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vendredi 25 février 2011

Sous les pavés de la place Tahrir, Tiananmen ? - Nicolas Baverez

Le Point, no. 2006 - Monde, jeudi, 24 février 2011, p. 59

Les soulèvements de la liberté déstabilisent le consensus de Pékin.

L'accession de la Chine au rang de deuxième économie du monde devant le Japon marque le point d'orgue de ses Trente Glorieuses. En 2010, le PIB chinois a progressé de 10,3 % pour atteindre 5 878 milliards de dollars, contre 5 474 milliards pour l'archipel nippon. Depuis le célèbre mot d'ordre « Enrichissez-vous », par lequel Deng Xiaoping avait lancé ses « quatre modernisations », la production a été multipliée par 90, les exportations ont explosé pour atteindre 1 580 milliards de dollars et les réserves de change culminent à 2 850 milliards de dollars à la fin de 2010. La Chine dispose de tous les atouts pour dépasser au cours de la décennie 2020 les Etats-Unis. Cela n'implique en rien que son leadership s'exercera sans crise ni sans partage.

Face au surendettement des ménages et des Etats du monde développé, le moteur de la future croissance chinoise se situe dans la consommation intérieure et dans les nouvelles classes moyennes des pays émergents. Sous l'inflation, qui atteint déjà 5,1 %, mais plus de 11 % pour les prix alimentaires, pointent des dilemmes redoutables. D'un côté, l'emballement du crédit (7 950 milliards de yuans de nouveaux prêts en 2010) et des bulles spéculatives exige une forte hausse des taux d'intérêt, au risque de diminuer la croissance et de faire imploser un système bancaire miné par les créances douteuses. De l'autre, l'indispensable augmentation des salaires (+ 28 % pour les minima) et de la consommation (+ 19 %) menace de conforter la spirale inflationniste.

Face à un monde développé où coexistent des Etats surendettés (97 % du PIB) et des populations riches, la Chine est un pays riche peuplé d'une majorité de pauvres. Si la classe moyenne compte plus de 400 millions de personnes, 40 % de la population active continue à travailler dans l'agriculture, qui représente 12 % du PIB. Les inégalités se sont creusées, avec un rapport de 1 à 17 entre les revenus des 20 % les plus riches et des 20 % les plus pauvres (contre 9,2 aux Etats-Unis et 4,2 en France). Par ailleurs, la Chine sera vieille avant d'être riche, avec un déclin de sa population à compter de 2030 du fait de la politique de l'enfant unique et avec un senior pour quatre actifs. Tous ces éléments pèsent sur la mise en place de la protection sociale en matière de santé et de retraite, la Chine voulant à tout prix éviter la dérive de droits non financés qui caractérise les Etats-providence.

L'internationalisation du yuan ne répond que partiellement au grand écart entre le poids de la Chine d'une part, la sous-évaluation et la non-convertibilité de sa monnaie d'autre part. La gestion du yuan/renminbi obéit à un principe de souveraineté monétaire absolue. La stratégie monétaire de la Chine vise une internationalisation progressive qui s'appuie sur la dynamique de développement du Sud et échappe à toute dépendance vis-à-vis de l'Occident.

La Chine associe l'intransigeance à propos de son empire intérieur et extérieur- du Tibet à Taïwan - à une défense intraitable de ses intérêts face aux Etats-Unis ou au sein des instances multilatérales (G20, OMC, FMI, Conférence de Copenhague). Elle refuse tout engagement sur la réduction des déséquilibres ou la prévention des risques systémiques, qu'elle assimile à des contraintes sur son développement. Elle joue par ailleurs de tous les instruments de sa nouvelle puissance. Elle use de l'arme financière à travers des prêts aux pays pauvres supérieurs à ceux de la Banque mondiale (110 milliards de dollars, contre 100 depuis 2009), mais aussi par des concours aux Etats européens surendettés et le rachat d'actifs stratégiques, à l'image de la prise de contrôle du port du Pirée par Cosco.

Les révolutions tunisienne et égyptienne ravivent le spectre de Tiananmen. Le premier défi de la Chine reste politique, lié à son rapport à la liberté. En 1989, le soulèvement d'une jeunesse étudiante avide d'émancipation entra en résonance avec une hausse des prix de près de 20 % pour provoquer la révolution mort-née de Tiananmen. Aujourd'hui, la révolte des peuples s'étend dans le monde arabo-musulman. Il reste peu probable qu'elle déstabilise le total-capitalisme de Pékin. Les nouvelles classes moyennes chinoises sont confrontées au contrôle de la société par l'Etat, au verrouillage d'Internet, à la corruption. Mais la dynamique du développement et le sentiment nationaliste, tendu vers la réunification avec Taïwan, assurent la légitimité du Parti communiste. La nomenklatura déjoue le piège de l'immobilisme en renouvelant régulièrement sa direction collégiale. Le souvenir des violences de la Révolution culturelle demeure dissuasif. Cependant, les soulèvements de la liberté déstabilisent le consensus de Pékin, qui érigeait les régimes autoritaires en meilleurs alliés du capitalisme. A l'ère de la mondialisation, la liberté n'est pas un préalable au développement. A l'inverse, la croissance ne peut servir de substitut à la liberté, qui demeure à long terme le meilleur garant de la stabilité. En Chine aussi.

PHOTO - People supporting pro-democracy student strikers gather early morning 21 May 1989 in Tiananmen Square in Beijing despite the Martial Law which was proclaimed 20 May by Chinese government. A series of pro-democracy protests was sparked by the April 15 death of former communist party leader Hu Yaobang. In a show of force, 04 June, China leaders vented their fury and frustration on student dissidents and their pro-democracy supporters. Several hundred people have been killed and thousands wounded when soldiers moved on Tiananmen Square during a violent military crackdown ending six weeks of student demonstrations, known as the Beijing Spring movement.

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lundi 21 février 2011

La Chine étouffe les manifs de dissidents - Philippe Grangereau


Libération - Monde, lundi, 21 février 2011, p. 11

A Shanghai, la mobilisation pour la démocratie s'est soldée par des arrestations.

L'arrestation s'est déroulée devant un café de la place du Peuple, au coeur de Shanghai. Trois policiers accompagnés d'au moins cinq agents en civil se sont emparés hier d'un étudiant d'une vingtaine d'années. Le jeune homme avait commencé à s'adresser à une petite foule qui avait répondu à l'appel à manifester pour la démocratie lancé sur Internet par la dissidence. «La Chine a besoin, elle aussi, d'une révolution du jasmin», écrivait le site Boxun - géré par des dissidents chinois à l'étranger. Celui-ci avait demandé aux Chinois de suivre l'exemple de la Tunisie et de l'Egypte en se réunissant pacifiquement, hier à 14 heures, dans les grandes villes du pays pour scander : «Nous voulons manger, nous voulons du travail, des logements et un système équitable.» Mais la police, qui suit de près les microblogs comme Twitter ayant relayé cet appel, était prête à toute éventualité.

«Hooligans». Autour de la place du Peuple, des dizaines de policiers ainsi qu'un camion antiémeute équipé de caméras vidéo avaient été mobilisés. La petite foule qui s'était déplacée n'a pratiquement pas réagi lorsque les policiers ont tiré le jeune audacieux par ses vêtements avant de l'embarquer. Les participants, dont beaucoup faisaient mine de passer pour des promeneurs, se sont contentés de prendre quelques photos de l'arrestation avec leurs téléphones portables. «Les Chinois détestent le communisme. Mais les Chinois ont peur, et c'est ça le problème ici», explique Zhao, un retraité de 78 ans, en observant la scène. «Ce gouvernement est un gouvernement de bandits et de hooligans», chuchote-t-il au milieu de la foule, en employant l'anglais pour plus de sécurité. Nous prenant à l'écart, il ajoute : «Il n'y a pas de démocratie en Chine, pas de liberté de parole, pas de liberté tout court. Dans les pays normaux, l'armée sert la nation, mais en Chine elle sert le Parti communiste.»

Deux autres personnes auraient été arrêtées à Shanghai. De timides réunions se sont aussi déroulées à Pékin - sur la grande avenue Wangfujing - ainsi que dans onze autres villes, dont Chengdu, Changsha et Canton. Partout, la police avait déployé un dispositif des plus dissuasifs. La veille, et ce n'est sans doute pas un hasard, le président chinois, Hu Jintao, avait exigé l'imposition de contrôles plus stricts sur Internet - qui est déjà la cible d'une censure draconienne. Le mot «jasmin» est désormais prohibé sur les forums de discussion, au même tire qu'«Egypte», «Tunisie» et «démocratie».





Anxiété. L'échec de la mobilisation dissidente d'hier, estiment les opposants chinois, n'est que relatif. «Même si elle n'a pas eu le résultat escompté, cet appel à manifester montre que le peuple chinois aspire à la démocratie», juge Bao Tong, le secrétaire particulier de Zhao Ziyang - chef du PC chinois limogé après la répression de Tiananmen, en 1989. «Le maintien de la stabilité par la force peut être efficace à court terme, mais jamais sur le long terme, estime pour sa part l'écrivain He Qinglian sur son compte Twitter, en fustigeant un gouvernement chinois paranoïaque qui ferait mieux de rendre le pouvoir au peuple.» Un utilisateur de Twitter propose, sous le pseudonyme FreeMandchuria, «de lancer tous les un ou deux mois» un appel internet à manifester «afin que ce bandit de Parti communiste vive dans l'anxiété permanente [...]. L'important n'est pas de descendre effectivement dans la rue».«La fleur de jasmin n'a pas fleuri, déplore un autre abonné à Twitter. Il aurait fallu un élément déclencheur, un slogan mobilisateur, une revendication et un objectif clair. J'espère que le jasmin éclora la prochaine fois.»

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jeudi 17 février 2011

ANALYSE - Révolte de la place Tahrir et " consensus de Pékin " - Alain Frachon

Le Monde - Analyses, vendredi, 18 février 2011, p. 20

Dans les colloques sur la mondialisation, il y aura dorénavant un " avant " et un " après " la Grande Révolte de la place Tahrir. Il ne s'agit pas seulement d'un repère chronologique. Il s'agit d'une date dans ce qui s'annonce comme l'une des grandes batailles idéologiques du siècle : la querelle des modèles. Explication.

Depuis quelques années, on célèbre à satiété ce qu'on appelle le " consensus de Pékin ". C'est une formule élégante pour décrire des régimes qui prônent à la fois le capitalisme et le parti unique. On y voit la martingale gagnante pour les pays du Sud, la recette du décollage économique et social, celle de l'intégration dans l'économie globalisée. L'exemple vient de Chine - sacrée cette semaine deuxième économie mondiale derrière les Etats-Unis. Même si les Chinois se sont toujours gardés de " vendre " leur modèle, le " consensus de Pékin " n'a cessé de faire des émules.

En Russie, Vladimir Poutine s'en inspire, sans le dire, mais le modèle tente aussi nombre de pays africains. Il séduit l'équipe de Mahmoud Ahmadinejad en Iran. Il est copié par d'autres en Asie et ailleurs. L'équation gagnante à tous coups résiderait dans la fameuse combinaison chinoise : libre entreprise et autoritarisme politique. Voilà ce qui marche ! C'est ce qu'on pensait aussi en Egypte, du moins jusqu'à l'incongruité survenue au beau milieu de ce doux hiver des bords de Nil : la Grande Révolte de la place Tahrir.

Le " consensus de Pékin " n'était pas vanté qu'au Sud. Il s'est trouvé des experts aux Etats-Unis et en Europe pour imaginer qu'il allait dominer le siècle. L'expression serait due à l'Américain Joshua Cooper Ramo. Auteur et consultant, Cooper Ramo l'a forgée en 2004 en opposition à ce qu'on a appelé vers la fin des années 1980 le " consensus de Washington " : gouvernance la plus démocratique possible, libre entreprise et immédiate ouverture des frontières aux capitaux et marchandises du monde entier - voilà ce que le Fonds monétaire international (FMI) et le département du Trésor américain, notamment, vantaient alors comme le modèle gagnant-gagnant pour les économies du Sud et celles nouvellement désoviétisées de Russie et d'Europe orientale.

Au fil des succès remportés par la Chine, le " consensus de Pékin " a gagné en légitimité. La Chine s'affirmait comme un rival économique et bientôt militaire des Etats-Unis, mais aussi comme un concurrent idéologique : elle avait son soft power politique - sa capacité de séduction.

Dans les pays du Sud, son modèle damait le pion au " consensus de Washington "; il paraissait mieux adapté que la démocratie " à l'occidentale "; il avait mieux résisté à la crise de 2008-2009 provoquée par son rival. Transposé à l'Egypte, le " consensus de Pékin " s'énonçait ainsi : le capitalisme plus les moukhabarat (l'omniprésente police secrète).

Autoritarisme politique au service d'un capitalisme où l'Etat reste un acteur économique prépondérant contre la démocratie et la libre entreprise telles qu'on les pratique à l'Ouest... Le match idéologique du siècle. Modèle contre modèle. Dans ces cas-là, il se trouve toujours un Américain pour parier contre son camp et en annoncer l'inévitable déclin dans un ouvrage retentissant. En l'espèce, il s'appelle Stefan Halper.

Ex-diplomate devenu professeur à Cambridge (Royaume-Uni), Halper publie en 2010 un brillant essai : Le consensus de Pékin ou comment le modèle autoritaire chinois va dominer le XXIe siècle (Basic Books, New York). Thèse centrale : la Chine prouve qu'un système de parti unique et de libre entreprise sans libertés publiques peut être une alternative viable et vigoureuse au modèle américain de gouvernement par les citoyens.

On en était là quand, un an plus tard, les jeunes gens de la place Tahrir sont venus perturber l'assurance du professeur Halper et des autres, pour donner bruyamment leur point de vue. Pas sûr du tout que le " consensus de Pékin " soit la formule magique. Pas sûr du tout qu'il assure la stabilité politique à terme. Pas sûr du tout que l'autoritarisme politique, à supposer qu'il favorise toujours le développement économique, fasse le bonheur des peuples. Les mérites de la tyrannie à la Ben Ali ou à la Moubarak ont leurs limites.

L'honnêteté impose de dire que les Chinois ne font pas de prosélytisme pour leur modèle. Ils exportent des produits et des services, pas des idées. La même honnêteté conduit à se méfier des comparaisons entre des pays aussi différents que la Chine et l'Egypte. Mais il est tout de même symptomatique que la Révolte de la place Tahrir a donné lieu à un traitement a minima dans les médias chinois : interdiction faite à la presse de reprendre d'autres comptes rendus que ceux de l'agence officielle Chine nouvelle; contrôle très strict de ce qui pouvait en être dit sur Internet. Comme si les jeunes Egyptiens étaient porteurs d'un message un peu trop subversif au goût des autorités de Pékin.

Dans l'autre grande autocratie de l'époque, la Russie de Poutine, la presse est plus libre. Le regard qu'elle porte sur la place Tahrir est tout aussi passionnant : " En dépit de tout le bruit fait l'an passé par les analystes politiques sur la perte d'influence du modèle démocratique occidental et sur la montée du modèle autocratique (comprendre la Chine, Singapour, etc.), éditorialise The Moscow Times, l'histoire n'est pas du côté de l'autocratie, parce que celle-ci, manquant par définition de légitimité, est instable par nature. "

Le journal poursuit : " Les manifestations des retraités en 2005 et celles d'il y a un an à Kaliningrad ont été les premiers avertissements au règne de Vladimir Poutine. (...) Espérons que le Kremlin saura tirer les bonnes leçons de la "révolution du jasmin" en Tunisie et des protestations en Egypte avant qu'il ne soit trop tard ". Las, conclut l'éditorial, " le Kremlin semble croire que les Russes toléreront sans fin un niveau de vie misérable, la corruption et la brutalité du gouvernement ". Comme Moubarak le pensait des Egyptiens ?

Alain Frachon

frachon@lemonde.fr

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mercredi 2 février 2011

DOSSIER - Pékin craint la propagation du virus de la rébellion


Pékin craint la propagation du virus de la rébellion
Libération - Événement, mercredi, 2 février 2011, p. 9

Corruption, inégalités, absence de liberté... La Chine, qui souffre de maux comparables à ceux de l'Egypte, censure les informations sur la révolte arabe.

Pourquoi les lointains événements d'Egypte épouvantent-ils le gouvernement chinois ? Symptôme de ce surprenant effroi, le mot «Egypte» est désormais censuré sur les moteurs de recherche de plusieurs sites web. «En accord avec les lois, les directives et les statuts en vigueur, les résultats de cette recherche ne peuvent être montrés», signale un avis sur Sina.com. Sur le microblog Tencent, pas d'annonce mais une page vide... Les références aux manifestations du Caire sont en grande partie expurgées des blogs et des forums de discussion.

Les dizaines de milliers de fonctionnaires-censeurs étant peu zélés, il arrive que certains internautes passent entre les briques de la grande muraille d'Internet. «Sans AK-47, sans machette, tout simplement grâce à Twitter et Facebook», plastronne l'un d'eux sous un cliché de la révolte égyptienne qui, en une dizaine d'heures, a été posté et commenté des milliers de fois. «Nous devons absolument soutenir cette révolution», note un autre sur le forum Baidu.com. «Moubarak va-t-il devenir Deng Xiaoping ?» demande un troisième, en faisant allusion au mouvement démocratique de Tiananmen en 1989, écrasé par les chars sur les ordres du numéro 1 chinois d'alors.

Corruption. Les médias officiels répercutent exclusivement les communiqués officiels égyptiens, ou bien recommandent aux citoyens sur place de quitter le pays «en raison d'une situation anormale». Les «problèmes économiques» de l'Egypte sont parfois évoqués par l'agence Chine nouvelle, mais les maux de l'inflation et de la corruption, que les Chinois subissent eux aussi, sont passés sous silence.

Pourquoi une telle peur ? On attendrait plutôt de la Chine, devenue la deuxième puissance économique du monde, une confiance en soi à la hauteur de son succès. S'agit-il d'un simple réflexe autoritaire ? Le même qui conduit Pékin à garder en prison un Prix Nobel de la paix qui a réclamé par écrit davantage de démocratie ? Yang Jisheng, rédacteur en chef d'une revue d'histoire, Yanhuang Chunqiu, y voit plutôt l'expression d'une fragilité réelle de la situation économique, sociale et politique du pays. Cette vulnérabilité, écrit-il dans le numéro de janvier de sa revue, ne pourra être corrigée que grâce à une «authentique réforme politique».«Le niveau de corruption a déjà atteint des sommets insupportables pour la société. C'est un cancer qui cause une énorme douleur à l'ensemble de la population. [...] L'économie de marché contrôlée par un pouvoir sans partage a engendré des injustices sur une immense échelle», analyse Yang Jisheng.

Alors que la Chine est déjà très inégalitaire - selon l'économiste Zeng Xiangquan, 45% des richesses du pays sont détenues par 10% de la population -, Yang constate que «le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de s'agrandir» et que la gestion de l'économie par le gouvernement a «cimenté les différences entre les classes sociales». Yang, ancien journaliste de Chine Nouvelle, l'agence de presse officielle, avertit non sans courage que les heurts sociaux - extrêmement nombreux, mais pratiquement jamais rapportés par la presse chinoise - «vont continuer à se multiplier et culmineront jusqu'à déclencher une crise violente» si des réformes politiques ne sont pas mises en place. Ce disant, Yang s'appuie sur les appels à la réforme politique lancés l'an dernier par le Premier ministre, Wen Jiabao, dans une interview sur CNN. Celle-ci avait été censurée en Chine, et les appels de Wen Jiabao, sincères ou non, sont jusqu'alors demeurés sans le moindre effet.

«Pollution». La crainte que des révoltes étrangères inoculent aux Chinois le virus de la rébellion est presque aussi vieille que le régime communiste. La révolte hongroise de 1956 avait conduit Mao Zedong à lancer le mouvement des «Cent Fleurs» et à persécuter un demi-million d'«intellectuels». La création du syndicat Solidarnosc en Pologne, dans les années 80, avait incité Deng Xiaoping à lancer une campagne contre la «pollution spirituelle» pour faire taire l'intelligentsia. Les démocrates s'inspirent beaucoup de l'exemple étranger. Pendant le mouvement de Tiananmen, les étudiants réclamaient la glasnost («transparence») et ovationnaient Mikhaïl Gorbatchev.

«Au moment de la création du syndicat Solidarnosc en Pologne, dans les années 80, souligne le dissident Hua Chunhui, un dicton polonais disait : "Ne pense pas; si tu penses, ne le dis pas; si tu le dis, ne l'écris pas; si tu l'écris, ne le signe pas; si tu l'as signé, plus la peine d'y penser, tout peut t'arriver." La situation actuelle en Chine ressemble à cette description de la Pologne.» C'est une Chine pétrie de contradictions que seule une «transformation sociale» pourrait résoudre. Celle-ci, analyse-t-il, peut s'effectuer de manière violente ou «par la voie de la démocratie et de la justice».

Philippe Grangereau


Les jeunes élites mondialisées, fer de lance des " révolutions émergentes "
Le Monde - International, jeudi, 3 février 2011, p. 8

Les Tunisiens, dit-on, détestent le surnom de " révolution du jasmin " que leur ont trouvé les médias occidentaux, et la révolte des Egyptiens se cherche encore un nom. La dimension romanesque de ces mouvements spontanés conduit inévitablement à des comparaisons trop familières, de la " révolution de velours " à celle des oeillets, mais l'histoire doit-elle se répéter ? Pas forcément. La Tunisie et l'Egypte nous offrent un type de révolution inédit : appelons-les les révolutions émergentes. Elles sont observées de très, très près dans tout le monde émergent, du Proche à l'Extrême-Orient.

On attendait le raz-de-marée islamiste, des foules de barbus le Coran entre les dents, contre lesquelles nous protégeait le confortable rempart de l'autocratie. Ce sont en fait des jeunes diplômés à lunettes qui ont déferlé avenue Bourguiba et place Tahrir, armés de leurs smartphones et de leurs pages Facebook. C'est la révolution des élites mondialisées, pas celles de Stanford ni des business schools, mais les élites aspirantes, celles de pays qui jouent le jeu de la croissance et du FMI, privatisent, investissent dans l'éducation et distribuent des diplômes.

Pour ces jeunes qui constituent plus de la moitié de la population, la frustration n'en est que plus grande : les diplômes ne débouchent pas sur les emplois espérés et les fruits de la croissance, inégalement répartis, leur échappent. Mais au passage, grâce à la mondialisation et à Internet, ils ont eu un aperçu de ce à quoi ils pourraient aspirer si leur pays était géré de manière décente, avec des régimes où l'on ne se succède pas nécessairement de père en fils, où la corruption à grande échelle n'est pas la règle, où les élections ne sont pas systématiquement truquées, où les richesses communes ne sont pas confisquées au profit de quelques clans.

A quoi sert un taux de croissance de 5 % si, bardé de diplômes, on ne peut gagner sa vie qu'en marchand ambulant de fruits et légumes ? A n'engendrer que plus de frustrations, car ce marchand ambulant-là n'est plus dans l'ignorance. Il sait. Il sait les conséquences de l'incompétence et il sait les bénéfices de la bonne gouvernance. Et, bien plus que les islamistes, le savoir et la soif de progrès de cette nouvelle classe sociale des pays émergents constituent une formidable menace pour les régimes établis.

Ceux-ci n'ont pas retenu les leçons du premier rapport explosif sur le développement humain dans le monde arabe publié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 2002 et qui, déjà, mettait en lumière les failles de la mauvaise gouvernance de ces autocraties : la rue est venue le leur rappeler.

De la puissance d'Internet et des réseaux sociaux, les services de sécurité des régimes autoritaires n'ont vu que la possibilité de raffiner un peu plus leur appareil répressif. Mais Facebook, en d'autres temps si utile à la police égyptienne pour arrêter ceux qui tentaient d'organiser des mouvements de protestation de moindre ampleur, s'est retourné contre elle. D'outils de répression, les médias numériques se sont transformés en instruments de libération, et les révélations de WikiLeaks, en Tunisie comme en Egypte, sont venues à point nommé : que la diplomatie américaine confirme ainsi, aux yeux du monde entier, ce qui se murmurait tout bas au Caire ou à Tunis n'a fait que renforcer l'indignation des jeunes élites locales. En Egypte, ces derniers jours, couper Twitter et Internet n'a servi à rien et Google est arrivé, le 1er février, à la rescousse : le géant américain a mis en place un service téléphonique pour permettre aux Egyptiens de contourner le blocage de l'Internet et d'envoyer des messages sur Twitter.

Nulle part ailleurs qu'à Pékin, à Hanoï ou même à Singapour, on ne surveille d'aussi près les révolutions émergentes. Pourquoi ? Parce qu'elles menacent ce modèle autoritaire qui accompagne le miracle économique chinois et que l'Occident finit par accepter comme une reconnaissance de " valeurs asiatiques " toutes théoriques, aussi commodes que la soi-disant " fatalité arabe ".

Preuve de cette inquiétude, les grands portails Internet chinois ont bloqué les moteurs de recherche à partir du mot " Egypte " et la couverture médiatique chinoise des événements de janvier est hautement sélective, avec un penchant très prononcé pour les scènes de chaos. Car, comme la Tunisie et l'Egypte, la Chine réunit tous les ingrédients du chaudron des économies émergentes : forte croissance, inégalités béantes, corruption et mauvaise gouvernance, bataillons de jeunes diplômés sans emploi. La plus grande crainte du régime chinois, c'est qu'un jour, les mécontents de tous bords finissent par se connecter, d'un bout à l'autre de la Chine, pour faire cause commune.

C'est à empêcher cela que s'emploient les dizaines de milliers de policiers chargés de la censure d'Internet en Chine, mais personne ne peut garantir qu'ils ne seront pas un jour, eux aussi, débordés.

Sylvie Kauffmann



Pékin censure les informations sur les troubles en Egypte
La Croix, no. 38885 - Evénement, mercredi, 2 février 2011, p. 4

La presse officielle chinoise insiste simplement sur la nécessité de rétablir l'ordre au Caire

«Selon les lois en vigueur, le résultat de votre recherche ne peut être communiqué. » Voilà la réponse que pouvaient obtenir hier les internautes chinois après avoir formulé une requête comportant le mot « Égypte » sur un moteur de recherche chinois équivalent de Twitter. Obsédé par le maintien de la stabilité politique et sociale en Chine, le Parti communiste au pouvoir à Pékin réprime et étouffe toute velléité démocratique à l'intérieur de ses frontières, redoutant les troubles à l'ordre public.

Autant dire que les manifestations qui font vaciller le pouvoir de Hosni Moubarak en Égypte et qui ont fait chuter le président tunisien Ben Ali il y a deux semaines sont suivies avec inquiétude par le régime chinois qui craint un effet de contagion dans son pays. Même si le 1,4 milliard de Chinois entre dans la période festive du Nouvel An avec au moins une semaine de repos pour tous, les censeurs, eux, ne prennent pas de vacances et empêchent les discussions sur l'Internet. La presse officielle, quant à elle, s'efforce de donner une version très édulcorée des événements en Égypte.

Le quotidien très conservateur Global Times publiait en « une » une photo de « compatriotes » chinois à l'aéroport du Caire attendant d'être rapatriés vers la Chine. « Quatre vols d'évacuation prévus alors que le chaos se poursuit », titrait le journal, précisant que 500 Chinois allaient embarquer le jour même alors que 2 000 touristes chinois patientaient, « l'ambassade leur apportant de la nourriture et de l'eau ». L'un deux, travaillant pour une société d'électronique chinoise, témoigne d'« une semaine très instable mais sans danger réel pour nous ».

Le message est amical et sans arrière-pensée politique. Et le journal très nationaliste de mettre en garde « contre le chaos pouvant résulter des mouvements de révolte populaire », allusion sans ambiguïté aux dangers d'une expression libre dans la rue. « En tant que concept général, la démocratie a été acceptée par la plupart des gens, mais en tant que système politique le modèle occidental n'est qu'une option parmi quelques autres », écrit l'éditorialiste. Et de reprendre in extenso la déclaration d'hier du porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères Hong Lei : « L'Égypte est un pays ami de la Chine et nous espérons que la stabilité sociale et l'ordre public vont être restaurés dès que possible en Égypte. »

Ainsi, cette censure à l'égard de l'Égypte rappelle-t-elle celle exercée par Pékin lors des « révolutions de couleur », les mouvements pro-démocratie qui se sont développés il y a une dizaine d'années dans les sociétés postcommunistes d'Europe centrale et orientale et d'Asie centrale - sans compter la répression de la place Tian-An-Men, le 4 juin 1989, devant toutes les télévisions du monde. La Toile, en Chine, est expurgée de sites politiquement sensibles et Pékin contrôle étroitement la communauté des 450 millions d'internautes chinois pour éviter que la dissidence ne s'organise ou puise une inspiration de l'étranger.

Depuis l'attribution du Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo en octobre dernier, le régime a encore renforcé la répression contre les opposants et son emprise sur les médias. Début janvier, une directive a intimé aux médias de consacrer moins de place et de temps aux sujets controversés et d'adopter un ton favorable au régime. En ce qui concerne l'Égypte, ordre a été donné de se limiter aux dépêches de l'agence d'État Chine nouvelle, ce qui permet aux autorités d'y décrire à leur façon l'évolution de la situation.

Dorian Malovic

CENSURE - Quand les lapins chinois bouffent du tigre - Brice Pedroletti

Le Monde - 24 heures dans le monde, jeudi, 3 février 2011, p. 2

C'est l'année du Lapin, les tigres n'ont qu'à bien se tenir. Jeune créateur de vidéos d'animation, Wang Bo est l'auteur d'une série de courts-métrages intitulés Journal du petit lapin Kuangkuang. Sa société de production, Hutoon, les diffuse gratuitement sur Internet. Ils racontent les tribulations d'un écolier en Chine dans les années 1980 et sont populaires parmi les jeunes. Le ton est légèrement ironique.

Pour fêter la nouvelle année, qui commence le 3 février, Wang Bo a décidé d'offrir aux fans de Kuangkuang un " hors-série " de son cru. " On allait passer de l'année du Tigre à celle du Lapin, et je réfléchissais au fait que tant de choses m'avaient indigné cette année. J'en ai parlé à mon équipe ", explique-t-il. Le résultat est une satire grinçante de la Chine d'aujourd'hui. Un conte cruel où la vie des lapins, dans un monde de tigres, tourne au cauchemar à mesure que défilent quelques-uns des faits divers de l'année 2010 - et des précédentes. Des camions publicitaires vantent les bienfaits du lait en poudre pour enfants, la tête des bambins explose. Des tigres enragés, au volant de leurs bulldozers, détruisent les jolies maisons des parents éplorés. Un lapin est frappé par des tigres en uniforme et emmené manu militari. Un autre s'immole par le feu. Des références au scandale du lait frelaté et aux démolitions forcées, dont la presse et l'Internet chinois ont largement rendu compte en 2010.

Rôtis vivants

Les écoliers lapins assistent ensuite à un grand discours de dirigeants tigres. " Servir les lapins ! ", " Construisons une forêt harmonieuse ! " proclament les banderoles évoquant le slogan de Mao " Servir le peuple ", et " la société harmonieuse " de Hu Jintao. Mais un incendie se déclenche. Il faut " évacuer les dirigeants ", et tant pis pour les petits lapins rôtis vivants ! Comme en 1994 à Karamay, lors de l'incendie d'une salle de fêtes où périrent 288 enfants - un événement tabou revisité en 2010 dans le documentaire du réalisateur Xu Xin. Les malheurs des lapins, les Chinois ordinaires, sous le joug des tigres, l'Etat-parti et ses complices, se poursuivent jusqu'au jour où les premiers se révoltent et dévorent le château des tigres à pleine dent.

" L'année du Lapin est arrivée. Même les lapins mordent quand on les pousse trop ! " conclut le dessin animé. La censure n'a pas apprécié : le court-métrage a été supprimé des sites chinois de vidéo en ligne. Wang Bo n'a pas été inquiété pour l'instant. Les tigres de la censure ont de nouveaux motifs d'inquiétude : certains grands portails chinois bloquent les recherches à partir du mot " Egypte ". Ce qui se passe place Tahrir évoquerait les événements de Tiananmen. Certes, les tigres chinois distribuent plus de carottes que leurs homologues égyptiens ou tunisiens, font valoir certains sinologues en parlant des succès économiques chinois. Mais en cette année du Lapin, ils pourraient aussi avoir du souci à se faire...

Brice Pedroletti (Pékin, correspondance)

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