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lundi 13 décembre 2010

Club Med, l'ami chinois - Corinne Scemama

L'Express, no. 3101 - économie TOURISME, mercredi, 8 décembre 2010, p. 94,96

Fosun : retenez bien ce nom. Ce conglomérat est déjà le deuxième actionnaire du voyagiste qui prend pied dans le pays. Et ses dirigeants ont de grandes ambitions.

Il y fera sacrément froid. Mais pour rien au monde Guo Guangchang, président de Fosun, ne ratera l'inauguration, le 15 décembre, du premier village du Club Méditerranée en Chine. Ce jour-là, la réception à Yabuli (Mandchourie), station de ski réputée de l'empire du Milieu, en présence du patron du voyagiste, Henri Giscard d'Estaing, sonnera le départ de l'aventure chinoise de la marque au trident. Celle-ci passe aujourd'hui par un partenariat stratégique avec Fosun, deuxième actionnaire du Club Med avec 7,1 % du capital, et dont la participation, selon nos informations, devrait être portée à 10 % d'ici à la fin de l'année.

Une association inimaginable il y a à peine un an. Fort d'un chiffre d'affaires de 4 milliards d'euros, Fosun, un des principaux conglomérats chinois privés du pays, ne s'était jamais jusqu'ici intéressé au tourisme. Fondé en 1992 par quatre jeunes diplômés de l'université de Fudan (Shanghai), le groupe a commencé sa fulgurante ascension en misant sur la pharmacie avant de se lancer dans les mines d'or, l'acier, l'immobilier, puis les médias et Internet. "Ils se sont développés de manière opportuniste", souligne un expert. Profitant de la croissance exponentielle chinoise, "ils ont toujours su choisir les secteurs les plus prometteurs", ajoute André Loesekrug-Pietri, conseiller de Fosun et président du fonds d'A Capital Asia.

Lorsque le Club a recherché un partenaire local pour faire de la Chine son principal relais de croissance - avec l'objectif d'ouvrir cinq villages et de conquérir 200 000 clients d'ici à 2015 - Fosun n'était pas le premier sur la liste. Mais le groupe a su rapidement s'imposer aux yeux des négociateurs. "Nous cherchions un associé solide, montrant un véritable intérêt pour l'international", se souvient Thierry Dana, conseil du Club Med pour la Chine. Or, s'il n'est encore jamais sorti des frontières, le conglomérat peut faire valoir une assise financière exceptionnelle et une expertise dans l'immobilier, essentielle pour dénicher les meilleurs emplacements.

Guo Guangchang (voir l'encadré) et ses trois complices n'avaient "jamais entendu parler du Club Med avant le 23 mars 2010", s'amuse André Loesekrug-Pietri. Ce qu'ils désiraient avant tout ? Investir dans le luxe. Pas exactement le créneau du voyagiste. Mais ils cherchaient une nouvelle diversification. Guo a fini, au bout de deux mois et demi de palabres, par être séduit. "Le déclic a eu lieu lorsque, en visite dans un village du Club, il a vu des tables de huit personnes. Il s'est dit que cette conception des vacances correspondait à la mentalité des Chinois, connus pour se déplacer en tribu", explique André Loesekrug-Pietri.

La nature de l'accord, ensuite, a séduit les dirigeants de Fosun. Grâce à sa prise de participation, le groupe siège au conseil d'administration du Club Med et participe aux décisions à l'échelle mondiale. Il est force de proposition aussi pour construire, financer ou trouver les tours de table nécessaires à l'installation de villages en Chine.

Un accord gagnant-gagnant : il donne aux Chinois une vraie notoriété internationale et il crédibilise la stratégie de développement du Club en Asie. Laquelle pourrait s'accélérer encore. "Nous n'allons pas nous limiter à cinq villages d'ici à 2015", confiait cet été Guo Guangchang au quotidien Les Echos. Diplomate, le patron de Fosun répète qu'il s'agit d'un partenariat à long terme, amical, pour bien faire comprendre qu'il ne veut pas racheter le Club - d'ici à juin 2012, il ne peut d'ailleurs pas accroître sa participation au-delà de 10 %. Mais le jeune patron compte bien se servir de sa position d'actionnaire de référence (au côté de la Caisse des dépôts du Maroc) pour développer la marque au trident à marche forcée. Deux milliards de Chinois voyagent à l'intérieur du pays. Le pari de Fosun ? Qu'une partie d'entre eux deviennent des GM accros aux "crazy signs" et au nouveau Club "convivial et haut de gamme". En commençant, dès cet hiver, à Yabuli.



Fosun : le jeu de guo


Corinne Scemama

Ne dites pas à Guo Guangchang qu'il dirige l'un des plus grands conglomérats privés de Chine, il se croit professeur de philosophie. A 43 ans, le patron de Fosun continue de mettre en avant ses études à l'université de Fudan (Shanghai), là où il a rencontré ses trois camarades cofondateurs du groupe. Histoire de montrer que, même riche - avec 1 milliard d'euros, il est classé 20e dans la liste Forbes des grandes fortunes chinoises- il a su rester modeste. Malgré les distinctions qu'il a reçues, il continue à consulter ses collègues avant de prendre ses décisions : pour le Club Med, il a fait en sorte que chacun des associés rencontre Henri Giscard d'Estaing. Mais n'allez pas croire que ce patron adepte de tai-chi soit un doux rêveur : il a de l'ambition pour son groupe et espère atteindre le niveau de ses deux modèles, Li Ka-shing, le nabab hongkongais, et Warren Buffett, le milliardaire philanthrope.


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mardi 15 juin 2010

DOSSIER - Le titre Club Med s'envole après l'entrée au capital du chinois Fosun

Les Echos, no. 20698 - Services, mardi, 15 juin 2010, p. 26

Après une hausse du titre de 9 % vendredi suite à l'annonce du retour aux bénéfices après deux ans de pertes, la prise de participation du conglomérat chinois Fosun, rendue publique dimanche, a de nouveau fait grimper la valeur de plus de 7 % hier à Paris, sur la promesse d'une croissance accélérée en Chine.

Hier à la Bourse de Paris, le titre Club Med s'est envolé, terminant en hausse de 9,13 %, à 13,75 euros, après l'annonce la veille par le groupe touristique de l'arrivée dans son capital du conglomérat chinois privé Fosun, à hauteur de 7,1 %. Les deux groupes ont, par ailleurs, noué un « partenariat stratégique » pour la construction et l'exploitation de complexes touristiques haut de gamme en Chine. Vendredi, l'action s'était déjà appréciée de plus de 9 %, après la présentation des comptes du premier semestre de l'exercice en cours, marqués par un retour au profit après deux ans de pertes (« Les Echos » du 14 juin).

Pour Anne Bonal, analyste chez Gilbert Dupont, ce partenariat « est une bonne chose car Fosun a fait part de sa volonté de rester actionnaire du Club Med sur le long terme, ce qui consolide la structure capitalistique de ce dernier et lui permet d'accélérer l'ouverture de ses villages chinois ». L'analyste souligne, par ailleurs, que Fosun est très présent dans l'immobilier, ce qui est bien en phase avec le choix de la firme au trident de privilégier l'« asset light », c'est-à-dire d'opérer en contrat de management plutôt qu'en propriété. Le conglomérat chinois intervient aussi dans les médias et la communication, « ce qui va faciliter la distribution des produits Club Med en Chine en faisant connaître la marque et favoriser l'essor de la clientèle chinoise dans les autres villages de par le monde », poursuit Anne Bonal, qui se félicite que tous les clignotants opérationnels et financiers soient au vert. Elle s'attend en outre à des tensions sur le titre dans les prochains mois, Fosun ayant fait part de son souhait de monter encore au capital.

Actionnaires propriétaires

« Cette percée sur la Chine, cela fait plus d'un an que le Club Med en parlait », observe de son côté Sébastien Valentin, analyste à la Société Générale, qui estime ce mouvement « positif non seulement au regard de la présence renforcée que cela donne au groupe dans ce pays, mais aussi comme validation de la stratégie à long terme du PDG, Henri Giscard d'Estaing, de créer des partenariats avec des actionnaires propriétaires comme avec Fipar ou Rolaco ». Depuis 2004, le patron du Club Med opère une montée en gamme qui s'est traduite par une cinquantaine de fermetures de villages et par la rénovation de plus de 70 autres. Du coup, le courtier s'est fixé un objectif de cours à 18 euros.

« La Chine offre un grand potentiel au niveau touristique, avec des revenus globaux estimés à plus de 120 milliards d'euros et une croissance à deux chiffres », renchérit de son côté Jean-Marie Lhomé, d'Aurel BGC. Or la marque au trident veut faire de l'empire du Milieu son deuxième marché après la France, d'ici à fin 2015. Pour y parvenir, il a déjà prévu d'inaugurer en novembre dans la station de ski réputée de Yabuli au nord-est du pays, un hôtel de luxe de 284 chambres, propriété de Melco China Resorts (Wisecord Holding), et étudie un projet de village balnéaire ainsi qu'un autre site « découverte ». L'objectif est d'ouvrir 5 « villages » haut de gamme, toujours à l'horizon de 2015 et d'y attirer 200.000 clients chinois contre un peu plus de 30.000 pour 2010. Selon Guo Guangchang, le président du conseil d'administration de Fosun, les visées du Club Med rejoignent la stratégie de son groupe d'investir dans les secteurs porteurs de l'économie chinoise. La direction du groupe français se réserve toutefois la possibilité, tout en entretenant des relations privilégiées avec Fosun, de collaborer avec d'autres partenaires chinois pour la réalisation de ces complexes touristiques.



Le marché touristique progresse de 22 % par an en moyenne dans le pays - Martine Robert

Les Chinois sont désormais quatrième au classement mondial des touristes qui dépensent le plus. Reste à savoir s'ils se laisseront séduire par le concept « tout compris » du Club Med.

Le marché chinois du tourisme est passé de 228 millions d'euros en 1978 à 115 milliards en 2008, soit une croissance annuelle de 22 % en moyenne depuis trente ans. En 2020, ce secteur devrait représenter 11 % du PIB de la Chine, soit 360 milliards d'euros. « Nous intéressons beaucoup les autorités politiques comme les acteurs économiques chinois car le marché des vacances reste à développer, avec un potentiel énorme. Notre notoriété et notre puissance commerciale nous permettent de "créer" une destination en un an alors qu'un village ne fait généralement pas le plein avant quatre à cinq ans », explique Anne Yannic, directeur général France, Belgique et Suisse du Club Med.

Cette année, le nombre de voyages domestiques est estimé à 2,1 milliards. Une quinzaine de « corners Club Med » ont déjà été implantés dans des agences de voyages chinoises et un site Internet dédié, doté d'un moteur de réservation, sera lancé cette année. Mais la marque au trident compte aussi sur sa nouvelle vitrine à Yabuli pour donner aux Chinois l'envie d'aller séjourner dans ses autres resorts, notamment en Asie où elle est bien implantée. Car le nombre de Chinois voyageant à l'étranger est en plein boom.

Une manne alléchante

En 2009, plus de 42 millions d'entre eux ont franchi les frontières nationales, soit une hausse de 5,2 % par rapport à 2008. Ils étaient moins de 7 millions en 2001. Cette manne est d'autant plus alléchante que, d'après des statistiques chinoises, les dépenses globales de ces voyageurs ont connu l'an dernier une hausse de 21 % sur un an, pour s'établir à 43,7 milliards de dollars. Les Chinois sont désormais quatrième au classement mondial des touristes qui dépensent le plus.

Seul bémol : rapportées au nombre de voyageurs, les dépenses restent limitées à 1.000 dollars par personne. Et ces voyageurs sont encore très dépendants des tour-opérateurs : souvent pris en charge par des réseaux chinois, ils dorment dans des hôtels à petit budget, font de même sur le plan de la nourriture, et réservent leur argent pour les achats de souvenirs et de cadeaux, souvent des produits de luxe.

Itinérants et économes aujourd'hui, les Chinois sauront-ils se laisser séduire demain par le concept « tout compris haut de gamme by Club Med », cher à Henri Giscard d'Estaing ? Pour l'analyste de la Société Générale Sébastien Valentin, le risque est modéré car le Club Med vise une niche : essentiellement celle de familles chinoises aux revenus élevés. Ce qui doit représenter autour de 0,2 % seulement de la population totale.


Un conglomérat dénicheur de tendances en Chine - Yann Rousseau

Le groupe, qui veut internationaliser ses investissements, a toujours tenté de coller aux nouveaux besoins de la classe moyenne chinoise.

Dès janvier, les cadres de Fosun avaient laissé entendre qu'ils préparaient des investissements spectaculaires à l'étranger. Expliquant alors au « Wall Street Journal » que la consommation de la population chinoise allait prochainement avoir des répercussions considérables sur l'économie mondiale, Liang Xinjun le PDG du conglomérat, avait révélé qu'il comptait entrer au capital de sociétés occidentales ou japonaises cherchant à pénétrer un marché local souvent difficile à décrypter. « Dans les prochaines années, nous allons assister à une révolution de la consommation », avait martelé le dirigeant, dont le groupe a toujours basé sa réussite sur l'anticipation des grands bouleversements de l'économie chinoise.

En 1992, lorsqu'ils ont réuni 4.000 dollars pour initier Fosun, les quatre fondateurs du groupe, qui s'étaient rencontrés sur le campus de l'Université de Fudan à Shanghai, avaient immédiatement décidé de miser sur la conversion progressive du pouvoir communiste au capitalisme. Ils ont dès lors guetté les nouveaux besoins de la classe moyenne chinoise, tout en suivant la progressive privatisation d'industries clefs dans le pays. Guo Guangchang, le président de la structure, a d'abord poussé les investissements dans le secteur de la pharmacie, qui s'ouvrait progressivement aux entrepreneurs non étatiques, et connu ses premiers succès en commercialisant un test de diagnostic de l'hépatite A. Six ans plus tard, la filiale pharmaceutique de Fosun faisait partie des premières sociétés privées à être autorisées à s'introduire sur la Bourse de Shanghai.

Diversification

Diversifiant très tôt ses opérations, le groupe s'est aussi lancé dans l'immobilier avec sa filiale Shanghai Forte, l'un des premiers développeurs à offrir des appartements à prix modérés, puis dans le secteur minier, l'acier et enfin dans la distribution. Profitant de ses bonnes relations avec le régime communiste Guo Guangchang, qui a siégé au Congrès national du peuple de 2003 à 2008, a réussi à préserver la plupart de ses sociétés de l'appétit de contrôle de Pékin.

Souvent comparé dans le pays au puissant conglomérat Hutchison Whampoa du « tycoon » hong-kongais Li Ka-shing, Fosun aime aussi rapprocher sa stratégie d'investissement de celle de Berkshire Hathaway du milliardaire Warren Buffett. « Ce qui nous intéresse, ce n'est pas de savoir ce que ces groupes ont fait, mais pourquoi ils l'ont fait », commentait, il y a quelques années, Guo Guangchang, dans le « South China Morning Post ». L'an dernier, l'homme d'affaires, âgé d'à peine quarante-trois ans, était décrit par Forbes comme la vingtième plus grande fortune de Chine. Le conglomérat affichait, lui, un bénéfice net de 4,647 milliards de yuans (560 millions d'euros) pour un chiffre d'affaires de 34,855 milliards de yuans.


Le tourisme s'ajoute à six métiers

Le conglomérat Fosun s'est bâti autour de trois métiers : la pharmacie, l'immobilier, l'acier. Fosun Pharma a été introduit en 1998 à la Bourse de Shanghai ; Shanghai Forte Land est coté à Hong Kong en 2004, tandis que Fosun Steel est né de l'acquisition en 2003 pour quelque 200 millions de dollars de la Nanjing Iron and Steel au chiffre d'affaires de 1,8 milliard de dollars, saluée à l'époque comme un coup de maître.Le groupe est également présent dans les mines, l'assurance ou les médias. Il a notamment acquis son compatriote coté au Nasdaq de New York, Focus Media, géant de la publicité digitale en extérieur.La maison mère, Fosun International, a, elle, été introduite à Hong Kong en 2007.

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mercredi 2 juin 2010

Le Club Med veut faire de la Chine son deuxième marché

L'Express, no. 3074 - INDISCRETS business, mercredi, 2 juin 2010, p. 28

Les Chinois fans du Club Le Club Med, qui ouvrira cet automne son premier village en Chine, enregistre déjà des taux de croissance exceptionnels dans l'empire du Milieu : en à peine un an, la clientèle chinoise du tour-opérateur s'est accrue de près de 40 %. Avec le lancement de quatre autres clubs dans le pays d'ici à cinq ans, le groupe de loisirs espère voir la Chine devenir, en 2015, son deuxième marché après la France.

PHOTO - A Club Med banner blows in the wind on the dock at the Club Med Beldi vacation resort in Beldibi June 22, 2009. Holiday resort group Club Med, which is trying to fend off the attentions of flamboyant French businessman Bernard Tapie, found an ally in the form of Italy's Benetton retail family on June 19.

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vendredi 16 avril 2010

REPORTAGE - La Chine, nouvelle frontière du Club Med - Marie Bordet

Le Point, no. 1961 - Economie, jeudi, 15 avril 2010, p. 90,91,92

Pari. Henri Giscard d'Estaing, le « GO en chef », entame sa campagne en Mandchourie. Reportage.

Henri Giscard d'Estaing n'a même pas l'air fatigué. La soirée fut pourtant longue et bien remplie. Il a présidé le dîner de gala (dress code : costume noir, écharpe blanche et toque en fourrure sur la tête), tremblé au numéro d'acrobatie des gymnastes russes, trinqué gaiement au champagne et gesticulé en mesure dans la lumière électrique du Long Bar. En somme, il a fait son boulot de PDG du Club Med. Quelques (maigres) heures de sommeil plus tard, le fils de l'ex-président de la République française chausse ses skis Atomic, remonte la fermeture Eclair de son blouson jaune et ajuste ses lunettes de soleil. Il s'agit maintenant de goûter la neige. Très vite, le verdict du patron (excellent skieur) tombe : « Les vents sibériens créent une neige légère, à la texture agréable et douce. Les pistes sont belles et ne sont pas verglacées. Il fait beau. C'est formidable ! » Ouf ! C'est que la qualité des flocons est une question éminemment stratégique. A partir du 13 novembre 2010, au bout de cette piste bleue plutôt fastoche, on pourra contempler le premier village du Club Med de Chine ! Henri Giscard d'Estaing part à la conquête de l'empire du Milieu en plantant son trident en Mandchourie, dans la plus grande station de ski du pays. Son nom : Yabuli.

La campagne de Chine de Giscard commence donc ici, au pied de ces jolis monts enneigés. Mais elle ne s'arrêtera pas là. Il entend ouvrir cinq villages haut de gamme sur le territoire (ski, soleil et campagne) d'ici à 2015 et séduire 200 000 clients.« La Chine pourrait rapidement devenir notre deuxième marché après la France », avance le PDG du groupe de loisirs.

C'est que l'homme est pressé. Il lui reste toujours à prouver que sa stratégie de repositionnement du Club Med - lancée en 2004 - en produit « haut de gamme et multiculturel » est pertinente. Il le sait, les critiques - sur les prix prohibitifs, par exemple - ne s'éteindront que le jour où le Club Med baignera enfin dans une piscine de bénéfices. Recherche profits désespérément. Il sait que son salut pourrait venir de cette nation-continent et de son armée de nouveaux riches.« Le Club Med n'a pas besoin de la Chine pour être rentable, tient à préciser Giscard.Mais ce pays représente un relais de croissance incroyable. » Bel euphémisme. Le Club Med a dramatiquement besoin de la superpuissance asiatique.

Hermès, Chanel et Club Med. Maggie Gao et ses 88 poissons rouges - le 8 est un chiffre porte-bonheur en Chine - sont à la manoeuvre du haut du 44e étage d'une tour ultramoderne de Shanghai. Cette jeune femme de 40 ans, originaire du nord de la Chine, qui a étudié à HEC et parle français, dirige le Club Med dans la patrie de Mao. C'est elle qui l'a lancé il y a sept ans.« J'ai immédiatement positionné le Club comme un produit de grand luxe pour les Chinois qui réussissent financièrement, dit-elle.S'ils achètent un sac, c'est forcément un sac Hermès. S'ils achètent un costume, c'est un Chanel. S'ils partent en vacances, c'est avec le Club Med. » A ses débuts, Maggie Gao passe sa vie à expliquer le concept d'hôtel-club (inconnu en Chine) aux agents de voyages et aux clients potentiels : le tout-compris, les animations, le sport, le miniclub, etc.« Ce qui impressionne le plus les Chinois, c'est la profusion des buffets, dit-elle.La nourriture, c'est très important dans notre culture. » Les riches Chinois vont donc séjourner dans les Club Med de la zone : Malaisie, Maldives, Thaïlande, Japon et Bali. En 2010, ils seront 30 000 à partir au pays des GO. Portrait-robot : le client est jeune (entre 25 et 40 ans), riche (forcément, il paie en moyenne 143 euros la nuit au Club Med), entrepreneur et habitant d'une mégalopole (Shanghai, Pékin ou Chengdu). Le Club Med vise le top, 0,4 % de la population, ce qui représentera tout de même 4 millions de personnes en 2015...« Il faut ouvrir des villages en Chine, dit Caroline Puechoultres, directrice générale de l'Asie, du marketing et du développement pour le Club Med.Pour les Chinois fortunés, il est bien vu de rester dans son pays pour les vacances. Ils n'ont pas de problème de visa... Et puis, on participe ainsi au développement de la Chine, en pionniers. »

Yabuli, un parfum de bout du monde. Le pilote annonce la couleur : il fait - 5° C à Harbin (2 h 50 de vol depuis Shanghai). Franchement, ça aurait pu être pire. Dans cette contrée, non loin de la frontière russe, le thermomètre dégringole jusqu'à - 40 au coeur de l'hiver. Au XIXe siècle, cette région était le terrain de chasse des empereurs de la dynastie Qing. Il a ensuite été transformé en parc national. Niveau décorum, ce n'est pas (du tout) les Alpes. Pas de glaciers qui chatouillent le ciel et pas de routes sinueuses bordant des précipices. La route est longue et monotone, et les montagnes culminent à 1000 mètres. Bon, ce n'est pas Val-d'Isère. Mais c'est la Chine et c'est tout nouveau !« Yabuli, avec ses dix-huit pistes, est la destination numéro un pour le ski en Chine », annonce Grégory Lanter, directeur du développement du Club Méditerranée dans le monde. C'est d'ailleurs là que s'entraîne l'équipe olympique chinoise - rentrée bredouille de Vancouver. Elle partage le domaine avec des vacanciers plutôt adeptes du chasse-neige que du slalom géant...

« Le ski est un sport radicalement nouveau en Chine, continue-t-il.Mais c'est un marqueur social. Il faut skier pour afficher son succès. » Les Chinois, ne sachant (pour la plupart) pas tenir debout sur ces étranges spatules, éprouvent un mélange d'attirance et de crainte.« Il faudra être très pédagogue, explique Mathieu, le futur responsable du ski pour le village Club Med.La neige, ça doit être ludique. » La station est équipée d'un tapis roulant géant, bien pratique pour les novices (moins casse-gueule que les tire-fesses à la française). A part ça, on compte cent canons à neige, un télésiège chauffé et une télécabine toute neuve de fabrication française (Poma).« Tout a changé, dit Patrick Fournier, de Melco China Resort, le groupe chinois qui possède les murs du futur village.Il y a seulement deux ans, on utilisait un vétuste télésiège à deux places très lent. Et une centaine de paysans, armés de leurs pelles, recouvraient de neige les pistes tous les matins... » Il n'existe pas (pour l'instant) d'école de ski officielle en Chine. Un jeune Chinois peut s'improviser moniteur de ski du jour au lendemain. Et apprendre à skier en même temps que ses élèves... Le gouvernement l'a promis, le domaine devrait s'étendre rapidement et gagner en notoriété. C'est déjà ici qu'a lieu tous les ans le Davos chinois... Et les autorités évoquent une candidature de Yabuli aux Jeux olympiques de 2022 !

Henri Giscard d'Estaing s'était rendu à Harbin en... 1976 (invité par les Jeunesses communistes) pour admirer les champs pétrolifères, en compagnie de son ami Jean-Pierre Raffarin. Il revient dans la région pour la première fois en août 2009. Fonce à Yabuli visiter deux hôtels - reliés entre eux - de 284 chambres au total, le spa, la piscine, la salle de fitness. Tout est flambant neuf mais... vide. La crise est passée par là.« Il y a de l'espace, de belles chambres, tout est nickel, dit-il.J'ai immédiatement pensé qu'on pouvait transformer ces hôtels en villages de ski du club. » Le Club Med n'est propriétaire de rien. Il assurera la gestion et la commercialisation du village, via un contrat de management conclu pour dix ans (renouvelables). Giscard met tout de même 3 millions de dollars sur la table pour « club-médiser » les lieux. En clair, réchauffer l'ambiance. C'est Margaux Lhermitte (oui, oui, elle est de la famille du bronzé, c'est sa nièce !), designeuse d'intérieur et de talent, domiciliée à Shanghai, qui s'en charge.« Pour l'instant, la déco est froide et monotone, sans âme, dit-elle.Il faut des couleurs vives et fortes, pour amener joie et bonne humeur. »

Raclette et tofu. A l'automne, les GO - une centaine - vont commencer à déferler sur Yabuli. Ils viendront de partout et la plupart parleront le mandarin. Ben, le chef de village, est néo-zélandais et juste usiné comme il faut. Musclé, jeune, beau. Sympa aussi. Tout pour plaire aux jeunes filles chinoises et aux autres.« L'erreur serait de créer un village chinois pour les Chinois, dit Olivier Horps, directeur de la zone Asie Pacifique pour le Club Med.Il faut rester international et multiculturel, c'est ce que recherche l'élite chinoise. Elle veut s'ouvrir sur le monde. » Alors, dans le village, on pourra manger aussi bien de la raclette, du saucisson, du porc à la sauce aigre-douce que du tofu. Quelques incontournables pour la clientèle chinoise tout de même : soupes de nouilles dans le mini-bar, tables de mahjong, salles de karaoké et folles soirées.« Les Chinois aiment participer, danser, chanter, jouer, continue Olivier Horps.Quand il ne se passe rien, ça leur fait peur. Et puis, ils se lâchent beaucoup plus que les Européens, qui sont parfois un peu blasés... »

Henri Giscard d'Estaing est resté quarante-huit heures chrono à Yabuli. Il est déjà reparti vers Pékin, pour fureter vers la Grande Muraille. Le Club Med songe - outre un village grand luxe au soleil, dans l'île de Hainan - à s'implanter non loin d'une mégalopole chinoise ou même carrément en pleine campagne - le Yunnan est à l'étude. C'est clair, l'avenir du Club sera asiatique ou ne sera pas

Encadré(s) :

Le Club Med en chiffres

En 2009, ce sont 76 villages, dont 34 villages 4 tridents et 3 villages 5 tridents (La Plantation d'Albion, Marrakech le Riad, Club Med 2).

- Chiffre d'affaires : 1,3 milliard d'euros, soit une baisse de 8 %.

- Résultat net : 53 millions d'euros.

- Nombre d'employés : 15 000 GO de 100 nationalités différentes.

- Nombre de clients : 1,22 million, dont 23 000 Chinois l'an dernier.

- Projets d'ouverture de villages : Yabuli (novembre 2010) en Chine, Sinai Bay à Taba en Egypte (Novembre 2010), Salalah Beach à Oman, Valmorel en France.

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