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mercredi 2 novembre 2011

Jours de grève en Chine... où les ouvriers ont appris à se défendre

Le Monde - 24 heures dans le monde, mercredi 2 novembre 2011, p. 2

Il aura fallu que les 1 178 salariés de l'usine chinoise produisant les montres Citizen tiennent tête dix jours à leurs patrons pour obtenir un geste. La direction japonaise de l'établissement a cédé, jeudi 27 octobre, sur leur revendication principale : le paiement de quarante minutes de présence quotidienne sur le lieu de travail, imposée depuis 2005 mais non rémunérée car présentée comme une pause pour utiliser les sanitaires.

Cependant, une centaine d'ouvriers de Shenzhen n'ont pas repris le travail car ils jugent la proposition insuffisante et sont menacés de licenciement s'ils ne cèdent pas. " Le patron a le coeur noir ", lance un gréviste. Les grévistes de Citizen considèrent également que leurs employeurs ne payent pas assez pour leur couverture santé, seulement 77 yuans par mois (8,6 euros) alors que ce devrait être 10 % du salaire, et rien du tout pour ceux qui sont employés depuis moins de un an. Ils peinent à comprendre la légèreté des dirigeants de l'entreprise.

Cette " mobilisation pour les droits ", comme la qualifient les ouvriers de l'usine Guanxing, n'en est qu'une parmi tant d'autres depuis la médiatisation, au printemps 2010, d'un piquet de grève chez Honda et la multiplication, à la même période, des suicides dans les dortoirs de Foxconn, premier sous-traitant mondial en électronique. Les employés de Guanxing se sont d'ailleurs inspirés pour leurs mouvements de ceux d'une autre usine travaillant également pour les Japonais de Citizen, à Dongguan, cité industrielle jouxtant Shenzhen. Exigeant le paiement de dix minutes de présence supplémentaire jusqu'alors " bénévole " sur le lieu de travail, ils ont cessé la production et obtenu gain de cause au bout de deux semaines.

Depuis quelques années, " les ouvriers réalisent qu'il faudra se battre pour leurs droits et, grâce à Internet, nous savons ce qu'il se passe ", explique Sheng Tiepiu, un gréviste de Citizen au bras plâtré depuis qu'il a été poussé violemment par un supérieur le 17 octobre, jour du début du mouvement.

Dans un rapport intitulé " L'union fait la force " et publié mi-octobre, le China Labour Bulletin (CLB) constate que les ouvriers chinois prennent désormais l'initiative, n'attendant plus que l'amélioration de leur condition soit décrétée par le gouvernement. Les ouvriers sont également mieux organisés et partagent un sentiment d'unité de la cause, selon cette organisation de protection des droits des travailleurs chinois, installée à Hongkong.

Les mouvements sociaux sont généralement couronnés de succès, note le CLB, et permettent d'obtenir des hausses de revenus. Dans les zones industrielles de Shenzhen, le salaire minimum mensuel a été réévalué de 20 % en mars, passant à 1 320 yuans (146 euros) même si l'inflation relativise ces avancées : les prix des produits alimentaires ont progressé de 13,4 % en douze mois.

Dans nombre d'usines, les ouvriers parviennent désormais à gagner 2 000 yuans par mois (225 euros), mais à la condition de travailler dix heures par jour, six jours sur sept. Devant le complexe de Foxconn, Xie, 21 ans, qui ne donne que son nom de famille, explique que son salaire s'approche désormais parfois de 4 000 yuans (440 euros) par mois avec les heures supplémentaires, ce qu'il trouve correct. A ses côtés, un camarade ne gagne que 2 000 yuans.

Ici vivent 300 000 employés, qui assemblent les produits d'Apple, Nokia, Dell, et autres grands noms de l'électronique. Des dizaines d'ouvriers se pressent à la porte nord du complexe chaque matin, dans l'espoir d'être embauchés dans cette usine qui propose des salaires meilleurs que la moyenne dans le Guangdong. Les toits des bâtiments sont pourtant couronnés d'un filet antisuicide depuis un an, rappelant que quatorze ouvriers ont mis fin à leur vie ici en 2010. Deux personnes ont malgré tout sauté en 2011. Xie ne fera qu'un temps ici, et rentrera ensuite au Hubei, la province du Centre où vit sa famille : " Bosser à l'usine n'est pas une fin en soi. Je gagnerai peut-être moins là-bas mais j'aurai davantage de liberté ", dit ce jeune homme.

Il s'interroge sur la viabilité du système : " Un vieux proverbe dit que la richesse ne dure pas trois générations dans une famille. " Or, lui incarne la deuxième génération à avoir rejoint l'usine après les réformes économiques, plus éduquée, 67,2 % ayant fini le lycée contre 18,2 % pour la génération précédente. Ils changent d'emploi tous les quatre ans en moyenne, alors que leurs aînés restaient une décennie dans leur entreprise, selon le syndicat étatique. Les attentes des nouveaux ouvriers chinois demeurent modestes - une meilleure cantine, des divertissements, un billet de train offert pour la migration du Nouvel An lunaire, une hausse de salaire équivalente à la hausse des prix - mais sont en décalage avec la vie à l'usine de la sueur, où l'aliénation passe aussi par l'infantilisation.

Le 20 mai, 4 000 ouvriers se sont ainsi mis en grève dans les ateliers de sacs à main Simone Limited - qui travaillent notamment pour Burberry - après que les superviseurs eurent inspecté les dortoirs des femmes pour s'assurer que leurs amis ne leur rendent pas de visites nocturnes...

Selon Liu Kaiming, spécialiste de la responsabilité sociale des entreprises à Shenzhen, le manque de main-d'oeuvre dans les industries requérant de nombreux ouvriers peu qualifiés autorise davantage de travailleurs à démissionner ou à faire grève. Cette année, moins de grandes usines se sont mises en grève mais bien plus de petites, qui sont donc moins médiatisées, selon Liu Kaiming.

Les autorités sont alors tiraillées entre la nécessité de s'accommoder avec les ouvriers pour assurer la stabilité sociale et celle de satisfaire les investisseurs qui pourraient être tentés de déménager. Ainsi à l'usine de montres Citizen, certains grévistes ont-ils été temporairement détenus tandis que les responsables du syndicat sont désignés par la direction de l'entreprise et n'incarnent aucunement l'intérêt des ouvriers. Mais le gouvernement du district a organisé en parallèle la médiation : " Nous conseillons à la direction de faire des compromis et si nous n'intervenions pas, il n'y aurait probablement pas de solution, explique un officiel du district présent devant l'usine, mais nous ne pouvons pas contraindre la direction car techniquement elle n'est pas dans l'illégalité. "

Guo Wanda, vice-président de l'Institut de développement de la Chine à Shenzhen, constate que les autorités du Guangdong réfléchissent à des mécanismes permettant d'apaiser les conflits sociaux dans ce poumon industriel où se déroulerait un tiers des grèves du pays. Le secrétaire du comité provincial du Parti communiste, Wang Yang, qui prétend à un poste au comité permanent du Politiburo lors de la passation de pouvoir de l'automne 2012, tente de créer des canaux pour maintenir le contact avec la population de migrants afin de connaître les motifs de mécontentement, et donc de savoir comment désamorcer les crises sociales.

De son côté, le CLB constate également que les autorités du delta de la rivière des Perles perçoivent désormais les grèves comme des conflits à gérer par la médiation plus que la coercition. Ce qui n'empêche pas que l'Etat continue d'employer la manière forte pour bloquer l'agitation dès lors qu'elle se déclenche, et que d'autres provinces sont moins éclairées.

Pour Liu Kaiming, l'organisation des ouvriers reste synonyme d'instabilité sociale et demeure donc intolérable aux yeux du gouvernement. Celui-ci " n'a pas encore trouvé d'équilibre entre l'intérêt des entreprises exportatrices et celui des travailleurs migrants ", constate-t-il.

La défense des droits des travailleurs ne va pas toujours de soi en politique, explique Guo Wanda, qui conseille à la fois les autorités locales et centrales : " Le gouvernement à Pékin a compris qu'il faut faire du social pour assurer la stabilité politique mais les autorités locales ont encore tendance à être obsédées par la croissance économique, car elle est déterminante pour les rentrées fiscales et le statut des officiels, davantage que la condition ouvrière. "

Harold Thibault

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mercredi 13 avril 2011

OPINION - L'économie chinoise est encore loin du point de retournement - François Bourguignon

Les Echos, no. 20911 - Idées, mercredi, 13 avril 2011, p. 13

Des signes de tension sont apparus ces derniers temps sur le marché du travail urbain en Chine : fréquence croissante de mouvements sociaux (grève chez Honda en 2010), accélération de la hausse des salaires, et même, dit-on, recours à de la main-d'oeuvre étrangère. Certains analystes en déduisent que le surplus de main-d'oeuvre est en voie d'extinction et que l'économie est proche du « point de retournement de Lewis », du nom du fameux économiste du développement, prix Nobel 1979. Passé ce point, la croissance est susceptible de ralentir du fait d'une pression salariale croissante, et la structure économique s'en trouve modifiée. En particulier, une main-d'oeuvre plus chère devrait rendre les exportations moins compétitives et réorienter le développement vers les biens non échangeables et les marchés nationaux, réorientation qui figure en tête de l'agenda fixé par le XIIe Plan quinquennal de développement, tout récemment approuvé par les instances politiques.

Une telle vision du développement à moyen terme chinois paraît optimiste. Peut-on en effet penser que le surplus de main-d'oeuvre d'une économie dont la population est encore aujourd'hui à 57 % rurale, avec une productivité qui représente moins du tiers de celle de la population urbaine, soit sur le point de disparaître ? Rien n'est moins sûr. Mais alors, comment expliquer le paradoxe d'une tension sur le marché du travail urbain coexistant avec un apparent surplus de maind'oeuvre rurale en l'absence d'un resserrement notable des contrôles migratoires ?

L'explication réside dans l'hétérogénéité de la population rurale et la composition évolutive des flux migratoires. La migration récente concerne surtout des jeunes, mieux éduqués que leurs aînés, avec peu de charges de famille, et s'adaptant facilement aux contraintes de l'emploi industriel dans les grandes métropoles. De 2000 à 2010, les effectifs des 25-35 ans ont été divisés par deux dans la Chine rurale alors que sur l'ensemble de la population, ils ne diminuaient que de 10 %.

Les réserves de migrants restent cependant importantes et le XIIe Plan prévoit encore la migration de quelque 200 millions de personnes dans les dix prochaines années. Mais ces migrants potentiels ont un profil moins intéressant pour les industries exportatrices et un coût migratoire plus élevé que la vague précédente. Les attirer en ville et continuer de résorber le surplus de main-d'oeuvre chinois exige donc non seulement un niveau de salaire plus élevé mais aussi des conditions administratives, économiques et sociales de la migration plus favorables.

Une autre raison de douter d'un retournement proche du marché chinois du travail est la baisse continue de la part du travail dans le PIB constatée depuis une vingtaine d'année. Peu de données existent sur les toutes dernières années mais cette évolution, associée au maintien d'une croissance rapide, paraît peu compatible avec une économie où le travail deviendrait rare.

Le point de retournement de Lewis, où la productivité du travail sera comparable dans les villes et dans les campagnes, est probablement encore lointain. Les dirigeants chinois désirent effectuer rapidement une réorientation majeure de leur économie en direction des marchés nationaux, suivant en cela les exhortations de leurs partenaires étrangers. Poursuivre cet objectif exige des politiques volontaristes plutôt que de s'en remettre à l'équilibrage progressif du marché du travail.

François Bourguignon est directeur de Paris School of Economics.

PHOTO - A worker is silhouetted as he sits atop scaffolding atop a newly constructed building in central Beijing April 13, 2011. China's real estate investment rose 35.2 percent in the first two months from a year ago, up from a 33.2 percent pace for all of 2010, the National Bureau of Statistics on Friday. That came after the government issued fresh measures in late January, including higher downpayment and a maiden launch of a property tax, to rein in the red-hot real estate market and keep housing inflation in check.

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mardi 12 avril 2011

REPORTAGE - La Rivière des perles et la lutte des classes - Dominique Bari


l'Humanité - Cuisine, mardi, 12 avril 2011

En mai 2010, une vague de grèves démarrait dans le sud de la Chine. 400 entreprises allaient être touchées dans tout le pays. Retour au Guangdong, où la nouvelle génération de migrants change la donne et pose la question d'une représentation syndicale efficace.

Guangdong (Chine), Envoyée spéciale.

Il est 17 h 30. Les Foxconn débauchent. La porte nord de l'usine, gigantesque bunker gris, s'entrouvre, laissant passer des vagues de blousons bleu foncé pour les hommes, gris et rose pour les femmes. Une Sortie des usines Lumière version méga dans ce quartier de Longhua, à une demi-heure du centre de Shenzhen, la métropole industrielle du sud de la Chine. En quelques minutes, rues et trottoirs sont pris d'assaut par des milliers d'ouvriers qui, comme au rythme d'une marée montante, rejoignent leurs dortoirs. L'empire de la sous-traitance électronique du taïwanais Terry Gou emploie 800 000 personnes dans la douzaine de sites implantés en Chine. Les 300 000 ouvriers de Foxconn Shenzhen fabriquent à la chaîne l'iPhone d'Apple, les téléphones portables Nokia, les consoles de jeux de Sony et les ordinateurs de Dell et Hewlett-Packard. Difficile d'arrêter quelques-uns d'entre eux. Beaucoup nous ignorent, refusent de parler. D'autres nous lancent, sans ralentir le pas, quelques bribes de leur vie. La jeune Yao nous confirme que son salaire est passé à 2 400 yuans (268 euros) début novembre, conformément aux promesses du patron milliardaire, « avec les heures supplémentaires, mais le salaire de base est de 1 200 yuans ». Elle n'en dit pas plus. Ni sur ses 12 heures de travail quotidien, six jours sur sept, rien surtout sur les suicides de 14 employés l'an passé.

Près d'un kiosque à journaux, nous abordons Tian. Il s'amuse de nos vaines tentatives pour entrer en contact avec ses jeunes collègues : « Ils ne vous parleront pas. Dès leur période d'essai, on leur inculque cette interdiction de parler de l'entreprise, pas seulement aux étrangers mais aussi entre eux. Ils se sentent surveillés. » Tian est technicien et travaille depuis quatre ans chez Foxconn sur la conception de nouveaux modèles de portables. L'envie de parler de l'entreprise le démange. La rue, à proximité de l'usine, n'est pas appropriée. Il nous invite chez lui à trois arrêts de bus de là. Dans son minuscule trois-pièces, nous faisons connaissance avec sa femme Chen, sa fille et sa mère. Comme son mari, Chen est une Foxconn et travaille dans la logistique. Quand on demande à Tian pourquoi un tel vent de désespoir a soufflé sur l'usine, la réponse fuse : la terrible pression, le surmenage. « Même les ingénieurs ne sont pas à l'abri. L'un d'eux, Yan Li, est mort d'épuisement, le 26 mai 2010, après avoir travaillé vingt-quatre heures d'affilée. Il est très mal vu de refuser de faire des heures supplémentaires. On est aussitôt mis sur la touche. On souffre aussi d'un grand isolement, vis-à-vis des collègues, dans les ateliers et les dortoirs. Les pressions sont constantes, le cafardage, la méfiance entre collègues entretenue par la direction cassent toute forme de solidarité. On ne se parle pas et on ne se fréquente pas. En quatre ans, j'ai appelé une fois un collègue sur son portable », résume Tian. Il rend compte du climat délétère de Foxconn, qui confirme le rapport réalisé par des chercheurs de 20 universités de Chine, de Taïwan et de Hongkong, dénonçant les conditions de travail « inhumaines » de l'entreprise et faisant état d'insultes et de coups des contremaîtres, d'horaires démentiels (jusque entre 80 et 100 heures par semaine). En mai juin dernier, quand il n'était plus possible de cacher les suicides, la direction de l'usine a annoncé toute une série de mesures (fin des brimades, ouverture de centres de consultation, paiement des heures supplémentaires), dont une hausse des salaires de 67 % à partir du 1er octobre. « Du vent, rétorque Tian, certains salaires ont été augmentés mais pas plus de 30 %, et pas tous. Rien n'a changé, la preuve, il y a eu un autre suicide en novembre, un ouvrier s'est jeté du haut de son dortoir, et en janvier il y a eu un mouvement de grève dans un atelier. Mais l'affaire a été étouffée. »

Et quand il y a eu hausse de salaire, elle n'a pas été sans contrepartie. Après trois mois de tests, des ingénieurs taïwanais ont réussi à augmenter la productivité sur certaines chaînes de 40 %. « Et le syndicat ne trouve rien à redire », déplore Chen. « Il y a eu beaucoup de grèves pour, en définitif, peu de gain dans l'immédiat », temporise Geoffrey Crothall de l'association hongkongaise de défense des travailleurs China Labour Bulletin. « Il manque de la main-d'oeuvre dans la province du Guangdong, ce qui facilite pour le moment la hausse des salaires. Mais ces augmentations, même conséquentes, sont vite résorbées par celles du prix des logements et de la nourriture pratiquées par les employeurs », dénoncent les salariés intéressés. « Pourtant on assiste sans doute aux prémices d'un changement du modèle de production chinois basé sur les bas salaires. Ce qui rentre dans la logique du développement de la consommation intérieure que prône le gouvernement », estime Liu Kaiming, directeur de l'Institut d'observation contemporaine (IOC), basé à Shenzhen. Celui-ci forme des travailleurs migrants, installe des numéros verts et publie des études sur les conditions de travail. « Depuis un an, on voit se multiplier les conflits du travail. Plusieurs facteurs en sont la cause, dont le mécontentement des salariés à voir la loi sur le travail du 1er janvier 2008 rester lettre morte (voir encadré), analyse Geoffrey Crothall. Ces mouvements sont la preuve d'une combativité nouvelle. Les ouvriers ont gagné en pouvoir de négociation et ils s'en rendent compte. L'aspiration à la justice sociale est de plus en plus forte et la parole se libère. »

Ainsi à Foshan, l'usine de pièces détachées du constructeur automobile japonais Honda, point de départ de la vague contestatrice du printemps 2010. Tout a commencé le 17 mai par le débrayage d'une centaine d'ouvriers protestant contre une décision estimée injuste de la direction. La grève a pris fin le 4 juin, après un accord conclu avec les seize représentants des salariés, désignés en dehors des syndicats officiels, sur une hausse de 24 % du salaire de base. Mais le plus important est qu'à cette occasion les ouvriers ont rédigé une lettre ouverte à leurs employeurs, pointant une liste de revendications sur la grille des salaires, la représentation des employés, les modes d'évaluation du travail et les critères de promotion. Le document précisait en outre que leur lutte ne concernait pas les seuls employés de l'usine, mais l'ensemble des ouvriers chinois. Depuis, le bras de fer ne faiblit pas. Des grèves de deux semaines ont éclaté à la mi-mars 2011, a rapporté l'agence officielle Xinhua sur son site China View.

Pour Liu Kaiming, les ouvriers ont commencé à comprendre que leur pauvreté économique est liée à leur faiblesse politique. « Les conséquences de ces mouvements sociaux sont en partie imprévisibles, mais elles risquent d'être multiples. Je pense qu'il y aura de plus en plus de grèves. »

Trente ans après le décollage industriel, la deuxième génération d'ouvriers d'origine rurale, les mingongs, change la donne sociale. Elle a l'expérience de la première génération, née dans les années quatre-vingt-dix, elle n'a connu que la croissance et sa mentalité est tout autre. « Ils ont entre 16 et 25 ans, s'informent plus facilement de ce qui se passe dans les autres usines, changent plus facilement d'entreprise et ne craignent pas le chômage ; dès lors, ils n'ont pas peur de faire grève », constate Liu Kaiming. À 18 ans, Zhang travaille sur une chaîne de montage dans une usine d'assemblage électronique du quartier Yin Tai, au nord de Shenzhen. Son passe-temps favori consiste à acheter de nouveaux vêtements et aller avec des amis dans un club de danse et de karaoké. Il déteste être qualifié de travailleur migrant. Il tire parti de l'Internet pour étudier le droit du travail et note des violations de la loi par son patron.

À 35 ans, madame Sun, croisée dans les rues de Dongguan, la cité usine entre Canton et Shenzhen, semble surgir d'un autre monde. Venue d'un village du Guizhou en 1995, elle travaille aujourd'hui dans une petite fabrique chinoise de sacs. C'est le genre d'usine qui emploie les ouvriers les plus âgés, ceux qui ont dépassé la trentaine et n'ont pas de formation. « Bien sûr qu'il y a eu du changement en seize ans. Dongguan a radicalement changé, Nancheng's Shopping Street, une des rues principales, était juste un fossé de drainage malodorant. Nous gagnions 400 yuans par mois et notre vie était plus précaire. Sans permis de résidence et d'emploi, on risquait régulièrement la détention. Nous n'avions pas accès aux soins. Ces dernières années, notre condition de mingongs s'est améliorée, nous ne risquons plus d'expulsion des zones urbaines. Les salaires ont augmenté, mais l'intensité au travail aussi. Les journées sont de 12 heures et le plus souvent avec un seul jour de repos par mois. Quant aux syndicats, on les appelle les fantômes. Il se crée une cellule pour les besoins d'une enquête, et elle disparaît comme elle est venue. »

Pourtant, la loi de 2001 impose l'établissement de syndicats dans toute entreprise, chinoise et étrangère, de plus de 25 salariés. On en est loin. Mais les révoltes sociales ont relancé les débats sur le rôle et la nature du syndicalisme chinois. « Pour se battre pour une vie digne, les travailleurs en Chine doivent recourir à toutes sortes de moyens afin de protéger leurs propres droits et intérêts légaux », s'insurge Yu Jianrong, chercheur associé au China Media Project à Hongkong. « En alerte, le gouvernement du Guangdong a proposé une nouvelle législation adoptant le principe de négociations collectives, relève Geoffrey Crothall. Mais elle se heurte au lobbying des patrons hongkongais. » Le texte est repoussé depuis septembre dernier. Il pose toutefois le délicat problème de la représentativité du personnel. À titre expérimental, dans une centaine d'entreprises du Guangdong, les représentants syndicaux pourront être directement élus par les ouvriers. Une première à suivre.

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vendredi 12 novembre 2010

Contre les grèves, les patrons rêvent de délocalisation - Jordan Pouille

Marianne, no. 708 - Repères Monde, samedi, 13 novembre 2010, p. 60

Voici six mois, à Foshan, dans le sud de la Chine, 1 800 jeunes ouvriers d'une usine automobile stoppaient les machines. Deux semaines de grève pour en finir avec les bas salaires, les heures supplémentaires impayées, la précarité et l'inefficacité d'un syndicat soumis aux autorités. Ce mouvement inhabituel paralysa la chaîne de production Honda à travers le pays. Craignant une contagion, les autorités locales promirent des réformes. Honda consentit une hausse du salaire de base de 47 %. Aujourd'hui, les réformes pointent leur nez et inquiètent le patronat. Dans la région du Guangdong (Canton), un projet de "loi consultative démocratique des entreprises" est en discussion. Ce texte prévoit que, dès qu'un quart des ouvriers contestera une décision dans une entreprise, un travailleur de leur choix ira négocier avec la direction. Un début de syndicalisme démocratique qui n'est pas du goût de tous. Non pas du Parti communiste, cette fois, mais de la Fédération des industriels hongkongais. Au prétexte d'un yuan sous-évalué affectant leurs marges, ceux-ci menacent de délocaliser leurs usines vers le "tiers-monde" chinois, la province du Hénan. "Même si ces industriels font du lobbying en versant des pots-de-vin aux officiels cantonais, cette réforme passera, assure Geoff Crothall, de l'ONG China Labour Bulletin, basée à Hongkong. Elle va permettre à la province de rester en pointe, en se débarrassant de ses usines polluantes. L'"atelier du monde" a besoin d'une main-d'oeuvre diplômée et d'industries de pointe." A Foshan, Honda devrait s'agrandir, nous ont assuré les paysans des environs, contraints de céder leurs terres. Mais les ex-grévistes déchantent. "Certes, on travaille de 8 heures à 16 heures, seulement cinq jours sur sept et les chefs ont appris à nous respecter. Mais que faire de notre temps libre ? Nos dortoirs sont en rase campagne, grogne Baihuan Lin, 19 ans. Heureusement qu'il nous reste Internet, grâce auquel on a pu organiser le mouvement... On recommencera si nécessaire."

PHOTO - Reuters
La grève chez un sous-traitant de Honda à Foshan en juillet dernier, a abouti à des réformes sociales, pas vraiment au goût du patronat chinois.

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mercredi 13 octobre 2010

La Chine communiste découvre le droit des travailleurs - Harold Thibault

Le Monde - Economie, mercredi, 13 octobre 2010, p. 14

Après dix jours d'accélération d'une cadence de travail infernale, les ouvrières de l'usine Brothers de Shenzhen, dans la province chinoise du Guangdong, ont tout simplement abandonné leurs lignes de production. Alors que le patron venait sur le terrain s'enquérir du bon fonctionnement du gigantesque atelier, les salariées - uniquement des femmes - sont sorties scander : " Tu nous traites comme des lapins. " C'était mi-septembre. Pendant quatre jours, le fabricant japonais d'imprimantes avait alors suspendu son activité puis s'était résolu à augmenter le salaire de base de 1 200 à 1 300 yuans (de 130 à 140 euros) par mois, pour des semaines de 40 heures.

Ma Xiling, arrivée il y a cinq mois dans l'usine dortoir de Brothers à Baolong, une " cité industrielle " typique des alentours de Shenzhen, dont l'économie repose à 65 % sur le secteur manufacturier, déchante. " Nous sommes usées. Le rythme augmente mais nous n'arrivons toujours pas à joindre les deux bouts ", dit-elle. En cumulant les heures supplémentaires, la jeune fille gagne presque 1 800 yuans, toujours mieux que son précédent salaire de vendeuse dans la province pauvre du Gansu.

Installées dans les gargotes qui font face à leurs dortoirs, les ouvrières, en pantalon marron et chemise ocre, évoquent l'une des raisons de leur grève : il n'existe aucun dialogue avec la direction. " Ici, quand tu as un souci, tu peux toujours aller voir ton contremaître et espérer qu'il en fasse part plus haut ", explique Ma Xiling.

Le syndicat ? Elle connaît le concept, bien sûr, mais est incapable de dire s'il y en a un dans son usine ni même à Shenzhen, et avoue mal percevoir où il s'intercalerait dans l'entreprise. Ce qu'elle sait, en revanche, c'est que les ouvriers des environs ont eu écho de cette modeste augmentation obtenue en bloquant les chaînes de production et elle ne s'étonnerait pas que certains s'en inspirent à l'avenir.

Au constat de la montée des tensions, après des débrayages chez Toyota et Honda et une médiatisation des suicides dans les dortoirs du géant de l'électronique Foxconn depuis le printemps, les autorités du Guangdong s'interrogent. Elles ont même envisagé, début septembre, une réforme ambitieuse : contraindre les patrons à ouvrir des négociations avec leurs salariés lorsqu'un cinquième d'entre eux l'exigent et à faire siéger un tiers de représentants des travailleurs aux conseils de direction, qui fixent les rémunérations.

Cette révolution n'était pas du goût de tous et a particulièrement froissé les investisseurs étrangers, dont les Japonais. Mais ce sont ceux de Hongkong, voisins de Shenzhen, qui ont déployé le plus d'énergie pour couler le projet. " C'est absolument contraire à la rationalité de l'entreprise, cela menacerait l'activité de la province ", prévient Leung Wai-ho, président du Conseil des jeunes industriels de Hongkong, un groupement d'entrepreneurs revendiquant 1,2 million de salariés au Guangdong. Il est allé faire part en personne au gouvernement de son opposition, d'autant, relève-t-il, que les salaires minimums ont déjà été augmentés cette année, passant par exemple à 1 100 yuans à Shenzhen. Opération réussie : le 21 septembre, le projet était reporté sine die.

" Le sujet est très chaud en ce moment, constate Guo Wanda, vice-président d'un cercle de réflexions gouvernemental basé à Shenzhen, l'Institut de développement de la Chine. Les autorités savent qu'il faut avancer sur les droits des travailleurs mais se demandent aussi si cela ne va pas faire fuir les investisseurs. " Certains estiment que les arrêts de travail se multiplieront tant que le pays ne se dotera pas d'une représentation efficace des intérêts ouvriers, passés au second plan au cours de trente années de croissance. Le premier ministre, Wen Jiabao, a appelé à ce que le syndicat joue pleinement son rôle.

Le syndicat unique reste pourtant du côté de l'Etat-parti. " Son budget vient du gouvernement, qui nomme aussi ses dirigeants; les ouvriers ne savent pas qu'il est chargé de les défendre, et il n'est pas incité à le faire puisqu'il doit d'abord assurer la stabilité ", explique le militant en faveur des droits des travailleurs Liu Kaiming.

Modèle suédois

Pékin n'est certainement pas prêt à tolérer des organisations ouvrières indépendantes, selon Geoffrey Crothall, de China Labour Bulletin, une organisation non gouvernementale installée à Hong-kong. " Le syndicat étatique ne fait pas confiance aux ouvriers à la base. Il faudrait au minimum qu'il évolue pour représenter leurs intérêts plutôt que d'essayer de les contrôler ", relève-t-il.

Plus pragmatiques qu'ailleurs, les dirigeants du Guangdong observent ce qui se fait à l'étranger et pourraient s'en inspirer. La proposition noyée par le lobby hongkongais est directement issue du modèle de management suédois. Mais ils savent aussi ce dont ils ne veulent pas. L'affaire TCL, un groupe chinois d'électronique refroidi par la fronde des syndicats lorsqu'il s'est lancé en France, a marqué leurs esprits, raconte Guo Wanda. " C'est même devenu un cas d'école de ce qu'ils ne feront pas ici. "


Un syndicat unique dirigé par le Parti
La République populaire de Chine compte un seul syndicat, placé sous la tutelle du Parti communiste, la Fédération des syndicats de l'ensemble de la Chine, qui revendiquait officiellement 212 millions de membres en 2008.

Les organisations ouvrières indépendantes sont interdites. Les récentes grèves ont mis en évidence les failles du syndicat étatique : des heurts ont opposé ouvriers et syndicalistes inféodés aux patrons lors d'un débrayage chez Honda. Les grandes confédérations internationales ne le reconnaissent pas comme une organisation représentant les intérêts des travailleurs.

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dimanche 1 août 2010

L'atelier du monde ébranlé par les grèves

Les Echos, no. 20731 - Idées, lundi, 2 août 2010, p. 10

Le travailleur de la « nouvelle Chine », dépeint par « The Economist », sera moins docile et mieux payé. Et cela serait une bonne chose pour la Chine et l'économie mondiale, ajoute le magazine. Ce constat peut étonner, quand on se souvient que c'est sa main-d'oeuvre bon marché qui fut le moteur du miracle économique du pays. Cette même main-d'oeuvre, qui, selon les estimations, a permis à chaque ménage américain de bénéficier de 765 euros supplémentaires par an dans leur budget, notamment grâce à l'introduction de produits à bas prix dans les magasins outre-Atlantique. Et pourtant, les changements que l'on perçoit en Chine pourraient bien aider l'économie mondiale, encore ébranlée par la crise, à renouer avec le plein-emploi, révèle l'hebdomadaire. Les travailleurs chinois voient leur pouvoir de négociation augmenter, du fait de la raréfaction de l'offre de travail et de l'introduction en 2008 d'une loi qui protège leurs droits. Il se font en conséquence plus revendicatifs, en témoignent les 36 grèves survenues dans la province du Guangdong en l'espace de quarante-huit jours. De fait, même si les plus bas salaires chinois correspondent encore à un vingtième du salaire américain moyen, ils ont malgré tout augmenté de 17 % par rapport à l'année dernière. Ces hausses de revenu seraient bénéfiques à la Chine, dont l'économie repose essentiellement sur l'investissement, et trop peu sur la consommation. Or l'on estime qu'une hausse de 20 % de la consommation chinoise augmenterait les exportations américaines de 25 %, source d'une création d'emplois évaluée à 200.000 postes aux Etats-Unis. Par ailleurs, la hausse des salaires chinois éloigne le spectre d'une déflation mondiale, menaçant en ces temps de crise. Quant aux investisseurs internationaux, ceux-ci pourraient trouver une main-d'oeuvre bon marché en Inde, qui, après la Chine, deviendrait l'« atelier du monde ».

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jeudi 22 juillet 2010

Chine : grèves relancées, ouvriers en colère - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20519 - Le Figaro Économie, jeudi, 22 juillet 2010, p. 24

Une étude de l'université de Shenzhen décrit le profil de ces travailleurs migrants moins dociles que leurs aînés.

Même si elle s'est un peu apaisée, la vague de grèves qui a touché la Chine depuis le mois de mai est loin d'être terminée. Des centaines d'ouvriers d'une usine du fabricant japonais de matériel électronique Omron, à Canton dans le Sud, ont cessé le travail hier. Ils gagnent 150 euros par mois et réclament des hausses de salaires de 60 à 90 euros. Une autre usine du groupe Honda, à Foshan, est également en grève depuis une semaine.

Ces nouveaux mouvements surviennent alors que le Quotidien du peuple vient de publier des extraits d'une enquête menée par l'université de Shenzhen et la Fédération des syndicats de la ville. Cette enquête a été commandée après la série de suicides qui a frappé l'usine Foxconn, fabriquant, entre autres, les fameux iPhone. Un onzième employé du groupe se serait d'ailleurs donné la mort mardi.

Le rapport permet de cerner un peu mieux le profil de cette deuxième génération de migrants, si différente de la première. Plus de 90 % des ouvriers interrogés se plaignent de la longueur des journées de travail. Non de la durée légale, encadrée par la loi de 2008, mais du nombre d'heures supplémentaires qu'ils sont obligés d'effectuer pour avoir un salaire plus décent. Le salaire de base tourne autour de 900 yuans (100 euros). Si l'on ajoute les heures supplémentaires, il s'élève à 1 800 yuans (200 euros) pour un travailleur migrant. C'est la moitié du salaire moyen d'un employé « normal », c'est-à-dire un résident permanent de la ville.

Plus des trois quarts de ce maigre salaire partent dans les dépenses quotidiennes, comme la nourriture, le logement et les transports. Les migrants continuent d'envoyer 20 % leurs revenus à leurs familles restées à la campagne, un peu moins que leurs aînés.

Permis de résidence intérieure

La grande majorité des ouvriers réclame la suppression du système du « hukou », ce permis de résidence qui prive des millions de « migrants » de l'accès aux avantages sociaux offerts aux citadins. Une intégration d'autant plus indispensable que seul 1 % d'entre eux envisage de retourner dans leurs campagnes d'origine. Un renversement par rapport à la génération précédente.

Un éminent sociologue de l'université de Pékin, Lu Huilin, vient d'exhorter les autorités à changer le modèle de développement. « Le pays utilise une immense masse de main-d'oeuvre bon marché pour poursuivre ses objectifs de croissance, tout en ignorant les droits de l'homme les plus simples des ouvriers ainsi que les principes d'équité. Les jeunes migrants commencent à résister instinctivement au système », a-t-il averti. Si rien ne change, ces problèmes vont se muer « en courant non maîtrisable ».

L'enquête ne s'est pas aventurée sur le terrain sensible d'une représentation syndicale indépendante, hors du parti, seul gage d'une vraie défense des intérêts des petites mains de « l'atelier du monde ».

PHOTO - Taiwanese tycoon Terry Gou (2nd L), founder of Foxconn, speaks to journalists as he visits a Foxconn factory in the township of Longhua in the southern Guangdong province in this May 26, 2010 file photo. China may be "the workshop of the world", but young rural migrant workers are less accepting than their parents were of life in the factories -- low pay, gruelling hours, and sometimes martial workplace rules. A spate of worker suicides at the tightly guarded factories that make gadgets for Apple and other electronics companies has also highlighted their plight, becoming a cause celebre for migrant workers who followed the stories online -- as well as an embarrassment to the foreign companies that depend on the plants.

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jeudi 8 juillet 2010

DOSSIER - La Chine s'en va-t-en grève - Caroline Puel


Le Point, no. 1973 - Monde, jeudi, 8 juillet 2010, p. 46,47,48,50 De notre envoyée spéciale à Tianjin, Caroline Puel (avec Yang Ruolin)

Secousse. Dans les usines japonaises de Chine, les travailleurs se rebellent. Et la contagion menace.

Le taxi vient à peine de s'arrêter à l'approche de l'usine Toyota Gosei, dans la zone industrielle de Tianjin, que déjà des membres du service de sécurité musclé s'approchent à la rencontre des passagers qui sortent de la voiture.« Qui êtes-vous ? » demande un responsable de l'usine en uniforme, l'air très embarrassé.« De quel pays, de quel journal ? grogne un homme en pantalon et chemise noirs, nettement plus lapidaire.Repartez, vous n'avez rien à faire ici. Il n'y a rien à voir... » Rien à voir, sauf que des ouvriers de cette usine qui fabrique des pièces de plastique pour Toyota ont débrayé depuis quatre jours déjà. Après un mois de contestation dans d'autres entreprises du sud de la Chine, le mouvement a atteint, pour la première fois, le 17 juin, cette usine de Tianjin, située à moins de 150 kilomètres de Pékin. D'où la nervosité particulière des autorités locales. Certains ouvriers apparaissent dans la cour de l'usine devant laquelle stationnent des voitures de police. L'avenue qui jouxte l'établissement a été coupée pendant trois jours sur plus de 800 mètres et la police anti-émeutes déployée.« Au troisième jour, la police a embarqué une centaine de grévistes pour des contrôles d'identité », affirment des habitants du quartier. Les responsables de l'usine et de la police se refusent au moindre commentaire. Le maire de Tianjin est venu parlementer. La négociation a permis de trouver un compromis : les 1 300 ouvriers, parmi lesquels se trouvaient une majorité de migrants, ont obtenu une augmentation de salaire de 15 %. Un peu moins que les 20 % réclamés, mais cela leur permettra de gagner un salaire de base proche de 200 euros mensuels...

Sauf que, sitôt l'accord conclu et les ouvriers de Toyota Gosei retournés dans leur usine, ce sont les 1 100 ouvriers de la fabrique Denso qui ont, à leur tour, demandé des augmentations de salaire... Située 2 000 kilomètres plus au sud, à Nansha, une ville nouvelle qui a surgi au bord de la rivière des Perles, entre Canton et Hongkong, cette fabrique d'équipements fournit Toyota et Honda. La grande usine d'assemblage Toyota Motor, qui produit 360 000 véhicules annuels, privée de ses pièces détachées, a dû suspendre sa production...

Les premiers jours, la presse chinoise a rendu compte des grèves, mais elle a reçu l'ordre fin mai de ne plus les évoquer. Comment les ouvriers de Toyota à Tianjin ont-ils été informés de ce qui se passait dans le Sud ?« Par Internet et les courts messages téléphoniques[textos]qu'affectionnent les jeunes », assure le responsable de la sécurité de l'usine de Tianjin.

Le mouvement de contestation a surtout touché l'industrie automobile.« C'est dans ce secteur que les profits les plus importants ont été enregistrés ces derniers mois, et les ouvriers sont conscients des différences de salaire qui les séparent de leurs employeurs », explique un blogueur sur le site populaire Sohu. En 2009, la Chine est devenue le premier marché automobile mondial, devant les Etats-Unis, avec plus de 13,5 millions de véhicules vendus. Depuis le début de l'année, les ventes explosent : près de 72 % d'augmentation au premier trimestre par rapport à la même période de l'année précédente. Et les Japonais sont en pointe. Toyota a investi 475 millions de dollars dans sa nouvelle usine de Nansha afin de passer de 3,5 à 10 % du marché en 2010 et détrôner ainsi son grand rival, l'américain General Motors. Mais cette course se fait au prix d'un contrôle strict des coûts de production.

Il semble que les Japonais (et dans une moindre mesure les Taïwanais, très influencés par la culture nipponne) rencontrent des problèmes de management particuliers en Chine.« Nos journalistes et nos diplomates s'interrogent », reconnaît Masayoshi Tanaka, l'un des correspondants en Chine de la grande chaîne de télévision japonaise NHK.« Il n'y a pas d'explication politique au fait que les grèves restent concentrées dans les sociétés à capitaux japonais, poursuit-il. Les relations entre Tokyo et Pékin sont actuellement bonnes. C'est notre système de gestion des employés chinois qui n'est pas adapté. » En effet, dans les sociétés mixtes sino-japonaises, les responsables locaux n'ont aucun pouvoir de décision sur les salaires, contrairement à ce qui se passe chez leurs concurrents américains ou européens. La moindre revendication doit remonter à Tokyo pour être avalisée. Et le système hautement hiérarchisé et très rigide qui prévaut dans la société japonaise passe mal auprès des Chinois... qui ne mettent pas longtemps à évoquer les fantômes du passé (la guerre d'occupation très sanglante des Japonais en Chine de 1931 à 1945) pour exprimer leur ressentiment.

Génération MP3. Jusqu'à présent, les industriels de l'automobile américains ou européens n'ont pas été atteints par ces revendications salariales. «Pour l'instant, nous ne sommes pas affectés, ni dans nos usines d'assemblage ni chez nos fournisseurs, confirme Alexis Vannier, responsable de la communication chez Peugeot Citroen (PSA) Chine.Mais notre bassin d'emploi est différent. » PSA est implanté à Wuhan, au centre de la Chine, où les salaires et le coût de la vie sont très inférieurs aux zones côtières. Nul doute que les employeurs devront prendre en compte le changement de génération. Les ouvriers qui se pressent désormais dans les usines sont nés dans les années 80 ou au début des années 90. Ce sont les enfants de la première vague de paysans migrants qui, eux, étaient prêts à tout accepter pour gagner un peu d'argent. Les jeunes d'aujourd'hui sont totalement différents : ils ont la même allure et les mêmes rêves que les enfants uniques nés dans les villes, bien que leur manque de formation crée, dès le départ, une forte disparité.

Ce jour-là, dans le train rapide qui relie le centre de Tianjin à la pointe de la zone industrielle de Donghai, il y a surtout de jeunes citadins « privilégiés ». Personne dans le wagon n'a plus de 30 ans, pas même les contrôleurs. A droite, un garçon en chemise noire et cravate grise, boots de cuir noir et piercing dans les lèvres, claque des bulles de chewing-gum. En face, sa copine, en jean de haut en bas, porte des lunettes rectangulaires à monture rose. Une autre fille en robe à carreaux vert-jaune et veste de jean porte les mêmes lunettes rectangulaires et regarde son amoureux en tee-shirt vert pomme qui écoute son MP3, perdu dans ses pensées...

Devant l'usine Faw Toyota de Tianjin, trois ouvriers dont le plus jeune est né en 1993, en jean et tee-shirts colorés, affichent un look guère différent des jeunes « bourgeois ». L'un d'eux porte un polo rose avec des photos de chanteurs à la mode et une boucle d'oreille. Ils viennent tous de la ville de Handan, dans le Hebei. Ils ont grandi loin de leurs parents partis travailler dans les grandes villes et ont arrêté leurs études avant la fin du collège pour, à leur tour, tenter leur chance. Dans cette usine ils gagnent 1 500 yuans par mois (175 euros), ce qui est acceptable compte tenu de leur âge et de leur formation.« Mais je ne finirai pas l'année ici ! affirme l'un d'eux, âgé de 19 ans, d'un ton rebelle.Les employeurs nous demandent trop. Et vivre ainsi dans des dortoirs, dans ces zones industrielles, ce n'est pas une vie ! »

Problème de taille pointé par les ouvriers : l'absence d'une représentation syndicale digne de ce nom. Le régime chinois n'autorise, en effet, qu'un syndicat unique, la fameuse Fédération des syndicats chinois, émanation directe du Parti communiste. L'unique tentative de création d'un syndicat libre par Han Dongfang, en 1989, au moment des événements de Tian- anmen, a été étouffée dans l'oeuf. Han a été emprisonné plusieurs années et s'est finalement installé à Hongkong, d'où il continue inlassablement à informer les ouvriers de leurs droits par le biais d'émissions de radio.

Cette situation suscite désormais un débat dans la presse intellectuelle chinoise.« Le gouvernement doit s'ouvrir à l'idée d'un processus de création de syndicats pour la nouvelle génération de travailleurs migrants. Et il doit accepter des plates-formes de négociations entre le patronat et les travailleurs », pouvait-on lire dans l'éditorial de la revue financière Caijing de la mi-juin. Le 4 juin, pour le 21e anniversaire de Tiananmen, le syndicat officiel chinois a promulgué un arrêt exigeant un renforcement et une amélioration des représentations syndicales au sein des entreprises. Dans son édition du 10 juin, le Nan Fang Zhoumo, l'hebdomadaire le plus libéral du paysage médiatique chinois, allait encore plus loin.« Il faut une reconfiguration syndicale en Chine ! » Et le chroniqueur Dai Zhiyong de prôner que les représentants des syndicats soient élus directement par les ouvriers dans les petites entreprises (moins de 1 000 ouvriers).

Ces germes de démocratie inquiètent évidemment les autorités chinoises. Celles-ci redoutent de voir se produire en Chine un scénario similaire à ceux qui, dans les années 80, se sont déroulés en Pologne ou en Corée du Sud. Dans les deux cas, la montée en puissance des syndicats a précipité des évolutions politiques.

Damnés. Pékin se sent pris entre deux feux. Depuis son arrivée au pouvoir en 2003, l'actuel gouvernement s'est efforcé d'affirmer son soutien aux laissés-pour-compte des réformes, dans l'idée de calmer les tensions nées des inégalités sociales. Les autorités redoutent plus que jamais une révolte sociale qui pourrait mettre à mal le régime.

Cependant, elles ne veulent pas voir fuir vers leurs voisins les investisseurs étrangers qui ont largement contribué au décollage économique chinois. Déjà, le 1er janvier 2008, sentant monter le vent des revendications, le gouvernement avait adopté une loi sur le travail, entérinant une hausse moyenne des salaires d'environ 30 % et incluant la prise en charge par les employeurs des assurances santé et vieillesse. Mais cette avancée sociale, très mal accueillie par les employeurs, avait été annulée dès l'automne suivant : de nombreuses sociétés et usines, particulièrement dans le Sud, ont réagi à la crise économique mondiale en licenciant massivement, mettant parfois la clé sous la porte pour rouvrir sous un autre nom et réembaucher à des salaires nettement inférieurs. Si elle veut éviter l'explosion sociale, l'usine du monde va être obligée de revoir son modèle. Et prendre enfin en compte la situation de ses nouveaux damnés de la terre.


Suicides à la chaîne

Après le scandale, la délocalisation. Foxconn, pointée du doigt après onze suicides survenus dans ses usines de Shenzhen, pourrait transférer 300 000 de ses 450 000 ouvriers dans la province centrale du Henan. Le groupe taïwanais, sous-traitant des américains Dell et Hewlett-Packard, mais aussi fabricant de l'iPhone et de l'iPod d'Apple, souhaiterait profiter de coûts salariaux plus avantageux. Au lendemain de cette vague de suicides, Foxconn avait annoncé une hausse de 70 % des salaires de ses employés.

Salaire mensuel minimum

(en euros)

Shanghai : 134

Pékin : 115

Xi'an : 91

Yinchuan : 85

Haro sur les entreprises étrangères Marc Nexon

La coïncidence est troublante. La colère des ouvriers chinois ne vise, jusqu'à -présent, qu'une cible : les entreprises étrangères. Et principalement les japonaises. Dernier exemple, le blocage d'une filiale du groupe Mitsumi Electric, située à Tianjin et spécialisée dans la fabrication de composants électroniques. Depuis près d'une semaine, 2 800 personnes brandissent des pancartes appelant les dirigeants à « rendre l'argent ». Un mouvement qui intervient après la paralysie des usines de Honda et de Toyota. A Foshan, un équipementier de Honda a même dû concéder une hausse de 24 % des salaires et reconnaître au personnel le droit de constituer un syndicat.

Et les usines détenues par des capitaux chinois ? Rien ou presque, du moins pour l'instant. Dès lors une question surgit : les autorités chinoises ont-elles instrumentalisé le conflit ? « Possible, mais c'est un jeu qui risque de se retourner contre elles », estime un expert du pays. D'où l'inhabituelle mise en garde lancée la semaine dernière par Jeffrey Immelt, le PDG de General Electric, l'un des monstres de l'industrie américaine. « La Chine me préoccupe vraiment, a-t-il déclaré à Rome devant une assemblée de patrons. Je ne suis pas sûr qu'elle souhaite notre réussite chez elle. » Une montée du protectionnisme également dénoncée par les industriels européens. Une récente étude de la Chambre de commerce européenne en Chine s'alarme du harcèlement croissant de Pékin.

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mercredi 23 juin 2010

Les jeunes travailleurs vont redessiner le modèle de production - Yann Rousseau

Les Echos, no. 20704 - International, mercredi, 23 juin 2010, p. 12

Liu Kaiming, directeur de l'Institute of Contemporary Observation

Depuis quelques semaines, plusieurs crises dans des entreprises du sud de la Chine ont semblé mettre en lumière le mal-être d'une partie des ouvriers chinois. Pourquoi cette soudaine explosion ?

D'abord, il convient de pointer que ces conflits salariaux ne sont pas nouveaux. Entre 2004 et 2007, nous avions déjà recensés dans les usines, notamment du sud, plus de 5.000 actions collectives et notamment des centaines de grèves. En 2008, ces mouvements ont même été plus nombreux encore. Ils illustrent une évolution profonde de la main-d'oeuvre migrante du pays qui constituent l'essentiel de la population ouvrière. Désormais, plus de 50 % de ces travailleurs migrants venus des campagnes pour faire tourner les usines et les chantiers sont nés dans les années 1980 ou 1990 après le lancement des réformes économiques et ont donc un profil totalement différent de celui de leurs parents qui avaient composé la première vague de migrants.

En quoi sont-ils si différents ?

Leurs parents avaient connu la dureté de la vie agricole. Lorsqu'ils étaient venus travailler en ville, ils cherchaient à accumuler de l'argent pour financer la construction d'une maison et l'éducation de leur enfant resté à la campagne. La nouvelle génération n'a pas ces contraintes. Tous ces jeunes ne viennent pas pour assurer la survie de leur famille mais pour réaliser leurs rêves de développement personnel. Ils veulent tous commencer une « affaire » mais s'aperçoivent vite qu'ils gagnent toujours peu d'argent et ne peuvent s'intégrer à la ville où le coût de la vie a explosé. Ils ont l'impression de n'avoir aucun avenir. Cela alimente les frustrations et peut encourager les revendications.

Les conflits devraient donc se multiplier ?

C'est probable mais, pour l'instant, ils restent très contenus. Les revendications ne portent que sur des situations personnelles. Il n'est jamais question de remise en cause du système et on ne parle pas de politique. On a bien vu ici ou là sur des forums internet, quelques commentaires faisant référence aux questions de la représentation syndicale et le nom de Solidarnosc est parfois évoqué. Mais ce sont des cas très isolés.

Comment doivent répondre le gouvernement et les entreprises ?

Le pouvoir veut encourager le dialogue entre le management et les employés. Tant que les actions collectives n'entraînent pas de troubles sociaux, c'est acceptable pour les autorités. Le gouvernement central dit d'ailleurs qu'il souhaite une hausse des salaires des ouvriers. Les entreprises vont donc devoir progressivement s'adapter aux exigences de la nouvelle génération. Elles vont devoir accepter des hausses de salaires mais aussi améliorer les conditions de travail, modifier la gestion des ressources humaines pour proposer des évolutions de carrière et revoir leur communication interne. Ces jeunes migrants vont redessiner le modèle du « made in China ».

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jeudi 17 juin 2010

La Chine gardera longtemps l'atout d'une main-d'oeuvre bon marché - John Foley

Le Monde - Economie, jeudi, 17 juin 2010, p. 20

Le point de vue des chroniqueurs de l'agence économique Reuters Breakingviews

La Chine connaît une période de tensions sociales, mais il est encore trop tôt pour parler d'inflexion historique. Le pays n'est pas près de perdre l'atout d'une main-d'oeuvre bon marché.

On pourrait croire que les grèves chez Honda, Hyundai et Foxconn indiquent que la Chine est arrivée au « point de retournement » de Lewis. C'est ce qui se passe quand la population active d'un pays vient à manquer, qu'elle est devenue plus qualifiée et qu'elle ose réclamer des hausses de salaires. Il se produit alors une élévation structurelle du coût du travail. En réalité, le processus est à peine amorcé en Chine. Les grèves récentes et les augmentations de rémunération qui en ont résulté relèvent davantage d'épiphénomènes locaux que d'un véritable mouvement de fond. La main-d'oeuvre est abondante, mais pas présente là où il le faudrait. La moitié de la population environ habite encore en zone rurale.

Trois facteurs font obstacle à la mobilité des travailleurs : le système du « hukou », le livret d'enregistrement de résidence, le fait que certaines réformes foncières inachevées empêchent les familles de quitter leur terre, et un dispositif très intéressant de subventions à la vie rurale.

Les revendications salariales sont une composante naturelle du cycle économique. La Chine traverse apparemment une phase de surchauffe. Dans ces conditions, les pénuries temporaires de main-d'oeuvre sont inévitables.

Pour que l'élévation des salaires devienne un véritable phénomène structurel, il faudrait que l'agitation sociale se diffuse plus largement... ce qui est très improbable. Jusqu'à présent, les grèves n'ont touché que des entreprises étrangères. Aux yeux des dirigeants du pays, la chose reste tolérable et pourrait même se révéler utile dans la mesure où elle fait sentir aux capitalistes étrangers qu'il n'est plus aussi confortable d'opérer en Chine. En tout cas, elle a au moins le mérite de détourner l'attention des inégalités abyssales qui se creusent entre population urbaine et population rurale.

De toute façon, Pékin ne permettra pas que les troubles s'aggravent. Le contrôle du Parti communiste sur les syndicats est très efficace. Le tournant historique, quand il sera approprié d'employer ce terme, surprendra vraisemblablement par sa vitesse. La population chinoise vieillit avant d'avoir pu s'enrichir, une situation atypique par rapport à d'autres économies ayant eu des trajectoires de développement similaires. Mais aujourd'hui, il est franchement prématuré de voir dans ces grèves le signe que l'ère de la main-d'oeuvre sous-payée touche à sa fin en Chine.

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mercredi 16 juin 2010

ANALYSE - Pékin et l'ambiguïté des grèves chinoises - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20488 - Le Figaro, mercredi, 16 juin 2010, p. 15

Les mots, pour le Parti communiste chinois, ont leur importance. Depuis que le mouvement de revendications salariales secoue de sombres recoins de « l'atelier du monde », la presse chinoise a reçu pour consigne de ne pas employer le mot « grève ». On lit donc qu'ici ou là, des ouvriers ont « arrêté activement le travail ». Une formule qui ne manque pas de sel. Et le département de la Propagande du Parti, et non le gouvernement, a fini par donner pour consigne aux rédactions de cesser la couverture de ces soubresauts sociaux. Preuve de l'embarras croissant devant la fronde des travailleurs.

Le premier ministre chinois a lui aussi soigneusement évité le vocable subversif. Il a été hier le premier haut dirigeant chinois à s'exprimer sur le sujet depuis le début du mouvement, le mois dernier. Mais Wen Jiabao a tenu un discours d'empathie pour ces ouvriers migrants, à qui la Chine doit « sa prospérité et ses grands buildings » et que toute la société doit « traiter comme ses propres enfants ». Il s'est cependant gardé de se prononcer sur le fond des exigences actuelles, une hausse des salaires.

Nombre d'observateurs s'accordent à penser qu'au moins au début le gouvernement chinois n'a pas vu d'un mauvais oeil l'émergence de ces revendications salariales pressantes. Certains estiment même que Pékin a savamment orchestré le mouvement, qui va dans le sens du soutien à la consommation intérieure, sa grande priorité. On a vu pour preuve que le gouvernement poussait à la roue, que dans le Guangdong, par exemple, la très officielle Fédération nationale des syndicats a préconisé une forte hausse du salaire minimum. En 2007, une nouvelle loi sur le contrat de travail avait été instaurée. Mais la crise de 2008 a largement permis aux entrepreneurs, notamment ceux de la rivière des Perles, de gommer toutes les avancées en revenant en arrière sur les salaires ou les conditions de travail. Et aujourd'hui, le gouvernement ne serait pas fâché que ces patrons subissent un petit rappel à l'ordre.

Soit. Mais il ne faut pas que l'histoire s'emballe. Et la capacité des travailleurs migrants à communiquer par Internet ou par Texto avec leurs téléphones portables est un nouveau facteur de risques. Pour l'heure, les dirigeants chinois ont noté avec satisfaction que les revendications étaient purement économiques. Un problème « salariés-patrons », sans contestation du pouvoir. Les experts des think-tanks gouvernementaux ont d'ailleurs recommandé au gouvernement de se tenir le plus possible en retrait, limitant l'intervention visible des autorités locales ou des forces de police, même s'il y a eu des exceptions. Le discours réservé de Wen Jiabao, le visage social du régime, va dans ce sens.

Le phénomène devient plus inquiétant quand les ouvriers commencent à demander à désigner eux-mêmes leurs représentants au sein du syndicat officiel autorisé. Voire à pouvoir créer leurs propres syndicats indépendants. On déborde alors sur le terrain politique, en heurtant de front le sacro-saint principe du contrôle de tout le champ social par le Parti. Tout l'embarras des dirigeants chinois se situe là. Comment lâcher éventuellement du lest sur ce terrain, sans rien sacrifier sur l'essence du système? Le compromis devrait consister à rendre plus efficaces les canaux de communication entre salariés et patrons.

Si ces demandes de syndicats indépendants devaient prendre de l'ampleur, il faut s'attendre en revanche à un changement d'attitude de Pékin, avec notamment l'embastillement des meneurs. Les dirigeants chinois ont forcément à l'esprit l'exemple polonais, où un diable de syndicat avait ébranlé un pays, puis un empire.

PHOTO - Riot police stand by outside a Honda Motor factory as workers go on strike in Zhongshan, Guangdong province June 11, 2010. About 500 striking workers at a Honda Motor Co auto parts factory in southern China refused management demands to return to work on Friday, holding out for higher pay and more freedom to form unions.

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mardi 15 juin 2010

REPORTAGE - En Chine, après Honda, les grèves se propagent à d'autres entreprises

Le Monde - Economie, mardi, 15 juin 2010, p. 15

A Kunshan, vaste zone industrielle aux portes de Shanghaï, la grève, la première semaine de juin, chez KOK, un fabricant taïwanais de valves et de joints, a été en grande partie passée sous silence : les 2 000 ouvriers, qui avaient débrayé pendant cinq jours, ont été accueillis par la police antiémeutes, lundi 7 juin. Plusieurs dizaines d'entre eux ont été blessées, et certains ont été arrêtés, avant d'être relâchés.

L'usine avait connu plusieurs grèves, dont une en janvier : " Le salaire de base offert par la société était inférieur au salaire minimum local - 960 yuans, soit 115 euros - . Et le contrat de travail disait qu'on renonçait à réclamer une compensation ! ", lance une jeune ouvrière de 22 ans, originaire du Hubei. Elle travaille dans l'usine KOK depuis quatre ans - elle y a rejoint son frère - et loge dans l'une de ces cités dont les propriétaires louent les appartements aux migrants. Des détritus jonchent les allées. Par endroits, des mares d'eau viciées se sont formées, tandis que des sacs poubelles éventrés sont suspendus aux fils électriques. Des familles ont installé des réchauds dans des garages. Ces bidonvilles à la chinoise sont un spectacle récurrent en bordure des zones industrielles.

Le loyer de l'appartement, se plaint la jeune fille, qui le partage avec quatre collègues, est passé de 650 à 900 yuans, au prétexte qu'un bazar électronique a ouvert en face. " Les conditions, chez KOK, sont pires qu'ailleurs ", affirme un ouvrier voisin qui travaille dans une autre usine taïwanaise à Kunshan, mais dont le loyer est payé par son employeur. La rumeur, dans le quartier, est que le patron de KOK a payé 500 000 yuans à la police pour qu'elle casse la grève du 7 juin.

Moins éduqués que leurs collègues de Honda, qui avaient une formation technique, les petites mains de KOK, qui viennent d'Henan ou de l'Anhui, sont moins exigeantes : " Je pensais partir, mais finalement, on a été augmenté ", explique un jeune homme de 27 ans, qui vient des campagnes de Chongqing. Avec son ancienneté, il touchera donc 6 yuans de plus par jour. Tous les jours, car il travaille le week-end. Depuis sept ans. Il s'est fait construire une maison à Chongqing. Il ne regrette pas de s'être mis en grève, même s'il a un peu peur. " On nous a demandé de choisir des représentants, en nous disant qu'on devait être présents pendant les négociations, mais personne n'a osé se présenter ", confie-t-il.

Le combat victorieux des ouvriers de Honda à Foshan, dans le Guangdong, fin mai, a donc fait des émules. Deux autres sous-traitants de Honda dans cette province ont connu aussi des débrayages ces dernières semaines. Le fabricant de serrures Honda Locks à Zhongshan a dû faire face à une manifestation d'ouvriers vendredi 11 juin. Le conflit a duré tout le week-end, les ouvriers dénonçant les annonces prématurées de reprise du travail par la direction, tandis que celle-ci organisait sous leur nez le recrutement de nouveaux salariés.

A Huizhou, autre localité industrielle du Guangdong, près de 2 000 ouvriers d'un fournisseur d'une grosse marque coréenne, se sont mis en grève le 7 juin, selon l'ICHRD, une ONG de défense des droits de l'homme à Hongkong. Ce genre d'incidents, fréquents en Chine, a pris une acuité particulière à un moment où les écarts de richesse font débat : le Parti communiste, qui a supprimé le droit de grève en 1982 au prétexte que le capital était aux mains du prolétariat, peine de plus en plus à justifier les failles criantes du système de défense des droits des travailleurs, dans un contexte industriel qui a changé du tout au tout.

Les affaires Foxconn et Honda ont été largement couvertes par la presse, notamment parce qu'elles concernaient des entreprises étrangères. Mais aujourd'hui, l'heure est manifestement à la normalisation : les médias ont reçu l'ordre, le 28 mai, de ne publier que les informations de l'agence de presse Chine nouvelle sur les mouvements de grève. Plusieurs forums en ligne qui traitaient du sujet ont été fermés.

Lundi 14, alors que la Chine est en congé pour trois jours, Honda annonçait à Tokyo " qu'un accord avait été trouvé " et que " le problème était réglé ".

Brice Pedroletti

PHOTO - Some 2,000 workers clash with police as they stage a strike outside the Taiwan-funded KOK Machinery rubber factory in Kunshan, east China's Jiangsu province on June 7, 2010. Dozens of striking workers have been hurt in clashes with police in China and a fresh labour stoppage again halted Honda's production, in the latest unrest to rock the 'workshop of the world'.

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