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mardi 26 avril 2011

ANALYSE - La France et l'OTAN risquent de décrédibiliser la responsabilité de protéger



Le Monde - Dialogues, mercredi, 27 avril 2011, p. 16

En Libye, les bombardements militaires de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) n'ont pas débouché sur une éviction rapide de Mouammar Kadhafi. Les médias évoquent déjà l'enlisement. Le but originel, inscrit dans la résolution 1973, n'était pas le changement de régime en Libye, mais la protection des populations.

De ce point de vue, l'objectif est atteint, le bain de sang annoncé sur Benghazi n'a pas eu lieu. Il est donc excessif de parler d'enlisement. Il vient d'être décidé d'intensifier les bombardements. Tripoli et les bureaux de M. Kadhafi ont été bombardés. Des conseillers militaires français et britanniques ont été envoyés auprès du Conseil national de transition, auquel on fournit probablement des armes.

Ne risque-t-on pas de passer, sans le dire officiellement, du concept de la " responsabilité de protéger " à celui, bien différent, de changement de régime ? Les armées qui participent à l'opération ne passeraient-elles pas alors de la protection des populations civiles au statut de cobelligérants, au côté des insurgés ? On peut certes partir du principe que, tant que M. Kadhafi est au pouvoir, la population libyenne ne sera pas en sécurité et que seul son départ permettra une véritable paix civile en Libye.

On peut aussi penser que la disproportion des forces, le manque d'équipement ou d'entraînement des insurgés doit conduire à les aider. Mais on change le sens de la mission. On lui donne clairement celui d'un changement de régime, par le biais d'une intervention militaire, objectif exclu lors du vote au Conseil de sécurité. Il n'est pas certain que la coalition qui a été mise en place en vertu de la résolution 1973 puisse y survivre longtemps.

La résolution 1973 a été saluée parce qu'elle mettait en oeuvre le nouveau concept de " responsabilité de protéger ". Celui-ci se distingue de l'ingérence, qui n'est qu'une politique de puissance classique déguisée sous des bons sentiments.

L'ingérence a toujours été à sens unique : une intervention des grandes puissances dans les affaires des nations plus faibles. L'Organisation des Nations unies (ONU) a toujours mis en avant le principe de souveraineté, justement pour les protéger contre les appétits des pays plus puissants. Mais il est également nécessaire que la souveraineté ne constitue pas une garantie d'impunité pour les tyrans et dictateurs. Il est souhaitable de protéger les populations sans défense. La responsabilité de protéger, formulée en 2005 à l'ONU, correspond à cette nécessité de trouver un équilibre entre le respect de la souveraineté et la protection des populations. Que la nécessaire protection des Etats faibles face aux Etats puissants ne se traduise pas par l'abandon des populations face à des gouvernements prêts à faire des massacres.

La responsabilité de protéger correspond à une situation d'urgence, pour éviter des crimes de guerre, des massacres, des crimes contre l'humanité. Elle est décidée conjointement par les représentants de la communauté internationale, par un vote au Conseil de sécurité. Rien à voir avec une guerre unilatérale déclenchée en toute illégalité, fût-ce contre un dictateur.

Ceux qui privilégiaient l'ingérence sur la responsabilité de protéger mettaient en avant le fait que la Russie ou la Chine feraient toujours obstacle à son évocation au Conseil de sécurité. La résolution 1973 est venue les démentir, ni Pékin ni Moscou n'ont voulu être tenus responsables, par un vote négatif, d'un massacre qui s'annonçait certain.

Passer de la responsabilité de protéger à l'ingérence classique revient à délégitimer la première. Il sera plus difficile à l'avenir de l'évoquer si elle n'apparaît que comme une ruse pour faire accepter ce qui était refusé, à savoir un changement de régime par la guerre. Les pays réticents à voter en faveur d'une intervention militaire pour protéger une population menacée verront leur suspicion renforcée. Ce qui se joue en Libye, au-delà de l'enjeu national et régional, c'est l'avenir du concept de la responsabilité de protéger.

M. Kadhafi est trop isolé sur le plan international pour se maintenir au pouvoir très longtemps. A terme, il tombera. Mais le prix à payer pour sa chute sera moins lourd s'il tombe victime de son isolement que par une solution militaire extérieure, qui viendrait délégitimer le concept de la responsabilité de protéger.

Pascal Boniface

Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

PHOTO - Alain Juppe (C), Foreign Minister of France, votes for the United Nations Security Council Libya resolution calling for a no-fly zone and 'all necessary measures' against forces loyal to Moamer Kadhafi, March 17, 2011 at UN headquarters in New York. The vote was 10-yes and 5 abstained including China, Russia, Germany, India and Brazil.

PHOTO - Libyan protestors demonstrate outside a hotel during a meeting between African head of states and Libyan rebel leaders, in the eastern rebel stronghold of Benghazi on April 11, 2011. Libya's rebels reject any mediation which does not include the ouster of strongman Moamer Kadhafi, opposition chief Mustafa Abdul Jalil said after talks with African mediators.

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

jeudi 17 juin 2010

SPORT - Nos amis les Nord-Coréens - Pascal Boniface

Le Monde - Sports, vendredi, 18 juin 2010, p. 28

Comment peut-on soutenir l'équipe du pire régime politique du monde ? Les sélections sont les emblèmes de l'identité nationale d'un pays. La Corée du Nord, dernier régime totalitaire, suscite un rejet global tant des gouvernements que des opinions du monde entier. Même la Chine, ancienne alliée, ne veut plus voir son image associée à Kim Jong-il au moment où elle veut se donner une image de puissance responsable. D'ailleurs, Pékin réalise cent fois plus d'échanges commerciaux avec Séoul qu'avec Pyongyang.

Pourtant, même face à l'hyper-populaire Brésil, l'équipe nord-coréenne recueillait encore compréhension et même soutien des amateurs de foot. Ce paradoxe s'explique aisément. Le public, notamment le plus populaire, qui regarde le football, a un éternel réflexe de prendre partie en faveur du faible contre le fort. Entre l'équipe considérée comme la meilleure du monde, classée n° 1 par la FIFA, et celle qui, avec sa 115e place, est la moins bien placée à participer à la Coupe du monde, le public prend naturellement le parti de David contre Goliath. C'est un syndrome, bien connu en Coupe de France, où la tendresse se porte sur le " Petit Poucet ". Un autre élément joue plus encore. Même si le régime nord-coréen va essayer de récupérer à son profit d'éventuels bons résultats de l'équipe, les spectateurs savent faire la différence entre les joueurs et le gouvernement, entre la nation et le régime, et personne ne pense que la population soutient le régime, mais plutôt qu'elle le subit. Les joueurs nord-coréens ne sont pas considérés comme les ambassadeurs du dictateur Kim Jong-il mais, à l'instar du peuple nord-coréen, comme les victimes d'un système d'un autre âge.

Un sondage a été réalisé en Corée du Sud, pays le plus menacé par le régime de Pyongyang. La question était : " Quelle est la nation pour laquelle vous avez le plus grand sentiment d'hostilité ? " La Corée du Nord arrivait en troisième position derrière la Chine et le Japon, dont le système politique et économique est pourtant plus proche de celui de Séoul mais avec qui l'histoire a laissé de vives plaies. Pour les Sud-Coréens, leurs miséreux cousins du Nord (le PIB de la Corée du Nord représente 2 % de celui de la Corée du Sud) sont plus à plaindre qu'à blâmer.

Les matches sont retransmis en Corée du Nord avec 24 heures de décalage. Toujours est-il qu'à Pyongyang, ceux qui ont regardé le match ont vibré pour l'équipe de Corée du Sud après sa victoire contre la Grèce (2-0). Un journal japonais citait un résident de Pyongyang affirmant que s'il n'aimait pas le régime sud-coréen, il aimait son peuple. On a l'effet miroir en Corée du Sud. La nature ultra-dictatoriale du régime nord-coréen exonère la population, et donc son équipe de foot, de ses turpitudes.

L'équipementier italien Legea a conclu un accord de sponsoring pour 5 millions d'euros avec les Nord-Coréens. Il sait que son image sera associée à la Chollimas, pas à Kim Jong-il.

Pascal Boniface

Pascal Boniface est directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

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lundi 14 juin 2010

INTERVIEW - Pascal Boniface : « Le football est en avance sur la géopolitique »

Le Monde - Spécial, jeudi, 10 juin 2010, p. SPA8

Pour Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, « le monde devient multipolaire, le foot l'est depuis longtemps » Propos recueillis par Simon Roger et Isabelle Talès

La coupe du monde dans tous ses Etats ...

Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques, Pascal Boniface a étendu ses analyses géopolitiques au football et s'attache à étudier les causes et les effets de la mondialisation du sport-roi.

- Le football occupe une position dominante sur l'échiquier du sport mondial. Cette hégémonie peut-elle être remise en cause ?

Pour rester un élément central de la société et le sport numéro un dans le monde, le football ne peut se contenter de reproduire l'existant, il doit aller de l'avant. Il y a des phénomènes dominants qui ont disparu parce que l'adhésion qu'ils suscitaient s'est transformée en méfiance. Un autre sport ou un autre spectacle aura peut-être remplacé le ballon rond au siècle prochain. Le foot n'est pas dans une bulle qui le mettrait à l'abri des dérives de la société.

Il y a vingt ans, l'image des dirigeants des fédérations sportives était celle de dictateurs au petit pied ! Aujourd'hui, notamment parce que la communication a changé, que des contre-pouvoirs se sont développés, on voit que Michel Platini [le patron de l'Union européenne du football, l'UEFA], Sepp Blatter [le président de la Fédération internationale, FIFA] ou Jean-Pierre Escalettes [qui dirige la Fédération française, FFF] ont conscience que pour continuer à être respecté, le football doit continuer d'être respectable. S'il n'est pas assez précautionneux sur sa forme de domination, il va, comme tout empire, périr.

- La FIFA est-elle un cercle de pouvoir politique ?

Clairement. Lorsque la FIFA prend une décision, elle est plus respectée que l'ONU, qui dans certains conflits, empile des résolutions foulées au pied par les protagonistes. C'est une instance internationale de régulation qui dispose d'une vraie autorité sur ses membres. La Fédération internationale de football a accompli deux miracles jusqu'à présent hors de portée des Nations unies : faire cohabiter dans la même organisation Israël et la Palestine, la Chine et Taïwan.

- Ce premier Mondial organisé sur le continent africain est-il un geste politique fort ?

C'est une décision doublement politique. Même si la Coupe du monde 2006 avait été, au dernier moment, attribuée à l'Allemagne, Sepp Blatter affirmait déjà qu'en dépit des problèmes d'infrastructures, de sécurité ou d'organisation, il fallait un Mondial à l'Afrique. Une fois le choix de l'Afrique entériné, désigner l'Afrique du Sud est un autre message politique. Il y a bien sûr un argument économique dans la mesure où c'est le pays le plus développé du continent, mais le Maroc [autre candidat à l'organisation du Mondial 2010] avait un meilleur dossier. C'est Nelson Mandela accompagné de deux autres Prix Nobel de la paix, Frederik De Klerk et Desmond Tutu, qui a fait pencher la balance. Ce choix est la récompense du parcours de Mandela et de l'Afrique du Sud.

- Tout comme était politique l'attribution de la Coupe 2002 au binôme Corée du Sud-Japon ?

Là encore, l'intention politique était claire : choisir l'Asie, nouvelle terre d'expansion du football; miser sur une coorganisation entre la nation la plus riche, le Japon, et celle qui affiche les meilleurs résultats sportifs, la Corée du Sud; forcer ces deux pays entre lesquels l'histoire a laissé des traces douloureuses à travailler ensemble. Le foot n'est pas une baguette magique, le Mondial n'a pas fait disparaître toutes les brûlures de l'Histoire, mais les chants coréens n'ont plus été interdits au Japon, de nombreux préjugés sont tombés. On peut penser que 2002 a été un facteur supplémentaire de rapprochement.

- L'expansion du football en Asie se confirme-t-elle aujourd'hui ?

Elle est phénoménale. Ce sont surtout les Anglais qui en bénéficient, la Premier League étant le championnat le plus riche, celui qui attire les plus grandes stars et du coup, qui se vend le mieux. En Thaïlande, en Malaisie, au Japon, les journaux anglophones publient les résultats de tous les championnats européens.

Au Japon et en Corée du Sud, le foot a déjà remplacé le base-ball. Après les arts martiaux traditionnels (taekwondo, karaté, judo), le base-ball apporté par les Américains après 1945, c'est maintenant le football qui domine, amené par les médias et non par un occupant, et qui s'est donc enraciné de façon plus profonde.

- L'une des singularités du football mondialisé est qu'il échappe à l'influence nord-américaine...

Le football est en avance sur la géopolitique. Le monde devient multipolaire, le foot l'est depuis longtemps. Les sports dominants aux Etats-Unis sont le basket et le base-ball. Le football y a été introduit un peu artificiellement par des championnats professionnels dans les années 1970, puis par le Mondial 1994, et se diffuse surtout par les adolescents, les femmes et les chicanos. Auparavant, émigrés allemands, irlandais, italiens avaient abandonné leurs traditions pour s'intégrer. Pas les chicanos, qui continuent à parler espagnol et à jouer au foot. Autre exception : on dit que la mondialisation efface les identités nationales, alors que le football les renforce. Le 11 juin, en France, tout le monde soutiendra les Bleus. Peu de phénomènes sont capables d'unifier une nation.

- Pays hôte du Mondial 2014, des Jeux olympiques 2016, le Brésil devient-il l'un des poids lourds de la géopolitique du sport ?

Pendant très longtemps, le pays n'a rayonné que par le football. Aujourd'hui, on ne peut même plus parler de puissance émergente. C'est une puissance émergée.

A l'inverse, des pays qui ont perdu de leur puissance conservent un statut grâce au foot. La question du leadership sud-américain est réglée depuis une dizaine d'années en défaveur de l'Argentine, mais le pays peut toujours espérer gagner la Copa America ou la Coupe du monde face au Brésil.

- La France a-t-elle joué un rôle dans le processus de mondialisation du football ?

Elle est à l'origine de la création de la FIFA, de la Coupe du monde de la Ligue des champions, du Ballon d'or [qui récompense chaque année le meilleur joueur mondial]. Cela illustre le travers, ou la qualité française, de la pulsion institutionnelle.

Notre pays cartésien aime bien organiser les choses. Jusqu'à présent, la France a plus organisé les compétitions qu'elle ne les a gagnées. Une seule Coupe du monde remportée dans une compétition organisée à domicile, à égalité avec le pays qui a inventé le football, l'Angleterre.

La coupe du monde dans tous ses Etats ...

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