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lundi 3 octobre 2011

REPORTAGE - Le pouvoir birman suspend un projet de barrage chinois

Le Monde - International, lundi 3 octobre 2011, p. 4

C'est le barrage de la discorde. Un ambitieux et très controversé projet hydroélectrique financé par la Chine sur le fleuve Irrawaddy, au nord de la Birmanie, risque de bouleverser le rythme des réformes en cours. A un moment où le nouveau gouvernement issu de l'ex-dictature militaire donne des signes tangibles d'ouverture.

Depuis la mi-septembre, l'actuel gouvernement " civil ", mais composé dans son écrasante majorité d'anciens généraux issus de la junte encore au pouvoir en mars, était divisé à propos de la construction de ce barrage. Vendredi 30 septembre, le verdict est tombé, confirmant la réalité des tensions entre pragmatiques et " durs " : le président Thein Sein, considéré comme le chef de file des " libéraux ", vient de prendre la décision de suspendre les travaux du barrage de Myitsone, un investissement chinois d'un montant de 3,6 milliards de dollars (2,7 milliards d'euros) qui devrait inonder une superficie de la taille de Singapour. " Nous devons respecter la volonté du peuple parce que notre gouvernement a été élu par le peuple. Nous avons la responsabilité de prendre en compte les revendications populaires ", a-t-il déclaré.

Tout observateur sceptique de la Birmanie croit rêver : l'" Union du Myanmar " a été dirigée jusqu'au printemps, et depuis 1962, par les avatars successifs d'une junte dont la réputation de brutalité n'était plus à faire. Les législatives de novembre 2010, symbole du passage de témoin de la dictature à un pouvoir prétendument " démocratique ", avaient été truquées.

Le chef de l'Etat, ex-premier ministre de la junte et ancien général, n'avait pas la réputation d'un grand démocrate. Mais, depuis ces dernières semaines, les signes d'ouverture se sont multipliés. Même si l'on est encore loin de l'émergence d'un vrai système démocratique : le Parlement issu du dernier scrutin est composé à 25 % de militaires. Mais tout indique que les pragmatiques ont désormais la main sur les affidés les plus radicaux de l'ancien régime.

La controverse à propos de ce barrage est hautement symbolique. " Le fleuve Irrawaddy est pour nous la "ligne de vie" du pays, disent des responsables d'ONG rencontrés à Rangoun. Il coule le long de nos villes. L'impact du barrage sur l'écologie est terrible. Et le fait que les Chinois le construisent ne peut que renforcer le ressentiment de beaucoup de Birmans contre la Chine. "

Le delta de ce fleuve, long de 2 170 km, est si crucial pour l'économie du pays qu'il permettait d'approvisionner en riz une grande partie de l'ancien empire des Indes au temps de la colonisation britannique. On comprend que les enjeux liés à l'environnement touchent une corde particulièrement sensible chez les Birmans.

Le 19 septembre, le site en ligne de l'opposition birmane en exil en Thaïlande, The Irrawaddy, révélait qu'au cours d'un colloque tenu à Naypyidaw (la nouvelle capitale qui a remplacé Rangoun en 2006) les responsables birmans n'avaient pu cacher leurs divisions à propos du barrage de Myitsone. The Irrawaddy affirmait déjà que le président Thein Sein et son entourage s'opposaient à la poursuite de sa construction.

Selon une source proche d'un conseiller du gouvernement contactée par Le Monde, la controverse allait jusqu'à mettre en péril l'ouverture économique et politique voulue par l'actuel chef de l'Etat. Ce dernier, si l'on en croit de nombreux observateurs, est en conflit ouvert avec le premier de ses vice-présidents, l'ex-général Tin Aung Myint Oo, très proche de l'ancien numéro un de la junte, le dictateur Than Shwe, désormais considéré hors jeu par les optimistes.

La controverse est si patente que le ministre de l'information, Kyaw Hsan, a déclaré, en août, les larmes aux yeux, durant une conférence de presse : " Nous aimons tant le fleuve Irrawaddy que nous le protégerons. " Son collègue chargé de l'énergie électrique, Zaw Min, avait cependant affirmé plus tard : " Nous ne céderons rien à propos de la construction du barrage. "

Plusieurs organisations de protection de l'environnement jugent que le barrage chinois provoquera le déplacement d'une dizaine de milliers de villageois de l'ethnie kachin, dans l'Etat birman du même nom, où une guérilla, la Kachin Independence Army (KIA), a repris les armes contre le gouvernement depuis juin. Les séparatistes de cette ethnie, qui avaient accepté un cessez-le-feu avec l'armée du régime en 1994, protestent, notamment, contre cette construction. Cette semaine, la KIA a essuyé de sérieux revers lors d'une violente offensive lancée par l'armée.

La China Power Investment Corporation (CPI) avait signé en 2007 avec l'ancienne junte un projet de construction de sept barrages au nord de la Birmanie, dont celui de Myitsone. La compagnie chinoise avait plus tard, pour la forme, commandé un audit, dont les résultats sur l'impact écologique s'étaient avérés très négatifs. L'ONG Burma Rivers Network en a récemment révélé les conclusions, soigneusement passées sous silence par l'entreprise chinoise : selon 80 experts chinois et birmans, le barrage de Myitsone " n'a pas lieu d'être construit au vu de l'impact environnemental qu'il provoquera ".

Ce rapport de 945 pages remettait en cause la validité d'un projet qui devrait exporter vers la Chine 90 % de l'électricité générée par le barrage. Même s'il représente une source de revenus pour la Birmanie qui vendra l'électricité à son voisin. La spectaculaire décision du président birman, dont le gouvernement est un grand allié de la Chine, vient de tout remettre en cause.

Antoine Clapik

PHOTO - Myanmar's new civilian president, Thein Sein (L), stands next to Chinese President Hu Jintao during a signing ceremony in the Great Hall of the People in Beijing May 27, 2011. Thein Sein visits China this week in a show of friendship to the former Burma's most important diplomatic ally, where he may sign deals to cement an already close economic relationship.

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mercredi 15 décembre 2010

WIKILEAKS - Washington, le régime birman et le bouclier chinois

Le Monde - Mardi, 14 décembre 2010, p. 21

Si les Birmans peuvent avoir, à juste titre, l'impression que leur situation ne s'est pas améliorée ces dernières années, leur sort n'en a pas moins été un sujet de préoccupation pour la diplomatie américaine.

Selon les câbles du département d'Etat et de ses ambassades en Asie, obtenus par WikiLeaks et consultés par Le Monde, la Chine, acteur essentiel sur ce sujet, se présente alternativement aux Américains comme exaspérée par des dictateurs intraitables ou comme favorable au statu quo, en faisant valoir les risques que présenterait pour elle l'instabilité chez ce voisin difficile.

En juin 2006, le sous-secrétaire d'Etat chargé de l'Asie-Pacifique, Chris Hill, déjeune à Pékin avec son homologue chinois, Wu Dawei, qui lui confie sa frustration à l'égard du régime birman, " où une seule personne prend toutes les décisions importantes ".

Le Chinois raconte qu'au cours d'une visite officielle en Birmanie son interlocuteur birman lui a lu pendant douze heures la même page d'éléments de langage, et que la junte n'avait même pas jugé utile d'informer Pékin du déplacement de la capitale de Rangoun vers Naypyidaw. La Chine, résume Wu Dawei, soutient la Birmanie non pas parce qu'elle aime son régime, mais parce que la situation volatile, en particulier celle des minorités ethniques près de leur frontière commune, lui fait craindre un afflux de réfugiés.

En 2007, la Chine oppose son veto à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur la Birmanie, mais les Chinois expliquent aux Américains qu'ils ne veulent pas d'un affrontement avec eux, et commencent à leur demander de travailler directement avec le chef de la junte, le généralissime Than Shwe. " L'objectif principal de la Chine est le maintien de la stabilité, dit le vice-ministre chinois des affaires étrangères, Cui Tiankei, à l'ambassade à Pékin. Les Birmans sont réputés pour leur patience, donc nous devons avoir une approche à long terme. La gouvernance en Birmanie est peut-être mauvaise, mais pas de gouvernance du tout serait encore pire. "

Les Chinois ne sont pas les seuls dans l'embarras : les pays de l'Asean, l'Association des pays de l'Asie du Sud-Est, se révèlent incapables de gérer les conséquences de la répression sanglante de 2007. Le fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, confie au nouveau sous-secrétaire d'Etat pour l'Asie, Thomas Christensen, son mépris pour ces généraux " épais et stupides " et leur " mauvaise gestion " des ressources naturelles de la Birmanie. Traiter avec eux, c'est comme " parler à des morts ", dit-il.

Le 14 décembre 2007, Thomas Christensen a des entretiens à Pékin. Il demande aux Chinois de faire pression sur la junte birmane pour une ouverture politique, fait valoir que le statu quo est une menace pour la stabilité. Les Chinois ne se montrent guère réceptifs. Le ministre adjoint des affaires étrangères, He Yafei, souligne que " l'histoire de la Birmanie est longue et compliquée ", que la communauté internationale doit faire preuve de " patience ". Il ne faut pas que le régime " se sente le dos au mur ".

Après le cyclone Nargis, en 2008, la junte semble comprendre le bénéfice qu'elle peut tirer d'une coopération internationale et, au fil des mois, fait savoir aux Américains qu'elle est prête à dialoguer.

Dans une analyse transmise à Washington en avril 2009, le chargé d'affaires américain à Rangoun, Larry Dinger, se montre sans illusions sur ces généraux despotes, " xénophobes " (ce qui les rend imperméables aux pressions chinoises), " paranoïaques à l'égard des Etats-Unis " (ils ont cru à une invasion quand un porte-hélicoptères chargé d'aide humanitaire s'est approché des côtes birmanes après le cyclone), obsédés par " l'unité et la stabilité de l'Etat ", " ignorants des réalités ", car mal informés par un entourage qui ne leur délivre que les bonnes nouvelles.

Toutefois, il se peut qu'ils cherchent une " stratégie de sortie ". Le chef de la junte, Than Shwe, " aurait mentionné au président indonésien Yudhoyono sa volonté d'éviter de comparaître devant un tribunal international ". Et les Américains relèvent, chez certains responsables militaires birmans, une réticence croissante à une dépendance excessive à l'égard de la Chine.

Pour encourager le dialogue, le chargé d'affaires suggère à Washington d'accepter le nom officiel de Myanmar au lieu de Birmanie, " vestige de l'ère coloniale ", d'élever les relations diplomatiques au niveau d'ambassadeur et, surtout, d'augmenter l'aide humanitaire, dramatiquement nécessaire. " Une telle aide, souligne-t-il, aurait un effet subversif en permettant de construire des structures de société civile et en montrant à la population que le monde extérieur lui vient en aide, pas le régime. "

En août 2009, la visite du sénateur démocrate Jim Webb offre aux généraux birmans la possibilité d'un premier contact direct avec un représentant des Etats-Unis. Au cours de leur entretien, le généralissime Than Shwe s'abstient de se lancer dans une diatribe contre Aung San Suu Kyi lorsque le sénateur soulève son cas. Le sénateur aura d'ailleurs l'autorisation de la rencontrer.

En octobre, à Pékin, les Etats-Unis, qui ont réexaminé leur politique birmane, soumettent aux Chinois leurs préoccupations, à la fois sur le blocage politique birman et sur les risques de prolifération nucléaire. De nouveau, l'analyse chinoise diffère de la leur : une responsable de la diplomatie chinoise, Yang Yanyi, fait valoir les " pas positifs " accomplis par le régime birman, qui " fait de son mieux ".

Certes, reconnaît la Chinoise, " le peuple birman reste mécontent de l'état des choses ", mais " le régime ne peut pas être remplacé ". Elle conseille aux Etats-Unis d'engager un dialogue positif avec la junte, " sur une base d'égalité ", en évitant de commencer par les questions difficiles. Le généralissime Than Shwe, affirme-t-elle, est quelqu'un " d'accès facile ", mais qui doute des intentions américaines. Et la Chine, avertit Mme Yang, " ne laissera pas la Birmanie tomber dans le chaos ".

Sylvie Kauffmann

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

lundi 15 novembre 2010

PORTRAIT - Aung San Suu Kyi : L'icône intransigeante de la résistance

Le Monde - International, mardi, 16 novembre 2010, p. 6

L'icône intransigeante de la résistance au régime militaire honni

AUNG SAN SUU KYI incarne l'esprit de résistance contre la junte birmane, au pouvoir depuis 1962 sous la forme de différents avatars militaires. Elle est la figure d'une intransigeance de type gandhien, déterminée à ne rien céder à la dictature. Elle a payé le prix fort de son courage : depuis 1990, date à laquelle son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), a remporté haut la main des élections annulées aussitôt après par le régime, elle a passé quinze années en résidence surveillée. La " dame ", comme on l'appelle en Birmanie, vivait recluse dans sa maison de style colonial située sur les berges d'un lac de Rangoun, l'ancienne capitale de Birmanie. Mais, à 65 ans, le Prix Nobel de la paix 1991, apparaît politiquement de plus en plus isolé.

Si personne ne conteste que des élections libres auraient dû la propulser au poste de premier ministre de l'Union de Myanmar, elle est aujourd'hui la responsable d'un parti divisé : certains des responsables ont fait sécession avant les premières élections générales depuis vingt ans organisées le 7 novembre. La Force démocratique nationale (NDF), composée de dissidents de la formation de Mme Suu Kyi, a décidé de présenter des candidats. Ces derniers ont estimé qu'il valait mieux jouer la partie électorale, aussi déséquilibrée soit-elle au vu de la nature du régime.

Aung San Suu Kyi ne s'est pas prononcée ouvertement pour le boycottage, considéré par la dictature birmane comme un crime passible de prison, mais elle a fait savoir qu'elle ne voterait pas et elle a encouragé les membres de son parti à faire de même.

Pour certains observateurs, y compris ceux qui sont issus de la mouvance de l'opposition à la junte, elle " n'a pas fait les bons choix ", ainsi que le juge Khin Zaw Win, un ancien prisonnier politique qui vit à Rangoun. Cité par l'AFP, ce dissident estime qu'elle a " laissé passer je ne sais combien d'occasions de faire quelque chose de vraiment positif pour le pays et pour elle-même "... " Je n'ai jamais mis en doute son intégrité ni son honnêteté et son courage, ajoute Aung Naing Oo, un analyste des questions birmanes basé en Thaïlande, mais je pense qu'elle n'a développé aucune stratégie. Si elle poursuit cette voie-là, cela ne la conduira nulle part. "

Résidence prison

Aung San Suu Kyi reste cependant l'icône incontestée d'une force de résistance à un régime militaire sanglant, sujet à l'opprobre de la plupart des nations démocratiques, à l'exception de la Chine, son principal soutien politique et pourvoyeur d'armes. Eduquée à Oxford, elle tire sa légitimité de la figure de son père, le général Aung San, premier leader de la Birmanie assassiné par ses rivaux l'année de l'indépendance, en 1947. Sa mère devint par la suite une diplomate qui fut notamment ambassadrice de son pays en Inde. Mariée à un Britannique spécialiste du Tibet, Daw (titre de respect en Birmanie) Suu Kyi a une histoire et une personnalité qui tranchent par leur singularité.

Jusqu'à son retour dans son pays en 1988, l'année de la répression contre des manifestations populaires - sans doute plusieurs milliers de morts -, elle avait vécu plus longtemps en Grande-Bretagne et en Inde qu'en Birmanie. En 1989, elle est placée en résidence surveillée. Depuis, même si elle a été libérée à plusieurs reprises, elle a passé le plus clair de son temps dans sa résidence-prison de Rangoun, partageant son temps entre la méditation et la lecture de romans policiers. En 2003, elle a échappé à une tentative d'assassinat de partisans de la junte.

Elle a toujours refusé toute concession au régime. Même quand son mari, Michael Aris, atteint d'un cancer, était en train de mourir en Angleterre, elle n'a pas quitté son pays, pensant à juste titre qu'elle ne pourrait plus y revenir. Elle ne l'a pas revu avant sa mort, en 1999. Elle n'a pas non plus revu ses deux fils depuis une dizaine d'années.

En dépit de son intransigeance, Aung San Suu Kyi a parfois proposé d'instaurer un dialogue avec la junte, mais ses ouvertures ont toujours été accueillies par une fin de non-recevoir par les généraux. Than Shwe, l'homme fort de la Birmanie, la considère comme l'ennemie numéro un avec laquelle il est exclu de négocier. Avant les élections du 7 novembre, Aung San Suu Kyi avait été claire : ce scrutin n'aboutira à rien, sinon " à prolonger la dictature militaire ", avait-elle fait savoir dans un communiqué publié par son parti.

Service international

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jeudi 29 juillet 2010

L'Inde courtise la Birmanie pour contenir l'influence grandissante de la Chine

Le Monde - International, vendredi, 30 juillet 2010, p. 5

Fière de son titre de " plus grande démocratie du monde ", l'Inde flirte sans complexe avec la junte militaire birmane. Ce paradoxe, qui n'en finit pas d'étonner et de décevoir aux Etats-Unis et en Europe, ne suscite guère de critique en Inde, où la realpolitik en diplomatie fait l'objet d'un large consensus, qu'il s'agisse de la Birmanie ou de l'Iran.

La visite indienne qu'a achevée jeudi 29 juillet Than Shwe, le chef du régime militaire birman, a une nouvelle fois confirmé que New Delhi appréhende sa relation avec son sulfureux voisin oriental sous un angle prioritairement stratégique. Lutte d'influence régionale avec la Chine, perspectives d'exploitation du gaz birman, coopération face aux insurrections ethniques du Nord-Est indien - à la frontière avec la Birmanie - les raisons pour New Delhi de dialoguer avec la junte de Naypyidaw (la capitale birmane depuis 2005) ne manquent pas. Durant ses cinq jours de tournée indienne, le général Than Shwe a été reçu avec les honneurs. La presse a couvert la visite avec compréhension au nom du réalisme. " Les engagements ou les boycottages motivés par l'idéologie tendent à être inefficaces ", a jugé un éditorial du quotidien The Indian-Express.

A New Delhi, les commentateurs ne se privent pas de rappeler que l'Inde s'était naguère associée à l'ostracisme international qui avait frappé la junte birmane au lendemain de la sanglante répression du mouvement démocratique de 1988. " Il fut un temps où l'Inde était du côté des anges sur la Birmanie ", écrit le chroniqueur Siddharth Varadarajan dans le quotidien The Hindu.

Jusqu'au jour, précise le journaliste, où l'Inde " a compris qu'elle perdait du terrain vis-à-vis de la Chine ", le grand rival régional qui, lui, ne s'est pas embarrassé de scrupules pour s'engouffrer dans le vide ouvert par l'isolement international du régime militaire birman.

Poussée chinoise

Les Chinois sont aujourd'hui massivement présents en Birmanie, notamment dans l'exploitation de ses ressources en hydrocarbures, dans la baie du Bengale. Pékin a lourdement investi dans un projet de gazoduc et d'oléoduc voué à relier le port birman de Sittwe à la province chinoise du Yunnan. Un raccourci continental qui permettrait aux pétroliers chinois d'éviter opportunément un détroit de Malacca jugé trop risqué en cas de crise géopolitique.

New Delhi ne peut ignorer cette poussée chinoise qui, au-delà de la Birmanie, vise l'ensemble de son voisinage (Pakistan, Népal, Bangladesh, Sri-Lanka), au point d'attiser chez certains stratèges indiens le fantasme d'un futur encerclement.

Mais l'obsession chinoise n'est pas la seule motivation de New Delhi. Des préoccupations de sécurité intérieure l'animent également. Les Indiens sont confrontés à l'instabilité récurrente du Nord-Est du pays qui partage 1 600 km de frontière avec la Birmanie.

Maillon faible de la fédération indienne, cette région enclavée, où l'Assam hindou est flanqué de minorités tibéto-birmanes christianisées, est en proie à des rébellions séparatistes trouvant des sanctuaires hospitaliers en Birmanie. Les groupes insurgés opérant dans les Etats frontaliers du Mizoram, Manipur et Nagaland inquiètent particulièrement New Delhi en raison de leur capacité à survivre, voire à prospérer grâce à des trafics transfrontaliers.

Lors de la visite du général Than Shwe, Indiens et Birmans ont signé une série de cinq accords, dont l'un porte sur la " coopération antiterroriste ". Les deux pays s'engagent, selon les termes du communiqué commun, à éviter que le territoire de chacun ne serve de base arrière à des activités " insurgées " ou " terroristes " visant l'autre partie.

L'Inde a également besoin de la Birmanie pour désenclaver économiquement cette zone frontalière récalcitrante. Difficile d'accès par l'ouest indien - un mince passage baptisé " cou du poulet " traverse l'Etat du Bengale occidental -, cette région du Nord-Est est plus aisément accessible par la Birmanie. D'où le projet d'un corridor routier qui relierait le port birman de Sittwe à l'Etat indien du Mizoram. Ce nouvel axe permettrait ainsi d'envoyer au Mizoram des biens chargés à Calcutta et débarqués à Sittwe. Les lois de la géographie imposeraient de passer plutôt par le Bangladesh, mais les relations tendues par le passé entre New Delhi et Dacca avaient convaincu les Indiens de transiter plutôt par la Birmanie.

Entre la rivalité avec la Chine et la pacification de son Nord-Est rebelle, New Delhi a ainsi de nombreuses raisons d'amadouer la junte birmane.

Frédéric Bobin

PHOTO - Myanmar's Senior General Than Shwe (L) shakes hands with Indian Prime Minister Manmohan Singh before their meeting in New Delhi July 27, 2010. India on Tuesday promised Myanmar millions of dollars in line of credit as it seeks firmer ties with its visiting military chief to offset China's influence in the strategic Bay of Bengal region.

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vendredi 4 juin 2010

En Birmanie, le premier ministre chinois recherche stabilité et matières premières

Le Monde - International, samedi, 5 juin 2010, p. 6

Signatures d'importants projets énergétiques et rappel à l'ordre chinois sur l'importance de maintenir " paix et stabilité " à la frontière sino-birmane ont été au menu, jeudi 3 juin, de la visite en Birmanie du premier ministre chinois, Wen Jiabao.

C'est la première fois en seize ans qu'un chef de gouvernement chinois se déplace chez son voisin. La Birmanie est contrôlée depuis 1962 par les différents avatars d'une junte militaire avec laquelle Pékin entretient une relation étroite mais non dépourvue d'ambiguïté.

La Chine populaire est l'un des rares alliés du régime de Naypyidaw, la capitale qui a remplacé Rangoon en 2005. Troisième partenaire commercial de la Birmanie après la Thaïlande et Singapour, Pékin est le principal pourvoyeur du régime en armements.

Le premier ministre a notamment inauguré des projets sino-birmans d'oléoduc et de gazoduc : le premier traversera, sur 2 800 km, la province chinoise du Yunnan jusqu'à la capitale provinciale de Kunming. Le second se dirigera plus vers l'est pour aboutir dans les provinces chinoises méridionales du Guizhou et du Guangxi.

Ces équipements permettront à Pékin de diversifier ses voies d'approvisionnements énergétiques et d'éviter le détroit de Malacca, infesté de pirates.

La Birmanie n'a pas seulement pour la Chine une valeur économique pour ses richesses en matières premières et en bois précieux : elle est également un pion crucial sur l'échiquier stratégique régional de Pékin. La Chine participe à la construction et à la modernisation des ports birmans de Merguei, Dawei et Sittwe, ce qui lui permet d'accéder à l'océan Indien et de boucler sa stratégie de contournement de son vieil adversaire indien, pays avec lequel elle entretient des relations compliquées en dépit d'une normalisation de façade.

La Chine a notamment installé un centre d'écoutes sur un îlot situé à proximité de l'archipel indien des Andaman et Nicobar, ce qui ne plaît guère à New Delhi.

Rapports complexes

De récents événements sur la frontière sino-birmane ont cependant mis en lumière le caractère complexe des rapports entre Pékin et Naypyidaw. En août 2009, des combats entre l'armée birmane et des milices locales dans la région de Kokang, peuplée en majorité d'une population de souche chinoise, avaient provoqué un afflux de 30 000 réfugiés dans la province chinoise du Yunnan.

" L'instabilité sur la frontière a provoqué un changement de la politique birmane de la Chine ", analyse l'expert birman Win Min, professeur à l'université thaïlandaise de Chiang Mai.

Pour la première fois, Pékin avait ouvertement critiqué son peu recommandable " allié ", le priant vertement d'assurer la sécurité sur la frontière. C'est ce que le premier ministre Wen vient de répéter à son homologue birman, Thein Sein.

Durant les émeutes de Rangoon, à l'automne 2007, la Chine s'était inquiétée de la situation. Mais pour Pékin, l'important n'est peut-être pas tant le genre de régime au pouvoir chez son voisin que la capacité de ce dernier à maintenir la stabilité politique.

La junte militaire est souvent un embarrassant voisin : le sénateur démocrate américain Jim Webb, pourtant opposé à des sanctions contre la Birmanie, a annulé jeudi in extremis sa visite au Myanmar, affirmant que " le gouvernement birman travaille conjointement avec la Corée du Nord pour développer un programme nucléaire ".

Bruno Philip

PHOTO - Chinese Premier Wen Jiabao, center right, arrives at airport in Myanmar's new administrative city Naypyitaw on Thursday June 3, 2010. Wen arrived on Wednesday in military-ruled Myanmar for a two-day official visit, the first by such a high-ranking Chinese figure in almost a decade.

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