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jeudi 6 octobre 2011

PORTRAIT - Michel Neyret : Flic et voyous


L'Express, no. 3144 - société michel neyret, mercredi 5 octobre 2011, p. 128

Soupçonné de corruption et de trafic de stupéfiants, le n° 2 de la police lyonnaise a été mis en examen et incarcéré. Grandeur et chute d'un commissaire qui n'ignorait rien du monde des malfrats et passait jusqu'alors pour une référence dans la lutte contre le banditisme...

La rue était son domaine et Lyon, sa ville. Michel Neyret y avait forgé sa légende. "Mickey", comme le surnommaient ses collègues, ne reculait jamais devant les planques de nuit, les interpellations au petit matin. Celui qui est devenu à 55 ans un grand flic déchu savait aussi traiter les "indics", voire consoler les prostituées. Rien de ce monde interlope, de ce Lyon des malfrats ou des trafiquants en tout genre, ne lui était étranger. Il y puisait des tuyaux, des pistes, l'adrénaline d'une carrière entamée à 26 ans dans la lutte contre le grand banditisme, sa vie.

Pendant de longues années, cette méthode vieille comme la police, inaugurée dès son premier passage (1983-2004) à l'antenne lyonnaise de l'Office central pour la répression du banditisme (OCRB), prouve son efficacité. Elle lui permet de rester au contact des nouveaux voyous, les caïds des cités. Dans son bureau, la radio branchée sur la fréquence des patrouilles, le commissaire écoute la musique de la rue : braquage à Villeurbanne, tirs à la Duchère, agression sur la presqu'île... Il agit en "tôlier", chef de bande chaleureux et respecté de ses troupes. Mais gare aux services ou aux collègues enclins à empiéter sur ses terres : il est capable de grosses colères, de celles qui font trembler les murs. Personne ne lui résiste. Les policiers aujourd'hui mis en cause avec lui dans cette affaire de corruption et de trafic de stupéfiants en savent quelque chose : lorsque Mickey leur a réclamé la drogue qu'ils devaient détruire, ils n'ont pas su lui dire non. Le cannabis servait à rémunérer en toute illégalité ses indics.

Comment s'opposer à un flic auquel tout semble réussir ? En 1995, il participe à l'arrestation d'un réseau islamiste en banlieue lyonnaise. En 2003, au terme d'une course-poursuite, son équipe récupère dans la Drôme les évadés de la prison de Luynes. Les éloges pleuvent, le "héros" reçoit la légion d'honneur. Ce jour-là, "son discours laisse même transparaître une fragilité inattendue", se souvient un témoin de la scène. Il évoque un frère qui aurait dû être là, et paraît un instant au bord des larmes.

Il devient une célébrité lyonnaise

Un "exil" douloureux l'attend. En novembre 2004, il quitte Lyon pour la direction de l'antenne de police judiciaire (PJ) de Nice (Alpes-Maritimes) et une promotion au grade de commissaire divisionnaire. La directrice de la PJ de l'époque, Martine Monteil, le jugeant "bon chasseur", l'a convaincu d'accepter cette mutation, avec la promesse d'un retour rapide. Mais ce départ marque une "rupture intime", confie un autre responsable policier l'ayant eu sous ses ordres. Son épouse, propriétaire d'un hôtel de luxe à Vienne (Isère), ne l'accompagne pas. Sur la Côte d'Azur, le fonctionnaire à la réputation irréprochable se laisse bientôt aller aux errances de la vie nocturne, cède aux conquêtes faciles. Il se sépare un moment de sa femme.

A son retour à Lyon, en 2007, Michel Neyret est promu adjoint du directeur interrégional de la police judiciaire. Il ne change pas ses habitudes. Impossible de décrocher. Soucieux de conserver le contact avec ses informateurs, il promène sa silhouette élancée de baroudeur au style savamment négligé - cheveux longs, barbe à la Gainsbourg, costume noir - au palais de justice de Lyon, pour mettre à jour son bottin de la truanderie. Le rite semble immuable : les jours de procès, Neyret s'assied au fond de la salle d'audience, salue les connaissances, caïds ou demi-sel. Un jour, peut-être, par vengeance, amitié ou intérêt, l'un d'eux sera un allié de circonstance.

Ses amis, pourtant, le trouvent changé depuis sa première époque lyonnaise. "Il avait la tête à l'envers", admet un proche. Le nouveau Neyret, mélange de toute-puissance et d'incertitude - il appelle ça son "syndrome de Peter Pan" -, aime se montrer. Fréquenter les meilleures tables aux halles de Lyon. Circuler au volant d'une Ferrari prêtée. Voyager, aussi : au Maroc, en Tunisie, il joue au golf en compagnie de Gilles Benichou, l'ami voyou avec lequel il sera trop bavard au téléphone. Surtout, il devient une célébrité lyonnaise : le dernier numéro du magazine Lyon people le range encore au 22e rang des 100 personnalités locales.

Vie de flic, vie de star ? Les feux de la rampe le fascinent. Avec, en point d'orgue, sa rencontre avec le cinéaste Olivier Marchal, en 2009. Ancien inspecteur, le réalisateur de 36, quai des Orfèvres est une sorte de Neyret en plus triste, en plus tourmenté. Cette fois, il s'intéresse au gang des Lyonnais, des braqueurs d'autrefois. Le commissaire le renseigne sur la bande à "Monmon" Vidal, ce qui le persuade de récrire le rôle du flic afin de modifier la psychologie du personnage. Invité sur le tournage à Marbella (Espagne), Neyret passe trois jours sur place, obtenant même, comme l'a révélé le quotidien Le Progrès, pour son ami Benichou, un petit rôle de... policier !

Depuis, la lumière s'est éteinte. Elle s'est effacée dans la pénombre d'une cellule de garde à vue. Mis en examen pour corruption et trafic de stupéfiants, Michel Neyret n'a pas pu convaincre ses collègues de son innocence. Ils le soupçonnent, au mieux, d'avoir livré des informations confidentielles au milieu ; au pire, d'avoir été corrompu. Michel Neyret risque de méditer longtemps sur la chute d'un "grand flic".

Encadré(s) :

"à aucun moment, il n'a cessé d'être policier"
Pascal Ceaux

Pendant les quatre-vingt-seize heures de sa garde à vue, du 29 septembre au 3 octobre, Michel Neyret est resté "constant" dans ses déclarations, assure son avocate Me Aurélie Sauvayre. Le commissaire lyonnais "conteste les faits qui lui sont reprochés". "A aucun moment, il n'a cessé d'être policier", précise Me Sauvayre, qui décrit son client comme "combatif".

Les soupçons pesant sur lui sont pourtant consistants. Ils résultent d'une enquête de plusieurs mois conduite par l'Inspection générale des services (IGS, la "police des polices"), saisie en marge d'une grosse affaire de stupéfiants à Neuilly. Une série d'écoutes téléphoniques dans lesquelles le commissaire Neyret apparaît en relation étroite avec plusieurs membres du milieu ont alimenté les doutes. Le n° 2 de la police judiciaire lyonnaise aurait aussi détourné du cannabis, au profit d'informateurs, avant sa destruction. Devant les enquêteurs, il aurait expliqué que c'était pour lui une manière de rémunérer ses indics. Il a contesté avoir vendu de la drogue pour son propre compte.

Selon une source proche de l'enquête, le point le plus embarrassant pour le fonctionnaire concernerait de récents transferts d'argent. Les interceptions téléphoniques ont montré que des placements étaient en cours à l'étranger, dont certains au nom de Michel Neyret.

Pascal Ceaux et Eric Pelletier

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mercredi 21 septembre 2011

PORTRAIT - Giulio Tremonti, un ministre au supplice - Guillaume Delacroix

Les Echos, no. 21021 - L_enquête, mercredi 21 septembre 2011, p. 12

Les difficultés s'accumulent autour du ministre des Finances italien. La dégradation de la note du pays par S&P sonne comme un désaveu de ses plans de rigueur. Et demain, son ancien bras droit, Marco Milanese, poursuivi pour corruption, pourrait perdre son immunité.

Quand il est apparu à la matinale de RAI 1, le visage livide et la diction balbutiante, les Italiens n'en ont cru ni leurs yeux ni leurs oreilles. C'était le 29 juillet. Giulio Tremonti venait s'expliquer en direct sur le scandale de son logement, à Rome. Entendu par les enquêteurs trois semaines plus tôt, le ministre de l'Economie avait avoué être sous-locataire de Marco Milanese, son ancien bras droit, auquel il versait chaque semaine un loyer de 1.000 euros en liquide. « Peut-être aurais-je dû être plus attentif. J'ai commis des erreurs parce que je travaille dur, voilà ! », déclare alors un Giulio Tremonti repentant, à des années-lumière de l'animal politique à la voix grinçante et au ton arrogant immortalisé par l'imitateur Corrado Guzzanti. « Quand un ministre des Finances dit à la télévision : "Oui, j'ai payé mon loyer en liquide", dans un pays connu pour sa fraude fiscale colossale, c'est grave », estime un dirigeant d'entreprise très en vue. « On ignore s'il est coupable de quelque chose, mais, alors qu'il était le seul Italien crédible sur la scène internationale avec Mario Draghi, futur président de la Banque centrale européenne [BCE], sa probité est désormais mise en doute », ajoute un patron de presse.

L'affaire Milanese

S'il y a scandale, c'est aussi que Marco Milanese, aujourd'hui député berlusconien, est soupçonné d'avoir touché de l'argent pour influencer Giulio Tremonti dans la nomination de dirigeants d'entreprises publiques. Il aurait également truqué des marchés adjugés par la Sogei, une société de conseil en informatique relevant du ministère des Finances et dirigée dans les années 1980 par... Tremonti. Marco Milanese est poursuivi pour association de malfaiteurs, corruption et violation du secret de l'instruction. Les juges souhaitent l'incarcérer, mais encore faut-il que son immunité parlementaire soit levée. C'est pourquoi, demain jeudi, la Chambre des députés doit décider de son sort, lors d'un vote dont Giulio Tremonti risque de ne pas sortir indemne. Des appels à la démission se font entendre. Sous couvert du plus strict anonymat, un ami proche du ministre concède qu'il y a un gros problème : « Que celui qui gère l'argent des autres ne sache pas contrôler son propre argent fait désordre, surtout au profit d'un homme soupçonné de collusion avec la Mafia. Comment voulez-vous, après ça, que Giulio réclame des efforts à ses concitoyens pour enrayer la crise ? »

Hasard ou pas, le scandale a éclaté au moment où le vent était en train de tourner en Italie. Les agences de notation venaient d'émettre des doutes sur la capacité de Rome à rembourser sa dette souveraine, obligeant le gouvernement à mettre sur pied, dans la précipitation, un plan d'austérité de 80 milliards d'euros sur quatre ans. Voté à la mi-juillet par le Parlement, le texte est immédiatement jugé insuffisant. Un mois plus tard, la BCE enjoint l'Italie de se serrer la ceinture d'un cran supplémentaire et, alors que tout le monde est à la plage, Giulio Tremonti annonce 51 milliards d'économies de plus. Il voulait lancer à l'automne la réforme de ses rêves, rédigée il y a plus de quinze ans pour « en finir avec l'oppression fiscale » ? Voilà qu'il doit se résigner à des hausses d'impôt sans précédent : rapportés au PIB, les prélèvements obligatoires devraient dépasser 44 % en 2012, un record historique. La couleuvre est dure à avaler et le « superministre », ainsi surnommé en raison du cumul de ses attributions (Economie, Finances et Budget), obtempère à distance : l'affaire Milanese l'a tellement ébranlé qu'il préfère se terrer dans ses montagnes de Cadore, à la frontière autrichienne. A Rome, on s'inquiète. Il paraît qu'il ne répond plus au téléphone. A la télévision, on ne voit que son collègue chargé de la Simplification des lois, Roberto Calderoli, se rendre en bermuda chez Silvio Berlusconi pour les derniers arbitrages.

Hors jeu à droite

De source diplomatique, Tremonti est dès lors considéré hors jeu à droite : « A part les députés Giancarlo Giorgetti, président de la commission des Finances, et Maurizio Lupi, vice-président de la Chambre, il n'a plus que des ennemis. » Sur les marchés, la température continue de monter. Gelées pendant un mois, les émissions du Trésor reprennent début septembre dans un climat enfiévré, les taux s'envolent et à Francfort, la BCE consent à acheter du papier italien, à condition que Rome accélère encore son assainissement. Résultat, quelques heures avant que le deuxième plan d'austérité n'entame son marathon au Sénat, Giulio Tremonti augmente la TVA de 1 point, contre son gré. Le total des plans de rigueur s'élève désormais à 144 milliards d'euros. Et, alors que l'on évoque un troisième plan reposant sur plus de 300 milliards de privatisations, Standard & Poor's a créé un séisme, hier, en dégradant la note de l'Italie à cause de « la fragilité de la coalition au pouvoir » et de l'incapacité de l'Etat « à répondre de manière décisive à un environnement macroéconomique difficile ».

Au siège de la Confindustria, la patronne des patrons, Emma Marcegaglia, s'emporte contre un homme qui n'a « jamais rien fait » pour soutenir l'activité. Il est loin le temps où le journal du patronat, « Il Sole 24 Ore », élisait Tremonti homme de l'année 2009. Tout comme il est loin celui où le ministre écrivait des papiers d'opinion dans les colonnes du « Corriere della Sera » : le quotidien milanais est devenu l'un de ses plus violents détracteurs. « Son seul mérite est d'avoir tenu les comptes dans un gouvernement d'irresponsables qui vivent sur une planète où les marchés financiers n'existent pas. En revanche, il n'a rien libéralisé, et dit tout et son contraire », déplore un industriel. Il était contre l'Europe et sa bureaucratie ? Voilà qu'il revendique la paternité des euro-obligations à l'étude à Bruxelles pour sauver les Etats membres les plus endettés. Il honnissait la Chine qu'il accusait de prétentions impérialistes ? Depuis la rentrée, il fait la danse du ventre devant les investisseurs chinois pour les convaincre d'investir en Italie, ce sur quoi n'a pas manqué d'ironiser vendredi l'hebdomadaire de gauche « L'Espresso », avec un Tremonti en costume Mao à la une.

Changements de cap

Des changements de pied à l'image de son parcours. Venu par hasard à la politique, le fiscaliste de Pavie a d'abord été socialiste et proche, comme Silvio Berlusconi, de Bettino Craxi. S'il a glissé ensuite au centre droit, c'est que ses ambitions rejoignaient celles du « Cavaliere », patron de Fininvest, dont il était le conseiller fiscal quand celui-ci s'est lancé en politique. Plus récemment, Tremonti s'est rapproché des ultraconservateurs de la Ligue du Nord pour se rendre indispensable au sein de la coalition au pouvoir. « Sur le papier, il est favorable à l'économie de marché mais il fait tout pour freiner la mondialisation, ce qui lui vaut encore des sympathies jusqu'à la gauche la plus extrême », fait remarquer Sergio De Nardis, chef économiste du centre de recherche Nomisma fondé par Romano Prodi.

Un jour, il se veut libéral, le lendemain, il dresse des barrières pour empêcher le français Lactalis d'acheter Parmalat. Jacobin à Rome, il est fédéraliste dans la capitale lombarde, où il a récemment inauguré le siège symbolique de son ministère décentralisé. « Plus il parle, moins on le comprend », raille le consultant Giovanni La Torre : « Sa pensée est inconsistante et son discours bourré de citations fumeuses... En réalité, il est comme le prédicateur florentin Savonarole : il a peur de la nouveauté. » Professeur d'économie à l'université de Bologne, Paolo Manasse acquiesce : « Il n'a pas de ligne de politique économique et se contredit sans cesse au travers de livres à la valeur scientifique très contestable. » Dans un pamphlet réédité début 2011 (« Tremonti, istruzioni per il disuso », ce qui pourrait se traduire par « Tremonti, manuel de désuétude »), un groupe d'économistes italiens enseignant aux Etats-Unis prétend que la crise a révélé « sa nature pernicieuse ». Ils expliquent que, avec « la complicité de certains journalistes serviles », l'intéressé a réussi à se faire passer pour un devin qui aurait vu la crise avant l'heure. Mais il y a encore quelques mois, rappellent-ils, Tremonti n'assurait-il pas que les comptes publics étaient « en sécurité » et que l'Italie s'en sortait « mieux que les autres » ? « Tremonti est un pragmatique qui sait s'adapter aux circonstances exceptionnelles, plaide l'un de ses plus intimes conseillers, aujourd'hui, tous les ministres des Finances de la zone euro sont sous pression, quelle que soit leur couleur politique. »

Du talent, l'intéressé en a pour se fâcher avec ses amis. A cran depuis la défaite de la droite aux municipales de mai, la Ligue du Nord l'a lâché cet été lorsqu'il a coupé dans le budget des collectivités locales et tenté de relever l'âge légal de départ à la retraite. Il n'a plus grâce aux yeux des évêques d'Italie, qui le trouvent trop mou en matière de lutte contre la fraude fiscale et qui lui en veulent de ne pas avoir introduit le quotient familial dans le calcul de l'impôt sur le revenu. Il a ses démons : les communistes et les banquiers. Et une spécialité : l'amnistie fiscale. En huit ans passés aux Finances, il en a instauré plus d'une quinzaine, mais n'a fait rentrer qu'à peine 40 milliards d'euros dans les caisses, alors que la fraude dépasse 120 milliards par an.





Repères

Né à Sondrio (Lombardie), soixante-quatre ans. 1974 : professeur de droit à Pavie 1983 : candidat socialiste aux législatives, entre l'année suivanteà la direction du PSI 1985 : fonde son cabinetde conseil fiscal 1989 : représentant du syndicat UIL à l'Institut national de la prévoyance, écrit sous pseudo dans le quotidien communiste « Il Manifesto » 1994 : élu député de « Forza Italia », nommé ministre des Finances du premier gouvernement Berlusconi 1995 : reprend la directionde son cabinet fiscal 2001-2004, puis 2005-2006 : ministre de l'Economie, des Finances et du Budget du gouvernement Berlusconi II, vice-président du Conseil sur la seconde période 2006-2008 : vice-présidentde la Chambre des députés 2008 : entre au bureau du Peuple de la liberté, nommé ministrede l'Economie, des Finances et du Budget du gouvernement Berlusconi III.


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dimanche 11 septembre 2011

PORTRAIT - Pierre Péan 40 ans de révélations françaises - Judith Perrignon



Marianne, no. 751 - Événement, samedi 10 septembre 2011, p. 31

Du scandale des diamants de Giscard au scandale Elf en passant par la jeunesse oubliée de François Mitterrand, il n'a de cesse de dévoiler les dessous de la vie politique française. Portrait.

Il accroche sa veste au portemanteau du premier étage du café de Flore, d'un geste qui trahit l'habitude des lieux et les bonnes manières de son âge. Il a un livre sous le bras. Pas le dernier, qui circule alors encore sous le manteau, entouré d'un grand mystère et d'un film plastique opaque. Un autre de lui, qu'il pose sur la table. L'Accordéon de mon père. Une enquête intime. Celui-là n'a fait l'objet d'aucune pression, d'aucun scandale, d'aucun article de presse même, c'est le genre de livre que son éditeur lui laisse publier entre deux gros coups, pour lui faire plaisir. Il ne le propose pas, il aimerait probablement qu'on lui demande, qu'on l'emporte, qu'on fouille un peu l'enfance et les mythes de cet homme de 73 ans, désormais regardé et plus simplement regardant.

Longtemps le parfum des scandales qu'il déclenche suffisait à son pedigree. Il était le franc-tireur, l'empêcheur de magouiller en rond, il avait la carrure virile, la moustache lui allait bien et il faisait la leçon dans les écoles de journalisme. Claude Durand, son éditeur, se rappelle la sortie d'Affaires africaines en 1983 : le coup de fil de Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, qui réclama que la sortie du livre soit décalée de huit jours pour ne pas perturber le sommet africain de Vittel, ce qui fut fait ; cet autre appel d'un ministre gabonais qui voulait racheter tout le tirage, ce que l'éditeur accepta en se frottant les mains et tout en ordonnant immédiatement la réimpression. Raphaëlle Bacqué, dans son livre, le Dernier Mort de Mitterrand, ajoute un épisode à l'affaire : Omar Bongo via François de Grossouvre, conseiller de Mitterrand, proposa 3,5 millions de francs au journaliste pour qu'il renonce à son projet. Le silence - et donc les infos - de Péan valait cher. Toute enquête qu'il mène au coeur du pouvoir, politique, industriel et médiatique, apportait son lot de révélations ; "ça change pas forcément le monde, mais ça apprend dans quelle société on vit", explique Claude Angeli, patron du Canard enchaîné et ami de Péan, qui collabora longtemps au journal satirique. Péan, comme l'appelle aussi sa femme, psychologue, c'était l'envers de l'institution. On l'imaginait seul écrivant loin de Paris, dans la petite dépendance au fond de son jardin à Bouffémont, dans le Val-d'Oise. Sa grosse moto garée devant la maison. Homme sur écoutes légales et illégales. Et on attendait la suite.

"Un républicain"

Et puis quelque chose a changé. "Pas moi", dit-il, d'une voix qui rappelle le lait frémissant sur le feu. D'attaquant pourtant, il s'est retrouvé défenseur. Tout a commencé en 1994. Il publie Une jeunesse française. Celle de François Mitterrand. En couverture, une photo jusqu'alors inconnue et qu'il a retrouvée : Mitterrand recevant la francisque des mains de Pétain. L'image met le feu aux poudres, la sortie du livre libère tout le ressentiment accumulé contre un président en fin de course, rongé par le cancer, les secrets et les sombres affaires du palais. Péan se cabre, il refuse que l'on fasse de son travail une arme contre le chef de l'Etat. Il a vu Mitterrand longuement et plusieurs fois. "Il y a une nuance difficile chez lui à définir, explique Claude Durand. Une fois qu'il a son gibier, il ne le tue pas, il le relâche." Mitterrand, c'est mieux que du gibier, il vote pour lui depuis 1965 ; "C'était mon homme politique." Et Mitterrand, de son côté, l'a en quelque sorte choisi pour se mettre en règle avec l'histoire. "Allez-y, bousculez-le", a même conseillé Jean Védrine, père d'Hubert, proche de Péan. L'Elysée a compris que, si cet homme ne s'achète pas, il peut se laisser séduire. Jacques Chirac en sait quelque chose qui aura droit à une véritable hagiographie quelques années plus tard, fruit de la rencontre amicale de deux vieux lions sur fond de France déclinante.

C'est que Péan croit à la raison d'Etat, aux secrets, c'est "un républicain", "un patriote", disent ses amis, un homme qui le 14 Juillet emmena longtemps ses petits-enfants à la retraite aux flambeaux et n'aurait pas imaginé qu'ils ne se mettent pas debout au moment de la Marseillaise. Lorsqu'il se rendit aux obsèques de Pierre Guillaumat, ancien ministre de De Gaulle, premier président d'Elf, dans la cour des Invalides en 1991, un murmure parcourut la foule, qui trouvait déplacée la présence de celui qui révéla l'histoire des avions renifleurs, incroyable arnaque qui ridiculisa les grands commis de l'Etat, dont celui qu'on enterrait. "Tout le monde croyait que nous étions ennemis, mais ce n'était pas vrai, il était dans son rôle, moi, dans le mien. Sa fille avait consigne de me prévenir. Il symbolisait pour moi l'indépendance de la France. J'ai toujours dénoncé les dérives du système, pas le système."

"Au fond, déclarait-il dans la revue Médias à l'automne 2010, durant toute ma carrière, j'ai mené la même enquête. J'ai commencé par travailler sur le pétrole, qui m'a orienté vers l'Afrique d'un côté, le Moyen-Orient de l'autre. Le pétrole, c'est l'énergie, et, derrière, il y a les services secrets qui défendent les intérêts vitaux de la France..." Ces derniers mots usés aux tribunes des discours officiels sont d'ordinaire ceux qu'on oppose aux enquêteurs. Péan les revendique. Comme l'accordéon de son père posé d'entrée sur la table du Flore. Il l'a bercé, enfant, des airs populaires des années 50, ceux d'une France qui s'affichait résistante, victorieuse, s'étourdissait au bal musette et au passage du Tour de France. Péan a grandi dans ce théâtre où se pansaient les blessures françaises. Sa mère, forte femme, faisait entendre l'histoire de sa famille, des chouans très pauvres dont la Révolution écrasa la révolte, elle inscrivait en lui le souci de ne pas laisser aux vainqueurs la seule écriture de l'histoire. Son père enflammait l'imagination du fils à coups de souvenirs de guerre et de camaraderie du STO. Ancien domestique de ferme devenu coiffeur, fils de parents illettrés, il jurait qu'il n'y aurait plus de gueux après lui dans la famille. Il a été exaucé. Son fils navigue dans les hautes sphères, un monde de correspondants, de services de police et de renseignements, et couve encore quelques légendes familiales.

Naviguer seul

Voilà pourquoi en 1994 Péan, après un minutieux travail d'enquêteur, est atteint par son succès et l'usage que l'on fait de son livre. Il est à contretemps. Deux septennats de Mitterrand ont débouché sur l'ère sans fin des illusions perdues et le rejet des politiques. Et il y a longtemps déjà que les historiens ont fait leur travail, exhumé la collaboration, les lois antijuives de 1940, et largement revu à la baisse l'héroïsme français. "La lecture de la guerre a changé. La hiérarchisation aussi. La Résistance est minimisée ; le vice rédhibitoire, c'est de ne pas s'être intéressé aux juifs. Et je me retrouve comme les gens de mon âge avec une tout autre vision de la France. Cette honte généralisée d'être français me fait mal."

Il prononce cette dernière phrase en sachant le sujet dangereux. Il y a trois ans, il se retrouve devant la justice française à devoir répondre d'incitation à la haine raciale à la suite d'une plainte de SOS Racisme contre son livre sur le Rwanda, Noires fureurs, blancs menteurs (2005). "Le moment le plus difficile de ma vie." Pierre Péan a écrit pour récuser la thèse d'un génocide tutsi avec le silence complice de la France. Il était avec Mitterrand le 1er juillet 1994, alors que le sang coulait sur les collines rwandaises. "Savez-vous que les Tutsis massacrent aussi ?" lui a dit le président. Toute la démonstration de son livre se veut illustration de cette phrase. A l'audience, le président de l'Union des étudiants juifs de France l'accuse de négationnisme, dérape et compare son livre à Mein Kampf. Péan sera relaxé. Restent un désaccord profond, des rancunes tenaces entre de nombreux témoins du drame rwandais et Pierre Péan. Et aussi, plus ou moins conscient, le bégaiement des mots : "génocide" et "culpabilité" de la France.

Quand il avait 20 ans, il y avait les "mino" et les "majo". Minoritaire et majoritaire. Ça pouvait encore se traduire par gauche et droite, ce qui serait impossible aujourd'hui. Il était catholique, pas marxiste, pas antimilitariste, il était de Sablé dans la Sarthe, il avait collé quelques enveloppes pour Joël Le Theule, le député-maire, parfois ministre de De Gaulle... Bref, tout concourait à en faire un majo. Mais la guerre d'Algérie fit de lui un mino. Comme bien des enfants des années 40, épris de résistance, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ça lui parlait. Péan fut de toutes les manifs, il était étudiant en droit section sciences économiques, d'abord à Angers puis à Paris, et repoussait tant qu'il pouvait son service militaire pour ne pas avoir à partir dans les Aurès. Quand, finalement, il décrocha un DESS, il n'était pas libéré de ses obligations militaires, il ne pouvait donc trouver un travail stable. Il devint chauffeur de voiture de luxe à Paris. Parmi ses clients, le ministre gabonais de l'Education nationale qui sympathise avec lui et le recommande à son collègue des Finances. Lequel le recrutera comme son attaché de cabinet. Péan découvre alors de l'intérieur le Gabon, l'Afrique et les puissants de l'ère néocoloniale. Il fallut un retour à Paris, une courte vie d'agent immobilier, pour qu'il se lance dans le journalisme, malgré des complexes qu'il a encore, ceux du type qui n'a jamais eu la moyenne en français et ne connaîtra pas le talent de l'écriture. Il frappa aux portes des journaux, entra à l'AFP au service économie, puis à l'Express pour le grand reportage, vinrent ensuite des collaborations, et puis des désaccords, sur Israël notamment. Il n'était pas homme à travailler en équipe. Son carnet d'adresses pénétrait les entreprises, l'armée, le renseignement, les sommets de l'Etat, il pouvait naviguer seul.

Dans la salle de conférences du Monde au moment de la sortie du livre de Péan et Cohen, la Face cachée du Monde, en 2003, une tirelire cochon fut installée : toute personne qui prononçait le mot "Péan" devait verser son obole, Edwy Plenel y laissa son porte-monnaie. Et puis sa place, puisque le livre entraîna sa chute. Une guerre de journalistes investigateurs était déclarée, parfois teintée d'un procès en non-patriotisme. Elle n'est pas terminée. Péan, qui veille à ne pas avoir un seul cheveu blanc, a une vie assez longue pour avoir des comptes à régler et l'ego qui va avec, il s'aime bien en mino d'une profession qui perd ses étoiles. Ses fortes ventes lui offrent le confort financier et la lenteur quand la vitesse, la tyrannie du scoop et du Net poussent le journalisme d'investigation à fournir vite. Il dénonce la collusion des juges et de la presse, se prétend d'une autre école, celle qui prend son temps, travaille sans agressivité, "pas comme les jeunes journalistes d'aujourd'hui". Son dernier gibier devrait plaire à tout le monde. Il l'a mitonné comme tous les autres dans son bureau, au fond de son jardin. Seul le nom de la rue a changé : c'est, depuis quelques années, la rue François-Mitterrand qu'il habite : elle fut rebaptisée par la volonté commune de la mairie et de Pierre Péan. J.P.

LIRE EXTRAITS - "La République des mallettes" par PIERRE PÉAN

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lundi 15 août 2011

Li Chengpeng : Le sport sans tabou en Chine


Le Monde - 24 heures dans le monde, mardi 16 août 2011, p. 2

Longtemps journaliste dans une revue consacrée au ballon rond, Li Chengpeng a mis fin à sa carrière de commentateur sportif après avoir écrit en 2010 un livre qui dénonçait les tricheries dans le monde du football chinois. Il se retrouva avec des menaces de mort, un procès sur le dos, et de telles pressions au sein de son journal qu'il préféra se consacrer à l'écriture. De son blog, mais aussi de fictions qui dérangent. Comme Li Kele contre les démolitions, son dernier livre, paru début 2011 : il s'inspire de l'immolation par le feu, un an plus tôt, d'une femme dont la maison était cernée par les démolisseurs, à dix minutes du domicile de Li Chengpeng, dans la ville de Chengdu. Il avait entrepris de raconter la tragédie sur son blog, mais le billet fut à chaque fois supprimé par la censure. Il décida alors d'écrire un roman. Qui s'est vendu à 200 000 exemplaires.

Citoyen-actionnaire de la Chine

Hébergé par le portail Sina et ouvert en 2000, le blog de Li Chengpeng compte à ce jour 286 millions de visites cumulées. Tandis que 3,5 millions de personnes le suivent sur Weibo, le Twitter chinois. De quoi ne pas passer inaperçu. Comme par exemple quand il annonça, en mai dernier, qu'il se présenterait aux élections locales de députés du peuple en candidat indépendant. Le 2 juin, il sondait ses motivations dans un long billet, concluant ainsi : "... Ça me rappelle la question tordue des journalistes : comment définir l'identité de Li Chengpeng ? Je ne suis même pas sûr de connaître la réponse. Mère patrie, maman, qui suis-je, en vérité ? Ma mère est entrée à ce moment, et d'une voix calme, elle m'a dit : "Tu es mon fils, et tu es actionnaire de ce pays, tu en détiens 1,3 milliardième." Elle est géniale, ma mère ! Malgré toutes les critiques à mon égard, comme quoi je suis un investisseur raté qui ne reçoit jamais aucun dividende, je réalise maintenant, et j'aimerais vous le faire comprendre à tous, que nous sommes tous actionnaires de notre pays ! "

L'aventure de la participation citoyenne est semée d'embûches : les autorités tentent de dissuader les candidats indépendants par tous les moyens. Ainsi, a-t-il raconté, le 18 juin sur son blog, l'entreprise qui sponsorisait son fiston de 10 ans dans le tennis professionnel, s'est rétractée à la suite de pressions. Or, elle avait déjà fait publier une série de photos autour du thème de l'éducation familiale, où l'on voit Li Chengpeng et son fils étendus côte à côte sur une pelouse jonchée de balles de tennis. " Je leur ai suggéré d'utiliser Photoshop et d'effacer mon image ", explique-t-il sur son blog. Il montre la série de photos truquées qu'il a proposée au sponsor : on y voit son fils étendu seul dans l'herbe à côté d'une pompe à incendie, puis d'une raquette de tennis, d'un tronc d'arbre...

L'entreprise a refusé tout net, lui disant qu'aucune photo ni texte ayant le moindre lien avec lui ne pouvait plus être publiés. L'affaire a ému Han Han, un autre blogueur célèbre, par ailleurs pilote de rallye, qui a convaincu une société de sport automobile de soutenir le jeune tennisman. Par solidarité entre blogueurs.

Brice Pedroletti (à Pékin)

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samedi 6 août 2011

PORTRAIT - Locke, ambassadeur chinois en Chine - Jordan Pouille

Marianne, no. 746 - Repères Monde, samedi 6 août 2011, p. 46

Pour se moquer, les diplomates chinois surnomment le nouvel ambassadeur américain à Pékin "la banane". Comprendre : il est jaune à l'extérieur mais blanc à l'intérieur. Car Gary Locke, 61 ans, natif de Seattle, est petit-fils d'immigrés chinois, originaires de Jilong, un village pauvre de la province du Guangdong, au sud du pays. Jaune ou blanc, les Chinoises le trouvent d'un romantisme exemplaire : en 1994, via une bannière tirée par un hélicoptère, Gary a en effet déclaré sa flamme à Mona Lee, reporter chez NBC et fille d'immigrés chinois, elle aussi. Ils ont aujourd'hui trois enfants.

Cet ancien gouverneur démocrate de l'Etat de Washington et ex-secrétaire d'Etat au Commerce remplace donc Jon Huntsman. Censuré sur la Toile chinoise, ce dernier s'était fait remarquer cet hiver par sa présence "non officielle" sur Wangfujing, une artère commerçante de Pékin, où des manifestants appelaient à un "rassemblement de jasmin" contre les autorités.

Gary Locke fait donc office de pacificateur entre les deux pays, en querelle permanente sur les droits de l'homme, la dévaluation du yuan ou Taïwan... Mais, si rien ne va, le nouvel ambassadeur pourra toujours se barricader dans son bureau : 18 portes blindées le séparent de l'entrée de la nouvelle l'ambassade.

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mercredi 3 août 2011

PORTRAIT - Murdoch : Au nom du père 1/5


Le Monde - Enquête Décryptages, mercredi 3 août 2011, p. 13

Le conglomérat de médias News Corporation n'a pas de centre névralgique. Globe-trotteur, son président fondateur, Rupert Murdoch, 80 ans, dirige ses affaires par téléphone où qu'il soit : sur son yacht, à bord de son avion Gulfstream, dans la suite présidentielle d'un palace ou dans l'une de ses résidences de New York, Sydney, Melbourne, Aspen ou Londres. Mais l'âme de cet empire de journaux, de télévisions, de radios, de maisons d'édition et de studios de cinéma se trouve pourtant paradoxalement encore dans la ville tranquille et accueillante d'Adélaïde. Là où l'odyssée de News Corp a commencé il y a une soixantaine d'années quand, à l'âge de 22 ans, Rupert Murdoch hérita d'Adelaide News. Car c'est dans la capitale de l'Australie-Méridionale, et au nom de son père, que Rupert Murdoch fit ses premiers pas de papivore et jeta les bases de son immense fortune.

Rupert Murdoch est né en 1931 dans une famille patricienne de Melbourne, la capitale économique, à une heure d'avion d'Adélaïde. Son père, Sir Keith, légende du journalisme australien, dirige alors le Melbourne Herald. Descendant d'un modeste pasteur écossais, ce dernier se marie à 43 ans avec une jeune fille de la bonne société protestante de Melbourne. De cette union naîtront quatre enfants, trois filles et un garçon.

" Rupe " est formé à la dure, comme il sied à l'époque aux rejetons de la bourgeoisie anglophile locale, qui copie le mode de fonctionnement de la noblesse anglaise. Pour l'endurcir, le père autoritaire oblige son fiston à dormir dans une cabane nichée dans un arbre, infestée de moustiques et dépourvue d'électricité. Mondaine, sa mère court les cocktails et les dîners de charité. Confiée à une nanny et à une gouvernante, l'éducation des enfants est sévère.

A l'âge de 10 ans, Rupert est inscrit au pensionnat chic de Geelong Grammar, l'Eton australien, réputé pour son régime spartiate. Sensible et solitaire, peu intéressé par le sport, il fait le rude apprentissage du système cruel et sadique des établissements privés. Le jeune garçon est victime du harcèlement de ses condisciples, enfants de l'aristocratie financière et minière pour qui la profession de son père est indigne d'un gentleman. Le directeur de l'époque se souvient de lui comme d'" a little nuisance ", un trublion. Après le lycée, il se rend en Angleterre pour étudier à l'université d'Oxford, où il entre par relations.

Début octobre 1952, Sir Keith meurt d'un cancer. Son fils, qui vient de passer quatre mois à la rubrique des " chiens écrasés " du Daily Express de Londres, rentre à Adélaïde pour prendre la direction de l'Adelaide News, dans une situation précaire.

Sir Keith avait gravi tous les échelons du Melbourne Herald, jusqu'à la présidence du quotidien. Il avait été anobli par le roi George V en 1933. Mais, rêvant d'être propriétaire de journaux, le paternel avait créé l'ébauche de son propre groupe de presse en mettant la main sur l'Adelaide News. De ces ambitions professionnelles non satisfaites, l'héritier a tiré la leçon qui deviendra sa règle première : il faut être son propre maître. Rupert rêve de revanche, car il trouve que l'Herald a mal traité son père. Le grand quotidien a refusé de l'associer aux bénéfices et l'a " placardisé " en lui offrant une présidence purement honorifique. Cet affront aurait précipité la mort d'un père bien moins riche que respecté qui lui a laissé comme legs la rage de réussir.

Coincée entre mer et désert, Adélaïde est un étonnant patchwork des provinces de ce qui deviendra l'empire murdochien et s'étendra de l'Australie à l'Angleterre, des Etats-Unis à la Chine. Les boucheries qui y vendent la viande de kangourou et de wallaby ont des saveurs qui n'appartiennent qu'aux pays des antipodes. Les maisons edwardiennes multicolores évoquent l'Angleterre. L'urbanisme au cordeau est celui des grandes banlieues américaines. Et l'empire du Milieu pousse déjà sa corne dans le florissant Chinatown de la capitale de l'Australie-Méridionale.

A l'Adelaide News, Murdoch Junior bouscule les pudibonds tabous victoriens de l'Australie des années 1950. Il transforme ce quotidien sérieux en un titre bas de gamme aux manchettes ensanglantées ou équivoques. Tous les ingrédients du journalisme populaire à la Murdoch sont réunis : citations tronquées, écriture simpliste, humour scabreux et titres racoleurs. La fameuse page 3 montrant une jolie fille à demi dévêtue que l'on retrouvera plus tard dans son Sun londonien, date de cette époque.

Les vieux briscards de la rédaction sont remplacés par des jeunes loups pour qui tous les moyens sont bons - déjà - pour obtenir un scoop. Les nouvelles recrues travaillent quinze heures par jour dans une atmosphère détestable. Le tycoon en devenir est manipulateur, autocrate, irrévérencieux, obsédé par le contrôle des coûts et méprisant envers les gouvernants, en particulier l'Etat fédéral. Ce négociateur hors de pair fait aussi montre d'une grande habileté commerciale et financière.

Avec ses costumes stricts de mauvaise coupe et une allure ordinaire, Murdoch pourrait passer pour un fondé de pouvoir conformiste. En réalité, c'est un rebelle. Au lycée, il professait des idées de gauche et prenait un malin plaisir à critiquer le système de classes et la monarchie britanniques tout en affirmant qu'il n'était pas communiste. A Oxford, l'" Aussie " sûr de lui dont le franc-parler défiait les convenances irritait au plus haut point ses condisciples anglais aux moeurs raffinées. Un buste de Lénine ornait sa chambre !

En 1956, contre l'avis de sa mère, qui rêvait d'un meilleur parti, il épouse en première noce Patricia Booker, ancienne hôtesse de l'air, blonde vaporeuse dont il eut une fille, Prudence. Comme patron de presse, le petit bagarreur n'hésite pas à prendre à revers les préjugés racistes de ses lecteurs. Ainsi, au terme d'une vigoureuse campagne, l'Adelaide News sauve de la potence un Aborigène injustement accusé du meurtre d'une fillette.

Murdoch n'a pas 30 ans. Les grandes dynasties locales de la presse attendent au tournant celui qu'ils appellent avec dérision " the Boy Publisher " (l'éditeur gamin). Grossière erreur. Jouant successivement les banquiers les uns contre les autres, le petit patron de presse se transforme en papivore. Ce défricheur d'espaces et d'aventures qui rachète journaux ou chaînes de télévision comme un avaleur de sabres fascine le monde de la finance, qui lui prête les yeux fermés. D'ailleurs, pour se donner un peu de respectabilité, en 1964, le héraut de la presse de caniveau crée le premier quotidien national de la fédération, The Australian, qui se veut de qualité. Une concession aussi à sa vieille maman, Lady Elizabeth, choquée par les excès de ses journaux populaires.

Rupert construit son empire pièce par pièce, sans plan préconçu, " pour le seul plaisir d'ajouter un élément à son puzzle intérieur ", juge la romancière Blanche d'Alpuget, qui a commencé sa carrière comme reporter dans l'un de ses titres. L'organisation est fortement décentralisée, même si le contrôle que le propriétaire exerce sur les activités de ce groupe australien, baptisé News Limited, est total. Il est le seul à en connaître tous les rouages.

L'analyse de bilan est une seconde nature chez ce patron qui saisit d'un coup d'oeil l'éventail de chiffres sans jamais utiliser sa calculatrice. Le flibustier de l'encre laisse une grande latitude à ses lieutenants en matière de gestion, mais il les exécute si la performance baisse. Jaloux de son autorité, il ne tolère pas que ses collaborateurs lui fassent de l'ombre. On ne compte plus les dirigeants limogés pour avoir tenté d'éclipser le boss sous les feux de la rampe.

Classé à gauche pendant sa jeunesse, Rupert Murdoch est progressivement attiré par la droite. Ses journaux se font les porte-parole des élans populistes et de la grogne antipoliticienne de l'Australie profonde, celle des interminables banlieues pavillonnaires et de l'Outback, l'arrière-pays. Chantre de la défense des valeurs traditionnelles, il dénonce l'Etat-providence, les syndicats, les pacifistes hostiles à la participation australienne à la guerre du Vietnam ou les féministes. Ce macho prude interdit à ses reporters de porter des chemises de couleur et des chaussures en daim qui font " homo ". Il satisfait les instincts voyeurs de ses lecteurs en étalant à la " une " les affaires de moeurs crapoteuses.

S'il a viré à droite, Rupert n'appartient toutefois à aucun parti politique. L'homme d'affaires sait se montrer pragmatique en traitant avec les conservateurs comme avec les travaillistes au pouvoir à Canberra au gré des intérêts de son groupe. Parallèlement, News Limited se diversifie dans l'hôtellerie, le transport aérien, la prospection minière et pétrolière. L'époque s'y prête, comme l'atteste l'éclosion dans les années 1960-1970 des entrepreneurs " made in Australia " tels Alan Bond ou Peter Holmes à Court. Mais Rupert Murdoch a la bougeotte. D'Australie, le magnat s'attaque à Hongkong et à la zone Pacifique. Ce Citizen Kane du bout du monde voit plus grand que ce qu'il considère n'être qu'un marché régional étriqué.

En 1967, Rupert Murdoch divorce. Il possède une dizaine de journaux australiens, dont le Daily Mirror de Sydney, où travaille Anna Torv. Nouvel amour, remariage et tournant dans sa carrière. L'occasion rêvée d'une rupture. L'Australie est trop petite pour lui, il faut... l'Angleterre.

Marc Roche

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lundi 16 mai 2011

Dominique Strauss-Kahn : des atouts intellectuels, des failles personnelles

Les Echos, no. 20933 - France, lundi 16 mai 2011, p. 5

Ses dossiers judiciaires, son style de vie flamboyant et ses frasques privées ont terni l'image du brillant intellectuel et ténor socialiste.

Toute la carrière de l'actuel directeur général du FMI aura été l'histoire d'une ascension favorisée par d'exceptionnelles qualités intellectuelles, mais freinée en même temps par un dilettantisme dont il ne sera jamais vraiment parvenu à s'abstraire. Nul ne se hasarderait à contester la virtuosité conceptuelle et l'expertise technique de ce surdiplômé qui enchaîna HEC, Sciences po, une licence de droit et un doctorat en sciences économiques. Si le barbu à grosses lunettes se sent à ses débuts des sympathies pour le Parti communiste, c'est au service du PS, auquel il adhère en 1976, qu'il va vite mettre ses compétences. Après avoir été proche de Jean-Pierre Chevènement, l'universitaire capable de passionner ses étudiants de Nanterre en leur vantant les nationalisations va se rendre indispensable auprès de Lionel Jospin, premier secrétaire rue de Solferino. Il deviendra responsable du programme dans la perspective de la présidentielle de 1988, puis se chargera de l'ensemble des dossiers économiques et financiers.

L'affaire de la MNEF

Sa nomination comme ministre délégué à l'Industrie dans le gouvernement d'Edith Cresson, poste qu'il conservera auprès de Pierre Bérégovoy, apparaît alors comme une consécration logique. Le député-maire de Sarcelles franchira une nouvelle marche en se voyant confier le portefeuille de l'Economie et des Finances par Lionel Jospin après le succès de la gauche aux législatives de 1997. S'il a été durant la campagne un actif défenseur de l'abaissement à 35 heures de la durée du travail, le « social-réaliste », une fois à Bercy, oeuvre à l'ouverture du capital de France Télécom et prépare un projet de fonds de pension à la française.

Las, cette envolée vers un destin de plus en plus flatteur va connaître un brutal coup d'arrêt. Car ce pilier du gouvernement, qui a exercé comme avocat durant la période où il s'est retrouvé dans l'opposition, se retrouve mis en cause dans plusieurs affaires judiciaires. Il est poursuivi pour avoir fourni des documents antidatés concernant son rôle de conseil de la MNEF, elle-même en proie à de multiples dérives financières, alors que celle-ci négociait l'entrée de la Compagnie Générale des Eaux au sein de Raspail Participations, un holding lui appartenant. Il est également accusé d'avoir fait prendre en charge une partie des rémunérations de sa secrétaire par une filiale suisse d'Elf, via le Cercle de l'industrie, un cénacle de lobbying dont il est le fondateur. C'est à cette occasion qu'il fait la connaissance de la juge d'instruction Eva Joly. La justice soupçonnera aussi le ministre d'avoir octroyé une très importante remise fiscale au couturier Karl Lagerfeld en échange de l'obtention de la « cassette Méry », un enregistrement contenant des révélations sur des pratiques douteuses liées aux marchés de rénovation des HLM de la Ville de Paris.

Cure d'opposition

Face à l'accumulation des dossiers, Dominique Strauss-Kahn est politiquement contraint de démissionner de Bercy. Il sortira blanchi des accusations pesant sur lui. Toutefois, son image est ternie et la gauche a entamé une cure d'opposition qui le prive de toute chance d'exercer de sitôt une fonction gouvernementale. Il retrouve néanmoins son mandat de député du Val-d'Oise et sa place dans les instances du PS en 2002. Redevenu avocat, le père de quatre enfants, époux en troisièmes noces de la journaliste de TF1 Anne Sinclair, mène alors une vie confortable, entre son appartement de la place des Vosges et son riad de Marrakech, un lieu très prisé de ce Méditerranéen de tempérament qui a passé sa jeunesse à Agadir. Sa tentative de se faire investir candidat par les militants socialistes à la présidentielle de 2007 se traduit alors, au terme d'une campagne mal conduite, par une cuisante défaite face à Ségolène Royal.

En appuyant sa candidature à la direction du FMI, Nicolas Sarkozy croira alors éloigner pour de bon celui qui reste un rival potentiel. Mais, à Washington, le Français polyglotte, servi par la crise financière qui lui permet de redorer le blason de l'institution, va révéler à plein ses talents. Au point que celui qui apparaît au milieu des grands de ce monde sur toutes les photos des réunions internationales conquiert rapidement un statut de présidentiable dans son pays, en tête des intentions de vote dans tous les sondages.

Talon d'Achille

Ces dernières semaines, les critiques sur son train de vie, la diffusion de sa photo au moment où il s'apprêtait à monter dans la Porsche de son communicant Ramzi Khiroun avaient sonné cependant comme des coups de semonce.

Son inculpation pour tentative de viol bouleverse bien sûr complètement la donne. Elle met en avant ce qui est depuis toujours le talon d'Achille du séduisant intellectuel : son attirance pour le beau sexe. L'auteur de « La Flamme et la Cendre » brûle pour les femmes d'un feu que, selon la rumeur, il leur manifeste parfois sans excessives précautions diplomatiques. Il a défrayé la chronique à la fin de 2008 à la suite d'une relation extraconjugale avec une de ses collaboratrices hongroise au FMI. L'enquête diligentée par l'organisation a alors conclu à « une grave erreur de jugement ». Cette fois, la justice américaine risque de faire preuve de moins d'indulgence à son endroit.

Jean-François Polo

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jeudi 14 avril 2011

PORTRAIT - Sylvie Bermann, ambassadeur et accro à la Chine - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20912 - Carnet, jeudi, 14 avril 2011, p. 12

J'avais toujours pensé que je reviendrais un jour dans ce pays. » Le poste d'ambassadeur de la République française en Chine, qu'elle occupe depuis mars, apparaît comme une suite logique dans le parcours de Sylvie Bermann. Non que celle-ci ait effectué toute sa carrière dans l'empire du Milieu : Moscou, Paris, New York, Bruxelles ont également été ses terrains de jeu. Mais, depuis son année d'échange universitaire qui lui a valu une immersion à Pékin, le goût de ce pays ne l'a pas quittée.

Ce n'est pourtant pas la douceur de vivre qu'elle découvre, en 1976, dans la capitale chinoise. Tout le contraire, même : des conditions de vie spartiates, l'hiver glacial sans chauffage, l'eau que l'on allait chercher avec un broc, les tickets de rationnement. Et même une semaine passée dans la campagne à récolter des cacahuètes et repiquer du riz, une autre à travailler dans une usine de transistors. Et pourtant, dans cet univers de labeur, elle découvre un peuple « profondément dynamique et heureux de vivre ».

Sa curiosité intellectuelle est piquée. Etudiante en France à l'IEP puis à l'Inalco, elle se doutait déjà que l'image d'une population « collectiviste et disciplinée » était éloignée de la réalité. Sur place, elle découvre un peuple en effervescence. Avec la chute de la « bande des quatre », ce sont trois jours de manifestations monstres qui agitent la capitale : la grande page sombre de la Révolution culturelle se tourne sous ses yeux. Un vent de liberté et de liesse souffle sur Pékin. En moins d'un an, elle a vu la Chine changer. Le virus est pris : elle sait désormais que ce pays « a un passé et un avenir ».

Expérience des « enjeux globaux »

Elle entre au ministère des Affaires étrangères « dans le but de revenir un jour en Chine », puis « harcèle le personnel » pour y trouver un poste, un objectif qu'elle atteint en 1980. Cinq ans plus tard, elle opte pour Moscou afin d'observer de près « l'autre communisme ». Là encore, le timing est parfait : elle verra l'URSS en période de transition. L'occasion de constater les différences d'approche entre deux réformismes que tout oppose. En URSS, « l'oukase venu d'en haut », et en Chine, « une démarche expérimentale, testée au niveau local avant d'être étendue ».

A la faveur d'un poste à Paris où elle s'occupera de la Conférence de paix pour le Cambodge, Sylvie Bermann met un pied, en 1989, dans le monde du maintien de la paix. Elle vient de tisser un autre fil directeur de sa carrière. S'ensuit un poste « absolument passionnant » à New York, aux Nations unies, auprès du Conseil de sécurité, où elle apprécie notamment de pouvoir « observer la Chine de l'extérieur ». Puis on lui confie, à Paris et à Bruxelles, la mission de bâtir avec ses homologues européens une politique étrangère et de sécurité commune. Autant d'expériences qui lui ont permis de mieux percevoir « les enjeux globaux », ce qui a dû peser dans sa nomination en tant qu'ambassadeur dans un pays membre permanent du Conseil de sécurité.

Aujourd'hui, c'est la vitesse à laquelle la Chine change qui époustoufle Sylvie Bermann. Ce pays, dit-elle, « a vécu en trois décennies ce que nous avons connu en deux siècles ». Pour cette dévoreuse de grands classiques de la littérature, cette ébullition se traduit dans les romans contemporains nationaux, « d'une créativité que l'on ne retrouve actuellement que chez les écrivains américains ». Un indice pour ses projets ?

Gabriel Grésillon

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vendredi 18 février 2011

PORTRAIT - Chen Guangchen, le juriste qui fait peur à Pékin

Le Soir - 1E - FORUM, vendredi, 18 février 2011, p. 13

Des journalistes agressés, des avocats arrêtés et battus.
Pékin veut faire taire Chen Guangchen, un juriste autodidacte aveugle qui s'est fait connaître en dénonçant les campagnes d'avortements tardifs et forcés. La semaine dernière, il a réussi à publier une vidéo sur internet pour dénoncer sa détention à domicile alors qu'il sortait de 4 ans de prison. Dans cette audacieuse déclaration de guerre au régime, il accuse : « Le pays tout entier est otage du pouvoir monolithique du Parti communiste. Les gens sont réduits en esclavage, le droit est foulé aux pieds. » Résultat, ses gardiens l'ont passé à tabac selon l'ONG Chinese Human Rights Defenders. Plusieurs journalistes étrangers (CNN, Le Monde, RFI, Le Nouvel Observateur) qui tentaient de le rencontrer ont été malmenés par des hommes en civil. Mercredi, des policiers et des agents de la sécurité ont arrêté une douzaine d'avocats pékinois dont l'un a été violemment battu. « La police m'a conseillé de ne pas m'impliquer dans cette affaire. Ils ont peur de possibles manifestations » , témoigne Teng Biao, l'un de ces avocats. Cet activiste estime que si le pouvoir intensifie le contrôle et la répression des opposants, c'est qu'il craint surtout les risques de contagion des révoltes en Moyen-Orient.

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011

lundi 7 février 2011

PORTRAIT - Gaël de Kerguenec, une passion française en Chine

La Croix, no. 38889 - Autrement dit/Portrait, lundi, 7 février 2011, p. 24

Le directeur de l'Alliance française de Dalian vit au rythme des multiples attentes des habitants de ce grand port du nord de la Chine, où l'engouement pour la langue de Molière ne se dément pas.

«Allo ? Yes, OK ! Ni hao ! Bye ! Zai jian ! À bientôt ! » Téléphone portable collé à l'oreille, Gaël de Kerguenec jongle avec le français, l'anglais, le chinois, afin de répondre aux sollicitations dont il fait l'objet en permanence : salles à réserver pour le projet spectacle d'un chanteur français de passage ; agence photo locale pour confirmer la commande d'invitations officielles pour une exposition et une pièce de théâtre de Molière ; parents chinois de la haute classe moyenne soucieux d'inscrire au plus vite leurs enfants pour les cours de français du samedi matin ; jeunes couples chinois en partance pour le Québec voulant s'informer sur les cours accélérés de langue française... « Être directeur d'une Alliance française en Chine demande disponibilité, souplesse et flexibilité horaire », lance en souriant ce Breton de 37 ans, déjà en train de monter dans un taxi pour « un déjeuner privé avec Mme Shi », élégante présidente de l'université des langues étrangères de Dalian, l'une des plus prestigieuses de Chine, partenaire de l'Alliance française. Grâce à ses talents de polyglotte, ce brillant linguiste diplômé de la Sorbonne défend la langue et la culture françaises jusqu'aux confins de la Mandchourie chinoise, territoire immense et isolé qui s'enorgueillit d'accueillir de rares et courageux pionniers occidentaux.

« Dans cette province du Liaoning qui nous ouvre les bras, il faut assurer un gros travail de relationnel, rencontrer tout le monde et se faire connaître afin de promouvoir la francophonie dans sa dimension mondiale », assure Gaël de Kerguenec, qui a fait ses premières armes en 2004 à l'Alliance française de Chengdu, capitale de la province du Sichuan, « mon premier amour initiateur de la Chine ». Bouillonnant d'énergie, curieux des codes moraux et intellectuels chinois, le jeune professeur s'est patiemment construit un « réseau personnel, à l'image du réseau que chaque Chinois doit se constituer s'il veut réussir dans sa vie professionnelle et personnelle. Aux yeux de mes interlocuteurs chinois, j'incarne d'abord une institution, l'Alliance française, école officielle de la France en Chine. Mais cette dimension professionnelle ne suffit pas pour avancer et se faire accepter. J'ai dû y ajouter une très forte dimension personnelle, presque intime, afin de dépasser les obstacles officiels et protocolaires. » Atypique, le directeur fréquente toutes les strates et catégories sociales de la grande ville portuaire de Dalian (8 millions d'habitants), proche du Japon et de la Corée du Sud, au niveau de vie très élevé : patrons de grosses sociétés privées, millionnaires ou milliardaires en euros, dockers au salaire mensuel ne dépassant pas les 100 €, président communiste du parlement de la province aux larges pouvoirs, présidents d'universités de Shenyang, capitale du Liaoning... « En entrant dans le monde chinois intime, je suis sorti de la relation artificielle nourrie de flatteries et de faux compliments réservés aux Occidentaux qui ne font que passer », assure ce gastronome à l'appétit féroce qui a aussi su séduire ses interlocuteurs chinois en dévorant les mets les plus divers : concombres de mer, langues de canards, intestins d'agneaux, coeurs de poulet, oreilles de cochon, ou tripes en tout genre... Son initiation chinoise au Sichuan, où il a été « adopté par une seconde famille » quelques mois après le décès de sa mère en France, l'avait déjà bien aguerri. « Cette période fondatrice de mon bien-être en Chine m'a permis de gagner leur respect et leur amitié. »

La vie de l'universitaire dont la carrière de professeur semblait toute tracée en France, a basculé en 2004 lors d'un voyage dans l'immense ville de Chongqing, non loin de Chengdu, pour y rencontrer le président de l'université des langues étrangères, Li Ke Yong, lui aussi linguiste et parfaitement francophone. « C'est devenu un ami. Toute cette explosion humaine et cette générosité sans limites m'ont bouleversé. Je suis resté. » Cet ancien élève des Frères des écoles chrétiennes, né à Saint-Brieuc, n'échappe pas au destin familial : son grand-père a été au Vietnam au temps des colonies ; son père, en poste à Moscou, a été membre de la première délégation officielle française en Chine en 1964... Quant à lui, il ouvre les portes de la Mandchourie où la France a connu un passé glorieux au début du siècle dernier à Harbin, avec la construction du train par les Russes et les Français.

« L'image de la France dans l'opinion publique chinoise reste encore très positive, assure Gaël de Kerguenec, pour qui l'Alliance française est un vecteur de transmission de la culture française. Mais la perception de la France par les Chinois s'est beaucoup affinée. Elle devient moins caricaturale que par le passé. » Il y a encore trois ans, la France avait l'image d'un pays développé, riche, à l'économie florissante. Mais aujourd'hui, grâce à une meilleure information, Internet et des voyages de plus en plus nombreux en France, les Chinois la voient comme un pays qui a des problèmes, du chômage, de la violence urbaine, des grèves. « Les Chinois ont pris conscience de leur puissance nouvelle et ils sont passés d'une admiration aveugle pour la France à une image plus nuancée, certes toujours romantique, mais un peu déclinante sur la scène internationale. Les Chinois vont en vacances en France mais ils n'envisagent plus d'aller y gagner de l'argent et d'y faire leur vie. L'image d'un Eldorado où on peut faire fortune est dépassée. »

Cela n'empêche pas le directeur de l'Alliance française de Dalian d'afficher des chiffres de fréquentation en hausse : « Plus de 1 500 élèves en 2010 et 145 000 heures de cours vendues contre seulement 90 000 heures l'année précédente. » L'engouement ne se dément pas, à mesure que le niveau de vie des Chinois augmente. Beaucoup veulent poursuivre leurs études en France, d'autres migrent au Québec pour y trouver une qualité de vie supérieure. Quant aux jeunes, ils savent qu'ils pourront trouver un bon travail pendant quelques années dans un pays d'Afrique francophone au sein d'une grosse société chinoise.

Aux yeux des universités partenaires aussi bien à Dalian qu'à Shenyang, la présence de l'Alliance valorise leur enseignement et leur ouverture sur le monde. Après plusieurs cycles de conférences de linguistique assurés dans ces universités, de nombreux échanges de coopération, une présidence au jury pour le master de linguistique, Gaël de Kerguenec a même reçu l'année dernière l'une des plus hautes distinctions académiques chinoises de la part de l'université de Dalian, l'équivalent de chevalier des Arts et des Lettres, que seuls deux « experts étrangers » peuvent recevoir dans toute la Chine. « Au-delà de cette récompense prestigieuse qui me touche, explique le récipiendaire un brin modeste, c'est une reconnaissance de l'Alliance française de Dalian et de l'expertise française dans le domaine de la pédagogie et la linguistique. Elle symbolise la confiance de l'université envers la France. Et pour une Chine aujourd'hui deuxième puissance mondiale, un tel geste à forte charge émotionnelle exprime une véritable amitié.


Dorian MALOVIC


Le réseau Alliance française

Il existe aujourd'hui 15 Alliances françaises en Chine : à Pékin, Shanghaï, Canton, Wuhan, Chengdu, Nankin, Xian, Dalian, Qingdao, Jinan, Hangzhou, Chongqing, Tianjin, Hong Kong et Macao, ainsi que deux autres à Taïwan, à Taïpei et Gaoxiong. Près de 25 000 élèves y étudient, sous la baguette de professeurs français, mais aussi chinois, belges et québécois.

Le français est la seconde langue étrangère occidentale enseignée en Chine après l'anglais.

Fondée à Paris en 1883, l'Alliance française est une association à but non lucratif et reconnue d'utilité publique, dont le président de la République est statutairement président d'honneur. Plus de mille Alliances françaises assurent la diffusion de la langue et de la culture françaises dans 135 pays à travers le monde.

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Les nouveaux empereurs - Yann Le Galès

Le Figaro, no. 20688 - Le Figaro Économie, lundi, 7 février 2011, p. 26

Zhang Yong, le président fondateur de la chaîne de restaurants Haidilao Hotpot, Jiang Xipei, le président fondateur du conglomérat Far East, Ye Maozhong, le président de l'agence de publicté et de marketing Ye Maozhong Marketing, Guo Zhenxi, directeur de la chaîne de télévision CCTV-2, Zhou Hongyi, président du fonds Qihoo.com, Zong Qinghou (PHOTO), président du groupe Wahaha spécialisé dans les boissons non alcoolisées et les laitages et première fortune de Chine, qui a été en conflit pendant plus de deux ans avec Danone, ne sont pas seulement des entrepreneurs qui contribuent à bâtir la puissance économique de la Chine. Ces hommes qui dirigent leurs entreprises comme les empereurs chinois gouvernaient leur pays sont peut-être en train de réaliser une véritable révolution culturelle dans le monde des affaires en mettant à mal l'un des domaines où les Américains règnent depuis des décennies en maîtres du monde : le management.

« Les entrepreneurs privés chinois ne sont pas des révolutionnaires au sens où ils rejettent tout ce qu'ils ont appris dans les écoles de management occidentales. Ils adaptent le modèle de management occidental à la Chine moderne et le mélangent avec les idées, les concepts, les philosophies et les différents éléments de la culture chinoise », écrit Charles-Édouard Bouée, président Asie et membre du comité exécutif groupe du cabinet de conseils Roland Berger qui publie China's management revolution. Spirit, Land, Energy aux éditions Palgrave Macmillan. L'empire du Milieu démontre chaque jour davantage qu'il est à la fois la patrie de Confucius et de Den Xiaoping qui a lancé la modernisation du pays en 1978 et encouragé les Chinois à s'enrichir. La nouvelle grande puissance économique ne s'inspire plus de l'Amérique pour développer son économie. Elle est suffisamment forte pour décider par elle-même ce qui est bon pour son avenir en puisant dans sa culture plusieurs fois millénaire.

Plongeant dans l'histoire politique, économique, religieuse et culturelle de la Chine, Charles-Édouard Bouée retient trois concepts pour décrypter la manière dont les entrepreneurs chinois dirigent : le spirituel, la terre, l'énergie. Il rappelle que l'équilibre entre l'État et les entrepreneurs s'inscrit dans une longue tradition historique. Car les différences sont grandes dans l'art de faire grandir une entreprise chinoise ou européenne. Alors que les Occidentaux jurent par la rationalité, les Chinois obéissent davantage aux règles de la logique floue. Ils misent sur la flexibilité, la capacité d'adaptation, le consensus, la dynamique pour s'adapter à un monde qui change à toute vitesse. Ils se concentrent sur la compréhension de leur environnement, la tactique et délaissent la stratégie. « Un dirigeant occidental fait d'abord allégeance aux actionnaires, puis à ses clients, à ses fournisseurs et enfin à ses salariés. En Chine, le pays et la communauté arrivent en premier, même si les entreprises sont cotées. Les actionnaires sont rarement mentionnés », conclut Charles-Édouard Bouée.

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mardi 14 décembre 2010

LIVRE - Zhou Enlai : L'ombre de Mao par Gao Wenqian




Un livre à la vérité extraordinaire. Une biographie de l'historien chinois exilé aux États-Unis, Gao Wenqian, consacrée à l'éternel numéro deux de la Chine maoïste, Zhou Enlai.

Le professeur Gao a eu l'insigne privilège d'être mandaté par Deng Xiaoping lui-même pour établir la première histoire, fondée sur des documents, des luttes politiques qui ont déchiré le Parti communiste chinois pendant les vingt dernières années du règne Mao Tsé-toung. Mais Gao a bien senti que le vent avait tourné après les événements de Tiananmen de 1989. Et, comme la Chine est un pays sans cesse plus ouvert et plus créateur que la défunte Union Soviétique, il put demander une autorisation de départ pour les États-Unis qui lui fut accordée, au bout de deux ans, alors que les autorités, ou certaines d'entre elles, savaient qu'il allait publier à l'étranger tout ce à quoi il avait eu accès. Il en résulte, bien sûr, un document exceptionnel mais dont la portée va bien au-delà, en réalité, de la seule Chine communiste. En réalité, même, le laboratoire chinois, parce qu'il est tout à la fois plus simple et comporte un élément de tragédie optimiste qui explique aussi pourquoi la Chine actuelle est si prospère quand l'Union soviétique a sombré corps et bien, nous permet de résoudre une équation fondamentale : pourquoi les systèmes communistes ont-ils si longtemps fonctionné selon le principe de « l'antidarwinisme généralisé » ou, plus simplement, le principe de la sélection des moins aptes? Pourquoi y a-t-il, à l'entrée, de grands écrivains comme Aragon et Éluard, un peintre de génie comme Picasso et de grands savants comme Langevin et Joliot-Curie, et, à la sortie, Georges Marchais?

En Chine, la situation est bien entendu la même : la tragédie chinoise des années 1920 et 1930 avait apporté à la nation toutes les élites possibles du pays, souvent héritière d'une tradition mandarinale précieuse. Et, à l'arrivée, on a un tyran ignare, Mao Tsé-toung, et une cohorte de prétoriens invraisemblables. Zhou Enlai a passé la première partie de sa vie à soutenir et à couvrir Mao comme tant de bons esprits, en Europe, Staline. Mais le génie et la grandeur de Zhou Enlai aura été, pendant ces dix dernières années de la Révolution culturelle, à partir de 1966, à s'opposer constamment à Mao et aux gardes rouges.

Mais Gao nous explique, d'abord, pourquoi une telle soumission de tant de bons esprits à la bêtise et au crime pourtant décelables. Ce n'est pas le masochisme individuel qui est ici en cause mais plutôt une gnose véritable qui se met en place dès l'époque de Lénine. Déçus par l'avalanche de violence irrationnelle qui s'abat sur le monde, dès les révolutions turque et chinoise à partir de 1910 et culmine en 1914, beaucoup de jeunes intellectuels en révolte rejettent le rationalisme prudent d'une social-démocratie jusqu'alors hégémonique et font le pari risqué du pacte faustien. Il y a, dans les replis périphériques de nos sociétés, de véritables poches explosives de dynamisme révolutionnaire. En les laissant s'affirmer, pour barbare qu'elles puissent sembler, le mouvement ouvrier et le mouvement intellectuel le plus avancé vont enfin briser l'ancienne société et accepteront, dans un premier temps, d'en payer le prix. Le second temps, on le sait, ne viendra jamais ou, au moins, trop tard... sauf, en Chine, avec le triomphe de Deng Xiaoping, à partir de 1976, rendu possible par l'héroïque et stoïque résistance de Zhou Enlai, jusqu'à son dernier souffle.

Les deux monstres sanguinolents que furent Staline et Mao et leur théorie de lieutenants imbéciles - Thorez en France, Ulbricht en Allemagne - et la bande des quatre en Chine n'ont certes pas pu empêcher l'existence de grands hommes authentiques, civils et militaires dont l'activité militante prouvait abondamment qu'ils n'étaient pas des lâches. Staline et Mao ne les gênaient pas comme cela aurait dû être le cas, parce que leur regard était ébloui par une perception faussée de l'idée révolutionnaire. Comme le disait déjà le grand Aragon « la mort n'éblouit pas les yeux des partisans ». Hélas!

(Alexandre Adler / Le Figaro)

Zhou Enlai : L'ombre de Mao, Gao Wenqian








ÉDITIONS PERRIN




Incarnant le fin lettré traditionnel et le révolutionnaire modèle, Zhou Enlaï, surnommé " l'éminence grise de la Chine " (titre du livre de l'historien sino-américain Kai-Yu Hsu, Mercure de France, 1968), a joué un rôle complexe. Très documentée, la biographie de Gao Wenquian est sans conteste la meilleure jamais publiée à ce jour. Rien ne prédisposait Zhou à adhérer au Parti communiste chinois (PCC), sinon un romantisme de jeunesse qui l'amena à découvrir le monde occidental (Paris, Berlin et Moscou), à la différence de Mao Zedong qui resta enraciné dans la terre jaune. Plus tard, il choisit de travailler aux côtés du Grand Timonier alors qu'il s'était un temps opposé à lui. Peut-être l'auteur aurait-il pu approfondir cette relation ambiguë, faite d'attirance et de rejet, de soumission et de haine, où chacun manipula l'autre. On peut aussi regretter le sous-titre réducteur L'ombre de Mao et lui préférer celui, plus fidèle et plus ironique, de la publication américaine, The Last Perfect Revolutionary (le dernier révolutionnaire parfait), exacte traduction de l'édition originale chinoise parue à Hongkong.

Wenquian a longtemps collaboré, en Chine même, aux recherches qui aboutirent à la publication des premières biographies officielles de Mao et de Zhou. Il put alors consulter des archives du PCC encore secrètes, avant de partir pour les Etats-Unis, où il enseigna. Il signe ainsi l'un des premiers ouvrages historiques venant de l'intérieur de la Chine, dont les sources exceptionnelles ont conduit l'auteur à renouveler la vision très idéologique et politique qui prévalait jusqu'ici de la vie au sein du sérail rouge, plus connu sous le nom de Zhongnanhai.

Laurent Ballouhey / Monde diplomatique

mardi 7 décembre 2010

PORTRAIT - Liu Xiaobo, un portrait chinois - Frédéric Koller

Le Temps - Eclairages, mardi, 7 décembre 2010

Le Prix Nobel de la paix sera décerné ce vendredi en l'absence de son lauréat condamné à onze ans de prison par Pékin. Mais qu'en pensent les Chinois?

Pour Pékin, c'est un criminel doublé d'un imposteur: un traître à la patrie. Pour de nombreux intellectuels chinois, c'est au contraire un héros de la cause démocratique. Qui est le vrai Liu Xiaobo ? Comment le Nobel de la paix est-il perçu en Chine même ? Pour en juger, Le Temps propose un regard croisé sur l'écrivain condamné à onze ans de prison pour ses écrits. D'un côté, il y a le texte d'une romancière, Ai Mi, dont le récit publié fin octobre par le magazine Asiaweek, basé à Hongkong, a rencontré un grand succès dans la blogosphère chinoise. Traduit en anglais par le site China Digital Times, nous en reproduisons les extraits les plus significatifs. De l'autre, il y a le portrait qu'en dresse l'agence Chine nouvelle qui a relayé un texte attribué à Mo Honge publié dans un premier temps par le site officiel china.com.cn. Au lecteur de juger.

Ai Mi: «4h50, 4h55, 4h59... Le journaliste à mes côtés réactualise fiévreusement son compte Twitter sur son téléphone portable.

5h00! L'information s'affiche sur l'écran: «Liu Xiaobo a reçu le Prix Nobel de la paix 2010.»

Dans le taxi de Pékin, le programme radio qui parle du Prix Nobel est soudain remplacé par une chanson pop. Au travers de la vitre, je vois la place Tiananmen. Comme dans un drame. Vingt et un ans plus tôt, les troupes dirigeaient leurs mitrailleuses vers les étudiants désarmés. [...] Vingt et un ans plus tard, celui qui fut le témoin des morts sur cette place [...], celui qui a persisté dans la lutte pour le droit des simples personnes, celui qui a promu la Charte 08, est honoré comme Nelson Mandela, Mère Teresa et Desmond Tutu.

5h00, 8 octobre 2010. Une date à inscrire dans les annales historiques.»

Chine nouvelle: «Liu Xiaobo, qui a reçu le Prix Nobel de la paix 2010, attire l'attention. Né en 1955, Liu fut un travailleur dans sa jeunesse. En 1984 il obtient une licence, puis enseigne à l'Université normale de Pékin. En 1988, il devient docteur. Il se fait remarquer en critiquant des célébrités. Dans une interview à un média de Hongkong, Liu a déclaré que la tragédie du peuple chinois n'a pas été causée par «des empereurs futiles», mais par «chaque individu chinois» puisque le peuple chinois a créé un système qui a provoqué sa propre tragédie.

Liu a dit que la Chine devrait être une colonie durant 300 ans pour qu'il y ait un «réel changement». [...] Liu encense le système politique, économique et social occidental. «Peu m'importe que vous m'appeliez un traître ou un patriote. Si vous dites que je suis un traître, alors je le suis. Je suis un fils ingrat creusant les tombes de ses ancêtres, et je suis fier d'être un tel fils», a-t-il dit.

Après les troubles politiques de 1989, Liu a été détenu pour ses activités d'agitateur. Il a écrit une confession pour exprimer ses regrets et son désir d'être «utile pour la nation et le peuple». En raison de sa bonne conduite, le gouvernement lui a épargné une peine criminelle. Pourtant, en 1991, Liu est retourné à ses vieilles habitudes. Il a alors été envoyé en camp de travail pour atteinte à l'ordre public.»

Ai Mi: «Quand ils ont vu son nom s'afficher sur leur écran d'ordinateur, nombreux sont ceux qui ont fondu en larmes. Parmi eux, des intellectuels, des entrepreneurs et même des officiels. Comme Liu Xiaobo, ils avaient perdu leurs illusions de jeunesse sur cette place Tiananmen. Ils étaient restés depuis silencieux au milieu de la foule. Nombreux sont ceux qui ont levé leur verre et bu avec amertume. [...] Beaucoup ont connu Liu Xiaobo par le documentaire «Tiananmen» ou la Charte 08 lue sur Internet. Ils ne connaissent rien d'autre de lui. Mais ils croient que c'est une bonne personne. Ils s'identifient à sa lutte pour la liberté et la démocratie.

Des bruits de pétards ont résonné dans l'Université de Pékin et celle du Shandong. Dans le bâtiment des professeurs de l'Université normale de Pékin, les anciens collègues de Liu ont organisé une petite fête pour l'occasion. A l'Académie centrale des beaux-arts, un étudiant a brandi une bannière pour dire au peuple que le prix Nobel est toujours en prison. Un professeur de l'Académie du film de Pékin a reçu des messages d'étudiants et d'amis exprimant «un sentiment mélangé de chagrin et de joie».

Il y a aussi tous ceux qui, ce soir-là, se sont précipités de façon tout à fait inhabituelle sur les informations.»

Chine nouvelle: «Depuis le milieu des années 1990, Liu Xiaobo travaille pour Chine démocratique, un magazine soutenu par le National Endowment for Democracy, une organisation financée par le gouvernement américain. [...] Liu gagne de l'argent en écrivant des articles critiquant le gouvernement chinois pour des médias étrangers. Sa vie est confortable. [...]

Liu a toujours affirmé être un homme juste participant au «mouvement pour les droits civiques» en tant que citoyen chinois ayant le sens des responsabilités et de sa mission. Mais ses actes s'accordent-ils à ses paroles? Liu ne court-il pas après la gloire? [...] Liu n'a cessé de dire du mal de son pays pour être payé par l'Occident par des «prix des droits de l'homme» ou «des prix de contribution à la démocratie», etc. Liu ne court-il pas après l'argent? [...]

Ai Mi évoque longuement la censure qui s'abat sur le prix Nobel, puis reprend: «[...] La Chine a 1,3 milliard d'individus. Mais combien connaissent Liu Xiaobo? Un col blanc m'a expliqué: «J'ai appris hier la nouvelle. Elle m'a soulevé. Mais quand j'ai voulu la partager j'ai été frappé par l'indifférence de mon entourage.»

Ce jeune homme n'en a pas moins pensé qu'il fallait parler de ce prix.

Cette histoire est tenue secrète, elle ne peut plus être diffusée. Mais un courant souterrain répand néanmoins la nouvelle partout.

Ce 8 octobre, je crains que l'endroit le plus tranquille de Chine a été la prison de Jinzhou, province du Liaoning, a 500 kilomètres de Pékin. C'est là qu'est incarcéré Liu Xiaobo depuis sa condamnation le 25 décembre 2009 par un tribunal de Pékin pour incitation à la subversion de l'Etat. Le prisonnier qui a reçu le prix Nobel de la paix ne sera pas relâché avant le 21 juin 2010.

Il croupit en prison depuis dix mois. Depuis son arrestation, il n'a revu sa femme que cinq fois - à chaque fois une heure. La sixième fois, c'était le 10 octobre. [...] Quand elle lui a appris la nouvelle de son prix, il a pleuré. Elle savait que ce n'était pas des larmes de joie, mais des larmes à la mémoire des âmes des morts de Tiananmen.»

Chine nouvelle: «Ceux qui connaissent Liu savent qu'il est extrême et arrogant. Il a participé à la création d'une organisation illégale, le Club des écrivains indépendants de Chine, pour former sa clique et étouffer les voix dissidentes. C'est ainsi qu'il s'est fait beaucoup d'ennemis dans les cercles d'«activistes chinois pour la démocratie» et qu'il a été poursuivi aux Etats-Unis pour détournement de fonds. C'est pourquoi beaucoup d'«activistes chinois pour la démocratie» à l'étranger ne sont pas en bons termes avec lui.»

Ai Mi rappelle le rôle de Liu Xiaobo en 1989: «Après 1989, il n'a plus jamais vraiment été libre durant les années qui conduiront à sa dernière condamnation de prison. Son nom est devenu un sujet sensible. Ses amis lui ont suggéré de faire comme Lu Xun [un célèbre écrivain du XXe siècle] et de prendre un nom de plume pour écrire ces articles sur la Chine. Il a refusé. Il a dit qu'il ne changerait jamais de nom. Ni de prénom d'ailleurs. Liu Xiaobo espère simplement qu'un jour le peuple chinois pourra s'exprimer avec force et clarté. Il refuse de quitter la Chine, il refuse de se cacher.

Après l'attribution du Nobel, Liu Xiaobo a expliqué à Liu Xia [son épouse] que ce prix était plus qu'un honneur, qu'il impliquait une plus grande responsabilité. «Liu Xiaobo, dit-elle, a encore un long chemin à parcourir. Chacun doit lutter dur pour réaliser le rêve ardent de la démocratie et de la liberté en Chine!»

Chine nouvelle: «Liu travaille pour ses employeurs. Depuis 2005, il s'est démené sans compter pour les forces occidentales anti-chinoises et a lancé l'idée de la Charte 08 en 2008. En propageant rumeurs et diffamations, cette charte nie la dictature démocratique du peuple, le socialisme et la structure de l'Etat unitaire stipulé dans la Constitution chinoise. La charte incite les gens à se mobiliser pour transformer le système politique et renverser le gouvernement. L'activisme de Liu a franchi la limite de la liberté d'expression pour entrer dans le domaine du crime.

Ai Mi: «[...] Liu Xiaobo s'inquiète du manque de consensus au sein de la population et plus encore du manque de perspective pour réaliser un tel consensus. «Une transformation pacifique nécessite une interaction pacifique entre le parti dirigeant et l'opposition. Mais je ne suis pas très optimiste sur ce point», dit-il.

[...] Ye Fu [un écrivain] et Liu Xiaobo se connaissent depuis plus de dix ans. Quand le porte-parole du Ministère [chinois] des affaires étrangères a dit que l'attribution du Nobel à Liu était un blasphème pour le prix de la paix, Ye Fu a trouvé cela désopilant: «Les dirigeants de cet Etat totalitaire et leur peuple sont en rupture. Nos dépenses pour le maintien interne de l'ordre sont équivalentes à celles pour notre action militaire externe. N'est-ce pas un quasi état de guerre? Liu Xiabo a seulement essayé de remédier à cette situation en demandant une transformation pacifique. Pas comme le 4 juin [1989], mais par une réelle harmonie.»

[...] Le Prix Nobel crée une opportunité. Ye Fu m'a dit: «Réfléchis: sans prix de la paix, qui serait l'interlocuteur [du pouvoir]? [...] Désormais, le Prix Nobel confère ce rôle à Liu Xiaobo. En fait, c'est le Parti communiste qui a offert ce prix. Sans cette condamnation à onze ans de prison, nous n'en serions pas là. Le prestige du Prix Nobel de la paix permet à Liu Xiaobo de devenir cet interlocuteur parmi les dissidents. D'un point de vue historique, je pense que cet épisode aura une profonde influence.»

Chine nouvelle: «La soi-disant Charte 08 est totalement obsolète. L'essentiel a été copié de la «Charte?77» [de Vaclav Havel]. C'est totalement à l'encontre de la loi et de la Constitution chinoise. Elle plaide un déni total du leadership du parti et du pouvoir d'Etat actuel. [...] Son but ultime est de renverser le pouvoir. Mettre en oeuvre cette charte ferait de la Chine un vassal de l'Occident, détruirait les progrès de la société chinoise et le bien-être du peuple chinois. C'est pourquoi cette charte a été unanimement applaudie par l'Occident. En décembre 2008, Liu a été condamné à 11 ans de prison pour crime d'agitation destinée à renverser le gouvernement. Tout comme cet outil de l'Occident, Liu Xiaobo sera abandonné par le peuple chinois.»

Ai Mi: «Dans un dernier article écrit avant son emprisonnement, Liu Xiaobo notait: «Même si je vis chaque jour sous stricte surveillance, je reste optimiste sur l'avenir de la Chine. Je le suis car au contact des policiers je vois combien ce régime inhumain a mauvaise conscience.»

[...] Mo Zhixu, un ami de Liu m'a expliqué ceci: «Durant des années, nous avons pensé: ainsi va le monde, les perdants ont toujours torts. Le Prix Nobel de la paix nous dit qu'en fait il n'en va pas ainsi. Le monde doit avoir une conduite morale, être juste.» Il croit que le Prix Nobel de la paix aura un effet d'encouragement, qu'il fera boule de neige.

[...] Du fond de sa prison, Liu Xiaobo est déjà entré dans l'Histoire aux côtés de Mandela, de Havel et de Mère Teresa.»

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PORTRAIT - Hervé Ladsous, le navigateur de la diplomatie française

Les Echos, no. 20820 - Carnet, mardi, 7 décembre 2010, p. 13

Même en Chine, qu'il vient de quitter après quatre ans comme ambassadeur de France à Pékin, Hervé Ladsous laisse une image forte. Un diplomate « dynamique » qui a le « sens de l'amitié et de la communication », écrit ainsi « Le Quotidien du peuple », citant un universitaire de Pékin, Dong Qiang.

Il est vrai que le directeur du cabinet de la nouvelle ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, peut afficher une belle réussite dans la République populaire. Preuve de ce succès, l'ancien porte-parole du Quai d'Orsay (2003-2005) est parvenu à réunir 26 millions d'internautes pour visionner l'une de ses interviews sur Internet. Une performance médiatique, même dans un pays de 1,3 milliard d'habitants. Mais, surtout, le diplomate qui a commencé sa carrière comme vice-consul à Hong Kong en 1973, a fortement contribué par son action à surmonter la dernière crise de 2008 entre la Chine et la France. Modeste, Hervé Ladsous n'en est pas moins convaincu qu'il est toujours possible d'agir sur le cours des événements. « Cela n'a pas été toujours facile, mais nous ne sommes pas seulement des navigateurs d'eau calme. Il faut aussi faire face à des mers agitées », dit de son métier ce fils de « sous-marinier », né le 12 avril 1950 et qui a passé son enfance et sa jeunesse à suivre son père de port en port.

Négociateur et homme d'action

En pleine présidence française du G20, sa profonde connaissance de l'Asie et particulièrement de la Chine sera un atout d'autant plus précieux que le président Nicolas Sarkozy est bien décidé à s'appuyer sur Pékin pour faire avancer son agenda. Cette sinophilie s'enracine chez lui dans la lecture, enfant, du récit des voyages de Marco Polo. Devenu étudiant après avoir passé son bac à Madagascar et appris l'anglais à Malte, il a l'intuition que la Chine, en plein soubresaut de la révolution, allait « devenir quelque chose de très grand ». Licencié en droit, il choisit la voie du concours d'Orient, et non pas celle de l'ENA, en apprenant le chinois et l'indonésien.

A un moment crucial pour la diplomatie, secouée par la publication de milliers de télégrammes qui mettent dans l'embarras nombre de gouvernements, les talents de négociateur dont le directeur de cabinet a fait preuve dans les forums multilatéraux des Nations unies à Genève de 1986 à 1988 et à New York de 1992 à 1997 ou encore de l'OSCE à Vienne de 1997 à 2001, seront un autre atout appréciable. Talents de négociateur qui se doublent chez lui d'un réel intérêt pour les autres cultures et les pays où il a résidé - sans jamais pour autant perdre de vue son Aveyron familial -, mais aussi d'un tempérament d'homme d'action.

Sa vie de diplomate n'a pas été exempte de « moments chauds ». Chargé d'affaires à Haïti en 1991-1992, c'est sous les balles, en plein coup d'Etat, qu'il doit accueillir à la résidence le président renversé Aristide et des dizaines d'autres réfugiés. Devenu ambassadeur de France à Jakarta, il est aux premières loges, le 20 mai 2002, lorsque le Timor-Oriental proclame sa pleine et entière indépendance de l'Indonésie. L'année suivante, France 2 lui consacre même un reportage pour vanter son action après le terrible attentat de Bali d'octobre 2002 ou encore sa capacité à se fondre dans la foule afin d'assister à une cérémonie de purification en Indonésie. L'émission était intitulée « L'ambassadeur mouille sa chemise ». Joli compliment pour cet amoureux des embruns.

JACQUES HUBERT-RODIER

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