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mardi 2 août 2011

Dalai-Lama : " Nous devons être une démocratie républicaine "

Le Monde - International, mardi 2 août 2011, p. 4

Le dalaï-lama, qui sera en France, à Toulouse, du 13 au 15 août, en qualité de guide spirituel des Tibétains, explique les motivations qui l'ont conduit, le 10 mars, à renoncer à son titre de chef politique des Tibétains.

Vous venez de séculariser les institutions du Tibet en exil en imposant la distinction entre l'autorité religieuse du dalaï-lama et la direction politique de la communauté. Pourquoi ?

C'est une longue histoire ! Depuis mon adolescence, disons l'âge de 13 ou 14 ans, j'avais perçu les défauts du système de gouvernement tibétain. Le pouvoir ultime était concentré en très peu de mains. Après notre exil en 1959 en Inde, j'ai commencé la démocratisation des institutions. En 2001, le premier ministre devenait ainsi élu. A partir de cette date, ma position personnelle était celle d'une semi-retraite politique. En début d'année, il y a eu une campagne pour l'élection d'un nouveau premier ministre. J'ai noté que les communautés en exil dans les pays libres étaient actives et heureuses de participer à l'élection et que les candidats étaient de qualité. J'ai alors décidé qu'après dix ans de semi-retraite, il était temps que je prenne une retraite politique complète.

Mais au-delà de votre personne, vous bouleversez l'institution du dalaï-lama

.

Oui, il ne s'agit pas seulement de ma retraite personnelle. Il s'agit de mettre un terme à une tradition de près de quatre cents ans en vertu de laquelle le dalaï-lama était automatiquement doté de l'autorité politique. J'ai toujours pensé qu'il fallait séparer les fonctions de chef politique et de dirigeant religieux. Il eût été hypocrite de ma part de ne pas appliquer à moi-même cette conviction. Il est archaïque qu'un pays soit dirigé par un roi ou un chef religieux. La meilleure manière de diriger un peuple est la voie de l'élection. Depuis mon enfance, j'admire les institutions démocratiques.

Dans quel état d'esprit avez-vous pris cette décision ?

Il est important de conserver l'institution du dalaï-lama qui est une institution religieuse historiquement importante chez les Tibétains. Mais afin de la rendre moins controversée, il faut la séparer du pouvoir politique. Cette décision, je la prends volontairement et avec bonheur et non par découragement ou désespoir. Si l'institution du dalaï-lama avait dû prendre fin dans la controverse, cela aurait été un déshonneur. Et je pense que la fonction du dalaï-lama, débarrassée de son autorité politique, peut être plus utile sur le plan religieux.

Les élus tibétains en exil vous ont demandé de conserver un rôle de chef d'Etat purement cérémoniel, un peu comme un monarque constitutionnel. Vous avez refusé. Pourquoi ?

Je n'aime pas cette formule. J'ai le plus grand respect pour la reine d'Angleterre et le prince Charles, mais personnellement, je ne souhaiterais pas être une figure symbolique. J'aurais l'impression d'être une marionnette avec un premier ministre qui tire les ficelles derrière (rire). Nous devons être complètement une démocratie de type républicain.

Beaucoup de Tibétains ont exprimé leur opposition ou leur inquiétude face à ce changement.

En cas de nécessité, je serai toujours disponible pour donner des conseils. Je suis convaincu qu'à long terme, ma décision est la meilleure susceptible de servir les intérêts du peuple tibétain ainsi que ceux de l'institution du dalaï-lama.

Il y a un autre domaine où vous évoquez des innovations nécessaires, celui de votre réincarnation. Voulez-vous contrer une offensive chinoise après votre disparition, quand viendra l'heure d'identifier votre réincarnation ?

Rien n'a été décidé à ce jour. Depuis des années déjà, je soulève cette question dans des réunions. Les gens concernés par cette affaire me disent : " Il n'y a pas d'urgence. " En général, ils préfèrent la méthode traditionnelle de sélection de la réincarnation. Mais j'ai évoqué des options alternatives. Je pense qu'une élection par un conclave de type papal serait une formule stable.

Par ailleurs, au Tibet, il y a une pratique selon laquelle un lama élève un garçon pressenti comme sa réincarnation jusqu'à l'âge de 15 ou 20 ans et puis conclut : " Ce sera un bon choix. " Alors seulement, il propose que son nom soit officiellement validé. C'est une formule intéressante plutôt que de s'arrêter définitivement sur un très jeune garçon. Enfin, il y a une pratique où le lama choisit sa réincarnation avant sa propre mort.

Quelle que soit la formule retenue, vous avez maintes fois déclaré que votre réincarnation ne pourra naître qu'en dehors du Tibet sous tutelle chinoise. Pourquoi ?

Depuis des années, je suis très clair sur ce point : après ma mort, je renaîtrai dans un pays libre. Parce que le sens même de la réincarnation est que la nouvelle vie tente de poursuivre l'oeuvre non terminée de la vie antérieure.

Vous avez même évoqué la possibilité que votre réincarnation soit une femme.

En effet. Si la situation est telle que seule une femme peut être la plus utile pour la spiritualité bouddhiste, pourquoi pas ? Je parle souvent de la nécessité de la compassion. Or, dans ce domaine, la femme est biologiquement plus sensible à la souffrance d'autrui. Certaines personnes pensent que je plaisante. Non, je suis sérieux.

Craignez-vous une éventuelle ingérence de Pékin dans le choix de votre réincarnation ?

Autrefois, les empereurs chinois étaient bouddhistes et croyaient dans le phénomène de la renaissance. Mais les communistes chinois aujourd'hui tiennent la religion pour un " poison " et me considèrent comme un " démon ". Qu'ils s'intéressent à ma réincarnation est donc une absurdité, une énorme contradiction.

S'ils veulent avoir une quelconque pertinence dans ce domaine, qu'ils commencent par reconnaître la réincarnation de Mao Zedong ou Deng Xiaoping. Alors seulement ils pourront s'intéresser à la réincarnation du dalaï-lama.

Quels sont les échos que vous avez de la situation au Tibet ?

La situation est très mauvaise. Le contrôle du Parti communiste chinois est très dur. Un récent rapport officiel souligne que les dépenses de sécurité intérieure en Chine sont supérieures au budget de la défense. Cela signifie que la menace interne est tenue pour plus grande que la menace externe. Au Tibet aujourd'hui, il y a la suspicion et la méfiance partout. Comment cela peut-il durer ? C'est impossible. C'est de l'autodestruction à long terme.

Pensez-vous que la Chine finira par se démocratiser ?

Quand il s'agit de demander à la Chine de se démocratiser, j'ai des réserves. Parce qu'il n'est dans l'intérêt de personne que l'autorité centrale s'effondre, que le chaos s'installe. Un changement graduel est bien meilleur. Mais ce dont la Chine a le plus besoin maintenant, c'est d'une information libre. Un milliard trois cent millions de Chinois ont le droit de pouvoir juger ce qui est bon ou mauvais pour eux.

Propos recueillis par Frédéric Bobin

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vendredi 24 juin 2011

ANALYSE - L'Internet sur mesure façonné par la Chine - Arnaud de La Grange

Le Figaro, no. 20806 - Le Figaro, vendredi 24 juin 2011, p. 2

Protégés de la concurrence par la censure, des sites chinois explosent sur un marché national d'un demi-milliard d'internautes. Au point de donner le jour à un Web parallèle, avec ses caractéristiques propres, et ses limites.

Le paradoxe est aussi étonnant que savoureux. Si, par essence, Internet est censé se jouer des frontières, unifier un monde qui n'en demande pas toujours tant, c'est pourtant dans ses espaces virtuels qu'une logique de « blocs » est en passe de se reconstituer. Avec d'un côté une planète « libre », celle de Google et de Facebook. Et de l'autre un monde chinois et « communiste », celui de Baidu et Renren. Entre les deux, un mur, comme il se doit. Ce qu'on appelle, avec un clin d'oeil pour la mythique grande muraille, le « Great Firewall ».

Caricatural, bien sûr, mais pas dénué de fondement. Un Internet aux « caractéristiques chinoises », pour reprendre l'expression consacrée quand Pékin veut parler de sa spécificité politique ou économique, a bel et bien vu le jour. Et la plus grande cyberpopulation au monde - près d'un demi-milliard d'internautes chinois - échange, se rencontre ou commerce sur des sites que le reste de la planète ignore. Des géants du Web sont nés. Renren, le Facebook chinois, a fait une entrée en fanfare le mois dernier à Wall Street. Tout un symbole.

Pour naître et croître, les grands sites Internet chinois ont, à l'évidence, bénéficié de la censure qui a frappé leurs concurrents occidentaux. Qu'ils soient bridés, comme Google, ou purement et simplement bloqués, comme YouTube, Facebook ou Twitter. Le voile noir sur ces derniers sites est tombé au lendemain des sanglantes émeutes dans la région du Xinjiang, à l'ouest du pays, en juillet 2009, afin d'éviter qu'informations et mots d'ordre ne circulent. C'est un peu comme si Pékin voulait créer un vaste Intranet chinois. Il est transparent qu'a été favorisé le développement de champions chinois du Web, bien plus faciles à contrôler. Mais, plutôt que ce coup de pouce très politique, les patrons de ces grands sites de l'Empire préfèrent expliquer que le public chinois est naturellement porté vers des outils plus proches culturellement de lui.

Débuts en Bourse flamboyants

Les histoires des temps pionniers du secteur rappellent celles entendues de l'autre côté du Pacifique. Ainsi, pour Renren et le parcours de son fondateur. Un doctorat américain de l'université du Delaware en poche, Wang Xing revient à Pékin où il tente de lancer une version locale de Friendster. Échec. Deux ans plus tard, il entend parler d'un nouvel outil, Facebook, et décide de le copier. Ou, disons, de s'en inspirer fortement. L'ancien diplômé de la prestigieuse université de Tsinghua vise essentiellement les étudiants, et son premier bébé s'appelle d'ailleurs « Xiaonei », soit « sur le campus », avant d'être rebaptisé « Renren ». La légende raconte que le jeune homme voulait alors contribuer à « bâtir un monde meilleur ». Et qu'il a commencé en 2005 flanqué de deux partenaires, avec 300 000 yuans (environ 30 000 euros), en louant trois petits appartements contigus aux abords de l'université. Là, ils ont passé des semaines entières, reclus, se nourrissant de nouilles instantanées et de lignes de code... En 2006, Wang vend, pour 4 millions de dollars. Il doit se dire qu'il aurait mieux fait d'attendre un peu.

Aujourd'hui, Renren - dont le nom signifie « tout le monde » - est le réseau social le plus populaire en Chine. Il revendique près de 120 millions d'« utilisateurs activés », avec deux millions de nouveaux membres par mois. Une banderole, dans une salle de détente du QG, proclame que « chaque jour, le nombre de personnes rejoignant renren.com pourrait remplir 230 fois la place Tiananmen »... Malgré les avertissements de certains analystes estimant que le groupe baigne dans un certain « flou », ses débuts en Bourse à New York ont été flamboyants. Son PDG, Joseph Chen, diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de l'université de Stanford, a expliqué que son objectif était de « révolutionner la façon dont les gens en Chine se connectent, communiquent, s'amusent et font leurs achats ». L'autre grand réseau social chinois, Kaixin - qui signifie « heureux » -, a dès l'origine visé une autre cible, les cols blancs. Son patron a d'ailleurs un autre profil. Cheng Binghao était directeur des technologies de Sina, le plus grand portail Internet du pays, quand il a démissionné pour créer Kaixin.

Existe-t-il réellement un « internaute chinois », avide d'outils spécifiques, plus proches culturellement ? Oui et non. « Je ne crois qu'à moitié à cette spécificité Internet chinoise, commente Renaud de Spens, spécialiste de l'Internet chinois. Quand on regarde de près, on voit d'ailleurs qu'il y a très peu de différences. Les interfaces, les fonctionnalités se ressemblent terriblement. Même s'il y a bien sûr des particularités, comme l'accent mis sur les gadgets ou les jeux. » Professeur à l'École normale de Pékin et spécialiste du sujet, Liu Deliang estime, lui, que ces sites sont bien différents, « sur le fond, en voyant toujours les choses, notamment l'information, sous l'angle chinois, et sur la forme, en utilisant des éléments graphiques chinois, comme la couleur rouge ». Certes, Kaixin s'est drapé de carmin, mais Renren affiche, lui, un bleu très « facebookien ». Dans un entretien avec un journal de Canton, Cheng Binghao s'est défendu d'avoir copié Facebook et a expliqué qu'il avait beaucoup innové, afin de coller aux goûts des internautes chinois. Notamment avec le jeu « paroles sincères », inspiré d'un divertissement très populaire chez les jeunes cadres. Ou avec l'application « acheter une maison », répondant à l'aspiration première de la classe moyenne.

La popularité de ces réseaux fait peur à certains. L'Armée populaire de libération (APL) vient ainsi d'interdire les réseaux sociaux à ses 2,3 millions de membres, par peur de la « fuite de secrets ».

« Jeu social » et rencontres en ligne

Si tous ces sites sont à l'évidence des rejetons des grands aînés occidentaux, « ils ont aussi développé des applications parfois supérieures à celles de leurs inspirateurs », constate Renaud de Spens. Weibo, le Twitter chinois, qui rencontre un immense succès, permet d'échanger des photos plus facilement que son grand frère occidental. De la même façon, Renren a une application qui permet de voir qui consulte votre profil. Une fonction utile et plaisante pour certains, mais qui suscite aussi des critiques chez les internautes chinois, dérangés par son côté « mouchard ». Baidu propose une encyclopédie du type Wikipédia, très bien faite. Le Google chinois a aussi fait un tabac avec son moteur de recherche MP3 - donc avec le téléchargement de musiques illégales. Sous le feu des critiques, notamment américaines, il a annoncé qu'il allait lancer ce mois-ci Baidu Ting, un service légal de musique avec un volet réseau social.

Une grande partie de la population chinoise s'accommode de cet Internet en partie coupé du reste du monde. Même si les intellectuels jugent Google supérieur pour leurs recherches. Ou si les étudiants se sentent isolés. Phoebe, 26 ans, qui vient d'étudier deux ans à Philadelphie, a à la fois un profil Renren et un profil Facebook, avec l'obligation de contourner la censure si elle veut consulter ce dernier. « Renren me fait rester dans nos frontières, dit-elle. Facebook me permet de garder le lien avec mes amis de l'étranger. » Ajoutant : « La différence est aussi qu'ici on va beaucoup sur ces réseaux pour jouer. Et pour des rencontres sentimentales. » Le « jeu social » est l'objet d'une véritable folie en Chine. Renren a fait un tabac avec son jeu Happy Farmer, vite imité par son concurrent Kaixin et son Happy Garden. L'affaire est financièrement très juteuse. Le grand fabricant américain de chips Lay's a ainsi utilisé Happy Farmer pour lancer une grande campagne chinoise, qui s'est révélée extrêmement efficace.

Pas un jeune sans son compte QQ

Le dating porte aussi les sites au septième ciel. Le South China Morning Post racontait récemment comment Dong, une jeune enseignante pékinoise de 26 ans, s'était fait « brancher » de manière on ne peut plus directe sur Renren. Par un jeune collégien lui expliquant qu'il n'était « pas mauvais », sachant qu'il parlait là d'une matière peu académique. « Je dis des choses que je suis absolument incapable de dire dans la vie réelle, explique Zhang, un étudiant de 23 ans. Vous savez, on n'est pas encore très à l'aise avec le flirt, ici. » Là encore, les ressorts se retrouvent en Occident. Mais, dans une culture où les verrous sociaux sont encore forts, où le mariage arrangé par les parents est encore très répandu, la bascule est spectaculaire. Le mois dernier, le premier site Internet chinois de rencontres - il revendique une part de marché de 44 % -, Jiayuan.com, s'est aussi lancé en Bourse à New York.

Pas un jeune Chinois ne vit sans son compte QQ, le plus populaire des sites de chat.Si l'engouement est aussi fort pour tous ces sites, « c'est sans doute parce que cette capacité d'expression est nouvelle en Chine et qu'elle est plus compliquée dans d'autres champs de la vie quotidienne, à la différence de l'Occident », avance le professeur Liu Deliang. Peut-être aussi parce que ces réseaux sociaux collent à la culture traditionnelle des guanxi, ce tissu de relations indispensable pour réussir socialement et dans les affaires en Chine.

Les nouveaux empereurs du Web chinois, en tout cas, se portent bien. L'an dernier, Robin Li, le patron de Baidu, 44 ans, a bondi de la 14e à la 2e place du classement des milliardaires chinois, avec une fortune estimée à plus de 7,2 milliards de dollars. Cette dernière aurait plus que doublé depuis les déboires de Google, Baidu dominant désormais 73 % du marché chinois. Mais les sites chinois sauront-ils partir un jour à l'assaut du monde ? La censure qui les a aidés à grandir risque cette fois-ci de les handicaper pour devenir des champions internationaux. Les grands murs, l'histoire l'a souvent montré, isolent autant qu'ils protègent.

Chaque jour, le nombre de personnes rejoignant renren.com pourrait remplir 230 fois la place Tiananmen...

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jeudi 16 juin 2011

Le modèle chinois de contrôle social est en crise - Brice Pedroletti


Le Monde - International, jeudi 16 juin 2011, p. 4

Le Parti communiste chinois (PCC) s'est longtemps vanté de l'efficacité de son mode de gouvernance, mettant en avant que la stabilité qu'il a apportée, dans un pays aussi grand et peuplé, était essentielle au décollage économique de ces trente dernières années. Aujourd'hui, ce consensus se fissure. L'outillage sophistiqué de " maintien de la stabilité " mis en place par l'Etat-parti non seulement peine à calmer les esprits - les manifestations populaires, souvent violentes, ciblent la police et les administrations, tandis que des pétitionnaires individuels se suicident ou organisent des attentats vengeurs -, mais il s'avère contre-productif, dans une société de plus en plus informée, mature et ouverte aux débats.

Les signes d'usure du modèle de gouvernance s'accumulent. Dans les régions de minorités ethniques, répression culturelle et religieuse se font au nom d'un arsenal idéologique mis au placard partout ailleurs en Chine. Dans les villes, la corruption exaspère les petites gens. Toute une bourgeoisie émergente accepte mal de ne pas avoir de prise sur les affaires qui la concernent.

Quant aux migrants des campagnes, grands perdants du miracle économique chinois, ils se réveillent, au point que la province du Guangdong, le coeur de la machine à exporter, a connu deux émeutes ces dernières semaines, un an après les grèves chez Honda et les suicides d'ouvriers de Foxconn. Si les migrants " ne sont pas absorbés dans la société urbaine et ne jouissent pas des droits qui leur sont dus, les conflits ne vont cesser de s'accumuler... Les politiques doivent faire face à la réalité pressante que la nouvelle génération de travailleurs migrants veut rester dans les villes ", lit-on dans un rapport publié, mardi 14 juin, par le Centre de recherche pour le développement du Conseil d'Etat, un think tank du gouvernement chinois.

Les rouages de la " machinerie de préservation de la stabilité " ont même fait l'objet, sous ce titre, d'une grande enquête dans l'hebdomadaire libéral Caijing, le 6 juin. Une première. Divers médias avaient, ces dernières années, levé un coin du voile sur les aberrations de la politique sécuritaire, comme les " prisons noires " pour les récidivistes de la pétition. Ou encore, dans une version plus douce, les " commentateurs du Net " qui s'immiscent dans les conversations en ligne pour appeler à l'apaisement.

Les tabous se brisent. Tout un pan de la société chinoise, mais aussi du parti, milite pour une approche différente du " maintien de la stabilité " et l'abandon d'une mentalité répressive : " Dans les autres pays, ce genre d'incidents est considéré comme l'expression ordinaire des intérêts - des gens - , ils participent de leurs libertés. On ne les appelle pas "incidents de masse" et il n'existe pas de concept de "maintien de la stabilité" ", expliquait, début 2011 dans une interview au magazine Guoji Xianqu Daobao, de l'agence Xinhua, le politologue Wang Yukai, du centre de recherche China Society for Administration Reform. Il préconise de cesser de " diaboliser les incidents de masse " et de s'ouvrir à " l'idée d'unmaintien normal de l'ordre social ".

La " machinerie de préservation de la stabilité " décrite par Caijing est contrôlée au sommet par le Comité politico-légal du parti, dont les extensions locales décident des verdicts dans les tribunaux, selon la ligne politique du parti. Le système est renforcé en 1991 : le maintien de la stabilité devient une " tâche de la plus haute importance ". Un " groupe de travail de la haute direction " - sa composition reste secrète - se voit octroyer " l'autorité suprême " sur les questions de stabilité. " L'office 610 " - spécialisé dans la lutte anti-Falun Gong - est créé en 1999. Au fil des années, le système se dote d'outils plus modernes, d'évaluation des risques et de fourniture de services sociaux, notamment aux migrants. Un réseau de commissions et de bureaux de " maintien de la stabilité " se constitue à tous les échelons administratifs.

Rien qu'au niveau du canton, le plus bas en Chine, des milliers de personnes sont impliquées dans cette mission et reçoivent des budgets. Un système d'incitations financières récompense, par exemple, l'absence " d'incidents de masse " au cours de l'année. L'interception de pétitionnaires qui se rendent à Pékin a conduit, dénonce le magazine, à la création d'un véritable " marché du maintien de la stabilité ", dont profitent les officiers de liaison des provinces à la capitale, mais aussi toutes sortes de " rentiers du système, d'intermédiaires ou de gangsters ". L'externalisation de la tâche de rapatriement des plaignants vers leur lieu de résidence à des sociétés privées en est un autre exemple : l'agence Anyuanding, dont pétitionnaires et avocats ont dénoncé les pratiques violentes et illégales en 2010, fut ainsi sous contrat de 19 gouvernements provinciaux.

En primant sur tout le reste, le " maintien de la stabilité " a fait reculer la construction de l'Etat de droit, pourtant programmée dans le cadre de l'ouverture économique : " Avant les années 2003 et 2004, le président de la Cour suprême avait lancé des réformes pour consolider le statut des juges. Tout allait dans le sens d'une plus grande indépendance de la justice et d'une professionnalisation ", explique au Monde He Weifang, professeur de droit à l'université de Pékin. Mais, poursuit-il, " la plus haute direction du parti a voulu réaffirmer son contrôle sur la justice. Un recul pour les libéraux. En fait, les autorités ont eu peur des métiers de la justice ".

Brice Pedroletti

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mardi 14 juin 2011

Ralentissement économique et instabilité sociale, l'équation complexe de Pékin


Les Echos, no. 20952 - International, mardi 14 juin 2011, p. 8

La masse monétaire connaît sa plus faible progression en trente mois, mais l'inflation reste élevée. Et la Bourse de Shanghai broie du noir dans la crainte de nouvelles hausses de taux.

Pas de doute : la machine économique chinoise est bien en train de ralentir. Une nouvelle statistique est venue le confirmer, hier : la masse monétaire M2 a connu, au mois de mai, sa plus faible progression depuis trente mois, tandis que les nouveaux crédits bancaires s'élevaient à 551 milliards de dollars, soit nettement moins que les 610 milliards anticipés par les marchés.

Ces chiffres ont certes quelque chose de positif. Ils confirment que le serrage de vis opéré depuis des mois par la banque centrale a fini par porter ses fruits. Mais la Bourse de Shanghai a bien du mal à s'en réjouir : hier, elle a de nouveau baissé (de 0,2 %) pour atteindre son plus bas niveau depuis le 25 janvier dernier, soit une chute de 12 % depuis le sommet du 18 avril.

L'explication de cette fébrilité tient aux incertitudes actuelles. Incertitude concernant l'économie mondiale, d'abord, mais également l'évolution de l'inflation en Chine, et donc la future politique de la Banque centrale. Car cette dernière a beau être parvenue à ralentir la circulation monétaire, la valse des étiquettes, elle, ne se calme pas. Le chiffre de mai, attendu aujourd'hui, risque d'atteindre un nouveau record (5,4 %). Et certains anticipent déjà une inflation à 6 % au mois de juin. Autrement dit, le crédit a beau croître moins vite, la Banque centrale risque de continuer à augmenter les taux. La croissance chinoise pourrait s'en ressentir.

Inquiétudes

Ces inquiétudes méritent peut-être d'être relativisées. C'est l'avis de Ken Peng, économiste chez Citigroup, qui estime que les marchés traversent actuellement « le pire moment, celui de l'obscurité totale juste avant l'aube ». Car la plupart des économistes s'attendent à ce que l'inflation, après juin ou juillet, reparte à la baisse.

Il n'en reste pas moins que l'équation est complexe à gérer pour Pékin au moment où l'on redécouvre que la stabilité de l'édifice social est précaire. Le nombre d'émeutes ou de révoltes est actuellement à la hausse, notamment dans le sud du pays. Le plus souvent elles éclosent à la suite de scandales de corruption impliquant des autorités locales, ou de violences de la police contre les populations migrantes. Entre l'écueil de l'inflation et celui du ralentissement économique, le pouvoir a plus que jamais besoin de trouver une troisième voie.

Gabriel Grésillon

PHOTO - A combination photo shows propaganda paintings of China's former Chairman Mao Zedong and China's Communist Party at the Mao Zedong's Badge Collection Museum near Weihai, Shandong province June 12, 2011. China's Communist Party will celebrate its 90th anniversary on July 1. Picture taken June 12, 2011.

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jeudi 9 juin 2011

ANALYSE - Soif de participation politique et débat sur la réforme - Brice Pedroletti


Le Monde - Analyses, jeudi 9 juin 2011, p. 20

Soif de participation politique et débat sur la réforme en Chine

La Chine va-t-elle s'engager sur le chemin de la réforme politique, et partant, d'une transition démocratique ? La question peut paraître saugrenue au regard de la répression qui s'est abattue ces derniers mois sur les militants les plus engagés de la société civile, comme l'artiste Ai Weiwei et plusieurs avocats connus.

Pourtant, soit que l'hystérie policière a fait long feu, soit qu'elle a galvanisé la contestation, la maison Chine est loin d'être apaisée. Au contraire. Les cadavres sortent des placards. Celui de Mao par exemple, dont l'économiste Mao Yushi, intellectuel contestataire au long cours, qui n'a aucun lien de parenté avec le Grand Timonier, a dénoncé les crimes dans un brûlot publié fin avril par le site d'information Caixin. Il est temps, écrit-il, d'en faire un " être humain ordinaire ", et non plus un dieu.

Il fallait oser, par les temps qui courent. Depuis, les néomaoïstes tentent de le faire taire, donnant en spectacle leur idolâtrie désuète. Autre signe dissonant dans un régime qui a longtemps donné l'apparence du consensus au sommet, Le Quotidien du peuple, l'organe du Parti communiste, a publié en mai une série d'éditoriaux d'un ton nouveau. Ce sont des plaidoyers pour une vision " desidéologisée " des affaires publiques, où dominerait le respect de la pluralité et du droit d'expression. Sur le terrain de l'action civique, le sociologue Yu Jianrong, académicien, peintre, documentariste, a remplacé Ai Weiwei comme agitateur en chef de la Toile chinoise. Il est le promoteur d'une nouvelle campagne de vote citoyen relayée par les réseaux sociaux...

Le spectre d'une " révolution du jasmin " en Chine, qui a fait si peur à l'appareil sécuritaire, a laissé place à celui d'une implosion sociale. Il est urgent " d'améliorer et d'innover " en matière de " gestion sociale ", a plaidé le président Hu Jintao fin mai, lors d'une réunion du bureau politique consacrée aux " contradictions sociales majeures " qui ont défrayé la chronique, sous la forme d'immolations par le feu, d'attentats revanchards de pétitionnaires éconduits, ou bien " d'incidents de masse ", c'est-à-dire de manifestations. Le " maintien de la stabilité ", priorité numéro un du régime depuis les Jeux Olympiques de 2008, fait régner les vieilles méthodes de la répression sans discernement - tout ce qui est instable est politiquement " subversif " et " contre-révolutionnaire " - et a remis en question la constitution de l'Etat de droit programmée lors de l'ouverture économique à la fin des années 1980.

Cette approche est dénoncée aujourd'hui comme simpliste et contre-productive. Yu Jianrong fait partie de ceux qui tentent de promouvoir une version " dynamique " du " maintien de la stabilité " - lors de séminaires pour cadres du parti et de la police - en accord avec le niveau de développement de la Chine d'aujourd'hui. Cette vision modérée et progressiste est celle que promeut une aile libérale du parti - notamment dans les éditoriaux du Quotidien du peuple, qui se veulent pédagogiques, ou les discours du premier ministre, Wen Jiabao.

Elle s'appuie aussi sur le constat, de plus en plus ouvertement débattu, que la dérive néototalitaire actuelle profite à des groupes d'intérêts puissants, sous prétexte de servir une ligne politique qui n'a plus guère de pertinence. Au-delà, l'offensive libérale vise bien sûr à démontrer la nécessité de mener des réformes politiques longtemps retardées, notamment en adoptant des contre-pouvoirs efficaces.

Ce débat de la réforme politique, longtemps escamoté par un Parti communiste tout-puissant, confiant dans son bilan économique, est-il en train de devenir incontournable ? " Le temps où nous pouvions éviter de débattre est révolu ", a récemment déclaré l'intellectuel Zhang Musheng en présentant son dernier livre, qui revisite le courant de " nouvelle démocratie " préconisé par Liu Shaoqi, l'ancien président chinois purgé par Mao en 1968. Malgré la progression insolente du PIB chinois, la classe moyenne urbaine, dont le niveau de vie approche celui des pays développés, souffre, en l'absence d'un véritable Etat de droit, de ne pouvoir séculariser ses acquis. Dans les campagnes, tout un tiers-monde chinois, dont les ouvriers-migrants font tourner les usines de l'atelier du monde, est lui assez conscient de ses droits formels pour être déterminé à les défendre.

Riches ou pauvres, les Chinois nourrissent un sentiment de défiance extrême vis-à-vis du pouvoir local ou des administrations, petites et grandes, qui gèrent la vie des gens. " Quand le PIB par tête dépasse un certain seuil, les gens ont forcément d'autres aspirations que celles de la satisfaction des besoins matériels. Ils ont besoin de prendre part aux affaires qui les concernent ", expliquait récemment un des candidats indépendants aux sièges de députés de base dans les districts des grandes villes. Le " pacte de croissance " qui préside, depuis l'écrasement du printemps de Tiananmen il y a 22 ans, aux rapports entre la société et l'Etat-parti - la progression du niveau de vie contre une abstention politique généralisée - ne suffit plus. Les Chinois ont soif de participation politique.

Brice Pedroletti

PHOTO - A protester flashes a victory sign during a candlelight vigil at Hong Kong's Victoria Park June 4, 2011, to mark the 22nd anniversary of the military crackdown of the pro-democracy movement in Beijing's Tiananmen Square in 1989.

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mercredi 1 juin 2011

Pékin veut indemniser les familles des victimes de la place Tiananmen

Le Monde - Contre-enquête France, mercredi 1 juin 2011, p. 9

A l'approche du 22e anniversaire de la répression sanglante du printemps de Pékin, le 4 juin 1989, des mères de victimes de la place Tiananmen ont révélé avoir été contactées par les autorités pour le versement d'éventuelles indemnités. Regroupées dans un groupe de 127 femmes, elles ont rendu publique cette démarche de la sécurité publique dans un courrier transmis par le groupe Human Rights in China, basé aux Etats-Unis.

PHOTO - Protesters carry a replica of the Goddess of Democracy statue during a demonstration in Hong Kong May 29, 2011 to mark the upcoming anniversary of the June 4 military crackdown on the pro-democracy movement at Beijing's Tiananmen Square in 1989. The 2 metre tall replica was inspired by the original statue created by students during the Tiananmen Square movement in China, which was in turn loosely modelled after the U.S. Statue of Liberty. Pasted near its torch is a picture of detained Chinese artist Ai Weiwei, reading: " Return Ai Weiwei to us".

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mercredi 11 mai 2011

OPINION - A Pékin, l'obsession de garder le pouvoir - Marie Holzman et Shang Ying

Le Figaro, no. 20768 - Le Figaro, mercredi 11 mai 2011, p. 14

Un mois après l'arrestation de l'artiste Ai Weiwei, la présidente de Solidarité Chine cosigne avec un historien cette tribune qui souligne le durcissement de la politique des dirigeants chinois à l'égard de ceux qui critiquent leur autorité.

La vague d'arrestations et de disparitions qui s'est abattue sur la Chine depuis le mois de février dernier pose problème. Que se passe-t-il pour que les dirigeants de ce pays réputé pour ses insolents succès économiques se sentent à ce point vulnérables ? Alors que le monde arabe est secoué par des soulèvements et que les dictateurs sont soudain conspués par leurs peuples, les dirigeants chinois craignent-ils la contagion d'une revendication démocratique ? Pourquoi avoir intercepté Ai Weiwei, l'un des plus célèbres artistes chinois, mondialement connu, le 3 avril alors qu'il s'apprêtait à monter dans un avion pour Hongkong ? Jusqu'à présent l'observation des faits ne suffit pas à expliquer cette soudaine frénésie de répression.

L'arrestation d'Ai Weiwei, très commentée par la presse internationale, vient après une longue série d'arrestations et de disparitions plus discrètes, qui concernent plusieurs centaines de citoyens chinois dont la majorité n'est pas réapparue depuis plus de deux mois. On y trouve des avocats défenseurs des droits civiques, tels Teng Biao et Tang Jitian ainsi que Mme Ni Yulan, qui ne se déplace que difficilement après avoir eu une jambe brisée par la police lors d'une précédente arrestation ; des blogueurs, tel Ran Yunfei, accusé de tentative de subversion de l'État ; de simples citoyens ayant appelé à se promener pacifiquement le dimanche dans un mouvement inspiré de la « révolution du jasmin ». Il ne s'agit plus de dissidents notoires, qui, comme Liu Xiaobo, nommé prix Nobel de la paix en 2010, demandaient ouvertement au parti communiste de se réformer et proposaient une sortie du contrôle absolu de la vie politique par un parti unique, mais au contraire de Chinois désireux d'agir dans le cadre de la loi existante. Ce changement de cible montre que le pacte imposé à la société chinoise par Deng Xiaoping au lendemain de la répression du mouvement démocratique de 1989 n'a plus cours.

En effet, à partir du début des années 1990, le gouvernement chinois avait de fait desserré nettement l'étau du contrôle qui pesait sur la vie quotidienne des Chinois. Le message était clair : « Vous faites ce que vous voulez de votre vie, vous gagnez l'argent comme vous voulez, avec les méthodes qui vous sembleront les plus efficaces, mais vous ne mettez pas votre nez dans le domaine réservé du Comité central : la bonne marche du pays. » Étaient plus ou moins tolérées les critiques qui visaient des cadres corrompus, des exactions insupportables, ou des faits divers ne remettant pas en cause l'autorité de l'État, et ne suggérant pas la fin du système en place.

C'est ainsi que la conscience citoyenne a commencé à émerger progressivement et que les avocats défenseurs des droits civiques, qui se sont courageusement portés à la défense des victimes d'une croissance économique trop rapide, inégalitaire et peu respectueuse des droits individuels, ont pu défendre leurs clients au nom des lois existantes. Ils se contentaient de demander l'application de la Constitution sans réclamer la démocratie.

Maintenant l'État a rompu ce contrat tacite. Il a ordonné l'arrestation d'Ai Weiwei, qui s'exprimait en tant que simple citoyen, et non au nom d'un parti d'opposition, fait disparaître une dizaine d'avocats, sans mandat d'arrêt, et sans donner la moindre information à leurs familles sur le lieu ni sur les causes de leur incarcération. Les aveux sont extorqués par la torture, les individus sont souvent tabassés brutalement avant d'être jetés sans ménagement dans des véhicules banalisés, et les agents de la sécurité publique ne se sentent pas obligés de rendre des comptes à qui que ce soit.

Hu Jintao et son entourage ont jeté bas les masques et ne font même plus semblant de vouloir respecter les principes qu'ils ont eux-mêmes édictés. Ce faisant, les dirigeants réaffirment ce qu'ils ont toujours annoncé : pas question de réformer la vie politique en Chine pour le moment. Pas question d'introduire le pluralisme, la liberté de la presse ou la séparation des pouvoirs. Il faut tout faire pour éviter le destin des anciens dictateurs tunisiens ou égyptiens et empêcher la contagion démocratique qui pourrait bien atteindre les masses chinoises. Inutile de chercher dans le refroidissement du climat social actuel le symptôme d'une bataille rangée qui ferait rage dans les coulisses du pouvoir avant la prochaine passation de pouvoir qui aura lieu à l'automne 2012, puisque le nom du successeur de Hu Jintao est déjà connu : Xi Jinping.

La seule obsession des occupants de la Cité interdite de Pékin c'est de garder le pouvoir. À n'importe quel prix. En maltraitant Ai Weiwei, en lui préparant un procès pour « crimes économiques », le gouvernement adresse à la population un message qui est clair : non seulement vous n'avez plus le droit de vous mêler des décisions qui sont prises au sommet, vous n'avez plus non plus le droit de dénoncer les cadres corrompus, le lait contaminé, le soja empoisonné, les huiles frelatées, les expulsions illégales ou le reste. Ici règnent l'ordre et l'harmonie. Qu'on se le dise !

Quelques voix vertueuses continueront à dénoncer les violations des droits de l'homme en Chine, mais l'interpénétration des économies mondiales a rendu toute possibilité d'exercer des pressions ou de proposer des sanctions complètement illusoires. Il faut néanmoins continuer à soutenir tous ceux qui se languissent en prison ou dans des centres de détention tenus secrets, et espérer, comme le souhaitait Ai Weiwei, que les Chinois se mettent à dénoncer ouvertement les injustices dont ils sont trop souvent les victimes.

Maintenant, c'est la société civile dans son ensemble qui est visée, et priée de se taire, car elle est perçue comme un ennemi du pouvoir. Détail significatif, parmi les mots-clés interdits sur la Toile, on trouve justement le mot « gongmin shehui », qui signifie « société civile ».

Les dirigeants font tout pour éviter le destin des anciens dictateurs tunisiens ou égyptiens et empêcher la contagion démocratique qui pourrait bien atteindre les masses chinoises

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lundi 2 mai 2011

La Chine face au « printemps arabe » - Dominique Moïsi

Les Echos, no. 20923 - Idées, lundi 2 mai 2011, p. 17

Le "printemps arabe" ne nous concerne pas, nos citoyens sont animés par l'espoir et non par le désespoir. » Quoi qu'en disent les dirigeants chinois, la réalité est infiniment plus complexe. Il n'y a pas de « révolution du jasmin » en Chine. Mais les événements intervenus dans le monde arabe ont rendu le pouvoir autocratique chinois particulièrement nerveux et s'accompagnent d'un raidissement tant interne qu'externe.

L'approvisionnement en pétrole et en gaz naturel constitue certes une considération importante, même si jusqu'à présent ni l'Arabie saoudite ni l'Iran n'ont été affectés de manière significative par le « printemps arabe ». Mais elle ne suffit pas à expliquer le raidissement de la Chine.

Lors d'une conférence internationale à Washington il y a peu de temps je posais une question à un participant chinois particulièrement sophistiqué et habitué à dialoguer dans un anglais parfait avec des Occidentaux : « Pensez-vous que le "printemps arabe" constitue un plus grand défi pour vous sur le plan intérieur ou pour les Etats-Unis sur le plan régional, avec la "victoire" éventuelle de leurs idées mais aussi la chute de leurs alliés ? » lui demandais-je. Jusqu'alors, il avait fait preuve dans la réunion d'une modération, d'un entregent et d'une maîtrise de soi admirable. La question sembla le déstabiliser, comme si elle avait fait tomber un vernis de courtoisie. Sa réponse fut défensive, sinon agressive et révéla une autre dimension de la diplomatie chinoise. Elle tint en une phrase, en une accusation par ailleurs justifiée : « Comment pouvez-vous nous poser une telle question quand ce que vous désignez comme des "émeutes" au Bahreïn deviennent pour vous des mouvements de libérations en Libye ! »

En réalité le « printemps arabe » constitue pour la Chine un révélateur de ses peurs comme de ses ambitions. Comment apparaître serein quand la « Révolution » dans ce qu'elle a d'imprévisible et d'incontrôlable affecte toute une région du monde dont vous dépendez pour le maintien de votre croissance : une croissance qui est la clef de la stabilité de votre régime ? Mais comment aussi utiliser à son profit des événements qui vous dépassent ?

Washington a toujours besoin de la bonne volonté de la Chine sur le dossier nucléaire iranien. Pékin se montre un partenaire difficile qui prend comme un malin plaisir à faire monter les enchères. L'Iran n'est-il pas le deuxième fournisseur en pétrole de la Chine ? Et l'empire du Milieu a aussi tendance à voir derrière le régime des ayatollahs une civilisation millénaire et brillante, la clef de l'équilibre régional. Le général de Gaulle faisait de même hier à l'égard de la Chine : il voyait au-delà des régimes. Mais la Chine a aussi besoin de respectabilité et d'équilibre. Sceptique sinon cynique sur l'avenir des « révolutions arabes », elle tend à penser que ce ne sont pas la liberté et la démocratie qui sont « au coin de la rue », mais beaucoup plus le déséquilibre sinon le risque du chaos.

Et cela même au moment où la croissance interne en Chine devra commencer à prendre le relais de la croissance externe.

La faiblesse de l'Europe, les incertitudes américaines et maintenant le maelström arabo-musulman, tout concourt, vu de Pékin, à faire de la Chine un acteur toujours plus central du système international et même un principe d'ordre. « Vous ne pouvez plus faire "sans moi", pensent les Chinois, il vous faudra m'accepter tel que je suis, quoi que vous puissiez penser de mon régime ! »

La Chine se sentirait irrésistiblement portée par le mouvement de l'histoire si elle ne se savait pas également à ce point vulnérable sur le plan intérieur. Et c'est cette nervosité qui explique le caractère agressif et plus seulement défensif de son nationalisme. Il y a une génération de jeunes Chinois urbains qui vibrent aux événements de la place de la Liberté au Caire. Leurs situations sont, certes, très différentes de celles des jeunes Egyptiens - ils sont aspirés par la croissance et n'ont pas de difficulté à trouver du travail -mais leurs aspirations sont les mêmes, leurs dénonciations de la corruption et leurs revendications d'un Etat de droit sont identiques. En Chine aussi les réformes sont la clef de l'avenir.


Dominique Moïsi est conseiller spécial à l'IFRI.

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jeudi 28 avril 2011

ANALYSE - La Chine fait marche arrière sur les libertés - Arnaud de la Grange


Le Figaro, no. 20757 - Le Figaro, jeudi 28 avril 2011, p. 15

S'il est une chose qui progresse encore plus vite que le PIB en
Chine ces temps-ci, c'est le niveau d'activité policière. Depuis deux mois, depuis que les révoltes populaires bousculent le monde arabe, une vague de répression sans précédent depuis vingt ans s'est abattue sur tout le pays. Des douzaines d'avocats, d'intellectuels, de militants des droits de l'homme ont disparu, sont assignés à résidence ou harcelés. La plus spectaculaire est l'arrestation de l'artiste Ai Weiwei, dont on est sans nouvelles depuis près d'un mois, et qui suscite une vague de protestations internationales que Pékin avait peut-être sous-estimée. Le dialogue sino-américain sur les droits de l'homme, qui se tient depuis hier à Pékin, ne manque pas de sujets concrets.

L'ampleur de ce raidissement a de quoi étonner, de la part d'une
Chine par ailleurs si soucieuse de son image et qui engage des moyens considérables pour projeter son « soft power ». Mais, aujourd'hui, les logiques intérieures ont pris totalement le dessus. Il y a bien sûr « l'effet jasmin », qui a créé une réelle angoisse chez les dirigeants communistes. La seule violence de leur réaction en atteste. Le ministère de la Sécurité publique a « pris la main », balayant tous les arguments de modération des diplomates ou éléments « libéraux ». On a choisi l'option « risque zéro », en étouffant à la base la moindre voix dissonante. Soit « tuer le poulet pour effrayer le singe », selon le fameux adage. L'autre explication « conjoncturelle », c'est le Congrès politique de 2012 et le changement d'équipe au pouvoir. Les luttes de clans sont féroces et il y a toujours moins de risques à durcir la pression qu'à la relâcher.

De ce point de vue-là, malgré une apparente et nouvelle assurance, la
Chine fait figure de « pays de la grande inquiétude ». Au sentiment de fragilité - que ce soit pour la propriété, la santé, la sécurité alimentaire - ressenti par la population répond une sourde angoisse du régime pour la stabilité et la pérennité du système. La Chine est certes loin d'être au bord de l'explosion. Mais les facteurs d'instabilité sont là. Les couches défavorisées souffrent de l'inflation et la récente grève musclée des routiers sur le port de Shanghaï est une nouvelle alarme. La classe moyenne, véritable base sociale du régime, a elle aussi parfois des états d'âme. Si elle sait indéniablement gré au pouvoir d'avoir assuré ordre et croissance économique, elle se plaint de la flambée immobilière qui barre l'accès au logement. Et, sans avoir de réelles revendications politiques, supporte de moins en moins les « mensonges » officiels et les atteintes à sa liberté d'expression.

Si Pékin nie à Washington le droit de parler de « spirale négative » sur les droits de l'homme, la grande majorité des milieux intellectuels chinois déplorent un retour en arrière. En privé, professeurs d'université, avocats, artistes s'avouent « désabusés ». Quand elles durent, comme c'est le cas depuis 2008, disent-ils, les périodes d'exception ont une tendance naturelle à devenir la règle. Des universitaires parlent d'un climat de « peur généralisée », où plus personne n'ose émettre la moindre critique. La grogne des étudiants de l'université de Pékin contre l'augmentation des tickets de cantine a même été vue comme subversive. Ceux qui professent des idées « trop originales » se voient proposer des entretiens de recadrage. Comment, dans ces conditions, « libérer la pensée », selon l'expression consacrée ?

D'un point de vue mondial, l'enjeu se situe autour d'une « guerre des modèles ». De l'Afrique à l'Asie centrale, Pékin s'évertue à pointer les « maladies » chroniques des démocraties occidentales, en exaltant les vertus, notamment économiques, de son modèle autoritaire. Récemment, les autorités russes ont ainsi confié étudier le modèle chinois de contrôle de l'Internet pour « peaufiner » le leur.

PHOTO - Paramilitary police march past the Monument to the People's Heroes on Tiananmen Square, closed off to the general public, during ramped up security for China's annual parliamentary session on March 3, 2011. The opening session of the Chinese People's Political Consultative Conference (CPPCC), the parliamentary advisory body, was underway two days ahead of the National People's Congress where thousands of delegates place their rubber stamp of approval on the policies of the ruling Communist Party. FP PHOTO / Frederic J. BROWN.

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mercredi 20 avril 2011

Pas de printemps pour Pékin - Robert Neville

L'Express, no. 3120 - MONDE Chine, mercredi, 20 avril 2011, p. 68

Dans les pays arabes, Internet a permis aux mouvements d'opposition de se structurer. En Chine, il n'existe rien de tel.

Tout commence dans les derniers jours de février. Le site Boxun, animé par des dissidents chinois expatriés aux Etats-Unis, lance un appel à manifester, en Chine, dans l'esprit de la révolution du Jasmin tunisienne. Aussitôt, les forces de sécurité sont mises en alerte. Aux points de rendez-vous donnés aux internautes, la mobilisation policière est massive et, sur la Toile, la censure redouble d'efforts. Dans les semaines qui suivent, une vague d'arrestations, sans précédent ces dernières années, frappe avocats engagés, artistes et écrivains militants, défenseurs des droits civiques... Le Parti communiste chinois, gagné par la nervosité, semble décidé à écraser dans l'oeuf toute contestation politique, comme si le pays était au bord de l'explosion. Pourtant, les appels à manifester sont très peu suivis.

Le paradoxe de la situation en Chine est là. Le pays connaît chaque année plusieurs dizaines de milliers d'"incidents de masse" - révoltes paysannes, grèves sauvages, manifestations contre la corruption ou les expropriations... - et, en même temps, le régime semble plus stable que jamais. Comme si les appels à se soulever n'intéressaient pas les Chinois, à l'exception d'une minuscule frange d'activistes très politisés.

La censure d'Internet, qui mobiliserait près de 40 000 policiers, y est sans doute pour quelque chose. Mais beaucoup de Chinois ont appris à la contourner. Dans une société aussi dynamique, qui compte près d'un demi-milliard d'internautes et où la version locale de Twitter, Weibo, connaît un essor fulgurant, les révoltes devraient, en toute logique, entrer en contact les unes avec les autres via Internet, se multiplier, exploser. Il n'en est rien.

Pas d'opposition politique, hors quelques individus isolés

En fait, si la Toile met les individus en contact les uns avec les autres, elle ne suffit pas à structurer un mouvement d'opposition politique. Or tout mouvement contestataire suppose une organisation hiérarchique, même a minima. Cela peut sembler extraordinaire, mais il n'y a pas d'opposition politique en Chine, seulement des individus isolés.

Dans leur immense majorité, les centaines de millions d'internautes chinois ne s'intéressent pas au sort de Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix 2010 qui croupit en prison, ni aux discours contestataires qui circulent malgré la censure. Très dépolitisés, ils préfèrent s'adonner aux délices du partage sur Internet de musique et de films, à la consommation, aux jeux en ligne... S'ils perçoivent bien les injustices et les défauts du système - presse muselée, droits humains bafoués -, de nombreux Chinois posent les priorités différemment. Pour l'essentiel, ils souhaitent accéder au logement, à l'éducation pour leurs enfants, ou espèrent, dans un futur proche, la mise en place de filets de protection sociaux efficaces. Et ils réclament une intervention de l'Etat central afin de régler ces problèmes, quitte à le mettre brutalement face à ses contradictions. Sur d'autres sujets, comme le nationalisme - la question du Tibet, par exemple - ou la nécessaire mise au pas des bureaucraties locales, un certain consensus règne entre le pouvoir central et la population.

Malgré l'aggravation des inégalités, tant que se poursuit la croissance économique, il y a peu de chances qu'apparaisse une révolution du Jasmin chinoise. Si la croissance venait à faiblir, en revanche, le Parti communiste chinois pourrait commencer à s'inquiéter.

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mardi 12 avril 2011

ANALYSE - Le printemps arabe rend Pékin nerveux - Jean-Pierre Cabestan


Le Figaro, no. 20743 - Le Figaro, mardi, 12 avril 2011, p. 14

Pour l'auteur, professeur à la faculté baptiste de Hongkong, la « révolution de jasmin » n'est pas pour demain, mais l'avenir politique de la Chine reste très ouvert.

Alors que la fin du régime Kadhafi approche, le gouvernement chinois redouble sa répression de toute dissidence politique. Les « révolutions du jasmin » du monde arabe seraient-elles contagieuses ? La nervosité même des autorités suscite un certain nombre d'interrogations.

La Chine n'a-t-elle rien à voir avec le Moyen-Orient ? Les différences entre la situation des deux régions sont évidentes. Le Moyen-Orient traverse des difficultés économiques et une crise sociale grave, alors que la Chine « surfe » au sommet de trente années « glorieuses » de sortie de la pauvreté, d'enrichissement et de montée en puissance. L'un est en général dirigé par des dictatures personnelles, alors que l'autre est piloté par un « conseil d'administration » certes coopté mais régulièrement renouvelé. L'un est gangrené par des mouvements d'opposition souvent souterrains, l'autre a empêché l'apparition d'une quelconque force organisée de contestation. C'est pourquoi les sociétés arabes sont en général pessimistes, alors que la chinoise est foncièrement optimiste. Toutefois, la direction du Parti communiste chinois a raison de s'inquiéter. Le printemps arabe a suscité un véritable intérêt en Chine, en particulier au sein de la jeunesse. Le pouvoir craint clairement la possible fusion entre une revendication démocratique en partie inspirée de l'extérieur et des exigences économiques, sociales mais aussi en matière de bonne gouvernance chaque jour plus fortes. En effet, l'insoluble corruption et le népotisme croissant de la classe dirigeante communiste, le creusement sans précédent des inégalités sociales, l'augmentation rapide du coût de la vie, et l'accroissement du chômage, notamment parmi les diplômés de l'université, constituent autant de ferments connus et durables de tensions sociales.

Lors de la récente réunion de l'Assemblée populaire nationale (mars 2011), le premier ministre Wen Jiabao s'est efforcé d'apporter des réponses à ces difficultés. Le prochain plan quinquennal (2011-2015) prévoit par exemple de créer chaque année 9 millions d'emplois, d'accélérer la construction de logements sociaux (36 millions en cinq ans), de contrôler l'inflation au-dessous de 4 %, d'accroître le salaire minimum de 80 % et de généraliser (villes) ou d'étendre (campagne) les systèmes d'assurance-santé ou de retraire.

Mais dans l'ensemble, la direction du PC continue de privilégier le maintien d'une « sécurité rigide » qui ne souffre d'aucune contestation organisée. Depuis février, plus d'une centaine d'activistes connus, ou plutôt de « suspects habituels », ont été mis à l'ombre. La société harmonieuse voulue par la majorité des responsables chinois est, pour reprendre une expression popularisée par l'architecte Ai Weiwei, aujourd'hui détenu, une société « harmonisée » à leur volonté.

Mais ce projet de stabilité ne nourrit-il pas, en repoussant aux calendes grecques toute ouverture politique véritable, les tensions entre le pouvoir et la société ? Un nombreux croissant d'experts chinois, dont le célèbre sociologue Yu Jianrong, le pensent. Confiant en sa capacité à garder la main et profitant de la faiblesse structurelle du mouvement démocratique, le Parti communiste fait le pari qu'il lui est préférable de tenir. Cependant, la société chinoise se mondialise et prend peu à peu conscience que d'autres pays en développement et de culture non occidentale ont réussi à se démocratiser.

Alors, « pourquoi pas nous ? » Les Chinois qui posent cette question sont probablement encore minoritaires. Mais il serait étonnant que leur nombre diminue, au lieu de s'accroître. En d'autres termes, la « révolution du jasmin » n'est pas pour aujourd'hui mais l'avenir politique de la Chine reste plus ouvert que jamais. Et pour l'heure, alors que le pays entame une transition difficile d'une économie axée sur l'exportation vers une économie privilégiant la consommation, l'on peut s'attendre à une augmentation des tensions sociales, tensions qui contraindront le pouvoir à redoubler d'efforts pour s'adapter à la réalité dont il a été pourtant le principal architecte.

Jean-Pierre Cabestan, auteur de « La Politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance », Presses de Sciences Po, 2010.

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lundi 11 avril 2011

Les investisseurs doivent se méfier de l'agitation sociale en Chine - John Foley

Le Monde - Economie, mardi, 12 avril 2011, p. 16

Pékin ne recule devant rien. En arrêtant, dimanche 3 avril, un artiste de réputation internationale, les autorités chinoises ont envoyé un message clair : la stabilité sociale est de plus en plus leur préoccupation majeure. Mais cette crainte arrive-t-elle jusqu'aux investisseurs ? Rien n'est moins sûr.

Sous le coup d'une enquête pour " crimes économiques ", Ai Weiwei doit sa célébrité en Chine à ses oeuvres ouvertement politiques. Après avoir croisé le fer avec le gouvernement sur le nombre des victimes du séisme survenu en 2008 dans le Sichuan, Weiwei a presque franchi la ligne rouge en déclarant récemment à un magazine hongkongais que la Chine était animée d'un puissant désir de révolte.

Son arrestation procède peut-être d'un simple accès de paranoïa. La hausse fulgurante des revenus en Chine devrait pourtant être un facteur de stabilité, au moment où les pays du Moyen-Orient sont en proie à l'agitation. Mais, en Chine, les nouvelles se propagent à la vitesse de l'éclair et touchent un public innombrable. Ainsi, lorsque le bruit a couru que le sel était un excellent remède contre les éventuelles radiations en provenance du Japon, les supermarchés se sont vidés en quelques jours.

Les investisseurs, eux, font preuve d'un enthousiasme imperturbable. Lors des deux premiers mois de 2011, les investissements directs étrangers ont progressé de 27 % sur un an, après une hausse record en 2010. L'indice boursier de référence affiche une hausse de 13 % depuis le point bas de janvier et, ces six derniers mois, les investisseurs étrangers ont acquis à Hongkong pour près de 40 milliards de yuans (4,2 milliards d'euros) d'obligations libellées en renminbi.

Au minimum, ils devraient procéder à un nouveau calcul de la prime de risque sur le marché chinois. Si l'agitation sociale devenait un réel problème, elle pourrait entraîner des ripostes, dont aucune ne serait bonne pour les investisseurs étrangers. Une réaction du gouvernement trop brutale ou trop molle ferait dérailler la croissance du produit intérieur brut (PIB), actuellement de 10 %.

Plus sûrement, la stabilité et la croissance du PIB pourront être préservées, mais les dissidents seront arrêtés, les libertés bridées et les réformes ajournées. L'économie devra en payer le prix, d'où un recul de l'innovation et un moindre empressement, de la part des grandes puissances économiques, à aider Pékin à s'impliquer dans le système financier mondial. Même si la Chine n'est pas prête à de grands bouleversements, les investisseurs qui la côtoient risquent d'être un peu secoués.

John Foley

(Traduction de Béatrice Laroche)

Plus de commentaire sur l'actualité économique et financière.

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Des musées se mobilisent pour la libération de l'artiste Ai Weiwei

Le Monde - International, mardi, 12 avril 2011, p. 8

Le Musée Guggenheim, à New York, vient de lancer une pétition sur Internet demandant la libération de l'artiste chinois Ai Weiwei (photo), 53 ans, arrêté à l'aéroport de Pékin, le 3 avril, soupçonné de " crimes économiques ", et depuis tenu au secret. Les directeurs du Musée d'art moderne de New York, de l'Art Institute de Chicago ou de la Tate de Londres sont parmi les premiers signataires d'une pétition qui se trouve sur les sites de ces musées, sur Facebook ou Twitter. Les signataires rappellent qu'Ai Weiwei est " un des artistes majeurs de la scène artistique indépendante chinoise ", et que " cet ami visionnaire " est également architecte - il a conseillé les architectes suisses Herzog & de Meuron lors de la réalisation du Stade national de Pékin construit pour les Jeux olympiques d'été de 2008.

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vendredi 8 avril 2011

L'artiste que Pékin veut réduire à néant - Brice Pedroletti

Le Monde - Dernière heure, vendredi, 8 avril 2011, p. 28

C'est la veille des congés de Qingming, la Fête des morts, que l'artiste Ai Weiwei a " disparu " : en partance pour Hongkong, il a été emmené à l'aéroport de Pékin par des officiers de l'immigration. Sa femme et ses équipes sont sans nouvelles de lui. L'avocat Liu Xiaoyuan n'en sait pas plus.

Malgré l'indignation qu'a suscitée à travers le monde l'arrestation supposée du pape de l'avant-garde chinoise, aucune information n'est encore venue la confirmer ni l'infirmer. Jusqu'à cet éditorial du Huangqiu Shibao, publié trois jours plus tard, le 6 avril au matin : Ai Weiwei est un " franc-tireur de la société chinoise ", qui " fait des choses que les autres n'osent pas faire ", " il s'est approché de la ligne rouge de la loi chinoise ", et " s'il continue comme ça, il va inévitablement franchir cette ligne un jour ", prévient l'article.

En 2009, Ai Weiwei avait commémoré Qingming à sa manière. Le jour du nettoyage des tombes fut consacré aux victimes du tremblement de terre du Sichuan, vieux de moins d'un an. Mais les parents des enfants morts sous les décombres de leurs écoles qui avaient été très mal bâties furent astreints à un deuil encadré, de crainte qu'ils ne manifestent. L'artiste avait lancé, en ligne, un journal d'enquête citoyen, pour rassembler les noms des écoliers morts. Sur son blog, chaque enfant identifié fut symbolisé par une bougie.

La quête de ces noms fut mouvementée : ses équipes de bénévoles furent souvent maltraitées, parfois brutalisées. Les noms étaient, leur dit-on, un secret d'Etat. De ce travail sur la responsabilité et la mémoire, dont les archives numériques ont probablement été confisquées par la police dimanche, quand celle-ci a saisi tout le matériel informatique de l'artiste, Ai Weiwei avait déjà tiré plusieurs performances artistiques marquantes. Ainsi, les internautes furent invités à prononcer à haute voix un nom de victime et à envoyer le fichier son à l'artiste, qui en fit un émouvant mémorial sonore, sur Internet, le jour d'anniversaire du séisme.

A Munich, quelques mois plus tard, il recouvrit toute la façade du Musée Haus der Kunst de sacs d'écoliers, détachant en idéogrammes chinois la phrase prononcée par une mère en pleurs : " Elle a vécu heureuse, en ce monde, pendant sept ans. "

Cette année-là, son blog, qui rassemble alors des dizaines de millions de pages vues, " disparaît " du monde virtuel, signe que le " franc-tireur " n'est plus très loin de la " ligne rouge ". Son nom est banni de la presse chinoise. La censure s'obstine et extirpe toute référence positive à l'artiste : quand, le 21 février 2011, le portail Sina organise un vote pour élire l'artiste de l'année 2010, Ai Weiwei arrive en tête... L'après-midi même, son portrait est effacé.

Cette négation de son travail et de son être, l'exil digital qui lui est imposé - il ouvrira un blog à l'étranger - sont lourds de sens pour un artiste dont l'oeuvre donne une si grande place à la mémoire et à l'Histoire. Dans les années 1990, Ai Weiwei s'est fait connaître par les meubles chinois anciens qu'il remembre, selon les techniques d'époque, dans des postures incongrues. Ces vases ou ces poutres antiques qu'il repeint ou pulvérise : un processus de destruction et de recréation qu'il veut respectueux de la cohérence de l'objet, par opposition aux destructions irrationnelles de la révolution culturelle.

" Sunflower Seeds ", l'exposition d'Ai Weiwei, qui dure jusqu'en mai à la Tate Modern à Londres, déroule devant le visiteur cent millions de graines de tournesol en porcelaine, ce dénominateur commun de la pauvreté, et ultime résidu de lien social, dans les pires moments de dénuement économique et humain de l'histoire chinoise, explique-t-il dans le précieux documentaire que la BBC lui a consacré. On peut voir aussi, chez ce metteur en scène de la démesure statistique, une réflexion sur l'individualité et la production de masse dans la Chine d'aujourd'hui. A moins de faire de ces fèves factices, peintes à la main par plus d'un millier d'ouvriers, les pathétiques fossiles de ces tournesols dont la propagande truffait les portraits de Mao, parce qu'ils se tournaient naturellement vers le soleil, comme le peuple vers le Grand Timonier.

Dépositaire des combats de son père, le poète Ai Qing, contre l'injustice, Ai Weiwei fut déjà le témoin d'une tentative d'anéantissement culturel : interdit d'écrire, Ai Qing doit du matin au soir, pendant cinq ans, nettoyer toutes les latrines d'un village du Xinjiang, où la famille a été exilée et vit dans un trou. Leur réhabilitation, comme si de rien n'était, à la mort de Mao, en 1976, remplit Ai Weiwei d'un étrange malaise. Il part pour New York, avec la ferme attention de ne plus remettre un pied en Chine, mais revient en 1993 au chevet d'Ai Qing, malade. Son engagement actuel est " un devoir, une mission, une évidence ", nous a-t-il expliqué, en juin 2009, lors d'une interview.

Malgré ses audaces, Ai Weiwei fit longtemps figure d'intouchable. En s'y attaquant, le dragon chinois prend un risque : mardi, sur le site de microblogs chinois Weibo, des centaines d'usagers remplaçaient leur photo par celle d'Ai Weiwei - avant d'être contrés par la police du Net. L'éditorial moralisateur du Huangqiu Shibao, vague et incohérent, intitulé " La loi ne doit pas céder devant les francs-tireurs ", a provoqué un tollé. Gare aux artistes, surtout à ceux qui ont de la mémoire...

Brice Pedroletti

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jeudi 7 avril 2011

RÉCIT - Pékin écrase les pousses de jasmin - Philippe Grangereau

Libération - Monde, jeudi, 7 avril 2011, p. 8

Arrestations, disparitions... la Chine intensifie depuis deux mois la répression contre les prodémocrates.

La furieuse campagne de répression politique, lancée en février par les autorités chinoises, ne cesse de s'étendre. Dimanche soir, l'artiste Ai Weiwei, célèbre pour avoir participé à la conception du stade olympique de Pékin en forme de nid d'hirondelle, a rejoint les quelque deux cents écrivains, blogueurs, artistes, journalistes et prodémocrates qui ont été arrêtés, condamnés, mis en résidence surveillée ou que la police a fait disparaître sans autre forme de procès pour des délits d'opinion, selon les organisations de défense des droits de l'homme. Ai Weiwei a été arrêté à l'aéroport de Pékin alors qu'il s'apprêtait à se rendre à Hongkong. Le régime refusait, hier encore, de donner la moindre explication. La police, qui a saisi ses ordinateurs et ceux de ses assistants, recherche activement de quel crime il pourrait être accusé. «Ai Weiwei va payer le prix de son indépendance d'esprit», assurait hier un éditorial vengeur du quotidien officiel Global Times. La France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont, de leur côté, demandé la libération de l'artiste, tandis que l'ambassadeur de l'Union européenne en Chine dénonçait «l'utilisation croissante par les autorités chinoises de mises en détention arbitraires de défenseurs des droits de l'homme, d'avocats et de militants».

Cure-dents. Fils d'Ai Qing, un poète réputé, Ai Weiwei est devenu en quelques années l'un des chefs de file de l'intelligentsia libérale. «Le simple fait d'avoir des opinons différentes peut coûter la vie aux dissidents; ils peuvent être emprisonnés, réduits au silence ou disparaître», déclarait-il l'an dernier. Provocateur, Ai Weiwei semblait, jusqu'alors, protégé par sa renommée en Chine et à l'étranger. L'une de ses expositions est actuellement visible à la Tate Gallery de Londres. Il avait reçu de nombreux avertissements : en janvier, une galerie qu'il venait de bâtir à grands frais à Shanghai avait été détruite par les autorités. Ai Weiwei risque aujourd'hui de rejoindre en prison le Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo.

«Les "guobao" [brigadiersde protection de la sécurité intérieure, ndlr] peuvent nous arrêter quand ils veulent, où ils veulent, nous emprisonner le temps qu'ils veulent et nous maltraiter comme bon leur semble», déplore un professeur d'université qui préfère garder l'anonymat. Gao Zhisheng, avocat des droits de l'homme enfermé on ne sait trop où depuis deux ans, a ainsi subi des sévices indescriptibles. Selon un journaliste d'Associated Press qui a pu recueillir clandestinement ses propos l'an dernier, il a été dévêtu, attaché puis battu pendant deux jours et deux nuits par plusieurs policiers. L'avocat a également eu ses parties génitales percées par des cure-dents, selon un texte qu'il est parvenu à rendre public. «Cette campagne de persécution a été ordonnée au plus haut niveau du Parti communiste, explique une source bien informée. L'objectif est de "tuer des poulets pour effrayer les singes".»Comprenez semer la terreur.

Censure. Ces rafles d'opposants à la chaîne s'accompagnent d'une réaffirmation sans ambiguïté par le pouvoir de la «supériorité» de la dictature du Parti unique. «Nous jurons solennellement que nous n'adopterons jamais le multipartisme; que nous ne diversifierons jamais notre ligne politique; que nous ne séparerons jamais les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire; que nous n'adopterons jamais un système bipartite; que nous ne privatiserons pas», a d'ailleurs lancé début mars, le numéro 2 du comité permanent du Bureau politique, Wu Bangguo. En plus de diverger de la ligne du Premier ministre Jiabao (qui s'est déclaré, à plusieurs reprises cette année, favorable à des réformes politiques), cette position orthodoxe est diamétralement opposée aux profonds changements proposés à la fin des années 80 qui avaient commencé à mettre en place une séparation du parti et de l'Etat. Cette politique s'est encore raffermie pour contrer les appels lancés, en février, sur Internet pour une «révolution de jasmin» en Chine. D'importants moyens sont mis à la disposition des polices pour censurer Internet et réprimer efficacement tout défi, si petit soit-il, à la dictature du Parti unique.

L'embastillé Ai Weiwei a l'art de poser les bonnes questions. L'an dernier, dans un éditorial publié par le Wall Street Journal, il s'interrogeait sur le partenariat que l'Occident avait scellé avec la Chine, lui permettant de devenir la seconde puissance économique du monde tout en légitimant et en renforçant son régime répressif. «Comment, écrivait-il, un Etat basé sur la limitation des flux de l'information et de la liberté de parole peut demeurer puissant ? Et si cela est possible, alors, quelle sorte de monstre va-t-il devenir ?»

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mardi 5 avril 2011

L'artiste chinois Ai Weiwei, figure de la vigilance citoyenne, a été arrêté à Pékin

Le Monde - International, mardi, 5 avril 2011, p. 9

Son atelier et son domicile ont été perquisitionnés. Ses assistants et sa femme ont été interrogés

L'artiste chinois Ai Weiwei, 53 ans, a été empêché, dimanche matin 3 avril, à Pékin d'embarquer dans un avion pour Hongkong puis Taïwan, où il se rendait pour une exposition, selon l'un de ses assistants, qui en a informé des journalistes étrangers.

Il n'avait toujours pas donné de nouvelles vingt-quatre heures après avoir été emmené par des officiers de l'immigration à l'aéroport de Pékin. Pendant ce temps, son studio à Caochangdi, un village d'artistes et de galeries à l'est de Pékin, a été perquisitionné toute la journée de dimanche, par des dizaines de policiers munis de mandats, ont rapporté ses assistants.

Huit de ses collaborateurs, ainsi que sa femme, Lu Qing, ont été interrogés et une grande partie du matériel informatique du studio a été confisquée, ce qui signalerait une opération de police élaborée, et approuvée par la haute hiérarchie de la sécurité publique. Les dimanches sont devenus une date sensible en Chine depuis l'organisation, mi-février, de « promenades dominicales » en faveur d'une « révolution du jasmin », à la tunisienne, en Chine.

Toujours d'après les assistants de l'artiste, divers services administratifs étaient venus à trois reprises dans la semaine vérifier la conformité des normes incendies du studio, ou bien les permis de travail de ses employés étrangers, une tactique classique de la police pour gêner le travail d'organisations sensibles. Le studio d'Ai Weiwei produit des travaux à fort contenu social qui dérangent les autorités, autour d'événements ou de personnalités qui suscitent la polémique.

Il avait lancé, en 2009, une enquête citoyenne sur des écoles mal construites du Sichuan, glanant des milliers de témoignages et du matériel multimédia qui avait fait grand bruit. Il s'était aussi activement engagé pour défendre l'activiste du Sichuan Tan Zuoren, qui dénonçait également le scandale des écoles, mais s'était rapidement fait arrêter. L'avocat du militant avait alors prévu de faire venir Ai Weiwei à la barre lors du procès de M. Tan, mais la police avait tout simplement empêché l'artiste et les autres témoins de sortir de leur chambre d'hôtel à Chengdu.

Malgré sa célébrité en Chine - il est le fils du poète Ai Qing et il a participé au design du stade olympique, le Nids d'oiseau -, Ai Weiwei a perdu, ses deux dernières années, en raison des consignes de la censure, sa visibilité dans les médias chinois. Son blog sur le portail Sina - il faisait partie, à l'origine, des célébrités invitées par le géant de l'Internet chinois - a été bloqué puis supprimé.

En revanche, il est très actif sur Twitter, bloqué en Chine, mais accessible grâce à des techniques de contournement de la censure. Il y est devenu pour les jeunes générations de Chinois, une figure emblématique de la contestation. On l'y surnomme « Ai Weilai » ou « Celui qui aime l'avenir ».

Ces derniers mois, l'artiste a plusieurs fois été interrogé par la police ou bloqué dans sa résidence de Caochangdi. Il avait déjà été empêché, le 10 décembre 2010, de s'envoler pour l'étranger avant la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo. Il le faisait alors savoir haut et fort - par Twitter.

Cette fois, l'ampleur des moyens déployés par la police pourrait signifier que l'artiste s'expose à des poursuites bien plus graves que par le passé, où les actions entreprises contre Ai Weiwei relevaient essentiellement de l'intimidation. Un nouveau degré serait alors franchi dans ce qui apparaît comme une vaste campagne préemptive destinée à contrer tout mouvement de contestation en Chine. Des dizaines de militants et d'avocats de premier rang ont déjà été soit arrêtés soit sont portés disparus ces dernières semaines.

Brice Pedroletti

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lundi 4 avril 2011

Pékin redoute une contagion des révoltes arabes et réprime les pro-démocrates

Le Monde - International, samedi, 2 avril 2011, p. 10

Une trentaine de personnes ont disparu, une vingtaine ont été arrêtées et près de 200 interrogées.

Les listes circulent discrètement sur l'Internet, celle des « disparus » (une trentaine), de ceux qui ont été arrêtés (une vingtaine), ou encore de ceux qui ont été « invités à boire le thé », c'est-à-dire interrogés (près de deux cents personnes).

C'est la première fois qu'autant d'avocats et d'internautes chinois, catégorie encore relativement protégée parmi les militants de la société civile, sont concernés. Plusieurs avocats de premier plan - dont Teng Biao, qui avait reçu le Prix des droits de l'homme de la République française en 2007 - n'ont toujours pas donné signe de vie depuis qu'ils ont été emmenés le 19 février, par des policiers.

L'internaute Ran Yunfei, un blogueur influent jusque-là toléré, a été interrogé puis arrêté pour incitation à la subversion. L'écrivain Yang Hengjun, un ex-fonctionnaire du ministère des affaires étrangères chinois, qui a la nationalité australienne, auteur d'un blog caustique vis-à-vis du système politique chinois, a lui aussi disparu le 27 mars à l'aéroport de Canton, après avoir fait comprendre à sa famille qu'il avait des ennuis.

Après une forte mobilisation de l'Australie en sa faveur, M. Yang a redonné signe de vie le 31 mars, expliquant, sans vraiment convaincre, qu'il s'agissait d'un malentendu. Le « mystère Yang Hengjun », comme l'ont surnommé les internautes, pourrait s'éclaircir dès son arrivée prochaine à Sydney.

Tous sont victimes d'une vive réaction des organes de sécurité chinois aux appels, fin février, à une révolution à la « tunisienne » en Chine. Le mode d'action des autorités n'est pas nouveau, mais une grande partie des Chinois feint de l'ignorer, ou croit qu'il appartient au passé.

Des champs de liberté s'étaient développés aux marges de la société chinoise, par exemple via les services de réseaux sociaux en ligne, dont certains sont théoriquement bloqués mais très largement utilisés. « Il y avait aussi une forme d'activisme légal qui allait bien au-delà de ce que le pouvoir avait envisagé, analyse Nicholas Bequelin, de Human Rights Watch à Hongkong, cette campagne vise à réajuster ces «anomalies», par rapport à la réalité politique du régime, qui est aujourd'hui ouvertement hostile aux idées d'Etat de droit et de liberté d'expression. »

Pékin paraît très nerveux face aux développements politiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, qui ont montré que les réseaux sociaux jouaient un rôle dans la mobilisation populaire. Selon certains observateurs, les valeurs universelles d'Etat de droit, de liberté d'expression et de tolérance qui ont inspiré les révoltes arabes ont fait d'immense progrès en Chine ces dernières années grâce à l'Internet et à une presse commerciale libérale, comme le groupe Nanfang qui promeut un agenda libéral et réformateur.

« L'aile dure du régime considère ces idées dangereuses, pourtant, le débat traverse non seulement la société, mais aussi le parti et le gouvernement, poursuit M. Bequelin pour qui, la réponse immédiate a été de supprimer la frange la plus active qui défend ces idées par des frappes préemptives. Toutes sortes de personnalités jusque-là tolérées se retrouvent hors-jeu. ».

Si le système chinois est suffisamment ouvert pour que l'information circule dans les milieux pro-démocratie et alerte les ONG de défense des droits de l'homme à l'étranger, il reste verrouillé quand cela est jugé nécessaire.

Aucun des cas de disparition ou d'arrestation n'a provoqué de vague d'indignation, comme ont pu en susciter sur l'Internet chinois des affaires d'injustice, de morts suspectes en prison, ou d'abus policiers. Et ce, notamment, à cause du fait qu'il n'existe pas de photos choquantes. Les médias ont reçu, enfin, des consignes strictes, et l'Internet a été fortement pertubé ces dernières semaines.

Si le cas de l'avocat Gao Zhisheng - torturé et toujours « disparu » - a créé un grave précédent, les organes de sécurité chinois prenaient jusqu'alors certaines précautions avec les membres de cette profession. Ceux-ci savaient se défendre, s'entraidaient et pouvaient mobiliser l'opinion publique.

Cette fois, un pas a été franchi : six avocats figurent parmi les douze personnes dont les familles n'ont plus de nouvelles. En outre, nombre de leurs confrères ont reçu des menaces bien plus sérieuses que d'habitude. Ces mises au secret au-delà de ce qui est légalement permis, traduisent certes, selon les experts, une certaine impuissance des organes de sécurité face aux défenseurs des droits. Mais elles sont aussi synonymes de brutalités : « Dans le cas de disparitions forcées, les tortures et les brutalités ne visent pas à obtenir des aveux. Il s'agit avant tout d'intimider, et de terroriser tout un groupe », explique la juriste Eva Pils, spécialiste des droits en Chine à l'université chinoise de Hongkong.

Brice Pedroletti

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jeudi 24 mars 2011

En Chine, les médias contre la guerre - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20897 - International, jeudi, 24 mars 2011, p. 7

Après s'être abstenue lors du vote de la résolution de l'ONU, la Chine est aujourd'hui vent debout contre un conflit qu'elle dit fondé sur des arrière-pensées économiques et géostratégiques.

A lire la presse officielle chinoise et à écouter les grands médias audiovisuels du pays, cela ne fait aucun doute : la guerre en Libye est fondée sur de basses considérations économiques ou géostratégiques. Le « China Daily » a résumé les choses en expliquant que « de même que l'Irak avait été attaqué à cause de son pétrole, la Libye est également attaquée pour son pétrole ». Pour le « Global Times », très nationaliste, cela va plus loin : « Avec ces attaques aériennes, l'Occident fait passer le message qu'il veut dominer le monde. » Tout cela parce que ce dernier « croit encore dur comme fer qu'il dirige le monde ». Quant au « Quotidien du peuple », il juge que « pour l'essentiel, l'intervention politique et militaire occidentale au Moyen-Orient est liée au pétrole ».

La France est particulièrement visée. Le « Quotidien du peuple » voit dans son activisme sur ce dossier le signe que, présidant le G20, elle veut à tout prix démontrer sa capacité à mener une dynamique collective. Et il n'exclut pas qu'il y ait là, de la part de Nicolas Sarkozy, des considérations politiciennes, la Libye faisant diversion après les élections cantonales.

Nulle part n'est relevée, en revanche, l'incohérence de la position chinoise dans ce dossier. Car si Pékin apparaît aujourd'hui comme le pays le plus vindicatif contre l'intervention en Libye et appelle depuis mardi à un cessez-le-feu, le pays s'est pourtant abstenu lors du vote de la résolution de l'ONU, plutôt que d'y opposer son veto. Une attitude inédite : l'empire du Milieu a toujours été opposé aux interventions militaires fondées sur des arguments humanitaires. Le principe de non-ingérence et de respect de la souveraineté primait. Pour certains, le fait qu'il ait, cette fois, implicitement accepté cette intervention découle de son nouveau statut de puissance. Le pays est désormais obligé de jouer un rôle plus constructif et donc de tenir compte de l'avis des pays arabes ou africains plébiscitant l'opération militaire.

Le résultat est ce grand écart entre, d'un côté, une abstention qui vaut acceptation, et de l'autre, une campagne médiatique dont la virulence peut s'expliquer par l'extrême vigilance des autorités vis-à-vis de la propagation des valeurs « occidentales » de droits de l'homme. Le « Global Times » a ainsi dénoncé les sites Internet chinois qui invoquent « l'argument insensé selon lequel les droits de l'homme seraient plus importants que la souveraineté ». Effectivement, le plus célèbre des blogueurs chinois, Han Han, a écrit que « le refus de l'ingérence ne vaut rien lorsqu'on a affaire à des dictateurs ». Quant au site de « micro-blogging » du portail Sina, il a laissé s'écrire quelques messages critiques. L'écrivain Zhang Yihe relaie ainsi le message d'un internaute qui s'étonne du fait que « les pays qui s'opposent au recours à la force à l'extérieur soient souvent ceux qui la pratiquent à l'intérieur ».

Gabriel Grésillon

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mardi 22 mars 2011

L'opération libyenne mécontente la Chine - Brice Pedroletti

Le Monde - International, mercredi, 23 mars 2011, p. 10

Les frappes aériennes de la coalition n'ont pas bonne presse en Chine. Les forums d'expression sur Internet comparent cette opération militaire avec celle menée par l'Alliance (huit nations, dont la France et les Etats-Unis) qui écrasa la révolte populaire des Boxeurs en Chine en 1900. Le quotidien nationaliste Global Times peint, dans son édition du mardi 22 mars, une intervention guidée par " les intérêts suprémacistes de l'Occident ".

La presse libérale s'interroge sur les motifs de l'action militaire et sur les risques de déstabilisation de la région. D'autres, enfin, renvoient la balle en direction du pouvoir : " Ma manière de voir les choses est très simple : les dictateurs n'ont pas "d'affaires internes", et les bourreaux doivent être envahis et éliminés ", écrivait, lundi, Han Han, le plus célèbre blogueur chinois.

Pékin a plusieurs raisons d'être mal à l'aise. La Chine a voté les sanctions contre la Libye aux Nations unies. Puis, après s'être abstenue sur la question de la zone d'exclusion aérienne, elle a exprimé, dimanche, " ses regrets " à ce sujet, considérant que cela était contraire au " consensus de Pékin " proposé aux pays africains. Au cours des Forums de coopération sino-africaine qui se tiennent tous les trois ans, la Chine offre à ses partenaires une troisième voie économique - des actions de coopération économique et des achats d'énergie ou de matières premières - avec la garantie d'une non-ingérence dans leurs affaires.

Nombreux contrats

Les relations de la Chine avec la Libye étaient toutefois loin d'être évidentes. En 2006, Saïf Al-Islam Kadhafi, l'un des fils du colonel, avait rencontré le président taïwanais indépendantiste Chen Shui-bian à Taïpeh et l'avait invité à Tripoli au nom de son père, s'attirant l'ire des Chinois. M. Kadhafi avait envoyé des représentants de rang inférieur au forum sino-africain de 2006 à Pékin, où s'étaient rendus 35 chefs d'Etat du continent. En 2009, son ministre des affaires étrangères avait parlé " d'invasion chinoise " et donnera des conseils de bonne conduite à Pékin.

Les entreprises chinoises ont signé, toutefois, de nombreux contrats avec la Libye. Lorsque les troubles ont éclaté, mi-février, 27 chantiers chinois, dans la construction et les télécoms, ont été affectés, selon le ministère du commerce chinois. Pékin a, enfin, dû évacuer 35 000 travailleurs.

" La Chine a souffert économiquement des bouleversements en Libye et l'attaque des forces étrangères va porter atteinte à ses intérêts économiques là-bas ", dit au Monde Shi Yinhong, expert en relations internationales à l'université du peuple à Pékin.

Brice Pedroletti

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