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lundi 13 juin 2011

Vives tensions en mer de Chine entre Pékin et Hanoï - Bruno Philip


Le Monde - International, mardi 14 juin 2011, p. 6

D'incessantes escarmouches, une cyberguerre par pirates informatiques interposés et des manoeuvres militaires à tirs réels programmées, lundi 13 juin, par la marine vietnamienne : les tensions montent entre Pékin et Hanoï en mer de Chine du Sud, sur fond de course aux ressources énergétiques et halieutiques autour de deux archipels à la souveraineté contestée, les Paracel (Xisha en Chinois) et les Spratly (Nansha en Chinois).

Début juin, un chalutier et deux bateaux de surveillance chinois ont été accusés par le Vietnam d'avoir " intentionnellement " sectionné, pour la seconde fois en un mois, les câbles d'un navire vietnamien d'exploration pétrolière qui se trouvait, selon Hanoï, en zone économique exclusive vietnamienne. La Chine affirme que le navire de PetroVietnam croisait au large des Paracel, un archipel que Pékin contrôle depuis 1974 mais qu'Hanoï revendique. Fin mai, des garde-côtes chinois auraient ouvert le feu sur des chalutiers vietnamiens à proximité de l'île Da Dong contrôlée par les Vietnamiens, dans un autre archipel disputé plus au sud, celui des Spratly.

Le 9 juin, Nguyen Tan Dung, le premier ministre vietnamien, a réaffirmé la " souveraineté maritime incontestable du Vietnam sur les deux archipels " des Paracel et des Spratly. Les manoeuvres navales prévues lundi se tiendront à environ 250 kilomètres des Paracel.

La version anglaise du quotidien chinois Global Times dénonçait, lundi, une " démonstration de force " du Vietnam pour " défier Pékin ". Des pirates informatiques ont attaqué le site du ministère des affaires étrangères vietnamien, y plaçant un drapeau chinois.

Pour la seconde fois en huit jours, des manifestations antichinoises ont eu lieu au Vietnam, dimanche, devant l'ambassade de Chine à Hanoï ainsi que devant le consulat général chinois à Hô Chi Minh-Ville. Les manifestants, une cinquantaine dans la capitale et 250 dans l'ancienne Saïgon, brandissaient des drapeaux vietnamiens. Sur des panneaux, on pouvait lire : " Cessez de violer le territoire vietnamien. " Vêtu d'un T-shirt rouge frappé de l'étoile jaune de la République socialiste du Vietnam, l'un d'entre eux, Quoc Dat, 30 ans, a déclaré : " nous manifestons pour la paix. (...) Si les Chinois nous envahissent, ils perdront. "

Dans un pays où le droit de manifester est sévèrement contrôlé, ces rassemblements sont instrumentalisés par les autorités, la question des relations sino-vietnamiennes étant des plus sensibles. Cela rappelle les protestations chinoises de l'automne 2010, après l'arrestation d'un capitaine de chalutier chinois par les Japonais au large des îles Senkaku, contrôlées par Tokyo mais revendiquées par Pékin. Outre le Vietnam, la Chine est en conflit avec les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan sur la question de l'archipel des Spratly. Pékin y contrôle une dizaine d'îlots, Hanoï une vingtaine et chacun des autres pays une poignée.

La Chine, dotée de nouveaux moyens logistiques et militaires pour asseoir ses prétentions, redouble d'agressivité. " Les pays d'Asie du Sud-Est l'acceptent mal, car ils y voient la remise en cause, par la Chine, du consensus de 2002, à Phnom-Penh, qui prévoyait une sorte de code de conduite et un développement commun des ressources. Or la Chine prend sans cesse des décisions unilatérales, explique au Monde, depuis Hongkong, le sinologue Jean-Pierre Cabestan. Le Vietnam et les Philippines ont eux aussi décidé de réagir plus visiblement, certainement encouragés par l'attitude américaine qui, depuis 2010, prône un règlement multilatéral des questions de souveraineté en mer de Chine du Sud, au grand dam des Chinois ."

Brice Pedroletti et Bruno Philip

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mercredi 8 juin 2011

En Libye, la diplomatie chinoise ménage les deux camps - Arnaud de La Grange


Le Figaro, no. 20792 - Le Figaro, mercredi 8 juin 2011, p. 5

Pékin fait une entorse notable au principe de non-ingérence, qui fonde en temps normal sa politique étrangère.

Après des semaines de prudent attentisme, la Chine commence à s'activer sur le front diplomatique libyen. Et ce, des deux côtés des lignes. Alors que des diplomates chinois se rendent dans le fief rebelle de Benghazi, Pékin accueille en ses murs le chef de la diplomatie du colonel Kadhafi.

Le ministre des Affaires étrangères libyen, Abdulati al-Obeidi, est arrivé hier à Pékin et doit y rester jusqu'à demain. Il est reçu comme « émissaire spécial » de Tripoli, a expliqué Hong Lei, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, et les discussions porteront sur la recherche d'une « solution politique » à la crise. Dans le même temps, des envoyés chinois sont arrivés à Benghazi pour des rencontres avec la direction politique rebelle. Officiellement, il s'agit de « mieux comprendre la situation humanitaire » en Libye. De « maintenir le contact avec le Conseil national de transition (CNT) » aussi, la Chine ayant concédé vendredi un premier contact entre son ambassadeur au Qatar et le CNT.

La verve lyrique de Kadhafi

La Chine envisage-t-elle de se lancer dans une inédite tentative de médiation ? Ou se contente-t-elle de ménager ses intérêts, en prenant langue avec les deux camps ? Certains observateurs croient voir dans le dialogue initié avec les rebelles le signe que le régime du Guide libyen n'a plus l'avenir devant lui. Très diplomatiquement, Yin Gang, spécialiste du monde arabe à l'Académie des sciences sociales - un think tank officiel -, explique qu'il y a deux mois, les gens de Benghazi ne pouvaient être vus que comme des rebelles, « alors qu'aujourd'hui, il y a plus de possibilité qu'ils deviennent un jour les représentants légitimes du peuple libyen ». Ce chercheur écouté estime qu'avec la Russie, la Chine est le seul grand pays « à pouvoir en théorie jouer les médiateurs, puisqu'elle n'a pas pris parti ». La Chine n'avait pas voté la résolution de l'ONU ouvrant la voie aux frappes aériennes, en mars, mais n'avait pas non plus mis de veto.

Une chose est sûre, la Chine fait ici une notable entorse au principe de non-ingérence, clé de voûte de sa politique étrangère. Pékin a horreur que l'on discute avec des séditieux, de quel que bord que ce soit. Il est vrai aussi que Pékin n'a guère goûté la verve lyrique de Kadhafi, menaçant les insurgés d'une répression « similaire à celle de Tiananmen ». Mais surtout, la Chine peut être ébranlée par les déclarations récurrentes de rebelles affirmant que les pays les ayant soutenus seront remerciés dans les futurs contrats.

Jusqu'à présent, les Chinois étaient surtout actifs en Libye dans le secteur pétrolier, les chemins de fer et les télécommunications. Leur présence importante est apparue au grand jour quand ils ont évacué leurs 35 000 ressortissants.

Une douzaine de grosses entreprises d'État et plusieurs dizaines d'autres sociétés auraient raflé plus de 15 milliards d'euros de contrats sur les chantiers du Guide. « Et la Chine, pays désormais très mondialisé, a autant de raisons que les Occidentaux de s'inquiéter de la situation au Proche-Orient, nous confiait récemment Jean-Pierre Cabestan, de la Hong Kong Baptist University. Elle importe aujourd'hui la moitié de son pétrole, et 50 % de ces importations viennent de la région. » D'une manière plus générale, la Chine craint une perte d'influence dans la région, ayant fait un fonds de commerce des relations avec les pays en délicatesse avec le reste de la communauté internationale.

PHOTO - Chinese foreign ministry spokeswoman Jiang Yu departs following a press briefing in Beijing on March 22, 2011 where China reiterated its opposition to the use of force in Libya amid Western air strikes there and called for an immediate ceasefire in the country's conflict. The government spokeswoman, however, did not make clear whether she was referring to a ceasefire by Western powers or repeating China's earlier calls for a halt of hostilities between the government and rebels in the North African state.

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mardi 12 avril 2011

ANALYSE - Le printemps arabe rend Pékin nerveux - Jean-Pierre Cabestan


Le Figaro, no. 20743 - Le Figaro, mardi, 12 avril 2011, p. 14

Pour l'auteur, professeur à la faculté baptiste de Hongkong, la « révolution de jasmin » n'est pas pour demain, mais l'avenir politique de la Chine reste très ouvert.

Alors que la fin du régime Kadhafi approche, le gouvernement chinois redouble sa répression de toute dissidence politique. Les « révolutions du jasmin » du monde arabe seraient-elles contagieuses ? La nervosité même des autorités suscite un certain nombre d'interrogations.

La Chine n'a-t-elle rien à voir avec le Moyen-Orient ? Les différences entre la situation des deux régions sont évidentes. Le Moyen-Orient traverse des difficultés économiques et une crise sociale grave, alors que la Chine « surfe » au sommet de trente années « glorieuses » de sortie de la pauvreté, d'enrichissement et de montée en puissance. L'un est en général dirigé par des dictatures personnelles, alors que l'autre est piloté par un « conseil d'administration » certes coopté mais régulièrement renouvelé. L'un est gangrené par des mouvements d'opposition souvent souterrains, l'autre a empêché l'apparition d'une quelconque force organisée de contestation. C'est pourquoi les sociétés arabes sont en général pessimistes, alors que la chinoise est foncièrement optimiste. Toutefois, la direction du Parti communiste chinois a raison de s'inquiéter. Le printemps arabe a suscité un véritable intérêt en Chine, en particulier au sein de la jeunesse. Le pouvoir craint clairement la possible fusion entre une revendication démocratique en partie inspirée de l'extérieur et des exigences économiques, sociales mais aussi en matière de bonne gouvernance chaque jour plus fortes. En effet, l'insoluble corruption et le népotisme croissant de la classe dirigeante communiste, le creusement sans précédent des inégalités sociales, l'augmentation rapide du coût de la vie, et l'accroissement du chômage, notamment parmi les diplômés de l'université, constituent autant de ferments connus et durables de tensions sociales.

Lors de la récente réunion de l'Assemblée populaire nationale (mars 2011), le premier ministre Wen Jiabao s'est efforcé d'apporter des réponses à ces difficultés. Le prochain plan quinquennal (2011-2015) prévoit par exemple de créer chaque année 9 millions d'emplois, d'accélérer la construction de logements sociaux (36 millions en cinq ans), de contrôler l'inflation au-dessous de 4 %, d'accroître le salaire minimum de 80 % et de généraliser (villes) ou d'étendre (campagne) les systèmes d'assurance-santé ou de retraire.

Mais dans l'ensemble, la direction du PC continue de privilégier le maintien d'une « sécurité rigide » qui ne souffre d'aucune contestation organisée. Depuis février, plus d'une centaine d'activistes connus, ou plutôt de « suspects habituels », ont été mis à l'ombre. La société harmonieuse voulue par la majorité des responsables chinois est, pour reprendre une expression popularisée par l'architecte Ai Weiwei, aujourd'hui détenu, une société « harmonisée » à leur volonté.

Mais ce projet de stabilité ne nourrit-il pas, en repoussant aux calendes grecques toute ouverture politique véritable, les tensions entre le pouvoir et la société ? Un nombreux croissant d'experts chinois, dont le célèbre sociologue Yu Jianrong, le pensent. Confiant en sa capacité à garder la main et profitant de la faiblesse structurelle du mouvement démocratique, le Parti communiste fait le pari qu'il lui est préférable de tenir. Cependant, la société chinoise se mondialise et prend peu à peu conscience que d'autres pays en développement et de culture non occidentale ont réussi à se démocratiser.

Alors, « pourquoi pas nous ? » Les Chinois qui posent cette question sont probablement encore minoritaires. Mais il serait étonnant que leur nombre diminue, au lieu de s'accroître. En d'autres termes, la « révolution du jasmin » n'est pas pour aujourd'hui mais l'avenir politique de la Chine reste plus ouvert que jamais. Et pour l'heure, alors que le pays entame une transition difficile d'une économie axée sur l'exportation vers une économie privilégiant la consommation, l'on peut s'attendre à une augmentation des tensions sociales, tensions qui contraindront le pouvoir à redoubler d'efforts pour s'adapter à la réalité dont il a été pourtant le principal architecte.

Jean-Pierre Cabestan, auteur de « La Politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance », Presses de Sciences Po, 2010.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 1 mars 2011

ANALYSE - La Chine est encore loin de la place Tahrir - Arnaud de la Grange


Le Figaro, no. 20707 - Le Figaro, mardi, 1 mars 2011, p. 17

La place Tiananmen n'est pas la place Tahrir. Celle de 2011 du moins. Et le parallèle hardi du colonel Kadhafi entre la rébellion libyenne et la révolte démocratique chinoise n'a pas fait vibrer la fibre historique des dirigeants de Pékin. Depuis le début des convulsions arabes, on dénote une nervosité certaine du côté du Parti. La censure sur les mots-clés de ces folles révolutions joue à plein. Des appels à des « rassemblements jasmin » circulent sur le Web. On a même vu l'ambassadeur des États-Unis en Chine se trouver par pure coïncidence dans la rue de Pékin où l'on avait appelé à un timide raout démocratique. Des internautes et militants des droits de l'homme sont arrêtés pour « subversion », après avoir simplement relayé ces courriels. La presse étrangère est rappelée à l'ordre. Sans évoquer directement les soubresauts de Tunis, du Caire ou de Tripoli, le président Hu Jintao a appelé à un renforcement à la fois de la censure et de la « gestion des problèmes sociaux ».

Flotte-t-il réellement, en Chine, une odeur de jasmin? Le populaire commentateur et blogueur Sima Nan a noté que la « Chine n'a pas moins de problèmes sociaux délicats que l'Égypte ». En recensant le coût de la vie qui monte, les prix de l'immobilier, les coûts élevés des soins médicaux et de l'éducation et, bien sûr, la corruption. Selon lui, voir un jour les masses chinoises copier les tactiques des protestataires égyptiens n'est pas si absurde que cela. Certes, mais la posture économique de la Chine n'est pas celle de l'Égypte. Et, comme l'affirmait récemment à l'AFP Perry Link, de l'université de Californie, « si vous additionnez les franges de la population qui sont victimes d'intimidation, ont été achetées, endoctrinées, qui se révolteraient bien mais ne sont pas organisées... il ne reste pas de quoi faire de la Chine un prochain domino ».

Si les foules chinoises sont promptes à s'enflammer, contre un abus policier, un cadre corrompu ou une expropriation de trop, si elles appellent à leur manière à plus de liberté d'expression, plus de justice, elles n'expriment pas l'envie de voir le pouvoir basculer. Ici, qui plus est, on est sans doute plus attaché à l'ordre confucéen des choses que dans le monde arabe. Tant que la grande majorité des citoyens chinois, même sur un mode très inégal, verra son niveau de vie s'améliorer chaque année, les probabilités de voir la rue chinoise s'embraser sont réduites.Pour autant, plusieurs facteurs inquiètent Pékin. L'analyse de la structure de la contestation arabe d'abord. En Tunisie par exemple, comme l'explique bien l'islamologue Gilles Kepel, la contestation a d'abord mobilisé les jeunes urbains pauvres des régions délaissées, puis des étudiants déclassés, des diplômés chômeurs avant de toucher les classes moyennes lassées de la prédation et de l'arbitraire du régime. En Chine, ces différents groupes existent et ils ont tous leurs frustrations. Et rien n'inquiète plus Pékin que ces ressentiments puissent un jour se rejoindre. Toute la stratégie sécuritaire repose sur le barrage à toute propagation horizontale de ces mouvements de contestation, ce qui explique notamment la censure sur les réseaux sociaux type Facebook et Twitter.L'autre problème vu de Pékin, c'est ce vent de révolte soufflant cette fois-ci du Sud. « Les revendications de sociétés de pays arabes battent en brèche l'argumentation anti-occidentale, estime Jean-Pierre Cabestan, de la Hong Kong Baptist University, et derrière, cela affaiblit le modèle chinois d'arbitraire, justifié par l'efficacité économique, que Pékin voudrait répandre dans les pays en voie de développement. » La thèse pékinoise voulant que certaines « valeurs universelles » ne soient en fait défendues que par les États-Unis et les Occidentaux est battue en brèche par les émeutiers d'Afrique du Nord. Ce n'est, finalement, pas rien.

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vendredi 3 décembre 2010

ANALYSE - Les relations Chine-Corée sous l'oeil de WikiLeaks - Jean-Pierre Cabestan




Le Figaro, no. 20634 - Le Figaro, vendredi, 3 décembre 2010, p. 14

Au regard des révélations du site, l'auteur, professeur à l'Université baptiste de Hongkong et chercheur associé à l'Asia Centre à Paris, analyse le « jeu trouble » de l'empire du Milieu à l'égard de ce pays scindé en deux.

Plus que jamais la direction du Parti communiste chinois est divisée sur la question de la Corée du Nord et de la nouvelle montée de la tension que ce dernier pays a provoquée dans la péninsule. Et plus que jamais, Pékin semble incapable de s'extraire du dilemme dans lequel il s'est enferré et en mesure de proposer une solution.

Coup sur coup, en novembre, deux événements sont venus tendre à nouveau la situation. D'abord l'annonce par un scientifique américain à sa sortie de Corée du Nord que le site nucléaire de Yongbyon possédait des milliers de centrifugeuses susceptibles de produire de l'uranium suffisamment enrichi pour fabriquer des charges nucléaires. Et quelques jours après, le bombardement par l'armée nord-coréenne de Yeonpyeong, une île située juste au sud de la ligne de limite nord (non reconnue par Pyongyang) et où l'armée sud-coréenne procédait à des manoeuvres militaires.

Or, le gouvernement chinois a une fois de plus renvoyé dos à dos les deux Corées, les appelant au calme et à reprendre les pourparlers à six (Chine, deux Corées, États-Unis, Japon et Russie) sur la question nucléaire nord-coréenne. Comme si Pyongyang et Séoul étaient toutes les deux dans un état d'esprit suffisamment calme et serein pour reprendre une négociation qui, depuis 2002, n'a favorisé aucune dénucléarisation véritable de la Corée du Nord, sans parler de Washington et du Japon, plus solidaires que jamais du président Lee Myung-bak, et désireux de ne pas « récompenser » le chantage exercé par le régime de Kim Jong-il.

Le seul espoir que l'on peut nourrir pour l'avenir provient à la fois de la plus grande liberté de ton qu'affiche un certain nombre d'experts chinois et des fuites organisées par WikiLeaks, une association globale qui milite pour la publication de toute information quelle qu'elle soit.

En effet, un nombre croissant de spécialistes chinois des relations internationales et de la Corée estiment que la diplomatie de leur gouvernement mène à l'impasse. Ils appellent celui-ci à une réévaluation des priorités et des intérêts nationaux de leur pays. Leur logique est que, même si la Corée du Nord nucléaire passe entre les mains de Kim Jong-un - le fils de Kim Jong, aujourd'hui âgé de 27 ans -, elle constituera un danger pour la communauté internationale.

Et plus récemment encore, les fuites, au demeurant totalement irresponsables, de WikiLeaks nous ont par ailleurs appris qu'en réalité Pékin non seulement considère le régime de Pyongyang comme un « enfant gâté », mais accepterait une réunification de la péninsule sous la houlette du gouvernement de Séoul, si toutefois les troupes américaines stationnées en Corée du Sud ne s'aventurent pas au nord du 38e parallèle. Ce dont, soit dit en passant, l'on se doutait fortement. Porte ouverte donc.

Mais WikiLeaks a aussi étayé les craintes qu'un certain nombre d'experts ont accumulées sur diverses formes de coopération : dans le domaine nucléaire (notamment les centrifugeuses) ou encore le transfert de missiles de la Corée du Nord à l'Iran, probablement au vu et au su de la Chine, par où les avions-cargos de ces deux pays transitent. Échanges de bons procédés entre « États voyous », mais aussi contribution périlleuse et déstabilisatrice à la prolifération.

Le gouvernement chinois donne ou veut donner l'impression aux Américains qu'il est mal informé sur ce qui se passe au sud du Yalou. Mais, contrairement à ce que semble attester WikiLeaks, est-ce toujours vrai? Ce que les événements récents ont confirmé, c'est que la Chine continue de jouer un jeu extrêmement trouble dans la péninsule, s'attirant un regain de suspicions de la part des autorités sud-coréennes. Car, en attendant que le régime des trois générations de Kim s'effondre, Pékin s'efforce, dans une sorte de course de vitesse avec Séoul, de transformer la Corée du Nord en protectorat économique. Par exemple, depuis le printemps, la Chine investit dans la rénovation et l'extension du port de Rajin-Songbong ainsi que la construction d'une voie ferrée destinée à désenclaver le nord-est chinois (l'ancienne Mandchourie), et notamment la province du Jilin qui a acquis le droit d'exploiter ce port au cours des dix prochaines années. Tout démontre que, par conséquent, la Chine veut se trouver en position de force par rapport à la Corée du Sud lorsque l'économie socialiste du nord s'effondrera... ou se réformera.

C'est dire si les autorités chinoises, quoique divisées, restent conservatrices sur le dossier nord-coréen. Cet immobilisme est sans doute la traduction de la domination de la coalition militaro-idélogique au sein du PC chinois, une coalition surtout concentrée sur l'affirmation de la puissance chinoise, notamment dans la région Asie-Pacifique, et ceci au détriment de la recherche d'une meilleure sécurité collective.

Quand les esprits se seront calmés, les pourparlers à six reprendront sans doute. Mais pas à n'importe quelles conditions. Et Pékin le sait, qui devra exercer autrement plus de pressions sur Pyongyang pour que certaines de ces conditions du moins, notamment l'arrêt des actions provocatrices, soient remplies.

Auteur de : « La Politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance », Presses de Sciences Po (2010).

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

lundi 12 juillet 2010

LITTÉRATURE - La politique internationale de la Chine par Jean-Pierre Cabestan



Comment la Chine conçoit-elle ses relations avec le monde extérieur ? Entend-elle remettre en question l'ordre politique et économique actuel et défier la suprématie américaine et occidentale ? Le peut-elle ? Bref, quelles sont ses ambitions et sa politique internationale ?

La politique internationale de la Chine : Entre intégration et volonté de puissance

Cet ouvrage analyse les transformations de la politique étrangère et de sécurité de la République populaire de Chine depuis le début des années 2000. S'appuyant largement sur des sources de première main, il met en lumière l'évolution du discours officiel et des analyses des spécialistes chinois. Il présente les moyens économiques, diplomatiques et militaires que la Chine a mobilisés pour affirmer sa puissance et accroître son influence dans les affaires mondiales. Il analyse aussi ses mécanismes de décision en politique internationale et, pays par pays, ses relations avec ses principaux partenaires et voisins.

À la faveur de la mondialisation de son économie, la Chine s'est progressivement intégrée à la communauté internationale et en accepte plus souvent les normes. Mais la persistance d'un régime autoritaire et nationaliste, confiant dans l'avenir de la Chine, voire arrogant, perpétue le caractère inachevé de cette intégration et nourrit les sources de conflits avec l’extérieur.

Plus forte, la Chine se sent aussi plus vulnérable car plus dépendante de l’extérieur. Et son avenir politique reste l’une des plus grandes incertitudes de ce début de siècle.

La politique internationale de la Chine : Entre intégration et volonté de puissance

Source : Les Presses Sciences Po.

lundi 31 mai 2010

ANALYSE - La Chine ambivalente face à la crise coréenne - Jean-Pierre Cabestan

Le Figaro, no. 20474 - Le Figaro, lundi, 31 mai 2010, p. 18

Le professeur à l'Université baptiste de Hongkong explique pourquoi Pékin veut maintenir le régime de Kim Jong-il.

La Chine, deuxième puissance mondiale, donne une fois de plus l'impression d'une grande impuissance face à la crise en cours dans la péninsule coréenne. Mais est-elle vraiment impotente? La République populaire montre surtout qu'à ses yeux le maintien à bout de bras du régime de Kim Jong-il passe avant toute coopération pleine et entière avec la communauté internationale, au risque de porter atteinte non seulement à son image, mais aussi à ses relations avec la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis.

À l'évidence, le gouvernement chinois sait parfaitement que c'est la Corée du Nord et très probablement Kim Jong-il lui-même qui sont responsables du torpillage en mars dernier de la corvette Choenan, provoquant la mort de 46 marins sud-coréens. Alors pourquoi ce refus de reconnaître la réalité et pourquoi cet immobilisme?

Premier partenaire économique de Pyongyang, loin devant Séoul, Pékin est la seule capitale qui possède les moyens d'exercer des pressions qui font mal sur le régime nord-coréen. Parallèlement, en dépit d'un fossé idéologique béant avec le Parti du travail nord-coréen, le PC chinois jouit d'un accès direct à Kim Jong-il, comme l'a encore montré il y a peu la visite semi-secrète de ce dernier en Chine, visite au cours de laquelle l'incident du Choenan n'a pu qu'être évoqué.

Évidemment, l'on peut imaginer que cette affaire ne sert pas les intérêts du président Hu Jintao ni de son premier ministre, Wen Jiabao, alors que ce dernier s'apprêtait à se rendre à Séoul puis à Tokyo. Certaines sources font également état de divergences, notamment entre les diplomates et les militaires chinois, les premiers disposés à s'associer à des sanctions internationales supplémentaires contre la Corée du Nord, les seconds plus inquiets de la montée de la tension dans la péninsule et surtout plus préoccupés par l'avantage que le grand rival américain et le petit (ou moins grand) rival japonais pourraient tirer de cette nouvelle crise.

Toutefois, les récentes gesticulations de la marine chinoise autour d'Okinawa ont bien montré que l'objectif numéro un non seulement de l'Armée populaire de libération mais aussi de la direction du PC chinois demeure l'affirmation de la puissance chinoise en Asie orientale et, de plus en plus, par-delà la première chaîne d'îles que constituent justement Okinawa et Taïwan.

Il est clair que cette crise a contribué à resserrer les liens de solidarité stratégiques entre la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis, acculant la Chine à faire un choix qu'elle ne veut justement pas faire. Mais par-delà ses hésitations, le gouvernement chinois est et restera probablement ambivalent à l'égard des agissements de la Corée du Nord et rétif à toute sanction véritable parce que cette ambivalence sert ses intérêts stratégiques et politiques.

Le danger suprême pour Pékin demeure et demeurera un effondrement du régime de Pyongyang car celui-ci pourrait précipiter un changement à son détriment de la donne stratégique dans la zone. Il rapprocherait un allié de Washington de sa frontière et renforcerait à son désavantage l'influence économique de Séoul au nord de la péninsule. Bien que cette éventualité soit par définition imprévisible, les autorités chinoises font tout leur possible pour stabiliser, voire consolider le régime nord-coréen, édulcorant l'application des sanctions passées auxquelles elles se sont pourtant associées, notamment après l'essai nucléaire de 2009 et fournissant à ce régime toute l'aide économique nécessaire pour survivre et pouvoir défier les pressions internationales.

Cette ambivalence, que certains qualifieront de duplicité, n'est pas limitée à la Corée du Nord; l'on pense évidemment à l'Iran où là aussi la Chine pourrait finalement approuver des sanctions molles et qui n'auront aucune chance de contrarier les agissements du pays visé.

Cette politique présente un coût notamment en matière d'image internationale de la Chine ou même pour ce qui concerne les relations entre ce pays et ses principaux partenaires économiques et diplomatiques. Mais le prix à payer par Pékin paraît bien faible, tant ces partenaires sont aujourd'hui tributaires du fournisseur, du client... et du banquier chinois, que ce soit la Corée du Sud, le Japon ou les États-Unis. On peut même aller plus loin : la politique complaisante de Pékin à l'égard de Pyongyang, de Téhéran ou de Khartoum ne lui coûte rien. Alors pourquoi changerait-elle de politique?

Auteur de « La politique internationale de la Chine : Entre intégration et volonté de puissance », Presses de Sciences Po.

PHOTO - North Korean leader Kim Jong-il (L) and China's President Hu Jintao pose during their meeting at the Great Hall of the People in Beijing May 5, 2010, in this picture released by North Korea's KCNA news agency in Pyongyang May 9, 2010.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

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vendredi 13 novembre 2009

INTERVIEW - Jean-Pierre Cabestan, questions sur la tournée asiatique d'Obama

Le Figaro, no. 20307 - Le Figaro, vendredi, 13 novembre 2009, p. 8

Quel est le grand objectif de cette première tournée asiatique d'Obama ?

Montrer que les États-Unis veulent rester une grande puissance asiatique, même s'ils sont mobilisés sur d'autres fronts au Moyen-Orient ou en Asie occidentale. Il y a pour l'heure une continuité globale avec l'époque Bush, avec une réassurance des grandes alliances.

Justement, le nouveau gouvernement japonais ne remet-il pas en cause cette complicité avec les États-Unis ?

Le Japon est ambivalent. Longtemps, on a dit qu'il regardait peu vers l'Asie, un peu comme la Grande-Bretagne vis-à-vis de l'Europe. Or, le Japon réalise aujourd'hui que pour conserver ou accroître son influence en Asie-Pacifique il doit resserrer ses liens avec la Chine, d'où notamment cette proposition de Communauté d'Asie de l'Est. Mais en même temps, cette montée en puissance de la Chine rend encore plus importante la relation stratégique avec les États-Unis, qui reste un garde-fou global et n'est pas remise en question, malgré une prise de distance apparente.

Avec la Chine, la continuité ?

Ce qui est nouveau, c'est l'acceptation par Washington de la mise en place d'un partenariat stratégique global avec Pékin, qui élargit le champ de la relation. Il reste à savoir ce qu'on va mettre derrière cela.

Jean-Pierre Cabestan est :

Professeur de sciences politiques à l'Université baptiste de Hongkong

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