'hospitalité ibérique. Il faisait surtout allusion au film de Luis Berlanga, Bienvenido Mr Marshall !, satire aigre-douce de l'Espagne des années 1950, avide de modernité et d'américanisation. Un demi-siècle plus tard, c'est un haut dignitaire du Parti communiste chinois qui était reçu avec les honneurs à Madrid. Mais aussi à Londres, Lisbonne et Berlin : partout où l'ont conduit ses pas, dans une Europe saisie par le froid, "Mr Li" a été accueilli avec le même enthousiasme décomplexé. Le successeur annoncé de Wen Jiabao au poste de Premier ministre est, il est vrai, arrivé les bras chargés de cadeaux. Et, pour la vieille Europe, aboulique et endettée, il n'est plus guère temps de jouer les divas...

Des cadeaux ? Une intraveineuse, plutôt, pour les pays du sud de l'Europe, prêts à tout pour engranger le cash qui leur évitera le coup de grâce que préparent les marchés. En octobre 2010, Athènes avait déjà déroulé le tapis rouge pour Wen Jiabao. Les commentateurs avaient emphatiquement décrit cette nouvelle route de la soie reliant l'Asie à l'Europe, suivant l'itinéraire des caravaniers des premiers siècles après Jésus-Christ. Après l'Afrique, l'empire du Milieu a en effet décidé de placer ses pions dans le berceau de l'Occident : investissements dans les infrastructures (chemins de fer, ports, dont celui du Pirée, désormais en partie contrôlé par le géant Cosco), doublement des échanges commerciaux, accords sur l'achat de matières premières, comme le marbre par exemple. Surtout, dans une Grèce exsangue, Wen Jiabao s'était engagé solennellement à "soutenir les pays de la zone euro en difficulté."

Le raid sur Athènes annonce sans aucun doute une offensive plus générale. A Madrid, Li Keqiang a en tout cas de nouveau sorti le carnet de chèques : des contrats commerciaux d'une valeur de 5,6 milliards d'euros ont été signés dans l'énergie, les transports et le tourisme, et la promesse a été faite d'acheter encore davantage de dette espagnole - aujourd'hui déjà détenue à 10 % par l'empire du Milieu.

A Lisbonne, selon le Jornal de negocios, le dirigeant chinois se serait même montré encore plus précis, en s'engageant sur la somme de 5 milliards d'euros. "Cela ne représente pas forcément un gros effort comparé à leurs 2 800 milliards de dollars de réserves de change, analyse Patrick Chovanec, professeur d'économie à l'université Tsinghua, à Pékin. Mais, pour les Européens, être soutenu par un acteur étatique aux poches aussi profondes est vital."

La Chine est ainsi en train de devenir l'un des principaux créanciers de l'Europe. "Il est difficile de savoir quelle est la part exacte de la dette de la zone euro détenue par Pékin, analyse François Godement, directeur de l'Asia Center à Sciences po. Contrairement aux Américains, les Européens ne disposent pas de données précises sur l'origine des acheteurs." Selon un calcul du Financial Times, Pékin détenait en avril 2010 pour 630 milliards d'euros de dette de la zone euro, soit 7 % du total. Des montants considérables, en augmentation rapide, qui font craindre à certains que le Vieux Continent, devenu accro aux liquidités de son nouveau créancier, ne soit en voie de vassalisation accélérée.

Bien sûr, ce n'est pas par philanthropie que Pékin tend la main aux Européens. Diaboliser ses intentions serait cependant une erreur. "Les Chinois sont pragmatiques avant tout, estime François Godement. L'Europe représente l'un de leurs plus importants marchés (28 % de leurs exportations), et ils ont donc tout intérêt à ce que la zone euro ne s'effondre pas." Pékin poursuit également une stratégie de diversification de ses considérables réserves de change, alimentées par des excédents commerciaux massifs. Jusque récemment, le gouvernement se satisfaisait de détenir la plus grande part de ses réserves en dollars. Mais, avec la crise, les doutes sur la solvabilité des Etats-Unis se sont accrus. Et les Chinois ont commencé à acheter des yens, des livres sterling, et surtout des euros. "Dans un premier temps, les troubles de la zone euro ont un peu refroidi leurs ardeurs, constate Patrick Chovanec. Mais plus le temps passe, et plus ils pensent que l'Europe va surmonter la crise. Du coup, la situation actuelle ne présente pour eux que des avantages : ils apparaissent comme des sauveurs, sans prendre de risque excessif."

Pékin voit également les bénéfices qu'il peut tirer d'une collaboration renforcée avec les Européens. "Dans le cadre de son nouveau plan quinquennal, le Parti communiste a défini sept priorités en matière économique, décrypte André Loesekrug-Pietri, président du fonds A Capital et fin connaisseur de la Chine. Il s'agit de l'efficacité énergétique et environnementale, des biotechs, des technologies de l'information, de l'industrie à haute valeur ajoutée (ferroviaire, aéronautique...), des nouveaux véhicules et des nouveaux matériaux. Dans la plupart de ces domaines, la Chine juge que ce ne sont pas les Etats-Unis, mais l'Europe qui est en pointe." Les autorités chinoises ont ainsi profité de leur récent périple européen pour signer des accords d'échanges technologiques, comme, par exemple, avec la Grèce dans le domaine des télécommunications.

Pékin espère bien aussi tirer de sa générosité financière quelques dividendes sur le plan diplomatique. "Globalement, la stratégie des Chinois consiste, pour un certain nombre de sujets abordés dans les grandes négociations internationales (G 20, OMC, conférences sur le climat...), à essayer de rompre le front commun Etats-Unis-Europe", décrypte Antoine Brunet, directeur du cabinet de conseil AB Marchés. Plus précisément, Pékin a deux priorités en tête : décrocher le statut d'"économie de marché", qui lui permettrait d'éviter de payer des droits de douane prohibitifs, et obtenir la fin de l'embargo sur les armes, que l'Europe avait failli lever il y a cinq ans, avant de renoncer, sous la pression des Américains.

Pour autant, la Chine fait encore preuve d'une certaine retenue dans ses ambitions. "Contrairement à ce que l'on entend en Europe, la presse chinoise a plutôt tendance à reprocher à ses dirigeants de ne pas réclamer davantage de contreparties en échange de son aide", témoigne Bei Xu, économiste chez Natixis. Reste à savoir si cette réserve perdurera ou si, grisé par sa puissance, l'empire du Milieu deviendra plus arrogant. Et plus exigeant. "Pour l'instant, le pays demeure plutôt isolationniste, ajoute Bei Xu. Un peu comme les Etats-Unis au début du xxe siècle, il ne sait trop que faire, politiquement, de sa nouvelle force de frappe financière." Pour beaucoup d'experts occidentaux, la Chine pourrait devenir la première puissance économique mondiale d'ici à 2030. Ou plutôt le redevenir, puisqu'elle le fut longtemps, jusqu'en 1840. Les deux siècles séparant ces dates n'auraient alors été qu'une simple parenthèse.


Pierre Lellouche : "il y a un risque politique non dit"
Propos recueillis par Benjamin Masse-Stamberger

Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, jauge le lien Chine-Europe.

Faut-il avoir peur de l'offensive chinoise en Europe ?

En trente ans, la Chine est passée de moins de 1 % des exportations mondiales à 10 % aujourd'hui : ses entreprises sont désormais compétitives au niveau mondial, et elle est devenue un banquier important de la planète, avec les premières réserves de change du monde. Après cinq siècles d'éclipse, la Chine revient au premier rang des économies mondiales. C'est une situation nouvelle, qui crée forcément un certain nombre de frottements. Est-ce qu'il faut être sur ses gardes ? Certainement. Mais ces changements ouvrent aussi un certain nombre d'opportunités.

Lesquelles par exemple ?

Le marché intérieur chinois est immense. Les besoins d'infrastructures du pays le sont aussi : ce sont autant de domaines où les entreprises françaises ont toutes leurs chances. Aujourd'hui, la part de marché de la France en Chine est de 1,3 %. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a de la marge pour progresser.

L'Europe ne risque-t-elle pas de devenir dépendante de la manne chinoise ?

Le risque est évident dans la mesure où le commerce extérieur européen est structurellement déficitaire avec la Chine. C'est vrai aussi pour la France : Allemagne et Chine sont nos deux premiers postes déficitaires. A mesure que Pékin accumule des réserves, il sera tenté d'en utiliser une (petite) partie pour prendre des positions en Europe. Il y a un risque politique non dit pour les Européens : plus les uns ou les autres seront endettés vis-à-vis du créancier chinois, moins ils seront tentés de prendre des mesures un peu dures, en matière de politique commerciale par exemple. C'est une des raisons pour lesquelles la réduction des déficits publics doit être une priorité nationale.

N'y-a-t-il pas aussi un problème de réciprocité avec la Chine ?

Absolument. Nous sommes ouverts aux produits, aux entreprises et aux investissements chinois. Prenez par exemple les marchés publics : il nous est interdit de favoriser nos champions nationaux au nom du principe de libre concurrence sur le marché intérieur européen, mais les Chinois, eux, réservent une grande partie de leurs marchés publics à leurs propres entreprises. La Chine construit une autoroute en Pologne sur financements européens : il faut que la réciproque soit possible. C'est pour cela que le président de la République souhaite faire évoluer les règles du jeu, notamment en matière commerciale et monétaire.


Vent d'est sur les entreprises
Libie Cousteau et Valérie Lion

En six ans, les groupes chinois ont triplé leurs investissements sur le Vieux Continent. Un galop d'essai : la conquête de l'Ouest ne fait que commencer.

C'était la soirée à ne pas manquer en ce début d'année. Le 18 janvier, le Tout-Paris était réuni sous les lambris du Palais Brongniart, l'ancien siège de la Bourse, pour un dîner de gala exceptionnel où la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, invitée d'honneur, disputait la vedette à Henri de Castries, patron d'Axa, Patrick Kron (Alstom), Maurice Lévy (Publicis), Frédéric Oudéa (Société générale) ou encore au très sinophile Jean-Pierre Raffarin. Au total, près de 300 personnalités étaient conviées par Jiang Jianqing, président de la puissante banque chinoise, ICBC, n° 1 mondial, pour célébrer en grande pompe l'ouverture de sa succursale française.

Après Paris, ce haut dignitaire encore inconnu sur le Vieux Continent avait un programme chargé : l'inauguration en rafale de nouvelles implantations à Milan, Bruxelles, Amsterdam et Madrid. Si ses équipes européennes ne comptent pour l'heure que 200 personnes - une vingtaine en France - ICBC, cotée depuis seulement quatre ans, pèse déjà plus de 240 milliards de dollars ! Et ne cache pas ses ambitions, au premier rang desquelles accompagner les entreprises de l'empire du Milieu parties à la conquête de l'Ouest.

Encore insignifiant il y a quelques années, le tableau de chasse de ces nouveaux prédateurs s'est singulièrement étoffé ces derniers temps. Jugez plutôt : en janvier, China National BlueStar s'offrait le chimiste norvégien Elkem moyennant 2 milliards d'euros ; en décembre 2010, c'est la griffe Cerruti qui tombait dans l'escarcelle du géant du textile Li & Fung ; en novembre, le fonds d'investissement Fosun montait à 10 % dans le capital du Club Med. Quelques mois auparavant, le fondateur de Geely, l'étonnant Li Shufu, autodidacte ayant fait fortune dans l'automobile, bouclait le rachat du suédois Volvo Cars. La liste pourrait s'allonger si l'appétit de Mengniu pour Yoplait ou encore celui de Bright Food pour United Biscuits (Delacre, BN...) se confirmaient dans les semaines à venir.

A la fin de l'année dernière, l'incroyable - mais vaine - surenchère d'un obscur conglomérat chinois sur l'offre du français Nexans pour lui ravir le très stratégique fabricant néerlandais de câbles Draka a fini par convaincre de la réalité de la menace. Au point que le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, a suggéré la mise en place d'une "autorité chargée d'examiner les investissements étrangers", inspirée du modèle américain - le Committee on Foreign Investment in the United States. Il faut dire que le cash accumulé par ces nouveaux conquérants leur autorise toutes les audaces.

"En six ans, les investissements directs de la Chine en Europe ont été multipliés par trois, note Françoise Nicolas, directrice du centre Asie à l'Institut français des relations internationales. Mais, en 2009, ils représentaient moins de 6 % du total des 56 milliards de dollars investis à l'étranger", nuance-t-elle. Si la présence chinoise devient de plus en plus visible, elle n'en reste pas moins modeste. Et pour cause : longtemps concentrés exclusivement sur leur propre marché, les Chinois ont d'abord déployé leurs forces vers le reste de l'Asie puis vers l'Afrique, pour ses précieuses ressources naturelles, indispensables à la croissance de leur économie. "L'Europe émerge comme cible à partir de 2003, avec deux destinations phares, l'Allemagne et le Royaume-Uni", rappelle Françoise Nicolas.

L'année 2005 a marqué une étape importante avec le rachat de la division PC d'IBM par une entreprise chinoise trois fois plus petite, Lenovo, et celui de la mythique marque britannique MG Rover par Nanjing Automotive, le constructeur de la première camionnette chinoise. Cette année-là, les investissements chinois en Europe ont presque triplé. Depuis, le rythme ne s'est pas ralenti. Tous les moyens sont bons : rachat, prise de participation, sociétés communes, contrats. En 2009, la Chine est même devenue le troisième créateur d'emplois parmi les investisseurs étrangers en Europe. Une récente étude de KPMG révèle que le Vieux Continent est désormais la cible prioritaire des Chinois à l'international, après l'Asie.

"Trois motivations les animent aujourd'hui, analyse Charles-Edouard Bouée, président Asie au cabinet de conseil Roland Berger. Le besoin de redéployer leurs actifs en euros, une volonté d'acquérir des technologies, des marques et des réseaux de distribution, et, enfin, la quête de relais de croissance pour des groupes qui ont fait le plein sur leur marché domestique."

Le drapeau chinois flotte désormais sur des usines italiennes, allemandes ou françaises, sur des plates-formes logistiques ou des centres de recherche. Les ingénieurs France Télécom de Lannion, berceau de la téléphonie tricolore, se souviennent encore de ce jour de mars 2007 où ils virent débarquer, de l'autre côté de la rue, une vingtaine de chercheurs de Huawei, venus prendre possession de bureaux flambant neufs. Au printemps prochain, c'est le fabricant d'électroménager Haier qui ouvrira en Allemagne son premier centre de recherche européen, chargé d'adapter ses produits à la clientèle occidentale. Les grandes entreprises chinoises pointent aussi leur nez sur d'importants appels d'offres et percent sur des marchés jusque-là dominés par nos champions : cet automne, Yuanda a raflé le contrat d'habillage de la future tour Carpe Diem, à la Défense, en cassant les prix. Un camouflet pour Eiffage et consorts.

Mais, pour l'heure, les véritables succès se comptent sur les doigts d'une main. Candidat au rachat d'Areva T & D, le fonds souverain CIC s'est finalement retiré de la compétition, tout comme Tianjin Xinmao sur Draka. Les ambitions des Chinois sont souvent freinées par leur méconnaissance de l'environnement réglementaire et leur manque d'expérience dans les fusions-acquisitions. Lorsqu'ils parviennent malgré tout à mettre la main sur leur proie, ils ne réussissent pas toujours à en tirer profit, comme en témoigne la reprise infructueuse des téléviseurs Thomson par TCL ou la difficile intégration de la conserverie de tomates Le Cabanon dans le conglomérat Chalkis. Leur réputation souffre par ailleurs de pratiques parfois peu reluisantes, à l'instar du nouveau propriétaire de MG Rover, qui n'a pas hésité à démonter les usines britanniques... pour les réinstaller en Chine. Ou encore de Longsheng Shandong, acquéreur du spécialiste européen du contreplaqué Plysorol, qui, intéressé par les seules plantations de bois détenues au Gabon, n'a jamais injecté l'argent promis.

Toutefois, ces faux pas pourraient bientôt appartenir au passé. "Les Chinois ne veulent pas apparaître comme menaçants", relève David Weill, vice-président d'AT Kearney. Ils ne ménagent pas leurs efforts pour former des cadres dirigeants capables de maîtriser les codes européens. Rien qu'en France, les universités et grandes écoles accueillent plus de 30 000 étudiants venus de l'empire du Milieu. Et les grandes entreprises savent désormais s'offrir les services de pointures locales, à l'instar de Huawei, qui a recruté à la tête de sa filiale France l'ex n° 2 du groupe d'électronique de défense Thales.

"Ce qui fera exploser les acquisitions par les Chinois, c'est leur volonté de bâtir de véritables multinationales, assure Florent Steck, associé chez KPMG. Aujourd'hui, même leur plus grosse société, PetroChina, est moins globale que Total." Mais leurs fleurons ont déjà bousculé les classements mondiaux. Vinci, longtemps leader incontesté du BTP, ne vient-il pas d'être rétrogradé à la troisième place derrière... deux groupes chinois ? Pour autant, la plupart des spécialistes réfutent l'idée d'un péril jaune : "Ce ne sont pas les Barbares qui débarquent, tempère l'un d'eux, mais la rencontre de deux mondes à laquelle il faut se préparer." Sans tarder.

Acquisitions

Luxe Cerruti (France), racheté en 2010 par le géant du textile Li & Fung.

AUTOMOBILE

MG Rover(Grande- Bretagne), racheté en 2005 par Nanjing Automotive.Volvo Cars (Suède), racheté en 2010 par Geely.

et aussi :

Elkem (Norvège), en 2011 ;Rhodia Silicones (France), en 2007 ; Adisseo (France), en 2006 ;

Marionnaud (France) et IBM (division PC) en 2005.

implantations

Haier (électroménager), une usine en Italie et bientôt un centre de recherche en Allemagne.

Huawei (télécoms), un centre de recherche en France depuis 2007.

ICBC (banque), une succursale à Paris, ouverte en 2011.

prises de participations

Club Med Fosun, actionnaire à 10 %.

BarclaysChina Development, actionnaire à 3 %.

et aussi :

Sanofi-Aventis Veolia Environnement

China Investment Corporation (CIC), investisseur à hauteur de 1 à 2 %.


Jean-Pierre Clamadieu : "On entretient trop de fantasmes"
Propos recueillis par Libie Cousteau

L'expansion chinoise vue par Jean-Pierre Clamadieu, PDG de Rhodia.

Les désirs d'expansion des Chinois représentent-ils une menace pour l'industrie européenne ?

Jusqu'ici, les Chinois manifestaient surtout un tropisme pour le monde anglo-saxon. Les opérations réalisées récemment sur le Vieux Continent ne sont pas surprenantes : les grands groupes industriels sont en quête de relais de croissance hors de leurs frontières. Mais il ne devrait pas y avoir une déferlante de rachats. Notons que ces investissements représentent pour l'Europe une opportunité d'accès à des capitaux, à un savoir-faire, et à un gigantesque marché. Il pourrait néanmoins exister un risque de voir nos technologies et certaines productions partir en Chine.

Pensez-vous qu'il faille instaurer, comme le préconisait récemment le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, une autorité chargée de contrôler ces investissements ?

Il faut en effet rester attentif et garantir le principe de réciprocité. La Chine souhaite faire émerger des champions nationaux et accueille parfois moins bien aujourd'hui les entreprises étrangères. Faire une OPA sur une société chinoise demeure très difficile, même si le groupe SEB, par exemple, y est parvenu.

Quels enseignements tirez-vous, trois ans après, de la vente de Rhodia Silicones au chinois Bluestar ?

L'opération a permis à cette ancienne filiale de devenir l'un des leaders mondiaux de son secteur. Elle n'aurait pas eu cette perspective au sein de notre groupe. Bluestar n'ayant pas de présence en Europe, aucune restructuration n'a été nécessaire. Les nouveaux actionnaires ont gardé l'équipe en place et cela se passe bien. On entretient trop de fantasmes sur la puissance chinoise.



Sang neuf dans les Carpates
Iulia Badea Guéritée

La Roumanie, avec ses usines à la dérive et son savoir-faire industriel, attire les investisseurs chinois. Une implantation discrète mais efficace.

Rasnov, en Transylvanie, au coeur des Carpates : sa citadelle, ses 15 000 habitants et... ses trois Chinois. Bercée par le rythme des vagues de touristes venus visiter le château voisin de Dracula, Rasnov (à 15 kilomètres de Brasov, la deuxième plus grande ville de Roumanie) n'a longtemps été qu'un lieu de passage. Depuis 2008, le destin de la bourgade a basculé, pour la seconde fois de son histoire après l'occupation par les chevaliers teutoniques, en 1215. Cette fois-ci, ce sont les Chinois qui ont débarqué. L'usine de tracteurs qu'ils ont inaugurée, en 2009, se dresse au pied de la citadelle. Un investissement de 50 millions d'euros, financé à 80 % par Hoyo-SHK Modern Agricultural Equipment Co. Ltd. China. Pour figurer parmi les 500 futurs employés du site, les habitants de Rasnov ont même remis des listes d'inscription à la direction ! Car Tractoare Hoyo représente ici l'avenir : l'usine devrait assembler d'ici à 2012 plus de 20 000 unités à destination de toute l'Europe. A terme, les composants seront aussi produits sur place.

Une belle revanche pour les gens du cru : c'est dans leur région que se trouvait la plus grande usine de tracteurs du pays à l'époque de Ceausescu. Malins, les Chinois sont venus y chercher un savoir-faire. Loin d'être une curiosité, leur percée, discrète mais efficace, a commencé en 1993 lorsque le département de Brasov a amorcé sa collaboration avec la province de Liaoning. Des commerces ont peu à peu fleuri autour du seul restaurant chinois de la région. Aujourd'hui, l'université Transilvania Brasov accueille en son sein, depuis septembre 2010, un institut roumano-chinois Confucius.

Les édiles de Brasov ne sont pas les seuls à recevoir à bras ouverts les investisseurs chinois. A Timisoara, ces derniers ont racheté une fabrique de vélos ; à Somes Dej, Avic International a promis 350 millions d'euros pour redresser une usine de cellulose et papier. La seule raison qui empêche une implantation plus rapide des entreprises de l'empire du Milieu en Roumanie semble être la lourdeur bureaucratique - un comble !

Un futur China Town à Bucarest

En revanche, les Chinois se hissent déjà au quatrième rang parmi les petits entrepreneurs étrangers : commerces, restaurants, à Bucarest, leurs affaires prospèrent. A tel point qu'aujourd'hui un vaste complexe de 13 hectares, le Dragon rouge, abrite plus d'un millier de commerces chinois dans la capitale. Et ce n'est pas fini : un groupe de promoteurs roumains et chinois construit actuellement, sur 50 hectares, le futur ChinaTown. Au programme : 12 bâtiments d'habitation, des écoles, des bureaux et des banques.

Même si la ligne aérienne directe Bucarest-Pékin est suspendue depuis 2003, l'offensive chinoise a donc bel et bien traversé le Danube. Pour le plus grand bonheur des hommes d'affaires, qui rêvent de voir un jour le port de Constanta briller de mille lampions rouges. Mais au grand dam du président : Traian Basescu ne partage pas leur enthousiasme. Le 5 janvier, il martelait qu'il n'était pas question, pour son pays, de succomber aux sirènes de l'argent chinois, à l'instar de ses voisins, la Grèce et la Moldavie. Même si "la Chine est notre amie", concluait-il, un brin embarrassé.


diasporama

8 000 Chinois vivent en Roumanie, selon l'Office roumain des migrations, dont 6 000 à Bucarest. Ils sont investisseurs, entrepreneurs, mais aussi ouvriers dans des entreprises du secteur textile.

385 millions de dollars Tel est le montant des investissements chinois en 2010 en Roumanie, selon le ministère de l'Economie.

Chinezii din Romania C'est le journal de la communauté chinoise expatriée en Roumanie.


Mon patron s'appelle Chuanzhi
Emmanuel Paquette

Il y a cinq ans, le chinois Lenovo achetait une icône américaine,la division micro-informatique du géant IBM. Cette fusion délicate n'a pas encore porté tous ses fruits.

C'est l'histoire du serpent qui avale un éléphant. Ou quand un géant de l'informatique américain tombe entre les mains d'une entreprise trois fois plus petite. Chinoise, de surcroît. "Mes amis, inquiets, ont pris cette image pour symbo-liser notre rachat de l'activité PC d'IBM en 2005, a raconté Liu Chuanzhi, président et fondateur de Lenovo, lors de son passage en France, en novembre 2010. Et il est vrai que nous avons connu des hauts et des bas."

Lorsque ce colosse de l'empire du Milieu, inexistant à l'international, débourse 1,25 milliard de dollars pour mettre la main sur ThinkPad, la marque d'ordinateurs d'IBM, il se trouve d'un coup propulsé n° 3 mondial. Mais l'intégration se révèle complexe. En France, le transfert automatique de 130 salariés d'IBM est vécu comme un traumatisme. La CFE-CGC n'hésite pas à demander l'ouverture d'une clause de conscience pour le personnel, effrayé à l'idée de se "retrouver dans la filiale d'un Etat totalitaire".

Aujourd'hui, Frank Setruk, délégué syndical à l'origine de cette requête, reconnaît qu'"il n'y a pas eu de problèmes particuliers". A vrai dire, nombre de salariés n'ont pas perçu de différences notables. Lenovo a pris soin d'internationaliser ses équipes. Aujourd'hui, son comité de direction compte autant d'étrangers que de Chinois. Les pays comme les Etats-Unis ou la France sont gérés par d'anciens responsables de "Big Blue". Concentrée sur une activité unique - la fabrication de micro-ordinateurs - l'entreprise est plus réactive... et davantage centralisée. Plusieurs fonctions clefs (finance, support client) sont basées à Bratislava, en Slovaquie.

Malentendus et incompréhensions

Au quotidien, les différences culturelles suscitent malentendus et incompréhensions. Comme lors des réunions, au cours desquelles les Américains monopolisent la parole. "Les Chinois sont moins volubiles", glisse Marc Godin, patron pour la France. En outre, tous ne maîtrisent pas la langue de Shakespeare mais donnent toujours le change devant leur interlocuteur, feignant de tout comprendre...

Le mode de gestion a, lui aussi, changé. "Nous sommes passés d'une multinationale à une grosse PME, raconte Catherine Ladousse, directrice du marketing pour l'Europe de l'ouest. Une grande autonomie est laissée aux équipes, on peut parler d'esprit entrepreneurial." Mais cette liberté a sa contrepartie : désormais, le salaire de chaque employé comporte une part variable. "Nous nous attendions à une culture plus égalitaire, plus communiste, reconnaît Ken Batty, directeur des ressources humaines pour l'Europe de l'Ouest. En Chine, les bonus représentent 30 % du salaire. En Europe, la part fixe de la rémunération n'a pas évolué depuis cinq ans mais la part variable atteint en moyenne 21 % pour les cadres, au lieu de 6 % auparavant."

En 2008, le groupe a traversé une tempête révélatrice. Alors qu'il visait la place de leader mondial, il s'est vu rétrogradé au quatrième rang par le taïwanais Acer. Un revers de taille. La crise n'a rien arrangé, contraignant l'Américain William Amelio, PDG de Lenovo à l'époque, à lancer un vaste plan d'économies et à licencier 2 500 personnes. Une réaction brutale, qui n'a pas été du goût des Chinois : en 2009, Amelio est remplacé par son prédécesseur, Yang Yuanqing.

Depuis, le groupe a renoué avec la croissance et connu la plus forte progression de tout le secteur au dernier trimestre de 2010. Mais sa notoriété hors de Chine reste à construire. Liu Chuanzhi a fixé un objectif très ambitieux : que, d'ici à trois ans, la moitié des Européens connaissent la marque Lenovo. Le serpent aura alors sans doute réussi à digérer l'éléphant.


Jean-Paul Larçon : "La Chine a peur de faire peur"
Propos recueillis par Bruno Abescat

Jean-Paul Larçon est professeur de stratégie internationale à HEC Paris. Fin connaisseur de l'empire du Milieu, il voit dans son développement plus une opportunité qu'une menace.

Rachat de dettes souveraines, investissements dans les infrastructures et les entreprises... Peut-on parler d'une offensive chinoise en Europe ?

En Europe et ailleurs... Depuis l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, en 2001, la croissance de ses investissements à l'étranger est exponentielle mais vise majoritairement l'Asie et les pays émergents. Avant cette date, la Chine se contentait d'exporter. A présent, elle acquiert des entreprises.

La crise accélère-t-elle ce mouvement ?

La crise est une opportunité pour la Chine. Elle lui permet d'entrer à moindre coût sur les marchés et d'acheter des sociétés en difficulté, comme Volvo Cars. Et je suis convaincu que nous n'avons rien vu : les banques et les compagnies d'assurance chinoises, qui n'ont pas encore bougé à l'international, vont à leur tour investir massivement.

L'Europe est-elle dépendante de la Chine ?

C'est exagéré. D'abord, à l'aune de sa puissance économique, ses investissements en Europe demeurent faibles. Ensuite, ce pays est simplement en train de prendre sa place sur l'échiquier mondial : il cherche à diversifier ses avoirs, pas à exprimer son pouvoir.

Quelle logique guide les autorités chinoises en Europe ?

Les Chinois sont des gens très méthodiques. Ils échafaudent des plans à long terme et les mettent en oeuvre. Les entreprises, même indépendantes, sont encouragées à s'internationaliser et sont accompagnées par une politique gouvernementale adéquate de financement, d'information, d'assurance à l'export... La "maison Chine" a une vision exacte de ce qu'elle veut faire par continent et par pays. En Europe, son principal souci est de s'assurer la stabilité économique et financière de son premier partenaire commercial.

Cette démarche a-t-elle évolué ?

A présent, la Chine a pris conscience de sa force et elle a sans doute peur de faire peur. Si elle veut rester offensive, je crois qu'elle aura à coeur d'avancer avec prudence et de respecter les lois.

Faut-il, comme aux Etats-Unis, protéger les secteurs stratégiques et se doter d'une autorité de contrôle ?

Demeurer sur le registre défensif ne me paraît pas la posture la plus pertinente. Acceptons que la Chine soit aussi une grande puissance scientifique et technologique et exigeons plutôt davantage de réciprocité.

Pékin peut-il espérer faire fructifier ses investissements sur le plan politique ?

Géant économique, la Chine pèse naturellement sur la scène politique. Mais, pour l'heure, elle n'a pas cherché à utiliser ce levier puissamment. Et s'il y a un impérialisme chinois, il est comparable à son pendant américain ou japonais...

Vous ne semblez pas croire à une menace chinoise. Pensez-vous que les Européens ont tendance à se faire peur avec la Chine comme avec le Japon dans les années 1980 ?

La montée en puissance de la Chine sur le plan international est très rapide et a de quoi susciter des inquiétudes. Mais, en même temps, elle est devenue l'un des piliers majeurs de notre nouveau monde multipolaire. Aujourd'hui, les Chinois investissent quatre fois moins à l'étranger que les étrangers en Chine. Maintenant, il faut le savoir, ce sont des entrepreneurs qui vont de l'avant. Donc, il ne faut pas baisser notre garde. Retenons plutôt que la Chine nous offre de formidables débouchés. Je reste fondamentalement positif : le développement de ce vaste pays est aussi une opportunité. A nous de la saisir.

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mercredi 19 janvier 2011

MAGAZINE - Tunisie : la révolution arabe






Ce qui se passe vraiment. L'après-Ben Ali. La contagion est-elle possible?

L'Express, no. 3107 - monde en couverture tunisie, mercredi, 19 janvier 2011

Dominique Lagarde, avec Axel Gyldén à Tunis

Que s'est-il vraiment passé pour que la révolte de la jeunesse devienne en quelques jours, en quelques heures, celle de tout un peuple ? Alors que le pays cherche, entre espoir et chaos, les voies de l'après-Ben Ali, retour sur un événement sans précédent. Et dont la région devra méditer la leçon.





Despote vieillissant, il a fui son pays, dans la soirée du 14 janvier, après vingt-trois ans de règne sans partage et vingt-trois jours d'une révolte populaire dont la mort d'un jeune homme aura été le catalyseur. Les Tunisiens n'en sont pas encore revenus. "Jamais je n'avais imaginé que Ben Ali tomberait comme ça, si vite !" confie Ibtissem Jouini, une biologiste de 29 ans. Yes we can ! Avant la révolution du Jasmin, aucun autocrate arabe n'avait été chassé du pouvoir par la rue. La révolution tunisienne pourrait-elle faire tache d'huile ? Plusieurs régimes arabes sont déjà en état d'alerte (voir l'entretien avec Denis Bauchard, pages 52-54). Au Caire et à Amman, Egyptiens et Jordaniens ont manifesté leur joie et leur espoir devant les ambassades de Tunisie tandis qu'à Alger, la plupart des éditorialistes se félicitent, à l'instar du quotidien El Khabar, de la "leçon" donnée par les Tunisiens "à tous les pays arabes toujours sous la coupe de dictatures archaïques".

En début de semaine, à Paris, Marseille ou Lyon, les Tunisiens de France étaient en liesse. A Tunis, pourtant, rien ne semblait vraiment acquis. Ni la sécurité, ni la démocratie tant espérée. A la tête du pays, Ben Ali avait construit un Etat policier qui reposait sur le maillage de la population par une multitude de fonctionnaires et d'indics dépendant du ministère de l'Intérieur. A ces hommes s'ajoutait une vaste garde présidentielle, placée sous la direction du général Ali Seriati. Cette véritable police parallèle, forte de 10 000 à 14 000 hom- mes ultrafavorisés, disposait de son propre réseau de malfrats. Ce sont eux qui tentent - depuis qu'ils ont compris que leur patron était parti sans ticket de retour, à moins qu'ils aient reçu des ordres de l'ex-chef de l'Etat - de semer le chaos et la terreur dans le pays. "Les milices cherchent à faire basculer le pays dans l'anarchie afin de démontrer que le système Ben Ali constituait un rempart contre le désordre", explique l'un des chefs de service de l'hôpital Mongi Slim de la Soukra, dans la banlieue de Tunis. Face à ces nervis de l'ancien régime, les Tunisiens résistent, décidés à protéger l'acquis de leur révolution. Dans les banlieues de la capitale et partout à travers le pays, les habitants s'organisent, créent des comités de vigilance et organisent des rondes afin d'éviter les pillages. "L'armée ne peut pas se déployer partout, poursuit le médecin de la Soukra, qui a rejoint l'un de ces groupes. Alors, nous avons installé des barrages pour empêcher des inconnus d'accéder aux maisons. En cas d'incident, on prévient les militaires. Cela leur permet d'intervenir, en ciblant leurs déplacements." Le mouvement est d'esprit civique : certains prennent en charge la collecte des déchets et nettoient les rues.

Le vrai défi, pourtant, est d'ordre politique. La Constitution rend en principe obligatoire l'organisation d'élections présidentielles dans les soixante jours qui suivent la vacance du pouvoir. Un délai bien court pour jeter les bases d'une démocratie pluraliste sur un champ politique en ruines, même s'il semble pouvoir être prorogé de quelques semaines. Le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, reconduit dans ses fonctions, s'est attelé à la constitution d'un gouvernement d'union nationale. Celui-ci, rendu public le 17 janvier, est composé pour moitié de technocrates. Outre le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), les trois partis d'opposition reconnus par le régime déchu, et eux seuls, y sont représentés. Il n'est pas certain que cela suffise à satisfaire les aspirations de la population, en particulier des plus jeunes, qui attendent des gages : "Nous sommes décidés à mener la révolution jusqu'au bout, insiste un ingénieur. La libération du pays doit se traduire par la dissolution du RCD, des partis et une presse libre, ainsi que l'ouverture d'un vrai dialogue national. Nous serons vigilants et nous ne nous laisserons pas voler notre victoire." Une revendication commence à émerger, portée par les défenseurs des droits de l'homme : la mise en place d'une commission "Vérité et justice", sur le modèle de ce qui s'est fait, dans des contextes différents, en Afrique du Sud et au Maroc.

La tâche est d'autant plus difficile que Ben Ali a fait le vide : l'opposition était laminée et la quasi-totalité des associations indépendantes, interdites. "Son système mafieux a écrasé toute pensée libre et asservi la presse. Retrouver les conditions d'un débat démocratique ne sera pas évident !" souligne Talbi Ghofran, un chirurgien. Ex-parti unique devenu parti dominant, le RCD, issu du parti Néo-Destour fondé par Habib Bourguiba, "père" de l'indépendance et prédécesseur de Ben Ali à la tête de l'Etat, encadre étroitement la population. Plus d'un Tunisien sur dix est membre du mouvement et ses cellules quadrillent le pays. Les potentats locaux du RCD sont le passage obligé pour qui veut recevoir une aide, obtenir un permis ou un certificat. Qu'adviendra-t-il de ce réseau tentaculaire ? Le RCD peut sembler puissant, mais il y a longtemps qu'il a cessé d'être un parti de militants ; c'est une sorte d'administration bis, plutôt, sans idéologie autre que le clientélisme.

Face à ce mastodonte qui contrôle par ailleurs, directement ou indirectement, l'essentiel du monde associatif, il ne subsiste qu'une poignée d'organisations indépendantes - l'Ordre des avocats, la Ligue tunisienne des droits de l'homme, ou encore l'Association tunisienne des femmes démocrates - qui servent de refuge aux élites intellectuelles, ainsi que trois petits partis d'opposition, légaux mais longtemps privés des moyens de se faire entendre (voir les portraits, pages 50-51). Le mouvement Ettajdid (ex-Parti communiste), dirigé par Ahmed Brahim, 69 ans ; le Forum démocratique pour le travail et les libertés, dirigé par Mustafa ben Jaafar, vieux routier de la politique tunisienne ; le Parti démocrate progressiste, enfin, une formation de la gauche modérée fondée par Nejib Chebbi, un vieil acteur, lui aussi, de ce qui tenait lieu de scène politique. Ces trois formations participent, aux côtés du RCD, aux consultations entreprises par Mohamed Ghannouchi pour mettre la transition sur les rails. Mais leur audience dans la population est limitée. Surtout, aucune d'entre elles n'a de prise réelle sur la "génération Internet", à l'origine de la révolution du Jasmin. Deux autres mouvements ont refusé de participer au processus : le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (POCT), une petite formation radicale, non reconnue par le régime déchu - son chef, Hamma Hammami, a fait l'objet de multiples arrestations au cours des années Ben Ali sans jamais quitter le pays - mais aussi le Congrès pour la République, de l'ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, Moncef Marzouki. Exilé depuis plusieurs années en France, son retour était attendu à Tunis le 18 janvier ; il a d'ores et déjà annoncé sa candidature à la présidence.

Reste le parti "historique" des islamistes politiques tunisiens, Ennahda. Laminé en Tunisie, il aura survécu à l'exil. Né au début des années 1970, à une époque où la gauche occupait l'essentiel de l'espace politico-culturel en Tunisie, ce mouvement revendique son insertion dans le débat politique. Il acquiert, à l'époque, une large audience. Ses militants seront ensuite pourchassés par le régime de Ben Ali - 30 000 ar- restations, dans les années 1990 - et il perd toute visibilité en Tunisie, avec le départ en exil de ses dirigeants. Le principal d'entre eux, Rached Ghannouchi, un intellectuel installé à Londres depuis 1989, prépare son retour. Il faudra donc compter avec Ennahda, d'autant que la sensibilité islamiste demeure forte dans le pays. Mais les plus jeunes, plus proches du salafisme véhiculé par les chaînes de télévision satellitaires du Golfe, savent-ils encore qui est Rached Ghannouchi ?

Une dernière institution a joué et joue encore un rôle important au sein de la société : l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la centrale syndicale longtemps liée au parti unique. Son instance dirigeante est contrôlée par le pouvoir et déconnectée de la base. Mais les membres des sections locales étaient souvent présents auprès des manifestants, ces dernières semaines, quand ils n'étaient pas aux avant-postes du soulèvement.

C'est sans doute à Kasserine, dans le centre du pays, au cours du week-end des 8 et 9 janvier, que le mouvement populaire a basculé et que la flambée de colère des jeunes chômeurs est devenue révolution. Les tirs à bout portant des forces de l'ordre font 20 morts au moins, souvent abattus d'une balle dans la tête, et des dizaines de blessés. Des tireurs d'élite, auxiliaires des basses oeuvres de la police, visent même, le 9 janvier, un convoi funéraire. Mais la répression sanglante, qui visait à intimider les contestataires, se retourne contre ses auteurs. En quelques heures, les images circulent sur la Toile. Ce n'est plus du travail, ni même du pain, que réclament désormais les manifestants, mais un changement de régime. Le lendemain, pour la première fois, les cortèges défilent dans la capitale et sa banlieue. Dans la soirée, Ben Ali apparaît à la télévision. Il promet de créer de nouveaux emplois par milliers... mais son peuple est déjà engagé dans un autre combat, celui de la liberté. Le mouvement ne cesse de s'étendre, malgré les dizaines de manifestants tués par les forces de l'ordre. Face à la détermination de la rue, le chef de l'Etat n'a que deux solutions : mater la rébellion par les armes au prix d'un carnage, ou capituler. Dans un premier temps, il tente de lâcher du lest : le 13 janvier, il s'engage à quitter le pouvoir en 2014, à l'issue de son mandat. Il promet aussi que la police ne tirera plus sur les manifestants et annonce un train de mesures visant à libéraliser son régime. La constitution d'un gouvernement d'union nationale est évoquée. Trop peu, trop tard. L'opposition politique, qui craint le chaos, est prête à saisir la perche tendue. Mais la rue comprend que le roi est nu : elle ne cède pas. Dans la matinée du 14 janvier, quelque 8 000 personnes convergent devant le siège du ministère de l'Intérieur, dans le centre de Tunis, pour exiger de Ben Ali qu'il "dégage". La journée sera décisive. La manifestation pacifique se déroule sans incident pendant les premières heures. Mais, dans le milieu de l'après-midi, la police donne l'assaut. Elle charge, violemment, pour disperser la foule. Aux tirs de gaz lacrymogènes répondent des jets de pierre. Les jeunes sont pourchassés et matraqués par les policiers, jusque dans les entrées des immeubles. Pendant ce temps, Ben Ali annonce le limogeage du gouvernement et l'organisation d'élections législatives. Mais il n'est plus audible. Le gouvernement décrète ensuite l'état d'urgence dans l'ensemble du pays, interdisant les rassemblements et autorisant les forces de l'ordre à tirer sur tout suspect. Puis on apprend que l'espace aérien est fermé et que l'armée a pris position à l'aéroport de Tunis-Carthage. Il est un peu plus de 16 heures 30, vendredi 14 janvier, lorsqu'un convoi de limousines quitte le palais présidentiel de Carthage et prend la route de l'aéroport. Après vingt-trois ans de pouvoir sans partage, Zine el-Abidine ben Ali prend la fuite. Sans même savoir quelle sera sa destination. Alors que son avion se dirige vers le nord de la Méditerranée, Nicolas Sarkozy le lâche afin de ne pas mécontenter la communauté tunisienne de l'Hexagone. L'émirat de Dubai, où se trouve déjà son épouse Leïla, n'en veut pas non plus. Ce sera donc Dejddah, en Arabie saoudite.

Ben Ali a-t-il été poussé vers la sortie ? Embarqué sous la contrainte, pour sauver ce qui pouvait encore l'être du régime ? A-t-il paniqué, conscient que la partie était perdue ? Une chose est sûre : l'armée n'a pas voulu de bain de sang. Dans certaines villes, les militaires ont même tenté d'empêcher la police de tirer en s'interposant avec leurs blindés. Le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Rachid Ammar, paye cette audace, le 12 janvier : il est démis de ses fonctions (dans lesquelles il a, depuis, été rétabli). En revanche, il ne semble pas que cette armée, qui n'a pas de tradition putschiste, ait tenté de s'emparer du pouvoir par la force, même pour le rendre ensuite aux civils, comme au Portugal, en 1974, lors de la révolution des oeillets. Mais son refus de tirer sur une population désarmée a sans doute été déterminant : "Ben Ali a compris qu'une partie de l'appareil du régime était peut-être en train de le lâcher. L'armée faisait de la résistance, des dissidences apparaissaient ici et là...", résume un bon connaisseur du sérail.

Peu après le décollage de l'appareil présidentiel, la télévision nationale interrompt la diffusion d'un reportage sur les robots pour annoncer une prochaine et importante adresse au peuple tunisien. A Tunis, les rumeurs de coup d'Etat enflent. Mais c'est le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, qui apparaît à l'écran, flanqué des présidents des deux assemblées législatives. Il annonce qu'il assure l'intérim à la suite d'un "empêchement provisoire" du chef de l'Etat.

Ce tour de passe-passe institutionnel a pour objectif de gagner du temps et de sauver ce qui reste du régime : Ghannouchi indique qu'il "mettra en oeuvre" les décisions du président Ben Ali, dont la promesse faite, quelques heures plus tôt, d'organiser dans les six mois un scrutin législatif. Mais il ne souffle mot d'une éventuelle présidentielle. Or, en cas de vacance définitive de la présidence, le chef de l'Etat par intérim, qui est obligatoirement le président du Parlement, est tenu d'organiser une élection à la magistrature suprême dans un délai de deux mois. Une partie de l'opposition accepte la manoeuvre : le pays a besoin, selon ces pragmatiques, d'une phase de transition. Mais la rue ne désarme pas. Le lendemain matin, en dépit de l'état d'urgence, des marches sont organisées dans plusieurs villes de province pour réclamer le départ de Mohamed Ghannouchi. Au même moment, le Conseil constitutionnel déclare le poste de président "définitivement vacant". Et proclame le président du Parlement, Foued Mebazaa, président par intérim.

Une nouvelle ère s'ouvre au pays du jasmin. Dans la villa aux murs calcinés de Belhassem Trabelsi, l'un des frères de l'ex-première dame, intensément détestée, Damak Slim est venu en curieux, comme beaucoup de ses concitoyens. Il déterre un pied de jasmin, qu'il replantera chez lui, en souvenir des journées qui ont fait bas-culer la Tunisie. "Nous n'avons plus peur, confie-t-il. Nous sommes soulagés. Libres, enfin !"

TUNISIE

Population : 10,6 millions d'habitants

Espérance de vie : 76 ans (74e rang mondial)

PIB/habitant : (PPA) 7 025 € (116e rang mondial)

Taux de chômage : 14,2 %

Part des chômeurs âgés de 15-29 ans : 72 %

Taux de croissance : 4,1 % (estimation 2010)


Les insurgés de la génération Facebook


Axel Gyldén

Ils rient, ils chantent, ils tombent dans les bras les uns des autres. Moins d'une semaine après la fuite du président Ben Ali, ils n'en reviennent toujours pas : "C'est comme dans un rêve, et ce rêve, je l'ai fait tellement de fois, raconte, euphorique, Yossra Frawes, une jeune avocate. Dans mon sommeil, parfois, je voyais la jeunesse manifester devant le ministère de l'Intérieur. Et puis nous l'avons fait en vrai ! Jamais je n'aurais imaginé que faire tomber le régime serait si facile."

Comme ses amis - Chafia, Ibtissem, Wafa, Youad ou Lofti - tous âgés de moins de 30 ans, Yossra appartient à la génération Facebook. Ensemble, ils sont les premiers à s'être appuyés sur les réseaux sociaux pour faire tomber un régime... et à y parvenir ! Deux semaines durant, les activistes engagés à titres divers dans des associations pro-démocratie, pour les droits de l'homme ou en faveur des droits des femmes ont échangé messages, photos et vidéos, avant de descendre dans la rue pour crier leur colère. "Dans les manifs, il régnait une solidarité incroyable, se souvient Youad Ben Rejeb. Des habitants nous offraient des boissons désaltérantes et du lait, très efficace contre les effets des gaz lacrymogènes. Au fil du temps, les policiers étaient de plus en plus tendus. C'était perceptible à leur grossièreté : chaque jour, la violence verbale, notamment à l'égard des femmes, n'a cessé de grandir."

Déjà, les souvenirs se bousculent... "Comme Yossra et Wafa, j'ai été tabassée par les flics, s'esclaffe Youad. Mais, allez savoir pourquoi, je n'avais qu'une seule peur, celle de perdre mes lunettes !" "Un jour, on s'est réfugiés chez un monsieur qui nous a gentiment ouvert sa porte, reprend son amie Yossra. Mais il a vite compris que nous étions du côté des manifestants. Alors, il nous a virés en nous traitant de communistes !" Ils sont si fiers de leur révolution... "Vous savez, cette jeunesse tunisienne, personne ne l'aimait. Mais nous avons prouvé ce dont nous étions capables. Dans la vie réelle, comme dans le monde virtuel."

De fait, Facebook aura été leur meilleur allié. "Cela nous permettait, en temps réel, de connaître la réalité de la situation sur le terrain et de contourner la désinformation de la télé officielle", explique Lofti Mejri, avocat. "Al-Jazira, qui proposait des émissions de débats en donnant la parole aux experts et opposants tunisiens et, dans une moindre mesure, la chaîne France 24 en arabe ont aussi été déterminantes", précise Ibtissem Jouini, membre de l'Association tunisienne des femmes démocrates.

Pour le reste, l'attitude de la France n'a guère impressionné... "C'est sûr, Mark Zuckerberg [fondateur de Facebook] nous aura été plus utile que Michèle Alliot-Marie", ironisent les jeunes héros de la révolution du Jasmin. La ministre française des Affaires étrangères, en proposant à Ben Ali l'expertise de la France dans le maintien de l'ordre, deux jours avant la chute de son régime, a frappé les esprits. Pour autant est-ce si grave ? "Nous nous sommes libérés tout seuls, souligne Chafia Alibi, avocate. Les Tunisiens sont réellement devenus indépendants en cette journée historique du 14 janvier 2011."

Pour cette génération-là, l'histoire de la Tunisie commence maintenant. Et celui qui succédera à Ben Ali est prévenu : s'il ne respecte pas la démocratie, Yossra et sa joyeuse bande d'amis n'ont pas désactivé leur compte Facebook.


La débâcle du clan Trabelsi



Dominique Lagarde

Ces dernières années, souvent enfermé dans son palais de Carthage, le président Zine el-Abidine Ben Ali ne faisait plus guère confiance qu'à sa garde rapprochée, un petit groupe de conseillers jusqu'au-boutistes. Parmi eux figuraient notamment le chef du renseignement et patron de la garde présidentielle, le général Ali Seriati, officier à poigne, arrêté alors qu'il tentait de fuir, et deux autres personnalités honnies des Tunisiens : Abdelwaheb Abdallah, en principe chargé des affaires politiques et largement responsable de la chape de plomb qui pesait sur les médias tunisiens, et Abdelaziz Ben Dhia, directeur de cabinet et porte-parole de la présidence. L'un et l'autre s'étaient rapprochés de l'épouse du chef de l'Etat, Leïla Trabelsi. Celle-ci, profitant du mauvais état de santé du président, avait pris un ascendant croissant sur lui, au point d'imposer ses choix à la tête des ministères...

Son clan familial - dix frères - avait mis la main sur des pans entiers de l'économie tunisienne, dans tous les secteurs. Il était devenu impossible d'investir dans le pays sans traiter, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, avec tel ou tel membre de l'encombrante belle-famille du chef de l'Etat. Ou avec Mohamed Sakher el-Materi, l'époux de Nesrine, fille de Leïla et du président.

Quand tout a basculé, entre les 13 et 15 janvier, Leïla Trabelsi était déjà hors du pays, à Dubaï. Moncef Trabelsi, son frère aîné, a réussi à gagner Rome. Sakher el-Materi, le gendre, qui se voyait déjà dans le rôle de l'héritier, a réussi à rallier le Canada, où l'attendait son épouse, arrivée quelques jours plus tôt. Imed Trabelsi, enfin, un neveu de la première dame, a succombé, dans la nuit du 14 au 15 janvier, à une blessure à l'arme blanche. Quelques membres du clan ont été arrêtés. Parmi eux, plusieurs avaient tenté, le 14, en début d'après-midi, de prendre un avion pour Lyon - dont Belhassem Trabelsi, semble-t-il, spécialisé dans la prédation de terrains. Mais le pilote a refusé de décoller, ce qui lui vaut désormais une image de héros. Son histoire est largement commentée sur Internet.


Quand Paris vire de bord


Dominique Lagarde

C'est peu de dire que la révolution du Jasmin a troublé la diplomatie française : Paris aura soutenu jusqu'au bout le régime tunisien. Lorsque l'ex-président Ben Ali plie bagage, le 14 janvier, le gouvernement français se contente de "[prendre] acte de la transition constitutionnelle" tout en souhaitant "une solution démocratique et durable" à la crise. A Washington, Barack Obama, quant à lui, salue "le courage et la dignité des Tunisiens".

Comment expliquer la complaisance, voire la connivence, de la France ? Il y a d'abord la conviction, solidement ancrée et rappelée à plusieurs reprises par le président Nicolas Sarkozy, que le régime déchu était un rempart contre l'islamisme. Sans Ben Ali et son régime, les "talibans" ne tarderaient pas à débarquer au pays du Jasmin. Cette prédiction était constamment relayée par la plupart de ceux qui avaient leurs entrées à l'ambassade de France, des proches du système ou des hommes d'affaires francophones liés au clan des Trabelsi. Les opposants, eux, étaient rarement reçus à la chancellerie : dans l'un des télégrammes diplomatiques américains révélés par le site WikiLeaks, un ancien ambassadeur de France en Tunisie, Serge Degallaix, est décrit "comme l'ambassadeur de Ben Ali auprès du président de la République française, plutôt que l'inverse".

Sur le plan économique et financier, les liens avec le clan Trabelsi étaient étroits. Ce n'est pas un hasard si, dans la soirée du 14 janvier, de jeunes manifestants ont attaqué des centres commerciaux à l'enseigne de Carrefour ou Casino, deux groupes réputés proches des Trabelsi. Il en est de même de beaucoup d'autres sociétés de l'Hexagone. A leur décharge, il était impossible ou presque de s'implanter dans le pays sans passer sous les fourches Caudines du clan.

Dans les jours et les semaines à venir, l'Elysée et le Quai d'Orsay vont devoir négocier un virage sur l'aile... La tâche sera sans doute moins difficile qu'il n'y paraît : personne, à Tunis, ne souhaite une rupture avec la France. La Tunisie devrait rester un "pays proche" : 22 000 Français vivent sur place et la France accueille 600 000 Tunisiens. De nombreux Français sont d'origine tunisienne. C'est "par égard" pour cette communauté que la France a décidé de ne pas accueillir sur son territoire l'ex-chef de l'Etat. Autre gage de bonne volonté : l'instruction donnée à Tracfin, l'organisme chargé de pister les mouvements suspects de capitaux, d'exercer une "vigilance renforcée" sur les avoirs des familles Ben Ali et Trabelsi. La France aura mis plus de vingt-quatre heures pour affirmer, par la voix de Nicolas Sarkozy, son "soutien déterminé" au peuple tunisien "dans sa volonté de démocratie". Elle devra très vite apporter la preuve qu'il ne s'agit pas que de mots.


Un printemps arabe


Christian makarian

Au terme d'un long périple en Orient, Benoist-Méchin écrivait en exergue de son Printemps arabe (1959) : "Le monde se transforme plus rapidement qu'on ne le croit et rejette comme des épaves tous ceux qui ne se transforment pas au même rythme que lui." Qui attendait de la Tunisie une révolution aussi subite ? Au sablier des satrapies, on n'imaginait pas le régime Ben Ali moins durable que tant d'autres dictatures méditerranéennes et, à vrai dire, certains redoutaient davantage sa fin que ses exactions. Droite et gauche confondues, la France s'y sera laissée gravement prendre, elle qui, pourtant, était la mieux "informée". De cette ploutocratie gloutonne, atténuée par une patine sociale, ont surgi sous la matraque et les pots-de-vin des années de croissance, un tissu économique significatif, un effort éducatif notable, un tourisme lénifiant ; cocktail détonnant qui a sans doute grisé nos dirigeants.

En quelques heures, la clique réputée invincible a volé en éclats face à la colère d'un peuple indigné, mûr, déterminé et responsable. La première leçon de la révolution tunisienne est la modestie, celle que nous imposent la soudaineté des événements, la faillite des analyses savantes, la déroute des cyniques. Il n'y a pas de mur de Tunis ; mais s'il y en avait un, il faut penser qu'il serait tombé comme celui de Berlin - et nous n'y serions pour rien.

La seconde morale est celle de l'espoir. Celle d'un vrai changement qui pourrait à son tour en entraîner d'autres. On songe évidemment à l'ensemble du monde arabe, où, en dépit de contextes, de circonstances et de sociologies différentes, sévit le même malheur : des peuples soumis à des régimes "compradores" à forte tonalité coercitive, une misère endémique dont on sort mieux par la débrouille que par le mérite, des élites entre deux chaises et une intelligentsia hautement cognitivée, qui doit compter ses mots pour garder sa liberté. Nul ne sait si le parfum de la révolution du Jasmin gagnera les plateaux algériens, le désert de Libye, voire le Moyen-Orient. Mais, s'il se confirme que la Tunisie élabore une sorte de modèle démocratique appliqué au Sud, comment imaginer que son exemple reste isolé ?

"Indignez-vous !" aurait dit Stéphane Hessel. Le peuple tunisien a fait mieux ; il a pris son destin en main.


Les hommes de l'après-Ben Ali


Dominique Lagarde

Qui prendra la relève ? Aucun ne s'impose vraiment. Le parti au pouvoir n'a pas été démantelé, loin de là : le président par intérim et le Premier ministre en sont issus. L'opposition est plurielle, de l'extrême gauche aux islamistes. Revue de détail.

Les politiques de l'ancien régime

Fouad Mebazaa Président malgré lui

Président de la Chambre des députés depuis 1997, il a été proclamé chef de l'Etat le 15 janvier, conformément à la Constitution, après la fuite de Ben Ali. Il a deux mois pour organiser des élections présidentielles et législatives. Issu de la bourgeoisie tunisienne, Fouad Mebazaa a été maire de Tunis, de 1969 à 1973, avant d'occuper plusieurs postes ministériels. A 77 ans, on le dit en mauvaise santé. Il ne souhaitait pas occuper cette fonction.

Mohamed Ghannouchi Premier ministre encore

Ce fidèle de Ben Ali, âgé de 69 ans, a été reconduit dans ses fonctions de chef du gouvernement. Originaire de Sousse, ville côtière au sud de Tunis, cet économiste respecté est réputé intègre et bon négociateur. Il a été ministre des Finances, puis ministre à la Coopération internationale et aux Investissements, avant de devenir Premier ministre, poste qu'il occupe depuis 1999.

Moncer Rouissi Le conseiller utile

Cet intellectuel de 70 ans a lié son sort à celui de Ben Ali dès 1987. Il aurait rédigé le discours dans lequel l'ex-président s'engageait à ne pas se représenter. Conseiller puis ministre, il a aussi été ambassadeur à Paris. Président du très officiel Comité supérieur des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il est apparu au côté du Premier ministre lors des consultations sur le gouvernement d'union nationale.

Le juriste

Yadh ben Achour

Ancien doyen de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, membre de l'Institut de droit international, ce juriste, l'un des intellectuels les plus respectés du pays, présidera la commission chargée de réformer les textes, afin de permettre des élections libres et transparentes. Spécialiste du droit public et des théories politiques islamiques, il n'appartient à aucun parti.

Le militaire

Rachid Ammar

En refusant de tirer sur le peuple, le chef d'état-major de l'armée de terre a très certainement précipité le départ de Ben Ali. L'armée est aujourd'hui en première ligne pour lutter contre les exactions de la garde prétorienne de l'ancien président. Agé de 63 ans et longtemps inconnu du grand public, il sera sans doute l'un des hommes clefs de la transition, bien que l'armée soit toujours restée à l'écart de la politique.

Les opposants légaux

Mustafa ben Jaafar Le socialiste

Le fondateur et secrétaire général (70 ans aujourd'hui) du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), affilié à l'Internationale socialiste, a débuté en politique dans les années 1960, lorsqu'il était étudiant à la faculté de médecine, à Paris. Ex-réformiste au sein du Parti destourien créé par Bourguiba, il rejoint ensuite Ahmed Mestiri, pour créer le Mouvement des démocrates socialistes (MDS). Evincé à la suite de divisions internes, il fonde alors sa propre formation.

Nejib Chebbi L'opposant de toujours

Agé de 66 ans, ce fils de bonne famille a d'abord milité à l'extrême gauche et était proche du courant nationaliste arabe. Devenu avocat et social-démocrate, il fonde, en 1983, le Rassemblement socialiste progressiste (RSP), légalisé en 1987 et renommé Parti démocrate progressiste (PDP) en 2001. Depuis 2005, le PDP est membre du Collectif du 18 octobre, qui associe partis et personnalités de l'opposition laïque, d'une part, et le parti islamiste Ennahda, d'autre part. Son parti est dirigé depuis quatre ans par Maya Jribi. Il n'a pas été autorisé à se présenter en 2009 à l'élection présidentielle.

Ahmed Brahim L'ex-communiste

Seul candidat de l'opposition "vraie" à la présidentielle de 2009, âgé de 64 ans, Ahmed Brahim est le premier secrétaire du mouvement Ettajdid (ex-Parti communiste) depuis 2007. Il a réussi à en élargir la base en attirant des personnalités indépendantes de gauche.

Les opposants illégaux

Moncef Marzouki Le défenseur des droits de l'homme


Médecin, il adhère en 1980 à la Ligue tunisienne des droits de l'homme, dont il devient président en 1989. Quatre ans plus tard, après la dissolution de la Ligue elle est à nouveau légalisée après quelques mois il crée le Comité national pour la défense des prisonniers d'opinion, aussitôt déclaré illégal, puis participe à la création du Conseil national pour les libertés en Tunisie, dont il sera le porte-parole entre 1998 et 2001. Installé en France, il préside aujourd'hui le Congrès pour la République (CPR), un parti non reconnu. Il a 65 ans.

Rached Ghannouchi L'islamiste politique

Né en 1941 dans le sud tunisien, il a poursuivi ses études au Caire, à Damas et à Paris. D'abord séduit par le nationalisme arabe, il se convertit aux idées des Frères musulmans qu'il a côtoyés en Egypte. En 1969, il revient en Tunisie et enseigne pendant dix ans la philosophie dans un lycée, puis fonde le Mouvement de la tendance islamique (MTI), renommé ensuite Ennahda. Alors que ses prêches dans les mosquées sont de plus en plus suivis par les jeunes, il est arrêté puis condamné en 1987. Libéré l'année suivante par le président Ben Ali, il s'exile à Londres (Royaume-Uni).

Hamma Hammami Le jusqu'au boutiste

Militant d'extrême gauche depuis toujours, il n'a jamais cessé d'être le poil à gratter du régime. Professeur de lettres et de civilisation arabe, il est le porte-parole d'un parti jamais légalisé, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT). Arrêté et condamné à maintes reprises, il a vécu plusieurs années dans la clandestinité. Il refuse l'idée d'un processus de transition qui permettrait au parti au pouvoir de rester en scène. A 59 ans, il est marié à Radhia Nasraoui, avocate et militante des droits de l'homme.


Les disparités régionales (Infographie)


Algérie

Abdelaziz Bouteflika, 73 ans, au pouvoir depuis 1999

Le pays est régulièrement secoué par des émeutes et nombre de jeunes internautes rêvent de suivre l'exemple tunisien : certains avaient même, ces derniers jours, remplacé leur profil sur Facebook par le drapeau tunisien. Le régime est sclérosé mais la rente pétrolière lui permet d'acheter une relative paix sociale. Pour le moment.

Jordanie

Le roi Abdallah II, 49 ans, au pouvoir depuis 1999

Les dernières élections, consacrant la victoire de proches du pouvoir, ont cadenassé le débat. A la suite de manifestations contre la vie chère, le pouvoir a lâché du lest en réduisant certains prix. Mais la rue dénonce la corruption et les Palestiniens s'impatientent.

Syrie

Bachar el-Assad, 45 ans, au pouvoir depuis 2000

A défaut de pétrole, la Syrie profite toujours de ses relations étroites avec le Liban. Cela suffira-t-il pour préserver la stabilité d'un pays qui est gouverné par une minorité, les Alaouites, depuis quarante ans ? Facteur aggravant, la corruption n'est jamais loin en ces temps d'ouverture économique.

Iran

Mahmud Ahmadinejad, 54 ans, au pouvoir depuis 2005

C'est le contre-exemple. En Iran, la répression a été poussée si loin que le peuple a dû reculer. Provisoirement ? La Vague verte, au lendemain de la réélection contestée du président Ahmadinejad, en juin 2009, aurait entraîné près de 200 morts et des centaines d'arrestations parmi les journalistes, étudiants, militants politiques et défenseurs des droits de l'homme.

Libye

Muammar Kadhafi, 69 ans, au pouvoir depuis 1969

Le colonel Kadhafi a été le seul à regretter publiquement la chute de Ben Ali qui demeure, à ses yeux, "le président de la Tunisie". Quelques jours plus tôt, Tripoli avait supprimé les droits de douanes sur les denrées alimentaires, preuve que les autorités craignent une contagion.

Egypte

Hosni Moubarak, 82 ans, au pouvoir depuis 1981

Un pays verrouillé, un chef d'Etat âgé, une atmosphère de fin de règne et une succession difficile : la révolution du Jasmin a enthousiasmé les Egyptiens, qui ont manifesté devant l'ambassade de Tunisie au Caire.

Yémen

Ali Abdallah al-Salik, 68 ans, au pouvoir depuis 1978

Le président s'apprête à faire adopter un amendement à la Constitution qui lui permettrait de devenir chef de l'Etat à vie. D'où un bras de fer avec l'opposition. Laquelle se sent pousser des ailes depuis la chute du régime tunisien, et n'hésite pas à brandir la menace d'un "soulèvement populaire". Pour l'heure, seuls les étudiants


"La démocratie suppose un long apprentissage"


Propos recueillis par Marc Epstein

Quelles seront les suites de cette révolution, en Tunisie et dans le monde arabe ? Pour l'ex-diplomate Denis Bauchard, les disparités dans la région incitent à la prudence.

Le 17 janvier, trois jours après la fuite du président Ben Ali de Tunisie, un homme s'est immolé par le feu devant l'Assemblée du peuple, au Caire. Le même jour, à Nouakchott (Mauritanie), un autre en a fait autant, à quelques mètres de la présidence. Le 15, déjà, un Algérien s'était immolé par le feu, lui aussi, dans une ville proche de la Tunisie... En moins de trente ans, des vagues démocratiques ont traversé de nombreuses régions du monde - de l'Amérique latine à l'Europe centrale, de l'Afrique subsaharienne à l'Asie orientale. Dans le monde arabo-musulman, fort de 350 millions d'habitants, l'autoritarisme et l'absence d'Etat de droit n'ont guère été mis en cause.

A l'heure des téléphones portables et des réseaux sociaux, pourtant, le statu quo est-il possible, alors que près de deux personnes sur trois ont moins de 30 ans ? Pour L'Express, Denis Bauchard, ancien directeur du département d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au Quai d'Orsay et ex-président de l'Institut du monde arabe, revient sur les événements historiques de ces derniers jours. Et s'interroge sur leur portée, au-delà des frontières de la Tunisie. Y compris pour la France...

A Tunis, comment un régime si solide, appuyé sur un Etat policier, a-t-il pu s'effondrer rapidement ?

La crise a été mal gérée, sans doute par le président Ben Ali lui-même. Par ailleurs, il y a eu des tensions au sein du régime, entre le ministère de l'Intérieur et l'armée. Cette dernière était relativement discrète et intervenait peu dans la politique. Les choses ont basculé quand l'armée a refusé de tirer sur les manifestants et qu'elle l'a fait savoir au président.

A présent, qui peut profiter de la situation ?

Difficile à dire. Une première inconnue est le degré d'influence réelle des islamistes en Tunisie. A mon sens, celle-ci est faible. Certes il y a des signes d'une islamisation de la société : les mosquées connaissent l'affluence, un nombre croissant de femmes portent le foulard. Cependant, dans l'ensemble, l'influence des mouvements islamistes, en particulier d'Ennahda, interdit et réprimé sous Ben Ali, me semble réduite. En cas d'élections "honnêtes", leur part de suffrages ne serait sans doute pas très importante. En fait, le scénario idéal serait la constitution d'un gouvernement apolitique et technocratique. L'ancien régime était répressif, mais sa gestion économique et sociale n'est pas en cause. Elle était d'ailleurs saluée par les institutions internationales et l'UE. Avec des moyens relativement limités, la Tunisie avait une croissance assez soutenue et était bien gérée. Le grand nombre de jeunes sans emploi s'explique par une inadéquation entre la formation et les demandes de l'économie. Sans oublier la crise mondiale.

Certains prédisent un effet de contagion et un "printemps arabe". Qu'en pensez-vous ?

Les 22 pays arabes présentent des diversités très grandes : entre le Qatar et le Yémen, le PIB par habitant diverge dans une proportion de 1 à 40. Certains régimes sont autoritaires mais il existe aussi des semi-démocraties, comme au Liban ou en Irak. Dans quelques pays, la classe moyenne est importante ; dans d'autres, non... Bref, il faut être prudent, d'autant que la démocratie suppose un long apprentissage et que les évolutions se font par des processus intérieurs. Cela dit, la Tunisie a certains points communs avec d'autres pays arabes : rejet d'un régime vieillissant par une jeunesse désoeuvrée. Dans le monde arabe, entre 40 et 45 % de la population a moins de 25 ans. Et 25 ans, c'est l'âge de faire la révolution ! Parfois, aussi, une partie importante de la population connaît une grande pauvreté ; au Maroc, les bidonvilles de Casablanca, par exemple, représentent une véritable poudrière pour le régime. Mais le roi bénéficie d'une aura religieuse et si son pouvoir n'est pas fondamentalement contesté.

Quels pays sont les plus vulnérables ?

L'Algérie, l'Egypte, la Jordanie. En Algérie, dans les années 1990, la guerre civile a été perdue par le Front islamique du Salut. La politique qui a consisté à mêler répression et réconciliation a été relativement efficace. Mais il y a encore des troubles et ceux-ci vont sans doute perdurer. De là à imaginer un effondrement... Par-delà la présence du président Bouteflika, le régime est tenu par l'armée, qui a la haute main sur le pouvoir politique et jouit de prébendes économiques. Et puis ce pouvoir bénéficie de la rente pétrolière : 45 milliards de dollars en 2010, peut-être davantage en 2011. En Egypte, en revanche, le risque est réel. Après trente ans de pouvoir, le problème de succession n'est toujours pas réglé, même si Gamal, le fils du président Moubarak, est mis sur le devant la scène et qu'il est le candidat des hommes d'affaires. Depuis 1952, le pouvoir, au Caire, a toujours été entre les mains des militaires. Ces derniers vont-ils accepter de le confier à un civil, fût-il le fils d'un militaire ? J'en doute. Par ailleurs, les Frères musulmans restent influents, notamment à travers leurs réseaux sociaux, même s'ils ont été durement réprimés. Le mouvement est interdit, mais toléré de facto. En Jordanie, enfin, le régime hachémite est dirigé par un roi jeune et réformiste sur le plan économique. Mais l'impasse du processus de paix israélo-palestinien pèse lourd dans ce territoire où un habitant sur trois est sans doute d'origine palestinienne. C'est une bombe à retardement.

A quel point la France porte-t-elle une responsabilité, constituée au fil des ans, dans les événements de Tunisie ?

Je ne vois pas en quoi les autorités françaises seraient responsables de la situation actuelle même si, à tort ou à raison, la France entretenait, comme la plupart des pays, de bonnes relations avec l'ancien président.

Dans les télégrammes diplomatiques américains révélés par WikiLeaks, les représentants des Etats-Unis confient leur inquiétude à Washington face à la corruption, la brutalité et l'arbitraire du régime Ben Ali. Les diplomates français informaient-ils Paris avec la même précision ?

C'est probable. Le professionalisme des diplomates français me laisse penser qu'ils ont informé les autorités pleinement et avec lucidité. Cependant, sur le plan politique, un choix a été fait depuis de nombreuses années. L'idée dominante, en France, était que le régime tunisien était un rempart utile dans une zone sensible : face à une menace islamiste, il faisait preuve d'une certaine efficacité. Cette analyse traduit aussi la crainte que la tragédie qu'avait connue l'Algérie, dans les années 1990, ne se reproduise en Tunisie. Et puis, à tort ou à raison, la gestion économique et sociale semblait convenable : l'administration était relativement efficace et une classe moyenne s'affirmait.

Hillary Clinton appelait il y a peu les pays arabes aux réformes démocratiques. D'autres voient dans ce discours une forme de paternalisme. Comment la France doit-elle accompagner la Tunisie, à ce moment si particulier de son histoire ?

La politique française est d'une grande continuité sur ce point. La France n'a jamais voulu apparaître, au contraire des Etats-Unis, comme organisant une croisade de la démocratie, en particulier dans les pays avec lesquels nous avons eu autrefois des relations privilégiées

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