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mardi 22 février 2011

LETTRE OUVERTE - " On ne s'improvise pas diplomate "


Le Monde - Contre-enquête France, mercredi, 23 février 2011, p. 7

Un groupe de diplomates français de générations différentes, certains actifs, d'autres à la retraite, et d'obédiences politiques variées, a décidé de livrer son analyse critique de la politique extérieure de la France sous Nicolas Sarkozy. En choisissant l'anonymat, ils ont imité le groupe Surcouf émanant des milieux militaires, dénonçant lui aussi certains choix du chef de l'Etat. Le pseudonyme collectif qu'ils ont choisi est " Marly " - du nom du café où ils se sont réunis la première fois. Ceci est leur premier texte public.

La manoeuvre ne trompe plus personne : quand les événements sont contrariants pour les mises en scène présidentielles, les corps d'Etat sont alors désignés comme responsables.

Or, en matière diplomatique, que de contrariétés pour les autorités politiques ! A l'encontre des annonces claironnées depuis trois ans, l'Europe est impuissante, l'Afrique nous échappe, la Méditerranée nous boude, la Chine nous a domptés et Washington nous ignore ! Dans le même temps, nos avions Rafale et notre industrie nucléaire, loin des triomphes annoncés, restent sur l'étagère. Plus grave, la voix de la France a disparu dans le monde. Notre suivisme à l'égard des Etats-Unis déroute beaucoup de nos partenaires.

Pendant la guerre froide, nous étions dans le camp occidental, mais nous pesions sur la position des deux camps par une attitude originale. Aujourd'hui, ralliés aux Etats-Unis comme l'a manifesté notre retour dans l'OTAN, nous n'intéressons plus grand monde car nous avons perdu notre visibilité et notre capacité de manoeuvre diplomatique. Cette perte d'influence n'est pas imputable aux diplomates mais aux options choisies par les politiques.

Il est clair que le président n'apprécie guère les administrations de l'Etat qu'il accable d'un mépris ostensible et qu'il cherche à rendre responsables des déboires de sa politique. C'est ainsi que les diplomates sont désignés comme responsables des déconvenues de notre politique extérieure. Ils récusent le procès qui leur est fait. La politique suivie à l'égard de la Tunisie ou de l'Egypte a été définie à la présidence de la République sans tenir compte des analyses de nos ambassades. C'est elle qui a choisi MM. Ben Ali et Moubarak comme " piliers sud " de la Méditerranée.

Un WikiLeaks à la française permettrait de vérifier que les diplomates français ont rédigé, comme leurs collègues américains, des textes aussi critiques que sans concessions. Or, à l'écoute des diplomates, bien des erreurs auraient pu être évitées, imputables à l'amateurisme, à l'impulsivité et aux préoccupations médiatiques à court terme.

Impulsivité ? L'Union pour la Méditerranée, lancée sans préparation malgré les mises en garde du Quai d'Orsay qui souhaitait modifier l'objectif et la méthode, est sinistrée.

Amateurisme ? En confiant au ministère de l'écologie la préparation de la conférence de Copenhague sur le changement climatique, nous avons abouti à l'impuissance de la France et de l'Europe et à un échec cuisant.

Préoccupations médiatiques ? La tension actuelle avec le Mexique résulte de l'exposition publique d'un dossier qui, par sa nature, devait être traité dans la discrétion.

Manque de cohérence ? Notre politique au Moyen-Orient est devenue illisible, s'enferre dans des impasses et renforce les cartes de la Syrie. Dans le même temps, nos priorités évidentes sont délaissées. Il en est ainsi de l'Afrique francophone, négligée politiquement et désormais sevrée de toute aide bilatérale. Notre politique étrangère est placée sous le signe de l'improvisation et d'impulsions successives, qui s'expliquent souvent par des considérations de politique intérieure. Qu'on ne s'étonne pas de nos échecs. Nous sommes à l'heure où des préfets se piquent de diplomatie, où les " plumes " conçoivent de grands desseins, où les réseaux représentant des intérêts privés et les visiteurs du soir sont omniprésents et écoutés.

Il n'est que temps de réagir. Nous devons retrouver une politique étrangère fondée sur la cohérence, l'efficacité et la discrétion.

Les diplomates français n'ont qu'un souhait : être au service d'une politique réfléchie et stable. Au-delà des grandes enceintes du G8 et du G20 où se brouillent les messages, il y a lieu de préciser nos objectifs sur des questions essentielles telles que le contenu et les frontières de l'Europe de demain, la politique à l'égard d'un monde arabe en révolte, nos objectifs en Afghanistan, notre politique africaine, notre type de partenariat avec la Russie.

Les diplomates appellent de leurs voeux une telle réflexion de fond à laquelle ils sauront apporter en toute loyauté leur expertise. Ils souhaitent aussi que notre diplomatie puisse à nouveau s'appuyer sur certaines valeurs (solidarité, démocratie, respect des cultures) bien souvent délaissées au profit d'un coup par coup sans vision.

Enfin, pour reprendre l'avertissement d'Alain Juppé et d'Hubert Védrine publié le 7 juillet 2010 dans Le Monde" l'instrument - diplomatique - est sur le point d'être cassé ". Il est clair que sa sauvegarde est essentielle à l'efficacité de notre politique étrangère.

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mardi 7 décembre 2010

PORTRAIT - Hervé Ladsous, le navigateur de la diplomatie française

Les Echos, no. 20820 - Carnet, mardi, 7 décembre 2010, p. 13

Même en Chine, qu'il vient de quitter après quatre ans comme ambassadeur de France à Pékin, Hervé Ladsous laisse une image forte. Un diplomate « dynamique » qui a le « sens de l'amitié et de la communication », écrit ainsi « Le Quotidien du peuple », citant un universitaire de Pékin, Dong Qiang.

Il est vrai que le directeur du cabinet de la nouvelle ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, peut afficher une belle réussite dans la République populaire. Preuve de ce succès, l'ancien porte-parole du Quai d'Orsay (2003-2005) est parvenu à réunir 26 millions d'internautes pour visionner l'une de ses interviews sur Internet. Une performance médiatique, même dans un pays de 1,3 milliard d'habitants. Mais, surtout, le diplomate qui a commencé sa carrière comme vice-consul à Hong Kong en 1973, a fortement contribué par son action à surmonter la dernière crise de 2008 entre la Chine et la France. Modeste, Hervé Ladsous n'en est pas moins convaincu qu'il est toujours possible d'agir sur le cours des événements. « Cela n'a pas été toujours facile, mais nous ne sommes pas seulement des navigateurs d'eau calme. Il faut aussi faire face à des mers agitées », dit de son métier ce fils de « sous-marinier », né le 12 avril 1950 et qui a passé son enfance et sa jeunesse à suivre son père de port en port.

Négociateur et homme d'action

En pleine présidence française du G20, sa profonde connaissance de l'Asie et particulièrement de la Chine sera un atout d'autant plus précieux que le président Nicolas Sarkozy est bien décidé à s'appuyer sur Pékin pour faire avancer son agenda. Cette sinophilie s'enracine chez lui dans la lecture, enfant, du récit des voyages de Marco Polo. Devenu étudiant après avoir passé son bac à Madagascar et appris l'anglais à Malte, il a l'intuition que la Chine, en plein soubresaut de la révolution, allait « devenir quelque chose de très grand ». Licencié en droit, il choisit la voie du concours d'Orient, et non pas celle de l'ENA, en apprenant le chinois et l'indonésien.

A un moment crucial pour la diplomatie, secouée par la publication de milliers de télégrammes qui mettent dans l'embarras nombre de gouvernements, les talents de négociateur dont le directeur de cabinet a fait preuve dans les forums multilatéraux des Nations unies à Genève de 1986 à 1988 et à New York de 1992 à 1997 ou encore de l'OSCE à Vienne de 1997 à 2001, seront un autre atout appréciable. Talents de négociateur qui se doublent chez lui d'un réel intérêt pour les autres cultures et les pays où il a résidé - sans jamais pour autant perdre de vue son Aveyron familial -, mais aussi d'un tempérament d'homme d'action.

Sa vie de diplomate n'a pas été exempte de « moments chauds ». Chargé d'affaires à Haïti en 1991-1992, c'est sous les balles, en plein coup d'Etat, qu'il doit accueillir à la résidence le président renversé Aristide et des dizaines d'autres réfugiés. Devenu ambassadeur de France à Jakarta, il est aux premières loges, le 20 mai 2002, lorsque le Timor-Oriental proclame sa pleine et entière indépendance de l'Indonésie. L'année suivante, France 2 lui consacre même un reportage pour vanter son action après le terrible attentat de Bali d'octobre 2002 ou encore sa capacité à se fondre dans la foule afin d'assister à une cérémonie de purification en Indonésie. L'émission était intitulée « L'ambassadeur mouille sa chemise ». Joli compliment pour cet amoureux des embruns.

JACQUES HUBERT-RODIER

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