jeudi 8 juillet 2010

Frédéric Taddeï répond à BHL

Le Point, no. 1973 - France, jeudi, 8 juillet 2010, p. 44




Polémique. Faut-il inviter Dieudonné à la télévision ? L'animateur se défend.

Dans le dernier numéro du Point, Bernard-Henri Lévy me consacre tout son « Bloc-notes », qu'il termine en attendant de ma part un démenti. M. Lévy est le seul à utiliser ce genre de procédé : écrire n'importe quoi et exiger ensuite qu'on le démente... Ceci n'est pas un démenti. C'est un droit de réponse à ses élucubrations. Prenant prétexte d'une longue interview publiée par Les Inrockuptibles, Bernard-Henri Lévy me reproche d'avoir dit que, si j'ai reçu trois fois Dieudonné en quatre cent cinquante « Ce soir (ou jamais !) », c'est pour montrer que Dieudonné n'est pas interdit de télévision, comme on le prétend sur certains forums Internet, qu'il n'y a pas de complot pour l'empêcher de s'exprimer et que j'en suis la preuve puisque je l'ai reçu - non pas pour tenir un meeting, mais pour débattre, face à des contradicteurs, sur sa conception de l'humour et de la liberté d'expression - et que personne ne m'a téléphoné pour interdire ou déconseiller sa venue. C'est parce que j'ai dit «la preuve, la seule » que Bernard-Henri Lévy se « frotte les yeux » et se demande si j'ai bien relu mes propos avant parution - je ne les ai pas relus, mais c'est sans importance, je n'aurais jamais pu y voir tous les fantasmes qu'il projette sur ces quatre mots. Si je réponds que je suis « la preuve, la seule », c'est parce qu'on me demande pourquoi je suis le seul à inviter Dieudonné ! Dans son « Bloc-notes », le complot pour interdire Dieudonné à la télévision, dont je dis qu'il n'existe pas, est assimilé par M. Lévy à un « complot juif », puis au «complot juif mondial ». Pour lui, je me présenterais comme la seule preuve que le complot juif mondial n'existe pas, ce qui voudrait dire que, sans moi, il pourrait bien exister ! On croit rêver... Il n'a jamais été question de complot juif dans l'interview, ni d'un complot juif mondial. Bernard-Henri Lévy parle tout seul et me demande de démentir les propos qu'il a lui-même tenus. Si, pour lui, dire que quelque chose n'existe pas, c'est lui donner de la réalité, c'est Bernard-Henri Lévy qui a un problème avec la réalité, ce n'est pas moi. Et le voilà qui commet une de ces « confusions » dont il devient coutumier. M. Lévy, tout en feignant de s'en réjouir, semble reprocher à la télévision publique d'avoir prolongé«jusqu'en 2014 le bail de ce résistant »(c'est moi, le résistant). Le hic, c'est qu'il a pêché cette info sur Twitter, sans vraiment lire, selon son habitude, car le Taddei dont « le bail » a été prolongé jusqu'en 2014, ce n'est pas moi, c'est Rodrigo Taddei, un milieu de terrain avec lequel il me confond, et France Télévisions n'a rien à voir là-dedans, il s'agit de l'AS Rome, un club de football ! Je n'ai signé aucun contrat de longue durée avec France 3. Le président de France Télévisions peut mettre fin à mes fonctions s'il le désire. Mais c'est de son ressort, pas du ressort de Bernard-Henri Lévy. Je croyais naïvement que M. Lévy voulait être le Sartre de son époque. Je me trompais. Il se contente d'un rôle moins ambitieux : agent de la circulation médiatique. Il siffle quand ça lui déplaît, agite son bâton, demande les papiers, fait souffler dans le ballon. Heureusement que nous vivons en démocratie, sinon il nous passerait à tabac !

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Le Point - Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy, jeudi, 1 juillet 2010

La preuve par Taddeï ? - Bernard-Henri Lévy

Interviewé par Les Inrockuptibles, Frédéric Taddeï explique que, s'il " a invité plusieurs fois Dieudonné " dans son émission, " Ce soir ou jamais ", c'est pour montrer qu'il n'existe pas de " lobby " interdisant à celui-ci l'accès aux grands médias. Et, tout à son élan, tout à son vertueux et héroïque aveu, il ajoute : " je suis la preuve, et la seule, qu'il n'existe pas de complot ". On a bien lu. On se frotte les yeux, mais on a bien lu. Si les mots ont un sens, s'ils ont été relus et que l'animateur n'a, comme on peut le supposer, pas été piégé ni trahi, il est en train de nous dire, en quelques phrases, plusieurs choses.

1. La seule façon de lutter contre l'antisémitisme (c'est-à-dire, en l'espèce, contre une théorie du " complot juif " dont on sait, depuis Poliakov au moins, avec quelle efficacité et constance elle nourrit " la plus longue haine ") est de donner la parole aux antisémites eux-mêmes (c'est-à-dire à des gens qui, non contents de promouvoir ladite théorie du complot, se sont fait un fonds de commerce de la provocation négationniste, de la casuistique inhérente au thème de la compétition victimaire ainsi que d'un antisionisme enragé, de plus en plus nauséabond) - thèse dont on admettra, déjà, qu'elle est pour le moins étrange et risquée.

2. Ceux qui ne partagent pas cette analyse peuvent, dit en substance Taddeï, nous raconter ce qu'ils voudront. Ils peuvent nous expliquer que, s'ils ne reçoivent pas, eux, Dieudonné, ou Soral, ou tel autre, c'est parce qu'ils n'en ont pas envie et estiment que nul n'est tenu, après tout, de s'imposer et d'imposer à autrui le " face-à-face " avec des gens dont les élucubrations sont, dans le meilleur des cas, comiques et, dans le pire, pestilentielles. Ou parce qu'ils obéissent à une règle simple, pragmatique, mais qui fonctionne vaille que vaille depuis des décennies : passe encore quand ces gens sont les responsables d'un parti mêlé au jeu politique républicain et représentatif, à ce titre, que cela plaise ou non, d'une fraction significative de l'opinion - mais, quand ils ne représentent qu'eux-mêmes, quand ce sont juste des histrions, ou des chefs de secte, ou des personnages qui n'existent que par la répétition de leurs provocations poisseuses, où est l'obligation ? Ou bien, enfin, parce qu'ils respectent, tout simplement, la loi (laquelle ne fixe, en effet, et en France, qu'une limite à la liberté d'expression : le racisme et l'antisémitisme). Balivernes, suggère Taddeï. La vérité vraie, la seule (ou celle dont lui, Taddeï, se dit, plus exactement, certain qu'elle sera seule retenue par la communauté téléspectatrice) c'est qu'ils sont, ce faisant, les agents plus ou moins occultes du fameux " complot " - certitude dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle est, cette fois, peu flatteuse pour cette communauté en général; pour celle, en particulier, des habitués de " Ce soir ou jamais "; et pour, naturellement, les confrères innombrables dont l'obstination à ne pas servir de porte-voix aux salauds ne s'explique que par le complot.

3. Cette affaire de complot, l'idée qu'il existe donc un lobby pesant de tout son poids d'influence pour, sur ces sujets comme sur d'autres, définir, formater, imposer, une pensée unique n'est, dès lors, plus une chimère ou un fantasme mais une quasi-réalité puisque M. Taddeï est la " seule " preuve que ce complot " n'existe pas " et qu'il n'y a que lui - oui, oui, que lui... - pour apporter à cette réalité, que l'on qualifiera aussi de réalité du dernier seuil, un vivant mais, du coup, bien fragile démenti. Que se passerait-il si M. Taddeï n'était pas là ? Où en serions-nous s'il ne se dévouait pour, en dialoguant avec Dieudonné, administrer la preuve que, contrairement aux apparences, il n'y a pas de complot juif ? Que deviendrions-nous si la télévision publique ne venait, dans sa très grande sagesse, de prolonger jusqu'en 2014 le bail de ce résistant et son droit à nous saouler avec les insanités d'un homme qui, dans " Mahmoud ", son dernier spectacle, présente le président iranien comme son " maître ", le chef du Hamas comme une réincarnation de De Gaulle " en plus charismatique ", les juifs comme des " négriers ", le judaïsme comme une " religion du profit " et l'existence de l'auteur de ces lignes comme la preuve que la Shoah n'a - sic - " peut-être pas existé " ? On peut sourire de tant d'outrecuidance. Mais on ne peut pas ne pas frémir, aussi, face à l'inévitable perversité portée par le raisonnement.

Car l'affaire peut sembler minuscule.

Mais elle l'est, en réalité, beaucoup moins qu'il y paraît.

D'abord à cause de l'autorité du support - branchitude et compagnie - qui a recueilli cette interview et lui consacre, comme si de rien n'était, sa couverture.

Ensuite à cause de la personnalité de l'interviewé, de sa place dans le paysage médiatique d'aujourd'hui ainsi que du talent que salue l'hebdomadaire et dont j'ai pu, moi-même, à différentes reprises et, comme il est dit, " en tête à tête ", prendre la mesure - circonstance évidemment aggravante.

Et puis, enfin, parce que nul ne s'est, à ma connaissance, et à ce jour, ému de ces propos qui, même noyés dans le flot d'une longue conversation, ne peuvent que ratifier le plus redoutable des poncifs - comme si, dans le climat de décomposition ambiant, ce type de dérapage n'étonnait, soudain, plus personne.

Mais peut-être est-ce de l'intéressé lui-même que viendront le démenti, la mise au point ou, mieux, le complément d'analyse qu'espèrent tous ceux qui ne se résignent pas à voir le dilettantisme tenir lieu d'éthique, de politique et même de style. Attendons

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2 commentaires:

christian allard a dit…

Bonjour,

Je ne supporte pas l'humour de Dieudo tellement dixième degré que l'on ne sait plus s'il s'agit encore d'humour ou déjà de messages antisémites; c'est son problème et pas le mien; le mien serait que l'on me force à voir ses spectacles ou qu'on lui interdise de s'exprimer.

Il en est de même avec BHL; qu'il soit en tête de l'escadrille des "philosophes" imbéciles, c'est son problème; moi, je ne le lis pas ni ne le regarde (ce qui n'est pas toujours évident tellement il est présent sur les plateaux à l'inverse de Dieudo: soit dit en passant...)

La censure ne rend pas le censuré intelligent, elle le valorise; le pauvre type devient héros. Laissons-les tous s'exprimer et se rendre ridicules tous seuls. Ceci dit, la réponse de Taddei est très intéressante. Merci

Biljerem a dit…

Bernard Henry se ridiculise une fois de plus...et cela passe une fois de plus inaperçu !!!