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samedi 29 janvier 2011

REPORTAGE - Les « poissons d'eaux profondes » affectionneraient les mers occidentales

Le Figaro, no. 20680 - Le Figaro, vendredi, 28 janvier 2011, p. 2

Les « poissons d'eaux profondes » affectionneraient de plus en plus les mers occidentales

Des escouades d'agents chinois spécialisés dans le renseignement économique opéreraient aux États-Unis, en France ou encore en Russie. Plusieurs d'entre eux ont récemment été jugés pour « espionnage industriel » devant des tribunaux américains.

Les « poissons d'eaux profondes » affectionneraient de plus en plus les mers occidentales. C'est par ce terme (chen diyu en chinois), que l'on désigne les agents secrets de la République populaire. Or, des escouades entières de ces espions seraient aujourd'hui affectées au renseignement économique, au coeur de la nouvelle quête de puissance de Pékin. Une série de procès pour espionnage industriel vient de se tenir ces jours-ci aux États-Unis. Et une mystérieuse « piste chinoise » a été évoquée dans l'affaire Renault, même si l'on ne sait rien de ce que le contre-espionnage français pourra remonter dans ses filets. Au rang des obscures menaces, les services chinois semblent avoir remplacé le KGB soviétique de la guerre froide.

Fin 2009, un rapport d'une commission du Congrès américain estimait que Pékin espionnait de plus en plus les États-Unis, « fort de ses progrès dans la cyberguerre et le recrutement de ses agents ». De fait, la chronique de ce face-à-face clandestin est nourrie. En février 2010, au terme d'un des premiers procès de ce genre, un ingénieur américain d'origine chinoise, Dongfan « Greg » Chung, a été condamné en Californie à 15 ans de prison pour espionnage économique dans les secteurs de l'aérospatiale et de la défense. Il avait travaillé trente ans chez Boeing et Rockwell International. L'été dernier, un chercheur chinois de 45 ans, Huang Kexue, a été arrêté par le FBI pour avoir volé et transmis à la Chine des secrets commerciaux concernant des insecticides. Il travaillait dans une filiale de Dow Chemical, la plus grosse entreprise américaine d'agrochimie et de biotechnologie.

Payer les traites de sa luxueuse maison

Hier, un tribunal fédéral américain a condamné à 32 ans de prison un ancien ingénieur de 66 ans, Noshir Gowadia, accusé d'avoir transmis de la technologie militaire sensible à la Chine. Ingénieur chez Northrop Grumman, il avait beaucoup travaillé sur les bombardiers furtifs B-2. Un domaine qui intéresse au plus haut point les Chinois, comme vient de l'attester la médiatisation du premier vol de son chasseur furtif J-20. Sa motivation était purement financière, liée aux 15 000 dollars de traites de sa luxueuse maison surplombant l'océan à Hawaï. La semaine dernière, Glenn Shriver, jeune Américain de 28 ans recruté par Pékin alors qu'il étudiait en Chine, a été condamné à quatre ans de prison pour tentative d'espionnage, après avoir reconnu les faits. Trois agents l'avaient approché à Shanghaï en 2004 et l'avaient convaincu, une fois de retour aux États-Unis, de « postuler pour des agences de renseignement ou de police ». Il avait ainsi tenté de travailler pour la CIA et, entre 2005 et 2010, aurait reçu 70 000 dollars de ses « coachs » clandestins.

Récemment, affirme Roger Faligot, auteur d'un ouvrage de référence sur les services secrets chinois *, « le contre-espionnage français a mis fin aux agissements d'une entreprise commerciale dans la région Rhône-Alpes. Ses animateurs étaient des »illégaux*, officiers d'une des sections de liaison de l'APL (Armée populaire de libération) ».

On s'espionne aussi entre amis. La Russie est devenue une cible pour les agents chinois, surtout depuis que Moscou a mis un frein aux transferts de technologie. En septembre dernier, on apprenait que deux scientifiques russes de Saint-Pétersbourg venaient d'être arrêtés, soupçonnés par le FSB (Service fédéral de sécurité, ex-KGB) d'espionnage au profit de Pékin. Ils avaient effectué plusieurs missions en Chine, dans le cadre d'un partenariat avec l'université polytechnique de Harbin. Professeurs à l'université technique Baltiiski Voïenmekh, un institut lié au domaine militaire, ils étaient spécialisés sur les missiles et les engins spatiaux. C'est dans un bâtiment moderne et palatial situé au coeur de Pékin, sur l'avenue Chang'an et à l'orée de la place Tiananmen, que se situe l'épicentre du monde du renseignement chinois. Le siège du Guoanbu (l'abréviation de Guojia Anquanbu), appelé aussi Ministry of State Security. La centrale de renseignement chinoise a vu le jour sous sa forme moderne au début de l'ère Deng Xiaoping, en 1983. Elle regroupe tant les missions de contre-espionnage que celles de renseignement extérieur.

À l'époque, le père des réformes lui donne clairement l'instruction de soutenir l'élan économique chinois. « Le renseignement économique est une des grandes facettes de ce redéploiement des années 1980, explique Roger Faligot, dès le début, le Guoanbu a créé une école d'espionnage économique. Et la décennie suivante, sous Jiang Zemin, il a déployé des postes de renseignement dans tous les grands ministères, les gouvernements provinciaux et bien sûr les grandes entreprises. »

Priorité au rattrapage technologique

L'actuel patron du Guoanbu, Geng Huichang, est d'ailleurs présenté comme un économiste, spécialiste des États-Unis et du Japon, auteur en 1993 d'un livre sur le commerce international. Et le « tsar » de la sécurité et du renseignement chinois - l'un des « 9 » du comité permanent du politburo -, Zhou Yongkang, est un homme issu du secteur pétrolier.

Le Guoanbu n'est pas seul dans la danse. Le renseignement militaire joue un rôle majeur, notamment le 2e bureau de l'état-major de l'APL, mais aussi d'autres services - parfois en concurrence interne - dépendant du département politique de la défense. Un engagement qui dépasse le cadre militaire, mais logique à l'aune du poids économique de l'armée. Les énormes moyens affectés à la cyberguerre sont aussi mis au service du renseignement économique. Le ministère de l'Industrie et des Technologies de l'information tient aussi un rôle clé, tout comme le Chinese Council for the Promotion of International Trade (CCPIT), rattaché directement au Conseil d'État (le cabinet chinois). Ensuite, les opérations peuvent être financées ou menées par des entreprises d'État. Le dispositif repose aussi sur une constellation d'instituts de « recherche » ou de « coopération internationale ». Et, le bureau de l'éducation exploite le vivier des 180 000 étudiants chinois dispersés dans le monde.

Ces dernières années, les services de contre-espionnage européens se sont beaucoup intéressés aux réseaux d'étudiants chinois « indépendants ». On se souvient en France de l'affaire Li Li Huang, cette jeune Chinoise en stage chez l'équipementier automobile Valeo, dans le cadre de ses études à l'université de technologie de Compiègne (Oise). Elle avait été interpellée en 2005 pour « intrusion dans un système automatique de données », après avoir siphonné moult fichiers sans grand rapport avec son stage.

La Chine serait-elle moins scrupuleuse que bien d'autres nations? Non, répond un spécialiste de ces questions, « tout le monde a fait de l'espionnage industriel et en fait. Mais la Chine en a plus besoin que les autres aujourd'hui ». Pékin ne fait pas mystère de sa grande priorité, le rattrapage technologique. Avec un accent mis sur les énergies alternatives, tout ce qui est « vert ». Un universitaire chinois, qui veut garder l'anonymat, estime que « malgré des discours triomphalistes, la Chine est encore très en retard sur beaucoup de technologies, que ce soit dans le nucléaire, l'aéronautique, le ferroviaire ou l'automobile. Elle améliore des technologies existantes mais n'a rien créé de majeur ». L'effort de recherches tarde à porter ses fruits, comme le montrent par exemple les déboires du constructeur automobile BYD avec ses batteries électriques. D'où la tentation d'aller chercher l'innovation là où elle existe déjà. Et la pression mise par les autorités centrales, l'obligation de résultat, peuvent pousser à certaines hardiesses de la part de gouvernements locaux ou grandes entreprises. « Si la centralisation est consubstantielle au régime communiste, l'immensité spatiale et la multiplicité des structures créent souvent une certaine forme d'autonomie, et cela peut valoir aussi pour l'espionnage économique », poursuit le même expert. Selon lui, on ne peut exclure des initiatives que les autorités centrales ne contrôlent pas totalement. « Mais finalement, leur meilleur outil de renseignement économique est très légal, s'amuse un expatrié, en mettant la pression sur les entreprises étrangères. Avec le système des JV (coentreprises) ou leurs processus d'homologation, ils obtiennent déjà beaucoup de choses... »

Brouiller les traces

Pour le renseignement économique, Roger Faligot explique que les Chinois bénéficient aussi des « liens étroits entre les services et les grands équipementiers de télécommunications » et qu'ils ont « copié les Anglo-Saxons en utilisant des bureaux d'intelligence économique privée ou des cabinets d'affaires, si possible sans aucune connexion chinoise évidente ». Fort habilement, les services chinois savent très bien sous-traiter leurs missions à des tiers, pour brouiller les traces. Dans les années 1990, après la chute de l'URSS, ils ont su exploiter la ressource des anciens du KGB soviétique. Tout comme celle des pays « amis », qu'il s'agisse d'espions iraniens, serbes ou pakistanais par exemple. « Ces dernières années, ils se servent beaucoup de Taïwanais, pour des missions de renseignement ou pour des transactions de matériels prohibés avec l'Iran ou à la Corée du Nord, explique Lai I-chung, du Taiwan Thinktank. Comme cela, en cas de problème, ils n'apparaissent pas directement. »

L'efficacité est-elle au rendez-vous? « Il y a des résultats, c'est évident. Mais c'est surtout grâce à une incroyable capacité de mobilisation humaine et budgétaire, commente un spécialiste. Ils sont très bons dans la captation de l'information, notamment ouverte et donc légale, mais ils ont souvent du mal à la traiter, avec des problèmes de synthèse et d'aiguillage dus au nombre d'acteurs. » Un atout, peut-être : la langue chinoise ne fait pas le distinguo entre les mots information et renseignement...

* « Les Services secrets chinois, de Mao à nos jours », vient de sortir en poche chez Nouveau Monde Éditions.

Par Arnaud de La Grange Correspondant à Pékin

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

jeudi 4 juin 2009

Les cinquante-cinq jours de Tiananmen - Roger Faligot (1/5)

Les services secrets chinois : De Mao aux JO - Roger Faligot (p. 208-220)

Dans les tunnels de la ville souterraine, Dixia Cheng, c'est avec un bruit d'enfer que fonce le train fantôme. Il achemine des soldats en treillis au visage barbouillés de noir, leur pistolet mitrailleur 79, calibre 7,62 mm, bien en main. Le Pékin sous Pékin n'a jamais servi à protéger le peuple contre les attaques nucléaires comme l'avait prévu Mao vingt ans plus tôt. Le soir du 3 juin 1989, le convoi achemine des troupes spéciales pour écraser le petit peuple de la capitale du Nord, les étudiants et les habitants des hutong, des ruelles avoisinantes de la place Tiananmen, qui ont apporté leur soutien aux manifestants. Sculptée dans le polystyrène, la déesse de la Démocratie, copie sinisée de la statue de la Liberté, dévisage dans l'ombre le portrait de Mao, bouffi et souriant, au dessus de la Porte de la paix céleste.

En silence, les soldats sortent des bouches aménagées via Zhongnanhai, le palais gouvernemental des « Lacs du milieu et du sud », à l'ouest de la Cité interdite, la forteresse des dirigeants, derrière la place Tiananmen. Ce sont des paras de la 15e division aéroportée, fer de lance de la force d'intervention rapide de l’armée de l'air, spécialistes des attaques à l'arrière de l'ennemi, aussi bien que des opérations de maintien de l'ordre. C'est cette unité qui a rétabli l'ordre à Wuhan en 1967, en pleine Révolution culturelle. En soutien : des groupes de la Police armée populaire sorte de CRS à la chinoise dont l'entraînement s'est révélé pourtant insuffisant jusqu'ici pour mater l'agitation estudiantine, mais qui connaissent Pékin. Les paras de la 15e sont surtout épaulés par des commandos de l'unit6 84835 du lointain district militaire de Ningxia. Spécialité ? La « décapitation » ! L'art d'attaquer les chefs des troupes adverses pour désemparer celles ci... Mission ? Prendre par surprise la place Tiananmen !

Une surprise toute relative car des fusillades ont éclaté dans divers faubourgs. À l'ouest de la ville, des coups de canon répétés laissent présager le pire. S'est engagée une bataille qui, vingt ans plus tard, n'a pas été pleinement élucidée, et certainement pas reconnue par les dirigeants du Parti communiste chinois : un véritable combat de chars en pleine ville !

Des blindés du 21e corps d'armée tirent sur des chars du 1e régiment de cavalerie, dépendant du 38e corps d'armée, des Pékinois qui ne veulent pas laisser écraser sans rien faire la Commune de Tiananmen...

Non loin, Ivan Vladimirovitch Grigorov, conseiller de l'ambassade soviétique, fait partie de ceux qui peuvent en témoigner. Accouru sur les lieux, dans la nuit du 3 au 4 juin, il vient de découvrir l’ampleur des affrontements entre unités de I’APL, d'ailleurs confirmés par ses correspondants sur place. Dans la nuit, il va transmettre au Kremlin ces renseignements hallucinants, dont certains puisés à des sources bien particulières, c'est à dire au plus haut niveau des services secrets chinois...(1)

Deng Xiaoping contre Mikhaïl Gorbatchev

Depuis quinze jours déjà, le camarade Grigorov, en réalité le « résident » du KGB à Pékin, a reçu l’ordre de transmettre plusieurs fois par jour à Moscou les informations les; plus précises sur ce qui se passe dans la capitale chinoise. Ses dépêches ne sont pas lues seulement par Vladimir Krioutchkov, le président du KGB, mais aussi directement par Mikhaïl Gorbatchev, le secrétaire général du Parti communiste d'Union soviétique. Car ce dernier a été piqué au vif par l'accueil détestable qui lui a été fait le 15 mai 1989, au cours du premier sommet sino-soviétique organisé depuis la rupture vielle de trente ans. Au lieu de le recevoir en grande pompe à Tiananmen, les Chinois ont organisé une médiocre cérémonie à l’aéroport. La raison ? Depuis quarante huit heures, 3 000 étudiants ont entamé une grève de la faim sur cette place de la Paix céleste.
Tiananmen, lieu emblématique où, le 4 mai 1919, des étudiants avaient manifesté contre le traité de Versailles, et où Mao Zedong avait proclamé la victoire communiste en 1949. « Sol sacré », comme dira un vieux dirigeant, où se sont souvent opposés les deux symboles contraires, le yin et le yang de la politique : la lumineuse révolte de la jeunesse et la force obscure du pouvoir rouge. À Tiananmen, en 1966, la jeunesse acclamait le Grand Timonier, petit livre rouge à la main, manipulé à son insu par Mao et Kang Sheng. En 1976, elle y défilait à la m6moire de Zhou Enlai, réclamant déjà « l'ouverture », au cours d’une manoeuvre menée en sous main par Deng Xiaoping pour préparer son retour aux affaires. En 1986, elle manifestait derechef pour soutenir des mouvements étudiants d'autres villes, provoquant sans le vouloir la chute du secrétaire général réformateur Hu Yaobang.

Aussi le 16 avril 1989, au lendemain du décès de ce dernier d'une crise cardiaque, les étudiants se sont retrouvés sur la place Tiananmen pour célébrer ses réformes, pour exiger qu’on les poursuive, qu'on promeuve enfin la « cinquième modernisation », à savoir la démocratie comme l'a surnommée le dissident Wei Jingsheng. Et c'est ainsi qu’ont débuté les « Cinquante Cinq jours de Tiananmen »(2) !

Les dirigeants qui résident à Zhongnanhai hésitent alors à agir contre ces jeunes dont beaucoup sont enfants de cadres du parti. Ceci d'autant que les caméras des télévisions du monde entier, CNN et ABC en tête, renvoient l'image de cette Chine turbulente qui tend les bras à la déesse Démocratie, grande statue de polystyrène érigée pour faire pièce au portrait géant de Mao.
Contrairement à ses prédécesseurs du temps de la Révolution culturelle, le camarade Grigorov n'est pas barricadé dans son ambassade. Il peut enquêter sur place avec ses agents, ses contacts depuis le crieur de journaux jusqu'au savant de l'Académie des sciences , ou encore avec les étudiants russes qui témoignent de l'esprit frondeur de leurs compagnons du Printemps de Pékin.

Avec Ivan Fédotov, ministre conseiller de l’ambassade, il coordonne des rapports de plus en plus étonnants. Certaines informations leur viennent directement des services secrets chinois. Car beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et les relations entre les « organes » russes, comme on appelle le KGB ou le GRU militaire , et les « services de travail spécial » (tewu gongzuo jigou) se sont réchauffées.

Déjà un mois de manifestations pacifiques. Les dirigeants du parti et les caciques qui les surveillent, Deng Xiaoping en tête, n'ont guère apprécié l’arrivée de Gorbatchev, dirigeant quinquagénaire et rénovateur dont la perestroïka semble déteindre sur la jeune garde chinoise. Le Petit Timonier veut lier l’économie de marché avec le maintien du parti unique, et il redoute une révolution politique à la russe. Depuis 1987, le camarade Deng n'a plus aucun poste officiel, si ce n'est la présidence de la toute puissante Commission militaire centrale (CMC) du parti qui dirige I’Armée populaire de libération, forte de 3 millions d'hommes. Autre patriarche à la tête de l’État, Yang Shangkun, vétéran de la Longue Marche, victime de la Révolution culturelle, président adjoint de la CMC et nouvellement président de la Chine. De même que le Premier ministre Li Peng fils adoptif de Zhou Enlai et hakka comme Deng Xiaoping , il approuve les réticences de ce dernier à l’égard des Russes. Sur l'autre marge de l’échiquier, Zhao Ziyang, le secrétaire général du PCC, éprouve plutôt du respect pour le dirigeant soviétique...
Or, ce dernier ne s'est pas montré indifférent à ce qui se passe en Chine. « J'ai beaucoup d'admiration pour la Grande Muraille, dit il à la presse, mais les murs doivent tomber un jour... » C'est osé ! Un journaliste tout aussi audacieux le prend au mot: « Même le mur de Berlin ? » « Peut être... », répond Gorbatchev, songeur.

Craignant pour la sécurité du président russe, les gardes du corps de la 9e Section du KGB font écourter le séjour de Pékin de trois jours. Le dirigeant soviétique descend à Shanghai, où la situation est plus calme, car Jiang Zemin, le dirigeant local, s'en sort mieux avec ses étudiants... Ce qui ne l’empêche pas de décider la fermeture d'un magazine, jugé trop réformateur par sa maïtresse, la responsable à la propagande Chen Zhili.

Mais dans l'ombre se noue le drame. La veille de la visite de l'inventeur de la perestroïka, le 14 mai, s'est tenue une réunion secrète du comité permanent du Bureau politique les cinq hommes qui dirigent officiellement le PCC et la Chine et cette fois la ligne modératrice de Zhao Ziyang à l’égard des étudiants semble l’avoir emporté. À quoi bon les réprimer si l'on peut dialoguer ? Les gérontes du parti, les « Immortels » comme on les surnomme, garants de la légalité socialiste et de la mémoire de la Longue Marche, Deng Xiaoping, Yang Shangkun, Bo Yibo, Peng Zhen, Chen Yun , ont laissé faire. Ils n'en pensent pas moins et s'activent derrière les paravents.
Deng, le « Petit Joufflu », demande à voir... Il puise ses informations auprès du tout puissant coordinateur de sécurité, Qiao Shi, qui reçoit, de ses agents, des rapports contrastés mais inquiétants. C'est un homme de terrain : après le retour de Gorbatchev à Moscou, il accompagnera Zhao Ziyang sur la place Tiananmen, dès potronminet, afin de parlementer avec les étudiants. Le 15 mai, les dirigeants de Zhongnanhai ont reçu un coup de bambou sur la tête : environ un million de manifestants sont venus apporter leur soutien aux grévistes de la faim... Une délégation a parcouru les 800 mètres qui séparent Tiananmen de Zhongnanhai pour apporter un cahier de doléances, mais cette fois c'est elle qui reçoit des coups de matraque des agents du Gonganbu. Seul, dans l'après midi un haut cadre du parti, Yan Mingfu, directeur du Département du travail de front uni, accourt à la rencontre des manifestants, leur assure qu'ils peuvent rentrer sur leur campus, les complimente de promouvoir la réforme. Il propose même de rester leur otage comme garant qu'ils pourront quitter Tiananmen sans risques... (3)

Qiao Shi, maître du jeu ?

Ivan Grigorov le kaguébiste connaît bien Qiao Shi. Avec Jia Chunwang, le patron de la Sûreté de l’État (Guoanbu), c'est l'un de ses principaux interlocuteurs. C'est lui, Qiao, le responsable du secteur sécurité du parti, qui avait téléphoné à l'ambassadeur Oleg Troyanovsky, l'avant veille, pour expliquer qu'on organiserait une cérémonie à l'aéroport, avant de convoyer Raïssa et Mikhaïl Gorbatchev à la résidence pour hôtes de marque Diaoyutai où Qiao Shi avait encore récemment un appartement avant de s'installer avec sa femme à Zhongnanhai (4). But évident de la manœuvre : empêcher tout contact physique avec les manifestants qui brandissaient des pancartes en russe et en chinois pour acclamer le camarade Ge Er Ba She fu et sa politique...
Le même Qjao Shi explique depuis le début de l'année à qui veut l'entendre diplomates et correspondants de presse , que des « forces extérieures sont à l'œuvre », sans préciser s'il pense à la seule CIA ou aussi au KGB ! Qiao Shi, une fois Gorbatchev rentré chez lui, à Moscou, a pris un mégaphone pour se rendre place Tiananmen dire aux étudiants de retourner eux aussi à la maison. Sans succès.

Je n'ai pas pu compulser, comme Grigorov l'a fait, l’énorme dossier de Qiao Shi aux archives de Iasenovo, le centre du KGB. Mais depuis de nombreuses années déjà, j'avais étudié dans le détail son itin6éaire peu connu au point de souligner le poids politique croissant et l’extrême complexité de ce militant choisi par Deng Xiaoping, tout à la fois homme à poigne et ouvert aux réformes voulues par Hu Yaobang et Zhao Ziyang, comme la suite allait le démontrer (5).
Visage allongé, lunettes cerclées d'écailles, verres teintés, costume à l'occidentale bien coupé, chaussures du dernier cri mais chaussettes à 5 yuans, ongles parfaitement limés par sa manucure, Qiao Shi est donc un homme de contrastes. De haute taille pour un Chinois, cet amateur de jogging, de promenades et de baignades a su garder discrète une ascension marquée au coin des services secrets. Froid, austère, parlant peu, et sourire figé de rigueur, son apparence convient à son emploi disent certains reporters étrangers tandis que d'autres le trouvent au contraire « chaleureux, bien de sa personne, amical... » (6).

À 69 ans, est ce un Janus chinois, aux deux visages ? Qiao Shi, mot à mot, « la haute Pierre », est un nom de guerre qui fait référence à sa très haute et massive taille. On pourrait dire : « Qiao le menhir ». En 1940, quand il adhère au Parti communiste clandestin de Shanghai et devient secrétaire de cellule, ce jeune homme de 16 ans répond, pour ses condisciples de lycée, au nom de Jiang Zhaoming. Il est donc né en décembre 1924, l’année du Rat, dans la région de Dinghai, ville du Zhejiang, au sud de Shanghai, et a gravi les échelons dans la hiérarchie des jeunesses communistes. À l’université anglicane Saint John's (Sheng Yuehan), il se familiarise avec la civilisation européenne et apprend l’anglais, langue qu'il parle d'ailleurs bien. Saint John's de Shanghai est l’une des plus célèbres universités de Chine. Parmi ses anciens élèves, elle compte outre des membres de la dynastie Soong , des personnalités mondialement connues : Rong Yiren, le milliardaire rouge qui demandera aux dirigeants du PCC de négocier avec les étudiants de Tiananmen ; le grand écrivain Lin Yutang, auteur de L’importance de vivre réfugié à Taiwan ; Raymond Chow, le producteur hakka des films de kung fu de Bruce Lee et de Jackie Chan ou encore le célèbre architecte sino américain Ieoh Ming Pei qui est en train de bâtir en 1989 la pyramide du Louvre à la demande de François Mitterrand.

De tels condisciples ne peuvent qu'ouvrir les yeux au monde d'un jeune étudiant curieux de tout, aussi passionné par l'oeuvre de Shakespeare que par celle de Marx. Et très actif, puisqu'il opère aussi clandestinement à l'université de Tongji, dont le campus a été rapatrié à Shanghai en 1946 et où sont enseignés les arts et les sciences. Entre temps en 1943, lorsque les Japonais envahissent les concessions occidentales de Shanghai, refuges des communistes pourchassés par le Kuomintang, un animateur du service de renseignement du PCC pour la Chine du Sud, Liu Changsheng, met le pied de Qiao Shi à l’étrier. Aidé de sa jeune épouse, Wang Yuwen, le jeune homme s'active dès lors dans le domaine sensible des « communications secrètes du parti ».

Passerelle traditionnelle dans la société chinoise, comme on l'a vu dans l'affaire du transfuge Yu Zhensan, les liens familiaux offrent des possibilités d'action inespérées. Journaliste très célèbre lié à Chiang Kai shek, Chen Bulai n'est autre que l'oncle de Wang Yuwen. Par ce biais, Qiao Shi qui est devenu son secrétaire collecte des informations de toute première importance qui vont asseoir sa réputation d'agent secret dans les cercles communistes dirigeants.

La résistance contre les Japonais comme dans la guerre civile, prélude à la victoire définitive des communistes, s'avère une période de promotion pour l’habile camarade Qiao Shi, désormais dirigeant de la jeunesse de Hangzhou, dans son Zhejiang natal. De 1954 à 1964, le voici responsable technique au sein de la compagnie métallurgique d'Anshan, puis patron de l’Institut d'études de la compagnie sidérurgique de Jiuquan. Un poste de confiance : entre autres activités, cette société fabrique secrètement des armes sous la tutelle de I’Armée populaire de libération. Ombre au tableau : son épouse Yu Wen est prise dans la tourmente de la campagne « antidroitiste » de 1957 et elle est momentanément arrêtée, ce qui ralentit la promotion de son mari (7).

Le grand tournant dans la carrière de Qiao Shi, c'est 1964. Tandis que la Chine populaire fait exploser sa première bombe A, l'ancien cadre clandestin de Shanghai entre au Département des liaisons internationales du comité central (Zhonglianbu ou DLI), le service de renseignement politique qui assure les contacts avec les « Partis frères » et, tout aussi important, le soutien aux « mouvements de libération » du tiers monde. Un poste qu'il doit à l'influence de son premier mentor Liu Changsheng, devenu le président des Amitiés sino-africaines. Qiao Shi anime le Comité de solidarité avec les Africains chargé de l’appui aux mouvements de guérilla prochinois au Congo, au Burundi, au Zimbabwe. Il s'agit ni plus ni moins que de contrer les « révisionnistes soviétiques » sur le continent noir. On est bien loin de la stratégie commerciale menée par la Chine en Afrique, au début du XXIe !

À Pékin, la Révolution culturelle balaye tout sur son passage. Elle détrône d'abord un autre des protecteurs de Qiao Shi, le maire de la capitale Peng Zhen. Puis en 1967, Liu Changsheng lui même est assassiné par les gardes rouges (8). Heureusement pour Qiao, plusieurs cadres des services spéciaux veillent sur leur cadet, en particulier Luo Qingchang, l'indéboulonnable chef du Bureau des enquêtes du parti (Diaochabu), lui même protégé par Zhou Enlai.

Fort de ces soutiens, Qiao Shi nage entre deux eaux. Dix ans plus tard, il refait surface en qualité de directeur adjoint des relations internationales tandis que sa femme, Yu Wen, prend la direction du Bureau de recherches du même DLI, avant de devenir directrice adjointe du département de propagande du parti.

Mais surtout, au lendemain de la Révolution culturelle, Qiao Shi soutenu par deux dirigeants historiques du Parti communiste qui a la particularité d'être des économistes entretenant des relations, des guanxi, dans le domaine du renseignement : d'abord Bo Yibo, vice Premier ministre à partir de 1978 et beau père de Jia Chunwang, le futur chef du Guoanbu ; ensuite Chen Yun, le planificateur et inventeur du renseignement économique. On s'en souvient, le vieil économiste a commcncé sa vie de militant à Shanghai, la clandestinité du service secret Teke, dirigé par Zhou Enlai et Kang Sheng.

Dans l'ombre du nouveau président Hua Guofeng, Qiao Shi voyage beaucoup, en Roumanie, en Yougoslavie, en Iran, des pays où les services spéciaux sont intéressés à coopérer avec les Chinois contre Soviétiques. Le renversement du Shah l'oblige à renégocier des accords avec la Savama, la nouvelle police secrète de Khômeiny. Il excelle déjà dans les négociations de coulisses. Et cet accident de parcours malheureux ne suffit pas à arrêter l'irrésistible ascension de Qiao Shi.

En avril 1982, à 58 ans, il devient le patron du Département des relations internationales du comité centrale (9). À ce titre, il effectue des voyages techniques à Alger, à Téhéran ou encore à Pyongyang où s'organise une collaboration étroite avec son homologue du DLI nord coréen Kim Yong nam et le chef de la Sécurité d'État, Kim Byong ha. Sa montée en puissance coïncide avec celle d'un véritable « lobby de la sécurité » qui se renforce sur l'étranger par la création du ministère de la Sûreté de l'État, et en interne par celle de la Police armée populaire (Renmin Wuzhuang Jingcha), dirigée par le lieutenant général Li Lianxiu. On dit que c'est Qiao Shi qui a soufflé à Deng Xiaoping l'idée de créer la PAP pour assurer, sous le contrôle de la Commission militaire centrale, la sécurité intérieure et la protection des dirigeants en osmose avec le régiment central des gardes. S'inspirant du contrôle des manifestations en Pologne et en Hongrie, il a même proposé que la PAP sorte de CRS à la chinoise soit équipée de matériel adapté pour le combat des rues et la répression de faible intensité. C'est ainsi qu'il a visionné des films d'actualité d'Irlande du Nord, pour voir comment la police, Royal Ulster Constabulary, s'y prend avec les manifestants nationalistes, et suggéré qu’on copie ces méthodes et qu'on utilise les mêmes armes : canon à eau, gaz CS, balles de caoutchouc ou de plastique.

Ainsi, d'année en année, Qiao Shi se taille un royaume au sein de cet univers de l'ombre. Ce redoutable manoeuvrier sait comme personne naviguer entre les clans en présence, s'attirant à la fois la confiance des conservateurs (Peng Zhen, Bo Yibo, Chen Yun) et la sympathie des rénovateurs (Hu Yaobang et Zhao Ziyang). Partisan de l'ordre côté cour, des réformes économiques côté jardin, Qiao Shi attend son heure. Le plus conservateur des réformistes, le plus libéral des orthodoxes. Et surtout, il va diriger l'appareil du parti à l'intérieur de tous les services de sécurité.

« Les hommes du renseignement montent de plus en plus haut en Chine, me dit en 1986, James Yi, spécialiste du renseignement chinois dans l'administration britannique de Hong Kong. Un jour, Qlao Shi sera peut être le numéro un... (10) »

En effet, ses pouvoirs s'accroissent rapidement. Peng Zhen lui abandonne les leviers de commande de la Commission politico-légale, autrement dit la sécurité telle qu'on l'entend en Chine communiste : ministères de la Justice, de la Sûreté de l'État (Guoanbu) et de la Sécurité publique (Gonganbu), la Section des minorités nationales dans laquelle figurent les hauts conseillers comme son épouse Yu Wen ou le vieux Pu Yi, le « dernier empereur » recyclé... Parmi ses autres domaines réservés : les ventes d'armes à l'étranger Syrie, Iran, Corée , le soutien aux Khmers rouges et aux moudjahidine afghans, sans oublier la contre-insurrection au Tibet et les opérations spéciales contre le dalaï lama en Inde et sur toute la planète.

Alternant fermeté et souplesse, l'homme aux deux visages, continue d'occuper la meilleure position : le centre. « Qlao Shi, c'est l’empereur du juste milieu », dit « la rumeur des petites rues ».

Début 1989, il a également pris la direction de l'École centrale du Parti communiste et, profitant d'un décès passé presque inaperçu, celui du « Kissinger chinois, » Huan Xiang, il accroît son poids au du comité national de sécurité à la chinoise, le Centre de recherches d'études internationales (ISRC).

Débutent les mobilisations étudiantes du Printemps de Pékin. Fidèle à sa ligne de conduite, Qiao Shi tente d'abord la conciliation. Businessman du clan réformateur et directeur de la société informatique Stone, Wan Runnan est entré en contact avec lui par l'intermédiaire de Li Chang, un membre influent de la Commission de discipline du parti. Il pourrait faire partie de ces intermédiaires. On le sait, Qiao Shi ne refuse pas le dialogue et s'affirme opposé à l'épreuve de force. C'est pourquoi, le 19 mai, il se rend sur la place Tiananmen aux côtés de Zhao Ziyang.

Ces bonnes dispositions ne pourraient durer toujours. Patron des services de renseignement, le fils du Zhejiang doit rendre compte à Deng Xiaoping et au comité permanent du Bureau politique dont il est désormais le numéro trois. Les correspondants du Guoanbu à l'étranger ainsi que ses propres enfants, résidant en Europe et en Amérique, le renseignent. Son fils Jiang Xiaoming alias Simon X. Jiang étudie le commerce au Judge Institute of Management Studies de l'université de Cambridge, tandis que la femme de celui ci, Qiao Zhoujin, est programmatrice pour les émissions de la BBC en direction de la Chine. Les soeurs du jeune Jiang sont aux États Unis : Qiao Xiaoqian étudie la médecine à Houston, dans le Texas, et participe même au mouvement de soutien aux étudiants de Tianamnen. Sa petite soeur, Qiao Ling, élève dans le secondaire, applaudit des deux mains...

Les trois enfants lui délivrent un message clair : « Une répression violente choquera beaucoup le monde. » Cependant, en contrepoint, les services assurent qu'en cédant quelques clauses de contrats économiques, on apaisera facilement l'Occident. Qiao Shi va t il opter pour la répression ? Que va t il conseiller à Deng Xiaoping ?

NOTES :
1. Ces informations, ainsi que celles concernant les activités du KGB dans ce chapitre, sont recoupées de plusieurs sources, à la fois du renseignement russe et occidental, ainsi que de correspondants de presse et de diplomates en poste à l’époque à Pékin.
2. En souvenir des « 55 jours de Pékin », lorsqu'en 1900 les Boxeurs, ont assiégé les légations étrangères, événement qui s'est terminé par la chute de l'impératrice mandchoue Ci Xi, leur alliée. En 1964, Nicholas Ray a porté cet épisode à l’écran « Les Cinquante Cinq jours de Pékin », avec Charlton Heston, Ava Gardner et David Niven dans les rôles principaux.

3. Robert Lawrence Kuhn, The Man Who Changed China, The Life and Legacy of Jiang Zemin, Crown Publishers, New York, 2004.
4. Voir Gordon Thomas, Chaos in Heaven, The Shocking Story Behind China's Searchfor Democraiy, Birch Lane Press Book, New York, 199 1. Gordon Thomas a fait partie des journalistes anglo américains qui ont suivi ces événements sur place.

5. A l'exception de Jean Luc Domenach, peu de sinologues et de China watchers en Europe accordaient à Qiao Shi de l'importance comme nous le faisions, avec Rémi Kauffer, au début des années 1980 et à la fin de notre biographie de Kang Sheng en 1986. Voir aussi notre Histoire mondiale du renseignement, volume 2, Robert Laffont, pour un portrait de Qiao Shi, affiné ici grâce aux multiples informa
tions obtenues depuis, notamment de sources chinoises et japonaises. Également, en chinois, lire la biographie qui lui est consacrée : Gao Xin, Zhonggongjutou Qiao Shi, (Qiao Shi, le tycoon du Parti communiste), Shijie Shuju, Hong Kong, 1995.
6. Selon le portrait de Graham Hutchings, correspondant du Daily Telegraph Pékin, qui l'a interviewé en août 1988 et qui rédige son portrait lorsque Qiao Shi devient no 1 du parti (Party promotes loyal secret policeman with a « merciless » smile in The Daily Telegraph, 8 juin 1989). Voir aussi, Roger Faligot, Qiao Shi, l’homme des chiens bleus, in Le journal du Dimanche, 11 juin 1989 ; Roger Faligot, Rémi Kauffer, Le chef des services secrets vise le fauteuil de Deng, in Le Figaro Magazine, 1er juillet 1989.
7. L'épouse de Qiao Shi a sans doute abandonné son patronyme « Wang », qui rappelait ses liens familiaux avec des pontes du Kuomintang, lorsqu'elle avait été arrêtée dans le cadre de cette campagne anti droitiste de 1957. Elle s'appelle désor
mais Yu Wen. Voir Gao Yin, Zhonggong jutou Qiao Shi, op. cit.
8. Biographie de Liu Changsheng, in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international, La Chine, publi6 par Jean Maitron, Les éditions ouvrières, Paris, 1985.

9. Avec la nomination de Qiao Shi, on assiste à un renouvellement complet de la direction du DLI. Ses adjoints sont Qian Liren, Zhu Liang et Mme Li Shuzheng. Ses conseillers, des experts du renseignement politique et des missions spéciales qui se sont surtout illustrés surtout en Afrique et en Asie : Tang Mingzhao, Zhang Zhixiang, Li Yimang, Mme Ou Tangliang, Feng Xuan, Liu Xinquan, Zhang Xiangshan (source : China Directory, Radiopress Inc. Tôkyô, 1983).

10. Entretien avec James Yi, Hong Kong, 4 juillet 1986.

ACHETER : Les services secrets chinois : De Mao aux JO - Roger Faligot

jeudi 30 avril 2009

PORTRAIT - Kong Jining, l'histoire secrète du petit-fils de Mao - Roger Faligot

Le Point, no. 1503 - Monde, vendredi, 6 juillet 2001, p. 042

Portrait - Le président chinois a nommé Kong Jining, le descendant de Mao, à un poste clé des services d'espionnage. Ceux-là mêmes qui désossaient l'avion américain EP-3. Un signe.

Le nouveau patron du 2e Bureau de l'Armée populaire de libération chinoise est un personnage hors du commun. Ce quadragénaire, le général Kong Jining, n'est autre que le petit-fils du fondateur de la République populaire, Mao Zedong... Et jusqu'à ce jour son histoire était l'un des secrets les mieux gardés de la Cité interdite.

Dans le quartier Huangsi (« Temple jaune »), au nord de Pékin, un corps de bâtiment abrite le QG du département de renseignement militaire, le Qingbaobu. Un service d'espionnage qui vient d'être sérieusement ébranlé. En novembre dernier, en effet, un tribunal a condamné son patron, le général Ji Shengde, à quinze ans de prison. Fils d'un ancien ministre des Affaires étrangères, le général Ji est « tombé » pour une affaire de corruption impliquant la pègre et des hauts dirigeants de l'Etat. En Occident, personne n'est dupe : Ji Shengde est aussi détenteur de secrets sur le financement occulte du Comité de réélection de Bill Clinton en 1996 et sur l'affaire des frégates de Taïwan... Une reprise en main est opérée par le chef d'état-major adjoint de l'APL (Armée populaire de libération), Xiong Guangkai, superviseur de la nébuleuse de l'espionnage militaire, y compris du 3e département chargé des interceptions de type Sigint, responsable du « désossage virtuel » de l'avion espion américain EP-3. Prédécesseur de Ji Shengde à la tête du renseignement, le major-général Xiong est l'une des figures les plus influentes de l'armée chinoise. Il a pu imposer au président Jiang Zemin la nomination très discrète du petit-fils de Mao Zedong à un poste stratégique de l'espionnage.

Le pedigree du général Kong Jining est surprenant. Il est le rejeton d'un des rares enfants de Mao à avoir survécu à la révolution et au désintérêt du « grand timonier » pour sa progéniture. Tout a commencé en 1930, dans la province du Jiangxi, où Mao a créé son soviet. Sa première épouse a été fusillée par les nationalistes. Il s'éprend alors d'une institutrice de 17 ans, He Zizhen, qui devient l'« héroïne de la Longue Marche », ces 9 000 kilomètres à parcourir jusqu'à Yan'an, à partir de 1934, pour y instaurer une base rouge inexpugnable. La jeune femme a donné deux enfants à Mao, abandonnés à des paysans. Durant la Marche, à nouveau enceinte, elle est blessée à la tête. Ce qui ne l'empêche pas de donner une fille au chef de la révolution, en 1936, survivante aujourd'hui sous le nom de Li Min. Hélas, He Zizhen est supplantée auprès de Mao par Jiang Qing, l'intrigante actrice de Shanghai. Un comité spécial du PC autorise Mao à répudier sa deuxième femme. Pis : en 1938, on l'expédie avec sa fille dans l'URSS de Staline. La tragique odyssée de He Zizhen se poursuit dans les asiles psychiatriques du NKVD.

La « bande des quatre »

En 1945, Li Min est renvoyée en Chine, où sa belle-mère, Jiang Qing, assure son éducation et celle de Li Na, la fille qu'elle a eue avec Mao. Au lendemain de la victoire de 1949, quand la République populaire est proclamée, sa mère, He Zizhen, est enfin rapatriée. Jugée schizophrène, on la soumet aux électrochocs à Shanghai. Elle y mourra en 1984 sans que Mao ait cherché à la revoir. Entre-temps, Li Min a poursuivi des études scientifiques qui l'amènent dans les laboratoires où l'on met au point la bombe atomique. Dans ces milieux, elle se trouve un mari, Kong Linghua, fils d'un général d'artillerie de renom. Mariés en 1959, ils ont deux enfants : le futur général Kong Jining et sa petite soeur, Kong Dongmei, qui ont leurs entrées dans la Cité interdite, où ils voient grand-père Mao.

La Révolution culturelle éclate en 1966 : Jining a 6 ans, il endosse l'uniforme des Petits Gardes rouges et apprend les « Citations du président Mao ». Cette tourmente où s'affrontent les clans du Parti pousse la Chine au bord du précipice et fait 20 millions de morts. Sa grand-mère adoptive, Jiang Qing, dirige le mouvement maoïste avec sa « bande des quatre ». Elle utilise ses filles pour influencer des organes importants de l'armée : Li Min se retrouve à la Commission de la science et de la technologie pour la défense nationale (Costind), présidée par Nie Rongzhen, le père de la bombe atomique.

A la direction de l'APL

1976, l'année du Dragon : Mao meurt. La « bande des quatre » est renversée. Comme Qiang Jing, Li Min est arrêtée et elle dénonce sa belle-mère comme « contre-révolutionnaire ». C'est le prix à payer pour réintégrer la nomenklatura sous Deng Xiaoping : en 1984, son mari, Kong Linghua, est chef de propagande de l'Armée populaire. Plus rien ne s'oppose à l'ascension de leur fils vers les cimes de l'APL.

Après l'école des cadets, à 21 ans, Kong Jining se retrouve à Nankin, à l'Institut des langues et des relations internationales de l'APL, le creuset des espions. Baptême du feu : le voici attaché militaire adjoint au Pakistan à la fin des années 80. Il participe au soutien de son pays à la résistance afghane face à l'occupation soviétique. Trois cents conseillers militaires chinois entraînent des moudjahidine en liaison avec les services secrets pakistanais du général Akhtar. A Islamabad, il favorise des programmes sino-pakistanais de fabrication d'armement. Au cours de la décennie suivante, le colonel Kong travaille avec le Groupe d'analyse stratégique du colonel Luo Renshi, ancien attaché militaire à Paris. Puis ce sont des séjours à Londres, où il participe à l'espionnage technologique impulsé sur l'Europe par la Costind. Retour d'Angleterre en 1997 : Kong est attaché à l'état-major de l'APL quand survient la crise interne du renseignement suivie de la chute de son chef.

L'ancien directeur de l'Ecole du renseignement de Nankin, le général Luo Yudong, est nommé patron du renseignement militaire par Jiang Zemin, fin 1999. Mais l'organigramme est incomplet. Le général Xiong Guangkai s'est adjoint Kong Jining pour coordonner le 2e Bureau. Sa mission ? Planifier les missions du général Luo. « Kong s'est retrouvé à un poste nouvellement créé pour assurer une direction bicéphale du renseignement militaire et empêcher les dérapages », confirme un officier supérieur de l'APL. Pendant qu'éclatait la crise de l'avion espion EP-3, la promotion de l'héritier de Mao peut être interprétée comme un signal fort, interne à l'APL, et aussi à l'égard du monde .

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