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mercredi 8 juin 2011

La Chine va manquer de bras - Michel de Grandi


Les Echos, no. 20949 - Compétences, mercredi 8 juin 2011, p. 13

Conséquence de la politique de l'enfant unique : la population chinoise vieillit, au point de peser sur la population active. Celle-ci devrait atteindre son pic en 2016 avant d'entamer un lent déclin, selon Nicholas Eberstadt de l'American Enterprise Institute, cité dans un article du site d'informations américain Business-insider. Si rien n'est fait, en 2030, la population active reculera de 1 % par an. De quoi forcer les dirigeants chinois à assouplir leur politique de natalité, et à autoriser un deuxième enfant dans certains cas. Dans un contexte de compétition avec les Etats-Unis, cette réflexion prend toute sa dimension.

À LIRE : www.businessinsider.com « Why China is running out of workers »

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mercredi 1 juin 2011

Les entreprises chinoises peuvent-elles satisfaire les investisseurs ?

Les Echos, no. 20945 - Compétences, mercredi 1 juin 2011, p. 11

Longtemps mal considérées par les investisseurs, les entreprises des pays émergents - et en particulier de Chine -bénéficient aujourd'hui d'un regain d'intérêt lié à leur forte croissance et à la progression de leurs marchés locaux. Mais ce changement vient-il des entreprises elles-mêmes ou du regard des investisseurs ? Les analystes de McKinsey Quarterly penchent pour la deuxième solution. Ils se basent pour cela sur le taux de rendement des capitaux propres : entre 2006 et 2010, celui des entreprises cotées à Shanghai et à Hong Kong a été inférieur de 6 points en moyenne à celui des entreprises américaines. Et, entre 1999 et 2009, ce taux est resté le même pour les entreprises chinoises : 10 % en moyenne, avec une amélioration notable dans la chimie (de 7 % en 1999 à 11 % en 2009) et l'énergie (de 8 % à 11 %), mais un net recul pour l'industrie (de 26 % à 12 %) et les transports (de 5 % à - 5 %). L'étude en conclut que la croissance ne suffit pas : les entreprises chinoises doivent à présent consacrer leurs efforts à améliorer le retour sur investissement.

BENOIT GEORGES

« Can Chinese Companies Live Up To Investor Expectations ? »www.mckinseyquarterly.com

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mercredi 6 avril 2011

Salariés heureux, entreprises prospères - Julie Le Bolzer

L'Express, no. 3118 - L'EXPRESS emploi / RÉUSSIR, mercredi, 6 avril 2011, p. 148-151

Le bien-être des collaborateurs est facteur de performance économique à terme. Réorganiser le travail et repenser les méthodes de management constituent deux piliers dans une stratégie de prévention et de gestion des risques du stress au travail.

Cafétéria agréable, salle de sport, conciergerie, massages, ticket psy, crèche ou garderie... Sommées d'améliorer les conditions de travail de leurs équipes, de plus en plus d'entreprises multiplient les efforts. Néanmoins, si ces initiatives font du bien aux employés, les experts s'accordent pour reconnaître que ce catalogue de bonnes intentions peine à s'attaquer au stress en profondeur, ou à réduire l'absentéisme et les cas de burn-out. "Tout ce qui représente un "plus" du point de vue de la convivialité et de la détente s'avère louable, mais c'est insuffisant, souligne Jean-Claude Delgènes, directeur de Technologia, cabinet spécialisé en prévention des risques professionnels. Certaines propositions sont pertinentes et parfois plébiscitées par les salariés eux-mêmes, à condition qu'elles ne servent pas de substitution à une vraie réflexion."

"Ces mesures sont périphériques, ce n'est souvent que du pur enrobage", considère pour sa part Bénédicte Haubold, fondatrice du cabinet Artélie Conseil, et auteure du livre Les Risques psychosociaux. Analyser et prévenir les risques humains (Eyrolles). "Il faut s'attaquer au travail lui-même, le rendre source d'épanouissement", estime quant à lui Patrick Légeron, psychiatre, directeur du cabinet Stimulus, auteur, avec Philippe Nasse, du Rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail.

Donner du sens au travail

Sommes-nous aujourd'hui sortis du déni des risques psychosociaux ? "Disons que nous sommes au début de la prise de conscience", tempère Bénédicte Haubold. Depuis 2006, la jurisprudence - renforcée par des arrêts de février 2010 - oblige l'employeur à fournir aux collaborateurs un environnement exempt de risques, y compris psychosociaux. Résultat : même si c'est surtout par crainte d'un risque pénal, d'un risque d'image ou d'un risque business, certaines entreprises s'engagent dans des réformes de fond. Selon Patrick Légeron, "pour procurer du bien-être, le travail doit avoir un sens. Expliquer à un télé-opérateur comment dire bonjour ou merci appauvrit son travail. Il faut responsabiliser l'individu".

C'est ce que fait le groupe agro-alimentaire Brioche Pasquier (3 000 salariés) depuis une trentaine d'années. "Nous sommes convaincus qu'il est plus facile de gérer de petites unités, plutôt que de grandes entités avec les problèmes d'anonymat qui en découlent, explique Pascal Pasquier, son PDG. Nous affectons à chacun de nos sites une responsabilité sur un métier, sur un produit ou sur un client. Chaque projet est porté par des équipes qui y sont confrontées quotidiennement. Nous avons fait le choix d'un management fondé sur la responsabilisation des directions à travers la décentralisation. Le rôle du siège est d'accompagner les sites dans cette stratégie, en préservant la cohérence et la cohésion."

Lier performance et rémunération

La méthode qu'applique Brioche Pasquier est celle de l'Institut de socio-économie des entreprises et des organisations (Iseor), créé en 1975 par Henri Savall, économiste et professeur de sciences de gestion, qui étudie notamment les points sensibles sur lesquels les travailleurs se plaignent d'insatisfaction. Il détaille... "Nous en avons identifié six : mauvaises conditions (physiques) de travail, mauvaise organisation (manque d'intérêt, peu de responsabilités, d'autonomie, de capacité d'initiative...), piètre gestion du temps, absence de communication (de coordination, de concertation), absence de formation intégrée et problème de mise en oeuvre stratégique." En outre, l'Iseor a mesuré la rentabilité de l'investissement en bien-être humain (voir ci-contre). "Nous démontrons que l'investissement en développement qualitatif du potentiel humain se révèle beaucoup plus rentable que n'importe quel investissement technologique, d'où notre slogan : "Occupez-vous de vos collaborateurs, ils s'occuperont des machines et des clients"", poursuit-il.

Comme Brioche Pasquier - et plus de 1 200 entreprises dans 35 pays -, le groupe Gifa, société de véhicules de secours qui compte 250 collaborateurs, applique lui aussi la méthode de gestion socio-économique de l'Iseor, dont la pierre angulaire est le lien direct entre performance économique et performance sociale. Concrètement ? "Les collaborateurs visent trois batteries d'objectifs : les objectifs individuels (dont 50 % des bénéfices leur sont reversés), les objectifs semi-collectifs (dont l'employé touche 30 % des bénéfices), et les objectifs collectifs (20 % des bénéfices pour chacun). Ceux qui ont bien performé ne sont pas pénalisés. On sort du blabla, et la performance économique se retrouve directement dans leur portefeuille !", résume Jean Caghassi, PDG de Gifa, avant de conclure : "Je vois dans ce mode de gestion socio-économique une marque de reconnaissance."

Faire preuve de reconnaissance

Le mot est lâché. "La fiche de paie est la première forme de reconnaissance, note Jean-Claude Delgènes. En France, le salaire médian est assez faible, mais surtout, au-delà de la rémunération, il y a souvent un réel problème de respect. Les individus sont avant tout des êtres de chair et de sang qui ont besoin d'être valorisés." Cette valorisation passe, notamment, par la prise en compte de ce que vivent les employés au quotidien. "Dès le premier trimestre 2009, alors que les collaborateurs de nos agences subissaient un stress dû au nombre accru d'incivilités de la part de la clientèle, nous avons mis en place une équipe totalement disponible afin d'intervenir dans l'heure suivant de telles situations anxiogènes, raconte Olivier de Marignan, directeur général de Banque populaire Loire et Lyonnais. Par ailleurs, nous réorganisons le travail en suivant quatre axes, qui répondent aux besoins des collaborateurs." Ces quatre axes ? "Le premier est un plus grand espace de liberté : la banque y gagne en pertinence économique et les équipes en plaisir à travailler. Le deuxième est le besoin d'un cadre cohérent donc rassurant : les équipes ont besoin de se sentir correctement pilotées, selon des directives claires. Le troisième est le besoin d'exercer un métier d'avenir : face aux mutations du secteur, aux évolutions du marché, nous investissons fortement et de façon visible dans le coeur de notre métier. Enfin, chacun a besoin d'un environnement professionnel stable et sécurisé, ce qui passe notamment par le dialogue social. Au final, les collaborateurs ont conscience qu'ils travaillent plus qu'avant, mais ils se disent plus heureux professionnellement", soutient Olivier de Marignan.

Repenser le management

De façon plus large, chaque réforme mise en oeuvre au sein des entreprises devrait l'être également chez les sous-traitants. Comme le proposent Henri Lachmann, Christian Larose et Muriel Pénicaud, auteurs du Rapport sur le bien-être et l'efficacité au travail. 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail. C'est le cas pour Danone, explique la directrice générale des ressources humaines, Muriel Pénicaud : "Notre programme intitulé "Respect", c'est-à-dire la charte Danone des droits sociaux fondamentaux, s'applique à nos fournisseurs et sous-traitants : ceux-ci ont des obligations vis-à-vis de leurs salariés. Nous n'avons pas de responsabilités d'employeur, mais leurs conditions d'emploi et de développement nous importent pour soutenir un écosystème solide économiquement et socialement."

Si la prise de conscience et la majorité des projets initiés dans les sociétés hexagonales sont saluées, ces projets doivent s'accompagner d'un nouveau mode de management.

Responsabiliser les salariés

"Pour reprendre les mots de Xavier Huillard, PDG de Vinci, "le bon modèle de développement, c'est quand le projet économique et le projet social se font la courte échelle et se nourrissent l'un l'autre". Cet équilibre favorise le bien-être et l'efficacité dans l'entreprise, relève Xavier Planchon, DRH de Vinci Park. Nous cherchons la cohérence entre les valeurs de l'entreprise - confiance, respect, solidarité - et les organisations et modes de management. Cela passe par le fait de confier rapidement des responsabilités aux collaborateurs, par l'accompagnement des leaders pour qu'ils ne soient pas que des "techniciens du management" mais de vrais professionnels des relations humaines." Et d'ajouter : "Nous entraînons nos équipes en les mettant en situation, face à des cas concrets : que décider dans le cadre d'un rachat, d'une implantation dans une nouvelle ville ? Alors que les jeunes diplômés sont souvent formés aux techniques de management, chez nous ils découvrent que manager, c'est avant tout gérer des relations humaines."

"Repenser l'enseignement du management est urgent, surtout dans les grandes écoles, relève Olivier Tirmarche, consultant associé au sein du cabinet le Carré Conseil, cela permettra de former des dirigeants capables d'intégrer dans la performance sociale dans la performance économique."

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mercredi 30 mars 2011

ANALYSE - Le triomphe du mercantilisme - Pierre-Cyrille Hautcoeur


Le Monde - Economie, mardi, 29 mars 2011, p. MDE1

En 2010, CCTV1, la première chaîne de télévision publique chinoise, organe du Parti communiste, a diffusé une série d'émissions relatant l'histoire du développement économique mondial par l'action des Etats et de grandes entreprises (souvent étroitement liées aux Etats) capables de planifier l'innovation, d'organiser le travail et d'accumuler le capital.

Une perspective radicalement opposée à l'histoire économique enseignée aujourd'hui aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, qui s'appuie sur l'idée que c'est le développement de marchés libres de toute ingérence étatique qui permet la croissance par la stimulation et la coordination spontanée des intérêts individuels.

Quelle que soit la part de vérité de chacune de ces interprétations, il est au moins clair qu'une telle démarche dévoile l'approche totalement mercantiliste qui anime le gouvernement chinois, comme son action politique quotidienne le démontre par ailleurs. Car si les entreprises chinoises investissent individuellement sur les marchés mondiaux, leur action est coordonnée et l'économie reste puissamment centralisée : les ressources, tant en main-d'oeuvre qu'en capital ou en matières premières, sont gérées et développées selon une stratégie mondiale conçue par les autorités de Pékin; il en est de même du taux de change et des ressources en devises.

Les mercantilistes de l'époque moderne considéraient que la valeur était créée par le commerce, et que contrôler les voies commerciales, tant militairement que par les grandes compagnies (des Indes en particulier), était la clé de la richesse. Au XIXe siècle, la sécurité du commerce étant établie, la concurrence entre grandes puissances se porta sur le contrôle de l'accès aux matières premières.

Aujourd'hui, la valeur est d'abord immatérielle : elle est dans l'innovation, le design, le marketing, le montage juridique et financier; elle est aussi, de plus en plus, dans la définition des règles et des normes au niveau international plus encore que national. La Chine considère que, pour devenir plus qu'un atelier bon marché, elle doit accéder à ces activités, et détenir davantage d'influence sur la définition internationale des normes et des droits, que ce soit en matière commerciale, sociale ou environnementale.

Regarder la politique économique chinoise comme un simple dumping de change keynésien est donc une profonde erreur. La Chine veut modifier en sa faveur des règles internationales puisqu'elle considère qu'elles bénéficient avant tout aux Etats-Unis et à l'Europe.

Face à cette situation, si Washington défend ses intérêts, bon nombre de pays européens ont adopté la politique de l'autruche. Ils jouent l'enrichissement local en renonçant aux prétentions à la puissance.

Parce qu'ils bénéficient, pour l'instant, d'institutions internationales favorables - quelques anciennes puissances européennes y étant encore surreprésentées -, ces pays pensent que donner une forme politique à l'Europe est inutile. Ils veulent oublier que c'est la puissance politique qui assure, in fine, la qualité des biens publics qu'ils utilisent.

En refusant un renforcement de l'unité européenne, rendu nécessaire tant par la crise économique que par la montée des revendications chinoises (voire indiennes ou brésiliennes), les gouvernements de ces Etats risquent de voir la définition de ces biens publics leur échapper et l'instauration de règles internationales défavorables auxquelles il leur sera trop coûteux de s'adapter.

Mondialisation menaçante

Partout, les populations demandent un renforcement de leur protection face à une mondialisation qu'elles considèrent comme menaçante. Certes, les nationalismes sont vains car aucun Etat européen n'a les moyens de peser seul dans la redistribution mondiale des pouvoirs.

Mais ils prospéreront et détruiront l'Union européenne si celle-ci ne s'affirme pas comme un acteur politique mondial défendant plus vigoureusement les intérêts de ses citoyens et si les Etats européens ne font pas passer l'action commune avant les disputes internes.

Si l'Europe ne prend pas la mesure de ces défis, un jour viendra - et il pourrait n'être pas si éloigné, même si la tectonique économique est aussi incapable de prévoir les événements que la tectonique sismique - où disparaîtra soudain la confiance en sa capacité à assurer la sécurité et la stabilité de l'environnement économique de ses entreprises. Alors, l'Europe tremblera.

Pierre-Cyrille Hautcoeur, Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d'économie de Paris.

PHOTO - BEIJING, CHINA - MARCH 29: People visit Chinese artist Huang Yongping's installation art work named 'Leviathanation' at Tang Contemporary Art of 798 Art District on March 29, 2011 in Beijing, China. The exhibition named 'Tracing The Milky Way' will be last until May 14.

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lundi 7 février 2011

Les nouveaux empereurs - Yann Le Galès

Le Figaro, no. 20688 - Le Figaro Économie, lundi, 7 février 2011, p. 26

Zhang Yong, le président fondateur de la chaîne de restaurants Haidilao Hotpot, Jiang Xipei, le président fondateur du conglomérat Far East, Ye Maozhong, le président de l'agence de publicté et de marketing Ye Maozhong Marketing, Guo Zhenxi, directeur de la chaîne de télévision CCTV-2, Zhou Hongyi, président du fonds Qihoo.com, Zong Qinghou (PHOTO), président du groupe Wahaha spécialisé dans les boissons non alcoolisées et les laitages et première fortune de Chine, qui a été en conflit pendant plus de deux ans avec Danone, ne sont pas seulement des entrepreneurs qui contribuent à bâtir la puissance économique de la Chine. Ces hommes qui dirigent leurs entreprises comme les empereurs chinois gouvernaient leur pays sont peut-être en train de réaliser une véritable révolution culturelle dans le monde des affaires en mettant à mal l'un des domaines où les Américains règnent depuis des décennies en maîtres du monde : le management.

« Les entrepreneurs privés chinois ne sont pas des révolutionnaires au sens où ils rejettent tout ce qu'ils ont appris dans les écoles de management occidentales. Ils adaptent le modèle de management occidental à la Chine moderne et le mélangent avec les idées, les concepts, les philosophies et les différents éléments de la culture chinoise », écrit Charles-Édouard Bouée, président Asie et membre du comité exécutif groupe du cabinet de conseils Roland Berger qui publie China's management revolution. Spirit, Land, Energy aux éditions Palgrave Macmillan. L'empire du Milieu démontre chaque jour davantage qu'il est à la fois la patrie de Confucius et de Den Xiaoping qui a lancé la modernisation du pays en 1978 et encouragé les Chinois à s'enrichir. La nouvelle grande puissance économique ne s'inspire plus de l'Amérique pour développer son économie. Elle est suffisamment forte pour décider par elle-même ce qui est bon pour son avenir en puisant dans sa culture plusieurs fois millénaire.

Plongeant dans l'histoire politique, économique, religieuse et culturelle de la Chine, Charles-Édouard Bouée retient trois concepts pour décrypter la manière dont les entrepreneurs chinois dirigent : le spirituel, la terre, l'énergie. Il rappelle que l'équilibre entre l'État et les entrepreneurs s'inscrit dans une longue tradition historique. Car les différences sont grandes dans l'art de faire grandir une entreprise chinoise ou européenne. Alors que les Occidentaux jurent par la rationalité, les Chinois obéissent davantage aux règles de la logique floue. Ils misent sur la flexibilité, la capacité d'adaptation, le consensus, la dynamique pour s'adapter à un monde qui change à toute vitesse. Ils se concentrent sur la compréhension de leur environnement, la tactique et délaissent la stratégie. « Un dirigeant occidental fait d'abord allégeance aux actionnaires, puis à ses clients, à ses fournisseurs et enfin à ses salariés. En Chine, le pays et la communauté arrivent en premier, même si les entreprises sont cotées. Les actionnaires sont rarement mentionnés », conclut Charles-Édouard Bouée.

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mercredi 2 février 2011

SPÉCIALE MAGAZINE - Comment la Chine envahit l'Europe



L'Express, no. 3109 - COUVERTURE, mercredi, 2 février 2011, p. 1

Sommaire :
Grèce, Portugal, Espagne : l'offensive de Pékin

Entreprises : la stratégie des prédateurs

etc.


Comment la Chine envahit l'Europe
Bruno Abescat

La Chine vient à l'Europe et l'Europe lui déroule le tapis rouge. En trois mois, le président, le Premier ministre et l'un des principaux vice-Premiers ministres chinois ont visité pas moins de huit pays de l'Union, plus la Turquie. Ce ballet officiel en dit long sur l'intérêt que porte l'empire du Milieu au Vieux Continent. Voilà peu encore, seuls les produits chinois franchissaient nos frontières. Désormais, la Chine, premier bailleur de fonds de la planète, assure les fins de mois de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne. Ses firmes conquérantes sont à l'affût des bonnes affaires. Incontournables.

Ce mouvement, dira-t-on, n'est qu'une des illustrations du basculement du monde. Du Nord vers le Sud. Comme l'Inde ou le Brésil, la Chine, deuxième puissance économique, ne fait que prendre la place qui lui revient. Inutile d'aller contre, mieux vaut chercher à en tirer profit.

La rapidité de sa montée en puissance n'en suscite pas moins de l'inquiétude en Occident, voire un net raidissement. Les plus anxieux (lucides ?) souhaitent dresser une muraille pour protéger les secteurs industriels les plus sensibles. Ils rappellent, à juste titre, que les entreprises chinoises, comme la plupart de leurs dirigeants, demeurent liées au pouvoir politique.

Les autorités de Pékin, elles, se veulent rassurantes. En volant au secours des maillons faibles de l'Europe, elles se donnent l'image d'un partenaire responsable. Mais ce chevalier blanc ne fait d'abord que défendre ses intérêts, tout comme les entrepreneurs chinois. Lors d'un séjour à Athènes, l'un d'eux rappelait un proverbe : "Construisez le nid d'aigle et l'aigle viendra." Avant d'ajouter : "Nous allons construire un nid dans votre pays pour attirer les aigles chinois." Ses hôtes ont ri jaune.


Un créancier capital pour l'euro
Benjamin Masse-Stamberger

La Chine est venue au secours des maillons faibles de l'Union monétaire. Une aide intéressée, qui ne va pas sans contreparties économiques et diplomatiques.

Bienvenido Mr Li !" Le titre du quotidien économique espagnol Expansion, le 4 janvier dernier, à l'occasion de la venue de Li Keqiang, le vice-Premier ministre chinois, ne reflétait pas seulement le sens de l'hospitalité ibérique. Il faisait surtout allusion au film de Luis Berlanga, Bienvenido Mr Marshall !, satire aigre-douce de l'Espagne des années 1950, avide de modernité et d'américanisation. Un demi-siècle plus tard, c'est un haut dignitaire du Parti communiste chinois qui était reçu avec les honneurs à Madrid. Mais aussi à Londres, Lisbonne et Berlin : partout où l'ont conduit ses pas, dans une Europe saisie par le froid, "Mr Li" a été accueilli avec le même enthousiasme décomplexé. Le successeur annoncé de Wen Jiabao au poste de Premier ministre est, il est vrai, arrivé les bras chargés de cadeaux. Et, pour la vieille Europe, aboulique et endettée, il n'est plus guère temps de jouer les divas...

Des cadeaux ? Une intraveineuse, plutôt, pour les pays du sud de l'Europe, prêts à tout pour engranger le cash qui leur évitera le coup de grâce que préparent les marchés. En octobre 2010, Athènes avait déjà déroulé le tapis rouge pour Wen Jiabao. Les commentateurs avaient emphatiquement décrit cette nouvelle route de la soie reliant l'Asie à l'Europe, suivant l'itinéraire des caravaniers des premiers siècles après Jésus-Christ. Après l'Afrique, l'empire du Milieu a en effet décidé de placer ses pions dans le berceau de l'Occident : investissements dans les infrastructures (chemins de fer, ports, dont celui du Pirée, désormais en partie contrôlé par le géant Cosco), doublement des échanges commerciaux, accords sur l'achat de matières premières, comme le marbre par exemple. Surtout, dans une Grèce exsangue, Wen Jiabao s'était engagé solennellement à "soutenir les pays de la zone euro en difficulté."

Le raid sur Athènes annonce sans aucun doute une offensive plus générale. A Madrid, Li Keqiang a en tout cas de nouveau sorti le carnet de chèques : des contrats commerciaux d'une valeur de 5,6 milliards d'euros ont été signés dans l'énergie, les transports et le tourisme, et la promesse a été faite d'acheter encore davantage de dette espagnole - aujourd'hui déjà détenue à 10 % par l'empire du Milieu.

A Lisbonne, selon le Jornal de negocios, le dirigeant chinois se serait même montré encore plus précis, en s'engageant sur la somme de 5 milliards d'euros. "Cela ne représente pas forcément un gros effort comparé à leurs 2 800 milliards de dollars de réserves de change, analyse Patrick Chovanec, professeur d'économie à l'université Tsinghua, à Pékin. Mais, pour les Européens, être soutenu par un acteur étatique aux poches aussi profondes est vital."

La Chine est ainsi en train de devenir l'un des principaux créanciers de l'Europe. "Il est difficile de savoir quelle est la part exacte de la dette de la zone euro détenue par Pékin, analyse François Godement, directeur de l'Asia Center à Sciences po. Contrairement aux Américains, les Européens ne disposent pas de données précises sur l'origine des acheteurs." Selon un calcul du Financial Times, Pékin détenait en avril 2010 pour 630 milliards d'euros de dette de la zone euro, soit 7 % du total. Des montants considérables, en augmentation rapide, qui font craindre à certains que le Vieux Continent, devenu accro aux liquidités de son nouveau créancier, ne soit en voie de vassalisation accélérée.

Bien sûr, ce n'est pas par philanthropie que Pékin tend la main aux Européens. Diaboliser ses intentions serait cependant une erreur. "Les Chinois sont pragmatiques avant tout, estime François Godement. L'Europe représente l'un de leurs plus importants marchés (28 % de leurs exportations), et ils ont donc tout intérêt à ce que la zone euro ne s'effondre pas." Pékin poursuit également une stratégie de diversification de ses considérables réserves de change, alimentées par des excédents commerciaux massifs. Jusque récemment, le gouvernement se satisfaisait de détenir la plus grande part de ses réserves en dollars. Mais, avec la crise, les doutes sur la solvabilité des Etats-Unis se sont accrus. Et les Chinois ont commencé à acheter des yens, des livres sterling, et surtout des euros. "Dans un premier temps, les troubles de la zone euro ont un peu refroidi leurs ardeurs, constate Patrick Chovanec. Mais plus le temps passe, et plus ils pensent que l'Europe va surmonter la crise. Du coup, la situation actuelle ne présente pour eux que des avantages : ils apparaissent comme des sauveurs, sans prendre de risque excessif."

Pékin voit également les bénéfices qu'il peut tirer d'une collaboration renforcée avec les Européens. "Dans le cadre de son nouveau plan quinquennal, le Parti communiste a défini sept priorités en matière économique, décrypte André Loesekrug-Pietri, président du fonds A Capital et fin connaisseur de la Chine. Il s'agit de l'efficacité énergétique et environnementale, des biotechs, des technologies de l'information, de l'industrie à haute valeur ajoutée (ferroviaire, aéronautique...), des nouveaux véhicules et des nouveaux matériaux. Dans la plupart de ces domaines, la Chine juge que ce ne sont pas les Etats-Unis, mais l'Europe qui est en pointe." Les autorités chinoises ont ainsi profité de leur récent périple européen pour signer des accords d'échanges technologiques, comme, par exemple, avec la Grèce dans le domaine des télécommunications.

Pékin espère bien aussi tirer de sa générosité financière quelques dividendes sur le plan diplomatique. "Globalement, la stratégie des Chinois consiste, pour un certain nombre de sujets abordés dans les grandes négociations internationales (G 20, OMC, conférences sur le climat...), à essayer de rompre le front commun Etats-Unis-Europe", décrypte Antoine Brunet, directeur du cabinet de conseil AB Marchés. Plus précisément, Pékin a deux priorités en tête : décrocher le statut d'"économie de marché", qui lui permettrait d'éviter de payer des droits de douane prohibitifs, et obtenir la fin de l'embargo sur les armes, que l'Europe avait failli lever il y a cinq ans, avant de renoncer, sous la pression des Américains.

Pour autant, la Chine fait encore preuve d'une certaine retenue dans ses ambitions. "Contrairement à ce que l'on entend en Europe, la presse chinoise a plutôt tendance à reprocher à ses dirigeants de ne pas réclamer davantage de contreparties en échange de son aide", témoigne Bei Xu, économiste chez Natixis. Reste à savoir si cette réserve perdurera ou si, grisé par sa puissance, l'empire du Milieu deviendra plus arrogant. Et plus exigeant. "Pour l'instant, le pays demeure plutôt isolationniste, ajoute Bei Xu. Un peu comme les Etats-Unis au début du xxe siècle, il ne sait trop que faire, politiquement, de sa nouvelle force de frappe financière." Pour beaucoup d'experts occidentaux, la Chine pourrait devenir la première puissance économique mondiale d'ici à 2030. Ou plutôt le redevenir, puisqu'elle le fut longtemps, jusqu'en 1840. Les deux siècles séparant ces dates n'auraient alors été qu'une simple parenthèse.


Pierre Lellouche : "il y a un risque politique non dit"
Propos recueillis par Benjamin Masse-Stamberger

Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, jauge le lien Chine-Europe.

Faut-il avoir peur de l'offensive chinoise en Europe ?

En trente ans, la Chine est passée de moins de 1 % des exportations mondiales à 10 % aujourd'hui : ses entreprises sont désormais compétitives au niveau mondial, et elle est devenue un banquier important de la planète, avec les premières réserves de change du monde. Après cinq siècles d'éclipse, la Chine revient au premier rang des économies mondiales. C'est une situation nouvelle, qui crée forcément un certain nombre de frottements. Est-ce qu'il faut être sur ses gardes ? Certainement. Mais ces changements ouvrent aussi un certain nombre d'opportunités.

Lesquelles par exemple ?

Le marché intérieur chinois est immense. Les besoins d'infrastructures du pays le sont aussi : ce sont autant de domaines où les entreprises françaises ont toutes leurs chances. Aujourd'hui, la part de marché de la France en Chine est de 1,3 %. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a de la marge pour progresser.

L'Europe ne risque-t-elle pas de devenir dépendante de la manne chinoise ?

Le risque est évident dans la mesure où le commerce extérieur européen est structurellement déficitaire avec la Chine. C'est vrai aussi pour la France : Allemagne et Chine sont nos deux premiers postes déficitaires. A mesure que Pékin accumule des réserves, il sera tenté d'en utiliser une (petite) partie pour prendre des positions en Europe. Il y a un risque politique non dit pour les Européens : plus les uns ou les autres seront endettés vis-à-vis du créancier chinois, moins ils seront tentés de prendre des mesures un peu dures, en matière de politique commerciale par exemple. C'est une des raisons pour lesquelles la réduction des déficits publics doit être une priorité nationale.

N'y-a-t-il pas aussi un problème de réciprocité avec la Chine ?

Absolument. Nous sommes ouverts aux produits, aux entreprises et aux investissements chinois. Prenez par exemple les marchés publics : il nous est interdit de favoriser nos champions nationaux au nom du principe de libre concurrence sur le marché intérieur européen, mais les Chinois, eux, réservent une grande partie de leurs marchés publics à leurs propres entreprises. La Chine construit une autoroute en Pologne sur financements européens : il faut que la réciproque soit possible. C'est pour cela que le président de la République souhaite faire évoluer les règles du jeu, notamment en matière commerciale et monétaire.


Vent d'est sur les entreprises
Libie Cousteau et Valérie Lion

En six ans, les groupes chinois ont triplé leurs investissements sur le Vieux Continent. Un galop d'essai : la conquête de l'Ouest ne fait que commencer.

C'était la soirée à ne pas manquer en ce début d'année. Le 18 janvier, le Tout-Paris était réuni sous les lambris du Palais Brongniart, l'ancien siège de la Bourse, pour un dîner de gala exceptionnel où la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, invitée d'honneur, disputait la vedette à Henri de Castries, patron d'Axa, Patrick Kron (Alstom), Maurice Lévy (Publicis), Frédéric Oudéa (Société générale) ou encore au très sinophile Jean-Pierre Raffarin. Au total, près de 300 personnalités étaient conviées par Jiang Jianqing, président de la puissante banque chinoise, ICBC, n° 1 mondial, pour célébrer en grande pompe l'ouverture de sa succursale française.

Après Paris, ce haut dignitaire encore inconnu sur le Vieux Continent avait un programme chargé : l'inauguration en rafale de nouvelles implantations à Milan, Bruxelles, Amsterdam et Madrid. Si ses équipes européennes ne comptent pour l'heure que 200 personnes - une vingtaine en France - ICBC, cotée depuis seulement quatre ans, pèse déjà plus de 240 milliards de dollars ! Et ne cache pas ses ambitions, au premier rang desquelles accompagner les entreprises de l'empire du Milieu parties à la conquête de l'Ouest.

Encore insignifiant il y a quelques années, le tableau de chasse de ces nouveaux prédateurs s'est singulièrement étoffé ces derniers temps. Jugez plutôt : en janvier, China National BlueStar s'offrait le chimiste norvégien Elkem moyennant 2 milliards d'euros ; en décembre 2010, c'est la griffe Cerruti qui tombait dans l'escarcelle du géant du textile Li & Fung ; en novembre, le fonds d'investissement Fosun montait à 10 % dans le capital du Club Med. Quelques mois auparavant, le fondateur de Geely, l'étonnant Li Shufu, autodidacte ayant fait fortune dans l'automobile, bouclait le rachat du suédois Volvo Cars. La liste pourrait s'allonger si l'appétit de Mengniu pour Yoplait ou encore celui de Bright Food pour United Biscuits (Delacre, BN...) se confirmaient dans les semaines à venir.

A la fin de l'année dernière, l'incroyable - mais vaine - surenchère d'un obscur conglomérat chinois sur l'offre du français Nexans pour lui ravir le très stratégique fabricant néerlandais de câbles Draka a fini par convaincre de la réalité de la menace. Au point que le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, a suggéré la mise en place d'une "autorité chargée d'examiner les investissements étrangers", inspirée du modèle américain - le Committee on Foreign Investment in the United States. Il faut dire que le cash accumulé par ces nouveaux conquérants leur autorise toutes les audaces.

"En six ans, les investissements directs de la Chine en Europe ont été multipliés par trois, note Françoise Nicolas, directrice du centre Asie à l'Institut français des relations internationales. Mais, en 2009, ils représentaient moins de 6 % du total des 56 milliards de dollars investis à l'étranger", nuance-t-elle. Si la présence chinoise devient de plus en plus visible, elle n'en reste pas moins modeste. Et pour cause : longtemps concentrés exclusivement sur leur propre marché, les Chinois ont d'abord déployé leurs forces vers le reste de l'Asie puis vers l'Afrique, pour ses précieuses ressources naturelles, indispensables à la croissance de leur économie. "L'Europe émerge comme cible à partir de 2003, avec deux destinations phares, l'Allemagne et le Royaume-Uni", rappelle Françoise Nicolas.

L'année 2005 a marqué une étape importante avec le rachat de la division PC d'IBM par une entreprise chinoise trois fois plus petite, Lenovo, et celui de la mythique marque britannique MG Rover par Nanjing Automotive, le constructeur de la première camionnette chinoise. Cette année-là, les investissements chinois en Europe ont presque triplé. Depuis, le rythme ne s'est pas ralenti. Tous les moyens sont bons : rachat, prise de participation, sociétés communes, contrats. En 2009, la Chine est même devenue le troisième créateur d'emplois parmi les investisseurs étrangers en Europe. Une récente étude de KPMG révèle que le Vieux Continent est désormais la cible prioritaire des Chinois à l'international, après l'Asie.

"Trois motivations les animent aujourd'hui, analyse Charles-Edouard Bouée, président Asie au cabinet de conseil Roland Berger. Le besoin de redéployer leurs actifs en euros, une volonté d'acquérir des technologies, des marques et des réseaux de distribution, et, enfin, la quête de relais de croissance pour des groupes qui ont fait le plein sur leur marché domestique."

Le drapeau chinois flotte désormais sur des usines italiennes, allemandes ou françaises, sur des plates-formes logistiques ou des centres de recherche. Les ingénieurs France Télécom de Lannion, berceau de la téléphonie tricolore, se souviennent encore de ce jour de mars 2007 où ils virent débarquer, de l'autre côté de la rue, une vingtaine de chercheurs de Huawei, venus prendre possession de bureaux flambant neufs. Au printemps prochain, c'est le fabricant d'électroménager Haier qui ouvrira en Allemagne son premier centre de recherche européen, chargé d'adapter ses produits à la clientèle occidentale. Les grandes entreprises chinoises pointent aussi leur nez sur d'importants appels d'offres et percent sur des marchés jusque-là dominés par nos champions : cet automne, Yuanda a raflé le contrat d'habillage de la future tour Carpe Diem, à la Défense, en cassant les prix. Un camouflet pour Eiffage et consorts.

Mais, pour l'heure, les véritables succès se comptent sur les doigts d'une main. Candidat au rachat d'Areva T & D, le fonds souverain CIC s'est finalement retiré de la compétition, tout comme Tianjin Xinmao sur Draka. Les ambitions des Chinois sont souvent freinées par leur méconnaissance de l'environnement réglementaire et leur manque d'expérience dans les fusions-acquisitions. Lorsqu'ils parviennent malgré tout à mettre la main sur leur proie, ils ne réussissent pas toujours à en tirer profit, comme en témoigne la reprise infructueuse des téléviseurs Thomson par TCL ou la difficile intégration de la conserverie de tomates Le Cabanon dans le conglomérat Chalkis. Leur réputation souffre par ailleurs de pratiques parfois peu reluisantes, à l'instar du nouveau propriétaire de MG Rover, qui n'a pas hésité à démonter les usines britanniques... pour les réinstaller en Chine. Ou encore de Longsheng Shandong, acquéreur du spécialiste européen du contreplaqué Plysorol, qui, intéressé par les seules plantations de bois détenues au Gabon, n'a jamais injecté l'argent promis.

Toutefois, ces faux pas pourraient bientôt appartenir au passé. "Les Chinois ne veulent pas apparaître comme menaçants", relève David Weill, vice-président d'AT Kearney. Ils ne ménagent pas leurs efforts pour former des cadres dirigeants capables de maîtriser les codes européens. Rien qu'en France, les universités et grandes écoles accueillent plus de 30 000 étudiants venus de l'empire du Milieu. Et les grandes entreprises savent désormais s'offrir les services de pointures locales, à l'instar de Huawei, qui a recruté à la tête de sa filiale France l'ex n° 2 du groupe d'électronique de défense Thales.

"Ce qui fera exploser les acquisitions par les Chinois, c'est leur volonté de bâtir de véritables multinationales, assure Florent Steck, associé chez KPMG. Aujourd'hui, même leur plus grosse société, PetroChina, est moins globale que Total." Mais leurs fleurons ont déjà bousculé les classements mondiaux. Vinci, longtemps leader incontesté du BTP, ne vient-il pas d'être rétrogradé à la troisième place derrière... deux groupes chinois ? Pour autant, la plupart des spécialistes réfutent l'idée d'un péril jaune : "Ce ne sont pas les Barbares qui débarquent, tempère l'un d'eux, mais la rencontre de deux mondes à laquelle il faut se préparer." Sans tarder.

Acquisitions

Luxe Cerruti (France), racheté en 2010 par le géant du textile Li & Fung.

AUTOMOBILE

MG Rover(Grande- Bretagne), racheté en 2005 par Nanjing Automotive.Volvo Cars (Suède), racheté en 2010 par Geely.

et aussi :

Elkem (Norvège), en 2011 ;Rhodia Silicones (France), en 2007 ; Adisseo (France), en 2006 ;

Marionnaud (France) et IBM (division PC) en 2005.

implantations

Haier (électroménager), une usine en Italie et bientôt un centre de recherche en Allemagne.

Huawei (télécoms), un centre de recherche en France depuis 2007.

ICBC (banque), une succursale à Paris, ouverte en 2011.

prises de participations

Club Med Fosun, actionnaire à 10 %.

BarclaysChina Development, actionnaire à 3 %.

et aussi :

Sanofi-Aventis Veolia Environnement

China Investment Corporation (CIC), investisseur à hauteur de 1 à 2 %.


Jean-Pierre Clamadieu : "On entretient trop de fantasmes"
Propos recueillis par Libie Cousteau

L'expansion chinoise vue par Jean-Pierre Clamadieu, PDG de Rhodia.

Les désirs d'expansion des Chinois représentent-ils une menace pour l'industrie européenne ?

Jusqu'ici, les Chinois manifestaient surtout un tropisme pour le monde anglo-saxon. Les opérations réalisées récemment sur le Vieux Continent ne sont pas surprenantes : les grands groupes industriels sont en quête de relais de croissance hors de leurs frontières. Mais il ne devrait pas y avoir une déferlante de rachats. Notons que ces investissements représentent pour l'Europe une opportunité d'accès à des capitaux, à un savoir-faire, et à un gigantesque marché. Il pourrait néanmoins exister un risque de voir nos technologies et certaines productions partir en Chine.

Pensez-vous qu'il faille instaurer, comme le préconisait récemment le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, une autorité chargée de contrôler ces investissements ?

Il faut en effet rester attentif et garantir le principe de réciprocité. La Chine souhaite faire émerger des champions nationaux et accueille parfois moins bien aujourd'hui les entreprises étrangères. Faire une OPA sur une société chinoise demeure très difficile, même si le groupe SEB, par exemple, y est parvenu.

Quels enseignements tirez-vous, trois ans après, de la vente de Rhodia Silicones au chinois Bluestar ?

L'opération a permis à cette ancienne filiale de devenir l'un des leaders mondiaux de son secteur. Elle n'aurait pas eu cette perspective au sein de notre groupe. Bluestar n'ayant pas de présence en Europe, aucune restructuration n'a été nécessaire. Les nouveaux actionnaires ont gardé l'équipe en place et cela se passe bien. On entretient trop de fantasmes sur la puissance chinoise.



Sang neuf dans les Carpates
Iulia Badea Guéritée

La Roumanie, avec ses usines à la dérive et son savoir-faire industriel, attire les investisseurs chinois. Une implantation discrète mais efficace.

Rasnov, en Transylvanie, au coeur des Carpates : sa citadelle, ses 15 000 habitants et... ses trois Chinois. Bercée par le rythme des vagues de touristes venus visiter le château voisin de Dracula, Rasnov (à 15 kilomètres de Brasov, la deuxième plus grande ville de Roumanie) n'a longtemps été qu'un lieu de passage. Depuis 2008, le destin de la bourgade a basculé, pour la seconde fois de son histoire après l'occupation par les chevaliers teutoniques, en 1215. Cette fois-ci, ce sont les Chinois qui ont débarqué. L'usine de tracteurs qu'ils ont inaugurée, en 2009, se dresse au pied de la citadelle. Un investissement de 50 millions d'euros, financé à 80 % par Hoyo-SHK Modern Agricultural Equipment Co. Ltd. China. Pour figurer parmi les 500 futurs employés du site, les habitants de Rasnov ont même remis des listes d'inscription à la direction ! Car Tractoare Hoyo représente ici l'avenir : l'usine devrait assembler d'ici à 2012 plus de 20 000 unités à destination de toute l'Europe. A terme, les composants seront aussi produits sur place.

Une belle revanche pour les gens du cru : c'est dans leur région que se trouvait la plus grande usine de tracteurs du pays à l'époque de Ceausescu. Malins, les Chinois sont venus y chercher un savoir-faire. Loin d'être une curiosité, leur percée, discrète mais efficace, a commencé en 1993 lorsque le département de Brasov a amorcé sa collaboration avec la province de Liaoning. Des commerces ont peu à peu fleuri autour du seul restaurant chinois de la région. Aujourd'hui, l'université Transilvania Brasov accueille en son sein, depuis septembre 2010, un institut roumano-chinois Confucius.

Les édiles de Brasov ne sont pas les seuls à recevoir à bras ouverts les investisseurs chinois. A Timisoara, ces derniers ont racheté une fabrique de vélos ; à Somes Dej, Avic International a promis 350 millions d'euros pour redresser une usine de cellulose et papier. La seule raison qui empêche une implantation plus rapide des entreprises de l'empire du Milieu en Roumanie semble être la lourdeur bureaucratique - un comble !

Un futur China Town à Bucarest

En revanche, les Chinois se hissent déjà au quatrième rang parmi les petits entrepreneurs étrangers : commerces, restaurants, à Bucarest, leurs affaires prospèrent. A tel point qu'aujourd'hui un vaste complexe de 13 hectares, le Dragon rouge, abrite plus d'un millier de commerces chinois dans la capitale. Et ce n'est pas fini : un groupe de promoteurs roumains et chinois construit actuellement, sur 50 hectares, le futur ChinaTown. Au programme : 12 bâtiments d'habitation, des écoles, des bureaux et des banques.

Même si la ligne aérienne directe Bucarest-Pékin est suspendue depuis 2003, l'offensive chinoise a donc bel et bien traversé le Danube. Pour le plus grand bonheur des hommes d'affaires, qui rêvent de voir un jour le port de Constanta briller de mille lampions rouges. Mais au grand dam du président : Traian Basescu ne partage pas leur enthousiasme. Le 5 janvier, il martelait qu'il n'était pas question, pour son pays, de succomber aux sirènes de l'argent chinois, à l'instar de ses voisins, la Grèce et la Moldavie. Même si "la Chine est notre amie", concluait-il, un brin embarrassé.


diasporama

8 000 Chinois vivent en Roumanie, selon l'Office roumain des migrations, dont 6 000 à Bucarest. Ils sont investisseurs, entrepreneurs, mais aussi ouvriers dans des entreprises du secteur textile.

385 millions de dollars Tel est le montant des investissements chinois en 2010 en Roumanie, selon le ministère de l'Economie.

Chinezii din Romania C'est le journal de la communauté chinoise expatriée en Roumanie.


Mon patron s'appelle Chuanzhi
Emmanuel Paquette

Il y a cinq ans, le chinois Lenovo achetait une icône américaine,la division micro-informatique du géant IBM. Cette fusion délicate n'a pas encore porté tous ses fruits.

C'est l'histoire du serpent qui avale un éléphant. Ou quand un géant de l'informatique américain tombe entre les mains d'une entreprise trois fois plus petite. Chinoise, de surcroît. "Mes amis, inquiets, ont pris cette image pour symbo-liser notre rachat de l'activité PC d'IBM en 2005, a raconté Liu Chuanzhi, président et fondateur de Lenovo, lors de son passage en France, en novembre 2010. Et il est vrai que nous avons connu des hauts et des bas."

Lorsque ce colosse de l'empire du Milieu, inexistant à l'international, débourse 1,25 milliard de dollars pour mettre la main sur ThinkPad, la marque d'ordinateurs d'IBM, il se trouve d'un coup propulsé n° 3 mondial. Mais l'intégration se révèle complexe. En France, le transfert automatique de 130 salariés d'IBM est vécu comme un traumatisme. La CFE-CGC n'hésite pas à demander l'ouverture d'une clause de conscience pour le personnel, effrayé à l'idée de se "retrouver dans la filiale d'un Etat totalitaire".

Aujourd'hui, Frank Setruk, délégué syndical à l'origine de cette requête, reconnaît qu'"il n'y a pas eu de problèmes particuliers". A vrai dire, nombre de salariés n'ont pas perçu de différences notables. Lenovo a pris soin d'internationaliser ses équipes. Aujourd'hui, son comité de direction compte autant d'étrangers que de Chinois. Les pays comme les Etats-Unis ou la France sont gérés par d'anciens responsables de "Big Blue". Concentrée sur une activité unique - la fabrication de micro-ordinateurs - l'entreprise est plus réactive... et davantage centralisée. Plusieurs fonctions clefs (finance, support client) sont basées à Bratislava, en Slovaquie.

Malentendus et incompréhensions

Au quotidien, les différences culturelles suscitent malentendus et incompréhensions. Comme lors des réunions, au cours desquelles les Américains monopolisent la parole. "Les Chinois sont moins volubiles", glisse Marc Godin, patron pour la France. En outre, tous ne maîtrisent pas la langue de Shakespeare mais donnent toujours le change devant leur interlocuteur, feignant de tout comprendre...

Le mode de gestion a, lui aussi, changé. "Nous sommes passés d'une multinationale à une grosse PME, raconte Catherine Ladousse, directrice du marketing pour l'Europe de l'ouest. Une grande autonomie est laissée aux équipes, on peut parler d'esprit entrepreneurial." Mais cette liberté a sa contrepartie : désormais, le salaire de chaque employé comporte une part variable. "Nous nous attendions à une culture plus égalitaire, plus communiste, reconnaît Ken Batty, directeur des ressources humaines pour l'Europe de l'Ouest. En Chine, les bonus représentent 30 % du salaire. En Europe, la part fixe de la rémunération n'a pas évolué depuis cinq ans mais la part variable atteint en moyenne 21 % pour les cadres, au lieu de 6 % auparavant."

En 2008, le groupe a traversé une tempête révélatrice. Alors qu'il visait la place de leader mondial, il s'est vu rétrogradé au quatrième rang par le taïwanais Acer. Un revers de taille. La crise n'a rien arrangé, contraignant l'Américain William Amelio, PDG de Lenovo à l'époque, à lancer un vaste plan d'économies et à licencier 2 500 personnes. Une réaction brutale, qui n'a pas été du goût des Chinois : en 2009, Amelio est remplacé par son prédécesseur, Yang Yuanqing.

Depuis, le groupe a renoué avec la croissance et connu la plus forte progression de tout le secteur au dernier trimestre de 2010. Mais sa notoriété hors de Chine reste à construire. Liu Chuanzhi a fixé un objectif très ambitieux : que, d'ici à trois ans, la moitié des Européens connaissent la marque Lenovo. Le serpent aura alors sans doute réussi à digérer l'éléphant.


Jean-Paul Larçon : "La Chine a peur de faire peur"
Propos recueillis par Bruno Abescat

Jean-Paul Larçon est professeur de stratégie internationale à HEC Paris. Fin connaisseur de l'empire du Milieu, il voit dans son développement plus une opportunité qu'une menace.

Rachat de dettes souveraines, investissements dans les infrastructures et les entreprises... Peut-on parler d'une offensive chinoise en Europe ?

En Europe et ailleurs... Depuis l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, en 2001, la croissance de ses investissements à l'étranger est exponentielle mais vise majoritairement l'Asie et les pays émergents. Avant cette date, la Chine se contentait d'exporter. A présent, elle acquiert des entreprises.

La crise accélère-t-elle ce mouvement ?

La crise est une opportunité pour la Chine. Elle lui permet d'entrer à moindre coût sur les marchés et d'acheter des sociétés en difficulté, comme Volvo Cars. Et je suis convaincu que nous n'avons rien vu : les banques et les compagnies d'assurance chinoises, qui n'ont pas encore bougé à l'international, vont à leur tour investir massivement.

L'Europe est-elle dépendante de la Chine ?

C'est exagéré. D'abord, à l'aune de sa puissance économique, ses investissements en Europe demeurent faibles. Ensuite, ce pays est simplement en train de prendre sa place sur l'échiquier mondial : il cherche à diversifier ses avoirs, pas à exprimer son pouvoir.

Quelle logique guide les autorités chinoises en Europe ?

Les Chinois sont des gens très méthodiques. Ils échafaudent des plans à long terme et les mettent en oeuvre. Les entreprises, même indépendantes, sont encouragées à s'internationaliser et sont accompagnées par une politique gouvernementale adéquate de financement, d'information, d'assurance à l'export... La "maison Chine" a une vision exacte de ce qu'elle veut faire par continent et par pays. En Europe, son principal souci est de s'assurer la stabilité économique et financière de son premier partenaire commercial.

Cette démarche a-t-elle évolué ?

A présent, la Chine a pris conscience de sa force et elle a sans doute peur de faire peur. Si elle veut rester offensive, je crois qu'elle aura à coeur d'avancer avec prudence et de respecter les lois.

Faut-il, comme aux Etats-Unis, protéger les secteurs stratégiques et se doter d'une autorité de contrôle ?

Demeurer sur le registre défensif ne me paraît pas la posture la plus pertinente. Acceptons que la Chine soit aussi une grande puissance scientifique et technologique et exigeons plutôt davantage de réciprocité.

Pékin peut-il espérer faire fructifier ses investissements sur le plan politique ?

Géant économique, la Chine pèse naturellement sur la scène politique. Mais, pour l'heure, elle n'a pas cherché à utiliser ce levier puissamment. Et s'il y a un impérialisme chinois, il est comparable à son pendant américain ou japonais...

Vous ne semblez pas croire à une menace chinoise. Pensez-vous que les Européens ont tendance à se faire peur avec la Chine comme avec le Japon dans les années 1980 ?

La montée en puissance de la Chine sur le plan international est très rapide et a de quoi susciter des inquiétudes. Mais, en même temps, elle est devenue l'un des piliers majeurs de notre nouveau monde multipolaire. Aujourd'hui, les Chinois investissent quatre fois moins à l'étranger que les étrangers en Chine. Maintenant, il faut le savoir, ce sont des entrepreneurs qui vont de l'avant. Donc, il ne faut pas baisser notre garde. Retenons plutôt que la Chine nous offre de formidables débouchés. Je reste fondamentalement positif : le développement de ce vaste pays est aussi une opportunité. A nous de la saisir.

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mardi 18 janvier 2011

Bruno Lasserre : « Il faut avoir le courage de sanctionner de manière dissuasive »

Les Echos, no. 20849 - Entretien du lundi, lundi, 17 janvier 2011, p. 14

Bruno Lasserre, président de l’Autorité de concurrence

Au moment où la Chine multiplie les investissements à l'étranger, l'Europe ne fait-elle pas preuve de naïveté avec une politique de concurrence qui limite l'émergence de champions nationaux ou européens ?

La concurrence n'est pas une fin en soi, comme je le rappelle souvent. C'est un outil destiné à inciter les entreprises à donner le meilleur d'elles-mêmes, au bénéfice des consommateurs. Et c'est justement parce que l'Europe veille à ce que ses entreprises se renforcent par la concurrence, et non par des cartels ou des abus, qu'elle peut demander sans complexe la réciprocité à la Chine et à ses autres partenaires commerciaux. Ne faisons pas non plus croire aux Français que les règles de concurrence empêchent l'émergence d'entreprises de taille mondiale. Depuis les grands débats du début des années 2000, comme l'affaire Schneider-Legrand, peut-on citer un seul dossier dans lequel une fusion engagée par des entreprises françaises aurait été bloquée ? Aucun ! Au contraire, de grandes opérations comme GDF-Suez ou BNP-Fortis se sont faites avec l'aval de Bruxelles. L'Autorité française vient elle-même de donner sous conditions son feu vert à un nouveau leader mondial, Veolia-Transdev.

Qu'en est-il s'agissant des aides d'Etat ?

Ce sont, rappelons-le, les banques françaises qui ont demandé à la Commission européenne non pas d'être moins rigoureuse, mais d'être plus sévère en imposant des restructurations ou des cessions d'actifs à leurs concurrentes britanniques, irlandaises et néerlandaises... Soyons honnêtes : la recherche d'une taille critique est légitime à l'époque de la mondialisation, et les règles de concurrence ne font pas obstacle à la création de champions lorsque c'est bon pour l'économie et les consommateurs. Elles garantissent en revanche que les fusions ne se font pas dans des conditions qui entraînent à terme des prix élevés, à cause d'un pouvoir de marché que rien ne viendrait limiter.

Sur un plan national, pensez-vous que, en deux ans, l'Autorité de la concurrence que vous présidez a déjà eu un impact positif ?

Oui. C'est en tout cas ce que me disent tous les parlementaires que je rencontre, quelle que soit leur couleur politique. Prenez, en premier lieu, la réforme du contrôle des concentrations. En créant un guichet unique, elle a permis aux entreprises de gagner en lisibilité et en rapidité. Elle a clarifié le rôle respectif de l'expert concurrentiel, que nous sommes, et du politique. La Commission européenne ne s'y est pas trompée : alors qu'elle s'était abstenue de renvoyer à Paris des dossiers communautaires depuis SEB-Moulinex en 2002, elle a confié à l'autorité indépendante, depuis sa création en mars 2009, pas moins de quatre dossiers importants, que ce soit dans le secteur des transports (Keolis-SNCF et Veolia-Transdev dont j'ai déjà parlé) ou celui des travaux publics (Eurovia-Tarmac). Prenez aussi la question de la place de la concurrence dans le débat public. C'est un acquis très important. La loi de modernisation économique (LME) nous a donné la faculté de donner notre avis sur des projets de textes ou des questions générales de concurrence non seulement à la demande du gouvernement, comme auparavant, mais aussi à la demande des commissions parlementaires ou de notre propre initiative. C'est ce que nous avons fait concernant la grande distribution, la crise du lait ou encore le projet de loi Nome réformant le marché de l'électricité. Souvent perçue comme faible et vacillante en France, la culture de la concurrence s'en trouve renforcée. Dans un sondage récent, 80 % des Français y voient une valeur positive.

La crise n'a-t-elle pas changé la donne, en mettant plus l'accent sur la préservation des entreprises que sur le pouvoir d'achat ?

La LME a été conçue en 2008, dans un contexte de hausse des prix, notamment des matières premières et des produits alimentaires, avec une grande distribution mise en accusation. Vous avez raison : un an après, la perception a changé. Le salarié est devenu plus important que le consommateur, la pérennité des entreprises plus prioritaire que la défense du pouvoir d'achat. Au point parfois de mettre les problèmes économiques ou d'emploi sur le dos de la concurrence. En réalité, la crise ne trouve pas son origine dans un excès de concurrence, mais dans un manque de régulation face à des comportements à risque et elle appelle de notre part une vigilance accrue, justement parce qu'elle fragilise les plus vulnérables comme les PME, qui sont souvent les premières victimes des cartels.

Regardez le débat suscité par la question des sanctions en période de crise. On entend dire que les autorités de concurrence sont plus sévères en Europe qu'aux Etats-Unis. Mais c'est totalement biaisé. Les Américains sont au contraire infiniment moins tolérants vis-à-vis des cartels, qui sont considérés comme du vol, au détriment de la collectivité tout entière ! Aux Etats-Unis, la répression passe par la prison ferme pour les dirigeants ou les cadres coupables d'infraction aux lois antitrust, et cela ne fait débat ni chez les démocrates ni chez les républicains. Entre 2000 et 2009, c'est au total 348 années de prison ferme qui ont été prononcées.

Souhaitez-vous que la France prononce des sanctions pénales pour réprimer les ententes ?

La loi française permet déjà de prononcer jusqu'à quatre ans de prison ferme, même si en réalité ce dispositif est très peu appliqué. Ma position sur ce dossier n'a pas varié : il faut avant tout pénaliser « mieux » et pas « plus ». Cela veut dire trois choses : recentrer le dispositif pénal sur les infractions les plus graves, comme les cartels et les ententes de marchés publics ; prévoir un mécanisme de clémence pour les individus qui dénoncent les ententes, comme cela existe déjà pour les entreprises ; et sans doute spécialiser les juges pénaux pour qu'ils aient une masse critique de dossiers à traiter et développent une expertise.

Les entreprises estiment que vous mettez leur activité en péril en imposant des amendes trop élevées...

Nous entendons effectivement dire que nos sanctions, qui se sont élevées à 442 millions d'euros en 2010, montent jusqu'au ciel... Il est facile de brandir des chiffres sortis de leur contexte. Regardons les faits. Entre 2007 et 2010, le montant moyen des sanctions imposées par l'Autorité, rapporté au chiffre d'affaires de chacune des entreprises sanctionnées, est en forte baisse : il représentait 1,75 % en 2007, 1,48 % en 2008, 1,2 % en 2009 et 0,65 % en 2010.

En réalité, nous sommes pragmatiques et nous continuons, comme nous l'avons toujours fait, à tenir compte des difficultés financières engendrées par la crise, en réduisant les sanctions ou même en renonçant à en imposer. Mais il faut aussi avoir le courage de sanctionner de manière dissuasive les atteintes graves aux règles du jeu. Et cela porte ses fruits, comme le montre la diminution des ententes dans le secteur du BTP.

Suite à l'arrêt de la cour d'appel de Paris sur le cartel de l'acier, qui a divisé par huit la sanction que vous aviez infligée, Bercy n'a pas voulu se pourvoir en cassation mais a demandé plus de prévisibilité sur les sanctions. Où en êtes-vous ?

J'avais dit, dès 2007, qu'il fallait avancer dans cette voie, et proposé de publier la méthode que nous suivons pour déterminer les sanctions, mais les esprits n'étaient pas prêts à l'époque. Aujourd'hui, cela fait consensus. Le projet est prêt. Il correspond dans ses grandes lignes aux propositions faites par la mission qu'avait mise en place Mme Lagarde. Il fera l'objet d'une consultation publique jusqu'au 11 mars. Je souhaite que tout le monde contribue à la réflexion : grandes entreprises, mais aussi PME et consommateurs, que l'on n'entend pas assez.

Quelles sont vos propositions ?

Nous avons trois objectifs. Premièrement, accroître la transparence en expliquant la méthode que nous suivons en pratique, ce qui aidera à structurer le débat contradictoire en amont de la décision du collège. Deuxièmement, assurer la cohérence avec les autres autorités de concurrence d'Europe, non seulement parce que la jurisprudence l'impose mais aussi parce que cela garantira l'égalité de traitement aux entreprises. Troisièmement, proportionner les sanctions, dans chaque dossier, à la gravité de l'infraction, au dommage causé à l'économie et à la situation individuelle de l'entreprise. Pour donner une traduction chiffrée à notre analyse, nous prendrons comme point de référence la valeur des ventes de produits ou de services concernés par l'infraction. Nous tiendrons naturellement compte du comportement de l'entreprise (circonstances aggravantes ou atténuantes), et de sa situation, pour moduler la sanction à la baisse ou à la hausse. Cela permettra de la proportionner, par exemple, au fait que l'infraction est commise par une PME, par une entreprise monoproduit ou au contraire par un conglomérat ou un grand groupe comme Microsoft.

L'Autorité de la concurrence se sent-elle proche des associations de consommateurs ?

Lorsque nous vérifions si les commissions interbancaires sont justifiées ou non ou lorsque nous demandons à la grande distribution de jouer le jeu de la concurrence, nous faisons respecter le droit le plus élémentaire des consommateurs : celui de payer le juste prix. Les associations de consommateurs le savent et nous soutiennent. Cela dit, agir pour les consommateurs ne veut pas dire agir contre les entreprises. Je croise très souvent des chefs d'entreprise qui jouent le jeu de la concurrence et qui me disent que l'Autorité de la concurrence les protège.

Mais les entreprises ne sont-elles pas plus puissantes que vous ?

Oui souvent. La disproportion des forces est d'ailleurs une préoccupation. Les régulateurs sont puissants sur le papier, mais sur certaines affaires, des entreprises peuvent dépenser jusqu'à la moitié de notre budget annuel (environ 20 millions d'euros, NDLR).

Quel est votre programme de travail pour 2011 ?

Nous allons poursuivre notre examen du secteur de la distribution. Elle est très concentrée en France et son fonctionnement nous donne des sujets d'inquiétude, par exemple l'effet verrouillant des contrats imposés aux commerçants affiliés, qui peuvent difficilement changer d'enseigne. Mais nous avons d'autres chantiers prioritaires, comme les transports, les services bancaires ou encore Internet. Nous avons été les premiers au monde à nous intéresser à Google et à demander au moteur de recherche de faire évoluer son comportement.

Propos recueillis par VERONIQUE LE BILLON, DAVID BARROUX ET DOMINIQUE SEUX

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mardi 7 décembre 2010

OPINION - De l'avion au fromage, comment la Chine invente - Jöel Ruet


Le Monde - Economie, mardi, 7 décembre 2010, p. MDE3

Il est généralement admis que les entreprises actuelles innovent d'abord par les idées qu'apportent ou que suggèrent leurs clients, leurs fournisseurs ou leurs prescripteurs, plutôt que par les coups de génie d'inventeurs situés loin d'elles, comme ce fut le cas au XIXe siècle. Mais avec les économies émergentes, tout change; l'innovation est redevenue globale, et les inventeurs reviennent.

L'avionneur chinois Avic développe par exemple un programme d'avion de ligne monocouloir. Plus qu'un concurrent de l'Airbus A320 ou du Boeing B737, c'est un modèle innovant, en avance sur les matériaux composites et l'électronique. Ce moyen-courrier attise l'innovation chez Saint-Gobain, Safran ou dans les PME aéronautiques des Pouilles italiennes; il suscite déjà une industrie des composites en Chine, à Tianjin, et soutient les métallurgistes chinois tels Baosteel et Chinalco dans la course aux alliages spéciaux d'aluminium et aux terres rares. Dernières améliorations

Un dilemme se pose aux Occidentaux : faut-il garder " sous le coude " les toutes dernières améliorations pour éviter leur diffusion ? Ou faut-il jouer la course en tête en poussant au plus loin les spécifications du client chinois ? Un choix d'autant plus cornélien qu'un concurrent ou l'autre transférera au final une technologie qu'il n'aurait pas développée par lui-même : leur client Airbus attend en effet 2020 pour lancer la " nouvelle génération " de l'A320. Et le brésilien Embraer a la même ambition qu'Avic sur les marchés panaméricains; le russe Sukhoï est aussi dans la course.

Les prescripteurs asiatiques pèsent 37 % du marché mondial et ceux du Moyen-Orient 16 %. Ils veulent des " nouveaux modèles " sans attendre d'hypothétiques A320 nouvelle génération.

Mais la carte de l'innovation évolue tout aussi vite parmi les émergents eux-mêmes. L'Inde l'apprend à ses dépens. Dans les services de conception, de validation et de tests de pièces pour l'aéronautique, la Chine et déjà le Vietnam la menacent. L'entreprise publique Hindustan Aeronautics sait assembler des Sukhoï militaires, mais il n'y a ni programme d'avion indien ni d'industrie des pièces détachées en Inde... un rebond est possible si le pays diminue la part importée (70 %) de ses dépenses militaires (100 milliards de dollars soit 75,8 milliards d'euros d'ici à 2020).

Autre exemple, le premier bateau électrique de grande puissance sera conçu et produit par des Français en Chine... à partir d'innovations chinoises. Le chantier naval ODC, créé par des Français à Dalian, l'ancien Port-Arthur, a testé l'idée d'un bateau de cent passagers à propulsion électrique.

Cette innovation destinée au marché occidental n'est pas rentable sans l'industrie chinoise du moteur électrique, déjà en phase d'industrialisation du scooter au missile, quand l'Europe en est encore au stade du développement. Le second prototype, trois fois plus puissant, est en cours d'assemblage. L'essor de la propulsion électrique chinoise va élargir les débouchés des industries françaises et allemandes d'électronique de puissance, qui disposent encore d'une nette avance; mais leur valorisation viendra des émergents...

Troisième exemple, symbolique de ce bouleversement de la géographie de l'innovation : la société Fromager de Pékin a été fondée par un Chinois. Mais les bactéries de la capitale chinoise ne s'adaptant pas à la tradition française, il s'est adapté à elle pour créer une saveur qui n'existe pas au pays des 365 fromages...

Joël Ruet est chercheur CNRS au Centre d'études français sur la Chine contemporaine, à Hongkong.

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lundi 6 décembre 2010

ANALYSE - Un système de couverture sociale naît lentement en Chine


La Croix, no. 38835 - Lundi, 6 décembre 2010, p. 14

Portées par la croissance, de vastes réformes visant à améliorer la protection sociale sont mises en place. Un gigantesque chantier dans un pays de grandes disparités.

L'époque du « bol de riz en fer », qui voyait les entreprises d'État garantir emploi et couverture maladie à la population urbaine, est depuis longtemps révolue et, face à des inégalités croissantes, la Chine est contrainte d'inventer un nouveau système de sécurité sociale. Plusieurs lois ont été adoptées en ce sens, avec l'objectif annoncé d'assurer une couverture universelle à l'horizon 2011.

Mais le gouvernement doit composer avec un héritage administratif très morcelé. Encore aujourd'hui, les provinces, villes et comtés adaptent leur propre système aux grandes lignes tracées par le pouvoir central, provoquant de fortes disparités géographiques et socioprofessionnelles. Certains citadins bénéficient d'une couverture très correcte, notamment une partie des fonctionnaires, d'autres doivent se débrouiller seuls.

C'est notamment le cas en zone rurale. Jean-Charles Dehaye, expert au sein du projet européen de coopération pour la réforme de la sécurité sociale en Chine, relève que la « couverture sociale y repose essentiellement sur la solidarité familiale ». En ville, la situation est à peine meilleure : « 40 % de l'emploi n'est pas officiel et, en l'absence de contrat de travail, les employeurs ne cotisent pas. »

Les récentes lois, en particulier celle du 28 octobre dernier, visent donc à homogénéiser le système. Par exemple en instituant une solidarité à l'intérieur des provinces par mutualisation des cotisations. Les centres urbains plus riches devront aider les zones plus défavorisées. Par ailleurs, le cloisonnement des caisses empêchait jusqu'à présent les ouvriers migrants de transférer leurs cotisations dans leur province d'accueil. Des dizaines de millions de ces « mingongs » étaient ainsi privés de tout droit. Depuis cette année, il leur est théoriquement possible de conserver les acquis obtenus lors des précédents emplois.

Le gouvernement a adopté en 2009 des mesures de soutien du système de santé comme le relèvement du niveau des prestations et la hausse des aides en cas d'accident du travail. Un effort financier a également permis de moderniser les équipements hospitaliers et de créer de nouveaux centres de soins. Le gouvernement a promis de « créer 250 000 postes d'employés dans les services sociaux, soit un doublement des effectifs », complète Jean-Charles Dehaye.

Malgré cela, des iniquités perdurent. Par exemple, lors d'un accident du travail, à l'inverse de la France, c'est à la victime de prouver la responsabilité de l'employeur, ce qui, compte tenu de la fragilité de sa situation, apparaît souvent presque impossible. L'application de ces lois pose problème, les systèmes de contrôle restant défaillants. Ainsi, si la nouvelle législation oblige tout employeur à formaliser un contrat de travail, donc à cotiser, les moyens pour l'y contraindre sont quasi inexistants. De puissantes résistances se dressent localement : « Une ville comme Shanghaï, qui est très en avance sur le reste du pays, n'est vraiment pas enthousiaste à l'idée de mutualiser les caisses. »

Le mode de financement des hôpitaux, qui doivent assumer seuls 90 % de leurs frais de fonctionnement, comporte de nombreux effets pervers. Pour viabiliser leur budget, « ils augmentent les marges sur la vente des médicaments, développent des services VIP réservés aux meilleurs payeurs, et surtout se financent grâce à "l'argent gris" », des enveloppes d'argent liquide sans lesquelles la qualité de la prise en charge du patient devient très défaillante.

Enfin, les mentalités évoluent difficilement. Car, « globalement, les Chinois sont de grands épargnants et préfèrent compter sur leurs propres ressources, puisqu'ils ne croient pas à l'idée d'une sécurité sociale mutualisée ». Pour faire accepter ses réformes, le pouvoir a donc intégré à son système de cotisation une réserve de fonds destinée au seul assuré social. Cette méfiance populaire fait d'ailleurs le bonheur de certaines compagnies d'assurances privées, qui peuvent compter sur une classe moyenne de plus en plus riche pour vendre leurs polices.

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jeudi 2 décembre 2010

Les patrons de PME françaises moins stressés que leurs homologues chinois

Les Echos, no. 20815 - Compétences, mardi, 30 novembre 2010, p. 13

En France, un patron de PME sur deux (56 %) se déclare plus stressé qu'avant la crise. Ils sont 13 % à avoir vu leurs angoisses diminuer, d'après une étude mondiale réalisée par Régus auprès de 5.600 dirigeants d'entreprise de moins de 50 personnes. Les dirigeants chinois, quant à eux, sont 77 % à estimer que leur stress a augmenté depuis 2008. Suivent les patrons espagnols (71 %), mexicains (70 %), belges (68 %) et américains (61 %). A l'inverse, au Japon et aux Pays-Bas, les dirigeants de PME ne sont respectivement que 40 % et 36 % à s'avouer plus stressés. L'origine du stress varie. Au Canada, au Mexique et au Royaume-Uni, la première cause d'angoisse est l'augmentation des taxes. En France, l'inquiétude est liée à une chute du chiffre d'affaires et des profits. En Chine, les patrons redoutent les frais de structure et la difficulté à trouver de bons profils. Enfin, les retards de paiements sont la première cause de stress en Inde, aux Pays-Bas et en Espagne. Moins stressés que les Chinois, les Français ne semblent pas confiants dans l'avenir pour autant : 17 % pensent embaucher, contre 40 % dans le monde.

LAURANCE N'KAOUA

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vendredi 12 novembre 2010

Pékin veut davantage taxer les entreprises d'Etat - Harold Thibault

Le Monde - Economie, samedi, 13 novembre 2010, p. 13

Le gouvernement chinois se résout à mettre ses champions à contribution. A partir de 2011, il demandera à 1 631 entreprises dont l'Etat est actionnaire majoritaire de lui payer des dividendes. Par cette décision, prise lors d'une réunion du Conseil d'Etat, mercredi 3 novembre, il leur imposera de participer au financement de ses dépenses croissantes, à l'heure où la Chine s'interroge sur son modèle social.

Ce plan est l'élargissement d'une mesure d'essai déjà imposée à 123 grands groupes, tels que le géant des télécommunications China Mobile ou celui de l'énergie PetroChina, dont la gestion est supervisée par une commission du gouvernement central. L'Etat n'a pas encore dévoilé le ratio de dividendes qu'il imposera, mais il pourrait s'inspirer de celui établi pour ces grandes entreprises : elles lui reversent au maximum 10 % de leurs bénéfices sous forme de dividendes dans des secteurs tels que l'énergie, les télécommunications ou le tabac, et 5 % pour les secteurs moins rentables, dont les transports et la métallurgie.

La Chine compterait environ 110 000 entreprises détenues par le gouvernement central et ses multiples branches ou par les collectivités locales. Héritées du système socialiste, nombre d'entre elles étaient dans le rouge jusqu'aux années 2000. Restructurées, elles ont trouvé le chemin de la rentabilité, mais Pékin a préféré les laisser se remplumer, sous la pression d'un lobbying efficace, et n'a pas exigé d'elles un partage des gains.

Ces sociétés ont donc pu engranger 966 milliards de yuans (107,2 milliards d'euros) de bénéfices en 2009, mais n'en reverser que 99 milliards à l'Etat, et gagner 1 264 milliards de yuans au cours des seuls huit premiers mois de l'année 2010. A cet avantage s'ajoutent des barrières réglementaires empêchant l'entrée de concurrents potentiels sur le marché.

Les acteurs sociaux estiment la situation injuste, car ces entités appartiennent à la communauté et prospèrent grâce au consommateur chinois, mais reversent peu à l'Etat, dans un pays qui peine pourtant à mettre en place des systèmes de santé et de retraites accessibles à tous. " Les grandes entreprises ne contribuent pas assez. Elles engrangent désormais des profits supérieurs à 1 000 milliards de yuans par an, mais n'en reversent qu'une infime partie à la sécurité sociale ", s'agace Liu Kaiming, spécialiste de la responsabilité sociale des entreprises et fondateur de l'Institut d'observation contemporaine.

A la place, elles peuvent réinvestir dans leurs capacités productives. Certaines ont même placé leur argent dans l'immobilier, très rentable, ce qui leur a valu les réprimandes d'un gouvernement qui n'arrive pas à enrayer la hausse des prix des logements.

Pékin devra trouver un équilibre pour ne pas porter atteinte à leur développement, alors qu'elles ont été maintenues sous couveuse, ce qui justifiera des ratios de dividendes faibles, qui ne devraient pas excéder 30 % de leurs bénéfices à terme. " Si le gouvernement décidait de leur faire payer le vrai prix, je doute de leur rentabilité, même si elle semble spectaculaire à l'heure actuelle ", explique Zhang Jun, professeur d'économie à l'université Fudan, à Shanghaï.

Comme dans beaucoup de pays, ces dividendes abonderont directement les comptes publics. " Cette mesure était attendue et nécessaire. Ce sera un coussin d'argent conséquent pour l'Etat, qui devra ensuite décider en interne à quoi il le consacre ", explique Jean-François Huchet, économiste et directeur du Centre français d'études sur la Chine contemporaine à Hongkong.

Demande intérieure

Les observateurs sont tentés de lire, dans cette mise à contribution des grands groupes publics au budget de l'Etat, un avant-goût de la tendance du douzième plan quinquennal, qui guidera les pas de la deuxième puissance économique mondiale jusqu'en 2016. Son annonce est prévue pour le début de 2011, mais ses rédacteurs évoquent déjà son fil conducteur dans la presse chinoise : réorienter l'économie vers la demande intérieure plutôt que de se focaliser sur les exportations à bas coût et, surtout, s'assurer que la croissance est " inclusive ", pour répondre à un certain mécontentement des citoyens. En clair, s'assurer que le développement économique soit mis au service du progrès social.

Harold Thibault

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mercredi 7 juillet 2010

Le climat se tend entre les étrangers et la Chine - Arnaud Rodier

Le Figaro, no. 20503 - Le Figaro Économie, samedi, 3 juillet 2010, p. 22

Les chefs d'entreprises étrangères sont de plus en plus nombreux à dénoncer la multiplication des mesures discriminatoires et inutilement compliquées prises à leur égard par l'administration chinoise.

La polémique enfle de jour en jour. Après les Européens, c'est au tour du patron de General Electric d'accuser la Chine de mettre des bâtons dans les roues des entreprises étrangères. « Je suis vraiment inquiet, je ne suis pas certain qu'au bout du compte ils veuillent que nous y réussissions », s'est-il plaint devant un parterre d'hommes d'affaires italiens, rapportait hier le Financial Times.

Mardi dernier, c'était un rapport de la Chambre de commerce européenne à Pékin qui reprochait à la Chine de multiplier les mesures discriminatoires. Il dénonçait une « application discrétionnaire des lois et des règlements », des processus d'enregistrement inutilement compliqués et des « incohérences dans l'application des critères nationaux ».

À Pékin, de nombreux chefs d'entreprise le disent à mot couvert : il est de plus en plus difficile de travailler en Chine. « On leur fait comprendre qu'ils peuvent partir s'ils ne sont pas contents », note un avocat d'affaires. Dès le mois d'avril, le journal du parti, le China Daily, avait flairé le vent de révolte et se faisait presque menaçant. « Quand des entreprises étrangères rencontrent des difficultés dans leurs projets (...), si elles ne font que se plaindre et que les médias étrangers amplifient les plaintes sans analyser le fond et en calomniant l'économie chinoise, ils finiront par retarder le processus d'amélioration de l'environnement des investissements », écrivait-il.

Drôle de manière d'apaiser les esprits quand le président Hu Jintao affirme vouloir « prendre des mesures concrètes pour rejeter toute forme de protectionnisme et soutenir sans équivoque le libre-échange ».

L'Organisation mondiale du commerce souligne dans son dernier rapport « l'intérêt pour la Chine et pour ses fournisseurs étrangers d'une libéralisation plus rapide des industries de services chinoises ». Mais Pékin, qui, dans un geste de bonne volonté, va abandonner le 15 juillet les abattements de taxes à l'exportation sur certains produits sensibles, préfère croire que les étrangers « grognent » à cause des salaires.

Hausse du coût du travail

« Les plaintes formulées par les entreprises en disant qu'elles souffrent d'un environnement législatif qui se détériore ne sont pas justifiées », affirme Liu Shenjun, directeur adjoint du centre de recherche Lijiazui à Shanghaï, qui juge qu'elles sont surtout « inquiètes au sujet de l'augmentation du coût du travail ». De fait, le taïwanais Foxconn va déménager une partie de sa production de Shenzhen à Tianjin dans le Nord et dans le Henan pour payer ses ouvriers moins cher. Et les grèves qui se multiplient chez Honda, chez Toyota et, depuis hier, chez Mitsumi Electric, alourdissent le climat social.

Le premier ministre, Wen Jiabao, reconnaît que la « situation intérieure reste compliquée ». Mais toutes ses velléités d'amélioration de la situation administrative pour les entreprises se heurtent aux gouvernements locaux qui, de l'aveu du China Daily, « ne sont pas en mesure d'appliquer les lois du gouvernement central ». Des gouvernements locaux de surcroît lourdement endettés (entre 700 milliards et 1 300 milliards d'euros), qui craignent une crise financière et traînent les pieds pour obéir à Pékin. En attendant, Google n'a toujours pas obtenu le renouvellement de sa licence qui a expiré mercredi.

PHOTO - Unidentified delegates speaks before the opening of the World Trade Organization's (WTO) General Council in Geneva October 20, 2009.

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