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mercredi 16 juin 2010

INTERVIEW - Lou Ye : « J'ai pu tourner mon film, mais on l'a censuré. »

Le Soir - 1E - PAGES, mercredi, 16 juin 2010, p. 6

Lou Ye, fils de comédiens, est né en 1965 à Shanghai. En 1994, son premier film, Week-End Lover, portrait d'une jeunesse sans repères, est privé de distribution pendant deux ans. Suzhou River, histoire d'amour tournée clandestinement en 2000, lui vaut un prix au Festival de Rotterdam et une interdiction de travailler pendant deux ans en Chine. En 2006, il présente Une jeunesse chinoise, sur la répression des manifestations étudiantes Place Tian Anmen, à Cannes, et est à nouveau interdit de tourner en Chine pendant cinq ans.

Nuits d'ivresse printanière, coproduit par Hong Kong et la France, Prix du scénario à Cannes en 2009, est aussi interdit en Chine. Mais Lou Ye continue. Il vient de tourner à Paris l'adaptation de Bitch, livre autobiographique de Jie Liu-Falin, interdit en Chine. Une histoire d'amour entre une jeune professeur chinoise et un ouvrier français, rôle tenu par Tahar Rahim, le héros d'Un prophète. De quoi tester une nouvelle fois les limites de la censure chinoise.

Être homosexuel en Chine et le montrer, est-ce facile ?

Bien sûr que non mais la perception de l'homosexualité en Chine a fort évolué. Les homosexuels ne sont plus considérés comme des « anormaux », des malades, même par les autorités. Mais comme le montre le film, ils ne sont libres que dans l'ombre. Comme le titre chinois le suggère, dans la société actuelle, ils peuvent humer et profiter du vent, mais pas dans la lumière... En fait, ma situation personnelle fait écho à cela : j'ai pu tourner mon film, mais on m'a censuré. C'est typique.

Pourquoi avoir transposé un roman d'amour de 1933 dans le milieu homosexuel ?

Parce que l'amour n'a pas de frontières. Il touche tout le monde, pas seulement les milieux dits « normaux ». Si on s'en tient à l'individualisme pur, de nos jours, il peut nettement plus servir la société chinoise que des actions de groupe. En ce sens, un amour individualiste est plus dangereux pour les autorités qui ne voient jamais d'un bon oeil l'émergence d'individualités.

Que ces mêmes autorités bannissent de la société chinoise ?

Vous savez, être banni ou réprimandé a toujours fait partie de l'histoire chinoise. Des concerts sont annulés et, en télé, il n'est pas rare que des scènes déprimantes, où l'on voit notamment des gens pleurer, soient éliminées juste avant la diffusion d'un film. En Chine, le sourire est de rigueur. Officiellement, tout va bien, et on est prié de le montrer. C'est d'un ridicule !

Malgré l'émergence d'internet ?

Qui permet, c'est vrai, de véhiculer une information et des images alternatives. D'ailleurs, chaque nouvelle censure est dorénavant raillée sur le Net ! Cela n'empêche qu'encore maintenant, le Bureau de la Censure - une poignée de responsables, en fait - décide encore ce qu'un milliard de gens peut regarder, connaître ou non. Là, je suis mis sur la touche pour cinq ans. Cinq ans pendant lesquels on me condamne à ne même plus « penser » cinéma. Vous imaginez ? J'espère vraiment être le dernier réalisateur chinois censuré dans son propre pays !

En quoi la Nouvelle Vague vous a-t-elle influencée ?

J'ai vu beaucoup de films de la Nouvelle Vague quand j'étais à l'Académie du film de Pékin. J'adore cette manière qu'elle a de poser les vraies questions, de revenir à l'essence même de la cinématographie. D'inciter à se demander la raison profonde qui mène un réalisateur à tourner. Je trouve ça sain et motivant, et sans doute davantage maintenant à l'heure où les productions deviennent plus imposantes et plus onéreuses. Je crois que, comme les réalisateurs de l'époque, mes films naissent avant tout d'un vrai désir.

FABIENNE BRADFER

PHOTO - CANNES, FRANCE - MAY 14: Director Lou Ye attends the 'Spring Fever' Photocall held at the Palais Des Festival during the 62nd International Cannes Film Festival on May 14, 2009 in Cannes, France.

© 2010 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2010

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mercredi 14 avril 2010

CINÉMA - Lou Ye : «En chine, il ne faut pas montrer la réalité»

Libération, no. 8995 - Cinéma, mercredi, 14 avril 2010, p. CIN2

Lou Ye se confronte depuis ses débuts avec la censure de son pays. Ses deux premiers longs métrages, Weekend lover (1994) et Suzhou River (2000), ont été interdits de diffusion en Chine. Une jeunesse chinoise, présenté à Cannes en 2006, met les autorités en fureur car il montre les révoltes étudiantes de Tiananmen, sujet tabou s'il en est. Résultat, une interdiction de tourner pendant cinq ans. Pourtant, Lou Ye réapparaissait à Cannes cette année avec Nuits d'ivresse... produit avec des capitaux de Hongkong et de l'argent français. Une fois encore, l'interdiction ne vaut pas un arrêt de mort professionelle pour le cinéaste, qui peut, s'il bénéficie d'une reconnaissance internationale, passer entre les griffes du système. Explication de Lou Ye dans un café parisien entre deux prises de vues de son nouveau film, Fleur, Avec notamment Tahar Rahim.

Comment fonctionne le système de production de films en Chine aujourd'hui ?

Le système d'examen des films par la commission du cinéma en Chine me paraît désuet, les réalisateurs chinois devraient être libres de choisir et de tourner les sujets qu'ils veulent, avoir enfin la pleine décision sur leurs oeuvres. Normalement, tout nouveau film, soit à l'étape du scénario, soit terminé, doit passer par le Bureau du cinéma. Si celui-ci ne donne pas son autorisation, votre film ne peut tout simplement pas être diffusé sur le marché chinois. Cela fait soixante ans que ce système existe, parfois le Bureau lâche du lest, parfois il serre la vis. Personne n'en est content et, en même temps, le système perdure parce qu'il s'agit d'une censure molle. Ce n'est pas violent, d'autres professions sont nettement plus exposées que nous à des représailles.

Quelles ont été, pour vous, les conséquences de cette censure ?

J'ai été interdit de tourner pour une durée de cinq ans après avoir fait Une jeunesse chinoise sur les révoltes étudiantes de Tiananmen, mais on ne m'a pas jeté en prison. Simplement, aucun producteur chinois ne voulait financer mon nouveau projet car ils savaient qu'il ne pourrait être projeté dans aucune salle du territoire national. Dans les années 90, grâce au cinéma underground, avec l'explosion des films tournés avec les petites caméras numériques, les réalisateurs n'en ont fait qu'à leur tête sans passer par le Bureau. Du coup, il a été débordé par une situation qu'il ne pouvait plus contrôler comme avant. Il y avait d'autres modes de production, d'autres moyens de diffusion à travers des projections privées, la circulation de DVD sous le manteau.

Pourquoi avez-vous choisi de filmer des personnages homosexuels à Nankin ?

Nankin symbolise la Chine actuelle, ce n'est ni une ville commerciale ni un centre politique, c'est la Chine réelle, une ville ordinaire, ni bien ni pas bien, toutes les villes de l'est de la Chine sont comme ça. La situation des homosexuels, elle n'est pas super en Chine, bien sûr, mais c'est mieux qu'avant, ils peuvent avoir une vie privée, chez eux, il n'y a pas de problème. Cette situation-là est la mienne en tant que cinéaste, une sorte de zone grise où vous pouvez faire les choses mais on vous rappelle sans cesse que vous ne devez pas les faire.

Quel avenir pour le cinéma chinois ?

Le Bureau veut surtout aujourd'hui encourager les réalisateurs qu'ils aiment, un certain cinéma. Par exemple, dans le milieu des années 90, il encourageait les oeuvres décrivant les conditions difficiles des travailleurs chinois, mais les fonctionnaires qui veillent à trier entre bon et mauvais cinéma n'auraient jamais encouragé les films sur les manifestations de 1989 ou sur la Révolution culturelle, sur l'histoire contemporaine en général. Ils encouragent surtout les films commerciaux. Il ne faut pas vraiment montrer la réalité actuelle, pas non plus les années 60. Si on veut atteindre le circuit de distribution des salles, il faut faire des films sur les années 20-30 ou la période impériale, des films en costumes. Mais, maintenant, les spectateurs chinois commencent à en avoir assez de tous ces films sur les problèmes de l'empereur à la cour !

Je remercie les gens qui ne m'ont pas envoyé en prison pour avoir fait Une jeunesse chinoise. J'étais obligé de parler de 1989, j'étais là, je ne pouvais pas faire autrement. J'aimerais que mon travail envoie un message aux autres réalisateurs : «Ne vous occupez que des films que vous avez envie de faire, point barre.» Durant cette période de bannissement, j'ai déjà tourné deux films !

Recueilli par Didier Péron

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