Affichage des articles dont le libellé est Les Français. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Les Français. Afficher tous les articles

dimanche 16 janvier 2011

Joseph Stiglitz « Vous, les Français, vous avez raison de défendre votre modèle social ! »

Le Point, no. 2000 - Société, jeudi, 13 janvier 2011, p. 73

Réputation.« Le travail, c'est la santé. Rien faire, c'est la conserver... », chantait Henri Salvador. 35 heures, congés, RTT, temps partiel, sommeil... Et pourtant, quelle productivité !

«Les Français sont paresseux ! C'est la chose la plus stupide que j'aie jamais entendue. Votre pays est l'un des plus développés au monde, vous avez des entreprises magnifiques, une énergie créatrice, vous créez de la valeur et cela ne vous est pas tombé dessus par hasard. C'est le fruit de l'Histoire, bien sûr, mais aussi du travail et de la créativité de votre nation depuis des générations et des générations. Contrairement à beaucoup d'autres pays développés, je crois sincèrement que vous, les Français, vous avez su construire un modèle social généreux qui ne laisse presque personne au bord de la route. Or il y a deux façons de voir l'économie. La création de richesses avec pour seul objectif l'enrichissement individuel. Et la recherche du profit afin de créer une société non pas égalitaire mais prospère et juste dans laquelle chacun peut trouver sa place, dans laquelle chacun a ses chances. Je crois dans l'économie de marché. Mais celle-ci n'a de sens que si elle sert l'intérêt général, l'éducation, la santé de tous et le bien-être des plus faibles. Une démocratie ne peut pas avoir pour seul moteur la cupidité de ses élites. Je suis passé en France lorsque les Français manifestaient pour les retraites. Beaucoup ont caricaturé vos manifestations et les ont analysées comme une résistance au changement. C'est faux. C'était au contraire une lutte pour protéger un modèle solidaire. Je ne dis pas qu'il n'est pas extrêmement coûteux et perfectible. Mais les finances publiques américaines sont au moins autant en crise que les vôtres : avec quel résultat ? La flambée des inégalités et la crise financière qui est née chez nous. Votre modèle doit être préservé, car il est plus abouti que le nôtre, plus mature surtout, dans une période où l'accumulation de richesses et la recherche du profit doivent être maîtrisées, organisées et régulées. Je crois que, si l'on faisait un sondage mondial et que l'on demande à des Chinois dans quelle société ils aimeraient vivre, ils voteraient pour un modèle assez proche du vôtre plutôt que de celui des Etats-Unis. »

Propos reccueillis par Romain Gubert

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie. Dernier ouvrage paru : « Le rapport Stiglitz » (Les liens qui libèrent).

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

LES FRANÇAIS - Michèle Tribalat : La fabrique des Français

Le Point, no. 2000 - Société, jeudi, 13 janvier 2011, p. 95

Question immigration, la France a une longueur d'avance. Pourtant, son modèle d'intégration paraît aujourd'hui anachronique. L'immigration étrangère est chez nous beaucoup plus ancienne que dans la plupart des autres pays européens, qui ont même longtemps été des terres d'émigration. Alfred Sauvy avait calculé que la moitié de l'accroissement démographique des années 1872 à 1927 était le fruit des « francisations », les personnes acquérant la nationalité française. Cette participation s'est maintenue. J'ai ainsi estimé que l'immigration étrangère des années 1960-1998 expliquait près de la moitié de l'accroissement démographique sur la période. La France a donc eu le temps de développer un modèle d'inclusion des immigrés et de leurs descendants. Ce modèle, élaboré à une époque où les droits de l'homme ne pesaient guère et où les droits sociaux étaient limités, était résolument assimilationniste. L'école et le travail avaient pour mission de fabriquer des petits Français adhérant aux valeurs et aux modes de vie des Français de plus longue date. Cette confiance dans l'efficacité de ces instances de socialisation allait de pair avec un Code de la nationalité très ouvert. Ayant usé leurs culottes sur les bancs de l'école française, les enfants d'immigrés étaient censés devenir « naturellement » français. La pression sociale faisait le reste pour que les immigrés et leurs enfants adoptent naturellement les modes de vie « à la française ».

La suspension du recours à la migration économique au milieu des années 70 et l'approfondissement des droits attachés à la migration, dans la foulée de celui des droits de l'homme, ont découplé l'immigration étrangère de l'immigration économique et donc des besoins réels ou supposés tels de l'économie. Des droits nouveaux ont été reconnus aux étrangers. Avec l'avancée en âge des enfants d'immigrés, nés ou non dans le pays d'accueil, et la possibilité de faire valoir des liens personnels et familiaux, ces liens sont devenus un vecteur important de l'immigration étrangère en Europe.

Dès lors, si ce n'est plus le bien du pays d'accueil qui détermine la politique migratoire, pourquoi l'invoquer quand il s'agit d'intégration ? Quelle légitimité y a-t-il à poser des exigences aux nouveaux venus ? N'ont-ils pas des droits tout aussi impératifs que ceux qui motivent la migration ?

La propension à inclure les pratiques culturelles dans le périmètre des droits de l'homme a tendance à rendre anachronique notre modèle assimilationniste. Celui-ci s'est également retrouvé en porte-à-faux avec celui mis en place à l'échelle de l'Union européenne. Le premier des onze principes de base, adoptés à l'unanimité par le Conseil européen du 19 novembre 2004, définit l'intégration comme « un processus dynamique, à double sens, de compromis réciproque entre tous les immigrants et résidents des Etats membres ». Le huitième principe garantit, lui, la pratique des différentes cultures et religions. Quand on sait que la Commission nationale consultative des droits de l'homme considère l'interdiction de représenter Mahomet comme une pratique religieuse, on mesure l'évolution attendue chez les Français pour espérer atteindre les exigences bruxelloises. Ces engagements européens sont pris « dans le dos » des citoyens, les responsables politiques nationaux n'hésitant pas à jouer un double jeu entre Bruxelles et leur capitale. En France, on assiste au regain d'intérêt des politiques pour l'« identité nationale », alors qu'on esquisse, à Bruxelles, un modèle de citoyen européen affranchi de sa culture nationale.

Les Français n'avancent pas à la mesure de ce qu'on échafaude pour eux en haut lieu. Pour 90 % d'entre eux, d'après la Commission nationale consultative des droits de l'homme, les étrangers qui viennent vivre en France doivent adopter les habitudes de vie françaises. Les Français, dans leur ensemble, ont donc gardé une bonne partie des attentes d'autrefois, alors que le discours dominant actuel fait l'éloge des différences. Au final, cette dissonance n'aide pas les nouveaux venus à comprendre ce qu'on attend d'eux, dans la vie réelle...

Michèle Tribalat, directrice de recherche à l'Institut national d'études démographiques, auteur de « Les yeux grands fermés » (Denoël).

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

LES FRANÇAIS - L'esprit français, un peuple de lecteurs - Dai Sijie

Le Point, no. 2000 - Culture, jeudi, 13 janvier 2011, p. 104

Regards. De Dai Sijie à Cabu, de Michel Tournier à Charles Dantzig, variations en lettres et en bulles.

Si, par hasard, à travers une petite tache, si ordinaire soit-elle, on peut imaginer l'aspect général d'une panthère, alors voici le détail à travers lequel j'ai commencé à connaître le peuple français.

Il y a vingt-sept ans, quand, pour la première fois de ma vie, j'ai pris le métro à Paris, je n'en ai presque pas cru mes yeux de voir un si grand nombre de gens qui lisaient. A l'époque, l'éclairage était moins cru, la lumière, plutôt jaune, évoquait une salle de lecture, sous la coupole de la Bibliothèque nationale. La rame vibrait fort, les feuilles des livres frémissaient entre les mains de ces lecteurs, plongés dans un autre monde, celui, silencieux, des mots. Rien ne les dérangeait, ni les secousses des wagons ni le mouvement des autres voyageurs à chaque nouvelle station.

C'est un spectacle qu'on ne voit nulle part ailleurs dans le monde, ni dans le métro de New York, où tout le monde redoute de se faire agresser, ni dans celui de Londres, où les gens sont tristes et renfrognés, ni dans celui de Tokyo, où les usagers dorment assis, encore moins dans celui de Pékin, où, même si on y trouve dix fois plus de binoclards que partout ailleurs, il est presque impossible de trouver un lecteur.

A Paris, une de mes activités favorites est de prendre le métro et d'y regarder les gens lire. De temps à autre me vient l'envie de me dresser au milieu d'une rame, la main posée sur la barre de fer centrale, et de me transformer en conteur pour distraire les voyageurs avec une histoire, une légende, un scénario de film. Mais mon rêve le plus fou, je l'avoue, serait d'apercevoir un jour quelqu'un - un homme, une femme, un adolescent, un vieillard, qu'importe - qui, dans le métro, serait en train de lire un de mes livres, le dernier en date, de préférence. C'est pour moi la plus grande consécration accordée à un écrivain, plus précieuse encore que tous les prix littéraires du monde, si prestigieux soient-ils.


Dai Sijie, repères

Écrivain et cinéaste chinois, est l'auteur du best-seller « Balzac et la petite tailleuse chinoise » (Gallimard). Son dernier livre, « Trois vies chinoises », vient de paraître chez Flammarion.


« La nation française serait plus sage si elle avait moins d'esprit. » Giacomo Casanova, dans « Histoire de ma vie ».
Dai Sijie, écrivain et cinéaste chinois, est l'auteur du best-seller « Balzac et la petite tailleuse chinoise » (Gallimard). Son dernier livre, « trois vies chinoises », vient de paraître chez Flammarion.

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

samedi 15 janvier 2011

LES FRANÇAIS - VGE : « On peut être les meilleurs, à défaut d'être les plus nombreux... »

Le Point, no. 2000 - Culture, jeudi, 13 janvier 2011, p. 108,109

Propos recueillis par Franz-Olivier Giesbert

L'ancien président de la République a une certaine idée des Français. Il la développe pour « Le Point ».

Le Point : Sur les Français, on a dit tout et son contraire. Comment les définiriez-vous ?

Valéry Giscard d'Estaing : Il faut d'abord se demander si ce concept de Français veut encore dire quelque chose. Vous semblez en parler comme s'il s'agissait d'un peuple homogène. On est en droit de penser que nous formons une société très complexe...

Vous croyez que, comme l'écrit Jacques Bainville dans son « Histoire de France, » nous sommes un « composé » ?

C'est évidemment le cas. Si on faisait des recherches savantes, on découvrirait qu'il ne reste en nous qu'un petit pourcentage de nos gènes gaulois. En fait, la France s'est formée entre le VIIe et le XVIIIe siècle à partir de populations qui venaient d'horizons différents, gallo-romains ou germaniques. Pendant le Moyen Age et la Renaissance, l'immigration s'est réduite à quelques échanges avec l'Italie, guère plus. Jusqu'à la guerre de 14-18, la France est restée au fond culturellement assez statique. C'était une société rurale, plutôt homogène, gardant des vestiges féodaux, avec des classes sociales assez définies. La dimension paysanne est importante. C'est sans doute elle qui explique la vigueur du peuple français, son ardeur à la tâche et aussi son tempérament guerrier. Tout cela s'est achevé avec l'épouvantable saignée de la Première Guerre mondiale : ce fut la dernière victoire française en même temps que le sacrifice d'une génération. Quand on définit le caractère des Français comme je l'ai fait dans « Démocratie française », c'est surtout à cette France-là que l'on se réfère.

Qu'est-ce qui a changé depuis, selon vous ? Ne sommes-nous pas devenus plus pessimistes ?

Pour comprendre notre changement de caractère, il faut prendre en compte plusieurs éléments. D'abord, à partir des années 50, une immigration forte et culturellement différente des précédentes vagues. Ensuite, un peu plus tard, une sorte d'ouragan médiatique permanent. Le Français de 1900 communiquait très peu, il lisait vaguement le journal local une fois par semaine. Aujourd'hui, il est assailli toute la journée par un torrent d'images, d'informations, de bavardages et de commentaires, qui, naturellement, l'affectent. Songez qu'il passe, en moyenne, 3 h 40 devant son poste de télévision. C'est ainsi, paradoxalement, qu'il se sent beaucoup plus isolé qu'il ne l'était autrefois. D'où un sentiment de solitude et de crainte de l'avenir qui provoque ce pessimisme collectif dans lequel nous vivons.

La médiatisation de la société est un phénomène mondial. Pourquoi affecterait-il plus les Français que les autres ?

Jusqu'en 1870, nous étions le pays le plus peuplé d'Europe, ce que nous ne sommes plus. Pensez qu'au temps de Napoléon la France avait deux fois la population de la Grande-Bretagne et de l'Espagne. Donc, nous étions dans une situation de domination physique. Avec, de surcroît, une langue pratiquement universelle et une société européenne parlant le français. On était installé, de la sorte, dans une situation de puissance et d'influence considérables dont les Français gardent encore vaguement le souvenir et la nostalgie. Longtemps, ils ont refusé de voir le changement. Aujourd'hui qu'ils le mesurent, ils ressentent une angoisse d'autant plus forte qu'ils ont le sentiment d'être, depuis le début du XXe siècle, sur une pente descendante avec quelques rares parenthèses, comme celle de la période 1956-1980.

Alors, vous aussi, vous êtes décliniste !

Après de Gaulle, qui nous a rendu la dignité et l'indépendance, je crois avoir montré, pendant mon mandat, que la France pouvait s'adapter. Mais j'observe depuis des années la montée d'un phénomène inquiétant pour notre avenir : une sorte de démobilisation vis-à-vis du travail, considéré curieusement comme une contrainte abusive à laquelle il faudrait pouvoir se soustraire. Dans la plupart des pays du monde, et pas seulement les pays émergents, vous trouverez une volonté de travail frénétique, qui vient des tréfonds du peuple sans qu'elle ait été inculquée par les dirigeants. Autre phénomène inquiétant, pour une grande nation comme la nôtre : cette idée étrange qui voudrait qu'il y ait une espèce de caisse noire collective dans laquelle on pourrait puiser indéfiniment. On a vu récemment les conséquences de ce laxisme effréné pour plusieurs petits pays européens.

En somme, le ressort est cassé et la France, contrairement à la Chine ou à la Corée du Sud, ne peut plus fabriquer d'avenir.

Il faudrait entreprendre des recherches approfondies pour trouver toutes les raisons de cette situation, mais j'en identifie plusieurs. D'abord, l'intelligentsia française, à travers l'éducation et l'information, s'est repliée sur elle-même; elle n'est plus du tout à l'image du peuple, comme c'était le cas à la fin du XIXe et au début du XXe. Elle ne représente qu'une partie de la gauche, souvent extrême. Résultat : les Français ne l'écoutent plus, ils n'ont pas confiance en elle. Ensuite, dans l'enseignement comme dans les grands médias, l'ignorance économique est abyssale. Comparé au travail inouï de Diderot et d'Alembert sur leur "Encyclopédie", notre milieu intellectuel au sens large n'est plus que l'ombre de lui-même. Souvenez-vous du dossier des retraites. Il n'y a aucun pays d'Europe qui, sur un sujet relativement simple, se soit laissé aller à des divagations aussi invraisemblables. Ce qui prouve bien qu'il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans notre mécanique mentale.

Êtes-vous d'accord avec ceux qui disent que les Français sont à la fois monarchistes et régicides ?

Si la Révolution française continue de peser sur notre vie publique, c'est parce qu'elle n'a pas atteint ses objectifs. La gauche voulait une république égalitaire sans classes sociales. Elle a été frustrée de ce rêve. Certes, la première partie de la Révolution, notamment les années 1789 et 1790, fut très brillante avec Mirabeau, les grandes réformes, le système métrique, les départements, etc. Mais la deuxième partie, avec la Terreur de 1793, a été effrayante. Les événements de 1848 et, dans une moindre mesure, de 1870 ont été une sorte de replay de la Révolution. Essayons de recommencer ce qui n'a pas réussi la dernière fois, voilà qui résume bien, comme nous l'a dit à peu près Tocqueville, l'état d'esprit d'une partie du pays.

Quels sont aujourd'hui les atouts des Français ?

Ils ont été très travailleurs et ne le sont plus, mais restent courageux. Au fond d'eux-mêmes, ils sont à la fois raisonnables et instables : même les extrêmes les séduisent. Ces dernières décennies, enfin, il m'a semblé qu'ils s'enfermaient, qu'ils n'étaient plus aussi ouverts au monde qu'auparavant...

... Mais ils voyagent !

Certains d'entre eux, oui. A mes yeux, ce sont même ceux qui voyagent le mieux. Ils ont des guides, vont voir les monuments, s'intéressent à l'Histoire. Il y a aussi ces armées de jeunes qui débarquent partout dans le monde pour trouver leur chance. A Shanghai, il y a ainsi 14.000 Français parmi lesquels 40 % ont moins de 25 ans. Le consul général à Shanghai me disait récemment : "Quand ils arrivent, ils n'ont rien et ne connaissent même pas la langue. Six mois après, ils sont intégrés."

Vous allez souvent en Chine. Quand vous revenez en France, êtes-vous atteint, comme d'autres, par le "China blues" ?

Il est vrai que le contraste est saisissant entre la Chine et nous. La France est devenue un pays où les villes moyennes, notamment, sont à moitié désertes. Peu de constructions, peu d'usines. Notre pays fait souvent penser à l'eau qui dort...

Quelle est la personne qui représente le mieux l'esprit français ?

Ne cherchons pas l'originalité : c'est Napoléon. Né après l'annexion de la Corse, il parle à peine le français, mais jusqu'en 1914, il y a beaucoup de Français qui parlent à peine le français. De plus, toute sa correspondance, en 25 volumes, est dans notre langue. C'est le Français le plus extraordinaire et le plus connu dans le monde. Très créatif, il a enflammé les imaginations... Il faut également citer Hugo, le maître de la langue, avec une sensibilité sociale authentique, pas fabriquée. Il n'était pas marxiste, même pas socialiste, mais il savait mieux que personne dire la souffrance du peuple. Il y a enfin Louis XIV, l'ami des artistes de son siècle. Il a fait construire, avec un soin considérable, le plus beau palais du monde : le château de Versailles. En même temps, il a fait édifier le plus grand bâtiment du Paris de l'époque, celui des Invalides, destiné, comme son nom l'indique, aux invalides. C'est comme si on bâtissait aujourd'hui un gratte-ciel pour les handicapés !

Faut-il, pour conclure, désespérer des Français ?

Il faut proposer de vrais objectifs aux Français. Dans leur ensemble, ils montrent des compétences et des qualités remarquables. Aussi faut-il les convaincre qu'ils peuvent être les meilleurs, à défaut d'être les plus nombreux. Cela passe par une réforme du système éducatif, et nous devons remobiliser nos enseignants. Voilà ce qui devrait être la priorité des prochaines années.

Le caractère français

Rapide, jusqu'à être changeant; généreux par élan, mais replié sur un instinct terrien de la possession; avide de discussion, mais préférant parfois le fait accompli; ardemment fier de la France, mais peu informé du jugement extérieur; remueur de toutes les idées, mais conservateur de tout ce qui l'entoure; spirituel, délicat, décent, mais aimant la plaisanterie facile, la ripaille, la contestation. Affectant le cynisme, hâbleur, mais au total le peuple le plus sensible du monde. C'est pourquoi la démocratie conçue pour la France tiendra nécessairement compte du caractère français, de l'esprit de Gavroche et de la gentillesse souriante de Marianne.

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

LES FRANÇAIS - Marcel Gauchet : Du mécontentement à une franche détestation de soi

Le Point, no. 2000 - Société, jeudi, 13 janvier 2011, p. 84,85

Marcel Gauchet : Comment nous sommes passés du mécontentement à une franche détestation de soi

Propos recueillis par Sylvie Pierre-Brossolette

Introspection. Quatre experts se penchent sur le grand malaise identitaire français.

Je suis resté longtemps sceptique devant la notion de « haine de soi ». Elle était destinée, à l'origine, à expliquer le ralliement de tant d'intellectuels juifs à la cause communiste. Je ne discernais pas le mécanisme psychologique auquel elle pouvait correspondre. Et puis je l'ai vue se concrétiser sous mes yeux. Je ne me prononce pas sur ce qu'elle valait dans son premier usage, mais je suis obligé de constater qu'elle exprime bien le rapport d'une partie des Français à la France.

Le phénomène va plus loin que le goût de l'autodénigrement enregistré depuis belle lurette. Celui-ci procédait de la déception devant des performances jugées décevantes au regard d'un grand passé ou de grandes espérances. Rien que de très compréhensible dans un pays qui a très mal vécu son inéluctable recul en tant que grande puissance, depuis la fracture fatale de la Première Guerre mondiale. La suite du siècle n'a été qu'une confirmation grandissante de la réduction de la France au rang de puissance moyenne. Un mouvement de recul qui s'est traduit par une grogne permanente envers ce destin contraire.

Mais, aujourd'hui, c'est d'autre chose qu'il s'agit. Le mécontentement a fait place à la franche détestation, à l'aversion ouverte, au reniement. Et, pourtant, ces jugements vindicatifs émanent de ceux dont on chercherait en vain l'équivalent ailleurs, tellement leur francité s'exhale par tous les pores de leur posture et de leur verbe. C'est en tant que Français qu'ils vomissent la France. C'est cette franchouillardise des antifranchouillards qui demande à être comprise.

A dire vrai, ces dégoûtés et ces furieux ne se recrutent pas au hasard dans la population. Ils appartiennent de préférence à ce qu'il est convenu d'appeler les « élites ». Ils composent deux groupes assez distincts, qui tiennent des discours différents, notamment par leur degré de radicalité. Il y a ceux qui sont chargés de diriger le pays, pour lesquels il s'agit d'en finir avec une exception française devenue insupportable à leurs yeux. Et puis il y a ceux qui sont chargés de penser pour lui. Chez ceux-là, c'est d'en finir avec la France tout court qu'il s'agit.

Les deux discours ont beau ne pas être tenus dans les mêmes quartiers, ils procèdent de la même source. Ils sont semblablement des produits de décomposition du vieil universalisme français, malmené par les circonstances, mais encore solidement ancré. Déréglé, devenu erratique, le voilà qui se retourne contre sa matrice.

La mondialisation est passée par là, avec le formidable choc culturel qui accompagne son déferlement depuis les années 80. Elle impose le décentrement à tout le monde; elle oblige l'ensemble des sociétés à se redéfinir par rapport à l'extérieur, au rebours de leurs habitudes autocentrées. Elle relativise les identités les mieux assises en contraignant chacun à prendre conscience de sa particularité au milieu des autres.

En pratique, le choc est inégalement ressenti, selon les situations des uns et des autres. La taille et le poids des Etats-Unis font office d'amortisseurs. L'Europe, en revanche, zone la plus ouverte du monde dans les faits, et la plus ouverte sur le monde par culture, est en première ligne; et la France, en Europe, est faite pour être la plus frappée, en raison de son modèle universaliste. Impossible cette fois de rejouer la « grandeur », comme de Gaulle put encore en convaincre ses compatriotes voilà une cinquantaine d'années. L'écart entre les vastes ambitions de naguère et la place modeste qui nous échoit aujourd'hui est trop grand pour être ignoré.

C'est pour nos élites dirigeantes que le choc est le plus rude. Il y va de la place enviable que ce modèle leur attribuait à l'intérieur et de la reconnaissance qu'il leur valait à l'extérieur. Souvenons-nous de leur rôle moteur dans les organisations internationales et dans la construction européenne, il n'y a pas si longtemps. Leur cheval ayant été tué sous elles, elles se sont reconverties afin de sauvegarder tout à la fois leur identité, c'est-à-dire l'universalisme dans lequel elles ont été éduquées et la culture du commandement qui l'accompagne, leur respectabilité internationale et leur position dans le pays. Elles ont épousé d'enthousiasme la vulgate libéralo-mondialisatrice en guise d'universalisme de rechange. Elles se sont faites les championnes zélées de l'arasement d'une « exception française » sans plus de raison d'être. Elles ont choisi d'oublier l'histoire dont elles sont issues. Aussi ne comprennent-elles à peu près rien au pays qu'elles prétendent régenter, lequel oscille sans surprise entre la résistance passive et la révolte ouverte. D'où l'escalade dans le désamour, voire l'hostilité sans nuances envers ce peuple de « ringards incapables de reconnaître les mérites de ses chefs ».

Les élites intellectuelles ne sont pas moins touchées, bien que d'une autre façon. Tenir boutique dans la capitale mondiale de la révolution représentait une rente appréciable. La place vous installait d'emblée aux avant-postes de la grande Histoire. Là aussi ce rôle glorieux n'est plus qu'un souvenir dans un monde mondialisé qui n'a plus que faire de la révolution.

Qu'à cela ne tienne, il reste une ultime solution pour sauvegarder l'universalité française et ses prophètes, en échappant à une provincialisation intolérable pour des gens formés dans l'idée d'éclairer la destinée humaine. La France montrera une dernière fois l'exemple en disparaissant comme nation. Purgeons-nous de la particularité sans intérêt de notre histoire ! Délivrons-nous de ces frontières qui nous ont fait tant de mal ! Effaçons-nous dans les flux du monde et la patrie des droits de l'homme s'accomplira en se dissolvant en tant que patrie. S'il est une chose qui conforte l'aristocratie de la radicalité dans la nouvelle mission qu'elle se sent, c'est bien la prétention de ce peuple de « beaufs » à persévérer dans son être.

La France a connu des épreuves autrement tragiques. Mais il ne faut pas s'y tromper, elle vit la crise morale la plus profonde de son histoire. Elle manque cruellement d'un juste discours sur ce qu'elle fut et sur ce qu'elle pourrait être, compte tenu de l'état du monde.

Marcel Gauchet, essayiste, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Dernier ouvrage paru : « A l'épreuve des totalitarismes » (Gallimard).

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

LES FRANÇAIS - Jacques Le Goff : Pourquoi les Français n'ont pas eu besoin de la mer

Le Point, no. 2000 - Société, jeudi, 13 janvier 2011, p. 91,92

La France, les Français... L'accouchement de ces deux concepts qui sont aujourd'hui une évidence pour nous est en réalité un processus extrêmement lent qui court jusqu'à la Révolution française. Clovis au VIe siècle puis Hugues Capet en 987 ont participé à cette construction, mais ce n'est qu'au XIIIe siècle que Philippe Auguste se fait appeler roi de France. Avant lui, ses prédécesseurs n'étaient « que » rois des Francs. Mais la France de Philippe Auguste, ce n'est qu'une multitude de peuples vivement attachés à un terroir qui n'ont qu'une très vague idée de l'Etat central. Le Nord et le Sud parlent deux langues, la langue d'oïl et la langue d'oc et, bien avant la constitution d'un Etat fort et d'une nation, ce qui fait le ciment du pays, c'est d'abord l'Eglise. En fait, avant le XVIe siècle et l'entrée de la Bretagne dans le royaume (1532), il est difficile de parler de la France au sens où nous l'entendons. Le royaume n'a de véritable substance que sur une toute petite partie de ce que nous appelons aujourd'hui l'Hexagone. Ce n'est d'ailleurs qu'à cette époque qu'apparaît dans les textes le terme d'Ile-de-France. Je dirai que ce n'est qu'à la mort de Charles VII (1403-1461), qui met fin à la guerre de Cent Ans, qui reprend le contrôle de Paris et s'impose comme le chef de l'Eglise de France, qu'une majorité de la population qui habite dans le royaume de France, c'est-à-dire sans la Bretagne, sans la Provence (rattachée en 1431), etc., se sent réellement française. L'autre personnage essentiel de cette construction, c'est Henri IV (1553-1610), qui parvient à réunir protestants et catholiques sous son autorité. Malgré cela, ce n'est qu'à la Révolution que l'on peut véritablement parler de « nation » française lorsque l'Eglise et l'Etat se dissocient. Une notion renforcée par la création de l'école obligatoire, la séparation officielle des Eglises et de l'Etat (1905) et, bien sûr, la guerre de 1914-1918.

Mais dans cette longue construction de la France, et contrairement aux Anglais, les Français ne regardent pas vers la mer. Pourquoi ?

Au Moyen Age, le rapport des hommes aux éléments physiques n'est pas du tout le même que celui que nous avons aujourd'hui avec la montagne ou avec la mer. L'alpinisme ne commence qu'au XVIIIe siècle, la montagne n'est qu'un décor artistique. Quant à la mer, elle fait peur. Elle effraie. Ce n'est pas un environnement accueillant. C'est le territoire du diable et de ses créatures. Les textes du Moyen Age parlent de naufrages, de voiles qui se déchirent, de monstres. Quant aux techniques, elles sont embryonnaires. La boussole, qui existe en Chine depuis des lustres, n'apparaît qu'au XIIIe siècle, tout comme le gouvernail d'étambot. Les Européens se nourrissent certes de beaucoup de poissons, mais ils privilégient les poissons d'eau douce, ils ne regardent pas vers la mer. Si l'on a en tête cet imaginaire médiéval et que l'on regarde le cas spécifique de la France, on remarque une singularité : la France est particulièrement bien dotée par la nature. Son agriculture lui assure presque une autosuffisance alimentaire. Elle dispose de vignes, de céréales, de prairies d'élevage. Elle a bien sûr une certaine faiblesse en mines aisément exploitables de fer et de plomb argentifère. Mais elle comble ce manque en regardant vers l'est du continent européen. En somme, contrairement à d'autres parties de l'Europe, les Français n'ont pas besoin d'aller voir ailleurs. Il faut aussi regarder ce qu'est la France. Il n'y a jamais eu de tradition maritime gauloise et, à l'époque, la Méditerranée est la seule mer véritablement praticable. Or la France est un pays sans mer. Marseille et la Provence ne sont pas encore françaises. Nice non plus. Quant à la Catalogne, elle est sous le contrôle de l'Empire. Et la Bretagne n'est pas rattachée au royaume de France avant le XVIe siècle. La Normandie sera longtemps une province anglaise. Le Havre n'est fondé qu'au XVIe siècle. Bordeaux ne sert qu'à du cabotage avec l'Espagne et le Portugal, principalement pour le commerce du vin. Contrairement à l'Italie, à la Grande-Bretagne ou au Portugal, la France n'est donc pas un pays tourné vers la mer, à l'exception de la période des croisades et de la fondation d'Aigues-Mortes par Saint Louis. On se trompe en regardant une carte de géographie : la France dispose certes de très longues frontières maritimes, mais les routes commerciales se font d'abord par la terre au Moyen Age et les plus importantes sont d'abord orientées d'est en ouest. Et plus tard Colbert, le premier à comprendre que la puissance vient aussi du contrôle des mers, trouve un peu partout sur la planète des concurrents européens installés. Lorsque la Compagnie des Indes orientales est créée, au XVIIe siècle, les Anglais et les Espagnols sont déjà partis depuis longtemps à la conquête du monde.

Jacques Le Goff, historien. Dernier ouvrage paru : « Le Moyen Age et l'argent » (Perrin).

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

LES FRANÇAIS - Le continent de la peur - Claude Allègre

Le Point, no. 2000 - Société, jeudi, 13 janvier 2011, p. 94,95

Astérix. L'imaginaire français reste marqué par le mythe du village des irréductibles Gaulois. Rédhibitoire, à l'heure de la mondialisation ?

Astérix disait : « Nous n'avons qu'une peur, c'est que le ciel nous tombe sur la tête », et il ajoutait aussitôt : « Mais ce n'est pas demain la veille. » La seconde phrase a disparu du logiciel de nos contemporains, du moins en Europe.

Désormais, on a peur de tout. On a peur des épidémies qui vont tout détruire, d'où les paniques coûteuses de la vache folle, de la grippe aviaire ou du virus H1N1. On a peur de manger tel ou tel légume contaminé par les nitrates ou les phosphates, on refuse les OGM, qui pourtant ne menacent personne, on a peur de faire l'amour, désormais placé sous la menace du sida, les lycéens de 18 ans ont peur qu'on ne paie pas leurs retraites, on a peur de la mort comme jamais, alors que l'espérance de vie augmente de deux mois par an, on a peur du réchauffement climatique de la fin du siècle, alors qu'on ne fait que se geler de plus en plus chaque hiver, on a peur du nucléaire, qui pourtant nous permet de produire 78 % de notre électricité, etc.

Cette peur généralisée a été en France inscrite dans la Constitution sous la forme du fameux principe de précaution. Lorsqu'on lit l'énoncé de ce principe, on reste pantois à l'idée que l'on ait pu inventer cela au pays de Descartes. Il est vrai que l'idée de base vient de l'Allemagne et du philosophe Hans Jonas, l'un des penseurs les plus néfastes du dernier siècle.

L'idée de prendre des précautions même lorsqu'on ne sait rien est naturellement une idée absurde qui à coup sûr gênera le progrès et le développement économique, mais elle a philosophiquement l'énorme défaut de mettre la peur comme vertu première au-dessus du savoir. C'est bien la première fois dans notre histoire depuis Voltaire.

Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot a fait une analyse intéressante de cette idéologie de la peur. Reprenant Freud, il montre que finalement la peur rassure.« L'angoisse indéfinie ne peut être combattue,écrit-il,les peurs identifiées peuvent être "apprivoisées". » La peur est devenue l'idéologie dominante de nos sociétés désenchantées. Comme le dit Tavoillot,« elle fait sens (tout s'explique), elle fait lien (tout ensemble) et elle fait programme (agissons) ».

L'idéologie de la peur a rempli le vide des idéologies. C'est sur elle que l'écologie politique s'est construite. Les Verts n'ont pas de programme autre que des interdictions et des régressions, mais leur idéologie semble neuve parce qu'elle a recyclé un certain nombre d'idées cultes des idéologies précédentes : le péché originel de l'homme dans la doxa judéo-chrétienne, la haine du capitalisme dans l'idéologie communiste, le culte de la nature dans les croyances ancestrales de l'Allemagne que s'était appropriées l'idéologie national-socialiste. Mais, chez les Verts, cette idéologie de la peur est devenue stratégie. Combien de patrons de grandes entreprises n'ai-je pas entendus affirmer leur répulsion vis-à-vis des Verts et de leur idéologie et en même temps avouer qu'ils les financent par précaution !

Cette idéologie de la peur a aussi pour conséquence l'abandon de l'analyse du réel pour les chimères du virtuel. On fait confiance au monde virtuel sans plus éprouver le besoin de le confronter au réel. On croit au « Dieu ordinateur » surpuissant qui digère tout, calcule tout, dessine tout et prédit le futur avec six chiffres après la virgule !

Car la démarche ultime, c'est de projeter le monde virtuel dans le futur, cet espace incertain dans lequel on croit pouvoir repousser la vérité. C'est ainsi, en refusant de voir la réalité des choses, que l'on a conduit le système financier à la faillite. Comme l'explique fort bien George Soros, les produits dérivés en cascade sont des fruits directs de programmes informatiques sophistiqués. Il suffisait d'observer la réalité des faits et le déséquilibre croissant entre cette réalité et la montagne d'argent virtuel qui s'accumulait pour prévoir l'effondrement du système. L'économiste américain Nouriel Roubini l'avait fait avec beaucoup de perspicacité. Le fait que la faillite de Lehman Brothers ait entraîné une crise mondiale montre combien le système était dans un état de déséquilibre latent. Par peur de la réalité, on refusait de le voir. Ce sont pourtant ces mêmes aveugles qui continuent à nous gouverner !

Les gouvernements eux-mêmes refusent de s'attaquer à la réalité du présent mais se projettent complaisamment dans l'avenir. Lorsque le président de la Commission européenne annonce que sa priorité est la lutte contre le réchauffement climatique dans un siècle, alors que la crise financière est à nos portes et que le chômage ravage l'Europe, il illustre mieux qu'un long discours l'irréalisme du monde politique !

Cette domination de la philosophie de la peur est caractéristique du monde occidental, car ni en Inde, ni en Chine, ni au Brésil, ni en Indonésie on n'envisage l'avenir avec cette vision. Il suffit de passer une journée avec une escouade d'étudiants chinois pour voir que leur moral est cent fois plus élevé que celui des nôtres. Car cette peur, bien sûr, imprègne nos jeunes et les statistiques de suicides sont là pour fournir une mesure de leur crainte de l'avenir.

Les continents de la peur sont l'Europe et une partie de l'Amérique du Nord. On dirait que les Européens redoutent de voir leurs richesses accumulées pendant des siècles s'envoler vers les pays émergents. Car la mondialisation est bien entendu une nouvelle source d'angoisse. L'Europe a peur de la mondialisation et voudrait se rassurer en contrôlant le développement de la Chine et de l'Inde via les émissions de CO2 ! Puérile ambition, dont on connaît le résultat.

L'Europe a voulu être un exemple dans la lutte contre le prétendu réchauffement climatique. Mais, en même temps, elle est devenue la zone la plus atteinte par la crise financière et économique. Ces deux faits en apparence disjoints sont en fait les deux faces d'une même médaille. L'illusion de l'Europe, qui vit dans un monde qui n'est plus et se préoccupe d'abord des problèmes secondaires ! L'illusion de croire que le monde attend de nous une exemplarité et le refus d'affronter les problèmes concrets actuels avec réalisme, mais plus encore avec imagination et détermination. Car l'Europe ne peut sortir de l'ornière sans imagination. L'Europe, continent de la peur, est en train de cristalliser son déclin. Ce déclin, les partis écologistes en sont les moteurs ou les vecteurs. Sous des prétextes nobles, ils mettent à mal nos sociétés. L'Europe, magnifique projet, est aujourd'hui en échec. L'écologie, idée séduisante au départ, est devenue un boulet. L'Europe a peur d'éclater, mais elle est incapable d'imaginer des solutions viables qui la stabiliseraient. Ayant construit un ensemble, elle est paralysée par la peur de le détruire. Car la peur annihile l'imagination et détruit la volonté d'entreprendre. Quand acceptera-t-on de le voir et de retrouver les idéaux philosophiques que nous avons hérités des Lumières ?

Claude Allègre, géochimiste, ancien ministre de l'Education nationale. Dernier ouvrage paru : « L'imposture climatique ou la fausse écologie » (Plon).

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.